CHAPITRE V
La statistique nous fournit, pour chaque espèce de propagation imitative isolément considérée, une sorte de loi empirique, formule graphique de causes très complexes. Il s'agit, maintenant, de dégager les lois générales, vraiment dignes du nom de science, qui régissent toutes les imitations, et, dans ce but, il faut étudier séparément les diverses catégories de causes, précédemment confondues.
Pourquoi, parmi cent innovations diverses simultanément imaginées, — qu'il s'agisse de formes verbales, d'idées mythologiques, ou de procédés industriels et autres, — y en a-t-il dix qui se répandent dans le public à l'exemple de leurs auteurs, et quatre-vingt-dix qui restent dans l'oubli? Voilà le problème. Pour y répondre avec ordre et méthode, divisons d'abord en causes physiques et causes sociales, les influences qui ont favorisé la difi'usion des innovations réussies, et contrarié le succès des autres. Mais écartons dans cet ouvrage les causes du premier genre, celles par exemple, qui, dans un climat méridional, feront préférer les mots nouveaux composés de voyelles sonores aux mots nouveaux formés de voyelles sourdes, et l'inverse dans le nord. Il y a ainsi, en mythologie, en technique industrielle ou artistique, en politique, beaucoup de particularités qui
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tiennent à la conformation du larynx ou de l'oreille chez chaque race, à ses prédispositions cérébrales, à la nature de sa l'aune, de sa flore, de ses météores habituels. Laissons tout cela de côté. — Ce n'est pas, d'ailleurs, que tout cela n'ait son importance réelle en sociologie; et, par exemple, il est intéressant d'étudier l'influence exercée sur le cours entier d'une civilisation par la nature d'une production spontanée du sol où, pour la première fois, elle a pris naissance. Suivant qu'elle est née dans une vallée fertile ou dans une steppe plus ou moins abondantes en pâturages, les conditions du travail sont difl'érentes, et, par suite, celles du groupement domestique, puis des institutions politiques. Il faut savoir gré aux savants qui se livrent aux recherches de cet ordre, aussi utiles en sociologie que le sont en biologie les études relatives aux modifications d'une espèce vivante par l'action du climat ou, en général, du milieu. Mais l'erreur serait de croire que, parce qu'on a constaté ces adaptations d'un type vivant donné ou d'un type social donné — car il faut d'abord que ce type existe — à des phénomènes extérieurs, on les a expliqués. Cette explication, il faut la demander aux lois qui régissent les rapports intérieurs des cellules vivantes et des cerveaux associés. Voilà pourquoi, m'occupant ici de sociologie pure et abstraite, non concrète et appliquée, je dois écarter les considérations de l'ordre indiqué ci-dessus. Maintenant, les causes sociales sont de deux sortes : logiques ou non logiques. Cette distinction a la plus grande importance. Les causes logiques agissent quand l'innovation choisie par un homme l'est parce qu'elle est jugée par lui plus utile ou plus vraie que les autres, c'est-à-dire plus d'accord que celles-ci avec les buts ou les principes déjà établis en lui (par imitation toujours). Ici, il n'y a en présence que des inventions ou des découvertes anciennes ou récentes, abstraction faite de tout prestige ou de tout discrédit attaché à la personne de leurs colporteurs, ou au temps et au lieu d'où elles proviennent. Mais il est très rare que l'action
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logique s'exerce de la sorte dans toute sa pureté. En général, les influences extra-logiques, auxquelles je viens de faire allusion, interviennent dans le choix des exemples à suivre, et souvent les plus mauvais logiquement sont préférés à raison de leur origine ou même de leur date, comme nous le verrons plus loin.
Si l'on n'a égard constamment à ces distinctions nécessaires, il est impossible de rien comprendre aux phénomènes sociaux les plus simples. La linguistique, notamment, qui me paraît pouvoir se débrouiller sans peine, par l'application de ces idées (si un linguiste de profession nous faisait l'honneur de les adopter), n'est qu'un écheveau inextricable sans cela. Les linguistes cherchent les lois qui leur paraissent devoir régler la formation et la transformation des langues. Mais, jusqu'ici, ils n'ont pu formuler que des règles sujettes à de très nombreuses exceptions, en ce qui concerne le changement des sons (lois phonétiques), ou le changement des sens, l'acquisition de nouveaux mots par la combinaison d'anciens radicaux, ou celle de nouvelles formes grammaticales par modification des formes anciennes, etc. Pourquoi? Parce que, a vrai dire, l'imitation seule, et nullement l'invention, est soumise à des lois proprement dites. Or, ce sont toujours de petites inventions successives qui ont dû s'accumuler pour former ou transformer un idiome. Aussi faut-il commencer par faire une large part, en linguistique, à l'accident et à l'arbitraire, d'origine individuelle, par suite duquel, entre autres particularités, les racines d'une langue s'élèvent à tel chiff're, sont faites de trois consonnes ici et d'une seule syllabe ailleurs, pourquoi telle désinence et non telle autre a été affectée à la désignation d'une nuance de la pensée. Cette part faite à la fois à l'invention et aux influences d'ordre physiologique ou climatérique, il reste un grand domaine ouvert aux lois linguistiques.
En effet, dans une large mesure, et à^artir des données, je ne dirai pas géniales, mais irrationnelles et capitales à
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la fois, dont je viens de parler, il est une foule de petites inventions linguistiques dont l'idée a été suggérée à leurs premiers auteurs inconnus par voie d'analogie^ c'est-à-dire par imitation de soi ou d'autrui* ; et c'est par là qu'elles sont susceptibles d'être légiférées. Le premier qui a eu l'idée, pour exprimer l'aptitude au respect, d'ajouter au radical de veneratio la désinence hilis, déjà employée, par hypothèse, dans la combinaison amabilis, ou qui a créé germanicus sur le modèle d'italiens, a été un inventeur sans le savoir, mais, en somme, il a été imitatif en inventant. Toutes les fois qu'une désinence quelconque s'est ainsi étendue et généralisée de proche en proche, et, pareillement, une déclinaison ou une conjugaison, il y a eu imitation de soi et d'autrui; et, dans cette mesure précisément, la formation et la transformation des langues sont soumises à des règles formulables. Mais ces règles, qui doivent nous expliquer pourquoi, parmi plusieurs manières de parler à peu près synonymes et offertes concurremment à l'esprit de la peuplade, de la cité ou de la nation, une seule a prévalu dans l'usage général, sont de deux catégories bien tranchées. Nous voyons, d'une part, ce concours incessant de petites inventions linguistiques, qui se termine toujours par l'imitation de l'une d'elles et l'avortement des autres, aboutir à transformer la langue dans le sens d'une adaptation, plus ou moins rapide et complète, suivant le génie des peuples, à la réalité extérieure et aux fins sociales du langage. Le dictionnaire, en s'enrichissant, correspond à un plus grand nombre d'êtres et de modalités de ces êtres; la grammaire, par une conjugaison plus flexible des verbes ou un arrangement plus clair et plus logique des phrases, se plie à l'expression de relations plus délicates dans l'espace ou le temps. Une langue devient de plus en plus commode et maniable, quand
(1) Tous les philologues reconnaissent le rôle immense de l'analogie dans l'objet de leur science. Y. surtout Sayce à ce sujet.
les voyelles vont s*y adoucissant et s'y différenciant (en sanscrit, tout n'est que sonorités éclatantes, en a ou en o; en grec, en latin, l'e, l'w, Vou^ Vi, se sont ajoutés au clavier vocal), ou bien quand les mots s'y abrègent, s'y contractent. Aussi des linguistes distingués, tels que M. Régnaud*, outils élevé à la hauteur d'une loi, dans la famille indo-européenne, l'adoucissement vocalique et la contraction des mots. Le fait est que, en zend, en grec, en latin, en français, en anglais, en allemand, etc., Ve se montre, « dans une infinité de cas, comme le substitut affaibli de a, » tandis que « jamais ou presque jamais l'inverse n'a lieu ». Joli exemple, entre parenthèses, d'irréversibilité linguistique, si la règle énoncée pouvait être admise sans réserve.
Mais, d'autre part, nous voyons que, même dans les idiomes les plus parfaits, même dans la langue grecque, dont on a pu dire « que sa conjugaison est un modèle définitif de logique appliquée ^ », beaucoup de modifications opérées au cours des âges sont loin d'être des progrès en utilité et en vérité. Est-il utile en rien à la langue grecque d'avoir perdu le y et le v (le digamma), ainsi que la sifflante initiale dans bien des cas, et n'est-ce point là plutôt une cause d'infériorité ? Est-ce que, contrairement à la loi de contraction des mots, nous n'avons pas vu, en France, succéder à des formes contractées des formes développées, 2^ortique à porche, capital à cheptel^ etc.? C'est qu'ici des influences, oîi le besoin de logique et de finalité n'entrait pour rien, ont été prépondérantes; dans le dernier exemple choisi, nous savons que des littérateurs en renom ont créé de toutes pièces, par imitation servile du latin, des mots tels que joor^igwe et capital, et, par le prestige inhérent à leur personne, sont parvenus à les mettre en circulation ^
(1) V. ses Essais de linguistique évolutionniste déjà cités. (2j Ainsi s'exprime Curtius l'historien, d'après son frère le philologue, dans son Histoire grecque, t. I.
(3) Nous savons aussi que lorsqu'un dialecte, primitivement en lutte
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Mais je ne veux pas m'étendre davantage sur la linguistique. Il me suffît d'avoir indiqué, par ces quelques remarques, la portée des lois que nous avons à formuler. Dans ce chapitre, les lois logiques nous occuperont exclusivement.
L'invention et l'imitation sont l'acte social élémentaire, nous le savons. Mais quelle est la substance ou la force sociale dont cet acte est fait : dont il n'est que la forme? En d'autres termes, qu'est-ce qui est inventé ou imité ? Ce qui est inventé ou imité, ce qui est imité, c'est toujours une idée ou un vouloir, un jugement ou un dessein, où s'exprime une certaine dose de croyance et de désii\ qui est en effet toute l'âme des mots d'une langue, des prières d'une religion, des administrations d'un État, des articles d'un code, des devoirs d'une morale, des travaux d'une industrie, des procédés d'un art. La croyance et le désir : voilà donc la substance et la force, voilà aussi les deux quantités psychologiques * que
avec un grand nombre d'autres sur un territoire tel que la Grèce ou la France du moyen âge, finit par supplanter tous ses rivaux et les refouler au rang de patois, il ne doit pas toujours, et ne doit jamais uniquement ce privilège, à ses mérites intrinsèques ; il le doit surtout aux triomphes politiques et à la supériorité réelle ou présumée de la province qui le parlait seule d'abord. C'est grâce au prestige de Paris que le parler de risle-de-France est devenu le français. — On voit, en passant, que les mêmes lois de l'imitation nous servent à expliquer les transformations internes d'une langue et sa diffusion au dehors.
(1) Je me permets de renvoyer le lecteur psychologue à deux articles que j'ai publics, en août et septembre 1880, dans la Revue philosophique, sur la croyance et le désir et la possibililé de leur mesure et qui ont été réédités sans changement dans mes Essais et mélanges sociologiques . Depuis lors, mes idées à ce sujet se sont un peu modifiées, mais voici dans quel sens. A présent, je reconnais que j'ai peut-être un peu exagéré le rôle du croire et du désirer en psychologie individuelle, et je n'oserais plus affirmer, avec tant d'assurance, que ces deux aspects du moi sont les seules choses en nous susceptibles de plus et de moins. Mais, en revanche, je leur attribue une importance toujours plus grande en psy-
l'analyse retrouve au fond de toutes les qualités sensationnelles aveclesquelles elles se combinent; et lorsque l'invention, puis l'imitation, s'en emparent pour les organiser et les employer, ce sont là, pareillement, les vraies quantités sociales. C'est par des accords ou des oppositions de croyances s'entre-fortifîant ou s'entre-limitant, que les sociétés s'organisent ; leurs institutions sont surtout cela. C'est par des concours ou des concurrences de désirs, de besoins, que les sociétés fonctionnent. Les croyances, religieuses et morales principalement, mais aussi juridiques, politiques, linguistiques même (car, que d'actes de foi impliqués dans le
chologie sociale. Admettons qu'il y ait dans l'âme d'autres quantités, concédons, par exemple, aux psycho-physiciens, en dépit de la remarquable étude de M. Bergson sur les Données immédiates de la conscience, si conforme d'ailleurs sur ce point à notre manière de voir, que l'intensité des sensations, considérée à part de l'adhésion judiciaire et de la force d'attention dont elles sont l'objet, change de degré sans changer de nature et se prête, par suite, aux mesures des expérimentateurs ; il n'en est pas moins vrai que, au point de vue social, la croyance et le désir se signalent par un caractère unique, très propre à les distinguer de la simple sensation. Ce caractère consiste en ce que la contagion de l'exemple mutuel s'exerce socialement sur les croyances et les désirs similaires pour les renforcer, et sur les croyances et les désirs contraires pour les affaiblir ou les renforcer, suivant les cas, chez tous ceux qui les ressentent en même temps et ont conscience de les ressentir ensemble ; tandis que la sensation visuelle ou auditive qu'on éprouve, au théâtre par exemple, au milieu d'une foule attentive au même spectacle ou au même concert, n'est nullement modifiée en soi par la simultanéité des impressions analogues ressenties par le public environnant. — A quel point d'intensité une croyance ou un désir peut atteindre chez l'individu quand il est ressenti par tout le monde autour de lui, on peut le deviner par certaines étrangetés dont l'histoire s'étonne. Par exemple, même dans l'Italie dépravée, mais croyante encore, de la Renaissance, éclataient de temps en temps des épidémies de pénitence, qui, dit Burckhardt, « avaient raison des cœurs les plus endurcis ». Ces épidémies, dont celle de Florence, de 1494 à 1498, sous Savonarole, n'est qu'un cas entre mille, —car après chaque désastre, ou chaque fléau, il en survenait quelqu'une — révélaient l'action profonde et constante de la foi chrétienne. Partout où une même foi, où un même idéal, possède ainsi les âmes, il se produit des poussées intermittentes de pareilles contagions. Nous avons, nous, non plus des épidémies de pénitence — sinon sous forme de pèlerinages contagieux, déploiement d'une force de suggestion incomparable — mais des épidémies de luxe, de jeu, de loterie, de spéculations à la Bourse, de gigantesques travaux de chemins de fer, etc. et aussi bien des épidémies de hégelianisme, de darwinisme, etc.
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moindre discours, et quelle puissance de persuasion, aussi irrésistible qu'inconsciente, possède sur nous notre langue maternelle, vraiment maternelle en cela!), sont les forces plastiques des sociétés. Les besoins, économiques ou esthétiques, sont leurs forces fonctionnelles.
Ces croyances et ces besoins, que l'invention et l'imitation spécifient et qu'en ce sens elles créent, mais qui virtuellement préexistent à leur action, ont leur source profonde au-dessous du monde social, dans le monde vivant. C'est ainsi que les forces plastiques et les forces fonctionnelles de la vie, spécifiées, employées par la génération, ont leur source au-dessous du monde vivant, dans le monde physique, et que les forces moléculaires et les forces motrices de celui-ci, régies par l'ondulation, ont aussi leur source, insondable à nos physiciens, dans un monde hypophysique que les uns nomment Noumènes, les autres Énergie, les autres Inconnaissable. Énergie est le nom le plus répandu de ce mystère. Par ce terme unique on désigne une réalité qui, comme on le voit, est toujours double en ses manifestations; et cette bifurcation éternelle, qui se reproduit sous des métamorphoses surprenantes à chacun des étages superposés de la vie universelle, n'est pas le moindre des traits communs à signaler entre eux. Sous les appellations diverses de matière et de mouvement, d'organes et de fonctions, d'institutions et de progrès, cette grande distinction du statique et du dynamique, où rentre aussi celle de l'Espace et du Temps, partage en deux l'univers entier.
Il importe de la poser tout d'abord et de bien établir la relation de ses deux termes. Il y a une intuition profonde au fond de la formule spencérienne de l'Évolution, suivant laquelle toute évolution serait un gain de matière accompagné d'une perte relative de mouvement, et toute dissolution l'inverse. Cela peut signifier, si l'on modifie un peu cette pensée et si on la traduit dans une langue moins matérialiste, que tout développement vivant ou social est un accrois-
sèment d'organisation compensé ou plutôt obtenu par une diminution relative de fonctionnement. A mesure qu'il grandit en poids et en dimension, qu'il précise et déploie ses formes caractéristiques, un organisme perd de sa vitalité *, précisément parce qu'il l'a employée ainsi, ce que M. Spencer néglige de dire. A mesure qu'elle s'étend, s'accroît, perfectionne et complique ses institutions, langue, religion, droit, gouvernement, métiers, art, une société perd de sa fougue civilisatrice et progressiste, car elle en a fait cet usage. Autrement dit, elle s'enrichit de croyances plus que de désirs, s'il est vrai que la substance des institutions sociales consiste dans la somme de foi et d'assurance, de vérité et de sécurité, de croyances unanimes en un mot qu'elles incarnent, et que la force motrice du progrès social consiste dans la somme de curiosités et d'ambitions, de désirs solidaires, dont il est l'expression. Le véritable et final objet du désir, donc, c'est la croyance ; la seule raison d'être des mouvements du cœur, c'est la formation des hautes certitudes ou des pleines assurances de l'esprit, et plus une société a progressé, plus on trouve en elle, comme chez un esprit mûr, de solidité et de tranquillité, de convictions fortes et de passions mortes, celles-là lentement formées et cristallisées par celles-ci^. La paix sociale, la foi unanime en un même idéal ou une même illusion, unanimité qui suppose une assimilation chaque jour plus étendue et plus profonde de l'humanité : voilà le terme où courent, qu'on le veuille ou non, toutes les révolutions sociales. — Tel est le progrès, c'està-dire l'avancement du monde social dans les voies logiques.
(1) A masse égale, le corps de l'enfant contient plus d'activité vitale que le corps de l'homme mùr. La vitalité relative de celui-ci a diminué.
(2) Entendons-nous bien encore une fois : au cours de la civilisation, les besoins se multiplient, mais en s'affaiblissant, et les vérités, les sécurités vont se multipliant plus vite encore et se fortifiant. Le contraste est frappant si Ton prend pour point de départ de l'évolution civilisatrice, la barbarie, et non la sauvagerie, laquelle, telle qu'on peut l'observer de nos jours, est le dernier terme d'une évolution sociale complète en soi, non le premier terme d'une évolution supérieure.
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Or, comment le progrès s'opère-t il ? — Quand un homme médite sur un sujet donné, une idée lui vient, puis une autre idée, jusqu'à ce que, d'idée en idée, de rature en rature, il saisisse enfin par le bon bout la solution du problème et, à partir de ce moment, coure de lueur en lumière. N'en est-il pas de même en histoire? Quand une société élabore quelque grande conception que sa curiosité séculaire pressent avant que sa science, en la développant, la précise, par exemple l'explication mécanique du monde, — ou quelque grande conquête que son ambition rêve avant que son activité la déploie, par exemple la fabrication ou la locomotion ou la navigation à vapeur, que voit-on ? D'abord le problème ainsi posé suscite toutes sortes d'inventions, d'imaginations contradictoires, apparues ici ou là, disparues bientôt, jusqu'à la venue de quelque formule claire, de quelque machine commode, qui fait oublier tout le reste et sert désormais de base fixe à la superposition des perfectionnements, des développements ultérieurs. Le progrès est donc une espèce de méditation collective et sans cerveau propre, mais rendue possible par la solidarité (grâce à l'imitation) des cerveaux multiples d'inventeurs, de savants qui échangent leurs découvertes successives. (Ici la fixation des découvertes par l'écriture, qui permet leur transmission à distance et à de longs intervalles de temps, est l'équivalent de cette fixation des images qui s'accomplit dans le cerveau de l'individu et constitue le cliché cellulaire du souvenir.)
Il en résulte que le progrès social comme le progrès individuel s'opère par deux procédés, la substitution et l'accumulation. Il y a des découvertes ou des inventions qui ne sont que substituables, d'autres qui sont accumulables. De là des combats logiques et des unions logiques. C'est la grande division que nous allons adopter et où nous n'aurons nulle peine à répartir tous les événements de l'histoire.
Du reste, le désaccord entre un nouveau besoin qui surgit et les besoins anciens, entre une idée scientifique nouvelle
TAHDE. — Imilalion. Il
et certains dogmes religieux, n'est pas toujours senti immédiatement, ou ne met pas toujours le même temps à se faire sentir, dans les diverses sociétés. Et quand il est senti, le désir d'y mettre fin n'est pas toujours d'égale force. Son intensité, sa nature varient, d'après les temps et les lieux. Il existe, en effet, une Raison pour les sociétés, comme pour les individus ; et cette Raison, pour celles-là, comme pour ceux-ci, n'est qu'un besoin comme un autre, un besoin spécial, plus ou moins développé par ses satisfactions mêmes, à la manière des autres besoins, et né aussi des inventions ou des découvertes qui l'ont satisfait, c'est-à-dire des systèmes ou des programmes, des catéchismes ou des constitutions qui, en commençant à rendre les idées et les volontés plus cohérentes, ont créé et activé le désir de leur cohésion. Il s'agit bien ici d'une force vraie, qui réside dans le cerveau des individus, qui s'élève ou s'abaisse, dévie à droite ou à gauche, se tourne vers tel ou tel objet, suivant les époques ou les pays; tantôt se réduit à une^brise insignifiante, tantôt devient un ouragan, aujourd'hui s'attaque aux gouvernements politiques, hier aux religions ou avant-hier aux langues, demain à l'organisation industrielle, un autre jour aux sciences, mais ne s'arrête point dans son labeur incessant, régénérateur ou révolutionnaire.
Ce besoin, ai-je dit, a été suscité et accru par une suite d'initiatives et d'initiations; mais autant vaut dire par une suite d'imitations, puisqu'une innovation non imitée est comme n'existant pas socialement. Par conséquent, tous les ruisseaux ou les rivières de foi et de désir, qui se heurtent ou s'abouchent dans la vie sociale, quantités dont la logique sociale, sorte d'algèbre, règle les soustractions et les additions, — tous, y compris même le désir de cette sommation totale et la foi dans sa possibilité, — sont dérivés de l'imitation. Car, rien ne se fait tout seul en histoire, pas même son unité toujours incomplète; fruit séculaire d'efforts constants plus ou moins réussis. Un drame, il est vrai, une pièce de
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théâtre, fragment d'histoire où se mire le tout, est un accord logique, difficile et graduel, qui a l'air de se faire tout seul sans avoir été voulu par personne; mais on sait que cette apparence est trompeuse, et cet accord ne s'opère si rapidement, si infailliblement, que parce qu'il répond à un besoin impérieux d'unité éprouvé par le dramaturge, et aussi par son public, auquel il l'a suggéré.
Il n'est pas jusqu'au besoin d'invention qui n'ait la même origine. A vrai dire, il complète le besoin d'unification logique et en fait partie, s'il est vrai que la logique, comme je pourrais le montrer, soit à la fois un problème de maximum et un problème d'équilibre. Un peuple devient d'autant plus inventif et avide de nouvelles découvertes, à une époque donnée, qu'il a plus inventé et découvert à cette époque ; et c'est par imitation aussi que cette haute avidité gagne les intelligences dignes d'elle. Or, les découvertes sont un gain de certitude, les inventions un gain de confiance et de sécurité. Le besoin de découvrir et d'inventer est donc la double forme que revêt la tendance au maximum de foi publique. Cette tendance créatrice, propre aux esprits synthétiques et assimilateurs, alterne souvent, parfois marche de front, mais en tous cas s'accorde toujours avec la tendance critique à l'équilibre des croyances par l'élimination des inventions ou des découvertes en contradiction avec la majorité des autres. Tour à tour le vœu de majoration ou le vœu d'épuration de foi est plus pleinement satisfait; mais, en général, leurs accès coïncident ou se suivent de près. Car, précisément parce que l'imitation est leur source commune, l'un et l'autre, aussi bien le besoin d'une foi pleine que celui d'une foi stable, ont un degré d'intensité proportionné, cœteris paribus^ au degré d'animation de la vie sociale, c'està-dire à la multiplicité des rapports de personne à personne. Pour qu'une bonne combinaison d'idées éclaire les esprits d'une nation, il faut qu'elle luise d'abord dans un cerveau isolé ; et elle aura d'autant plus de chance de se produire
ainsi, que les échanges intellectuels d'esprit à esprit seront plus fréquents. Pour qu'une contradiction entre deux institutions, entre deux principes, soit gênante dans une société, il faut qu'elle y ait été d'abord remarquée par un esprit plus sagace que les autres, par un penseur systématique qui, dans ses efforts conscients pour unifier son faisceau d'idées, a été arrêté par cette difficulté et l'a signalée ; d'où l'importance sociale des philosophes; et plus il y aura de stimulations mutuelles des esprits, et, par suite, de mouvements d'idées dans une nation, plus cette difficulté y sera aisée à apercevoir.
Par exemple, les rapports, les contacts d'homme à homme s'étant multipliés au delà de toute espérance dans le courant de notre siècle, par suite des inventions locomotrices, et l'action de l'imitation y étant devenue très forte, très large et très prompte, on ne doit pas s'étonner d'y voir la passion des réformes sociales, des réorganisations sociales rationnelles et systématiques, prendre les proportions que l'on sait, de même que la passion des conquêtes sociales, surtout industrielles, sur la nature, n'a plus connu de frein, à force d'avoir déjà conquis. Après le siècle des découvertes, donc (n'est-ce pas le nom que mérite le nôtre?), on peut prédire, à coup sûr, un siècle d'harmonisation des découvertes ; la civilisation exige à la fois ou successivement cet afflux et cet efTort.
Dans leurs phases peu inventives, à l'inverse, les sociétés sont aussi peu critiques, et réciproquement. Elles acceptent de divers côtés, par mode, ou reçoivent de divers passés, dont elles héritent par tradition,- les croyances les plus contradictoires', sans que personne s'avise de remarquer ces
(1) Par exemple, « le bouddhisme, dit M. Barth, portait en lui la négation, non du régime des castes en général, mais de la caste des brahmanes et cela indépendamment de toute doctrine égalitaire, et sans qu'il y eût de sa part aucune velléité de révolte. Aussi est-il fort possible que cette opposition soit restée assez longtemps inconsciente de part et d'autre. » Mais, à la longue, elle est devenue flagrante. Ce qui n'empêche pas, autre contradiction inconsciente aussi, que le « nom de brahmane resta un titre
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contradictions ; mais, en même temps, elles portent en elles, par suite de ces apports multiples, bien des idées et des connaissances éparses, qui, vues sous un certain angle, révéleraient leur mutuelle et féconde confirmation, dont nul esprit ne s'aperçoit. De même, elles empruntent curieusement aux nations voisines différentes ou gardent pieusement en héritage de leurs différentes parentés, les arts, les industries les plus dissemblables, qui développent en elles des besoins mal conciliables, des courants d'activité en oppotion les uns avec les autres ; et ces antinomies pratiques^ aussi bien que les contradictions théoriques qui précèdent, ne sont senties et formulées par personne, quoique tout le monde souffre du malaise entretenu par elles. Mais, en même temps, ces peuples primitifs ne voient point que, parmi leurs procédés artistiques, leurs outils mécaniques, il en est de propres à se prêter le plus grand secours, à concourir puissamment au même but, l'un servant à l'autre de moyen efficace, comme certaines perceptions servent d'intermédiaire explicatif à certaines hypothèses qu'elles confirment.
On a connu longtemps séparément la pierre à broyer le blé et la roue à aubes sans se douter que , moyennant un certain artifice (c'est-à-dire par une troisième invention , ridée du moulin ajoutée à ces deux), la seconde pouvait aider extraordinairement la première à remplir son office, et la première offrir à la seconde un emploi inespéré. A Babylone déjà, on gravait sur les briques, par impression de caractères mobiles ou de cachets, le nom du fabricant, et on composait des livres; mais on n'avait pas l'idée de joindre ces deux idées, et de composer des livres au moyen de cachets mobiles, ce qui eût été si simple et eût avancé de quelques milliers d'années l'apparition de l'imprimerie.
honorifique du bouddhisme, et qu a Ceylan il fut donne aux rois, » à peu près comme les noms de comte et de marquis sont des titres recherchés dans notre société démocratique elle-même, bien qu'elle soit la négation des principes féodaux.
Longtemps aussi, la voiture et le piston à vapeur ont coexisté sans qu'on ait songé (toujours moyennant d'autres inventions) à voir dans le piston à vapeur le moyen de faire marcher la voiture. A l'opposé, vers la fin du moyen âge en dissolution, par exemple, combien de goûts de luxe licencieux et païen, importés du monde arabe ou exhumés de l'antiquité, se glissaient, se faufilaient à travers les meurtrières des châteaux et les vitraux des monastères, et y formaient des mélanges hardis, nullement choquants pour les hommes d'alors, avec les pratiques de piété chrétienne et les mœurs de rudesse féodale subsistantes! De nos jours encore, combien de buts opposés, contradictoires, ne se propose pas journellement notre activité industrielle ou nationale ! Cependant, à mesure que l'échange et le frottement des idées, que la communication et la transfusion des besoins sont plus rapides, l'élimination des idées et des besoins les plus faibles par les idées et les besoins les plus forts qu'ils contredisent, s'accomplit plus vite, et, simultanément, en vertu des mêmes causes, les idées et buts qui s'entre-confirment ou s'entr'aident arrivent plutôt à se rencontrer dans un ingénieux esprit. Par ces deux voies, la vie sociale doit atteindre nécessairement un degré d'unité et de force logique inconnu auparavant K
Nous avons montré, dans ce qui précède, comment naît et se développe le besoin de la logique sociale, par lequel seul la logique sociale se fait. Il s'agit de faire voir à présent
(1) On voit maintenant pourquoi le procédé de majoration de foi nationale, qui consiste à expulser du sein d'un peuple ses contradicteurs religieux ou politiques (révocation de Fédit de Nantes, persécutions religieuses de tout genre), est toujours loin d'atteindre son but. On maintient de la sorte, il est vrai, les populations dans l'ignorance des contradictions qui peuvent atteindre leurs croyances ; mais, si le faisceau de celles-ci est maintenu par là, on empêche aussi qu'il en reçoive des accroissements. Car l'ignorance des contradictions, qui émousse le sens critique, stérilise aussi l'imagination et obscurcit la conscience des mutuelles confirmations. D'ailleurs, il vient un moment où, comme dit Colins, l'examen est incompressible .
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comment il procède pour se satisfaire. Nous savons déjà qu'il se divise en deux tendances, l'une créatrice, l'autre critique, l'une fertile en combinaisons d'inventions ou de découvertes anciennes acciimidables, l'autre en luttes d'inventions ou de découYeries substikiables. Nous allons étudier à part chacune d'elles, et la seconde avant la première.