‹ Les lois de L'imitation: étude sociologique (volume 3)Chapitre 13 sur 28 · AUTRES CONSIDÉRATIONS · texte numérisé non relu

AUTRES CONSIDÉRATIONS

Nous venons de voir que té-progrès social s'accomplit par une suite de substitutions et d' accumulations, Il im-

porte assurément de distinguer ces deux procédés, et Terreur des évolutionnistes est de les confondre ici comme partout. Le mot évolution peut-être est mal choisi. On peut dire pourtant qu'il y a évolution sociale quand une invention se répand tranquillement par imitation, ce qui est le fait élémentaire des sociétés ; et même quand une invention nouvelle, imitée à son tour, se greffe sur une précédente qu'elle perfectionne et favorise. Mais, dans ce dernier cas, pourquoi ne pas dire plutôt qu'il y sCiiisertio^j, ce qui serait plus précis? Une philosophie de l'Insertion universelle serait une heureuse rectification apportée à la théorie de l'universelle Evolution. — Enfin, quand une invention nouvelle, microbe invisible au début, plus tard maladie mortelle, apporte à une invention ancienne, à laquelle elle s'attache, un germe de destruction, comment peut-on dire que l'ancienne a évolué? Est-ce que l'Empire romain a évolué le jour où la doctrine du Christ lui a inoculé le virus de négations radicales opposées à ses principes fondamentaux? Non, il y a dans ce cas contr'évolution, révolution si l'on veut, nullement évolution. — Au fond, sans nul doute, il n'y a ici, comme précédemment, que des évolutions, élémentairement, puisqu'il n'y a que des imitations; mais, puisque ces évolutions, ces imitations, se combattent, c'est une grande erreur de considérer le tout, formé de ces éléments en conflit, comme une seule évolution. Je tenais à faire cette remarque en passant.

Autre remarque plus importante. Quel que soit le procédé employé pour supprimer le conflit des croyances ou des intérêts et pour établir leur accord, il arrive presque toujours (n'arrive-t-il pas toujours?) que l'harmonie ainsi produite a créé un antagonisme d'un genre nouveau. Aux contradictions, aux contrariétés de détail, on a substitué une contradiction, une contrariété de masse qui va chercher, elle aussi, à se résoudre, sauf à

engendrer des oppositions plus hautes, et ainsi de suite jusqu'à la solution finale. Au lieu île se disputer les uns aux autres le gibier, les têtes de bétail, les objets utiles, un million d'hommes s'organisent militairement et collaborent pour l'asservissement du peuple voisin. Eu cela leurs activités, leurs désirs de gain, trouvent leur point de ralliement. Et, de fait, avant le commerce et l'échange, le militarisme a dû être longtemps le seul dénoflment logique du problème posé par la concurrence des intérêts. Mais le militarisme engendre la guerre, la guerre de deux peuples substituée a des milliers de luttes privées. — De même, au lieu d'agir chacun de leur côté, de s'entraver cm de se combattre, une centaine d'hommes se mettent à travailler eu commun dans une usine : leurs actions cessent d'être contraires, mais une contrariété inattendue naît de là. à savoir la rivalité de cette usine avec telle ou telle autre qui fabrique les mêmes produits. Ce n'est pas tout. ^es ouvriers de chaque fabrique sont intéressés ensemble k sa prospérité, et/en tout cas, leurs désirs de production, grâce à la division du travail organisé) convergent vers le même but ; Vies soldats de chaque armée ont un intérêt commun, ta victoire^ Mais en même temps la

4utte entre ce qu'on appelle le Capital et ce qu'on appelle le Travail^ c'est-à-dire <tmtre l'ensemble des patrons et l'ensemble des ouvriers. il), et aussi bien la

Criyalité entre les divers grades de l'armée, entre les diverses classes de la nation, sont provoquées par cet accord imparfait Ce sont là des problèmes téléologiques

(i) Cela est tellement vrai que, dès le xvi° siècle (Voy. Louis Guîbert, Les am:wnm^ aaiiurtititms vu. Linmisin, etc.;', « en face des syndicats de patrons (dus curporiitious), on trouve des syndicats d'ouvriers organisés. » Les compagnonnages alors, à Paris, à Lyon et ailleurs, « fournissent aux imprimeurs, aux boulangers, aux ebapeliers, des ressources pour résister aux maîtres. »

soulevés par les progrès mêmes de l'organisation industrielle ou militaire, de même que le progrès des sciences pose des problèmes logiques, révèle des antinomies rationnelles, solubles ou insolubles, que l'ignorance antérieure dissimulait. — Le système féodal d'une part, d'autre part la hiérarchie ecclésiastique, avaient puissamment pacifié les passions et solidarisé les intérêts au Moyen âge. Mais le grand et sanglant conflit entre le sacerdoce et l'Empire, entre les Guelfes, partisans du pape, et les Gibelins, partisans de l'Empereur (duel logique au début, devenu plus tard duel téléologique, c'est-à-dire politique), est né du choc de ces deux harmonies non harmonisables entre elles sans la mise hors combat de l'un des deux adversaires. La question est de savoir si ces déplacements de contradictions et de contrariétés ont été avantageux, et si l'on peut espérer que l'harmonie des intérêts ou des esprits soit jamais complète, sans compensation de dissonance; si, en d'autres termes, une certaine somme de mensonge ou d'erreur, de duperie ou de sacrifice, ne sera pas toujours nécessaire pour maintenir la paix sociale.

Quand le déplacement des contradictions ou des contrariétés consiste à les centraliser, il y a assuréiïïènt avantage. Si cruelles que soient les guerres provoquées par l'organisation des armées permanentes, cela vaut mieux encore que les innombrables combats des petites milices féodales ou des familles primitives ; si profonds que soient les mystères révélés par le progrès des sciences, si grand que soit l'abîme creusé entre les écoles philosophiques par les questions nouvelles où elles se combattent par des arguments puisés au même arsenal scientifique, il n'est pas permis de regretter les temps d'ignorance où ces problèmes ne se posaient pas. La science, en somme, a plus satisfait de curiosités poignantes qu'elle n'en a suscité, la/civilisation a plus

satisfait de besoins qu'elle n'a fait naître de passion^. *<Jjes inventions et les découvertes sont des cures par la méthode substitutive Les inventions, en calmant les besoins naturels et faisant surgir des besoins de luxe, substituent à des désirs très pressants des désirs moins pressants. Les découvertes remplacent les premières ignorances, très anxieuses, par des inconnues peut-être aussi nombreuses, mais, à coup sûr, moins inquiétantes. Puis, ne voyons-nous pas le terme où cette transformation protéiforme de la contradiction et de la contrariété nous achemine? Le jeu de la concurrence aboutit fatalement à un monopole, le libre-échange et le laisser-aller courent à une organisation socialiste du travail; et la guerre tend à hypertrophier les Etats, à produire d'énormes agglomérations, jusqu'à ce que l'unité politique du monde civilisé se consomme enfin et assure la paix générale. Plus s'accentue^lus grandit le conflit de masse provoqué par la suppression des conflits de détaÙr 3 * au point même de faire parfois regretter ceux-ci, et plus ceq^sultat pacifique devient inévltablc^Quanâ' l'armée royale s'est substituée dans chaque Etat aux milices provinciales ou seigneuriales, cette armée a commencé par compter un nombre de soldats très inférieur à l'effectif total de ces milices, et, par suite, le conflit des armées royales était lohi d'égaler en étendue de péril la somme des conflits qu'il évitait; mais cet avantage, je le sais, a été en diminuant à mesure qu'une nécessité inéluctable a forcé chaque Etat d'augmenter sou contingent militaire, si bieu que de nos jours les graudes nations en sont venues à mettre sur pied tous les hommes valides. Alors tout le profit de la civilisation à 'cet égard s'évanouirait si, précisément, l'énormité des armées ne présageait l'imminence de quelque conflagration définitive suivie d'une conquête colossale, unifiante et pacifiante.

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