‹ Les lois de L'imitation: étude sociologique (volume 3)Chapitre 8 sur 28 · QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE

L'Archéologie et la Statistique. «

Nous serons amenés par le chemin le plus naturel à formuler les lois de l'imitation, en nous occupant de deux sortes de recherches bien distinctes que notre temps a mises en grand honneur, les études archéologiques et les études statistiques. Nous allons montrer qu'elles sont conduites inconsciemment, au fur et à mesure qu'elles se frayent mieux leur voie utile et féconde, à envisager les phénomènes sociaux sous un aspect semblable au nôtre, et qu'à cet égard les résultats généraux, les traits saillants de ces deux sciences, ou plutôt de ces deux méthodes si différentes, présentent une remarquable concordance. Considérons d'abord l'archéologie.

Si des crânes humains sont trouvés dans un tombeau gallo-romain ou dans une caverne de l'âge de la pierre, à côté d'ustensiles divers, <farchéologu^ retiendra les ustensiles et enverra les crânes à l'énthropologiste^ Pendant que celui-ci s'occupe /iies race§* celui-là s'oc-

cupe des^vilisations) Ils ont beau se côtoyer ou s'entrepénétrer, ils n'en sont pas moins radicalement différents, autant qu'une ligne horizontale peut l'être de sa perpendiculaire, même à leur point d'intersection. Or, de même que l'un, ignorant totalement la biographie de l'homme de Cro-Magnon ou de Néanderthal qu'il étudie, et ne s'en souciant guère, s'attache exclusivement à démêler de crâne en crâne, de squelette en squelette, un même caractère de race, reproduit et multiplié par l'hérédité à partir d'une singularité individuelle jusqu'à laquelle il s'efforcerait d'ailleurs en vain de remonter, l'autre, pareillement, sans savoir les trois quarts du temps le nom des morts pulvérisés qui lui ont laissé leur dépouille à déchiffrer comme une énigme, ne voit et ne cherche en eux que les procédés artistiques ou industriels, les dogmes, les rites, les besoins et les croyances caractéristiques, les mots et les formes grammaticales, attestés par le contenu de leur tombe, toutes choses transmises et propagées par imitation à partir d'un inventeur presque toujours ignoré, multiples rayonnements dont chacun de ces exhumés anonymes a été le véhicule éphémère et le simple lieu de croisement. A mesure qu'il s'enfonce dans un passé plus profond, l'archéologue perd davantage de vue les individualités ; au delà du xn e siècle, les manuscrits déjà commencent à lui faire défaut, et eux-mêmes d'ailleurs, actes officiels le plus souvent, l'intéressent surtout par leur caractère impersonnel. Puis les édifices ou leurs ruines, enfin quelques débris de poterie ou de bronze, quelques armes ou instruments de silex, s'offrent seuls à ses conjectures. Et quelle merveille de voir le trésor d'inductions, de faits, de renseignements inappréciables, que les fouilleurs de notre âge ont extrait, sous cette humble forme, des entrailles de la terre, partout où leur pioche a heurté, en Italie, en Grèce, en Egypte, en Asie Mineure, en Mésopotamie, en

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Amérique ! Il fut un temps où l'archéologie, comme la numismatique, n'était que la servante de l'histoire pragmatique, où Ton n'aurait vu dans le labeur actuel des égyptologues que le mérite de confirmer le fragment de Manéthon. Mais, à présent, les rôles sont intervertis; les historiens ne sont plus que les guides secondaires et les auxiliaires des piocheurs, qui, nous révélant ce que ceux-là nous taisent, nous détaillent pour ainsi dire la faune et la flore des pays dessinés par ces paysagistes, les richesses de vies et de régularités harmonieuses dissimulées sous ce pittoresque. Par eux, nous gavons de quel faisceau d'idées particulières, de secrets professionnels ou hiératiques, de besoins propres, se composait ce que les annalistes appellent un Romain, un Etrusque, un Grec, un Egyptien, un Persan ; et, au pied en quelque sorte de ces faits violents, réputés culminants, qu'on nomme conquêtes, invasions, révolutions, ils nous font entrevoir l'expansion journalière et indéfinie et la superposition des sédiments de l'histoire vraie, la stratification de découvertes successives propagées contagieusement. Ils nous placent donc au meilleur point de vue pour juger que les faits violents, dissemblables entre eux et alignés en séries irrégulières, telles que des crêtes de monts, ont simplement servi à favoriser ou à entraver, à resserrer ou à étendre dans des cantonnements plus ou moins mal délimités, la propagation régulière et tranquille de telles ou telles idées de génie. Et, comme Thucydide, Hérodote, Tite-Live deviennent de simples cicérones, quelquefois utiles, quelquefois trompeurs, à l'usage des antiquaires, ainsi les héros des premiers, capitaines, hommes d'Etat, législateurs, peuvent passer pour les serviteurs inconscients et parfois contrariants de ces innombrables et obscurs inventeurs, dont les seconds découvrent ou circonscrivent avec tant d'efforts la date et le berceau encore plus que le nom, l'inventeur du

bronze, l'inventeur de la rame et de la voile, de la charrue, de l'art de tisser, l'inventeur de l'écriture! Ce n'est pas que les grands politiques et les grands guerriers n'aient eu, certes, des idées neuves et brillantes, véritables inventions dans le sens large du mot, mais * inventions destinées à ne pas être imitées (1). Qu'on les nomme plans de campagne ou expédients parlementaires quelconques, lois, décrets, coups d'Etat, elles ne prennent rang dans l'histoire que si elles contribuent à importer ou à refouler d'autres catégories d'inventions déjà connues, destinées, elles, à être imitées pacifiquement. L'histoire ne s'occuperait pas plus des manœuvres de Marathon, d'Arbelles ou d'Austerlitz que des belles parties d'échecs, si ces victoires n'avaient eu sur le déploiement asiatique ou européen des arts grecs ou des institutions françaises l'influence que l'on sait. L'histoire, telle qu'on l'entend, n'est en somme que le secours prêté ou l'obstacle opposé, par des inventions^ow imitable$>et d'une utilité momentanée, à un ensemble d'inventions indéfiniment imitables et utiles. Quant à susciter directement celles-ci, celles-là n'y réussissent pas plus que le soulèvement des Pyrénées n'a suffi à faire naître l'izard ou le soulèvement des Andes à faire pousser laile du condor. Il est vrai que leur action indirecte est considérable : une invention n'étant, après tout, que l'effet d'une rencontre singulière d'imitations hétérogènes dans un cerveau, tout ce qui ouvre aux rayonnements imitatifs différents de nouveaux débouchés tend à multiplier les chances de singularités pareilles (2).

Mais j'ouvre une parenthèse pour prévenir une objec-

(1) Si elles le sont, c'est contre la volonté de leurs auteurs, par exemple le mouvement tournant d'Uîm que les Allemands ont su copier si habilement contre le neveu de Napoléon.

(2) Exemple de l'influence indirecte de l'imit**''™ "■— ^invention :

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tion. Vous exagérez, me dira-t-on, la moutonnerie humaine et son importance sociale ainsi qtïe celle de l'imagination inventive .\L'homme n'invente pas pour le plaisir d'inventer, mais pour répondre à une nécessité sentj^Qj e génie éclôt à son heure> <jCTest donc la série des besoins, non celle des inventions, qu'il importe surtout de noter, et la civilisation est la multiplication ou le remplacement graduels des besoins autant que l'accumulation, et la substitution graduelles des industries et des art§>— D'autre part, l'homme n'imite pas toujours pour le plaisir d'imiter soit ses ancêtres, soit les étrangers ses contemporains. Parmi les inventions qui s'offrent à son imitation, parmi les découvertes ou idées théoriques qui s'offrent à son adhésion (à son imitation intellectuelle) /Ql imite, il adopte seulement, le plus souvent, ou de plus en plus, celles qui lui paraissent utiles ou vraies^ C'est donc la recherche de l'utilité et de la vérité, non le penchant à l'imitation, qui caractérise l'homme social, et la civilisation pourrait être définie l'utilisation croissante des travaux, la vérification croissante des pensées, bien plutôt que 4'assimilation croissante des activités musculaires et cérébrale^

Je réponds en rappelant d'abord que, le besoin d'un objet ne pouvant précéder sa notion, aucun besoin social n'a pu être antérieur à l'invention qui a permis de concevoir la denrée, l'article, le service propre à la satisfaire.. Il est vrai que cette invention a été la réponse à un désir vague, que, par exemple, l'idée du télégraphe électrique a répondu au problème, depuis longtemps posé, d'une communication épistolaire plus rapide; mais c'est en se spécifiant de la sorte que ce désir s'est répandu et fortifié,

par suite do la mode croissante d'aller aux eaux, l'utilité (?) de découvrir de nouvelles sources minérales s'étant fait sentir, on en a découvert ou capté en France, de 1838 à 1863, 234 nouvelles.

qu'il est né au monde social ; et lui-même d'ailleurs n'at-il pas toujours été développé par une invention ou une suite d'inventions plus anciennes, soit, dans l'exemple choisi, par l'établissement des postes, puis du télégraphe aérien? Je n'excepte pas même les besoins physiques, lesquels ne deviennent forces sociales, eux aussi, que par une spécification analogue, comme j'ai déjà eu occasion de le faire remarquer. Il est trop clair que le besoin de fumer, de prendre du café, du thé, etc., n'a apparu qu'après la découverte du café, du thé, du tabac. Autre exemple entre mille : ■ Le vêtement ne suit pas la pudeur, dit très bien M. Wiener (Le Pérou); mais, au contraire, la pudeur se manifeste à la suite du vêtement, c'est-à-dire que le vêtement qui cache telle ou telle partie du corps humain fait paraître inconvenante la nudité de cette partie qu'on a l'habitude de voir couverte. » En d'autres termes, le besoin d'être vêtu, en tant que besoin social, a pour cause la découverte du vêtement et de tel vêtement. Loin d'être le simple effet des nécessités sociales, donc, les inventions en sont la cause, et je ne crois pas les avoir surfaites. Si les inventeurs à un moment donné tournent en général leur imagination du côté que leur indiquent les besoins vagues du public, il ne faut pas oublier, je le répète, que le public a été poussé dans le sens de ces besoins par des inventeurs antérieurs, qui eux-mêmes ont cédé à l'influence indirecte d'inventeurs plus antiques; et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'en définitive, à l'origine de toute société et de toute civilisation, on trouve, comme données primordiales et nécessaires, d'une part, sans doute, des inspirations très simples quoique très difficiles, dues à dos besoins innés et purement vitaux en très petit nombre, d'autre part, et plus essentiellement encore, des découvertes accidentelles faites pour le plaisir de découvrir, de simples jeux d'imagination naturelle-

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ment créatrice. Que de langues, que de religions et de poésies, que d'industries mêmes, ont ce point de départ! /vo ilà pour l'invention. Même réponse pour l'imitation. On ne fait pas tout ce qu'on fait par routine ou par mode^> on ne croit pas tout ce qu'on croit par préjugé ou sur parole; c'est vrai, quoique la crédulité, la docilité, la passivité populaires dépassent immensément les bornes admises. Mais, alors même que l'imitation est élective et réfléchie, qu'on fait ce qui paraît le plus utile, qu'on croit ce qui paraît le plus vrai, les actions et les pensées qu'on a choisies l'ont été, les actions parce qu'elles étaient les plus propres à satisfaire et développer des besoins dont l'imitation antérieure d'autres inventions avait déposé le premier germe en nous (1), les pensées parce qu'elles s'accordaient le mieux avec la connaissance déjà acquise par nous d'autres pensées accueillies elles-mêmes à raison de leur confirmation par d'autres idées venues jusqu'à nous préalablement, ou par des impressions tactiles, visuelles et autres que nous nous sommes procurées en renouvelant pour notre compte des expériences ou des observations scientifiques, à l'exemple de leurs premiers auteurs. On voit ainsi les imitations, comme les inventions, s'enchaîner successi-

(i) Ce n'est pas seulement par la nature des besoins ou des desseins antérieurs, c'est encore par celle des lois du pays relatives, par exemple, à la prohibition de telle industrie, ou au libre échange, ou à l'instruction obligatoire de telle ou telle branche du savoir, que Ton est influencé ou déterminé dans le choix de sa carrière et de sa doctrine, de ses actions et de ses idées, toujours copiées sur autrui. Mais les lois agissent sur l'imitation de la même manière, au fond, que les besoins ou les desseins. Ceux-ci nous commandent comme elles, et entre ce genre de commandement et l'autre il y a cette seule différence que l'un est un maître externe et l'autre un tyran intérieur. Au surplus, les lois ne sont que l'expression des besoins ou des desseins dominants de la classe gouvernante à un moment donné, besoins et desseins toujours explicables de la manière déjà indiquée.

vement, s'appuyer les unes sur les autres, sinon chacune sur soi-même, et, si l'on remonte cette seconde chaîne comme la première, on arrive enfin logiquement à l'imitation née de soi pour ainsi dire, à l'état mental des sauvages primitifs, parmi lesquels, comme chez les enfants, le plaisir d'imiter pour imiter est le mobile déterminant de la plupart des actes, de tous ceux de leurs actes qui appartiennent à la vie sociale. — Ainsi, je n'ai donc pas surfait non plus l'importance de l'imitation.

En somme, une faible imagination folle clair-semée çà et là au milieu d'une vaste imitativitè passive qui accueille et perpétue tous ses caprices, comme les ondulations d'un lac prolongent le coup d'aile d'un oiseau : voilà le tableau de la société des premiers temps tel qu'il se présente à notre esprit. Il est pleinement confirmé, ce nous semble, par les recherches des archéologues. « M. Tylor fait observer avec raison, dit Sumner Maine dans ses Institutions primitives, que le véritable résultat de la science nouvelle de la Mythologie comparée, c'est de mettre en relief la stérilité dans les temps primitifs de cette faculté de l'esprit dont nous faisons la meilleure condition de la fécondité intellectuelle, l'imagination. Le droit comparé conduit plus infailliblement encore à la même conclusion, comme on pouvait s'y attendre en raison de la stabilité de la loi et de la coutume. » Cette observation ne demande qu'à être généralisée. Par exemple, quoi de plus simple que de représenter la Fortune avec une corne d'abondance ou Vénus avec une pomme à la main? Cependant Pausanias prend la peine de nous apprendre que le premier de- ces attributs a été

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imaginé originairement par Bupalus, un des plus anciens statuaires de la Grèce, et le second par Canachus, sculpteur d'Egine. D'une idée insignifiante qui a traversé l'esprit de ces deux hommes dérivent donc les innombrables .statues de la Fortune et de Vénus, qui présentent les attributs indiqués.

Un autre résultat aussi important et moins remarqué des études archéologiques est de montrer l'homme aux époques anciennes, comme beaucoup moins hermétiquement cantonné dans ses traditions et ses coutumes locales, beaucoup plus imitatif du dehors et ouvert aux modes étrangères, en fait de bijoux, d'armes, d'institutions même et d'industries, qu'on n'était porté à le penser. On est vraiment surpris de voir, à un certain âge antique, une substance aussi inutile que l'ambre, importée depuis la Baltique, son pays d'origine, jusqu'aux extrémités de l'Europe méridionale, et de constater la similitude des décorations de tombeaux contemporains sur des points très éloignés occupés par des races différentes. « A une même époque très reculée, dit M. Maury {Journal des savants, 1882, à propos des antiquités euganéennes), un même art, dont nous commençons à distinguer les produits, était répandu dans les provinces littorales de l'Asie Mineure, dans l'Archipel et dans la Grèce. C'est à cette école que paraissent s'être mis les Etrusques. Chaque nation en modifia les principes suivant son génie. » Enfin, aux âges préhistoriques même les plus primitifs, on s'émerveille de ces types de silex, de dessins, d'outils en os, partout les mêmes sur presque toute l'étendue du globe (1). Il semble que toute

(1) On pourrait voir à première vue, dans la similitude si frappante des haches, des pointes de flèches et des autres armes ou instruments en silex découverts en Amérique et dans l'ancien continent, l'effet d'une simple coïncidence que l'identité des besoins humains de guerre, de chasse, de vêtement, etc., suffirait à expliquer. Mais nous savons

période archéologique tranchée se signale par le prestige prépondérant d'une civilisation particulière qui a couvert de son rayonnement et empreint de sa coloration toutes les civilisations concurrentes ou vassales ; à peu près comme chaque période paléontologique est le règne de quelque grande espèce animale, d'un mollusque, d'un reptile, d'un pachyderme.

L'archéologie peut nous apprendre encore que les hommes ont toujours été beaucoup moins originaux qu'ils ne se flattent de l'être. — On finit par ne plus apercevoir ce qu'on ne regarde plus et par ne plus regarder ce qu'on voit toujours. Voilà pourquoi les visages de nos compatriotes, au milieu desquels nous vivons, nous frappent tous par leur dissemblance et leurs caractères distinctifs, quoiqu'ils appartiennent à la même race, dont les traits communs s'effacent à nos yeux, et pourquoi au contraire, en voyageant à travers le monde, on trouve que tous les Arabes, tous les Chinois, tous les nègres se ressemblent. On dira peutêtre que la vérité est comprise entre ces deux impressions opposées. Mais ici, comme presque partout, cette méthode du juste milieu se montre erronée. Car la cause de l'illusion qui aveugle en partie l'homme sédentaire parmi ses concitoyens, la taie de l'habitude, n'obscurcit point l'œil du voyageur à travers des étrangers. L'impression de celui-ci a donc lieu de paraître bien plus exacte que celle de celui-là, et elle nous révèle clairement que, chez

déjà les objections qu'on peut faire à cette explication. Ajoutons le fait que des haches polies, des pointes de flèches, des idoles mômes en néphrite ou en jadéite, roches absolument inconnues sur tout le continent américain, ont été trouvées au Mexique. N'est-ce pas une preuve que, dès Vàge de pieire, les germes.de la civilisation avaient été importés de l'ancien dans le nouveau continent? Pour les Ages postérieurs, le fait de cette importation est douteux. (V. M. de Nadaillac, l'Amérique préhistorique, p. 542.)

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des individus de la même race/4es traits de similitude, dus à l'hérédité, remportent toujours sur les traits de dissemblance — Eh bien, pour une raison analogue, si maintenant nous passons du monde vital au monde social, nous sommes toujours frappés, en parcourant les tableaux ou les statues de nos peintres et de nos sculpteurs contemporains dans nos expositions, çn lisant nos écrivains du jour dans nos bibliothèques, en observant les manières, les gestes, les tours d'esprit de nos amis et connaissances dans nos salons, nous sommes toujours et exclusivement frappés en général de leurs différences apparentes, nullement de leurs analogies. Mais quand, au musée Campana, nous jetons un coup d'oeil sur les produits de l'art étrusque, quand, dans une galerie hollandaise, vénitienne, florentine, espagnole, nous voyageons pour la première fois à travers des peintures de la même école et de la même époque, quand, dans nos archives, nous parcourons des manuscrits du moyen âge, ou que, dans un musée d'art rétrospectif, les exhumations des cryptes égyptiennes s'étalent à nos yeux, il nous semble que ce sont là autant de copies à peine discernables d'un même modèle, et qu'autrefois toutes les écritures, toutes les façons de peindre, de sculpter, de bâtir, toutes les manières de vivre socialement, à vrai dire, se ressemblaient à s'y méprendre dans un même temps et un même pays. — Encore une fois, ce ne peut être là une apparence mensongère, et nous devrions, par analogie, reconnaître que, même de nos jours, nous nous imitons infiniment plus que nous n'innovons. Ce n'est pas une médiocre leçon à retirer des études archéologiques. Dans un siècle, à coup sûr, presque tous ces romanciers, ces artistes, ces poètes surtout, la plupart singes ou plutôt lémuriens de Victor Hugo, dont nous vantons naïvement l'originalité, passeront, et à bon droit, pour de serviles copistes les uns des autres.

Nous avons essayé d'établir dans un précédent chapitre que toute ou <roesque toute similitude sociale dérive de l'imitation ;>égmme toute ou presque toute similitude vitale a pour cause l'hérédité) Ce principe si simple a été implicitement accepté, à l'unanimité, par les archéologues de notre siècle, comme fil conducteur dans le très obscur labyrinthe de leurs immenses fouilles souterraines ; et l'on peut pressentir par les services qu'il leur a rendus ceux qu'il est appelé à leur rendre encore. Un vieux tombeau étrusque décoré de fresques est découvert. Comment apprécier son âge? Quel est le sujet de ses peintures ? On résout ces problèmes en signalant les similitudes, légères et insaisissables parfois, de ces peintures avec d'autres d'origine grecque, d'où l'on conclut immédiatement que la Grèce était déjà imitée par l'Etrurie à l'époque où ce caveau fut creusé. Il ne vient pas à l'esprit d'expliquer ces ressemblances par une coïncidence fortuite. Tel est le postulat qui sert de guide en ces questions et qui, employé par dés esprits sagaces, ne trompe jamais. Trop souvent, il est vrai, entraînés par les préjugés naturalistes de leur âge, les savants ne se bornent pas à déduire des similitudes l'imitation, et ils en induisent la parenté. Par exemple, des fouilles faites à Este, en Vénétie, ayant donné des vases, des situles et autres objets qui présentent des ressemblances étranges avec le produit des fouilles faites à Vérone, à Bellune et ailleurs, M. Maury incline à penser que les auteurs de ces tombeaux divers appartenaient à un même peuple, conjecture que rien ne paraît justifier, mais il a soin d'ajouter : « ou du moins à des populations observant les mêmes rites funéraires et ayant une industrie commune », ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En tout cas, il semble bien certain que les soi-disant Etrusques du Nord, de la Vénétie, si tant est qu'ils eussent du sang étrusque dans les veines, le

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mélangeaient fortement de sang celtique. D'ailleurs, M. Maury remarque à ce propos l'influence qu'une nation civilisée a toujours exercée sur les barbares ses voisins, même sans conquête. « Les Gaulois de la Gaule cisalpine, dit-il, imitèrent visiblement le travail étrusque. » AinsiQa similitude des produits artistiques ne prouve rien en faveur de la consanguinité et révèle seulement une contagion imitativg^

Obligés, pour rattacher l'inconnu au connu, de chercher dans les analogies les plus lointaines, les plus inappréciables à l'œil profane, en fait de formes, de styles, de scènes, de légendes figurées, de langues, de costumes, etc., le secret des générations disparues, les archéologues se sont exercés à en découvrir partout d'inattendues, les unes certaines, tes autres vraisemblables à divers degrés suivant une échelle fort étendue de probabilité. Par là, ils ont merveilleusement contribué à étendre et approfondir le domaine de Yimitativitè humaine, et à résoudre presque entièrement en un faisceau d'imitations combinées des autres peuples la civilisation de chaque peuple, même la plus originale au premier aspect. Ils savent que l'art arabe, de physionomie si nette, est pourtant une simple fusion de l'art persan avec l'art grec, que l'art grec a emprunté à l'art égyptien, et peut-être à d'autres sources, tels et tels procédés, et que l'art égyptien s'est formé ou grossi successivement d'apports multiples, asiatiques ou même africains. Il n'est point de terme assignable à cette décomposition archéologique des civilisations, il n'est point de molécule sociale que leur chiïnie n'espère à bon droit dissoudre en atomes plus simples. En attendant, c'est à trois ou quatre dans l'ancien monde, à un ou deux dans le nouveau, que leurs labeurs ont réduit le nombre des foyers encore indécomposables de civilisation, tous situés, chose étrange, ici sur des plateaux

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limites du domaine où une invention, en se propageant par degrés, s'est répandue et que, pour des raisons à rechercher (toujours, à notre avis, par suite de la concurrence d'inventions rivales), elle n'a pu franchir ; ou bien à étudier les effets du croisement des diverses inventions qui, à force de se propager, se sont rencontrées enfin dans un cerveau imaginatif. |

Ces érùdits, en un mot, envisagent par force et peutêtre à leur insu le monde social du passé à un point de vue de plus en plus rapproché de celui auquel je prétends que le sociologiste devrait se placer sciemment et volontairement. A la différence des historiens qui ne considèrent dans l'histoire que des individus en concours ou en conflit, c'est-à-dire des bras et des jambes aussi bien que des cerveaux, et, dans ces cerveaux, des idées et des désirs de provenances les plus diverses, parmi lesquels il s'en glisse çà et là de nouveaux, de personnels, présentés pêle-mêle dans le tas des simples copies ; à la différence de ces mauvais écuyers tranchants de la réalité, qui n'ont pas su saisir la véritable jointure des faits vitaux et des faits sociaux, le point où ils se séparent sans déchirement, les archéologues, eux, font de la sociologie pure, parce que les individus exhumés par eux leur étant impénétrables, et les œuvres de ces morts, vestiges d'idées et de besoins archaïques, se prêtant seules à leur examen, ils entendent en quelque sorte, suivant l'idéal de Wagner, la musique du passé sans voir l'orchestre. C'est une cruelle privation à leurs yeux, je le sais, d'en être réduits là; mais le temps, qui a détruit l,es cadavres et les mémoires des peintres, des fabricants, des écrivains, dont ils déchiffrent les inscriptions ou interprètent péniblement les fresques, les torses, les tessons de vases, les palimpsestes, ne leur en a pas moins rendu le service de dégager ce qu'il y a eu de . proprement social dans les faits humains, en éliminant

tout ce qu'il y a eu de vital et rejetant comme une impureté le contenu charnel et fragile de cette forme glorieuse vraiment digne de résurrection.

Pour eux donc, l'histoire, simplifiée et transfigurée, consiste simplement en apparitions et en déploiements, en concours et eu conflits d'idées originales, de besoins originaux, d'inventions, en un seul mot, qui deviennent de la sorte les grands .personnages historiques et les vrais agents du progrès humain. La preuve que ce point de vue tout idéaliste est juste, c'est qu'il est fécond. N'est-ce pas en s'y plaçant, par force, je le répète, mais aussi par bonheur, que le philologue, le mythologue, l'archéologue contemporain sous ses noms divers, dénoue tons les nieuds gordiens, élucide toutes les obscurités de l'histoire, et, sans lui rien ôter de son pittoresque ot de su griiee, lui prête l'attrait d'une théorie? Si l'histoire eut en voie de se l'aire scieuce, n'est-ce pas ù lui qu'on leiloitï

A lui, i't il il sl.nl i.slir.ii'i) intssi. Celui-ci, comme celui-là, jette sur les l'ails humains un regard tout abstrait et impersonnel ; il ne s'occupe pas des individus, de Pierre ou de Paul, innis île leurs rouvres, ou mieux de leurs tii'tOH, révélation île leurs besoins et de leurs idées ; acte de fabriquer, île vendre on d'acheter tel produit, acte de commettre ou de réprimer Ici délit, acte de plaider en séparation de corps, acte de voter eu tel ou tel sens: et même acte* île utiil re, de se marier, île devenir père, de mourir, tous net es île la vie Individuelle qui. par certains cotes, se riillnclient aussi à [n vu- sociale, en tant que la propagation de evitttttlw exemples, de certains préjugés.

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paraît influer sur l'accroissement plus ou moins accéléré ou ralenti du nombre des naissances ou des mariages, sur le degré de fécondité des mariages, sur la mortalité des nouveau-nés. — Si l'archéologie est une collection et un classement d'oeuvres similaires, dont la similitude la plus exacte possible est ce qui importe le plus, la statistique est un dénombrement d'actions similaires le plus similaires qu'il se peut. L'art ici est dans le choix des unités, d'autant meilleures qu'elles sont plus semblables et plus égales entre elles. — De quoi s'occupe la statistique, comme l'archéologie, sinon des inventions et des éditions imitaiives qu'on en fait? Seulement, l'une traite d'inventions pour la plupart mortes, épuisées par leur propre débordement, l'autre d'inventions vivantes, souvent modernes ou contemporaines, en train de déborder encore et de monter toujours, ou de s'arrêter, ou de décroître. L'une est la paléontologie, l'autre la physiologie sociale. Pendant que lune nous dit jusqu'où et avec quelle rapidité les vaisseaux phéniciens ont porté les poteries grecques sur les rives de la Méditerranée et bien au-delà, l'autre nous apprend jusqu'à quelles îles de FOcéanie, jusqu'à quelle proximité du pôle Nord ou du pôle Austral les vaisseaux anglais apportent aujourd'hui les cotonnades anglaises, et, en outre, quel nombre de mètres ils en exportent et en débitent ainsi par année. — Il faut reconnaître pourtant que le champ de4!invention paraît plus spécialement propre à l'archéologie 4l celui de l'imitation à la statistique^ Autant la première s'attache à démêler la filiation des découvertes successives, autant la seconde excelle à mesurer l'expansion de chacune d'elles. Le domaine de/Tarchéologie est plus philosophiqu^^elui de la statistique plus scientifique^

La méthode de ces deux sciences est précisément inverse, il est vrai; mais cela tient à leurs conditions extérieures de travail. L'une étudie longtemps les exem-

plaires disséminés d'un même art, avant de pouvoir se hasarder à conjecturer l'origine et la date du procédé magistral d'où il est éclos ; elle doit connaître toutes les langues indo-européennes avant de les rattacher à leur mère commune, d'aryaquè^ ou à leur sœur aînée, le sanscrit ; elle remonte péniblement des imitations à leur source. L'autre, qui presque toujours connaît les sources dont elle mesure les épanchements, va des causes aux effets, des découvertes à leurs succès plus ou moins grands suivant les années et les pays. Elle vous dira, par des enregistrements successifs que, depuis le moment où l'invention des machines à vapeur a commencé à répandre et fortifier par degrés en France le besoin de la houille, la production de cette substance dans ce pays a suivi une progression parfaitement régulière et, de 1759 à 1869, est devenue de la sorte 62 fois et demie plus forte. Elle vous dira encore qu'à partir de la découverte du sucre de betterave, ou plutôt à partir du moment où l'utilité de cette découverte a cessé d'être contestée, la fabrication de cette denrée s'est élevée, non moins régulièrement, de 7 millions de kilogrammes en 1828 (jusque-ià, elle était presque stationnaire par le motif indiqué) à 150 millions de kilogrammes trente ans après (Maurice Block). — Je choisis là les exemples les moins intéressants, et cependant n'assiste-t-on pas, par la vertu de ces chiffres arides, à la naissance, au progrès, à l'affermissement graduels d'un besoin nouveau, d'une mode nouvelle du public? Rien de plus instructif en général que les tableaux chronologiques des statisticiens, où, année par année, ils nous révèlent la hausse ou la baisse croissante d'une consommation ou d'une production spéciale, d'une opinion politique particulière traduite en bulletins de vote, d'un besoin de sécurité déterminée exprimé en primes d'assurances contre l'incendie, ou en livrets de caisses d'épargne, etc., c'est-à-

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dire au fond, toujours, les destinées d'une croyance ou d'un désir importés et copiés. Chacun de ces tableaux, ou mieux chacune des courbes graphiques qui les représente, est une monographie historique en quelque sorte. Et leur ensemble est la meilleure histoire qu'on puisse narrer. Les tableaux synchroniques présentant des comparaisons de pays à pays, de province à province, offrent d'ordinaire beaucoup moins d'intérêt. Mettez en regard, comme matière à réflexion philosophique, la carte française de la criminalité département par département, et la courbe graphique de la progression des récidives depuis 50 ans. Ou bien, confrontez la proportion de la population urbaine par rapport à la population rurale, département par département, avec la proportion de cette population urbaine année par année : en voyant, par exemple, que, de 1851 à 1882, la proportion dont il s'agit s'est élevée de 25 pour 100 h 33 pour 100, c'est-àdire du quart au tiers, suivant une progression régulière et ininterrompue, vous prendrez sur le fait l'action d'une cause sociale déterminée, tandis que le contraste de la proportion 26 pour 100, par exemple, et de la proportion 28 pour 100, entre deux départements voisins, ne vous apprendra pas grand'chose. Autant un tableau, présentant la progression des enterrements civils depuis dix ans à Paris ou en province, serait significatif, autant la comparaison du nombre des enterrements civils en France, en Angleterre et en Allemagne, à un moment donné, serait relativement dénuée de valeur. Je ne prétends pas qu'il soit inutile de mentionner qu'en 1870 il y a eu 14 millions de dépêches télégraphiques privées en France, 11 millions en Allemagne et 24 millions en Angleterre. Mais il est tout autrement instructif d'apprendre qu'en France, notamment, les 9,000 dépêches de 1851 se sont élevées à 4 millions en 1859, à 10 millions en 1869, puis à 14 millions en 1879; et on ne

peut suivre cette progression accélérée d'abord, puis ralentie, sans se rappeler la croissance de tout être vivant. Pourquoi cette différence? Parce que les courbes seules, en général, et non les cartes, quoiqu'il y ait force exceptions, ont trait à une progression imitative.

La statistique, on le voit, suit une marche bien plus naturelle que l'archéologie, et elle est tout autrement précise dans les renseignements, de même nature du reste, qu'elle nous fournit. Aussi est>-elle la méthode sociologique par excellence, et c'est faute de pouvoir l'appliquer aux sociétés mortes, que nous leur appliquons, comme pis aller, la méthode archéologique. Combien ne donnerions-nous pas de médailles et de mosaïques banales, d'inscriptions funéraires, d'urnes, pour une statistique industrielle et commerciale, ou même criminelle, de l'empire romain ! Mais pour rendre tous les services qu'on attend d'elle, pour répondre victorieusement aux critiques ironiques dont elle est l'objet, il faut que la statistique, comme l'archéologie, ait conscience à la fois de sa vraie utilité et de son insuffisance réelle, qu'elle sache où elle va, où elle doit aller, et ne s'abuse pas sur le danger des chemins qui la mènent à son but. Elle-même n'est qu'un pis aller. Une statistique psychologique, notant les accroissements et les décroissements individuels des croyances spéciales, des besoins spéciaux, créés originairement par un novateur, donnerait seule, si elle était pratiquement possible, la raison profonde des chiffres fournis par la statistique ordinaire (1). Celle-ci ne pèse point, elle compte seulement, et ne compte que des actes, achats, ventes, fabrications, consommations, crimes, procès, etc. Mais

(1) D'après la statistique dos chemins do for, dos omnihus, dos bateaux à vapeur de plaisance, etc., les receltes baissent régulièrement le vendredi de chaque semaine; ce qui tient évidemment au

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ce n'est qu'à partir d'un certain degré d'intensité qu'un désir grandissant devient un acte, ou qu'un désir déclinant démasque tout à coup et laisse agir un désir contraire tenu en échec jusque-là. J'en dirai autant d'une croyance. Il importe beaucoup, en parcourant les ouvrages des statisticiens, de ne pas oublier qu'au fond les choses à mesurer statistiquement sont des qualités internes, des croyances et des désirs, et que bien souvent, à nombre égailles actes chiffrés par eux expriment des poids très différents de ces choses. A certaines époques de notre siècle, le nombre des entrées dans les églises est resté le même pendant que la foi religieuse allait s'aflfaiblissant ; et il peut arriver que, lorsqu'un gouvernement est frappé dans son prestige, l'affection de ses adhérents soit à moitié détruite, quoique leur chiffre ait à peine décru, comme on le voit par les scrutins à la veille même d'un effondrement subit : d'où une cause d'illusion pour ceux que les statistiques électorales rassureraient ou décourageraient plus que de raison.

Les imitations réalisées sont nombreuses ; mais qu'estce auprès des imitations désirées ! Ce qu'on appelle les vœux d'une population, d'une petite ville par exemple ou d'une classe à un moment donné, se compose exclusivement de tendances, par malheur irréalisables encore, à singer de tous points telle autre ville plus riche ou telle classe supérieure. Cet ensemble de convoitises simiennes constitue l'énergie potentielle d'une société. Il suffira, pour la convertir en énergie actuelle, d'un traité de commerce, d'une découverte nouvelle et aussi bien d'une révolution politique, qui rende accessibles à des bourses moindres ou à des capacités moindres tel

préjugé si répandu, et pourtant si affaibli, relatif au danger d'entreprendre n'imporle quoi ce jour-là. En suivant d'année en année les variations de cette baisse périodique, on mesurerait facilement le déclin graduel de l'absurde croyance en question.

luxe ou tel pouvoir réservé naguère et d'heureux privilégiés de la fortune ou de l'intelligence. Elle a donc une grande importance, et il serait bon de se tenir au courant de ses variations en plus et en moins ; cependant la statistique habituelle ne paraît pas s'en inquiéter et jugerait ce tourment ridicule, bien que, par maints procédés indirects, l'évaluation approximative de cette force puisse parfois être à sa portée. — À cet égard, l'archéologie se montre supérieure dans les informations que nous lui devons sur les sociétés ensevelies ; car, si elle nous renseigne avec moins de détail et de précision sur leur activité, elle nous peint plus fidèlement leurs aspirations. Une fresque de Pompéï nous révèle beaucoup mieux l'état psychologique d'une ville de province, sous l'empire romain, que tous les volumes de statistique ne nous font connaître les vœux actuels d'un cheflieu de département français.

Ajoutons que, née d'hier, la statistique n'a pu encore émettre toutes ses branches, tandis que sa collaboratrice, plus ancienne, s'est déjà ramifiée dans tous les sens. Il y a une archéologie linguistique, la philologie comparée, qui nous monographie à part chaque racine et sa destinée, caprice verbal d'une bouche antique indéfiniment reproduit et multiplié par le conformisme frappant d'innombrables générations ; une archéologie religieuse, la mythologie comparée, qui traite à part de chaque mythe et de ses éditions imitatives sans fin, comme la philologie de chaque mot; une archéologie juridique, politique, ethnologique, artistique enfin et industrielle, qui consacre pareillement à chaque idée ou fiction de droit, à chaque institution, à chaque trait de mœurs, à chaque type ou création de l'art, à chaque procédé de l'industrie, et à sa puissance propre de reproduction exemplaire, un article séparé; autant de sciences distinctes et florissantes. Mais il faut nous contenter jusqu'ici,

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