Mélanges de paléographie et de bibliographie, p
Zk LES LIVRES D'HEURES DU DUC DE BERRY.
démontré que le manuscrit de Bruxelles, dans lequel les enlumineurs ont semé à profusion les marques du duc de Berry (les armes, le chiffre V£, les cygnes et les ours), est celui que l'auteur de l'inventaire de l'année 1&02 appelle « unes très belles heures, très richement enlunûnées et ystoriées de la main Jaquemart de Odin ^ » •
11 me semble inutile de revenir sur les liaisons que j'ai invoquées pour attribuer à Jaquemart de Hosdin, ou de Hesdin, les peintures du manuscrit de Bruxelles, à l'exception du portrait du duc Jean et de l'image de la Vierge', qui sont au commencement du volume et qui m'ont paru être l'œuvre d'André Beauneveu.
Il est encore indispensable de recourir aux observations que M. Marchai' et M. Wauters^ ont présentées sur les miniatures du manuscrit 11060 de Bruxelles.
XIL Les très riches Heures du duc de Berry.
COLLECTION DE 1I0N8EIGNIUE LE DUC d'AOMALE.
J'arrive au roi des livres d'heures du duc de Berry, à l'incomparable volume qui brille au premier rang parmi les merveilles de tout genre que M*' le duc d'Aumale a rassemblées dans son château de Chantilly. De longues études seraient nécessaires pour pouvoir en bien faire comprendre la constitution et apprécier les peintures et les ornements. Je renonce donc à compléter et à contrôler la description qu'en a donnée le docteur Waagen% et je ne reproduirai pas même les hypothèses que ce savant critique a proposées pour déterminer la part qui revient à différents artistes dans la décoration de cet admirable manuscrit.
Le point essentiel à constater ici, c'est que, si l'écriture de tout le volume est uniforme, les peintures appartiennent à deux époques assez éloignées l'une de l'autre. Beaucoup de tableaux ont été certainement
4 . Article xxu des extraits d'inventaires précédemment publiés.
2. Le tableau de la Vierge a été gravé par Gh. de Brou dans le Catalogue des mornuscriU de la bibliothèque royale des ducs de Bourgogne (Bruxelles, 4842], 1. 1", en regard de la p. lxixix.
3. IVotice sur un livre d^heures qui appartenait à Jean le Magnifique, duc de Berry,,,; dans les Bulletins de V Académie royale des sciences et belles-leHres de Bruxelles, tome XI, première partie, 484Zi, p. 407-424.
4. Recherches sur l'histoire de Vécole flamande de peinture avant et pendant la première moitié du xv« siècle, premier fascicule, p. 57. (Extrait des Bulletins de V Académie royale de Belgique, 3* série, t. V, N"" 2, 4883.)
(^. Galleries and Cabinets of att in Great^Britain, p. 248-259.
exécutés du temps et d'après les instructions du duc de Beriy ; mais il y en a un certain nombre qui ne sauraient être antérieurs au milieu du XV» siècle. Ce n'est pas le seul exemple que nous ayons d'un beau livre commencé pour le duc de Berry et terminé, après une longue interruption de travail, pour un autre prince. Tel est le fameux Josèphe (ms. français 2i7 de la Bibliothèque nationale), dont les trois premières miniatures avaient seules été faites du temps du duc Jean, et dont les onze dernières furent exécutées sous le règne de Louis XI, par Jean Fouquet, pour le compte de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours.
Dans le manuscrit de Josèphe, la partie complémentaire, due au pinceau du grand artiste tourangeau, a éclipsé les morceaux qu'avait produits l'enlumineur du duc de Berry. 11 en est tout autrement du livre d'heures possédé par M'' le duc d'Aumale. Si toutes les peintures de ce livre sont exquises, la supériorité des pages achevées au commencement du XV* siècle est incontestable. Dans beaucoup de manuscrits nous avons . l'équivalent des peintures qu'on a ajoutées vers le milieu du xv* siècle aux Heures de Chantilly; mais rien n'est supérieur aux tableaux delà partie primitive, ni pour l'élévation de la pensée» ni pour l'originalité de la composition, ni pour la délicatesse de l'exécution.
A défaut d'une description dont les éléments me manquent et qui, dans tous les cas, serait fort insuffisante, je renvoie aux héliogravures que la libéralité du propriétaire a permis à M. Dujardin d'exécuter pour la Gazette et qui donneront des originaux une idée aussi exacte qu'on peut l'attendre d'une reproduction en noir. Sans sortir de la série primitive, nous avons choisi des tableaux appartenant à des genres différents, et qui, selon toute apparence, ne doivent pas être attribués à un seul et même artiste.
La peinture qui occupe le fol. 25 verso du manuscrit représente les principales scènes du paradis terrestre : la tentation d'bve par le serpent, la séduction d'Adam, la condamnation d'Adam et d'Eve, enfin l'expulsion du paradis. Dans ce tableau, dont la conception contraste avec la banalité trop ordinaire à Timagerie du moyen âge, tout est traité avec un goût, une expression de sentiment et une habileté de main qui dénotent un artiste de premier ordre.
Il faut encore plus admirer le tableau de la Présentation qui est au fol. 5& verso. Il eût été difficile de mieux disposer les groupes, de donner plus de vie aux personnages, de les draper avec plus d'ampleur et de tirer un meilleur parti des détails d'une architecture à la fois simple et majesr tueuse.
Chacune des douze peintures qui ornent le calendrier mériterait d'arrêter longtemps notre attention. Nous en avons fait graver trois, celles .
des mois de juin, d'octobre et de décembre, d'après lesquelles on pourra apprécier l'exquise perfection du travail. L'art du moyen âge n'a rien produit de plus achevé que le tableau des faucheurs et des faneuses, que celui des deux paysans, dont l'un herse la terre et l'autre jette la semence, que celui du sanglier déchiré par des chiens dans une clairière de forêt. L'intérêt de ces peintures est encore singulièrement relevé par les représentations de châteaux qui en forment les derniers plans, et qui, prises isolément, constituent des documents topographiques et archéologiques d'une valeur tout à fait exceptionnelle. Il semble difficile, en effet, de ne pas reconnaître le Palais et la Sainte-Chapelle sur le tableau du mois de juin, le Louvre sur celui du mois d'octobre, et le château de Vincennes sur celui du mois de décembre. Tout porte à croire que nous avons une vue de Mehun-sur-Yèvre, dans un autre tableau, sur lequel la bannière du duc de Berry est arborée au haut des tours d'un château.
Beaucoup d'autres pages sont de nature â piquer la curiosité des antiquaires. Je leur signalerai notamment, au fol. 19&, une vue du Mont- Saint-Michel, qui est à rapprocher de celle qui orne à la Bibliothèque nationale le livre d'heures de Pierre II, duc de Bretagne*.
Après avoir admiré un tel chef-d'œuvre, il faut rechercher les mentions qui en peuvent exister dans les anciens inventaires, en partant de ce fait incontestable, que beaucoup des pages destinées â recevoir des peintures étaient encore en blanc, au moment de la mort du duc de Berry. La question peut donc se poser ainsi: L'inventaire dressé après le décès du duc de Berry mentionne-t-il un livre d'heures inachevé? Si nous ouvrons le gros registre de la bibliothèque Sainte-Geneviève, que les exécuteurs testamentaires du duc Jean ont fait dresser en 1&16, nous y lisons : « Item en une layette plusieurs cayers d'unes très riches heures que faisoient Pol et ses frères, très richement historiez et enluminez, prisez cinq cens livres tournois. » Aucun autre livre d'heures inachevé ne figure sur l'inventaire, et pour qu'un livre encore incomplet fût évalué bOO livres tournois, il fallait qu'il se présentât dans des conditions tout à fait extraordinaires. Lors de la prisée à laquelle furent soumis les livres du feu duc de Berry, deux articles seulement furent estimés plus de 500 livres tournois : « Les très riches heures » , aujourd'hui ms. latin 919 de la Bibliothèque nationale, qui furent évaluées Â,000 livres, et les heures très bien et richement historiées, aujourd'hui propriété de M. le baron
4. Ms. latin 4459. — Une médiocre reproduction de la miniature du livre de Pierre H se trouve en regard de la page 268 dans le volume intitulé Saint Michel et le MarU-Sainl-Michel, par M«' Germain, Brin et Corroyer (Paris, 4880, grand in-8«).
Edmond de Rothschild, qui furent évaluées 875 livres tournois. Encore, pour arriver à ces chiffres de i,000 et de 875 livres, avait-on fait entrer en ligne de compte l'or, les balais et les perles des pipes et des fermoirs. Un livre inachevé et non relié, qu'on estimait 500 livres, était nécessairement l'une des œuvres d'art les plus précieuses de la succession du duc de Berry. C'était, n'en doutons pas, le volume qui devait être achevé un demi-siècle plus tard, et auquel était réservé l'honneur d'entrer, au XIX* siècle, dans les collections de M?' le duc d'Âumale.
L'article d'inventaire qui vient d'être cité fournit un très précieux renseignement pour l'histoire de la peinture. Si, comme j'en suis convaincu, le livre de Chantilly est celui que l'auteur de l'inventaire appelait unes très riches heures que faisaient Pol et ses frères^ nous pouvons attribuer à un artiste déterminé et connu une notable partie d'une œuvre magistrale du commencement du xV siècle.
Pol de Limbourg et ses deux frères étaient au service du duc de Berry, auquel ils offrirent des étrennes le !■' janvier 1411 (nouveau style). On trouva dans la succession du prince un faux livre, que le rédacteur de l'inventaire désigne ainsi : a Item un livre contrefait, d'un pièce do bois peinte en semblance d'un livre, où il n'a nulz fueillez ne riens escript, couvert de veluyau blanc, à deux fermoers d'argent dorez, esmaillez aux armes de monseigneur, lequel livre Pol de Limbourc et ses deux frères donnèrent à mon dit seigneur aux estraines mil CCCG et dix, prisé XL sous parisis, valant L sous tournois ^. » Pol s'était établi à Bourges, oh le duc lui avait donné une maison, que le roi Charles Yll céda en 1&3& au duc de Bourbon, malgré les prétentions d'André le Roi, second mari de la femme de Pol de Limbourg*.
On voit bien dans quelles conditions le livre dont nous nous occupons se trouvait à la mort du duc de Berry, mais il est encore assez difficile d'expliquer comment il fut achevé. Tout cependant porte à croire que les peintures complémentaires furent commandées par un prince ou une princesse de la maison de Savoie. M'' le duc d'Aumale, qui a trouvé à Gênes le livre dont il s'agit, y a remarqué sur plusieurs pages les armes de Montferrat et de Savoie ; ce qui lui a rappelé que Bonne de Berry, fille du duc Jean, mariée à Amédée Yll, comte de Savoie, avait eu une fille, Jeanne de Savoie, qui épousa en IhQl Jean-Jacques Palêologue,