‹ Les lois de L'imitation: étude sociologique (volume 3)Chapitre 17 sur 28 · IL · texte numérisé non relu

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sociales au cours de la civilisation^? je répondrai £elle est réglée par la série des biens sociaux,V de formes si multiples et si changeantes, qui sont poursuivis successivement par la majorité des hommes d'une époque ou d'un pays donnésv Or, cette dernière série elle-même, qu'est-ce qui la pousse et la dirige? C'est la suite des inventions et des découvertes qui se présentent Tune après l'autre à l'esprit humain, s'entravant ici, s'entr'aidant là, et dont l'ordre d'apparition, dans une certaine mesure, indiqué par la logique sociale, est fatal, irréversible. La découverte des avantages attachés au séjour des grottes et l'invention des armes en silex, des arcs et des flèches, des aiguilles en os, du feu produit par le frottement du bois, etc., ont fait luire aux premiers troglodytes leur idéal de bonheur : une chasse heureuse, des vêtements de fourrure, du gibier (humain parfois!) mangé au fond d'une grotte enfumée. Plus tard, la découverte de certaines notions d'histoire naturelle, et l'invention capitale de la domestication des animaux, destinée à des développements immenses, a fait changer l'idéal, et l'on n'a plus rêvé que grands troupeaux sous la surveillance d'un patriarche. Puis la découverte des premiers éléments d'astronomie, et l'invention de la domestication des plantes, c'est-à-dire de l'agriculture, la découverte des métaux et l'invention de l'architecture, ont rendu possible le rêve de grands domaines peuplés d'esclaves et dominés par un palais, copié ensuite en maisons. Enfin, la découverte des sciences, depuis la physique naissante des Grecs et la chimie balbutiante des Egyptiens jusqu'à nos traités savants, et l'invention des arts et des industries, depuis l'hymne jusqu'au drame ou depuis la pierre à broyer le grain jusqu'aux moulins à vapeur, ont permis de concevoir graduellement la félicité de nos millionnaires, leur sécurité toute en billets de banque ou en rentes d'Etat dans un hôtel de Londres ou de Paris. Voilà pour

la richesse; quant au pouvoir, les mêmes considérations s'appliquent à la succession de ses formes historiques.

Puisqu'il en est ainsi, la réponse définitive à la question posée se formule d'elle-même : les qualités qui, à chaque époque et en chaque pays, rendent un homme supérieur, sont celles qui le rendent plus propre à bien comprendre le groupe de découvertes et à exploiter le groupe d'inventions déjà apparues. — Quelquefois, assez souvent même, ce sont des conditions accidentelles ou extérieures plutôt que des qualités personnelles qui permettent à un individu d'exploiter plus avantageusement les inventions régnantes ou de les monopoliser pour un temps ; et, en général, ces deux causes se combinent. La tribu ou la cité, barbare d'ailleurs et de race inférieure, où éclôt par hasard une idée civilisatrice, un meilleur procédé industriel, une arme plus puissante, en gardera longtemps le monopole. C'est peu1>être à une chance pareille que les Touraniens ont dû pendant toute la haute antiquité l'avantage d'exercer presque seuls la métallurgie. La prospérité phénicienne s'explique en partie par la rencontre sur leur rivage du petit animal qui produit la pourpre; de là une grande industrie d'exportation maritime qui venait fort à propos encourager les dispositions naturelles de ces peuples sémitiques à la navigation. Le premier peuple qui a domestiqué l'éléphant ou le cheval n'a pu manquer d'en tirer un immense profit à la guerre. D'autres fois, le seul fait d'être fils d'un père qui présentait les qualités naturelles exigées par la civilisation de son temps, est une condition avantageuse qui tient lieu de ces qualités ; l'idée de noblesse héréditaire vient de là (1). Enfin, quand

(i) Ajoutons que l'idée de noblesse s'est formée à une époque où les engins et les procédés militaires étant très simples, les qualités physiques ou morales nécessaires pour leur exploitation se développaient sans peine par une éducation appropriée, et se transmettaient

un lieu déterminé a eu longtemps le privilège d'attirer les individus les mieux doués relativement aux fins d'une époque, une présomption de supériorité s'attache, comme il a été dit plus haut, au séjour de ce lieu, qui est effectivement une circonstance des plus favorables à l'heureux emploi des ressources fournies par la civilisation du moment. De nos jours, où la science et l'industrie sont les grands corps de découvertes et d'inventions qu'il s'agit de s'approprier pour s'enrichir, il est avantageux d'habiter les grandes villes où les savants, les ingénieurs, les capitaux se concentrent; si bien qu'il suffit souvent à une femme débarquée dans une ville de province, d'être parisienne, pour y donner aussitôt le ton. Pendant la période féodale, où l'art de la guerre, qui était la source de toute la richesse territoriale d'alors, était le privilège habituel des châtelains, l'habitant des châteaux, fut-il page ou domestique du seigneur, était présumé bien supérieur au citadin ; non en Italie pourtant, où les cités avaient su organiser des milices prépondérantes, qui assujettissaient les châteaux environnants. Quand une cour se fut formée autour des rois, on vit, par des raisons analogues, un courtisan de Versailles éclipser totalement un notable de Paris, la faveur royale étant devenue le bien suprême qu'il s'agissait d'acquérir.

On voit donc que, partout et toujours, la supériorité sociale consiste soit en circonstances extérieures, soit en caractères internes, qui permettent d'exploiter avantageusement les découvertes et les inventions connues. Laissons maintenant de côté la première de ces deux sources de la supériorité, les circonstances externes, et ne nous occupons que de la seconde. Ce sont toujours,

aisément avec le, sang, — beaucoup plus aisément que les caractères raffinés des cerveaux modernes. Le fils du guerrier puissant était donc à bon droit le plus souvent réputé valeureux lui-même.

dans ce cas, des qualités corporelles sans nul doute, des qualités organiques et individuelles, qui rendent un homme ou un groupe d'hommes supérieur; mais cela n'empêche nullement que leur supériorité ne soit toute sociale, puisqu'elle consiste dans leur aptitude éminente à servir les fins d'idées sociales. Dès le début même de l'humanité, quand la force physique est réputée régner, le sauvage triomphant n'est pas le' plus vigoureux, mais le plus agile, le plus habile à manier l'arc, la fronde ou le bâton, à tailler le silex. De nos jours, un individu a beau être bien musclé, bien pondéré organiquement, s'il ne présente pas cette hypertrophie cérébrale qui, anomalie jadis et condition d'insuccès, est requise normalement par les exigences de notre civilisation, il est condamné à la défaite. Dans l'intervalle de ces deux termes extrêmes, il n'est peut-être pas une particularité de race ou de tempérament, un trait morbide même ou monstrueux, qui n'ait eu son jour de gloire et d'épanouissement. Ramsès, le grand conquérant, exhumé récemment, ne nous a-t-il pas étonnés par son type bestial, quoique royal et autoritaire? Combien de nos criminels-nés qui auraient été des héros en d'autres temps ! combien d'aliénés qui auraient eu des statues et des autels! Mais, à travers cette ondoyante multiformité qu'explique le caractère en partie fortuit des |inventions et des découvertes, il est aisé de remarquer, dans l'ensemble, le déclin graduel des aptitudes plutôt musculaires que nerveuses, et le progrès concomitant des aptitudes plutôt nerveuses que musculaires. ^La. campagnard est plus musclé, le citadin est plus nerveux^ la Cjnême différence sépare le barbare du civilis£> Pourquoi cela? Parce que, d'une part, parmi les inventions et les découvertes qui se produisent, çà et là, à chaque instant, la logique sociale en élimine moins de contradictoires qu'elle n'en accumule de conciliables; d'où, à la longue,

un excès croissant de complication qui nécessite une capacité cérébrale plus développée et îjne organisation cérébrale plus parfaite; parce que, d'autre part, l'accumulation des inventions relatives aux machines met au service de l'homme des forces animales, chimiques ou physiques, toujours plus considérables, et le dispense chaque jour davantage d'y ajouter le travail de ses muscles.

On le voit, la diversité des races humaines, ou, dans* chaque race, la diversité des organisations individuelles, est comme un clavier sur lequel joue librement le génie inventif, sous la haute direction de la logique sociale. De là un corollaire important à Fusage des historiens. Veut-on savoir la cause de la prospérité d'un peuple ou de sa décadence? Il faut la demander à tel ou tel détail de son organisme qui le rendait particulièrement propre . à utiliser les connaissances de son temps, ou à l'apparition de telle ou telle connaissance nouvelle qu'il n'était pas physiquement propre à utiliser comme les anciennes. Les éléments d'une civilisation étant donnés, veut-on décrire à coup sûr, au moins cérébralement, la race où elle a brillé, on le peut en se guidant d'après le même principe. C'est ainsi, instinctivement, qu'on a pu esquisser la psychologie de l'Etrusque, ou du Babylonien primitif. Un peuple qui, à l'époque pastorale, très robuste d'ailleurs et merveilleusement doué pour la chasse, était rendu impropre, par son agilité même et ses dons plus brillants, au métier de pasteur, devait fatalement succomber, comme succombe de nos jours, dans une cité industrielle, un tempérament démodé de poète et d'artiste. En général, à chaque afflux nouveau d'inventions capitales qui refondent la civilisation, correspond l'avènement d'une race nouvelle, soit parce que la race déjà au pouvoir est née dépourvue des caractères requis pour le service des idées qui surgissent, soit parce que,

longtemps façonnée par les idées anciennes, elle a pu avoir ces caractères, mais les a perdus. ffoute civilisation établie finit par se faire une race à sojuMa nôtre, par exemple, est en train de se fabriquer l'Américain de demain.

Remarquons en finissant quevlfî&jcîmes sociales, les classes ou les nations que les autres classes ou les autres nations imitent le plus, sont celles dans l'intérieur desquelles on s'imite le plus réciproquemenj^^es grandes villes modernes se signalent par une intensité d'imitation interne qui se proportionne à la densité de leur population et à la multiplicité multiforme des rapports de leurs habitantsj>De là le Caractère « épidémique et contagieux^, comme Le remarque justement M. Bordier (1), non seulement^ toutes leurs maladies, mais de leurs modes, de leurs vices quelconques, V de tous les phénomènes marquants qui s'y produiserj^LIses classes aristocratiques, jadis, étaient remarquables par un caractère analogue, et, à un degré éminent, les cours royales^

(i) Voir la Vie des Sociétés, p. 159.

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