L'ACCOUPLEMENT LOGIQUE
Après avoir parlé des inventions ou des découvertes qui se combattent et se substituent, j'ai à traiter de celles qui s'entr'aident et s'accumulent. L'ordre que nous avons suivi ne doit pas laisser croire que le progrès par substitution est, si l'on remonte aux origines, le prédécesseur du progrès par accumulation. En réalité, celui-ci a dû précéder nécessairement celui-là, de même que, visiblement, il le suit; il est l'alpha et l'oméga; et l'autre n'est qu'un moyen terme.
— Les langues, par exemple, ont certainement commencé à se former par une acquisition successive de mots, de formes verbales, qui, exprimant des idées inexprimées encore, n'ont trouvé aucune rivalité à vaincre pour s'établir ; et cette circonstance a facilité sans doute leurs premiers pas. Au premier début de la plus ancienne religion, les légendes et les mythes dont elle s'est enrichie, réponses à des questions toutes neuves encore, n'ont trouvé pour les contredire aucunes solutions antérieures, et il leur était facile de ne pas se contredire entre eux, puisqu'ils répondaient séparément à des questions différentes. Les coutumes les plus primitives ont eu sans doute de la peine à s'implanter sur l'indiscipline propre à l'état de nature ; mais, répondant à des problèmes juridiques non encore posés, réglant des rapports individuels sans règles encore, elles ont eu la chance de n'avoir aucunes coutumes préexistantes à combattre, et il leur était aisé de ne pas se combattre entre elles.
Enfin, les plus anciennes organisations politiques ont dû croître jusqu'à un certain point sans lutte interne, par voie de développement non contrarié, soit militairement, soit industriellement. La première forme quelconque de gouvernement a été une réponse au besoin de sécurité qui n'avait jusque-là reçu aucune satisfaction, et cette circonstance a été favorable à son établissement. Quand l'art de la guerre venait de prendre naissance, toute arme nouvelle, tout exercice nouveau, toute nouvelle tactique pouvait s'ajouter aux précédents ; de nos jours, il est bien rare qu'un nouvel engin meurtrier ou un nouveau règlement militaire n'en rende pas quelque autre inutile, et ne se heurte quelque temps à cet obstacle. Quand l'industrie naissait, sous sa forme pastorale et agricole, chaque nouvelle plante cultivée, chaque nouvel animal apprivoisé s'ajoutait aux faibles ressources déjà acquises du potager et de l'étable, du champ et de la grange, au lieu de se substituer, comme de nos jours, à d'autres plantes, à d'autres animaux domestiques à peu près
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équivalents. Et pareillement alors chaque observation nouvelle, astronomique ou physique, éclairant un point jusque-là obscur de l'esprit humain, prenait place sans entraves à côté des observations antérieures qu'elle ne contredisait guère. Il s'agissait de ténèbres à dissiper, non d'erreurs à combattre. Il s'agissait de défricher des terres vagues et incultes, non de mieux cultiver des terres déjà travaillées et possédées par d'autres.
Mais remarquons-le, l'accumulation qui précède la substitution par duels logiques, ne doit pas être confondue avec l'accumulation qui la suit. La première consiste en une agrégation lâche d'éléments dont le lien principal consiste à ne pas se contredire; la seconde en un faiseau vigoureux d'éléments qui, non seulement ne se contredisent pas, mais le plus souvent se confirment. Et cela devrait être, en vertu du besoin toujours croissant de foi massive et forte. — Nous avons déjà pu voir ci-dessus la vérité de cette remarque ; elle nous apparaîtra bien mieux tout à l'heure. En toute matière, nous allons le montrer, il y a à distinguer les inventions ou les découvertes susceptibles de s'accumuler indéfiniment (quoiqu'elles puissent aussi être substituées), et celles qui, passé une certaine limite d'accumulation, ne peuvent qu'être remplacées si le progrès continue. Or, le triage des unes et des autres s'opère assez naturellement au cours du progrès ; les premières viennent avant les secondes, et se poursuivent encore après l'épuisement de celles-ci; mais, après, elles se présentent avec un caractère systématique qui, avant, leur faisait défaut.
Une langue peut s'accroître d'une manière illimitée par l'addition de nouveaux mots, répondant à des idées nouvellement apparues; mais, si rien n'empêche le grossissement de son dictionnaire, les accroissements de sa grammaire ne sauraient aller bien loin; et, au delà d'un petit nombre de règles et de formes grammaticales pénétrées d'un même esprit, répondant plus ou moins bien à tous les besoins du
langage, aucune règle, aucune forme nouvelle ne peut surgir qui n'entre en lutte avec d'autres et ne tende à refondre l'idiome sur un plan différent. Si, dans une langue qui possède la déclinaison, l'idée vient d'exprimer la différence des cas par une préposition suivie de l'article, il faudra que l'article et la préposition éliminent à la longue la déclinaison ou que la déclinaissn les repousse. — Or, remarquons-le, après que la grammaire d'une langue est fixée, son vocabulaire ne cesse pas de s'enrichir; au contraire, il s'augmente plus vite encore ; et, en outre, à partir de cette fixation, chaque terme importé, non seulement ne contredit pas les autres, mais encore confirme indirectement, en revêtant à son tour la même livrée grammaticale, les propositions implicites contenues en eux. Par exemple, chaque mot nouveau qui entrait en latin avec la terminaison us ou a, en se déclinant semblait répéter et confirmer ce que disaient tous les autres mots terminés et déclinés de même, à savoir ces propositions générales : us et a sont des signes de latinité; i, o, um, œ, am, sont les signes du génitif, du datif, de l'accusatif, etc. »
Les religions, comme les langues, peuvent être envisagées sous deux aspects. Elles ont une partie narrative et légendaire, leur dictionnaire à elles, par laquelle elles débutent; et elles ont aussi leur partie dogmatique et rituelle, sorte de grammaire religieuse. La première, composée de récits bibliques ou mythologiques, d'histoires de dieux, de demidieux, de héros et de saints, peut se développer sans fin; mais la seconde ne comporte pas une extension pareille. Un moment vient où tous les problèmes capitaux qui tourmentent la conscience, avant reçu leur solution telle quelle dans une religion, au point de vue de son principe propre, aucun dogme nouveau ne peut s'y introduire sans contredire en partie les précédents; et où, pareillement, un rite nouveau en tant qu'expressif de dogmes, ne peut y être importé sans entrave quand tous les dogmes ont déjà leur expression
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rituelle. — Or. après que le credo et le rituel d'une religion sont arrêtés, son martyrologe, son hagiographie, son histoire ecclésiastique, ne laissent pas d'aller s'enrichissant, et même plus rapidement que jamais. De plus, par le caractère conformiste, orthodoxe, de tous leurs actes, de toutes leurs pensées, de leurs miracles même, les saints, les martyrs, les fidèles de cette religion adulte, non seulement ne se contredisent pas entre eux, mais se répètent et se confirment mutuellement; en quoi ils diffèrent des personnages divins ou héroïques, des dieux et des demi-dieux, des patriarches et des apôtres, et aussi bien des légendes et des prodiges, qui s'y sont succédé, avant la constitution du dogme et du culte.
Nous devons ouvrir ici une parenthèse pour faire une observation assez importante. Suivant que la partie narrative d'une religion l'emportera en elle sur sa partie dogmatique, ou vice versa, cette religion se présentera comme indéfiniment modifiable et plastique, ou comme essentiellement immuable. Dans le paganisme gréco-latin, le dogme n'est presque rien, et, dès lors, le culte n'ayant presque pas de signification dogmatique, son symbolisme est du genre plutôt narratif. C'est, par exemple, un épisode de la vie de Cérès ou de Bacchus qu'on cherche à représenter. Compris de la sorte, les rites deviennent accumulables à l'infini. Si le dogme est peu de chose la narration est presque tout dans le polythéisme antique. D'où une incroyable facilité d'enrichissement, analogue au gonflement d'un idiome moderne, tel que l'anglais, qui, grammaticalement très pauvre, s'incorpore toute espèce de vocables venus de l'étranger, moyennant un léger changement de leur terminaison, sorte de baptême linguistique. Pourtant, si cette aptitude à grossir sans mesure est une cause de viabilité pour une religion narrative, cela ne veut pas dire qu'elle soit particulièrement résistante aux attaques de la critique. Toute autre est la solidité d'un système théologique, d'un corps de dogmes et de
rites dogmatiques, qui s'appuient ou paraissent s'appuyer l'un l'autre et qui, combattus un jour par un contradicteur du dehors, se redressent tous pour protester en bloc.
Mais revenons. Il en est de la science comme de la religion qu'elle aspire à remplacer. La science, en tant qu'elle énumère et raconte simplement des faits, des données de nos cinq sens, est, il est vrai, susceptible d'une extension indéfinie, et elle débute par n'être de la sorte qu'une simple collection de phénomènes non rattachés les uns aux autres, non contradictoires non plus. Mais en tant qu'elle dogmatise à son tour et légifère, qu'elle conçoit des théories propres à donner aux faits l'air de se confirmer mutuellement au lieu de se borner à ne pas se contredire; ou même en tant qu'elle synthétise à son insu les apports de la sensation sous des formes mentales innées, qui sont des propositions générales implicites, et qu'on appelle le temps, l'espace, la matière, la force; à ce point de vue, la science est peut-être la plus inextensible des œuvres humaines. Sans doute les théories scientifiques se perfectionnent, mais c'est en se substituant, non sans des retours périodiques, pendant que les observations et les expériences s'accumulent; et l'on voit reparaître d'âge en âge certains chefs généraux d'explication, l'atomisme, le dynamisme (appelé évolutionisme de nos jours), la monadologie, l'idéalisme (de Platon ou d'Hegel), cadres inflexibles du régiment grossissant et débordant des faits. Seulement, parmi ces idées maîtresses, parmi ces hypothèses ou inventions scientifiques, il en est quelques-unes qui se confirment de mieux en mieux entre elles et qui sont de plus en plus confirmées par l'accumulation continuelle des phénomènes découverts, lesquels, par suite, ne se bornent plus à ne pas se contredire, mais se répètent et se confirment les uns les autres comme rendant témoignage ensemble à une même loi, à une même proposition collective. Avant Newton les découvertes qui se succédaient en astronomie ne se contredisaient point; depuis
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Newton elles se confirment. L'idéal serait que chaque science distincte fût réductible, comme l'astronomie moderne, à une formule unique, et que ces formules différentes eussent pour lien une formule supérieure; qu'en un mot il n'y eût plus les sciences, mais la science; comme dans une religion polythéiste qui est devenue monothéiste par voie de sélection, il n'y a plus les dieux, mais Dieu.
Semblablement, dans une tribu, naguère pastorale, qui devient une nation agricole, puis manufacturière, et qui ajoute de la sorte à ses pâturages des terres à blé, des rizières, des vergers, des jardins de plus en plus riches, des fabriques de plus en plus compliquées, les intérêts ne cessent de se multiplier, et les actes législatifs ou les règles coutumières qui s'y appliquent vont s'accumulant aussi, beaucoup plus que s'abrogeant. Mais les principes généraux du droit, qui finissent par se faire jour au milieu de ce pêle-mêle, sont en nombre toujours limité et pour eux progrès c'est remplacement. Or, après la formation de cette grammaire juridique, le dictionnaire juridique appelé en France Bulletin des Lois peut bien encore grossir àvue d'œil et même avec une activité redoublée, mais les lois qui se succèdent, dès lors, se présentent revêtues d'un même uniforme théorique qui les rend aptes à former un code, code rural, code de commerce, code maritime, etc.. Systématisation impossible auparavant.
Enfin, au point de vue gouvernemental (dans le sens large où j'entends le mot gouvernement, c'est-à-dire comme Yactivilé dirigée d'une nation sous toutes ses formes), des distinctions analogues se produisent. Nous dirons que l'activité nationale dirigée est soit belliqueuse, soit laborieuse, et que la première se subdivise en forces militaires et en forces politiques, suivant qu'elle consiste en guerre courte et sanglante d'armées ou en guerre longue et orageuse de partis, en une oppression de l'étranger vaincu et tributaire ou en une oppression de l'adversaire intérieur battu et acca- TARDE. — Imitation. 13
blé d'impôts. Eh bien, il est remarquable que, dans ces deux subdivisions à la fois, le côté administratif se déploie et se perfectionne incessamment, au fur et à mesure que les fonctions se multiplient, tandis que l'art de la guerre et l'art de la politique se meuvent toujours dans un cercle étroit de stratégies ou de constitutions qui se ramènent à un petit nombre de types différents entre lesquels il faut opter et dont l'un exclut l'autre. Mais c'est seulement après avoir été saisies et mises en œuvre par ce plan stratégique ou ce dessein constitutionnel que les fonctions soit civiles, soit militaires, deviennent convergentes au lieu de se borner à n'être pas trop divergentes, et forment un véritable Etat ou une véritable armée au lieu de former une fédération barbare ou une horde.
Quant à la partie laborieuse, industrielle, de l'activité nationale dirigée, elle comporte les mêmes remarques, mais sous le bénéfice de certaines observations. L'industrie ne saurait être que par abstraction, avons-nous dit, isolée de la morale et de l'esthétique dominante à chaque époque. Si on l'y rattache, comme il convient, on s'apergoit que, parmi les inventions ou les idées nouvelles relatives au travail, les unes, mais non les autres, sont susceptibles, ainsi qu'on l'a tant répété, de progrès indéfinis, c'est-à-dire d'une accumulation presque sans fin. Voutîllage industriel^ en eff'et, ne cesse de s'accroître; mais les fins au service desquelles se met, au bout d'un temps, cet ensemble de moyens, ne se suivent qu'en s'éliminant l'une l'autre. A première vue, et à prendre en bloc les moyens et les fins sans les distinguer, il semble que les industries des diverses époques se soient remplacées entièrement. Rien ne ressemble moins à l'industrie grecque ou romaine que l'industrie assyrienne, à l'industrie de notre xvii® siècle que celle du moyen âge, et à notre grande industrie contemporaine que la petite industrie de nos aïeux. Effectivement, chacun de ces grands faisceaux d'actions humaines a pour lien et pour âme quelque grand
besoin dominant qui change en entier d'un âge à l'autre : besoin de préparer sa vie posthume, besoin de flatter ses dieux, d'embellir et d'honorer sa cité, besoin d'exprimer sa foi religieuse ou son orgueil monarchique, besoin de nivellement social. Et le changement de ce but supérieur nous explique la succession de ces œuvres saillantes où toute une époque se résume, le tombeau en Egypte, le temple en Grèce, le cirque ou l'arc de triomphe à Rome, la cathédrale au moyen âge, le palais au xvii® siècle, les gares ou plutôt les constructions urbaines aujourd'hui.
Mais, à vrai dire, ce qui a disparu de la sorte sans retour, ce sont les civilisations plutôt que les industries passées, si l'on doit entendre par civilisation l'ensemble des buts moraux ou esthétiques d'une époque et de ses tnoyens industriels, la rencontre toujours accidentelle, en partie, des premiers avec les seconds. Car ces buts ont employé ces moyens parce qu'ils les ont rencontrés, mais ils auraient pu en utiliser d'autres, et ces moyens ont servi ces buts, mais ils étaient prêts à servir des fins diff'érentes. Or, ces fins passent, mais ces moyens restent, en ce qu'ils ont d'essentiel. Une machine moins parfaite se survit, au fond, par une sorte de métempsycose, dans la machine plus parfaite et plus complexe qui en apparence ou à certains égards l'a tuée ; et toutes les machines simples, le bâton, le levier, la roue, se retrouvent dans nos outils plus modernes. L'arc subsiste dans l'arbalète, l'arbalète dans l'arquebuse et le fusil. Le char primitif subsiste dans la voiture suspendue, celle-ci dans la locomotive qui a non pas chassé, mais absorbé la diligence en lui ajoutant quelque chose, à savoir, la vapeur et une vélocité supérieure, tandis que le besoin chrétien du salut mystique a réellement chassé et non absorbé le besoin romain de la gloire patriotique, comme la théorie de Copernic le système de Ptolémée.
En somme, les inventions industrielles qui se poursuivent depuis des millions d'années sont comparables au diction-
naire d'une langue ou aux faits de la science. Beaucoup d'outils et de produits, à la vérité, comme je l'ai dit plus haut, ont été détrônés par d'autres, de même que beaucoup d'informations moins exactes ont été expulsées par des connaissances plus vraies ; mais, en somme, le nombre des outils et des produits, comme celui des connaissances, s'est toujours grossi. La science proprement dite, recueil des faits qui peuvent servir à prouver une théorie quelconque, est comparable à l'industrie proprement dite, trésor d'engins et de procédés qui peuvent servir à réaliser une esthétique ou une morale quelconque. L'industrie en ce sens est la rivUière dont la forme est fournie par les idées régnantes sur la justice et la beauté, sur le quid deceat quid non pour la direction jugée la meilleure de la conduite. Et, par l'industrie, j'entends l'art aussi, en tant que distinct de l'idéal changeant qui l'inspire, et qui prête à ses secrets, à ses habiletés multiples, leur âme profonde. — Or, soit avant, soit après la formation d'une morale et d'une esthétique arrêtées, c'est-à-dire d'une hiérarchie de besoins consacrée par un jugement unanime, les ressources de l'industrie, y compris les ingéniosités des artistes et même des poètes, vont se multipliant; mais, avant, elles s'éparpillent, après, elles se concentrent, et c'est alors seulement qu'une même pensée implicite s'affirmant dans toutes les branches du travail national, elles donnent le spectacle de cette mutuelle confirmation, de cette orientation unique, de cette admirable harmonie interne que la Grèce et notre xii*^ siècle ont connues, que nos petits-neveux reverront peut-être.
Pour le moment, il faut l'avouer, et cette remarque nous conduit à de nouvelles considérations, notre époque moderne et contemporaine cherche son pôle. Ce n'est pas à tort qu'on a signalé son caractère principalement scientifique et industriel. Parla, il faut entendre que, théoriquement, la recherche heureuse des faits l'a emporté sur la préoccupation des idées philosophiques, et que, pratiquement, la recherche heu-
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reuse des moyens l'a emporté sur le souci des buts de l'activité. Cela veut dire que, partout et toujours, notre monde moderne s'est précipité d'instinct dans la voie des découvertes ou des inventions accumulables, sans se demander si les découvertes et les inventions substituables qu'il négligeait, ne donnaient pas seules aux premières leur raison d*être et leur valeur. Mais nous, posons-nous maintenant cette question : est-il vrai que les côtés non extensibles indéfiniment de la pensée et de la conduite sociales (grammaires, dogmes et théories, principes de droit, stratégie et programme politique, esthétique et morale) méritent moins d'être cultivés que les côtés extensibles indéfiniment (vocabulaires, mythologies et science de faits; — coutumes et bulletins des lois, administrations militaires et civiles, industries) ? Nullement. Le côté substituable, inextensible au delà d'un certain degré, est toujours au contraire le côté essentiel. La grammaire, c'est toute la langue. La théorie, c'est toute la science, et le dogme, toute la religion. Les principes, c'est tout le droit. La stratégie, c'est toute la guerre. L'idée politique, c'est tout le gouvernement. La morale, c'est tout le travail, car l'industrie vaut ce que vaut son but. Et l'idéal, on me l'accordera bien, c'est tout l'art. — A quoi bon les mots, sinon à faire des phrases ? A quoi bon les faits, sinon à faire des théories? A quoi bon les lois, sinon à faire éclore ou à consacrer des principes supérieurs du droit ? A quoi bon les armes, les manœuvres, les administrations diverses d'une armée, sinon à entrer dans le plan stratégique du général en chef? A quoi bon les services, les fonctionnements, les administrations multiples d'un État, sinon à servir les desseins constitutionnels de l'homme d'État dans lequel s'incarne le parti vainqueur? A quoi bon les métiers et les produits divers d'un pays, sinon à concourir aux fins de la morale régnante? et à quoi bon les écoles artistiques et littéraires et les œuvres d'art d'une société, sinon à formuler ou à fortifier son idéal propre ?
Seulement, il est bien plus facile de progresser dans la voie des acquisitions et des enrichissements toujours possibles, que dans la voie des remplacements et des sacrifices toujours nécessaires. Il est bien plus aisé d'entasser néologismes sur néologismes que de mieux parler sa langue, et d'y introduire ainsi par degrés des améliorations grammaticales ; de collectionner des observations et des expériences dans les sciences, que d'y apporter des théories plus générales et plus démontrées ; de multiplier les miracles et les pratiques de piété dans sa religion que d'y substituer à des dogmes usés des dogmes plus rationnels ; de fabriquer les lois à la douzaine que de concevoir le principe d'un Droit nouveau, plus propre à concilier tous les intérêts ; de compliquer les armements et les manœuvres, les bureaux et les fonctions, et d'avoir d'excellents administrateurs militaires ou civils, que d'avoir des généraux ou des hommes d'Etat éminents qui conçoivent à l'instant voulu le plan qu'il faut et contribuent par leur exemple à renouveler, à perfectionner l'art de la guerre et de la politique ; de multiplier ses besoins, grâce à la variété toujours plus riche de ses consommations entretenues par les industries les plus diversifiées, que de substituer à son besoin dominant un besoin supérieur et préférable, plus propre à faire régner l'ordre et la paix; enfin, de dérouler artistiquement l'inépuisable série des habiletés et des tours de force, que d'entrevoir la moindre lueur d'un beau nouveau, jugé plus digne de susciter l'enthousiasme et l'amour.
Mais notre Europe moderne s!est un peu laissé entraîner par l'attrait d'une facilité décevante. De là le contraste qui frappe, notamment entre son abondance législative et sa faiblesse juridique (qu'on la compare, sous ce rapport, à Rome sous Trajan, à Gonstantinople même sous Justinien), ou entre son exubérance industrielle et sa pauvreté esthétique (qu'on la compare à cet égard aux beaux jours du Moyen âge français ou de la Renaissance italienne !) — Je
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pourrais, dans une certaine mesure, ajouter entre ses sciences et la philosophie de ses sciences. Mais je me hâte de reconnaître que le côté philosophique de son savoir, quoique cultivé avec une négligence relative, a été l'objet d'une culture bien autrement étendue et profonde que le côté moral de son activité. L'industrie, à ce point de vue, est notablement en retard sur la science. Elle a suscité de tous côtés des besoins factices qu'elle satisfait pêle-mêle sans s'inquiéter du triage à faire entre eux et de leur meilleur accord. En cela elle est semblable à la science mal digérée du XVI® siècle, qui provoquait dans tous les cerveaux une floraison d'hypothèses, de bizarreries pédantesques, incohérentes, toutes séparément nourries d'une certaine quantité de faits. Il s'agit, pour l'activité, pour la civilisation contemporaine, de liquider ce chaos de besoins hétérogènes, comme il s'agissait pour la science du xvi*^ siècle de régler l'imagination des savants et de retrancher la plupart de leurs conceptions, au profit de quelques autres, transformées en théories. Quels sont les besoins simples et féconds que développera l'avenir, et quels sont les besoins touffus et stériles qu'il élaguera? Là est le secret. Il est difficile à trouver, mais il doit être cherché. Tous ces besoins discordants ou mal accordés qui fleurissent sur tous les points du sol industriel, et ont leurs adorateurs passionnés, constituent une sorte de fétichisme on de polythéisme moral qui aspire à se répandre en un monothéisme moral compréhensif et autoritaire, en une esthétique neuve, grande et forte.
Aussi est-ce bien plutôt l'industrie que la civilisation qui a progressé dans notre siècle. Et j'en trouverais la preuve dans l'embarras où j'ai été tout à l'heure pour spécifier un genre de monument où l'industrie propre à notre temps se résumât. Chose étrange et qui ne s'est plus vue, ce que l'industrie construit de plus grandiose à présent, ce sont, non des produits, mais des outils industriels, à savoir de grandes
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fabriques, des gares immenses, des machines prodigieuses. Comparez à ces laboratoires de géants, qu'on appelle des forges ou des ateliers de construction, ce qui sort de là, même de plus important : une belle maison, un beau théâtre, un hôtel de ville ; combien ces œuvres de notre industrie sont mesquines auprès de ses demeures ! Combien surtout les petites magnificences de notre luxe privé ou public pâlissent auprès de nos Expositions industrielles, où la seule utilité des produits est de se montrer? C'était l'inverse jadis, quand de misérables huttes de fellahs des Pharaons, quand d'obscures échoppes d'artisans du moyen âge entouraient la pyramide ou la cathédrale gigantesque, dressée en l'air par le faisceau de leurs efforts combinés. On dirait que l'industrie maintenant est pour l'industrie comme la science pour la science.