‹ Les livres sacrés du CambodgeChapitre 129 sur 275 · ET LE PORTIER DE VILLE · texte numérisé non relu

ET LE PORTIER DE VILLE

Cependant que le saint Buddha parlait ainsi, Tévatat continuait de s’enfoncer dans la terre et pénétrait dans l’Avichey-norok. Il y expie depuis cette époque le crime d’avoir voulu tuer le Saint. Son corps est haut d’un yuçh ; il a sur sa tête une grande marmite de fer rougie au feu et qui, renversée, lui vient jus([ue sur les épaules; ses pieds,

1. Les cinq premiers préceptes de la régie de discipline : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas forniquer avec lepouse du procliain ou avec une (ille. ne pas mentir, ne pas s’enivrer.

qui sont enfoncés dans le sol de l’enfer jusqu’aux chevilles, sont enflammés. Une l:)roche de fer ({ui va del’Est à l’Ouest lui traverse la poitrine; une autre broche de h'r (|ui va du Sud au Nord lui traverse les deux épaules; une autre encore lui entre par le sommet de la tête et lui sort par l’anus. Or, comme toutes ces broches de fer sont lixées par leurs extrémités, aux parois, au ciel et au sol de l’enfer il s’ensuit (jue Tévatat ne peut faire aucun mouvement.

Les religieux, parlant de Tévatat, disaient entre eux :

— Tévatat a pu venir au bassin des lotus, mais il n'a pu venir jusqu’à l’endroit on le Maître était.

Celui-ci, les entendant, leur dit :

— Ce n’est pas la première fois (jue Tévatat est ainsi puni de ses fautes ; ce n’est pas la première fois qu’il pénètre ainsi aux enfers.

Puis il ajouta :

— • Un ce temps-là, Tévatat était un chasseur cruel et le Puthi.sath était un éléphant sauvage. Un jour cpi’il était allé à lâchasse, il s’égara; l’éléphant sauvage le vit, eut pitié de lui, le prit sur son dos et le porta devant sa maison puis, ayant ainsi fait, il revint, (iluehpie temps après, Tévatat étant retourné à la chasse, rencontra l’éléphant qui l’avait porté à sa demeure. Il vit (pi’il avait de belles défenses et résolut de s’en emparer pour les vendre. Alors il s’approcha de l’éléphant et lui scia les bouts des belles déhmses (pi'il convoitait. (Luiud il eut dépensé l’argent (pi’il en retira, il revint scier un autre bout, èiuand il eut dépensé l’argent (|u'il en retira, il revint encore et scia ce qui restait des défenses. L’éléphant était si allligé de cela (ju’il re[)rocha à Tévatat de si mal reconnaitre le service qu’il lui avait rendu. Tévatat se mocjua de l’éléphant. Comme il s’éloignait en riant de lui, de cet éléphant (jui était moi, la terre s’entrouvrit sous ses pas et l’engloutit, avant qu’il

LE SATRA DE TÉVATAT 143

ait eu le temps de se retourner pour me voir. Quelques instants après, il pénétrait en enfer.

Le récit du Saint étant terminé, les Phikkhus se réjouirent de la mort de Tévatat, parce qu’elle était une consé(]ucnce do ses actes.

Le Saint reprit :

— En ce temps-là, Tévatat était roi de Baranasi (Bénarès) sous le nom de Bingkéla-réaçh. Il était un roi si méchant, (pi’il n’y avait pas dans tout son royaume un liomme (pii l’aimât et cpü ne désirât sa mort. Quand il mourut, surju'is par la mort, on lit des réjouis.sances pul)li(pies et tous les visages étaient gais, sauf celui d’un portier de l’une des portes de la ville. Des gens lui dirent : (( Pourquoi êtes-vous triste, alors que tout le monde est gai et se réjouit de la mort du roi. » Il répondit; « Hélas! je pleure parce que vraiment notre roi était trop méchant. Maintenant (]u’il est mort et qu’il est en enfer, il va se mettre à tourmenter les Yomphubal' et ceux-ci, ne pouvant le garder avec eux, nous le renverront. Alors il nous tourmentera encore. Voilà pouiapioi je pleure. »

Puis le Saint ajouta : (( Ce poidier de la ville c’était moiméme, (’> Phikkhus! »

Le Saint ayant cessé de parler, les religieux lui demandèrent :

— Maintenant, où est Tévatat ?

Le maitre répondit ;

— Tévatat est maintenant dans rAvichey-norokk

En religieux demanda :

— Comment, après avoir été soulîrir dans cet enfer, le plus terrible des enfers, y est-il encore retourné soulîrir?

1. Sanscrit, Yamdbliurnibahi, gardien du monde de Yama, l’enfer.

2. Sanscrit, Aticinaraka, l’enfer ou le purgatoire Avici, le plus profond et le dernier des enfers.

Ui

— Oui, dit le Sainte et dans cet enfer iront tous ceux (lui pécheront gravement, (pi’ils soient rois, princes, riclies, braliinancs ou religieux; (prils aient ou non souffert en ce inonde, ils iront soidfrir encore dans rAvichey-norok des soulïrances qui ne peuvent point être comparées à celles ((Li’on peut endurer sur la terre.

INTHOIJUCTION AU PHUAS MOHA-CHINOK

L(‘ jâtaka (lUC je donne ici est le Moha-('libiok. Il est b('aucoup moins connu, moins l)ien écrit, moins attrayant (]ue le jâtaka du Vessantara (pK' j’ai donné il y a (juel(|ues années ; il ne mamiue ce|)endant point d’intérêt. Il contient (pielques curieux détails et ne laisse guère faiblir l’attention (ju’i'i la fin. C’est l’histoire d’un jeune prince né en exil qui, il la mort de son oncle l’usurpateur, remonte sur le trône de son père, épouse la fille du roi défunt, puis cpii abandonne' le pouvoir pour se faire ermite, l'it c’est tout. INlais cette petite donnée (jui tient en quelques lignes est loin de fournir une idée juste de ce cpéest le récit. L'arrestation du frère du roi, sii fuite, son retour i\ la tête d’une iirinée, lii liiitaille où le roi est tué, hi fuite delà reine, les injures (jue les mamans et les enfants hincent à « l’enfant ijni n'a pas de père », à « cet enfant né tout seul », le n.infrage du bateau (lui porte notre héros, la néang Tép-thidii (jui paniit audessus de lii mer, qui prend Moha-Çhinok dans ses bnis « comme une gerbe de fleurs» et qui le porte iui royaume de Mithilii, hi mort du roi, hi scène du galant brutalement repoussé par la reine, le départ di', l’élépluint à la recherche d’un roi, la scène des deux manguiers, hi résolution (jue le roi prend de .se faire ermite, sa fuite, la poursuitede la reine et du peuple, les discours des deux ascètes, la parabole des deux anneaux, celle du faiseur d’arcs, l’aumône du chien maigre, sont des épisodes intéressants, pleins ch' détails toujours

curieux. Mais de même que le Vcssantara, \e Moha-Çhwo/t est un ouvrage anhumaiii , une auivre religieuse qui, maintes fois, soulève et indigne la conscience. Le détachement des choses de ce monde y est poussé jusqu’à hindi tterence absolue, jusqu’à la sécheresse de cœur, jusqu’à l’égoïsme parfait ; le Moha-Çhinok (piitte sa femme, son fils, son royaume, sans nn regret, afin d'acquérir les mérites indispensables à l’obtention de l’état de sainteté qu’il désire, et tout, pour lui, s’abime en cette pensée, en cette aspiration sainte. Cela dépasse l'humanité et cela, pour cette raison, est a-moral. L’état d’âme, pour employer une expression toute nouvelle, mais qui dit bien ce qu’elle veut dire, l’état d’âme du Moha-Çhinok est ici comme chez le Vessantara, celui de ces religieuses catholicjues <jui, .se retirant du monde, entrent dans un monastère fermé, s’écartent de leur famille, nient la société, s’absorbent dans leur égoïsme religieux et repoussent du parloir la pauvre mère (pii voudrait y venii' pleurer et entendre la voix de sa fille ipi’elle ne voit pas. Le Moha-Çhinok, au même titre cpie le Vessantara, soulève la conscience indignée et le héros, le Saint, le futur souverain des homme.s, y [larait sous un jour qui ne lui est pas toujours favorable.

Lt pourtant, cet ouvrage n’est pas un livre qu’on prend et (ju’on dépo.se a[)rès en avoir lu (piehpies feuillets, car on sent (pi'il y a là, dans ces pages, (piehpie chose de nouveau, un inconnu (pii attire, une pensée religieuse très forte, un charme dont on ne .se rend pas bien compte tout d’abord. Le style est naïf, les choses (pi’on y dit sont souvent naïves elles-mêmes, mais ces jiages sont jeunes, vivantes, malgré l’abstraction de certaines idées, et la vieille.sse (pi’elles exigent de la race (pii les a comaies, ef jiartout le livre est agréable à lire. l’ounpioi? c’est ce qu’il est dillicile de dire, 11 n’y a pas que l’exuti(pic du récit (pii séduise, il n’y a pas

INTRODUCTION

que le conte pris en lui-même, il n’y a pas que les détails, il y a quelque chose qu’on ne s’explique pas, qui est partout un état d’âme particulier qu’on voudrait analyser. Voilà ce ((ui séduit dans ces pages naïves, dans ce conte religieux écrit dans sa première forme, il y a 2.000 ans peut-être, et qui s’est transmis de génération en génération jusqu’à nous, dans ce conte religieux (pie connaissent tous les peuples buddhistes, qui a été traduit peut-être dans toutes les langues de l’Extrême-Orient.

Cet ouvrage forme trois ligatures d’oies, soit environ cent feuillets de dix lignes chacun. L’exemplaire (pii a été traduit comprend le texte pâli et le texte cambodgien, mais point comme nous l’entendons. Le texte pâli est généralement donné en quelques lignes, puis ces quekpies lignes sont suivies, non d’une traduction littérale, mais d’une traduction qui, pour être libre, ne s’écarte pourtant pas trop du texte .sacré. Il est visible en maint endroit (pie le traducteur a cru pouvoir développer le sujet qui lui plaisait, (( le fleurir » comme disent les Cambodgiens, mais un vieux bonze m’aflirme (pie tout ce (pie le traducteur a mis dans sa version est implicitement contenu dans le texte pâli. Je veux bien le croire, mais il eût été intéressant de voir jusipià (piel point cette opinion d’un vieux religieux (pii ne sait guère le pâli, est conforme à la vérité. Malheureusement, il n’est point dans mes moyens de procéder à un pareil examen, et, sans prétendre qu’il ne peut être fait avec la version pâlie (pi’on trouve au Cambodge, j’estime (pie c est la une étude des plus diflicile. En effet, le pâli cambodgien est un pâli très altéré, d’abord parce que les Khmérs n ont point à leur disposition toutes les consonnances indispensaliles au pâli, ni les signes nécessaires à la prononciation d’une langue qu'ils ne peuvent prononcer correctement, mais encore parce que les copistes qui souvent

copiaient sans rien comprendre à ce (jn'ils lisaient, ont commis im si grand nombre d’erreurs, qu’il est souvent très dillicile de retrouver le mot pâli pur sous le mot pâli altéré ((u’on a sous les yeux. J’ai trouvé des mots pâlis écrits de cin(| façons différentes et si parfaitement altérés (pi’il était impossible de les assimiler sans les comparer entre eux. C’est un travail qui jieut être fait, mais qui serait très long et (lui vraiment, ne donnerait pas un résultat de nature à fournir à celui qui l’aurait entrepris les satisfactions (|u’il serait en droit d’attendre après la peine ([u’il aurait prise. Il ])eut cependant se faire (jue ces textes pâlis perdus entre des textes cambodgiens qu’on nous présente comme en étant la traduction, soient plus anciensque les textes pâlis ({u’on s’est procurés à Ceylan, (pie les textes sanscrits ([u’on a trouvés au Népal et (pie les textes tibétains et chinois (pi’on a découverts au Tibet et en Chine. J’en doute, mais s’il en était ainsi, — et il en peut être ainsi, — les oies (pi’on trouve au Cambodge .seraient beaucoup plus précieuses que nous le croyons.

Je dis (pi’il en peut être ainsi parce (pie les satras khmérs recopiés d’âge en âge, rajeunis à mesure (pie la langue cambodgienne changeait, ont gardé le texte pâli qui y est intercalé .sans y rien changer. Le traducteur, les copistes ont pu modilier le texte cambodgien, mais ce (pi’ils ont certainement respecté, c’est le texte pâli, d’abord parce i (pi’ils n’avaient aucun intérêt à le modilier, puis parce , (pi’ils étaient souvent incapaliles de le faire, enlin parce | ((lie dans les satras religieux, même (piand on ne conpirend j pas le ]iâli (pi’ils contiennent, c’est le texte pâli (jui est j sacré, (pi’il faut respecter et se bien garder d’altérer.

Mais jusipi’â présent, rien n’a révélé (pie les textes pâlis j qu’on trouve au Cambodge fussent différents de ceux (pi’on trouve â Ceylan, et (pi’il y ait en Indo-Cliine une mine de

INTRODUCTION

matériaux iiucklliistes plus anciens ((uo ceux qu’on a trouv(‘s ailleurs.

J’ai divisé le Mo/ta-Ç/nnok en paragraphes comme j’ai fait du Vcssantcu'ü, afin de jeter un peu de jour dans le texte. Si donc, {pielques di\ isions paraissent porter à la critifpie, c’est à moi (pi’il faut s’en prendre et non à l’auteur de l’ouvrage qui paraît l’avoir écrit depuis la première ligne jusiiLi’à la dernière sans reprendre haleine.

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