‹ Les livres et leurs ennemisChapitre 6 sur 7 · IIS · texte numérisé non relu

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sa manie, rien que l’idée de faire un classement stupide. Par exemple, une série de volumes ne contient que des titres gravés en taille douce ; malheur aux grands in-folios hollandais du xvii' siècle s’ils passent par ses mains.

Une autre série forme un volume de titres bizarres ou curieux, qui a certainement le mérite de faire voir combien ont été idiots et suffisants certains auteurs. Ici l’on trouve : Les Boyaux ouverts par divers Sermons (1650), par le docteur Sib, à côté du discours :

Mourir et être damné, attribué par erreur à Huntington le Calviniste. Il y en a d’autres trop licencieux pour que nous en parlions.

Les titres curieux qu’adoptait le poète Taylor pour ses poèmes ornent plusieurs pages, et donnent grande envie de lire les livres euxmêmes. Un troisième volume ne contient que les devises des imprimeurs. Si l’on peut fermer les yeux sur le mal qu’ont fait ces collectionneurs, il est possible de jouir d’une certaine satisfaction en examinant leurs collections, car il y a de grandes beautés dans quelques titres ; cependant une telle

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occupation n’a ni utilité ni mérite. Au bout d’un certain temps la mort arrive, puis la dispersion suit le collectionneur, en sorte que des volumes qui ont probablement coûté cinq mille francs chacun en moyenne, lors de leur formation sont vendus aux enchères pour deux cent cinquante francs, et arrivent enfin à la bibliothèque du South Kensington Muséum ou à quelque autre musée public comme curiosité biblique. Voilà une collection qui a été vendue au mois de juillet de l’année dernière, mentionnée au catalogue de la façon suivante :

Pages de Titres et Frontispices.

Une collection d!environ 300 titres et frontispices gravés, anglais et étrangers (dont quelques-uns des plus beaux et fort curieux). Ils ont été pris de vieux livres et sont soigneusement moulés sur papier carton. 3 vol. demi-marocain, dorés. Imp. folio.

Le lot porte le N° 1592 et provient de la collection Dunn-Gardiner.

COLLECTIONNEURS

Nous avons devant nous un bel exemplaire du «Côclusiones siue decisiones antique dnor’ de Rota, » imprimé par Schœffer, l’associé de Gutenberg, en 1477. Ce volume est intact, sauf une partie des plus importantes —qui n’est rien moins que le colophon—que quelque « collectionneur » barbare a enlevé.

Il doit se lire ainsi : « Pridie nonis Januarii, « M.cccc.l.xxvij, in Civitate Moguntina, « impressoriePetrus SchoyfferdeGemsheym », suivi de la devise si bien connue et qui se compose de deux écussons.

Une autre manie s’est implantée chez nous au commencement du présent siècle : c’est la collection, des initiales enluminées, que l’on enlevait des manuscrits pour les ranger en ordre alphabétique dans des livres à pages blanches. Quelques bibliothèques des cathédrales d’Angleterre ont beaucoup souffert de ces déprédations. Il y a une soixantaine d’années, à Lincoln, où se trouve une des plus belles cathédrales du monde entier, les enfants de chœur mettaient leurs robes dans

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la bibliothèque, placée tout près du chœur.

Il s’y trouvait un grand nombre de manuscrits; de plus, huit ou dix des plus rares ouvrages sortis des presses de Caxton. Ces enfants, en attendant le signal de se «mettre en rang », s’amusaient souvent à enlever avec leurs canifs les initiales et les vignettes de ces précieux trésors, qu’ils portaient avec eux dans la cathédrale pour se les passer les uns aux autres. Le Doyen et le Chapitre de ce temps-là ne valaient guère mieux que les enfants de chœur, car ils cédèrent tous les exemplaires de Caxton au docteur Dibden pour une bagatelle. Ce dernier en fit un petit catalogue qu’il intitula : Un bouquet de Lincoln. Plus tard ces volumes ont passé à la collection Althorpe.

Sir M. Caspari était un « destructeur »

de livres. Sa rare collection d’anciennes gravures sur bois—qu’il a fait voir au public lors de la célébration Caxtonienne de 1877— a été souvent augmentée par des acquisitions de livres illustrés, dont il arrachait les gravures

COLLECTIONNEURS

pour les monter sur carton et enrichir ainsi sa collection. Dans un temps, il nous a fait voir ce qui restait d’un bel exemplaire de Theurdanck, qu’il avait ainsi mutilé ; en ce moment nous en avons quelques feuilles devant nous, dont il nous fit alors cadeau ; la beauté de la gravure et l’habileté typographique dépassent tout ce que nous avons encore vu en fait de travail de typographie. Cet ouvrage fut imprimé par Hans Schônsperger, de Nuremberg, pour l’empereur Maximilien. Afin de le rendre unique, tous les poinçons furent gravés exprès. Il y a jusqu’à sept ou huit variétés de lettres, lesquelles jointes à l’habile arrangement des ornements en haut et en bas des lignes, ont fait croire à plus d’un imprimeur expérimenté qu’il était impossible que ce travail ait été fait en typographie. Cependant, le tout est bien le produit de caractères mobiles. Un exemplaire en bon état vaut 700 francs.

Il y a de longues années, nous avons acheté un assez gros lot de manuscrits sur velin, dont

quelques-uns formaient des parties entières d’un livre, mais la plupart se composaient de feuilles simples. Il y en avait de si mutilés par l’extraction des initiales, qu’ils n’avaient plus de valeur; pourtant les feuilles qui possédaient de pauvres initiales ou qui n’en avaient pas du tout, étaient en bon état; nous les avons arrangées, ce qui nous a rendu possesseur de près de vingt manuscrits presque complets—principalement des « Horæ »— formant douze variétés d’écriture à la main du xv e siècle, comprenant du latin, du français, du hollandais et de l’allemand. Nous avons fait relier chaque série ensemble, ce qui nous donne une très intéressante collection.

Les collectionneurs de portraits ont abîmé de nombreux livres en leur enlevant les frontispices pour augmenter leurs trésors, et une fois qu’un livre n’est plus intact, sa marche vers la ruine complète est bien rapide. C’est par une mutilation de ce genre que des ouvrages comme VOrigine et le Progrès de VImprimerie , par Atkyns, in-4 0 (1664), sont

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devenus introuvables. Lors de sa publication, la brochure d’Atkyns était ornée d’un beau frontispice, par Logan, se composant de portraits de Charles II, roi d’Angleterre, de l’archevêque Sheldon, du duc d’Albemarle et du comte Clarendon. Comme les portraits de ces célébrités, sauf celui du roi, sont très rares, les collectionneurs se sont mis à chercher partout la brochure d’Atkyns pour enlever le frontispice, afin d’orner leurs collections.

Cette destruction par les collectionneurs explique pourquoi, en prenant un catalogue de vente de vieux livres, on rencontre si souvent la note suivante ajoutée à la description d’un grand nombre de volumes : « le « titre manque », « manquent deux gravures », « la dernière page a été enlevée. »

On rencontre souvent des manuscrits— surtout ceux du xv e siècle—sur vélin ou sur papier, dont les marges ont été enlevées en les coupant. Cette mutilation est faite sur le côté droit ou le bas de la page. Pendant longtemps elle nous a fort intrigués. Voici

comment nous l’expliquons. A cette époque, le papier était fort rare, de sorte que lorsque le maître ou le chapelain désirait envoyer une communication de quelque importance, et craignant que la stupide mémoire du domestique ne la rendît pas exactement à celui qui devait la recevoir, il se rendait à la bibliothèque, où généralement il ne trouvait pas de papier; il prenait un vieux livre à larges marges et en coupait une ou plusieurs bandes, suivant le besoin du moment.

Nous sommes aussi très disposé à compter au nombre des « Ennemis du Livre d ces bibliomanes et trop soigneux possesseurs de livres, qui, ne pouvant pas les emporter dans l’autre monde, font tout leur possible pour empêcher leur utilité dans celui-ci. Que de difficultés n’a-t-on pas à vaincre pour obtenir la permission de visiter la curieuse bibliothèque du vieux Samuel Pepys, si bien connu pour ses mémoires journaliers ! Elle se trouve dans le collège de la Madeleine, à Cambridge, et les livres sont encore dans les casiers que Pepys

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a fait construire lui-même ; mais personne ne peut les examiner qu’en présence de deux membres du collège. Si l’on perdait un seul volume, toute la bibliothèque serait enlevée pour être confiée à un autre collège. Quelque désireux que soient les gardiens de rendre service, il est évident que personne ne peut en profiter «au prix » du temps, sans parler de la patience, de deux compagnons. De pareilles restrictions sont en force au Musée Teylerian, à Harlem, où la disparition d’un de ses trésors entraîne pour le coupable l’emprisonnement à perpétuité.

Il y a plusieurs siècles qu’une rare collection de livres fut léguée à l’école municipale de Guildford (Angleterre). C’était le maître de l’école qui en était chargé personnellement et. en était responsable, car si un volume venait à manquer, il devait le remplacer à ses propres frais. Il paraît que l’un des maîtres, afin de réduire sa responsabilité au moindre danger possible, trouva une idée qu’il crut excellente, et eut recours à un procédé des

plus barbares. Aussitôt entré en possession de son poste, il fit enlever les planches du parquet de l’école; une fois tous les livres soigneusement empaquetés et placés entre les traverses, il fit reclouer les planches, sans songer le moins du monde que les rats et les souris pouvaient y faire leurs nids et causer de grands dégâts aux malheureux livres si bien enfermés; mais le jour de rendre compte de chaque volume arriva, et l’infortuné maître d’école ne sortit de sa situation que pour entrer en prison.

Sir Thomas Phillipps, de Middle Hill (Angleterre), était un bibliographe extraordinaire. Il achetait des trésors bibliographiques tout simplement pour les enterrer.

Sa maison était littéralement bourrée de livres; il se rendait acquéreur de bibliothèques entières sans même voir ce qu’il achetait.

Dans une de ses acquisitions se trouva, entre autres, le premier livre imprimé dans la langue anglaise : The Recuyellof the Historiés of Troye, traduit et imprimé par William Caxton pour

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la duchesse de Bourgogne, sœur du roi Edouard IV d’Angleterre. Il est vrai que Sir Thomas ne pouvait jamais trouver ce volume; cependant il n’y a pas de doute qu’il doit exister encore dans sa collection. Ce fait n’est pas étonnant, car des lots de livres, achetés vingt ans avant sa mort, restaient encore enfermés dans des caisses, sans avoir jamais été vus ou touchés, et tout ce qu’il savait de leur contenu n’était que ce qu’il avait vu par le catalogue de la vente ou la facture du livre.

L est réellement malheureux qu’il WM f/zM existe tant d’ennemis distincts |Çy| ps#? travaillant à la destruction des produits de la littérature, et que ces ennemis puissent accomplir si tranquillement leur œuvre. Regardée à son véritable point de vue, la possession de n’importe quel vieux livre est une charge sacrée qu’un propriétaire ou un gardien consciencieux ne doit pas plus négliger qu’un père ne doit négliger son propre enfant. Un vieux livre, qui traite de n’importe quel sujet, et dont le contenu a plus ou moins de mérite, forme vraiment une partie de l’histoire nationale. Nous pouvons le reproduire en fac-similé et en impression, mais nous n’arriverons jamais à avoir un exemplaire exactement conforme à l’original. Comme document historique, il doit être gardé avec soin.

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