CONCLUSION
La vénération pour les vieux livres.
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L y a bien des forces dans la nature qui détruisent les livres; mais, parmi toutes, c’est le feu qui a causé le plus de ravages.
Il serait monotone de donner une nomenclature des richesses bibliographiques qui, pour une cause ou pour une autre, ont été la proie du Roi-Feu. Conflagrations accidentelles ; incendies par fanatisme ; les feux destructeurs tisonnés par les prédications des premiers chrétiens chez les juifs, et même le poêle de la maison ont tous, de temps en temps, fait disparaître les trésors de l’intelligence, de même que le rebut des siècles
écoulés, jusqu’à ce que, peut-être, il ne reste pas la millième partie des livres qui ont vu le jour. Néanmoins, cette destruction ne peut être considérée entièrement comme une perte,, car si les « feux nettoyeurs » n’avaient pas un peu déblayé le terrain de beaucoup de livres aussi inutiles que mauvais, des mesures auraient dû être prises dans ce but, devant le manque absolu d’emplacement pour loger toutes les productions de l’esprit humain.
Avant l’invention de l’imprimerie, les livres étaient comparativement rares. Voilà cinquante ans que la vapeur est venue aider la presse à augmenter sa production, et cependant quelles difficultés ne rencontre-t-on pas pour former une collection d’un demimillion de volumes ? Cela porte à n’accepter qu’avec beaucoup de réserves les récits des écrivains anciens sur les dimensions colossales des bibliothèques de l’antiquité.
L’historien Gibbon, très incrédule sur beaucoup de choses, accepte sans difficulté
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des contes sur ce sujet. Sans doute les bibliothèques des manuscrits amassés de génération en génération par les Ptolémées égyptiens sont devenues les plus importantes de l’antiquité ; ces manuscrits, à tout jamais perdus, devaient être renommés dans le monde entier pour la richesse de leur ornementation et l’importance de leur contenu. Deux de ces bibliothèques se trouvaient à Alexandrie ; la plus grande était dans le quartier appelé Brachium.
L’écriture de ces volumes se faisait, comme du reste tous les manuscrits de ces siècles reculés, sur du parchemin. Ils étaient montés sur un rouleau en bois attaché à chaque bout, de façon à faciliter la lecture, qui se faisait en déroulant une partie à la fois. Pendant la guerre d’Alexandrie par César (an 381 de notre ère) cette collection devint la proie des flammes, ce qui fut une perte immense pour l’humanité. Cependant, lorsque l’on évalue le nombre des volumes détruits à 700,000, ou même 500,000, instinctivement nous sentons
que ces chiffres sont sensiblement exagérés.
Aussi incrédule faut-il être quand on parle d’un demi-million de volumes détruits par le feu à Carthage quelques siècles plus tard, sans parler d’autres récits de même nature.
Parmi les plus anciennes mentions de la destruction en masse des livres, se trouve celle que nous relate saint Luc, lors de la prédication de saint Paul à Ephèse: «Plusieurs aussi « de ceux qui s’étaient adonnés à des choses « curieuses apportèrent leurs livres et les « brûlèrent devant tous; desquels ayant supputé « le prix, on trouva qu’il montait à cinquante « mille deniers d’argent ». (Actes XIX, v. 19). Sans doute ces livres, pour la plupart des traités de divination idolâtre, d’alchimie, de magie et de sorcellerie, étaient légitimement détruits par ceux qui avaient été et pouvaient encore aussi être victimes de leurs erreurs spirituelles; de plus, auraient-ils échappés alors au feu, pas un seul ne serait arrivé jusqu’à nous, car aucun manuscrit de cette époque n’existe aujourd’hui. Et pourtant
Destruction de Livres à Ephèse. (Acts xix, 19.)
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nous avouons avoir quelques regrets quand nous pensons que des livres dont la valeur s’élevait à 50,000 deniers d’argent, c’est-àdire environ 482,800 francs (1) de notre argent actuel, ont servi à faire des feux de joie.
Quelles illustrations curieuses du paganisme, de l’adoration du diable, des serpents ou du soleil, d’autres formes archaïques de la religion, de l’astrologie primitive, de science chimique, recueillies chez les Egyptiens, les Persans, les Grecs ! Quelle foule d’observations superstitieuses, que nous appelons maintenant «Folk-Lore» 1(2) Quelles richesses
(1) L’opinion générale est que le « denier d’argent » dont il est ici question était des denarii romains, qui étaient alors des pièces en argent ayant cours à Ephèse. Si l’on pèse un denier d’argent, sa valeur est de g deniers anglais (go centimes) argent moderne; cinquante mille fois neuf deniers égalent 1,875 livres sterlings ; mais en calculant que l’argent d’Ephèse avait au moins cinquante fois la valeur de celui d’aujourd’hui, nous arrivons à la valeur approximative des livres de magie
actuellement environ 25 fr. 30 cent., y compris les frais de change, ce qui fait, en somme ronde, 482,800 francs).
(2) L’étude des peuples anciens chez eux, leurs mœurs, costumes, croyances
aussi pour l’étudiant philologue contenait cette immense quantité de livres, et quelle renommée aurait la bibliothèque qui pourrait aujourd’hui se vanter d’en posséder seulement quelques-uns !
Les ruines d’Ephèse démontrent, sans contredit, l’existence ancienne d’une très grande ville qui possédait de magnifiques et vastes bâtiments. Elle fut une des cités libres qui se gouvernaient elles-mêmes. Son commerce de reliquaires et d’idoles se faisait non seulement sur une grande échelle, mais il se répandait dans tous les pays connus. Là, les actes magiques prévalaient au plus haut degré, et malgré les nombreuses conversions faites par les premiers chrétiens, les y pâ/j/iara, ou petits rouleaux sur lesquels se trouvaient des phrases magiques, furent l’objet d’un commerce important jusqu’au IV e siècle. Les « écrits » sur les rouleaux servaient dans la divination, comme protection contre « l’œil « du ma],» et, en général, pourprévenir contre tout mal. On les portait sur soi, en sorte qu’il
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est probable que des milliers ont été jetés aux flammes par les auditeurs de saint Paul, quand ses paroles éloquentes les convainquirent de la fausseté de leurs superstitions.
Figurez-vous une place immense, entourée de bâtiments somptueux, située près du célèbre temple de Diane. Sur une estrade peu élevée, mais assez haute cependant pour qu’il puisse dominer la foule, l’Apôtre prêche avec passion et en termes persuasifs contre la superstition de ce peuple et son amour pour les idoles ; il tient suspendue à ses lèvres cette immense multitude, qui n’a point encore entendu de paroles aussi énergiques. Au delà de la foule se trouvent un grand nombre de feux, dans lesquels Juifs et Gentils, électrisés par cette parole ardente et convaincue, jettent, ballots sur ballots, un nombre presque incalculable de ces rouleaux, qui formaient le livre de cette époque. Et pendant ce temps, avec le calme qui caractérise les gardiens de la paix de tous temps et de tous pays, un Asiarch, avec ses subordonnés, contemple silencieuse-
ment cette destruction des œuvres de la pensée, sans s’en occuper davantage que de l’incendie de misérables chiffons. Certes, ce devait être une scène grandiose que cet autoda-fé, et bien des sujets moins dignes d’occuper le pinceau d’un peintre ont été choisis pour orner les murs de l’Académie Royale de l’Angleterre (i).
Les livres, pendant ces âges primitifs, soit qu’ils fussent orthodoxes ou hétérodoxes, semblent avoir eu une existence fort précaire. Les Païens, à chaque tentative de persécution, brûlaient tous les livres des Chrétiens qu’il leur était possible de trouver, et les Chrétiens, à leur tour, lorsqu’ils se trouvaient les plus forts, se vengeaient avec encore plus d’acharnement sur la littérature païenne.
Le raisonnement des disciples de Mahomet pour justifier la destruction des livres :
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«S’ils contiennent plus qu’il ne se trouve « dans le Coran, ils sont superflus ; s’ils con- « tiennent quelque chose qui lui est contraire, « ils sont immoraux », semble vraiment, mutatis mutandis , avoir été le mobile général de tous ces destructeurs.
L’invention de l’imprimerie fut cause que la destruction des œuvres d’un auteur devint beaucoup plus difficile, tant était rapide, malgré les difficultés du temps, la dispersion des exemplaires dans tous les pays. Mais, d’un autre côté, pendant que les livres se multipliaient, la destruction semblait prendre à tâche de marcher de pair avec la production, et bientôt les livres imprimés avaient à leur service autant de bûchers, inquisitoriaux ou autres, que les manuscrits avaient pu en avoir.
A Crémone, en 1569, douze mille livres, imprimés en hébreu, furent brûlés publiquement comme hétérodoxes, et le Cardinal Ximènez, lors de la prise de Grenade, en
faisait autant de cinq mille exemplaires du Coran.
Au temps de la Réformation en Angleterre une grande destruction de livres a eu lieu. L’antiquaire Baie écrit ainsi en 1587 sur le sort honteux des bibliothèques des Monastères : ,
« Grand nombre qui achetèrent ces maire sons de superstition (les monastères) émit ployèrent les livres des bibliothèques, les « uns pour les cabinets, les autres pour « nettoyer les chandeliers et les souliers, ce Une partie fut vendue aux épiciers et aux « marchands de savon, tandis que d’autres « livres furent envoyés d’outremer pour servir cc aux relieurs ; ces envois ne se faisaient «pas par petites quantités, mais souvent « par charges entières de navires, et cela « au grand étonnement des nations étran- « gères. Oui, les Universités de la Grande- « Bretagne ne sont pas toutes exemptes de « ces faits regrettables ! Mais maudit soit
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« le ventre qui cherche à manger par un « gain si impie et cause tant de honte à « son pays natal. Je connais un homme, « un marchand, mais son nom ne sera point « prononcé en ce temps, qui a acheté le ce contenu de deux bibliothèques nobles « pour la somme de quarante schellings « (50 francs) ; j’en parle avec honte. Il a « employé ces deux bibliothèques, depuis « plus de deux ans, pour remplacer le papier « gris, et il lui en reste pour un temps « aussi long. Ceci est un exemple mons- « trueux ; il doit être tenu en horreur par « tous les hommes qui aiment leur pays « comme ils doivent le faire. Les moines « les laissaient dans la poussière ; les prêtres,
« à la tête dure, ne les répandaient point ;
« les derniers héritiers en ont abusé d’une « façon honteuse ; puis les marchands avares cc les ont vendus aux peuples étrangers pour « de l’argent ».
L’imagination est froissée à l’idée que la traduction faite par Caxton des Métamor-
phoses Æ Ovide, ou peut-être son Lyf of therle of Oxenforde, ainsi que bien d’autres livres sortis de nos premières presses, dont nous ne possédons même plus le moindre fragment, ont servi pour tenir la forme des pâtés dans les fours.
Lors du grand incendie de Londres, en 1666, le nombre des livres brûlés a été énorme. Non seulement dans les maisons privées, dans les bibliothèques des corporations et des églises, des collections sans prix ont été perdues, mais un stock immense de livres, qui avait été emmagasiné par la corporation des libraires dans le quartier appelé encore aujourd’hui rue Pater-Noster, afin de le mettre à l’abri, a été réduit en cendres sous les voûtes de la cathédrale de Saint-Paul.
En nous rapprochant de notre époque, nous devons nous estimer heureux d’être encore en possession de la bibliothèque Cotton. Grande fut la consternation dans le monde littéraire de 1731, lorsqu’on apprit la
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nouvelle de l’incendie d’Ashbumham House, à Westminster, où se trouvaient, à cette époque, les manuscrits Cotton. De grands efforts finirent par maîtriser le feu, mais une immense quantité de livres fut brûlée et beaucoup furent endommagés.
Une habileté peu commune a été déployée pour la restauration partielle d’une assez forte partie de ces livres, plus qu’à moitié carbonisés ; chaque page, préalablement soumise à une solution chimique, a été placée entre deux feuilles de papier transparent, de façon qu’ils sont encore parfaitement lisibles. Un monceau de papier brûlé, laissé tel qu’il se trouvait après l’incendie, et figurant assez bien une énorme ruche de guêpes, est encore visible dans le département des manuscrits du British Muséum. On peut se rendre compte facilement, par cette vue, de l’état dans lequel devaient se trouver les autres.
Il y a un siècle, la foule, lors des émeutes de Birmingham, a brûlé la précieuse biblio-
thèque du docteur Priestly, et, lors des émeutes Gordon, les collections littéraires et autres de lord Mansfield, le célèbre juge, le premier magistrat qui ait eu le courage de déclarer que l’esclave qui mettrai^ le pied sur le sol anglais serait, par ce seul fait, considéré comme libre, ont été la proie des flammes.
Le poète Cowper déplore la destruction des livres de cette magnifique collection :
Their pages mangled, bumt and torn,
The loss was his alone 5 But âges yet to corne shall moum The burning of his own.
When Wit and Genius meet their doom In ail devouring Flame,
They tell us of the Fate of Rome,
And bid us fear the same.
La magnifique bibliothèque de Strasbourg a été brûlée par les bombes allemandes en 1870. Alors disparurent à tout jamais, entre
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autres documents précieux, les pièces originales des fameux procès entre Gutenberg et ses associés. Dans ces pièces se trouvait la preuve que Gutenberg fut bien le premier imprimeur et le véritable inventeur de l’Art Typographique. Les flammes furieuses, qui calcinaient les hauts murs de briques, grondaient comme la fournaise de Vulcain. Jamaiç Mars ou Pluton ne virent offrir sur leurs autels un sacrifice aussi grandiose, car, par dessus le bruit de la bataille, le mugissement des formidables bouches à feu, les feuillets enflammés de la première Bible imprimée et de bien d’autres œuvres rares, allaient, traversant une atmosphère embrasée et étouffante, annoncer aux malheureux habitants des alentours la destruction de leur antique capitale et la perte complète des trésors de l’art qu’elle renfermait.
Lors de la vente de la collection Offor par MM. Sotheby et Wilkinson, les célèbres experts de Wellington Street, à Londres, les trois premiers jours se passèrent sans inci-
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dents ; le quatrième, le feu prit dans la maison voisine, et bientôt la salle de vente fut atteinte et son contenu réduit en cendres en quelques heures.
Entre autres livres rares détruits, se trouvait une édition unique de Bunyan. Nous avons visité les ruines le lendemain du désastre, non sans quelques difficultés et en nous servant d’une échelle pour pénétrer dans la salle, où le parquet restait encore intact en quelques endroits. C’était réellement curieux de voir comment le feu avait d’abord brûlé le dos des volumes, puis fait le tour pour attaquer les tranches, laissant le milieu, formant l’ovale, intact, n’attaquant presque pas la partie imprimée, tandis que le papier autour n’était qu’un amas de cendres noires.
Le tout fut vendu en bloc pour une somme minime, et l’acquéreur, après avoir passé beaucoup de temps pour les rétablir et les faire relier à nouveau, finit par en tirer un millier de volumes, qui furent vendus l’année suivante.
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De même quand la vieille et curieuse bibliothèque qui était installée dans l’église hollandaise d’Austin Friars (Londres) a été presque détruite par le feu, en 1862, les livres qui échappèrent au désastre complet étaient cruellement mutilés. Peu de temps avant l’incendie nous y avons passé quelques heures à la recherche de livres anglais du xv e siècle. Nous n’oublierons jamais l’état déplorable de nos vêtements quand nous en sortîmes. Personne n’étant chargé de les soigner, ces livres, qui étaient restés plusieurs décades sans avoir été touchés, étaient couverts d’une poussière humide de près d’un centimètre d’épaisseur. L’incendie éclata, et, pendant que le toit était en flammes, une énorme quantité d’eau chaude tombait sur lès livres, comme un déluge bouillant. Il est vraiment surprenant qu’ils n’aient pas tous été convertis en une pâte boueuse. Le feu éteint, ce qui n’avait pas été entièrement détruit de cette bibliothèque — aucune partie ne pouvant être légalement donnée — fut prête à tout jamais à la municipalité de
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Londres. Grillés et saturés, les débris de ces livres passaient entre les mains de M. Overall, le libraire infatigable , de la bibliothèque brûlée. Dans une mansarde qu’il loua à cet effet, les livres qui pouvaient supporter l’opération étaient tendus sur des cordes, à la manière des blanchisseurs, pour les faire sécher, et pendant de longues semaines, les volumes tordus, souillés, souvent sans couverture, quelquefois ne se composant que d’une simple feuille de papier, furent soignés comme dans une serre.
Le lavage, le collage, le satinage et la reliure ont merveilleusement changé le tout, et personne aujourd’hui, en admirant l’attrayante collection qui se trouve dans la petite salle de la bibliothèque de Guildhall, connue sous le nom de «Bibliotheca Ecclesiæ « Londino-Belgicæ », rangée sur des rayons qui supportent ses admirables reliures, ne pourrait croire qu’il y a si peu de temps que cette partie curieuse des collections littéraires de la Cité était dans un tel état qu’il aurait probablement suffit d’un billet de cent francs pour l’acquérir.
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’ENNEMI le plus terrible pour le livre, après le feu, est l’Eau, sous ses deux formes — simple liquide et vapeur. Des milliers de volumes ont été engloutis dans la mer, et ont disparu aussi complètement que les malheureux matelots auxquels ils avaient été confiés. M. Disraeli, le père du célèbre lord Beaconsfield, qui vient de mourir, nous dit que, vers l’année 1700, Heer Hudde, un bourgmestre opulent de Middleburg, avait voyagé pendant trente ans, vêtu comme un mandarin, d’un bout à l’autre du Céleste
Empire. Partout il avait recueilli des livres ; enfin, il put mettre ses trésors littéraires en sûreté â bord d’un navire prêt à partir pour l’Europe.
Toutes les peines que s’était données cet homme intelligent pour réunir des documents littéraires sur , la Chine, furent malheureusement perdues, car une tempête violente engloutit le navire au moment où il allait arriver au port.
En 1785 le fameux Mafféi Pinelli, dont la bibliothèque était célèbre dans le monde entier, mourut. Cette bibliothèque fut soigneusement conservée par sa famille pendant plusieurs générations.
Elle comprenait une quantité vraiment extraordinaire d’ouvrages grecs, latins et italiens, dont beaucoup étaient des éditions princeps, magnifiquement enluminées, et, de plus, une grande quantité de manuscrits qui dataient du xi e au xvi e siècles. Toute
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cette bibliothèque fut un jour vendue par les exécuteurs testamentaires d’un des derniers héritiers, à un libraire, lequel en chargea trois navires pour les transporter de Venise à Londres. Chassés par les corsaires, un des vaisseaux fut capturé, et les pirates, peu amateurs des belles-lettres, furieux de leur maigre butin, dont ils ne pouvaient apprécier la valeur, jetèrent sans façon tous les livres à la mer.
Les deux autres, plus heureux, échappèrent tant bien que mal et arrivèrent à bon port.
En 1789-90 ces livres, échappés par miracle de la destruction, furent vendus pour la somme de 9,000 livres sterlings (225,000 francs).
Ces pirates, cependant, étaient plus excusables que Mohammed II, qui, lors de la prise de Constantinople au xv e siècle, après avoir autorisé ses soldats à piller la ville vaincue, ordonna que tous les livres qui seraient trouvés dans les églises, ainsi
que la grande bibliothèque de Constantin, contenant plus de 120,000 manuscrits, seraient jetés à la mer.
Sous la forme de Pluie, l’eau a souvent fait des ravages irréparables. L’eau, par ellemême, est, nous sommes heureux de le dire, assez rarement l’occasion de désastres dans une bibliothèque, mais elle est destructive au premier degré quand on lui permet d’y entrer. Si elle y séjourne longtemps, les substances dont se compose le papier succombent à son influence délétère, et peu à peu, très rapidement même quelquefois, la pourriture les envahit jusqu’à la décomposition des fibres du papier, duquel il ne reste plus qu’une substance blanchâtre, et le livre tombe en poussière dès qu’on le prend dans les mains.
En Angleterre, aujourd’hui, les Bibliothèques anciennes sont convenablement soignées; mais il y a une trentaine d’années, l’état dans lequel se trouvaient beaucoup
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de nos collections dans les Collèges et les Cathédrales était tout simplement honteux.
Nous pourrions en citer plusieurs cas, surtout un où il se trouvait un carreau de fenêtre cassé, que l’on négligea de réparer pendant longtemps. Le lierre, qui grimpait le long du mur, finit par entrer dans la bibliothèque, embrassant tout un rayon de livres, et pourtant chacun d’eux valait plusieurs milliers de francs. Quand il pleuvait, l’eau était conduite comme par un tube sur le haut des livres et les saturait jusqu’en bas.
Dans un autre cas, où la collection était plus petite, la pluie arrivait directement sur les étagères par une lucarne, inondant ainsi complètement et continuellement le premier rayon, qui se composait d’ouvrages de Caxton et de nos autres premiers imprimeurs ; leur valeur était telle qu’un de ses volumes, malgré son état de décomposition presque complète, fut vendu peu de temps après 5,000 francs.
L’Allemagne aussi, le berceau de l’impri-
merie, laisse se produire la même destruction chez elle, si nous en croyons la lettre ci-après, laquelle a paru il y a environ deux ans dans 1 ’Academy :
« Depuis longtemps la bibliothèque de « Wolfenbüttel est dans un état déplorable.
« Le bâtiment menace ruine ; déjà les murs « et les plafonds se sont effondrés en « plusieurs endroits, de sorte que les trésors «inestimables que renferme cette biblio- «thèque en livres imprimés et manuscrits, « se trouvant exposés à l’humidité et à la «pourriture. Un appel a été fait pour « essayer de réunir les fonds nécessaires «pour sauver cette riche collection d’une « destruction certaine et en même temps la « transporter à Brunswick, car Wolfenbüttel « est entièrement abandonné comme centre «intellectuel. Mais il ne faudrait pas « accuser la mémoire des premiers conser- « vateurs de cette riche bibliothèque, Leibnitz « et Lessing ; on ne peut croire qu’ils aient « contribué eux-mêmes à son dépérisse-
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cc ment, car Lessing ne cessait de réclamer « la translation de cette collection et d’en « faire ressortir la grande utilité et la valeur ».
La collection de Wolfenbüttel est tout simplement magnifique, et nous,espérons que le rapport que nous venons de citer est un peu exagéré, car il serait vraiment déplorable qu’une misérable somme d’argent fût la cause de la dispersion — plus que la dispersion, la destruction — d’une bibliothèque d’une aussi grande valeur artistique ; ce serait une honte pour leur pays. Il y a tant d’amis des livres dans le Vatherland, que laisser commettre un tel crime paraîtrait presque incroyable, si l’histoire bibliophile n’était, malheureusement, remplie de pareilles profanations.
L’eau sous forme de Vapeur est un grand ennemi du Livre ; elle l’attaque à la fois à l’extérieur et à l’intérieur. A l’extérieur elle fait, à l’aide de l’humidité, germer une espèce de moisissure ou champignon qui végète
sur les tranches, les côtés, et finit par envahir les reliures. Cette moisissure disparait en l’essuyant, mais les traces en sont ineffaçables ; sous le microscope ces taches présentent une forêt en miniature de jolis petits arbres, couverts d’un gracieux feuillage blanc; malheureusement les racines pénètrent le cuir et finissent par achever la destruction.
Dans l’intérieur du livre, l’humidité facilite la croissance de ces affreuses taches brunes, qui dégradent si souvent les estampes et les livres de luxe. L’humidité attaque surtout les volumes qui datent du commencement de notre siècle, ce qui a donné l’idée à nos fabricants de papier que le blanchiment des chiffons était possible. De ce jour, le papier complètement blanc est devenu de mode. Mais ce papier si blanc et si beau, contient, par suite des moyens chimiques employés pour le blanchir, le germe de sa destruction, car aussitôt qu’il est exposé à l’humidité, des taches brunâtres se développent rapidement.
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Les ouvrages bibliographiques, bien qu’extravagants, du docteur Dibdin, malgré ses bibliographies fantaisistes et remplies d’interminables inanités et d’affectations fatigantes, sont si richement illustrés, remplis d’anecdotes personnelles et de bavardages intéressants, que l’on est peiné en voyant les taches à «peau de renard» envahir fréquemment d’aussi belles productions.
Dans une bibliothèque où l’air est toujours chaud et sec, ces taches ne se développeraient probablement pas; mais beaucoup de nos bibliothèques publiques, aussi bien que celles qui appartiennent à des particuliers, ne sont pas visitées tous les jours; elles ont souvent à souffrir de cette fausse idée que la gelée et un froid sec ne font pas de mal aux livres, pourvu que l’atmosphère ne contienne pas d’humidité.
Voici la vérité :
Les Livres ne doivent jamais devenir
tout à fait froids, car lorsque le dégel arrive et que le temps passe brusquement du froid au chaud, l’air est chargé de vapeurs qui pénètrent partout dans les volumes et même entre les feuillets, en déposant leur humidité sur toutes les surfaces froides du livre. Le meilleur remède dans ces circonstances est de conserver l’atmosphère chaude pendant la gelée; il est inutile de chauffer quand la gelée est passée.
Nos plus grands ennemis sont quelquefois nos meilleurs amis ; le moyen le plus efficace pour tenir nos bibliothèques chaudes et sans humidité serait peut-être d’y faire circuler l’ennemi sous forme d’eau chaude, dans des tuyaux placés sous le parquet. Les facilités que l’on a aujourd’hui pour chauffer le dehors des tuyaux à eau sont si grandes, les frais nécessaires pour leur pose et leur entretien relativement si minimes, leur puissance pour l’expulsion de l’humidité si incontestable, que partout où l’on peut employer ce système, il est de tout intérêt de s’en servir.
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Cependant, le meilleur système de chauffage pour les bibliothèques est certainement la. cheminée ouverte, qui, en même temps qu’elle donne de la chaleur à la chambre, facilite la ventilation,, ce qui contribue aussi largement à la sant'e des livres qu’à la santé de ceux qui se trouvent dans la chambre que ces derniers occupent.
Le feu par le charbon de terre doit être évité pour plusieurs causes ; il est dangereux, produit dè la saleté et de la poussière. D’un autre côté, un feu d’asbeste, si les morceaux sont choisis avec soin, donne autant de chaleur et de ventilation que le feu ordinaire, «ans toutefois avoir ses inconvénients. Donc, pour celui qui aime à être indépendant des domestiques, qui aime aussi à dormir tranquille sur sa copie, et qui cependant désire que son feu veille pour lui, ne manquera pas de choisir le poêle à asbeste, dont la valeur est inappréciable.
Une autre grave erreur encore est de
croire que les beaux volumes reliés doivent leur conservation dans la bibliothèque aux portes vitrées. L’humidité y pénétre sûrement, et l’absence de toute ventilation contribue puissamment à la naissance de la moi-, sissure, abîmant ainsi les livres plus que s’ils étaient simplement placés sur des étagères à jour. Si l’on désire garder des livres en bon état, il faut abolir le verre pour le remplacer par des treillis en fil de cuivre.
Comme les écrivains des vieilles éditions des livres de cuisine, qui rédigeaient leurs recettes d’après leur expérience personnelle, nous pouvons dire : probatum est.
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UEL bon serviteur que le Gaz et avec quels regrets nous le verrions disparaître d’au milieu de nous ! Cependant, celui qui aime ses livres, l’amateur sérieux, ne doit pas laisser introduire un seul bec de gaz dans sa bibliothèque, à moins de pouvoir y installer des appareils produisant l’éclairage dit « lumière solaire » (sun light), tels que l’on en voit dans quelques bibliothèques publiques, où les émanations sont conduites directement du brûleur au grand air.
Malheureusement, nous pouvons parler par expérience des effets désastreux que produit le gaz dans une salle fermée. Il y quelques années, pendant l’installation d’étagères autour de la petite chambre que, par euphémisme et un peu d’emphase, nous appelons notre bibliothèque, nous avons pris la précaution d’y installer deux ventilateurs automatiques, communiquant directement avec l’air, un peu au-dessous du plafond.
Afin d’économiser l’espace et en même temps éviter les ennuis que donnent les lampes (car de tous les modèles, il n’y en a pas un seul qui ne présente quelque inconvénient), nous avons fait mettre une suspension à trois becs pour l’éclairer la table de travail. Il en est résulté une grande tension de la chaleur de l’atmosphère vers le plafond de la pièce, en sorte qu’au bout d’une année à peine la frange du haut de la corniche des rideaux, ainsi que la bande de cuir qui protégeait de la poussière l’extrémité élevée des rayons contenant des livres, étaient réduites en poudre; des morceaux même tombaient à
GAZ ET CHALEUR
terre, ne pouvant plus supporter leur propre poids, si léger qu’il fût. Les dos des livres placés sur les rayons supérieurs furent tous abîmés, et, quand on les touchait, ils se séparaient des volumes, s’éparpillant comme du tabac à priser. Ce désastre, bien entendu, n’était dû qu’aux émanations sulfureuses produites par le gaz ; ces émanations attaquent en premier lieu le maroquin, puis le vélin ; bien que le cuir de Russie résiste plus longtemps, il finit par être détruit par cet impitoyable ennemi.
Nous nous rappelons qu’il y a quelques années, lors d’une visite à la Bibliothèque de l’Institut de Londres, où le gaz est employé, nous prîmes un volume du premier rang ; le dos nous resta entre les mains, bien que le livre même n’eût pas encore été atteint ; il était réduit en poussière. Il y avait des milliers de volumes dans le même état de décomposition !
Le papier n’étant pas attaqué, on pourrait
objecter que, après tout, le gaz n’est pas précisément l’ennemi du livre lui-même, mais bien plutôt celui du cuir qui le recouvre ; l’objection n’est pas tout à fait exacte, car il ne faut pas oublier qu’une nouvelle reliure diminue toujours la dimension du volume et entraîne souvent la perte de pages au commencement et à la fin, que la sagesse des relieurs considère comme mutiles. Ah ! que de ravages avons-nous vus, qui n’avaient d’autres auteurs que les relieurs ! Vous pouvez prendre un air autoritaire, — vous pouvez donner par écrit des instructions aussi précises que s’il s’agissait de votre testament, — vous pouvez jurer que vous ne payerez pas si vos livres sont rognés ; — c’est inutile.
Le Credo d’un relieur est bien court, car il ne se compose que d’un article, et cet article lui-même ne comprend qu’un seul mot, l’horrible mot : « Rognures ! » Nous n’en dirons pas davantage ici sur ce triste sujet; les relieurs, comme ennemis des livres, méritent, et ils l’auront, un chapitre spécial.
Il est beaucoup plus facile de condamner
GAZ ET CHALEUR
le gaz que de lui trouver un remplaçant.
Les appareils à «lumière solaire» exigent une installation spéciale ; ils sont très coûteux à cause de la grande consommation du gaz.
L’éclairage futur des grandes bibliothèques semble appartenir à la lumière électrique.
Si on arrive à lui donner de la régularité et à en rendre son prix modéré, elle sera une précieuse acquisition pour les bibliothèques publiques ; peut-être le jour n’est-il pas éloigné où cette lumière prendra la place du gaz, non seulement dans les établissements publics, mais encore dans les maisons privées.
Ce jour-là sera véritablement un jour de fête pour les travailleurs littéraires. Les dégâts qu’a causés le gaz sont si généralement connus des chefs de nos bibliothèques nationales, qu’il est rigoureusement exclu de leurs salles, car les dangers d’explosion ou d’incendie suffiraient à son bannissement, en dehors même des chances de destruction qu’entraîne pour les livres sa simple combustion.
La lumière électrique est employée depuis
quelques aimées dans la salle de lecture du British Muséum, au grand avantage des visiteurs. Elle laisse, malheureusement, beaucoup à désirer sur le rapport de l’égalité dans la diffusion; pour pouvoir y travailler à son aise, le lecteur est forcé de choisir certaines positions ; on fait une grande objection au bourdonnement que produit l’action de l’électricité ; mais il y en avait une autre bien plus sérieuse; c’était lorsque les petits morceaux de craie chaude tombaient sur une tête plus ou moins chauve; on a fait disparaître ce désagrément par la suspension d’un appareil au-dessous de chaque brûleur ; le lecteur doit aussi s’accoutumer, pour travailler, à la blancheur de cette lumière, un peu gênante au début. Cependant, malgré tous ses inconvénients, la lumière électrique rend déjà de grands services au monde littéraire ; non seulement elle lui facilite trois heures de plus pour ses études pendant l’hiver, mais elle lui fournit le moyen de travailler pendant les jours sombres ou privés de soleil par le brouillard, inconvénients
GAZ ET CHALEUR
qui autrefois rendaient la consultation des livres presque impossible.
La chaleur seule, même où il n’y a aucune émanation pernicieuse, si elle est maintenue, devient très nuisible aux livres ; malgré l’absence du gaz, les reliures peuvent être entièrement détruites par la dessiccation, car le cuir perd ses. huiles naturelles par une longue exposition à une grande chaleur. C’est, comme l’on voit, une erreur grave de mettre des livres sur les étagères placées haut dans une chambre où se trouve une chaleur produite par n’importe quel moyen, celle-ci remontant naturellement ; ne serait-elle qu’à peine suffisante pour le chauffage ordinaire des lecteurs, elle finirait toujours, à la longue, par être suffisante à la destruction complète des reliures.
Le moyen le plus sûr de conserver les livres en bon état, est de les soigner comme on soignerait ses propres enfants, qui assurément tomberaient malades s’ils- étaient enfermés dans une atmosphère impure: trop
chaude, trop froide, trop humide ou trop sèche. Il en est de même en ce qui concerne la progéniture de la littérature.
Si l’on en croit certaines légendes des anciens moines, les livres ont quelquefois reçu leur salut ici bas pour être condamnés à la dessiccation dans l’autre monde. Voici un conte, qui est probablement une invention d’ennemis cherchant à discréditer l’érudition et l’habileté des moines Prêcheurs, un Ordre qui fut constamment en guerre avec l’ignorant clergé séculier d’autrefois :
— L’année 1439, deux moines franciscains, qui pendant toute leur vie avaient fait collection de livres, vinrent à mourir.
Suivant la croyance populaire, ils furent de suite conduits devant le tribunal du Ciel pour entendre leur jugement, accompagnés de deux ânes chargés de livres. A la porte du Paradis, le gardien leur dit : « D’où « venez-vous? » — « D’un monastère de saint « François,» répondirent-ils. «Oh ! fit le
ET CHALEUR
« gardien, alors saint François sera votre juge.» Ce saint fut appelé, et, à la vue des moines et de leur charge, demanda qui ils étaient et pourquoi ils avaient amenés tant de livres avec eux. « Nous sommes des moines fran- <r ciscains, firent-ils humblement, et nous ap- <r portons quelques livres pour nous distraire <r dans la nouvelle Jérusalem. » — « Et vous, « quand vous étiez sur la terre, avez-vous praœ tiqué le bien qu’ils enseignent ? » demanda sévèrement le saint, qui lisait leur caractère sur leur visage. Leur réponse évasive suffisait, et le saint béni prononça immédiatement le jugement comme suit : « Puisque, séduits
« par une folle vanité, et malgré vos vœux « de rester dans la pauvreté, vous avez amassés « cette quantité de livres ; puis, par ce fait, « négligé vos devoirs et violés les règles de « votre Ordre, vous êtes condamnés à les lire « pendant l’éternité dans les flammes de « l’enfer. » A peine ces mots prononcés, un bruit de roulement remplit l’air, un abîme s’ouvrit, dans lequel les moines, les ânes et les livres se sont engloutis à tout jamais !
Poussière, lorsqu’on la laisse séjourner sur les livres, est une preuve irrécusable de Négligence, qui amène forcément le dépérissement, plus ou moins rapide, des livres. La dorure de la tranche est un grand préservatif contre la poussière; malheureusement, tous les livres ne sont pas reliés et dorés; ceux qui ne sont pas rognés et qui sont exposés ne tardent pas à présenter des taches intérieures et des marges fort sales.
Autrefois, quand peu de monde possédait
une collection de livres, les bibliothèques des collèges et des corporations étaient d’un grand secours à l’étudiant en littérature. Les fonctions de bibliothécaire étaient loin d’être une sinécure, et la poussière avait peu de chance de séjourner longtemps à la même place. Le xix e siècle et la presse à la vapeur ont produit une ère nouvelle. Peu à peu les bibliothèques qui ne recevaient pas de subsides ont été délaissées, et la négligence est survenue, entraînant avec elle ses conséquences désastreuses pour les livres. Il n’y rentrait plus de nouveaux livres, les volumes anciens étaient abandonnés et tombaient peu à peu dans un oubli complet. Nous avons vu de vieilles et précieuses bibliothèques dont les portes restaient fermées des semaines entières; en entrant, on y respirait cette poussière infecte que produit la pourriture du papier, et il était impossible de prendre un livre entre les mains sans éterjiuer; on y voyait de vieilles boîtes, dans lesquelles d’anciens ouvrages étaient tassés comme pour servir de conserves aux vers rongeurs des
livres, sans même que l’on se donnât la peine, à l’automne, de secouer tout cela afin de diminuer un peu la couvée. Souvent le contenu de ces bibliothèques — nous parlons d’une trentaine d’années — passait aux usages les plus ignobles, ce qui aurait fait le désespoir de nos ancêtres, s’ils avaient pu prévoir une aussi triste destinée.
Nous nous souvenons encore vivement d’une belle matinée d’été, il y a de longues années, lorsque nous étions à la recherche des livres de Caxton, où nous entrâmes dans la grande cour d’un certain collège de l’une de nos savantes Universités. Les bâtiments qui nous entouraient étaient charmants, avec leurs murs de tons gris et foncés. Us avaient une noble histoire, et les jeunes érudits qui les habitaient étaient de dignes successeurs de leurs renommés ancêtres. Le soleil dardait ses chauds rayons à travers les fenêtres, dont la plus grande partie se trouvaient ouvertes. De l’une s’échappait un léger nuage de fumée; d’une autre sortait le bruit de
la conversation; d’une troisième, les sons d’un piano. Deux étudiants se promenaient nonchalamment du côté de l’ombre, bras dessus bras dessous, vêtus de calottes et toges déchirées et râpées — orgueilleux signe qu’ils ' avaient atteint leur dernière année universitaire. Les murailles grises étaient couvertes de lierre, sauf à l’endroit où se trouvait un vieux cadran solaire avec son ancienne inscription latine, qui indiquait la marche du soleil. On distinguait la chapelle, qui se trouvait d’un côté des salles d’étude, par la forme de ses fenêtres ; elle semblait veiller sur la moralité de l’institution, de même que la salle à manger en face, d’où sortait un cuisinier avec l’éternel tablier blanc, en faisait autant au point de vue de la prospérité matérielle. Traversant, la cour, sur un pavé à larges dalles, on arrive à des appartements très coquets, avec de beaux rideaux blancs, dessus de chaise au crochet, la flûte à champagne sur le buffet. Les livres, à dos travaillé, se trouvaient dans la bibliothèque et sur la table ; mais, instinctivement, on s’approchait
de la fenêtre, où le regard les laissait pour se porter sur la pelouse verte, avec sa fontaine classique, dorée par les rayons du soleil; alors l’imagination voyait lisiblement écrit en haut du tout: «Union du luxe et du savoir!»
Ici, assurément, nous disions-nous, la littérature des anciens se trouve soignée d’une façon exceptionnelle, car la conformité de l’ensemble avait fait naître en nous-memes une certaine satisfaction ; c’est alors que nous demandâmes où se trouvaient les appartements du bibliothécaire. Personne n’était bien sûr de son nom, car, parait-il, le poste était honorifique; puis une sinécure devant, comme de juste, être remplie par le plus jeune « étudiant », pas un ne tenait à cet héritage, en sorte qu’il en résultait que la clef de la porte ne rencontrait pas souvent la serrure. Après bien des recherches, notre tentative est enfin couronnée de succès, et nous sommes poliment conduits par le gardien des livres dans son royaume de poussière et de silence. Les donateurs du passé, dont
les portraits ornent les murs, nous regardent, à notre entrée, du haut de leurs cadres vermoulus, avec un étonnement muet, semblant nous demander si nous avions l’intention de travailler. Cette odeur particulière de pourriture des livres, qui hante certaines bibliothèques, chargeait l’atmosphère ; le parquet était couvert de poussière, qui, flottant dans les rayons du soleil à notre passage, semblait une nuée d’atomes brillants. Il y avait de la poussière sur les étagères, sur les pupitres, sur la vieille table de travail à couverture de peau, avec ses deux fauteuils de chaque côté, également couverts d’une couche épaisse de poussière. En réponse à notre demande, le cicérone nous dit qu’il pensait qu’il y avait quelque part un catalogue manuscrit des livres, mais il pensait aussi qu’il ne servait pas à grand chose pour les recherches sérieuses ; en tout cas, il ne savait pas au juste où le trouver. La bibliothèque, ajouta-t-il, n’est plus fréquentée, car les membres du collège ont chacun leurs livres et rarement ont-ils besoin de ceux des xvn =
et XVIII e siècles. De plus, depuis longtemps aucun livre nouveau n’y est rentré.
Nous descendîmes quelques marches, qui nous amenèrent dans une salle intérieure.
Là il y avait des monceaux d’ouvrages in-folio qui pourrissaient sur le parquet. Sous une vieille table en ébène se trouvaient deux coffres en chêne sculpté. Nous avons enlevé le couvercle de l’un d’eux, et nous avons aperçu un surplis qui jadis fut blanc, mais qui était alors gris par sa couche de poussière ; sous ce surplis était entassée une quantité de brochures, des in-4 0 non coupés, qui traitaient des temps agités du règne de Cromwell — la proie des vers et de la pourriture. La Négligence y régnait en maîtresse absolue. La porte d’entrée de cette pièce, qui fut ouverte, donnait sur la cour; sur la table d’ébène nous avons remarqué des pantalons, des paletots et des bottines, dont le nettoyage se faisait par un « gyp » (’) juste à l’entrée de la
(1) Gyp est le nom donné à l’Université de Cambridge aux domestiques des collèges.
porte. Quand il faisait mauvais temps, ce fonctionnaire exécutait son travail dans la salle de bibliothèque, sans se douter le moins du monde de .sa position incongrue, comme du reste en faisait mon guide lui-même.
Heureusement tout est changé maintenant, et la honte résultant d’une telle négligence ne pèse plus sur ce collège. Espérons que dans notre temps de vénération pour l’antiquité, il ne se trouve dans nos collèges aucune bibliothèque dans une situation semblable à celle que nous venons de décrire.
Il faut le dire, ce n’est pas en Angleterre seulement que les trésors bibliographiques sont aussi maltraités. Nous reproduisons, comme preuve de notre dire, le passage suivant d’un ouvrage intéressant qu’a fait publier à Paris M. Derome (*), et qui démontre qu’aujourd’hui même, dans le centre de l’activité littéraire de la France, les livres ont un sort aussi malheureux.
(i) Le Luxe des Livres, par L. Derome, Paris, 1829.
« Entrez maintenant dans la bibliothèque « communale d’une grande ville de province ; « l’intérieur a un aspect lamentable ; la pous- « sière et le désordre y ont élu domicile ; il y a « un bibliothécaire à qui on donne le traitement cc d’un concierge, et qui va voir une fois par « semaine comment se portent les livres comcc mis à sa garde. Ils se portent mal ; ils pour- « rissent dans les coins, faute de reliure et de « soins. On pourrait citer plus d’une biblio- « thèque publique de Paris où il entre chaque « année des milliers de volumes qui seront « détruits avant un demi-siècle, faute de reliure,
« où les livres rares, qu’il serait impossible de « remplacer, tombent en lambeaux, parce qu’ils « ne sont pas conservés. »
Toutes les histoires démontrent que la négligence envers les livres n’est particulière à aucun âge ni à aucune nation. Nous extrayons de l’Histoire du Livre, de M. Ed.
Werdet(‘), ce qui suit : cc Voici, dit Benvenuto « de Imola, le curieux récit que je tiens <x de Boccace, mon illustre maître :
(i) L'Histoire du Livre en France , par E. Werdet, 8 vol. . Paris, 1851.
« Dans son voyage en Apulie, la célébrité « du noble couvent du mont Cassin l’engagea « à s’y rendre, surtout pour y voir la biblio- « thèque qu’on lui avait vantée.
« Il s’adressa donc humblement à un des « moines qui lui parut le plus abordable, le « priant de vouloir bien lui faire la grâce de « lui ouvrir la bibliothèque.
«Mais celui-ci lui répondit d’un ton « brusque, en lui montrant une très haute « échelle : « Montez, elle est ouverte.»
«Boccace y grimpa plein de joie; mais « parvenu à une salle qui n’avait ni porte ni « clef pour en préserver les trésors littéraires,
« quel fut son étonnement de voir les fenêtres « obstruées par les herbes que le temps y avait « fait germer, et tous les livres et les bancs « recouverts d’épaisses couches de poussière.
«Frappé de surprise, il prend un livre,
« puis un autre, et Voit qu’à un grand nombre
« d’antiques manuscrits, aux uns des cahiers cc avaient été arrachés, aux autres les marges « blanches avaient été coupées.
« Enfin une mutilation complète !
« Déplorant de voir les œuvres et le savoir « de tant d’hommes illustres tombés en des « mains si indignes, il redescendit, les yeux a mouillés de larmes.
« Il rencontra au cloître un moine auquel cc il demanda pourquoi des livres si précieux « étaient ainsi mutilés.—C’est que des moines, «lui dit-il, afin de gagner quelques sous, « arrachent des cahiers qu’ils raclent, pour en œ faire des petits psautiers et les vendre aux « enfants, et qu’avec les marges blanches ils « font des livres de messe qu’ils vendent aux « femmes. »
IGNORANCE
'IGNORANCE, quoique ne pouvant être classée au même niveau que le Feu et l’Eau, est une des plus grandes causes de la destruction des livres. A l’époque de la Réformation, la haine du peuple contre tous les livres qui contenaient des emblemes du rite catholique romain, même de simples livres séculaires, avec enluminures, était telle qu’on les détruisait par milliers. Ne sachant pas lire, les masses ne faisaient aucune différence entre un roman et un livre de cantiques, entre la Vie du Roi Arthur et les Psaumes du Roi
David ; en sorte que les impressions sur papier, à cause de leurs ornementations artistiques, s’en allaient chez les boulangers pour servir dans les fours ; quant aux manuscrits en peau, sans se préoccuper le moins du monde des magnifiques dessins qui les ornaient, ils allaient terminer leur carrière chez les relieurs et les cordonniers.
Un autre genre d’ignorance, qui n’a pas mal contribué pour sa part à la destruction d’un grand nombre de livres, est celle de leur valeur intrinsèque. Elle est attestée par une lettre de M. Philarète Chasles, écrite en 1862, à M. B. Beedham, à Kimbolton (Angleterre), et que nous croyons utile de reproduire :
« U y a une dizaine d’années, en vidant « un vieux cabinet de la Bibliothèque Mazarine,
« dont je suis le bibliothécaire, j’ai décou- « vert au fond, sous un vieux tas de chiffons « et de décombres, un gros volume. Il n’y « avait plus ni couverture ni titre ; il servait à « allumer les feux de la Bibliothèque. Ce fait
IGNORANCE
« démontre combien ont été négligés nos « trésors littéraires avant la Révolution, car ce ï livre, traité en paria, qui se trouvait soixante <r ans avant dans la Bibliothèque des Invalides,
« et devait certainement faire partie des « collections originales de Mazarin, n était « autre chose qu’une belle et véritable édition « de Caxton.»
Nous avons vu ce même volume lors de notre visite à la Bibliothèque Mazarine en avril 1880. C’est un bel exemplaire de la fameuse édition de la Légende d’Or (1483).
mais, bien entendu, très incomplet.
Parmi les milliers d’événements qui se croisent et se recroisent ici-bas, des coïncidences remarquables doivent se produire souvent. Un fait identique à celui qui a eu lieu à la Bibliothèque Mazarine, s’est produit vers la même époque à Londres dans l’église protestante de Saint-Martin-le-Grand. Il y a de longues années, nous avons trouvé dans un casier sale, à côté de la cheminée de la sacristie de cette église, un exemplaire bien mutilé
de l’édition de Caxton : Les Contes de Cantorbèry, orné de gravures sur bois. Comme celui de Paris, ce livre avait servi, feuille par feuille, à allumer le feu, sans que l’on se doutât de sa valeur, qui était de 20,000 francs au minimum, avant sa mutilation ; mais quand nous l’avons découvert, il était réduit de moitié ! et nous avons énergiquement appelé 1 attention du ministre compétent, ainsi que pour un autre ouvrage grand in-folio, de Rood et Hunte (1480). Quelques années s’écoulèrent et la Commission Ecclésiastique s’empara de cette fondation; mais après la nomination des administrateurs, le classement des livres et la publication du catalogue de cette précieuse bibliothèque, l’édition en question de Caxton, ainsi qu’un bel exemplaire de Latterbury, sorti de la première presse d’Oxford, avaient entièrement disparu. La disparition complète de ces ouvrages doit être attribuée à une tout autre cause que l’ignorance, bien que celle-ci y soit pour beaucoup.
Il y a quelque temps,
curieuse anec-
IGNORANCE- 57
doce a paru dans le premier numéro du The Antiquary. Elle est si à propos que nous la reproduisons ici, dans l’espérance qu’elle démontrera l’utilité aux héritiers ignorants de s’informer de la valeur des collections de livres qui viendraient à leur échoir. Cette anecdote a été copiée par nous dans une lettre écrite en 1847, par le révérend C. L. Newmarsh, ministre à Pilham (Angleterre), et adressée au révérend S. R. Maitland, bibliothécaire de l’archevêque de Cantorbéry. La voici :
« En juin 1844, un colporteur s’arrêta à « une chaumière du village de Blyton, demancc dant à une vieille veuve, du nom de Naylor,
« si elle avait des chiffons à vendre. Cette «brave femme n’en avait point, mais elle « offrit au brocanteur du vieux papier, qu’il «accepta; elle sortit alors d’une antique «étagère, pleine de poussière, quelques « volumes, parmi lesquels se trouvait le Boke of « St. Albans; le tout pesait neuf livres, et le « prix fut fixé à 9 P*ue (90 centimes). Le
s 8 LES LIVRES ET LEURS ENNEMIS.
« colporteur partit avec son acquisition, at- « tachée avec une ficelle, jusqu’à Gains- « borough ; là, passant devant la boutique « d’un pharmacien, qui avait l’habitude « d’acheter du vieux papier pour envelopper « ses drogues, ce dernier l’appela. Frappé par « l’apparence du Boke, il donna au colporteur «trois schillings (3 fr. 75.) pour le tout. Ne « pouvant lire le colophon, il porta le volume «chez un relieur, aussi ignorant que lui, « auquel il l’offrit pour une guinée (26 fr. 25) ; «le relieur refusa, mais il offrit au phar- « macien de le mettre dans sa vitrine, afin « d’attirer l’attention des connaisseurs et « d’obtenir quelques renseignements sur « l’ouvrage en question. D’un commun « accord on l’exposa avec cette étiquette :
« Un très ancien et curieux livre. Un collec- « tionneür entra un jour et en offrit trois « francs, ce qui excita les soupçons du « libraire sur la véritable valeur du livre.
« Quelque temps après* M. Bird, vicaire de « Gainsborough, entra dans la boutique et en « demanda le prix, désireux qu’il était de pos-
IGNORANCE
« séder un des premiers spécimens de l’impri- « merie -, mais lui non plus ne connaissait pas « la valeur de ce livre. Pendant qu’il était « occupé à l’examiner, entra M. Stark, un «libraire très intelligent, auquel M. Bird « céda immédiatement le droit de préemption.
« M. Stark trahit tellement son désir de l’ac- « quérir, que le vendeur, M. Smith, ne voulut « pas fixer de prix. Ses visites furent suivies « de sir Charles Anderson, de Lea, l’auteur « d 'Antient Models, qui prit le livre pour le « collationner ; il le rapporta le lendemain, « déclarant qu’il manquait des feuillets dans « le milieu ; il en offrit néanmoins cent vingt- « cinq francs. Sir Charles Anderson n’avait « aucun guide ayant assez d’expérience pour « lui indiquer ce que pouvait valoir ce volume. « Alors M. Stark chargea un ami de faire « refuser la vente à sir Charles, en offrant de « surenchérir sur le prix, quel qu’il soit, que « ce dernier offrirait.
«Assuré que la somme de 125 francs « serait sûrement obtenue, Smith donna au
« pharmacien 52 francs, et le vendit à l’arrivée « de M. Stark pour le prix de 159 francs. M.
« Stark partit alors pour Londres, en empor- « tant sa nouvelle acquisition. A peine arrivé, « il vendait ledit livre à l’honorable Thomas cc Granville, pour la modeste somme de « 1,837 &. 5° c.
« Il nous reste maintenant à dire comment « un livre sans couverture, d’une provenance « aussi ancienne, a été préservé. Il y a environ « cinquante ans, la bibliothèque du château « Thonock Hall, dans la paroisse de Gains- « borough, résidence de la famille Hickman,
« a été réparée ; les livres étaient vérifiés et « triés par une personne des plus ignorantes !
« Son choix paraît avoir porté surtout sur les « volumes bien habillés. Tous les livres sans « couverture furent jetés en tas et condamnés,
« comme le déplore Leland, à propos du pillage des bibliothèques monastiques, aux <r derniers usages. Ces pauvres condamnés « inconscients trouvèrent un ami dans la « personne d’un jardinier intelligent, qui
ignorance. 61
« demanda la permission d’en emporter un «certain nombre chez lui. Son choix se «porta sur une grande quantité de sermons « prêchés devant le Parlement anglais, des « brochures traitant de questions locales, et «d’autres qui avaient paru entre 1680 et « 1710, ouvrages d’opéras, etc. Il en dressa « soigneusement une liste, que nous avons «trouvée depuis dans sa chaumière. Dans « cette liste le numéro 4 était « Cotarmouris ,»
« ou le Boke of St. Albaris. Le vieillard avait « orné ces livres d’un dessin, qui devait être « ses armes, et après sa mort, on mit tout ce « qu’on put dans une grande malle, qui fut, «réléguée au premier; quelques favoris seu- « lement, parmi lesquels se trouvait le Boke, « restèrent sur une étagère dans la cuisine, et « ce pendant de longues années, jusqu’à ce « que la veuve du fils du jardinier, fatiguée « de les épousseter, se résolut à les vendre. « Si elle eût été dans la misère, nous aurions « engagé le libraire Stark à lui donner une «part du bénéfice de sa brillante acqui- « sition. »
De pareilles occasions se présentent rarement deux fois à la même personne ; cependant Edmond Werdet raconte une histoire identique à celle que nous venons de citer, et c’est encore à un libraii'e de Londres que la plus grosse.part de bénéfices fut échue.
En 1775, les moines Récollets d’Anvers, désirant faire d’importantes modifications dans leur monastère, examinèrent leur bibliothèque, et résolurent de se débarasser d’environ 1,500 volumes, tant manuscrits qu’imprimés, qui n’avaient plus, pour eux, aucune valeur. On les jeta d’abord dans la chambre du jardinier, puis les moines, dans leur sagesse, résolurent de lui faire cadeau de tout ce fatras en récompense de ses long services. Celui-ci, plus avisé que les Pères, porta le tout chez M. Vanderberg, grand amateur de livres et plein d’instruction. M. Vanderberg examina ces livres assez superficiellement, et cependant il offrit au jardinier de prendre le tout au prix de 60 centimes la livre, ce que ce dernier accepta immédiatement. Peu de
IGNORANCE
temps après, M. Stock, un libraire, fort connu à Londres, se trouvant à Anvers, fit une visite à M. Vanderberg, qui lui montra les volumes provenant de la bibliothèque des Pères.
M. Stock s’engagea, ce qui fut accepté, à tout prendre moyennant 14,000 francs. On voit d’ici la stupéfaction et le chagrin des Pères quand ils apprirent ce qui venait de se passer. Le mal était sans remède. Les Pères étaient si confus de leur ignorance et de la perte causée à leur ordre, qu’ils implorèrent humblement M. Vanderberg de soulager leur conscience en leur abandonnant une partie du gros bénéfice qu’il avait fait dans cette opération. Il leur donna, en effet, une somme de 1,200 francs.
Les grandes découvertes d’œuvres de Shakespeare et autres, faites par M. Edmonds, en 1867, dans un grenier du Lamport Hall, sont trop bien connues et trop récentes pour que nous en parlions. Le simple hasard paraît être, dans cette circonstance, le grand conservateur de ces livres, dont l’existence
même fut un événément imprévu pour les admirateurs du génie de Shakespeare.
Pendant l’été de 1877, un de nos amis prenait un logement dans Preston Street, à Brighton. Le lendemain de son installation, il trouva dans les cabinets quelques feuillets d’un livre .imprimé en caractères de forme gothique. Il demanda à la propriétaire de l’hôtel l’autorisation de garder ces feuillets, et si elle en avait d’autres. On finit par trouver encore quelques fragments, et cette dame ajouta que son père était un grand amateur de livres et que, lors de sa mort, il en avait une grande boîte pleine. Elle les avait gardés longtemps, mais fatiguée de les voir et en ignorant la valeur, elle s’en servait depuis plusieurs années comme vieux papier, et il ne lui en restait plus. Les fragments en question se trouvent aujourd’hui en notre possession ; ils forment une grande partie d’un des plus rares ouvrages sortis des presses de Wynken de Worde, le successeur de Caxton. Le titre se compose d’une assez curieuse gravure sur
ignorance.
bois- Gesta Romanorum;. plusieurs autres gravures illustrent le texte. H est fort probable que Shakespeare, en lisant cet ouvrage a été inspiré du conte des trois cassettes, que contient Le Marchand fo Venise. ^ pénible de penser que de si grands **“ S
bibliographiques fournissaient journelleme
Un mm l'a collection Lansdown, qui se trouve au Britiàh Muséum, il y a un volume qui contient trois drames en manuscrit du temps de la Reine Elisabeth. Sur une feu le de garde on a fait une liste d e cinquante^ nièces Une note, écrite en bas de cette liste par le célèbre antiquaire Warburton luim me, dit: «Après bien des années de T ati ntes recherches, cette coüection de « Pièces manuscrites fut détruite par ma « négligence et l’ignorance d’un domestique.
.Les feuilles ont été brûlées, ou eUes ont
.servi pour tenir les gâteaux dans le four.
« Ouelques-uns de ces ouvrages existent en
« ont péri à tout jamais dans les fours. ^
Encore une anecdote de la bonne chance d’un libraire. En 1866, John Smith, un bouquiniste de Brighton (Angleterre), recevait l’offre de la bibliothèque de la famille Rumbolt, de Great Yarmouth. Les livres pesaient en tout trois mille kilos. Il les payait à raison de 200 frs. les mille kilos. Il fallait de longues années pour les cataloguer et les vendre. Dans cette collection se trouvaient beaucoup de livres qui traitaient du Parlement irlandais. Il paraît qu’un des catalogues de Smith, ayant trouvé le chemin de Great Yarmouth, fut cause de cette transaction.
LE VER DES LIVRES
HERE is a sort of busy worm,
That will the fairest books deform, By gnawing holes throughout them.
Alike, through every leaf they go, Yet of its merits nought they know, Nor care they aught about them.
Their tasteless tooth will tear and taint The Poet, Patriot, Sage or Saint,
Not sparing wit nor leaming.
Now, if you’d know the reason why,
The best of reasons I’U supply :
’Tis bread to the poor vermin.
Of pepper, snuff, or ’bacca smoke,
And Russia-calf they make a joke.
Yet, why should sons of science,
These puny rankling reptiles dread?
Tis but to let their books be read,
And bid the worms défiance.
J. Doraston.
Un des plus grands destructeurs de Bibliothèques a été le Ver des Livres. Nous disons «a été» parce que, heureusement, ses ravages ont été beaucoup diminués depuis cinquante ans dans les pays civilisés. Ce résultat est dû, en grande partie, à un certain respect pour les productions de l’antiquité, qui s’est universellement développé ; ensuite à la cupidité naturelle de l’homme, qui fait que ceux qui possèdent de vieux livres les soignent d’autant plus que leur valeur augmente chaque jour, et, enfin, à la production beaucoup moins fréquente des livres mangeables.
Les moines, qui étaient à la fois les producteurs et les gardiens des livres, pendant
Waœw/s'C; r^‘/str/i/f
QeJ*
roy/ïÿ,s/iYsi,
QS^feïrt/v'ec
LE VER DES LIVRES. 69
les longs siècles que l’on a surnommés « le «moyen âge», puisque nous connaissons si peu ce qui s’est passé pendant cette période, n’avaient pas à craindre le ver des livres, car tout dévorant qu’il était et qu’il est encore, il avait un goût médiocre pour de parchemin ; or, à cette époque, le papier n’était pas encore employé.
Si, à une époque antérieure, il s’attaqua au papyrus des Egyptiens—ce que nous ne pourrions affirmer—c’est qu’il était composé de substances purement végétales. Il est fort probable que le ver d’aujourd’hui, qui jouit d’une réputation exécrable parmi les amateurs de livres, est le descendant direct d’ancêtres voraces qui firent le désespoir des prêtres sacrés d’On, au temps du Pharaon que Joseph rendit si célèbre, par la destruction de leurs actes notariés et de leurs livres scientifiques.
Rares et précieux étaient les manuscrits avant l’invention de Gutenberg; il nous en restait encore de bien conservés avant l’avé-
nement de l’imprimerie ; mais la multiplicité des livres en papier augmenta les bibliothèques et le nombre des lecteurs, la familiarité engendra le mépris, les livres furent entassés dans des coins, puis négligés, oubliés, et le ver, dont on a si souvent parlé, mais que l’on a si rarement vu, devint un locataire permanent dans les bibliothèques et l’ennemi mortel du bibliophile.
Que d’anathèmes ont été lancés, dans presque toutes les langues de l’Europe, anciennes ou modernes, contre cette peste. Les érudits mêmes des siècles lointains ont fait leur spondées et leurs dactyles à son détriment. Pierre Petit, en 1683, a dédié un long poème latin à son dépréciateur. La charmante ode de Parnell est bien connue. Le poète, dans sa plainte, dit :
Pene tu mihi passerem Catulli,
Pene tu mihi Lesbiam abstulisti.
Quid dicam innumeros bene eruditos, Quorum tu monumenta tu labores, Isti pessimo ventre devorasti?
LE VER DES LIVRES
tandis que Petit, qui était évidemment mû par une violente colère personnelle contre les invisum pecus, comme il l’appelle, traite ce petit ennemi de bestia audax et pestis chartarum.
Mais puisque le portrait précède ordinairement une bibliographie, le lecteur, sans être trop curieux, voudrait probablement connaître ce bestia audax , qui a tant mis à contribution la patience de nos éclectiques. Eh bien, pour le décrire depuis son point de départ, il se présente une difficulté à la fois sérieuse et cam'el'eonne, car le ver des livres, d’après les explications publiées, a autant de formes et de grandeurs qu’il y a de personnes qui l’ont vu ou cru le voir.
Sylvestre, dans ses Lois des Stances, où il emploie plus de mots que d’esprit, le décrit comme « une créature microscopique, qui « serpente sur la page érudite, et se raidit, «lors de sa découverte, en forme d’une « traînée de saleté.»
La plus ancienne notice sur le ver se trouve dans le Micrographies, de R. Hooke (in-folio, Londres, 1665). Cet ouvrage, qui fut imprimé aux frais de la Société Royale de Londres, est la description d’une grande quantité d’objets que l’auteur avait examinés au microscope. Il est fort intéressant et très amusant, car il réunit à la fois des observations exactes et des erreurs sans nombre.
Dans sa description du ver des livres, ses remarques, longues et minutieuses, sont d’une absurdité qui frise le comique. Il le désigne comme « un petit ver ou papillon blanc « argenté, qu’il a trouvé souvent dans des livres « ou des papiers, et l’on suppose que c’est lui « qui ronge les trous dans les feuilles et dans « les couvertures. La tête paraît large et « trapue, puis le corps se rétrécit, jusqu’à la « queue, en forme de carotte. Il possède deux « longues cornes, qui sont droites et se ter- <t minent en pointe. Elles sont raides et « couvertes d’un duvet qui ressemble à une « plante qui pousse dans les marais. La
LE VER DES LIVRES
« partie inférieure se termine en trois queues, «exactement pareilles aux deux longues « cornes de la tête. Les jambes sont écail- « lées et poisseuses. Probablement cet animal « se nourrit du papier et des couvertures des « livres, où il perfore des petits trous ronds, « trouvant ainsi de quoi se nourrir des écosses « de lin et de chanvre, qui ont déjà passé par « tous les lavages, préparations et teintures «que le papier subit. Vraiment, quand je « considère quelle quantité de sciure ou de « copeaux cette petite créature (qui est une des « dents de la roue du temps) fait passer dans «ses entrailles, je ne puis qu’admirer l’ex- « cellent mécanisme de la Nature, qui a « placé chez les animaux un Feu qui se nour- « rit continuellement des matériaux conduits « dans l’estomac, lesquels sont tisonnés par le « soufflet des poumons. » Le portrait, ou dessin, qui accompagne cette mirifique description est vraiment merveilleux; il est fidèlement reproduit par la gravure ci-jointe. Il est certain que R. Hooke, membre de la Société Royale, peut être fier de cette
description, qu’il a probablement tirée, comme la gravure, de sa féconde imagination.
Les entomologistes même ne paraissent pas avoir beaucoup étudié l’histoire naturelle de ce ver. Voici ce qu’en dit Kirby : « La « larve du Crambus pinguinalis tisse une robe <r qu’elle couvre de son propre excrément, «elle fait beaucoup de ravages.» Il dit encore : «J’ai souvent observé la chenille d’un «petit papillon, qui pénètre dans de vieux «livres moisis et y fait de grands ravages; « c’est ainsi que de nombreux ouvrages rares, «imprimés avec lettres gothiques, ont dis- «paru, Et cependant, avec nos goûts de « bibliomanie, ils vaudraient aujourd’hui leur « pesant d’or ! »
Comme nous l’avons déjà dit, la description de Doraston est très vague. Pour lui, dans une stance, il est : « Une espèce de «ver actif»; dans une autre: «Un petit « reptile virulent. » Hannett, dans son ouvrage sur la reliure, donne Aglossa pinguinalis
LE VER DES LIVRES
comme son vrai nom. M me Gatty, dans ses Paraboles , le baptise du nom de Hypothenemus eruditus.
Le révérend F. T. Havergal, qui, il y a de longues années, a eu beaucoup de mal avec le ver des livres dans la bibliothèque de la cathédrale d’Hereford, dit « qu’il a une peau « dure, de couleur brune foncée ; » d’autres espèces ont des «corps blancs avec taches « brunes sur la tête. » M. Holmes, dans Notes and Queues (année 1870), nous dit que 1 ’Anobium paniceum a fait beaucoup de dégâts aux manuscrits arabes apportés du Caire par Burckhardt, qui se trouvent actuellement dans la bibliothèque de l’Université de Cambridge. D’autres auteurs disent qu ’Acarus euriditus ou Anobium pertinax sont les désignations scientifiques correctes de ce ver.
Personnellement, nous n’en avons vu que trois échantillons; cependant, par ce que nous avons entendu dire de la part des bibliothécaires, et jugeant par analogie, nous
croyons que la description suivante est à peu près la vraie.
Il y a plusieurs espèces de chenilles et de vers qui rongent les livres ; celles qui ont des jambes sont des larves de papillons; celles qui n’ont pas de jambes sont des vers qui deviennent des escarbots.
Il n’est pas reconnu qu’il existe des espèces de vers qui puissent vivre de génération en génération des livres seulement; mais il existe plusieurs sortes de rongeurs de bois, et d’autres qui se nourrissent de rebuts de végétaux, qui attaquent le papier, surtout s’ils sont attirés en premier lieu par les plaques de bois qu’employaient généralement les anciens relieurs pour couvrir leurs volumes. Dans cette croyance, il y a des bibliothécaires qui refusent de laisser ouvrir les fenêtres de leurs bibliothèques, craignant que les insectes du bois voisin n’y entrent pour déposer leurs larves. Les personnes qui ont vu un trou dans une noisette ou dans un morceau de
LE VER DES LIVRES
bois, trou provenant de la simple pourriture sèche, reconnaîtront une ressemblance complète avec ceux que fait cet ennemi des livres.
Parmi les espèces qui rongent le papier il y a:
i. UAnobium. De cet escarbot il se trouve trois espèces, savoir: An. pertinax, An. eruditus et An. paniceum. A l’état de larves, ils sont comme les vers que l’on trouve Hans les noisettes et se ressemblent tellement qu’il n’est pas possible de reconnaître les différentes espèces. Ils se nourrissent de vieux bois sec, et souvent pénètrent dans les bibliothèques. Ils rongent les couvertures en bois des livres, et passent ainsi dans le papier, où ils font des longs trous parfaitement ronds, à moins qu’ils ne travaillent dans une direction transversale; les trous paraissent alors oblongs. Ils peuvent traverser plusieurs volumes de suite. Peignot, le bibliographe bien connu, a trouvé vingt-sept volumes percés çn ligne droite par un seul ver; c’est un
miracle de gourmandise, et nous le recevons cum grano salis. Au bout d’un certain temps la larve se change en pufiœ, pour se transformer de nouveau en un petit escarbot brun.
2. UŒcophora. Cette larve ressemble, comme grandeur, à celle de VAnobium; mai s il est facile de la reconnaître par le fait qu’elle possède des jambes. C’est une chenille avec six jambes sur le thorax et huit protubérances en forme de suçoirs sur le corps. Elle ressemble au ver à soie. Après avoir passé à l’état de chrysalide, elle se transforme en petit papillon brun. L’espèce qui attaque les livres est l 'Œcophora pseudo-spretella. Elle aime l’humidité et la chaleur; toute matière fibreuse lui convient pour nourriture. Ce papillon ne ressemble en rien aux diverses espèces que l’on trouve dans les jardins; mais, sauf les jambes, elle a beaucoup d’analogie, en apparence et en largeur, à VAnobium. Sa longueur est d’environ douze millimètres, et la tête, corneuse, possède de fortes mâchoires. Ce ver ne montre aucune répugnance pour l’encre
LE VER DES LIVRES
d’imprimerie ou à écrire; cependant, nous croyons que la première n’est pas favorable à sa santé, à moins qu’il ne soit très robuste, car dans les livres où l’impression se trouve percée, nous avons remarqué que la majeure partie des trous qui ont été soumis à notre observation étaient trop courts pour avoir fourni la nourriture nécessaire au développement du ver. Bien que l’encre soit malsaine pour eux, il y en a cependant un grand nombre qui survivent et, mangeant jour et nuit dans le silence et l’obscurité, achèvent tranquillement leur destinée, laissant, suivant la force de leur constitution, un tunnel plus ou moins long dans le volume.
Il est probable que c’est cette espèce de ver qui a fait la majeure partie des trous que l’on voit dans notre illustration photographique.
Au mois de décembre 1879, M. Birdsal, un relieur de Northampton, a bien voulu nous envoyer par la poste un petit ver bien gras,
qui avait été trouvé par un de ses ouvriers dans un vieux livre. Il a bien supporté le voyage, car il était très vif quand nous l’avons sorti de son enveloppe. Nous l’avons mis dans une boîte, le conservant dans la chaleur et le silence, lui donnant quelques fragments de papier d’une édition de Bœthius, imprimée par Caxton, et une feuille de livre du xvn e siècle. Il a mangé un petit morceau de la feuille, mais soit une surabondance d’air, soit une liberté inaccoutumée ou le changement de nourriture, il s’est affaibli peu à peu, et au bout de trois semaines il mourait. Sa perte nous a causé quelques regrets, car nous voulions nous assurer de son nom lors de son arrivée à l’état parfait. M. Waterhouse, du département entomologique du British Muséum, a bien voulu l’examiner avant sa mort, et dans son opinion il appartenait à la famille de VŒcophora pseudo-pretella.
Le lecteur qui n’a pas eu l’occasion de visiter des vieilles bibliothèques ne peut se
figurer la dévastation que ces insectes nuisibles sont capables de faire.
Nous avons en ce moment devant nous un beau volume in-folio, imprimé sur papier non blanchi, aussi fort que de la carte ordinaire, portant la date de 1477 et le nom de Pierre Schœffer, de Mayence, comme imprimeur. Malheureusement, après avoir été négligé pendant un temps assez long, durant lequel il a grandement soulfert par le « ver », on trouva, il y a une cinquantaine d’années qu’il méritait les frais d’une nouvelle couverture ; l’infortuné volume a donc encore dépéri entre les mains des relieurs. La couverture originale est inconnue, mais il est facile de se rendre compte des ravages supportés par les feuilles.
Les «vers» ont attaqué l’ouvrage des deux côtés. Sur la première feuille, il y a 212 trous bien distincts, variant en grandeur de la piqûre d’une épingle ordinaire à celle d’une aiguille à tricoter, soit de T ’ 5 à de pouce.
La plus grande partie de ces trous est à angle droit avec la couverture ; quelques-uns forment des canaux sur le papier, n’attaquant que trois ou quatre feuilles seulement. L’énergie de ces petites pestes peut être ainsi calculée :
i re feuille
Ces 90 feuilles sont en papier fort et forment une épaisseur d’environ 2 centimètres et demi; il y a 250 feuilles dans le volume, et sur la dernière nous trouvons 81 trous que les vers, moins ravageurs qu’à l’autre côté, y ont fait. Ainsi :
Dernière feuille 81 trous I 66' feuille ... I trou II' „ 4° », | 6 9 e ». 0 »»
Il est curieux de remarquer comme les trous disparaissent rapidement au commence-
LE VER DES LIVRES
ment, mais peu à peu ensuite. Le même trou se retrouve de feuille en feuille et tout à coup, sur la dernière, il est réduit de moitié ; en examinant la feuille suivante, on aperçoit une petite abrasion juste à l’endroit où se trouverait le trou si le ver avait continué son œuvre de destruction. Dans le livre dont nous parlons, on dirait qu’il y a eu une course aux vers. Après les dix premiers feuillets, les vers faibles sont laissés en arrière ; dans lès dix qui suivent, il reste encore 48 rongeurs ; le nombre se réduit à 31 dans la troisième dizaine; il tombe à 18 pour la quatrième; au folio 51, il ne reste plus que six lutteurs en présence; au folio 61, deux encore abandonnent la lutte; en approchant du 71, la course est réduite à deux forts gourmands, tous les deux creusant de larges trous, dont un est de forme ovale. Du folio 71 au folio 81 ils continuent côte à côte leur chemin.
Au folio 87, le ver ovale est battu et son congénère rond continue encore trois feuillets et entame à moitié le quatrième. Ici s’arrête le travail des rongeurs, et le volume est intact e 9
jusqu’à la 69 e feuille vers la fin de l’ouvrage, sur laquelle se trouve un trou de ver. A partir de cette feuille, les trous augmentent à mesure que l’on avance vers la fin du livre.
Nous avons parlé des trous de vers qui se trouvent dans ce volume, parce que nous l’avons entre les mains ; mais beaucoup de vers font des trous bien plus longs que ceux que nous y avons reconnus. Nous en avons vu qui traversaient deux forts volumes, y compris les couvertures. Dans l’ouvrage -de Schœffer les trous sont probablement le travail de l ’Anobium pertinax, puisque le milieu est épargné et les deux côtés seulement attaqués. Autrefois les couvertures des livres étaient de véritables plaques de bois. C’est par elles, sans doute, que l’insecte commençait l’attaque, qui était poussée de chaque côté pour pénétrer dans le papier du livre.
Nous nous souvenons bien de notre première visite à la bibliothèque Bodleian (Oxford), en 1858 ; le docteur Bandinel en était
LE VER DES LIVRES
alors le bibliothécaire. Il était très affable et serviable ; il nous a donné toutes les facilités possible pour examiner la belle collection des « Caxtons », ce qui était le but de notre voyage. En feuilletant un paquet de fragments d’imprimés en lettres gothiques, qui avaient été négligés longtemps dans un tiroir, nous trouvâmes un petit ver ; sans y prêter aucune attention, nous l’avons jeté et écrasé avec le pied. Quelques minutes après, nous en avons trouvé un second, bien gras, bien luisant, de
cette longueur >-; nous l’avons mis avec
soin dans une petite boîte, afin de nous rendre compte de ses habitudes et de son développement. Voyant le docteur Bandinel près de nous, nous le priâmes de vouloir bien examiner notre trouvaille. A peine avionsnous mis notre petit prisonnier serpenter à son. aise sur la table à couverture de cuir, que l’ongle du pouce du docteur s’abattait précipitamment, et faisait sur la table une tache de 2 ou 3 centimètres de longueur, qui fut le tombeau de nos espérances. Le grand bibliographe, essuyant son pouce sur la manche de
son paletot, s’en alla, faisant cette remarque :
« Ah, oui ! quelquefois on en trouve avec la « tête noire.» C’était quelque chose de bon à savoir, un fait de plus pour l’entomologiste, car notre petit ver avait une tête dure luisante et blanche. C’est la première et la dernière fois que nous ayons entendu parler d’un ver des livres à tête noire. Le grand nombre des livres en caractères gothiques qui se trouvent dans la bibliothèque Bodleian expliquent peutêtre l’existence de cette variété. En tout cas, c’était un Anobium.
En ce qui concerne l’ouvrage de Caxton :
Lyfofoure ladye, dont nous avons déjà fait mention (voir la photographie), le lecteur remarquera de bien larges canaux au bas des pages. Il est rare d’en voir comme ceux-là, et probablement c’est un travail dû à la larve du Dermestes mlpinus, un escarbot de jardin, très vorace, qui mange n’importe quel rebut ligneux, pourvu qu’il soit sec.
Nous avons déjà parlé de la rareté de livres aujourd’hui mangeables. Un des résultats
PL III. p. 86.
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Deux feuilles d’un “ Caxton,
VER DES LIVRES
de la grande adultération du papier moderne, résultat heureux, est que le ver des livres ne veut pas y toucher. Son instinct lui interdit de manger de l’argile de Chine, du blanchi- ( ment, du plâtre, du sulfate de chaux et des vingt autres matières employées aujourd’hui, concurremment avec les textiles de toute sorte, pour la fabrication du papier ; en sorte que les savantes pages de la vieille littérature et les pauvres productions de nos jours sont au pair dans la marche du temps. Grâce à l’intérêt général que notre siècle a pour les livres anciens, le ver ne se trouve pas très heureux ; il lui reste peu de chances maintenant de trouver la solitude, si nécessaire à son existence. C’est une raison de plus pour que quelque entomologiste patient s’impose l’étude, pendant qu’il en est encore temps, des habitudes, des mœurs et des besoins de cette infime créature, comme Sir John Lubbock l’a fait en ce qui concerne la fourmi.
Nous avons devant nous quelques feuilles d’un livre, qui, étant de rebut, ont servi entre
les mains de notre économe premier imprimeur Caxton, à faire des couvertures en les collant ensemble. Soit que la vieille colle l’ait attiré, soit que le ver une fois entré, ne rongeait plus en ligne directe jusqu’au milieu du livre, mais faisait son travail en allant longitudinalement, creusant des sillons dans les feuilles, sans quitter la reliure, ces quelques feuilles sont tellement amincies par les canaux qui les sillonnent, qu’il est difficile d’en enlever une de ces couvertures sans qu’elle ne tombe en morceaux.
Tout ce que nous venons de dire est malheureux, et cependant nous devons nous féliciter d’être dans un climat tempéré, où nous n’avons jamais les inconvénients de certains ennemis qui pullulent dans les pays très chauds, où la bibliothèque, les livres, les étagères, les tables, les chaises, en un mot le tout, disparaissent' dans une seule nuit, par l’invasion d’une innombrable armée de fourmis.
Nos cousins des Etats-Unis, si heureux en bien des choses, le sont encore sur ce point;
LE VER DES LIVRES
leurs livres ne sont pas attaqués par le <r ver » ; du moins c’est ce que disent les écrivains américains. Pour dire vrai, tous leurs livres en lettres gothiques viennent de l’Europe, en sorte qu’ils ont coûté très cher et qu’ils sont naturellement surveillés avec le plus grand soin. Cependant, il y a des milliers de volumes imprimés aux Etats-Unis, en caractères romains, sur du beau et bon papier, qui datent des xvn e et xvm e siècles ; en outre, le ver n’est pas difficile—au moins dans ce pays— sur le caractère qui a servi à l’impression, du moment que le papier est à sa convenance.
Les conservateurs des anciennes bibliothèques pourraient peut-être nous tenir un langage différent en ce qui concerne le «ver» chez les Américains, et cela rend encore plus amusante'une notice que nous trouvons dans l’excellent ouvrage de M. Ringwalt, de Philadelphie, l ’Encyclopœdia de VImprimerie (’), qui nous dit que non seulement le ver des iivres
(1) American Encyclofœdia of Printing. By J. Luther Ringwalt, in-8°, Philadelphie, 1871.
est inconnu dans ce pays, car il n’a été vu que par peu de personnes, mais que ses moindres traces sont à la fois rares et curieuses. Après avoir cité Dibdin, avec addition de quelques traits de son imagination, M. Ringwalt ajoute : « Ce papillon rongeur de papier a été, supposent t-on, introduit en Angleterre dans des reliures <r de peau de cochon venant de Hollande. »
Il termine son article par des explications qui sont, pour quelqu’un qui a pu se rendre compte des ravages produits par le ver des livres dans des centaines de volumes, d’une naïveté charmante : « Il y a en ce moment, » dit-il, croyant cela évidemment comme une curiosité sans pareille, «dans une bibliothèque privée de « Philadelphie, un livre perforé par des inet sectes. » Oh ! heureux Philadelphiens, vous qui pouvez vous vanter de posséder la plus ancienne bibliothèque des Etats-Unis, il est dur pour vous d’être réduits à la triste nécessité d’aller dans une bibliothèque privée pour voir le seul trou produit par le ver des livres dans votre immense cité! Nous envions votre bonheur !
AUTRE VERMINE
ART le ver dont nous venons de parler, nous ne connaissons pas d’autre insecte qui mérite sérieusement d’être décrit comme ennemi du livre. La blatte noire est une introduction trop récente parmi nous pour avoir pu. faire, jusqu’à présent, beaucoup de dégâts; cependant elle mordille quelquefois la reliure des livres, surtout si on les laisse traîner à terre.
Nos cousins d’Amérique ne sont pas, paraît-il, aussi heureux sur ce point que pour le ver des livres, car nous lisons dans The
Library Journal, de septembre 1879, la description faite par M. Weston Flint, d’une horrible petite bête, qui fait de grands ravages aux reliures en toile des livres qui se trouvent dans les bibliothèques de New-York.
C’est une petite blatte noire, que la science désigne sous le nom de Blatta germinica, mais connue vulgairement sous celui de Croton bug. Elle ne ressemble nullement à la peste qui fréquente nos cuisines, dont la timidité lui fait aimer les endroits secrets et les heures silencieuses. Cette espèce, mal formée et aplatie, dont il en faudrait deux pour faire une blatte moyenne, a gagné en audace ce qu’elle a perdii en grosseur, car elle ne craint ni la lumière, ni le bruit, ni l’homme, ni la bête. Dans une vieille édition anglaise de la Bible, datée 1551, nous lisons au Psaume XCI, verset 5 : « Tu n’auras pas cause de peur « d’aucune punaise la nuit. » Ce verset est nul pour l’oreille du bibliothécaire de l’Occident, qui craint ses « Punaises » jour et nuit, car elles se promènent partout, au grand
AUTRE VERMINE
soleil, infestant et infectant chaque coin, chaque fente des bibliothèques, qu’elles choisissent pour leur demeure. La poudre dite insecticide est un remède, mais elle est fort désagréable répandue sur les livres et les étagères. Cependant, elle est funeste à cette vermine, et elle accorde au bibliothécaire une certaine consolation, par le fait qu’aussitôt qu’une « Punaise » montre quelque signe de maladie, elle est immédiatement dévorée par ses voraces compagnes, et cela avec autant de plaisir que si elle se composait de pâte fraîche.
Il y a encore un petit insecte argenté (Lepisma) que nous avons souvent rencontré dans le dos des livres négligés; mais ses ravages ne sont pas de grande importance.
Les rats et les souris sont aussi quelquefois de grands destructeurs de livres, ainsi que le témoigne l’anecdote suivante : Il y a deux siècles, la bibliothèque du doyen de Westminster se trouvait dans la salle de l’assemblée. Des réparations devinrent né-
cessaires ; alors, on fit construire un échafaudage dans l’intérieur du bâtiment, laissant les livres sur leurs étagères. Un des trous percés à travers 'le mur pour maintenir un poteau transversal fut choisi par un couple de rats comme résidence de famille. Alors ils y construisirent leur nid, enlevèrent des feuilles à plusieurs ouvrages pour trouver les matériaux nécessaires à la construction d’une demeure confortable pour eux et leur future progéniture. Bien douillettement était établi le ménage, quand un jour—fatal, hélas ! pour la gent ratière—les maçons terminèrent leurs travaux. Ils enlevèrent alors le poteau et bouchèrent le trou avec des briques et du ciment. Enterrés vivants, le père, la mère et cinq ou six petits ratons, trouvèrent là une mort horrible, mais probablement assez rapide. Il y a seulement quelques années, lorsqu’on voulut restaurer à nouveau la salle d’assemblée, que le tombeau des rats fut découvert, car on plaça précisément un poteau d’échafaudage à la même place qu’il y a deux siècles. On mit alors à jour les petits squelettes et le nid. Leurs os et les
AUTRE VERMINE
fragments du papier qui formait le nid ont été placés dans une vitrine, qui se trouve actuellement dans la salle d’assemblée. Quelques-uns de ces fragments sont attribués à la presse de Caxton. C’est une erreur ; cependant il y a des morceaux des premiers livres du moyen âge qui ne se trouventplus dans la bibliothèque de l’Abbaye ; parmi eux se trouvent quelques miettes du fameux Pseautier de la reine Elizabeth (1568), orné de gravures sur bois.
RELIEURS
ANS notre premier chapitre nous avons cité les relieurs comme Ennemis des Livres. Nous tremblons cependant à la seule pensée qu’un Bibliopagist irascible pourrait bien retourner l’accusation contre l’Imprimeur, en lui montrant ses péchés dans le même ordre d’idées. La négligence coupable de certains imprimeurs, qui a eu souvent pour résultat de raccourcir la vie de leur progéniture typographique, est un sujet sur lequel il ne nous appartient pas de nous étendre. Il existe un vieux proverbe : Ifs an ill bird. that
befouls its own nest ('), et cependant nous pourrions faire un chapitre curieux, avec exemples modernes à l’appui. Nous ne céderons pas à la tentation, et nous ne nous occuperons aujourd’hui que des cruautés que l’ignorance et la négligence des. relieurs leur ont fait perpétrer sur des livres innocents et surtout précieux.
Comme l’homme, le Livre a une âme et un corps. De l’âme, ou partie littéraire, nous n’en avons que faire en ce moment ; le corps, qui est le cadre ou la couverture qui l’enveloppe, et sans lequel l’intérieur ne pourrait être utilisé longtemps, est le travail spécial du relieur. Lui, pour ainsi dire, le crée ; il en détermine la forme et l’ornementation ; il le soigne dans ses maladies et sa caducité; souvent même il en est le disséqueur après sa mort. Ici, comme partout dans la nature, nous trouvons le bon et le mauvais côte à côte.
[Le spirituel auteur de : Les Livres et Leurs Ennemis , est un des plus importants imprimeurs de Londres.] Note du Trad.
RELIEURS
Avec quel plaisir on tient un volume bien relié ! Les feuilles s’écartent et se tiennent ouvertes, comme pour vous inviter à continuer à les lire; vous les feuilletez sans craindre qu’elles restent entre vos mains. L’on regarde un livre bien « ouvragé» avec satisfaction, car l’intelligence et le savoir artistique s’y combinent partout. En ouvrant la couverture, le même travail soigné se montre à l’intérieur comme à l’extérieur. Tellement est conservatrice une belle et bonne reliure, que bien des livres sans aucune valeur littéraire ou scientifique sont arrivés à un âge vénérable, tout simplement pour le respect qu’inspirait leur aspect extérieur, tandis que des véritables trésors ont trouvé une fin dégradante et une mort prématurée, à cause de la laideur de leur vêtement extérieur et des ravages irréparables faits par le relieur.
L’arme dont se sert le relieur pour donner les coups les plus mortels aux livres, est le «rognoir », dont l’effet certain est de couper les marges, de façon à placer l’impression
dans une position fausse en regard du dos et de la tête, attaquant souvent même le texte.
Cette réduction changeait souvent un bel in-folio en un in-4 0 , et amenait bien des fois celui-ci au format d’un in-8°.
Avec l’ancien rognoir à main, le relieur était forcé de donner beaucoup plus de soin pour produire une marge droite qu’avec la machine à rogner actuelle. Si un ouvrier négligent s’apercevait qu’il n’avait pas rogné la marge en ligne droite avec le texte, il remettait l’ouvrage à nouveau dans la presse pour enlever une « seconde rognure », et quelquefois une « troisième. »
Le Dante, dans son Inferno, mesure aux âmes damnées diverses tortures, appropriées avec une opportunité toute dramatique aux crimes perpétrés par les victimes. Si nous avions à prononcer un jugement sur les relieurs coupables d’avoir détérioré certains volumes précieux que nous avons vus, où les feuilles vierges confiées à leurs soins ont, par leur
RELIEURS
IOI
négligence barbare, perdu leur dignité, leur 'beauté, leur valeur, nous ramasserions les rognures si impitoyablement enlevées, pour faire rôtir les coupables par leur lente combustion. Dans l’ancien temps, avant que l’on ait appris la valeur des reliques de nos premiers imprimeurs, il y avait quelque excuse pour les péchés du relieur, qui s’égarait par l’ignorance si générale alors ; mais [de nos jours, où la valeur historique et intrinsèque des anciens ouvrages est partout reconnue, on doit être sans pitié pour une aussi coupable négligence.
On pourrait supposer qu’aujourd’hui, grâce à la diffusion des renseignements, tout danger réel causé par l’ignorance a disparu. Il n’en est pas. ainsi, cher lecteur, quoique cela soit beaucoup à désirer. Nous allons maintenant vous raconter une véritable anecdote bibliographique. En 1877, uncertainlord, qui avait hérité d’une belle collection de livres, avait promis d’en envoyer quelques-uns des plus précieux (entre autres plusieurs ouvrages de Caxton) à l’Exposition Caxtonienne de South
r02 LES LIVRES ET LEURS ENNEMIS.
Kensington. Jugeant qu’ils étaient trop mal vêtus, et ne connaissant pas le danger de son projet, il décida de les faire relier dans une petite ville de province, non loin de sa résidence. Peu de temps après les volumes furent retournés dans un état resplendissant, et, dit-on, à l’entière satisfaction du seigneur, qui ne fut cependant que de courte durée, car un ami lui montra que, quoique les tranches décolorées avaient disparu et que les feuilles de garde toutes tachées par le temps, portant des autographes du quinzième siècle, avaient été remplacées par des nouvelles feuilles à la fois blanches et propres, regardant le résultat sous son aspect le moins digne—celui de la valeur vénale—ses livres avaient perdu, sans aucune exagération, sur leur prix avant la nouvelle reliure, environ cinq cent livres (12,500 frs.); de plus, que des remarques peu flatteuses seraient certainement faites par ceux qui les verraient dans une exposition publique. Ces pauvres volumes mutilés n'ont jamais vu les vitrines de South Kensington.
RELIEURS
Il y a quelques années, un des livres des plus rares sortis de la presse de Machlinia— un in-folio mince—fut découvert, relié en peau de mouton par un relieur de province, qui le rogna pour l’assortir avec quelques brochures in-4 0 . Mais il ne faut pas supposer que les relieurs de province soient les seuls coupables. Il n’y a pas longtemps que l’on a découvert un ouvrage unique de Caxton dans une des principales bibliothèques de Londres. Les couvertures étaient en bois, telles qu’elles étaient sorties des mains du relieur du xv e siècle. Bien entendu, cette découverte a causé beaucoup de bruit, ce qui est fort naturel. Alors, pensera le lecteur, on l’a conservé dans ses couvertures primitives, avec toutes les associations intéressantes de son état originel? Pas du tout ! Au lieu de faire faire une vitrine, dans laquelle on l’aurait conservé tel qu’il était, cette précieuse trouvaille fut confiée à un des premiers relieurs de Londres, avec ordre de « faire une belle « reliure en velours ». Il a fait de son mieux, de sorte que le volume vit aujourd’hui
luxueusement dans ses tranches dorées et sa couverture inappropriée ; puis, hélas !
avec deux centimètres de sa marge vierge enlevés tout autour. Comment savons-nous cela? Parce que l’habile relieur, voyant quelques observations manuscrites sur la marge d’une des feuilles, replia la page, pour éviter sa disparition en rognant le volume; ce témoin impitoyable, tout inconscient qu’il soit, ne manquera jamais de montrer au lecteur observateur le format originel du livre. Ce même relieur, dans une autre occasion, mettait une Indulgence unique du xv e siècle dans de Veau chaude, afin de la faire séparer de ses couvertures, sur lesquelles elle se trouvait collée. Le résultat fut désastreux : lorsque le volume a été sec, il s’est trouvé tellement tordu qu’il n’a plus rien valu. Cet homme-là, peu de temps après, passa dans l’autre monde ; nous espérons que ses travaux ne l’y ont pas suivi, mais que ses mérites comme bon citoyen et honnête homme contrebalanceront ses fautes comme relieur.
RELIEURS
D’autres faits du même genre s’imposent à la mémoire du lecteur, et sans nul doute le même péché sera commis de temps en temps par certains relieurs, qui paraissent avoir une antipathie héréditaire pour les tranches non rognées et les larges marges, qui, bien entendu à leur point de vue, sont destinées par la nature à servir de pâture à la machine à rogner.
De Rome, relieur célèbre du xvm' siècle, à qui Dibdin a donné le sobriquet de « grand tondeur », était dans sa vie privée un homme estimable; mais il se livrait avec amour au vice de réduire -les marges des livres que l’on lui confiait à relier. Il est allé si loin dans cette rage de rogner, qu’il n’a pas épargné un bel exemplaire des Chroniques de Froissant, sur vélin, dans lequel se trouve un autographe du bien connu bibliophile De Thou, qu’il a taillé sans pitié ni merci.
Et les indignités qu’ont aussi subi certains livres par les titres que les relieurs ont apposés
sur le dos ! Figurez-vous un ancien in-4 0 , imprimé en lettres gothiques du xv' siècle, traitant de la Chevalerie, portant l’étiquette <r Brochures » ; une traduction de Virgile lettrée « Sermons ». Les Historiés of Troy , ouvrage imprimé par Caxton, existe encore avec le mot « Eracles » sur le dos, comme titre, tout simplement parce que ce nom se trouve plusieurs fois dans les premiers chapitres, car le relieur était trop fier pour demander le nom du véritable auteur. Les mots « Divers », ou « Vieilles Pièces », étaient quelquefois employés, lorsque le relieur n’était pas bien sûr du titre qu’il devait mettre sur son travail ; nous pourrions citer encore beaucoup d’autres anomalies.
L’essor rapide de l’art d’imprimer, qui se produisit dans toute l’Europe à la fin du xv' siècle, amena une baisse importante dans le prix des manuscrits non enluminés; il s’en est suivi, conséquence toute naturelle, la destruction d’un grand nombre de volumes écrits sur parchemin; ils ont été employés par
RELIEURS
les relieurs pour soutenir les dos de leurs rivaux nouvellement imprimés. Ces bandes de vélin se trouvent fréquemment dans les vieux livres. Quelquefois même les gardes sont en parchemin et révèlent souvent l’existence d’ouvrages de grande valeur, inconnus auparavant, mais qui prouvent combien peu on les appréciait.
Quand les livres d’une valeur réelle ont été maltraités, quand ils ont été salis par des mains malpropres qui les ont feuilletés, ou gâtés par des taches produites par l’eau, ou abîmés par des taches graisseuses, rien ne paraît plus étonnant à celui qui n’est pas initié que de voir les transformations qu’ils subissent entre les mains d’un restaurateur habile.
D’abord les couvertures sont disséquées, l’œil de l’opérateur exerce une vigilante attention afin que les fragments de vieux manuscrits ou de livres anciens, qu’aurait pu employer le premier relieur, ne lui échappent pas. La force ne doit pas être employée pour séparer les parties adhérentes ; des soins et un peu
d’eau chaude sont des moyens infaillibles.
Aussitôt que toutes les sections sont séparées, on met chaque feuille séparément dans un bain d’eau froide, où elles restent jusqu’à ce que toute la saleté soit partie. Si elle n’est pas suffisamment lavée par ce procédé, ajoutez un peu d’acide hydrochlorique ou d’acide oxalique, au besoin de la potasse caustique, suivant que les taches résultent d’encre ou de graisse. C’est par cette opération qu’un relieur non exercé abîmerait probablement un livre à tout jamais. Si les matières chimiques sont trop fortes; si les feuilles restent trop longtemps dans le bain; si ces dernières ne sont pas complètement débarrassées du blanchiment avant le recollage, ce sont autant de causes pour créer des racines de pourriture dans le papier, bien que pendant un certain temps les feuilles paraissent brillantes à l’œil et pétillent entre les doigts. Au bout de peu d’années, l’ennemi apparaît, le fibre perd sa force et l’existence des livres se termine rapidement, car ils ne tardent pas à se transformer en une sorte d’amidon blanc.
RELIEURS
Tout ce qui diminue l’intérêt d’un livre est contraire à sa préservation. Alors, nous ferons quelques observations sur les vieilles reliures.
Nous nous souvenons d’avoir acheté, il y de longues années, chez un bouquiniste d’un des faubourgs de Londres, un exemplaire des Exercices Mécaniques , par Moxon, devenu aujourd’hui un ouvrage rare. Les feuilles des volumes n’étaient pas coupées et les couvertures marbrées de l’édition originale y étaient. Ces livres paraissaient si attrayants dans leurs vieilles robes, que nous résolûmes de ne pas les changer. Notre relieur nous a fait faire une boîte en bois, très coquette, en forme de livre, avec dos en maroquin, lettrée avec goût, où nous espérons garder les originaux, préservés de poussière et d’accidents, pendant de longues années encore.
Les vieilles couvertures, si elles sont en bois ou en papier, doivent être toujours préservées du moment qu’elles sont dans un état
à peu près convenable. Une boîte ou caisse, que l’on peut embellir autant que l’on le désire, fait tout aussi bien sur les étagères d’une bibliothèque que n’importe quelle reliure ; elle accorde beaucoup plus de protection aux livres et possède cet immense avantage de ne pas priver vos descendants de la possibilité de voir eux-mêmes exactement dans quel vêtement les acheteurs de livres d’il y a quatre siècles recevaient leurs volumes.
COLLECTIONNE UES
PRÈS tout, les déprédateurs à deux jambes, qui devraient agir avec plus de discernement, ont fait, probablement, autant de dégâts dans les bibliothèques que tout autre ennemi. Nous ne faisons pas allusion aux voleurs qui, s’ils font du tort aux propriétaires, ne font pas de mal aux livres, même en les transférant simplement d’une étagère à une autre. Nous ne faisons pas, non plus, allusion à certains lecteurs qui fréquentent nos bibliothèques publiques et qui, pour ne pas se donner la peine de transcrire leurs recherches, enlèvent ou coupent des articles entiers à des publications et encyclopédies. De telles
déprédations ne sont pas fréquentes, et elles n’arrivent qu’aux livres qui se remplacent facilement, de sorte que nous ne faisons cette remarque qu’en passant et sans y attacher grande importance. Mais c’est une alfaire sérieuse, lorsque la nature fait naître un vieux pécheur endurci, comme le biblioclast John Bagford, l’un des fondateurs de la Société des Antiquaires en Angleterre, lequel, au commencement du siècle dernier, voyagea dans les provinces, allant de bibliothèque en bibliothèque, arrachant les titres des livres rares de tous les formats. Il en faisait des collections, suivant leur nationalité et les villes où il les trouvait, en sorte qu’avec des affiches, des notes manuscrites et des assemblages de toutes sortes et de toutes natures, il était arrivé à collectionner plus de cent volumes in-folio, qui se trouvent aujourd’hui au British Muséum. Que ces volumes rendent service comme matériaux pour aider à compiler une histoire de l’imprimerie, il est impossible de le nier ; mais la ruine de bien des livres rares en a été le résultat et le mal contrebalance de
COLLECTIONNEURS
beaucoup le bien que pourra jamais en retirer un bibliographe. Quand, ça et là, à travers ces énormes volumes, on rencontre des titres de livres qui ont complètement disparu ou qui sont de la plus grande rareté ; quand on trouve le collophon de la fin ou Yinsignum typograplii de la première feuille d’un rare « quinzième », cpllés avec quelques douzaines d’autres de plus ou moins de valeur, il est impossible de bénir la mémoire du cordonnier antiquaire, John Bagford. Son portrait, demibuste, peint par Howard, gravé par Vertue, a été regravé pour le Bibliographical Decanter on. (Voir frontispice.)
Un mauvais exemple trouve souvent des imitateurs, et chaque année il arrive aux enchères publiques une ou deux collections, qui ont été faites par des bibliomanes, qui, bien qu’ils s’arrogent eux-mêmes le nom de bibliophiles, doivent être classés parmi les pires ennemis des livres.
Voici un extrait d’un catalogue de livres qui porte la date du mois d’avril 1880, et
qui donne une idée assez exacte de ce que ces destructeurs sans cœur sont capables.