‹ Les lois de l'imitation, étude sociologique (volume 2)Chapitre 29 sur 98 · IMITATION DU SUPÉRIEUR PAR L'INFÉRIEUR · texte numérisé non relu

IMITATION DU SUPÉRIEUR PAR L'INFÉRIEUR

Le caractère intérieur et profond revêtu dès les premiers temps par l'imitation humaine, ce privilège qu'elle a de relier les âmes les unes aux autres par leur centre, entraînait, on le voit par ce qui précède, l'accroissement de l'inégalité entre les hommes, la formation d'une hiérarchie sociale. C'était fatal puisque le rapport de modèle à copie était, par suite, un rapport d'apôtre à néophyte, de maître à sujet. Donc, par le fait même que l'imitation marchait du dedans au dehors du modèle, elle devait consister ddins une descente de l'exemple, du supérieur à l'inférieur. C'est une seconde loi impliquée en partie dans la première, mais qui demande un examen à part.

Entendons-nous bien, du reste, sur la portée exacte des considérations qui vont suivre, ainsi que de celles qui précèdent. D'abord, elles n'ont trait, nous le savons, qu'à l'hypothèse où l'influence prestigieuse de la supériorité présumée n'est point neutralisée, en partie ou en entier, par l'action des lois logiques. Si infime, si déconsidéré même que soit l'auteur ou l'introducteur d'une idée nouvelle dont la vérité

OU l'utilité relatives frappent les yeux, elle finit bien par se répandre dans le public. Ainsi s'est propagé dans le monde romain le plus aristocratique l'évangile apporté par des esclaves ou des juifs, parce qu'il répondait beaucoup mieux que le polythéisme aux problèmes majeurs de la conscience. Ainsi s'est propagé, à une certaine époque de l'Egypte ancienne, malgré le mépris des Égyptiens.pour les Asiatiques, l'usage du cheval venu d'Asie, parce que, pour bien des travaux, le cheval était évidemment préférable à Tâne, usité jusque-là. Les exemples de ce genre sont innombrables. Pareillement, le plus extérieur des exemples, une articulation verbale détachée de son sens, un rite religieux détaché de son dogme, une particularité de mœurs détachée du besoin qu'elle exprime, une œuvre d'art détachée de l'idéal social qu'elle manifeste, se répand aisément dans un milieu étranger dont les principes ou les besoins déjà régnants trouvent avantage à remplacer par cette expression nouvelle, plus pittoresque par exemple, plus claire ou plus forte, leur expression usuelle.

En second lieu, même dans le cas où l'action des lois logiques n'intervient pas, ce n'est pas seulement le supérieur qui se fait imiter par l'inférieur, le patricien parle plébéien, le noble par le roturier, le clerc par le laïque, plus tard le parisien par le provincial, l'homme des villes par le paysan, etc., c'est encore l'inférieur qui, dans une certaine mesure, bien moindre il est vrai, est copié ou tend à être copié par le supérieur. Quand deux hommes sont en présence et en contact prolongé, si haut que soit l'un et si bas que soit l'autre, ils finissent par s'imiter réciproquement, mais l'un beaucoup plus, l'autre beaucoup moins. Le corps le plus froid envoie sa chaleur au corps le plus chaud. Le gentilhomme campagnard le plus hautain ne peut s'empêcher de ressembler un peu, par l'accent, les manières, la tournure d'esprit, à ses domestiques et à ses métayers. Par la même raison, beaucoup de provincialismes, d'expressions rurales,

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s'introduisent parfois dans le langage des villes et des capitales mêmes, et des termes d'argot pénètrent dans les salons ; et cette influence de bas en haut s'étend à tous les ordres de faits. Il n'en est pas moins vrai qu'en somme le rayonnement considérable du corps chaud vers les corps froids, non le rayonnement insignifiant du corps froid vers le corps chaud, est le fait capital en physique, où il explique la tendance finale de l'univers à un équilibre éternel de température ; et, de même, en sociologie, le rayonnement des exemples de haut en bas est le seul fait qu'il importe de considérer, à raison du nivellement général qu'il tend à produire dans le monde humain.

I. — Cela dit, essayons de mettre en lumière la vérité dont il s'agit. Que les gens qui s'aiment se copient entre eux, ou plutôt, car ce phénomène commence toujours par être unilatéral, que Vaimant copie Vairné^ rien de plus naturel. Mais, ce qui prouve bien la profondeur où descend l'action de l'imitation dans le cœur de l'homme, on voit partout les gens se singer, même en se combattant. Les vaincus ne manquent jamais de se modeler sur les vainqueurs, ne serait-ce que pour préparer une revanche. Quand ils empruntent à ceux-ci leur organisation militaire, ils ont soin de dire et ils croient sincèrement que le seul motif de cette copie est un calcul utilitaire. Mais cette explication sera jugée insuffisante, si l'on rapproche ce fait de beaucoup de faits connexes où le sentiment de l'utilité ne joue aucun rôle.

Par exemple, ce ne sont pas seulement ses meilleurs armes, ses canons de portée supérieure, ses méthodes préférables, que le vaincu prend au vainqueur, mais encore bien des particularités insignifiantes, bien des usages militaires dont l'acclimatation, en admettant qu'elle soit possible, soulève des difficultés sans rapport avec leur faible avantage. Pendant le xiii° siècle, nous voyons Florence et Sienne, toujours

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en guerre l'une contre l'autre, s'opposer l'une à l'autre non seulement des troupes d'une organisation semblable, mais encore précédées de cet étrange char (le carroccid) et de cette singulière cXooht {\di martinella) , dont l'usage, d'abord propre à la Lombardie, c'est-à-dire à la partie de l'Italie longtemps la plus puissante (si bien que lombard et italien avaient même sens), puis importé avec quelques modifications à Florence, s'était répandu de là, grâce au prestige de cette florissante cité, dans les cités voisines ses ennemies. Le char pourtant était un encombrement et la cloche un véritable danger. Pourquoi donc chacune de ces cités a-t-elle adopté ces deux singularités, au lieu de garder ses usages propres ? Par la même raison que les classes inférieures des sociétés, c'est-à-dire les vaincus ou les fils des vaincus des guerres civiles, copient les classes supérieures en fait de vêtements, de manières, de langage, de vices, etc. On ne dira pas ici que cette imitation est une opération militaire en vue d'une revanche. C'est tout simplement la satisfaction d'un besoin spécial, fondamental dans la vie sociale, et dont la conséquence finale est de préparer les conditions de la paix future, à travers bien des combats M

Quelle que soit l'organisation d'une société, aristocratique ou démocratique, si nous voyons l'imitation y progresser rapidement, nous pouvons être assurés que l'inégalité de ses divers étages y est très forte, plus ou moins visible d'ailleurs. Et il nous suffira de savoir dans quel sens coule le courant principal des exemples, à travers des remous peu importants, pour dire où est le pouvoir vrai. Si une nation est aristocratiquement constituée, rien de plus simple. Toujours et partout, on voit la noblesse, dès qu'elle le peut,

(1) Les Japonais, paraît-il, possédaient, avant d'être mis en communication avec la Chine, une écriture ou même plusieurs écritures syllabiques beaucoup plus commodes et plus utiles que l'écriture chinoise. N'importe, dès que le prestige de la supériorité attribuée par eux aux mandarins s'est fait sentir à ce jeune peuple si éminemment suggestiblo, il a adoiHc l'écriture chinoise, qui a contribué à entraver ses progrès.

imiter ses chefs, rois ou suzerains, et la plèbe, dès qu'elle le peut aussi, la noblesse. A Gonstantinople, sous les empereurs byzantins, « la cour regarde le prince, dit Baudrillart dans son Histoire du luxe ; la ville regarde la cour pour s'y conformer; le pauvre tourne sa vue vers le riche et veut avoir sa part de luxe ». Il en est de même en France sous Louis XIV. Toujours à propos du luxe, Saint-Simon écrit : « C'est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui dévore les particuliers, parce que de la cour il s'est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les armées. » Au xv*^ siècle, on songea, dit M. de Barante, « à interdire sévèrement tous les jeux de dés, de cartes et de paumes, qui s'étaient introduits dans le peuple à l'imitation de la cour >. Ces innombrables joueurs qu'on voit agiter des cartes dans les cafés et les auberges sont donc des copistes sans le savoir de nos anciennes cours monarchiques. Les formes et les rites de la politesse se sont répandus suivant la même voie. Courtoisie vient de cour, comme civilité vient de cité. L'accent de la cour, plus tard l'accent de la capitale, s'étend peu à peu à toutes les classes et à toutes les provinces de la nation. Soyons sûrs qu'il en a été jadis de l'accent babylonien, de l'accent ninivite, de l'accent memphite, comme à présent de l'accent parisien, florentin ou berlinois. Cette transmission de l'accent, précisément parce qu'elle est une des formes les plus inconscientes, les plus irrésistibles et les plus inexplicables de l'imitation, est très propre à montrer la profondeur de cette force et la vérité de la loi que je développe en ce moment. Quand on voit s'exercer sur l'accent même le prestige reconnu aux classes élevées par les classes inférieures, aux citadins par les ruraux, aux blancs par les noirs dans nos colonies, aux hommes par les enfants, aux grands dans les collèges par les petits, on ne saurait douter qu'elle s'exerce a fortiori sur l'écriture, les gestes, les jeux de la physionomie, les vêtements, les usages.

Ce qui mérite d'être signalé, c'est la force du penchant à singer le supérieur hiérarchique, et la rapidité avec laquelle en tout temps ce penchant s'est satisfait à la moindre éclaircie de prospérité'. La fréquence des édits somptuaires tout le long de l'ancien régime en est la preuve, comme la multiplicité des digues d'un fleuve atteste l'impétuosité de son courant. A Charles VIÎI remonte la première cour française. Mais il faudrait se garder de croire que la contagion imitative de la politesse et du luxe courtisanesques ait mis plusieurs siècles à descendre en France jusqu'au bas peuple. Dès Louis XII, cette influence se faisait sentir partout. Les désastres des guerres de religion ayant arrêté ce développement au XVI® siècle, il a repris très vite au siècle suivant, mais la misère causée par les dernières guerres du Grand Roi a occasionné un nouveau refoulement. Au cours du xwiif siècle, nouvelle poussée ; sous la Révolution, autre reflux. A partir du premier empire, la reprise s'accomplit sur une très grande échelle, mais dès lors sous des formes démocratiques dont nous n'avons pas à nous occuper pour le moment. Sous François I^'', sous Henri II, l'irradiation luxueuse de Louis XII s'est continuée. A cette époque, une loi somptuaire interdit « à tous paysans, gens de labeur et valets, s'ils ne sont aux princes, de porter pourpoints de soye, ne chausses bondées ne bouff'ées de soye ». De 1543 à la Ligue, huit grandes ordonnances contre le luxe. « Les unes, dit Baudrillart, s'appliquent à tous les sujets ; elles interdisent l'usage des draps d'or, d'argent et de soie. » Telle était l'élégance générale à la veille des guerres religieuses-. Pour

(1) Jusqu'où peut aller cette rage, on peut le voir par l'exemple suivant. En 1705, d'après le marquis d'Argenson, les valets des grands seigneurs avaient eux-mêmes des domestiques.

(2) En Allemagne, il en était de même, comme on en voit la preuve abondante dans Jean Jannsen {L'AUemar/ne à la fin du Moyen âge). Par exemple, au xv* siècle, •< en Poméranie et dans l'île de Rugen, les paysans sont riches ; ils ne portent que des vêtements anglais et d'autres habillements coûteux, semblah/es à ceux que portaient autrefois la noblesse et les bourgeois aisés •>, Ces lignes sont d'un historien pomcranien du

motiver les lois de prohibition commerciale, « une des raisons le plus souvent invoquées était que la France se ruinait à acheter des choses de luxe ». D'ailleurs, le même fait est révélé par la prospérité d'industries de luxe, qui supposent une clientèle étendue ^

Remontons à l'antiquité classique, plus haut encore, la même loi se vérifiera. On voit par un texte de Sidoine Apollinaire, que l'usage de la langue latine en Gaule commença dans la noblesse gauloise, d'où il se répandit, avec les mœurs et les idées romaines, dans le sein* du peuple'.

Autre exemple. Représentons-nous le bassin de la Méditerranée au viii'' siècle avant J.-C, au moment de la grande prospérité tyrienne ou sidonienne, quand les Phéniciens, colporteurs européens des arts de l'Egypte et de l'Assyrie, éveillaient la Grèce et tant d'autres peuples au goût du luxe et du beau. Ces marchands allaient étalant sur les grèves,

temps, de Kanzow. Des prédications nous font connaître que les paysans portaient des vêtements de soie. — En Italie, même descente du luxe dans toutes les classes, à la même époque, d'après Burckhardt.

(1) Cette contagion du luxe a souvent servi de véhicule à des propagations utiles. « Nos espèces (animales) les plus utiles, dit Bourdeau, dans sa Conquête du monde animal, ont été à Torigine élevées par amusement plutôt qu'en vue des avantages, alors ignorés, que leur exploitation pourrait procurer. Le même mobile nous fait encore rechercher les espèces nouvelles et singulières, et, dans les premiers temps, tout animal conquis avait cet attrait d'étrangeté. Autrefois, en Grèce et à Rome, on offrait, à titre d'oiseau d'agrément, une oie ou un canard à un enfant ou à une femme aimée. Du temps de César, les Bretons entretenaient, par étalage de luxe, des poules et des oies sans utiliser leur chair. . . ; au xvi* siècle, le dindon et le canard d'Inde figuraient dans les parcs seigneuriaux avant de déchoir au rang de simples volailles et d'être relégués dans les bassescours,.. Cette marche est logique et forcée. Les classes riches seules sont à même de faire des éducations coûteuses et des expériences incertaines; mais, quand le succès est acquis, le gain devient général. »

(2) Si la noblesse gauloise, après la conquête, a commencé à adopter la langue et les usages romains, c'est qu'elle a pour la première fois, alors senti la supériorité de Rome. — Pourquoi les Indiens d'Amérique ne se sont-ils jamais civilisés à l'européenne? Parce que leur immense orgueil les empêchait de se juger inférieurs aux Anglo-Américains. Au contraire, les nègres d'Amérique, habitués à reconnaître la suprématie des blancs, même après l'abolition de l'esclavage, ont un penchant très vif et très remarqué à copier en tout leurs maîtres ou leurs anciens maîtres.

non des tissus communs et à bon marché, comme les Anglais de nos jours, mais bien, comme les Vénitiens du moyen âge, des produits raffinés à l'adresse des gens riches de tous les pays, vêtements de pourpre, parfums, coupes d'or, figurines, armures de prix, ex-voto, bijoux charmants de grâce et de légèreté relative. Partout alors, en Sardaigne, en Étrurie, en Grèce, dans l'Archipel et en Asie Mineure, en Gaule même, on pouvait voir les hautes classes, une rare élite, coiffer des casques, porter des épées, des bracelets, des tuniques, etc., à peu près semblables d'une extrémité à l'autre de cette vaste région, pendant qu'au-dessous d'elles les populations plébéiennes continuaient à se différencier par leurs costumes et leurs armes caractéristiques. D'ailleurs, cette plèbe, si différente de ses chefs par les dehors, lui ressemblait exactement par les idées et les passions, par la nature des superstitions religieuses et des principes moraux.

C'est exactement le même spectacle qui eût frappé au XIV* ou XV® siècle de notre ère, un Arthur Young quelconque voyageant à travers la France et l'Europe. A cette époque les produits vénitiens, aussi uniformes qu'universellement répandus, inondaient et déjà assimilaient les palais, les châteaux, les beaux hôtels des grandes villes, tandis que les maisons et les masures, où néanmoins régnait la même religion et la même morale que dans les habitations nobles et somptueuses, restaient encore distinctes en leur originalité coutumière. — Or, peu à peu, et de haut en bas, l'assimilation a marché, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes, jusqu'à ce qu'enfin une grandiose industrie d'exportation, à l'usage, non d'une élite seulement, mais de la masse entière d'un vaste peuple, soit devenue possible, au grand profit de l'Angleterre aujourd'hui, de l'Amérique demain ^

(1) Prévenons une objection. On peut nous opposer qu'en imitant les modes étrangères en fait de vêtements, d'armes et de meubles, l'aristocratie méditerranéenne au temps des Phéniciens, l'aristocratie européenne au temps du commerce de Venise, allait ah exterioribus ad inleriora • mais ce serait une erreur. Elle subissait le prestige d'une nation domi-

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Les apologistes de l'aristocratie ont donc passé, je crois, à côté de sa meilleure justification. Le principal rôle d'une noblesse, sa marque^ififiip^^iyp^^j^^^ son caractère initiateur sinon inventif. L'invention peut partir des plus bas rangs du peuple ; mais, pour la répandre, il faut une cime sociale en haut relief, sorte de château d'eau social d'où la cascade continue de l'imitation doit descendre. De tout temps et en tout pays le corps aristocratique a été ouvert aux nouveautés étrangères et prompt à les importer *, de même qu'un état-major est la partie d'une armée la mieux informée des innovations militaires essayées au dehors, la plus apte à les adopter avec intelligence, et rend par là autant de services que par la discipline dont il est l'âme. Aussi longtemps qui dure la vitalité d'une noblesse, elle se reconnaît à ce signe ; etguand, àl'mverse, elle se replie sur les traditions, s;V rattache^ alou s emênt7 les défend contre les entraînements g un peu^Iéja^isinitie__^âr pue any rhangpmpntsj si utiTe"^n*ETTepuisse être encore dans ce rôle modérateur, complé^ntaire du premiêrfmi peut dire que sa grande œuvre est faite et son déclin avancé ^.

nante, TÉgypte ou l'Assyrie, l'Italie ou Constantinople, dont la littérature avant les arts, avait pénétré d'abord en elle, et dont la gloire l'avait subjuguée : la fonction sociale des aristocraties f^ist. H M n^t.ier les populations à radmiratijSTrTlf'à>4^n'vrëae l'étranger, et de fraver ainsi la. volTy à l'imitation-moûe, substituée a nmitaiion-couiume .

(1) Encore un exemple : c'est par l'aristocratie romaine, au temps des Scipions, que les idées grecques, la langue et la civilisation grecque ont pénétré à Rome.

(2) Il arrive parfois, souvent même, que les conquérants prennent exemple sur les vaincus, empruntent leurs usages, leurs lois, leur langue. Les Francs en Gaule se sont latinisés, ont parlé le romain... Il en a été de même des Normands en Angleterre, des Warègues en Russie, etc.. Mais c'est que, dans ce cas, le conquérant sentait la supériorité sociale du vaincu. Et plus cette supériorité était réelle et sentie, plus le vaincu était fidèlement reflété par le vainqueur. L' Anglo-Saxon n'étant que faiblement supérieur au Normand de Guillaume, il y a eu fusion des deux civilisations, et notamment des deux langues, en une civilisation, en une langue nouvelle, plutôt que triomphe de l'élément saxon. — On sait, en outre, que la noblesse gallo-romaine avait été conservée malgré l'invasion, et continuait à donner le ton.

II. — A cet égard, malgré les apparences contraires, la hiérarchie ecclésiastique ressemble à la hiérarchie civile. Sans la forte constitution aristocratique du clergé chrétien, il est certain que jamais, à travers le morcellement du monde féodal, la propagation des mêmes dogmes d'abord, des mêmes rites ensuite, n'aurait pu couvrir l'immense espace que Ton sait, et produire cette grande unité, spirituelle à la fois et rituelle, appelée la chrétienté. C'est faute d'une organisation pyramidale du même genre que le protestantisme, apparu pourtant à une époque de grands États centralisés et non plus morcelés, tout autrement favorable par conséquent à la diffusion d'une doctrine et d'un culte uniformes, s'est fractionné en sectes sans fin. Or, tant que la cour pontiûcale et le corps épiscopal du clergé catholique ont été une noblesse vivace, leur caractère propre a été de monopoliser les initiatives religieuses ; et leur propension initiatrice est attestée par les complications singulières du dogme et du culte, qui, à chaque concile, à chaque synode, s'enrichissaient en se répandant. Par ces réunions fréquentes, et fréquemment réformatrices, les évêques, les abbés, se tena^ient au courant des modes nouvelles en théologie, en casuistique, en liturgie, et les faisaient pénétrer au-dessous d'eux*. Leur goût d'innovation allait même plus loin, et ne se limitait pas aux bornes du domaine religieux. Le haut clergé s'était dépravé sur la fin du moyen âge, par la même raison que, plus tard, la noblesse française s'est amollie : c'est qu'il était à cette époque la classe supérieure et dirigeante entre toutes, la première touchée par l'aube civilisatrice qui se levait. Supposez que les faîtes ecclésiastiques de l'Europe d'alors se soient refusés à subir l'influence des nouvelles inventions, des nouvelles découvertes, et, par suite, des nouvelles mœurs, à coup sûr, l'avènement de la civilisation moderne eût été

(I) Dans l'Inde, d'après Barth, ce sont des brahmanes qu'on trouve à la U-te de toutes les innovations religieuses, d'où découlent dans ce pays tous les changements quelconques.

TARDK. — Imitation. 16

retardé de quelques siècles, sinon ajourné indéfiniment. En un temps d'aristocratie théocratique, si la chaumière se modèle sur le château, le château se modèle sur l'église ou le temple quelconque du dieu , d'abord par son style d'architecture, puis par les diverses formes du luxe et de l'art qui s'y déploient avant de rayonner dans le monde inférieur. Au moyen âge l'orfèvrerie et l'ébénisterie employées à l'ornementation des cathédrales servent de règle à l'orfèvrerie et à l'ébénisterie profanes, qui remplissent de bijoux et de meubles en style ogival les demeures féodales. La sculpture, la peinture, la poésie, la musique, se sont sécularisées par la même voie. De même que les cours monarchiques ont créé, sous forme de flatterie, de politesse unilatérale et très circonscrite, l'habitude, généralisée ensuite et mutualisée, d'être aimable et poli envers tous ; de même que l'exemple du commandement d'un chef, ou des privilèges quelconques d'une élite, n'a eu qu'à se répandre pour donner naissance au droit, commandement de chacun sur tous et de tous sur chacun, privilège général; ainsi, à l'origine de toute littérature, nous trouvons un livre saint, le Livre par excellence dont tous les livres mondains écrits plus tard ne sont qu'un reflet échappé des sanctuaires, — à l'origine de toute écriture même, une écriture hiératique, — à l'origine de toute musique, un plain-chant, une mélopée religieuse, — à l'origine de toute statuaire, une idole, — à l'origine de toute peinture, une fresque de temple ou de tombeau, ou une enluminure monacale de livre sacré... Les temples, donc, avant les palais, peuvent être considérés comme des foyers séculaires, et longtemps nécessaires, de l'irradiation civilisatrice au sens extérieur et superficiel du mot aussi bien qu'au sens intérieur et profond en fait d'arts et d'élégances aussi bien qu'en fait de convictions et de maximes '.

(1) L'abbé Petitot, l'instructif voyageur, observe que, chez les Esquimaux, les hommes, mais non les femmes, font leur prière le matin et le soir. Chez nous, c'est le plus souvent le contraire. A ce propos, la Revue scien-

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III. — C'est aux époques où décline le gouvernement sacerdotal, où les enseignements du prêtre sont de moins en moins la source des croyances, que les exemples luxueux et artistiques du prêtre sont de plus en plus suivis et qu'on ne craint pas de profaner les côtés décoratifs du culte en les mondanisant. De même, c'est au temps où s'affaiblit le gouvernement aristocratique, où l'on obéit moins aux privilégjâs^qu'on ose les copier extérieurement. Nous savons que c'est conforme à la marche aôinterioribus ad exteriora; vcïdi\?> cela s'explique aussi en partie par l'application d'une autre loi très générale qui doit être combinée avec cellede l'imitation du supérieur:. Si cette dernière loi agissait seule, ce serait le plus supérieur qui serait le plus imité; mais,£rL réalité, le plus imité estlej2lus supérieur parmi les plus proches. En effet, c'est en raison inverse de la distance du modèle et non pas seulement en raison directe de sa supériorité, que l'influence de son exemple est efficace. Distance est entendue ici au sens sociologique du mot. Si éloigné géométriquement que soit un étranger, il est rapproché en ce sens, si les relations avec lui sont multiples et journalières et si l'on a toutes facilités de satisfaire le désir de l'imiter. Cette loi de l'imitation du plus prochain, du moins distant, explique le caractère successif et graduel de la propagation d'un exemple parti du haut d'une société. Comme corollaire, on peut en induire, quand on voit une classe inférieure se mettre à imiter pour la première fois une classe très supérieure, que la distance des deux a diminué'.

tifique (21 noTembre 1888) fait remarquer avec raison que, « chez tous les peuples primitifs, la religion, comme la chasse et la guerre, est l'apanage des hommes -. D'où l'on est en droit d'induire que, si la religion «urvit plus tard dans le cœur et les habitudes des femmes, c'est parce qu'elles l'ont reçue primitivement à l'exemple de leurs seigneurs et maîtres. Encore une confirmation de notre loi.

(1) « Comment se fait-il, se demande M. Melchior de Vogiié, que les nègre» fétichistes (traques par les chasseurs d'hommes, par les négriers musulmans;, adoiJtent avec tant de facilité la croyance de leurs persécuteurs (rislamisme) ? - — Imitation du supérieur. Mais encore faut-il que

IV. — On appelle démocratique la période qui s'ouvre à partir du moment où, par des causes diverses, la distance entre toutes les classes s'est amoindrie au point de devenir compatible avec l'imitation extérieure même des plus élevées par les plus infimes. Dans toute démocratie, donc, où la fièvre de l'assimilation interne ou externe est intense, comme dans la nôtre, nous pouvons être certains qu'il existe une hiérarchie sociale subsistante ou surgissante, des supériorités reconnues, héréditaires ou sélectives. Chez nous il n'est pas difficile d'apercevoir par qui la noblesse ancienne, après avoir perdu même en grande partie le sceptre des élégances, a été remplacée. D'abord, la hiérarchie administrative a été se compliquant, se développant en élevalion par le nombre de ses degrés, et en étendue par le nombre des fonctionnaires; la hiérarchie militaire, de même, en vertu des causes qui contraignent les États européens modernes à l'armement universel. Puis, les prélats et les princes du sang, les moines et les gentilshommes, les monastères et les châteaux, n'ont été abattus qu'au plus grand profit des publicistes ^ et des financiers, des artistes et des politiques, des théâtres, des banques, des ministères, des grandrmâgâsînsTttês gran'dës' casernes et autresjuonuments grou p é s^ans" Têncë 1 ntê""'d' une même capitale. Toutes les célébrités se donnent là rendez- vous; ~èr^u'est-ce que les diverses espèces de notoriété et de gloire, avec tous leurs degrés inégaux, connues dans une société, si ce n'est une hiérarchie de places brillantes occupées ou disponibles, dont le public seul dispose ou croit disposer librement?

Or, loin de se simplifier et de s'abaisser, cette aristocratie de

le supérieur soit le voisin, que la supériorité ne soit pas trop grande pour décourager l'imitation. Voilà pourquoi le christianisme fait peu de progrès chez les nègres pendant que l'islamisme fait chez eux des conquêtes presque aussi rapides que celles de Mahomet.

(l) Tocqueville {Démocratie en Amérique) montre magistralement que « l'empire des journaux doit croître à mesure que les hommes s'égalisent. »

situations enorgueillissantes, cette estrade de sièges ou de trônes lumineux, ne cesse de devenir plus grandiose par l'effet même des transformations démocratiques, qui abaissent les frontières des nations et des classes et font élire les renommées par le suffrage de plus en plus universel, de plus en plus international. A mesure que s'accroît le nombre des spectateurs au parterre, en train d'applaudir ou de siffler, la quantité de gloire à répartir entre les acteurs augmente d'autant, et l'intervalle s'accroît, par suite, entre l'homme le plus obscur de la salle et le comédien le plus acclamé sur la scène. L'apothéose de Victor Hugo, qui eût été impossible il y a trente ans, a révélé l'existence d'une haute montagne de gloire littéraire qui s'est récemment soulevée, comme les Pyrénées un jour, au milieu d'une vaste plaine, bien plate et bien unie, et qui s'offre désormais à l'ambition des poètes futurs, avec son cortège de pics moins hauts, échelonnés à ses pieds. Toutes les montagnes de ce genre poussent invisiblement à travers le pavé des grandes villes, où elles se pressentcomme les toits des maisons. L'accroissement prodigieux, l'hypertrophie des grandes villes, et avant tout de la capitale, dont les privilèges abusifs se multiplient et s'enracinent pendant que les dernières traces des privilèges d'autrefois sont jalousement effacées : voilà le genre d'inégalité que s'attachent à creuser les temps nouveaux et qui leur est indispensable, en effet, pour entretenir, pour déployer le large courant de leur production et de leur consommation industrielle, c'est-à-dire de l'imitation sur une immense échelle. Le cours d'un Gange pareil exigeait un tel Himalaya. L'Himalaya de la France, c'est Paris. Paris trône royalement, orientalement, sur la province, plus que n'a jamais trôné assurément la cour sur la ville. Chaque jour, par le télégraphe ou le train, il envoie à la France entière ses idées, ses volontés, ses conversations, ses révolutions toutes faites, ses vêtements, ses ameublements tout faits. La fascination suggestive, impéralive qu'il ex^r-- -n^tantanément sur un vaste territoire est si

profonde, si complète et si continue, que presque personne n'en est plus frappé. Cette magnétisation est devenue chronique. Gela s'appelle égalité et liberté. L'ouvrier des villes a beau se croire égalitaire et travailler à détruire la bourgeoisie tout en devenant bourgeois, il n'en est pas moins lui aussi une aristocratie, très admirée, très enviée du paysan. Le paysan est à l'ouvrier ce que l'ouvrier est à son patron. De là l'émigration des campagnes.

Les communes jurées du moyen âge avaient beau naître d'un esprit d'hostilité contre le seigneur du lieu et la féodalité en général, il n'en est pas moins vrai, comme nous l'apprend M. Luchaire, qu'elles avaient pour effet et pour but d'élever la ville où elles se constituaient au rang de seigneurie collective, vassale ou suzeraine d'autres seigneuries, tributaire ou créancière de redevances féodales, ayant, dans la hiérarchie féodale, son échelon particulier. Les sceaux des communes représentent le plus souvent des emblèmes militaires : un fantassin, un chevalier armé et galopant, comme les sceaux des seigneurs. — Le même auteur, dans son profond ouvrage historique à ce sujet, a prouvé que le mouvement émancipateur des communes au xif siècle, ne s'était pas arrêté aux villes, mais que, à l'exemple de celles-ci, les simples villages, dans leur banlieue ou au delà, s'étaient affranchis de la même manière, en se fédérant. Les historiens jusqu'ici n'avaient pas pris garde à cela ; c'est cependant un fait incontestable qu'il y a eu, au moyen âge, des communes urbaines d'abord, et des communes rurales ensuite. Le même ordre s'observe, chose remarquable, même lorsqu'il s'agit d'innovations d'une nature agricole. Par exemple, «c'est dans la ville, dit Roscher, que le système moderne de la rente foncière, du fermage substitué au cens seigneurial, s'est fait jour le plus tôt, comme on le voit par la charte de Gand de 1259 dans le Warnkœnig». — Ajoutons que l'émancipation communale n'a pas eu pour cause, comme le croyait Augustin Thierry, une insurrection populaire, un soulèvement spontané d'hum-

bles corporations d'artisans, mais bien, comme l'ont montré de nouvelles recherches historiques ^ une conjuration, d'abord très étroite, de riches marchands qui, déjà associés en guildes ou en confréries religieuses, et formant l'aristocratie de la cité, « se transformèrent en véritables ligues, groupèrent derrière elles le reste des habitants, en sorte que la commune sortit, en général, d'une ligue de tous les habitants groupés sous la foi du serment par l'aristocratie bourgeoise ».

Une capitale, une grande ville aujourd'hui, est pour ainsi dire un premier choix de la population, écrémée par elle. Tandis que, dans l'ensemble de la nation, l'importance numérique des deux sexes se balance à très peu près, le nombre des hommes dans les grands centres l'emporte notablement sur celui des femmes ; en outre, la proportion des adultes y est très supérieure à celle que l'on constate dans le reste du pays ; enfin, et surtout, les villes attirent de tous les points du pays les têtes les plus actives, les organisations les plus nerveuses, les plus propres à utiliser les inventions modernes. C'est ainsi qu'elles forment l'aristocratie moderne, la corporation d'élite, non héréditaire mais librement recrutée, ce qui ne l'empêche nullement d'être aussi dédaigneuse à l'égard de la population inférieure et rurale que pouvaient l'être les nobles d'ancien régime à l'égard des roturiers^. Non moins

(1) Voir Histoire générale de Lavisse et Rambaud, t. II, p. 431 et suivantes.

(2) A première vue, la loi de l'imitation de haut en bas paraît inapplicable à la propagation du christianisme, qui s'est répandu d'abord dans les basses classes. Il est vrai que ses progrès ont été bien peu rapides jusqu'au jour où il a gagne les classes supérieures et la cour même des Césars. Mais il faut surtout observer que le christianisme a commencé à se répandre dans les ville-», dans les grandes villes d'abord, et ne s'est que tardivement propagé dans les campagnes où ont subsisté les derniers paysans (pagani). Fustel de Coulanges {Monarchie franque, p. 517) remarque cette propagation urbaine de la foi chrétienne. Par les capitales s'est répandu 1^ christianisme alors, comme le socialisme de nos jours. - Ce mal contagieux, écrit Pline à Trajan, s'est propagé non seulement dans les cités, mais encore dans les bourgs et les villages. »

égoïste, non moins dévorante, non moins ruineuse que l'ancienne, est cette aristocratie nouvelle; et, comme l'ancienne, elle périrait rapidement par les vices qui la rongent, par la tuberculose, par la syphilis, ses maladies caractéristiques, par le paupérisme, son fléau, par l'alcoolisme, par toutes les causes qui rendent sa mortalité exceptionnellement élevée malgré le choix exceptionnel de son personnel, si, comme toutes les noblesses, elle ne se renouvelait très vite par l'afflux d'éléments nouveaux.

Les capitales aujourd'hui ne servent pas seulement à l'écrasement et à l'uniformisation de toutes les parties de la nation au-dessous d'elles, elles servent encore à l'assimilation des divers peuples entre eux; et, à ce point de vue encore, elles jouent le rôle des anciennes cours. Sous les Plantagenets, le luxe anglais et le luxe français, malgré la rareté des voyages et des relations, présentaient une grande similitude, que l'influence des cours anglaise et française, en communication perpétuelle l'une avec l'autre, explique seule. Les cours ont donc été des foyers qui s'entre-éclairaient, qui s'entre-coloraient par l'échange constant de leurs rayons, à travers les frontières, et donnaient les premières aux peuples l'exemple d'une certaine uniformité. Telles sont à présent les capitales, filles des cours. En elles se concentrent toutes les initiatives destinées au succès; vers elles convergent tous les regards, et, comme elles sont en rapports incessants entre elles, il ne se peut qu'une grande uniformité universelle, compensée par une grande mobilité perpétuelle, ne soit pas le résultat de leur prépondérance prolongée. — Ajoutons que, dans leurs relations réciproques, la marche de l'imitation de haut en bas s'observe aussi. Il y a toujours une capitale sur laquelle tendent à se régler toutes les autres, profondément et superficiellement, comme jadis il y avait toujours une cour modèle en tout. C'est la capitale du peuple prépondérant ou qui l'était naguère encore, comme jadis c'était la cour du roi victorieux ou long-

temps habitué à la victoire malgré de récentes défaites '. Dans les pays démocratiques, ce ne sont pas les capitales seulement, mais les majorités qui ont du prestige, comme l'a remarqué Tocqueville : « A mesure, dit-il, que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c'est de plus en plus Topinion qui mène le monde. » — La masse, la majorité, étant devenue la vraie puissance politique, la supériorité reconnue par tous, on finit par subir son prestige par la même raison qu'on subissait celui d'un monarque ou d'une noblesse. Mais il y a aussi une autre raison que nous donne Tocqueville : « Dans les temps d'égalité, les hommes n'ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu'ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. » C'est logique et mathématique en apparence ; si les hommes sont des unités semblables, c'est le plus gros chiffre de ces unités qui doit avoir raison. Mais, au fond, c'est une illusion fondée sur l'oubli constant du rôle que joue l'imitation en ceci.

(1) Comme toutes les autres branches de l'art oratoire, la prédication, dans le passé, a eu ses modes, dont la variété servait de compensation à rimmutabilitc relative du dogme. Encore ici s'appliquent les lois de l'imitation. Quîind la scolastique est née, à la Sorbonne, les prédicateurs, parisiens d'abord, puis provinciaux et enfin ruraux, se sont mis à prêcher avec des arguments en forme, et il faut savoir la force ordinaire des courants d'imitation, pour concevoir que cette manière si sèche et si rebutante de prêcher ait pu s'établir. Plus tard, à la cour polie de Louis XIV, les prédicateurs, devenus mondains et courtisans eux-mêmes, ont adapté à leurs sermons d'Avent, de Carême, ou autres, le langage du monde ; et c'est peu à peu, de la cour à la ville, de la ville aux grandes puis aux petites villes, que cette réforme s'est répandue. Mais, au temps où La Bruyère écrivait, cet usage ne faisait que commencer à se répandre, comme on le voit par cette pensée : « L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes villes, et on l'a reléguée dans les bourgs et dans les villages pour l'instruction et pour le salut du laboureur et du vigneron. »

Quand une idée sort triomphante d'un scrutin, on serait infiniment moins porté à s'incliner devant elle si l'on songeait que les 999 millièmes des voix obtenues par elles sont des échos. Les historiens même les plus sérieux s'y méprennent toujours et sont enclins, comme la foule, à s'extasier devant l'unanimité de certains vœux populaires, soufflés au peuple par ses chefs, comme devant quelque chose de merveilleux. Il faut se méfier beaucoup des unanimités; rien ne dénote mieux l'intensité de l'entraînement imitatif.

Il n'est pas jusqu'au progrès dans l'égalité qui ne se soit opéré par imitation, et par imitation des classes supérieures. Avant que l'égalité politique et sociale de toutes les classes de la société fût possible ou seulement concevable, il fallait bien qu'elle se fût établie en petit dans l'une d'elles. Or, c'est en haut d'abord qu'on l'a vue s'opérer. De Louis XI à Louis XYI, avec une imperturbable continuité, se nivellent les divers étages de la noblesse, jadis séparés, au temps des grands vassaux et de la féodalité pure, par des distances si infranchissables; et, sous le prestige écrasant de la royauté, grâce aussi à la multiplicité relative des contacts entre les gentilshommes de tout rang, la fusion se faisait, même entre la noblesse d'épée et celle de robe. Or, chose frappante, pendant que s'accomplissait ce nivellement supérieur, les innombrables fractions de la bourgeoisie et du peuple continuaient à se tenir à distance les unes des autres, et même avec un renforcement peut-être de vanité distinctive, jusqu'à la veille de 89. Qu'on lise dans Tocqueville, par exemple, l'énumération des rangs superposés de la bourgeoisie grande, moyenne et petite, dans une ville d'ancien régime à cette date. Certainement la répugnance à s'allier entre les consuls et les petits marchands était plus forte au xviii'' siècle qu'au moyen âge. On peut donc avancer en toute sécurité ce paradoxe apparent que le véritable travail préparatoire de l'égalitarisme actuel a été exécuté dans le passé par la noblesse et non par la bourgeoisie. En cela, comme au point de vue

de la diffusion des idées philosophiques et de l'élan donné par le goût des modes exotiques à la grande industrie, la noblesse a été la mère inconsciente des temps nouveaux. Ces causes d'ailleurs s'enchaînent. Sans les cours, qui ont nivelé les rangs de la noblesse, le rayonnement littéraire et par suite philosophique des xwf et xvni^ siècles n'aurait pas éclaté, et l'imitation-mode, l'amour des innovations imitées de l'étranger, des cours étrangères, n'aurait point prévalu dans le sein de la caste dirigeante et prestigieuse sur l'imitation des aïeux. Donc, le foyer initial de tous ces foyers, c'est le roi*.

Ainsi, quelle que soit l'organisation delà société, théocratique, aristocratique, démocratique, la marche de l'imitation suit toujours la même loi : elle va, à distance égale, du

(1) La politicomanie, comme l'ivrognerie, a commence par être le privilège des classes supérieures. Au dernier siècle, cette fureur sévissait parmi les grands seigneurs, les grandes dames, les lettrés ; pendant que le peuple et même la petite bourgeoisie restaient relativement indifférents à ce genre d'émotion. De nos jours, les classes élevées, instruites, tendent à se désintéresser relativement des questions politiques, ou en parlent avec une modération excessive. Dans les conversations mondaines,» ces questions interviennent en passant, entre deux histoires d'actrices, comme on peut le voir par le peu de place qu'elles occupent dans les journaux qui reflètent le « monde ». Mais, à mesure que la passion de ces problèmes dangereux s'apaise en haut, elle descend, en se répandant, de couche en couche sociale, jusqu'au tuf rural. Le moment vient où politicomanie et alcoolisme combinés vont porter au comble la folie des masses. — Je ne veux, certes, pas assimiler la foi et les pratiques religieuses, voire même superstitieuses, aux deux aberrations ci-dessus. Mais il me sera permis d'indiquer, comme une des explications de la religiosité des masses populaires, que le culte, dans la très haute antiquité, a commencé par être un luxe réservé à une élite patricienne, avant de devenir un besoin général vulgarisé parmi les plébéiens.

Ce n'est pas seulement, par bonheur, la passion de la politique qui s'est propagée de la sorte, c'est aussi, et en même temps, l'amour de hi patrie. Le sentiment du patriotisme est né d'abord dans les rangs de la noblesse, d'où il est descendu ensuite, et peu à peu, par imitation, dans les rangs de la bourgeoisie et du peuple. On peut en croire sur ce point Perrens, l'historien démocrate. Le - sentiment du patriotisme », dit-il, ne s'est popularisé qu'après la guerre de Cent ans, mais il « était déjà ancien parmi les gentilshommes : dès le xii<^ siècle il avait paru dans les poèmes qui s'inspiraient d'eux. Douce France est, dès lors, une expression favorite de la poésie chevaleresque. Après le désastre de Poitiers, il éclata pour un moment chez les bourgeois et les petites gens. »

supérieur à l'inférieur, et, dans celui-ci, elle opère du dedans au dehors. Il y a pourtant une différence essentielle à noter. Quand les supériorités qui donnent le ton sont transmises par hérédité, ce qui a lieu pour la noblesse ancienne et pour les clergés de castes, ou sont communiquées par consécration (sorte d'hérédité fictive ou d'adoption), comme c'est le cas pour la noblesse acquise et pour le clergé bouddhique ou chrétien, elles sont inhérentes à la personne même, envisagée sous tous ses aspects. L'individu jugé supérieur est copié en tout, et il semble ne copier personne au-dessous de lui , ce qui est vrai, à peu de chose près. Le rapport de modèle à exemplaire est donc à peu près unilatéral. Mais quand, à cette aristocratie fondée sur le lien vital de filiation, réel ou fictif, s'est substituée une aristocratie toute sociale dans ses causes, recrutée par élection spontanée, le prestige s'attache à l'aspect spécial sous lequel l'homme mis en relief est aperçu. On l'imite sous ce rapport, abstraction faite de tous les autres. Il n'y a plus d'homme que l'on imite en tout; et celui que l'on imite le plus est lui-même imitateur à certains égards de quelques-uns de ses copistes. L'imitation, de la sorte, s'est donc mutualisée et spécialisée en se généralisant.

V. — Il ne suffit pourtant pas de dire que l'imitation se propage de haut en bas; il faut préciser, mieux que je ne l'ai encore fait, l'idée qu'il convient d'attacher à la supériorité en question. Dirons-nous que les classes politiquement ou économiquement supérieures sont celles qui donnent toujours le ton? Non. Aux époques, par exemple, où le pouvoir et, avec le pouv(^ir, la facilité plus grande d'acquérir des richesses, appartiennent aux délégués du peuple, ceux-ci sont désirés supérieurs plutôt que jugés supérieurs par ceux qui les choisissent et les élèvent. Or, c'est à la supériorité crue et non voulue que s'attache le privilège de se faire

refléter de toutes manières. Vouloir, en effet, qu'un homme monte, c'est reconnaître qu'il n'est pas haut, et cela seul souvent l'empêche d'avoir du prestige. Voilà pourquoi tant d'élus sont si peu prestigieux aux yeux de leurs électeurs. Mais, dans ce cas, les classes ou les personnes qui ont vraiment du prestige sont les classes qui ont eu à une époque encore récente le pouvoir et la richesse si elles en sont actuellement dépouillées, ou les personnes qui, par leurs talents éminents, appropriés aux circonstances, sont en voie d'arriver aux honneurs et à la fortune. D'autre part, quand un homme est depuis longtemps puissant ou riche, la considération lui vient inévitablement avec la conviction, formée à la longue, qu'il est digne de ces avantages. Ainsi, malgré tout, il est bien certain que les deux idées de pouvoir et de richesse sont liées à celle de supériorité sociale.

Mais elles lui sont liées comme l'effet à la cause. Il s'agit de remonter à celle-ci ; il s'agit de savoir quelles sont les qualités qui, conduisant ou ayant conduit un homme, un groupe d'hommes, à la puissance et à l'opulence, le signalent à l'admiration, à l'envie, à l'imitation ambiantes. Dans- les temps primitifs, c'est la vigueur jointe à l'adresse corporelle, la bravoure physique; plus tard, l'habileté à la guerre, l'éloquence à l'assemblée ; plus tard encore, l'imagination artistique, l'ingéniosité industrielle, le génie scientifique. En somme, la supériorité qu'on cherche à imiter, c'est celle que l'on comprend * ; et celle que l'on comprend, c'est celle

(I) On a remarqué que toutes les provinces romaines à l'ouest de l'Adriatique ont été plus ou moins facilement romanisées, adoptant les lois, la langue, les mœurs de Rome (Italie, Sicile, Espagne, Gaule, Ger manie, etc.), tandis qu a l'est la civilisation et la langue grecques se sont maintenues et même propagées après la conquête de la Grèce. C'est que la supériorité des conquérants était reconnue parles vaincus occidentaux, Celtes, Ibères, Germains, mais que, en dépit de sa défaite, la nationalité hellénique se refusa à s'avf)uer inférieure aux barbares du Tibre, et garda au contraire l'orgueilleux sentiment de sa prééminence intellectuelle. Par la même raison, les Gallo-Romains, vaincus plus tard, résistèrent à l'assimilation germaine. — Un fait tout à fait analogue se produit toutes les fois qu'une plèbe parvenue au pouvoir se met' â, liultei*

que l'on croit ou que l'on voit propre à procurer les biens qu'on apprécie, parce qu'ils répondent à des besoins qu'on éprouve et qui, par parenthèses, ont pour source la vie organique, il est vrai, mais pour canal et pour moule social l'exemple d'autrui. Ces biens sont tantôt de vastes domaines, de grands troupeaux, des leudes ou des vassaux nombreux rassemblés autour d'une immense table, tantôt des capitaux et une clientèle d'électeurs dévoués ; sans oublier les espérances célestes et le crédit supposé auprès des grands personnages d'outre-tombe, etc.

Si l'on demande : quelle est la série des supériorités sociales au cours de la civilisation ? je répondrai : elle est réglée par la série des biens sociaux, de formes si multiples et si changeantes, qui sont poursuivies successivement par la majorité des hommes d'une époque ou d'un pays donnés. Or, cette dernière série elle-même, qu'est-ce qui la pousse et la dirige ? C'est la suite des inventions et des découvertes qui se présentent l'une après l'autre à l'esprit humain, s'entravant ici, s'entr'aidant là, et dont Tordre d'apparition, dans une certaine mesure, indiquée par la logique sociale, est fatal, irréversible. La découverte des avantages attachés au séjour des grottes et l'invention des armes en silex, des arcs et des flèches, des aiguilles en os, du feu produit par le frottement du bois, etc., ont fait luire aux premiers troglodytes leur idéal de bonheur ; une chasse heureuse, des vêtements de fourrure, du gibier (humain parfois!), mangé au fond d'une grotte enfumée. Plus tard, la découverte de certaines notions d'histoire naturelle, et l'invention capitale de

les manières et les moeurs de raristocratie déchue à laquelle on reconlïaîl touiours le sceptre des clcg^ances. Le presii^^e dëTlome. de Cons'tantmôpie, aussi^BTîili que d'Allicnes, â grandi par leurs défaites mêmes. "Orrtir^uiL, Toute Imstoire romame s'explique, a l'extérieur, par la Toi de rimitation de haut en bas. A l'intérieur, elle s'explique de la même manière. La plèbe romaine ne s'est élevée qu'en copiant les mœurs, puis les attributions des patriciens, et leurs privilèges, à commencer par le mariage légal.

LES INFLUEiNCES EXTRA-LOGIQUES 255

la domestication des animaux, destinée à des développements immenses, a fait changer l'idéal, et l'on n'a plus rêvé que grands troupeaux sous la surveillance d'un patriarche. Puis la découverte des premiers éléments d'astronomie, et l'invention de la domestication des plantes, c'està-dire de l'agriculture, la découverte des métaux et l'invention de l'architecture, ont rendu possible le rêve des grands domaines peuplés d'esclaves et dominés par un palais, copié ensuite en maisons. Enfin, la découverte des sciences, depuis la physique naissante des Grecs et la chimie balbutiante des Égyptiens jusqu'à nos traités savants, et l'invention des arts et des industries, depuis l'hymne jusqu'au drame ou depuis la pierre à broyer le grain jusqu'aux moulins à vapeur, ont permis de concevoir graduellement la félicité de nos millionnaires, leur sécurité toute en billets de banque ou en rentes d'État dans un hôtel de Londres ou de Paris. Voilà pour la richesse; quant au pouvoir, les mêmes considérations s'appliquent à la succession de ses formes historiques.

Puisqu'il en est ainsi, la réponse définitive à la question posée se formule d'elle-même : les qualités qui, à chaque époque et en chaque pays, rendent un homme supérieur, sont celles qui le rendent plus propre à bien comprendre le groupe de découvertes et à exploiter le groupe d'inventions déjà apparues. — Quelquefois, assez souvent même, ce sont des conditions accidentelles ou extérieures plutôt que des qualités personnelles qui permettent à un individu d'exploiter plus avantageusement les inventions régnantes ou de les monopoliser pour un temps ; et, en général, ces deux causes se combinent. La tribu ou la cité, barbare d'ailleurs et de race inférieure, où éclôt par hasard une idée civilisatrice, un meilleur procédé industriel, une arme plus puissante, en gardera longtemps le monopole. C'est peut-être à une chance pareille que les Touraniens ont dû pendant toute la haute antiquité l'avantage d'exercer presque seuls

la métallurgie. La prospérité phénicienne s'explique en partie par la rencontre sur leur rivage du petit animal qui produit la pourpre; de là une grande industrie d'exportation maritime qui venait fort à propos encourager les dispositions naturelles de ces peuples sémitiques à la navigation. Le premier peuple qui a domestiqué l'éléphant ou le cheval n'a pu manquer d'en tirer un immense profit à la guerre. D'autres fois, le seul fait d'être fils d'un père qui présentait les qualités naturelles exigées par la civilisation de son temps, est une condition avantageuse qui tient lieu de ces qualités; l'idée de noblesse héréditaire vient de là*. Enfin, quand un lieu déterminé a eu longtemps le privilège d'attirer les individus les mieux doués relativement aux fins d'une époque, une présomption de supériorité s'attache, comme il a été dit plus haut, au séjour de ce lieu, qui est effectivement une circonstance des plus favorables à l'heureux emploi des ressources fournies par la civilisation du moment. De nos jours, où la science et l'industrie sont les grands corps de découvertes et d'inventions qu'il s'agit de s'approprier pour s'enrichir, il est avantageux d'habiter les grandes villes où les savants, les ingénieurs, les capitaux se concentrent ; si bien qu'il suffit souvent à une femme débarquée dans une ville de province, d'être parisienne, pour y donner aussitôt le ton. Pendant la période féodale, où l'art de la guerre, qui était la source de toute la richesse territoriale d'alors, était le privilège habituel des châtelains, l'habitant des châteaux, fût-il page ou domestique du seigneur, était présumé bien supérieur au citadin ; non en Italie pourtant, où les cités avaient su organiser des milices prépondérantes,

(1) Ajoutons que l'idée de noblesse s'est formée à une époque où, les engins et les procédés militaires étant très simples, les qualités physiques ou morales nécessaires pour leur exploitation se développaient sans peine par une éducation appropriée, et se transmettaient aisément avec Je sang — beaucoup plus aisément que les caractères raffinés des cerveaux modernes. Le fils du guerrier puissant était donc à bon droit le plus souvent réputé valeureux lui-même.

qui assujettissaient les châteaux environnants. Quand une cour se fut formée autour des rois, on vit, par des raisons analogues, un courtisan de Versailles éclipser totalement un notable de Paris, la faveur royale étant devenue le bien suprême qu'il s'agissait d'acquérir.

On voit donc que, partout et toujours, la supériorité sociale consiste soit en circonstances extérieures, soit en caractères internes qui permettent d'exploiter avantageusement les découvertes et les inventions connues. Laissons maintenant de côté la première de ces deux sources de la supériorité, les circonstances externes, et ne nous occupons que de la seconde. Ce sont toujours, dans ce cas, des qualités corporelles sans nul doute, des qualités organiques et individuelles, qui rendent un homme ou un groupe d'hommes supérieur ; mais cela n'empêche nullement que leur supériorité ne soit toute sociale puisqu'elle consiste dans leur aptitude éminente à servir les fins d'idées sociales. Dès le début même de l'humanité, quand la force physique est réputée régner, le sauvage triomphant n'est pas le plus vigoureux, mais le plus agile, le plus habile à manier l'arc, la fronde ou le bâton, à tailler le silex. De nos jours, un individu a beau être bien musclé, bien pondéré organiquement, s'il ne présente pas cette hypertrophie cérébrale qui, anomalie jadis et condition d'insuccès, est requise normalement par les exigences de notre civilisation, il est condamné à la défaite. Dans l'intervalle de ces deux termes extrêmes, il n'est peut-être pas une particularité de race ou de tempérament, un trait morbide même ou monstrueux, qui n'ait eu son jour de gloire et d'épanouissement. Ramsès, le grand conquérant, exhumé récemment, ne nous a-t-il pas étonnés par son type bestial, quoique royal et autoritaire? Combien de nos criminels-nés qui auraient été des héros en d'autres temps? combien d'aliénés qui auraient eu des statues et des autels !

Mais, à travers cette ondoyante multiformité qu'explique

TARDE. — Imitation. 17

258 LES LOIS DE L'LMirATlON

le caractère en partie fortuit des inventions et des découvertes, il est aisé de remarquer, dans l'ensemble, le déclin graduel des aptitudes plutôt musculaires que nerveuses, et le progrès concomitant des aptitudes plutôt nerveuses que musculaires. Le campagnard est plus musclé, le citadin est plus nerveux ; la même différence sépare le barbare du civilisé. Pourquoi cela ? Parce que, d'une part, parmi les inventions et les découvertes qui se produisent, çà et là, à chaque instant, la logique sociale en élimine moins de contradictoires qu'elle n'en accumule de conciliables ; d'où, à la longue, un excès croissant de complication qui nécessite une capacité cérébrale plus développée et une organisation cérébrale plus parfaite ; parce que, d'autre part, l'accumulation des inventions relatives aux machines met au service de l'homme des forces animales, chimiques ou physiques, toujours plus considérables, et le dispense chaque jour davantage d'y ajouter le travail de ses muscles*.

On le voit, la diversité des races humaines, ou, dans chaque race, la diversité des organisations individuelles, est comme un clavier sur lequel joue librement le génie inventif, sous la haute direction de la logique sociale. De là un corollaire important à l'usage des historiens. Veut^on savoir Jacause

^e la prospérité d'un peuple ou de sa décadence? Il fauTla" demander à tel ou tel détail de son organisme qui le rendait

^^^particulièrement propre à utiliser les connaissances de son temps, ou à l'apparition de telle ou telle connaissance~nÔïï^

' velle qu'il n érait pas phyçtignement propre à utiliser comme les anciennes. Les éléments d'une civilisation étant donnés,

(1) Il suit de là que, partout, à un moment historique donné, les classes supérieures sont des races plus croisées, plus complexes, plus artificielles que les classes inférieures. En Egypte, le fellah est resté semblable aux anciens Egyptiens, tandis que ses maîtres ont perdu le type ancien. — Plus une classe est élevée, plus s'élargit pour elle le champ territorial des mariages ; la noblesse française d'ancien régime se mariait d'autant plus loin de son lieu d'origine qu'elle était plus haute. Au sommet se trouvait la famille royale qui avait toute l'Europe pour domaine matrimonial. .

veut-on décrire à coup sûr, au moins cérébralement, la race où elle a brillé, on le peut en se guidant d'après le même principe. C'est ainsi, instinctivement, qu'on a pu esquisser la psychologie de l'Étrusque, ou du Babylonien primitif. Un peuple qui, à l'époque pastorale, très robuste d'ailleurs et merveilleusement doué pour la chasse, était rendu impropre, par son agilité même et ses dons plus brillants, au métier de pasteur, devait fatalement succomber, comme succombe de nos jours, dans une cité industrielle, un tempérament démodé de poète et d'artiste. En général, à chaque afflux nouveau d'inventions capitales qui refondent la civilisation, correspond Tavènement d'une race nouvelle, soit parce que la race déjà au pouvoir est née dépourvue des caractères requis pour le service des idées qui surgissent, soit parce que, longtemps façonnée par les idées anciennes, elle a pu avoir ces caractères, mais les a perdus. Toute civilisation établie finit par se faire une race à soi ; la nôtre, par exemple, est en train de se fabriquer l'Américain de demain.

Remarquons en finissant que les cimes sociales, les classes ou les nations que les autres classes ou les autres nations imitent le plus, sont celles dans l'intérieur desquelles on s'imite le plus réciproquement. Les grandes villes modernes se signalent par une intensité d'imitation interne qui se proportionne à la densité de leur population et à la multiplicité multiforme des rapports de leurs habitants. De là le caractère « épidémique et contagieux », comme le remanfue justement M. Bordier*, non seulement de toutes leurs maladies, mais de leurs modes, de leurs vices quelconques, de tous les phénomènes marquants qui s'y produisent. Les classes aristocratiques, jadis, étaient remarquables par un caractère analogue, et, à un degré éminent, les cours royales.

(1) Voir la Vie des Sociétés, p. Iij9.

i260 LES LOIS DE l'imitation

YI. — La loi que je viens de développer est assurément très simple; mais je crois que peut-être, en ne la perdant pas de vue, on parviendrait à résoudre certains points de l'histoire demeurés obscurs. Pour n'en citer qu'un, quoi de plus ténébreux que la formation du système féodal dans la la période mérovingienne et carolingienne ? Malgré Fustel de Goulanges, qui a jeté ici des traits de lumière en révélant les origines romaines de beaucoup d'institutions réputées germaines, il reste encore beaucoup de côtés de la question à éclairer, et je ne prétends pas, certes, dissiper ces ombres. Mais je me permets d'indiquer aux historiens éclaireurs de ces obscurités qu'ils n'ont peut-être pas tenu un compte suffisant, entre autres lacunes, des exemples donnés par le roi mérovingien et du rayonnement inévitable de ces exemples. La plupart n'ont pas pris la peine de remarquer que le lien féodal du seigneur avec ses vassaux, tel qu'il est constitué et généralisé aux ix^ et x*^ siècles, ressemble étrangement au rapport du roi avec ses antrustions, tel qu'il existait dans quelques palais royaux aux v^ et vi*^ siècles. Ou, s'ils ont remarqué ce fait, ils ne l'ont pas mis à son rang. L'antrustion est dévoué corps et âme à son roi, comme le vassal à son seigneur, en retour de la protection qui le couvre. Il est vrai que, au début, l'antrustionnat est viager, mais il ne tarde pas à devenir héréditaire, et, en outre, propriétaire. « De bonne heure, écrit M. Glasson, des concessions de terre avjaient été attachées à l'antrustionnat, et cette dignité se transmit de père en fils longtemps avant que le capitulaire de Kiersky eût reconnu l'hérédité des bénéfices et des offices. » Ainsi, les deux caractères principaux de la féodalité, à savoir la territorialité et l'hérédité, existent chez l'antrustion avant d'exister chez le bénéficiaire. Quoi de plus naturel que de voir dans celui-ci un copiste multiplié de celuilà*, et, par la même raison, de regarder les bénéficiaires du

(l) Il ne faut pas confondre cet essai de solution donné au problème de

bénéficiaire, les petits vassaux du grand vassal, comme une édition nouvelle imitative du même modèle? « La question est controversée, se demande cependant M. Glasson, de savoir si le roi seul avait des antrustions, ou si les grands seigneurs pouvaient également en posséder. A notre avis, on ne peut donner aucune raison décisive ni dans l'un ni dans l'autre sens. » Gomment admettre que les grands seigneurs aient résisté au désir d'avoir des gardes du corps pareils à ceux du monarque ? Qu'on se rappelle La Fontaine : « Tout petit prince a ses ambassadeurs... » — Autre caractère du lien féodal : le serment de foi et hommage. Lui-même ne serait-il pas la copie multipliée du serment de fidélité prêté au roi mérovingien par ses sujets? Rien d'analogue à ce dernier serment n'existait sous l'Empire romain. Il serait bien surprenant que cette singularité n'eût pas frappé les yeux, et que, plus tard, quand les suzerains ont exigé de leurs hommes un serment tout pareil, elle ne leur eût pas suggéré cette idée. — Enfin, est-ce que l'origine de la plupart des droits féodaux ne s'explique pas tout naturellement par certains impôts ou certaines redevances qui sont dues au monarque mérovingien? Par exemple, « l'usage, dit M. Glasson, de faire des libéralités au roi, dans certaines circonstances, notamment à l'occasion de fêtes, &q mariages^ existait déjà sous les Mérovingiens... Les premiers Carolingiens régularisèrent cet usage et firent de ces dons un impôt direct. » Or, plus tard, on voit « sous la féodalité les seigneurs exiger de semblables libéralités de leurs vassaux », précisément dans les mêmes circonstances de la vie. N'est-ce pas significatif? — Pourquoi n'aurait-on pas imité ces

la fcodalitc, avec une hypothèse qui a été émise sur Torigine de la noblesse. On s'est demandé « si la noblesse franque ne dérive pas (physiologiquement), des anstrustions ». M. Glasson le nie, et, ce semble, avec raison. Les nobles sont nés (au sens vital du mot) de fonctionnaires royaux dont les fonctions sont devenues héréditaires. Ce qui n'empêche pas que, en conquérant cette hérédité, ils ont dû songer aux anstrustions et que, ensuite, ils ont voulu avoir des anstrustions eux-mêmes.

exemples royaux, quand il est reconnu qu'on en imitait tant d'autres qui, notamment, contribuent à nous expliquer les caractères revêtus par le servage au moyen âge ? On s'est demandé comment le serf des temps mérovingiens, auquel son maître pouvait réclamer à peu près arbitrairement n'importe quel service, était devenu le serf du xi'^ siècle, astreint à des redevances fixes? On a répondu en faisant observer que cette fixité substituée à cet arbitraire a été innovée d'abord sur les domaines royaux et ecclésiastiques. « Ce que l'Église, les abbayes, le roi faisaient, dit le savant auteur déjà cité, les seigneurs l'imitèrent et le cens tendit partout à devenir invariable. »

Fustel de Goulanges est trop clairvoyant pour avoir tout à fait méconnu l'importance des antrustions. Dans ses Origines du système féodal, où il étudie minutieusement les sources romaines, gothiques, germaines de la féodalité, il consacre quelques pages, mais quelques pages seulement, à la truste du roi, parmi tant d'autres longs chapitres sur le précaire romain, le bénéfice, lejmtronage, etc. Il est fâcheux, à mon humble avis, qu'il ait mis la première de ces institutions au même rang que les autres, ou même bien au-dessous; et je crois qu'il se serait gardé de cette erreur s'il eût tenu compte du penchant universel des hommes à se copier entre eux, s'il eût considéré surtout le caractère particulièrement contagieux de l'exemple des rois à toutes les époques de l'histoire. En effet, on ne saurait voir dans le précaire romain, ou même dans le bénéfice et le patronage de toutes provenances, germanique, romaine ou gauloise, que des modes d'appropriation du sol ou d'assujettissement des personnes dépourvus de tout caractère militaire et, en général, de sanction religieuse par le serment. Ce sont là dès coutumes qui, sans nul doute, ont été les conditions, les racines mêmes du lien féodal, mais elles ne le constituent pas; elles sont trop banales, trop répandues chez les nations les plus diverses, pour suffire à expliquer une des formes de société

les plus originales qui aient paru sous le soleil. C'est seulement quand ces sources différentes se rencontrent en un confluent singulier à la cour du roi mérovingien, sous une couleur militaire et sacramentelle, que le germe féodal est vraiment éclos. L'éminent historien semble, en un passage remarquable, le reconnaître presque (p. 332). « Nous trouvons déjà ici, dit-il en résumant son trop court chapitre sur la truste royale, plusieurs traits qui resteront dans la féodalité : nous trouvons d'abord, comme chose essentielle, le serment et le contrat; et nous trouvons encore, comme forme caractéristique, le serment prêté dans la main du chef, Vépée au côté; nous trouvons enfin certains termes qui sont aussi caractéristiques, celui de fidèle, celui d'ami ou de pair, et surtout le terme germanique qui correspond au terme de homme. » C'est moi qui souligne. Vraiment, on ne conçoit point que notre auteur n'ait point paru ensuite attacher plus d'importance à des analogies si frappantes. On aura beau relire son livre, on n'y découvrira rien, entre les autres institutions analysées avec tant de soin par lui, qui rappelle d'aussi près, — il s'en faut de beaucoup, — la féodalité.

Un seul trait, je le répète, manque à ce tableau d'une similitude si parfaite : le titre d'antrustion est purement individuel, il ne se transmet pas par hérédité; c'est par un accord spontané de volontés qu'on devient antrustion du roi ; au contraire, le titre de vassal, au x® siècle, est héréditaire, et, bien que, à chaque génération, la nécessité d'une nouvelle investiture, par la prestation d'un nouveau serment de foi et hommage, soit reconnue, elle ne sert en réalité qu'à attester le caractère originairement contractuel et volontaire d'un lien devenu à la longue inné et transmis avec le sang. Mais cette différence s'explique par une autre loi de l'imitation dont nous allons maintenant parler, la loi de la mode s'enracinant en coutume, c'est-à-dire de la consolidation héréditaire de ce qui a commencé par

264 Liîs LOIS DE l'imitation

se répandre contagieusement de contemporain à contemporain.

Au demeurant, l'hypothèse historique qui précède n'est donnée ici qu'à titre de spécimen des services que pourrait rendre, en des mains plus habiles et plus savantes, l'application des idées générales développées ici.

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