‹ Les livres composant le cabinet de M. Eugène v. W***Chapitre 1 sur 30 · Les livres composant le cabinet de M. Eugène v. W*** · texte numérisé non relu

Les livres composant le cabinet de M. Eugène v. W***

M. Eugène von Wassermann a bien voulu me demander de présenter à ses amis le catalogue de l'intéressante collection qu'il a réunie dans son coquet petit hôtel de la rue de Luxembourg. Le distingué bibliophile bruxellois eût fait beaucoup mieux que moi les honneurs de sa bibliothèque et, si flatteuse que soit son aimable sollicitation, ce n'est pas sans une certaine crainte que j'accomplis l'agréable mission qu'il m'a confiée.

M. von Wassermann a commencé à collectionner èn 1888; il avait alors dix-huit ans. Depuis, son amour pour les beaux livres ne fit que croître et s'affermir; aujourd'hui, cet amour est devenu passion. Malgré les pressantes occupations d'une vie d'affaires qui l'appellent, à chaque instant, en Allemagne, en France, en Angleterre, voire même en des pays plus lointains, le fervent amateur trouve encore le temps de fréquenter chez les libraires et de suivre les travaux de la Société des bibliophiles et iconophiles de Belgique dont il est membre fondateur. Tel un chasseur passionné, il se tient à l'affût de tout livre susceptible d'enrichir ses vitrines, pourtant déjà richement garnies. Un manuscrit précieux, une reliure de marque, un imprimé rare figure-t-il sur le cata-

PRÉFACE

logue d'un bibliopole de Bruxelles, vite un coup de téléphone pour s'assurer la possession de l'objet convoité. Le « rara avis » est-il à l'étranger? En un clin d'œil la valise est bouclée, le premier train pris. Et il est bien rare que le bibliophile s'en revienne bredouille de cette chasse émouvante.

Il suffit de tourner les pages de ce joli catalogue, imprimé ad usum amicorutn, pour se rendre un compte immédiat de l'intérêt que présente la belle et curieuse collection qu'il décrit. En la formant, M. Eugène von Wassermann, obéissant à une constante préoccupation, a poursuivi un but nettement déterminé : réunir les plus intéressants spécimens de livres illustrés et de reliures depuis le XVe jusqu'à la première moitié du XIXe siècle et constituer de la sorte une histoire de la reliure et de l'illustration à travers les âges.

L'inventaire de la bibliothèque de M. von Wassermann est divisé en sept parties principales, elles-mêmes subdivisées et judicieusement établies. Il comprend douze cents numéros. Chiffre respectable, comme on voit. Assurément, dans cette importante réunion, tout n'est pas de même qualité et ne saurait l'être. Mais tout livre, si modeste soit-il, a sa raison de figurer à la place oh il figure; car si le bibliophile l'a admis dans ses vitrines, c'est que, malgré sa chétive apparence, sa présence est nécessaire, indispensable, et qu'il est un des éléments constitutifs de l'ensemble de la collection.

Tous les siècles sont, ai-je dit, représentés dans le cabinet de M. Eugène von Wassermann : les quinzième, seizième, dix-septième honorablement, les dixhuitième et dix-neuvième, le dix-huitième surtout, très richement. Dans la section des manuscrits, je noterai des Horae, du commencement du XVe siècle (n° 10), qui se recommandent par leurs miniatures remarquablement exécutées, peut-être plus encore par les splendides bordures qui les encadrent. C'est un manuscrit fort précieux. D'autres Horae (n° 16), également du XVe siècle, pour être moins riches, n'en sont pas moins fort séduisantes dans leur fraîche reliure que n'eussent pas désavouée les Eve.

Passons maintenant aux livres imprimés. Le plus ancien de la collection (n° 3i) est un Fasciculus temporum, en flamand, imprimé à Utrecht en i48o.

PRÉFACE

Et voici des Heures à l'usage de Troyes, de superbes Heures, ornées de nombreuses figures sur bois, imprimées sur vélin, au début du XVIe siècle, pour Simon Vostre et qui sont d'une extrême rareté (n° 3j). Il eût été intéressant de découvrir le nom du premier propriétaire de ce livre, par le blason dessiné et colorié à la main sur plusieurs de ses feuillets; mes tentatives d'identification sont demeurées infructueuses.

Du dix-septième siècle, représenté par trois ou quatre articles, rien à dire de particulier. Mais arrêtons-nous et saluons : voici passer le dix-huitième siècle avec son imposant cortège de beaux livres, d'estampes exquises et de coquets almanachs! Tout ce qu'un dévot de cette époque élégante et raffinée peut envier, M. von Wassermann l'a recueilli dans ses vitrines et, généralement, en exemplaires de premier choix.

Dans l'ordre chronologique adopté pour la rédaction du catalogue, je relèverai pour cette magnifique série : Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé, de Longus, 1718, édition dite du Régent (n° 4g); les Mémoires de Frédéric II, ij5i , exemplaire en grand papier, provenant de la bibliothèque de Champcenetz dont il porte Vex-libris (n° 7g); un Recueil des fêtes, feux d'artifice, etc., ij56, avec les très belles planches des deux Cochin, relié en maroquin rouge aux armes de Louis XV (n° 86); un superbe Décaméron, de Boccace, 1761, fort joliment relié (n° 88) ; deux exemplaires des Contes, de La Fontaine, 1762, édition des Fermiers généraux, dont un dans la reliure dite de présent, exécutée par Derome et ornée des fers dessinés par Gravelot (nos g5 et g6).

Le « Lucrèce », édition Bleuet, 1768 (n° 1 14), imprimé sur grand papier, mérite une mention spéciale. La condition de la reliure fait de cet exemplaire, possédé, avant M. von Wassermann, par trois bibliophiles de marque, un exemplaire hors ligne.

Citerai-je encore un bel exemplaire des Saisons, de Saint-Lambert, 176g, relié par Monnier (n° 11 5); un Temple de Gnide, de Montesquieu, 1772, très rare dans le format in-4 (n° 126); les Baisers et les Fables, de Dorât, sur papier de Hollande, non rognés, les premiers dans leur cartonnage primitif,

PRÉFACE

les secondes habillées par Lortic de maroquin doublé (nos i i8et i3o) ; les Chansons, de Laborde, ijj3, en reliure ancienne (n° i32).

La suite du portrait d'après Mignard et des trente-trois figures de Moreau pour illustrer le « Molière » de Bret, ijj3 (n° i33), offre cette particularité quelle est tirée sur un papier de format beaucoup plus grand que le format connu; elle est d'une insigne rareté.

Je note encore les Annales du règne de Marie-Thérèse, de Fromageot (n° i4o), aux armes d'une sœur de Marie-Antoinette, exemplaire intéressant par la provenance et par l'addition qui lui a été faite du portrait de Joseph II, dessin original de Moreau; les Aventures de Télémaque, de Fénelon, ij85 (n° 177), somptueusement reliées, et j'arrive à la très importante série de ces majestueux in-quarto de la fin du XV II Ie siècle, ornés de figures gravées en couleurs par les maîtres de l'époque, aujourd'hui si recherchés des amateurs : Le Paradis perdu, de Milton, ijg2 (n° igS) ; Galatée, de Florian, ijg3 (n° igg) ; La Mort d'Abel, de Gessner, ijg3 (n° 200); Les Amours de Psyché et de Cupidon, de La Fontaine, ijg5 (n° 20/); Le Temple de Gnide, i^g6 (n° 216) et la traduction par Quérelles de /'Héro et Léandre, de Musée, au chiffre de Joseph Bonaparte (n° 246). Tous ces exemplaires sont en belle condition de reliure. '

Une autre charmante série, c'est celle des petits livres, imprimés par Didot l'aîné et publiés, de ijgj à 1801 , par Bleuet. Ces livres, d'un format gracieux, sont également fort recherchés, surtout lorsqu'ils contiennent, comme ceux de M. von Wassermann, les figures à l'état d'eau-forte et que leurs reliures sont signées Simier, Trautz-Bauzonnet et Cuzin. Voici d'abord les Lettres d'une péruvienne, de Mme de Grajfigny (n° 223) ; Primerose et Zélomir, de Morel de Vindé (nm 227 et 244), puis /'Histoire de Manon Lescaut, de l'abbé Prévost (n° 22g) ; les Voyages de Gulliver, de Swift (n° 23o) et Ollivier, poëme de Cazotte (n° 233).

Les gracieux petits almanachs du XVIIIe siècle et du début du siècle dernier avaient leur place marquée dans la présente collection. Aussi M. von Wasser-

PRÉFACE

mann a-t-il pris soin de former une belle réunion de ces élégants livrets. Almanachs de modes, Etrennes mignonnes, utiles ou galantes, Délices et Plaisirs, Tablettes, Calendriers, ornés de ravissantes vignettes ou non illustrés, il y en a de tous genres, de tous pays : allemands, anglais, autrichiens, belges, français et hollandais (nos 3g3 à 658). Mais ne nous laissons pas attarder devant ces vitrines tentatrices et passons à la section des gravures, dessins et lithographies. Voici un beau Recueil d'estampes gravées d'après les tableaux du cabinet du duc de Choiseul, publié par Basan, exemplaire aux armes de la duchesse de Choiseul-Stainville (n° 284), /'Œuvre, de Jacques-Philippe Le Bas (n° 28g); la Collection des portraits des grands hommes gravés au lavis en couleurs, par Alix, en épreuves avant lalettre (n° 3o2) et des recueils de modes et de costumes parmi lesquels je citerai tout spécialement Le Bon Genre, en une reliure flamboyante de style romantique, exécutée par le maître relieur belge De Samblanx (n° 3rg); les Costumes et annales des grands théâtres de Paris, de Levachez de Chamois et, comme couronnement de l'édifice, un splendide exemplaire de la suite des estampes de Freudeberg pour le Monument du costume, I774, dans un portefeuille au nom de l'archiduchesse Élisabeth.

M. von Wassermann n'a pas seulement classé, dans ses cartons, de fort belles estampes du dix-huitième siècle ; il possède aussi une série de dessins originaux, parmi lesquels je note : vingt-six dessins à la mine de plomb, de Noël et Schall, pour illustrer Christophe Colomb ou l'Amérique découverte, par Bourgeois, de La Rochelle (n° 80 5) ; un Recueil de cent deux dessins et croquis de Ch.-N. Cochin fils, exécutés de iji5 à 17 go pour divers ouvrages (n° 80 7), et enfin une remarquable suite de dessins à la plume relevés d'encre de Chine ou de sépia, œuvre de R. van Orley. Cette suite, destinée à illustrer les Aventures de Télémaque, ne comprend pas moins de quatre-vingt-six dessins (n° 808). Et, dans cette même section, voici un superbe exemplaire des Lettres d'Abailard et d'Héloïse, 1782, exemplaire unique, imprimé sur vélin, relié par Derome et agrémenté, en guise de frontispices, de deux gouaches, malheureusement non signées.

PRÉFACE

Les lithographes sont admirablement représentés dans le cabinet du bibliophile bruxellois ; les caricaturistes les plus célèbres Bouchot, Cham, Daumier, Gavarni, Grandville, Pigal, Traviès, y voisinent avec les peintres de scènes de mœurs, civiles ou militaires, tels que Boilly, Eugène Lami, Henry Monnier, Buffet, Horace et Carie Vernet ; leurs albums et recueils, la plupart coloriés, forment une série des plus intéressantes.

Ici finissent les diverses séries qui constituent la sorte d 'histoire de V « image » à travers les siècles dont j'ai parlé plus haut ; elles sont, comme on voit, bien Journies ; mais, à côté de cette riche collection, il en est une autre qui n'est pas moins intéressante et qui mérite que l'on s'arrête quelques instants : c'est la réunion, formée avec un goût parfait par M. Eugène von Wassermann, de belles ou curieuses reliures françaises et étrangères du XVe au XIXe siècle. Ces reliures se recommandent, pour la plupart, par leur provenance, leur qualité, leur curiosité ou la célébrité des relieurs qui les ont exécutées. Les rois de France, depuis Louis XIII jusqu'à Louis XVIII, sont représentés par un ou plusieurs ouvrages provenant de leur bibliothèque, ainsi que la reine Marie Leczynska, Maximilien II, empereur d'Allemagne, Charles IV, roi d'Espagne. Voici également des princes et princesses de sang royal : le Grand Dauphin, fils de Louis XIV ; le Dauphin, fils de Louis XV ; le duc de Bourgogne, frère de Louis XVI; Marie d'Aspremont, duchesse de Lorraine; Mme Adélaïde, fille de Louis XV ; Marie-Thérèse- Antoinette-Baphaële, infante d'Espagne, première femme du Dauphin, fils de Louis XV ; Mme la Dauphine Marie-Josèphe de Saxe, Mme la duchesse d' Orléans , femme de Philippe-Égalité ; Mme la duchesse d'Angoulême; Mme la duchesse de Berry. Cardinaux, évêques, maréchaux, ministres, favorites ou bibliophiles voisinent dans le cabinet de M. von Wassermann : le cardinal Alexandre Albani, Colberide Croissi, évêquede Montpellier ; Pierre Guérin de Tencin, archevêque de Lyon; le duc d'Aumont, le chancelier Claude de Bullion, Louis Phélyppeaux de la Vrillière, Jacques-Auguste de Thou, le duc et la duchesse de Créquy, Cambacérès, Mme de Maintenon, la marquise de Pompadour, la comtesse du Barry.

PRÉFACE

Les reliures en peau de truie ou en veau brun, estampées à froid, les maroquins polis, doublés ou non, décorés d'entrelacs, de rinceaux, de semis, de fdets dorés, rehaussés de larges dentelles, mosaïqués ou jansénistes, les reliures italiennes aux tons éclatants, allemandes et hollandaises d'aspect plus sévère, les fanfaronnantes reliures orientales des XVIIe et XVIIIe siècles s' harmonisent à merveille dans les vitrines ou le bibliophile les a amoureusement disposées. Un grand nombre de ces reliures sont signées de relieurs fameux ou, sans être signées, proviennent, sans conteste, de leurs officines. En voici une du XVIe siècle signée par Jehan Norins; une autre a été exécutée dans l'atelier des Aide. Les noms de Nicolas Eve, Boyet, Dubuisson, Derome, Gaudreau, relieur de la reine Marie-Antoinette, se trouvent fréquemment dans la description des livres du cabinet von Wassermann.

Quant à ces reliures de l'époque romantique, en maroquin ou en veau, décorées de fers ou de plaques à la cathédrale, d'ornements d'angles et de milieux, de rosaces, de médaillons, de fleurs, de grecques ou de filets, sorties des ateliers de maîtres tels que Thouvenin et Simier, de Ginain, Purgold, Monniot, Vogel, peut-on passer indifférent devant elles, sans en admirer la fraîcheur et la beauté?

Comme tout bibliophile sérieux, M. Eugène von Wassermann a réservé, dans sa bibliothèque, une place fort honorable aux ouvrages des bibliographes, ces modestes mais indispensables auxiliaires du collectionneur. Brunet, Barbier, Quérard, Emile Picot, ces maîtres incomparables de la bibliographie, sont là, entourés de leurs humbles disciples, tout prêts à tendre une main secourable à qui les appelle; là aussi Savigny de Moncorps et Beraldi, Portalis et Cohen, Bourcard et Le Blanc, Gruel et Guigardpour qui les almanachs, les estampes, les reliures et les blasons n'ont plus aucun secret.

Les bibliothèques publiques, françaises et étrangères, regorgent de trésors inappréciables; si riches qu elles soient, elles ne peuvent tout posséder et l'on constate, parfois, sur leurs rayons, de très regrettables lacunes. Les collections particulières renferment aussi nombre de merveilles bibliographiques , mais, à

PRÉFACE

quelques exceptions près, toutes ces richesses demeurent ignorées jusqu'au jour oà le marteau du commissaire-priseur les disperse au vent des enchères. Un catalogue junèbre en révèle l'existence; et, la vente terminée, la trace de ces livres, éparpillés aux quatre coins du monde, est souvent perdue sinon pour toujours, du moins pour un long temps. Et c'est grand dommage.

Aussi ne saurait-on assez combler d'éloges les courageux bibliophiles qui, tel M. Eugène von Wassermann, sans se soucier des petits désagréments qu'amène d'ordinaire une trop grande libéralité, n'hésitent pas à dresser l'inventaire de leur « librairie » et à le faire imprimer pour la grande joie de leurs confrères en bibliophilie. Honneur à ces véritables amis du livre qui, s'enrôlant sous la bannière de Jean Grolier, inscrivent en lettres d'or au fronton de leur bibliothèque la généreuse devise du célèbre amateur !

Georges Vicaire.

MANUSCRITS

Page 1