PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION XVII
races préhistoriques, croisées, broyées, assimilées. Car chaque civilisation donnée, formée d'idées de génie provenant d'un peu partout et harmonisées logiquement quelque part, se fait à la longue sa race ou ses races où elle s'incarne pour un temps; et il n'est pas vrai, à Tinverse, que chaque race se fasse sa civilisation. Gela signifie, au fond, que les diverses races humaines, bien différentes en cela des diverses espèces vivantes, sont collaboratrices autant que concurrentes ; qu'elles sont appelées, non pas seulement à se combattre et à s'entre-détruire pour le plus grand profit d'un petit nombre de survivants, mais à s'entr'aider dans l'exécution séculaire d'une œuvre sociale commune, d'une grande société finale, dont l'unité aura été le fruit de leur diversité même.
Les lois de Vhéi^édité, si bien étudiées par les naturalistes, ne contredisent donc en rien nos < lois de l'imitation >. Elles les complètent plutôt, et il n'est pas de sociologie concrète qui puisse séparer ces 'deux ordres de considérations. Si je les sépare ici, c'est, je le répète, parce que l'objet propre de ce travail est la sociologie pure et abstraite. D'ailleurs, je ne laisse pas d'indiquer leur place aux considérations biologiques que je néglige de parti pris, parce que je les réserve à de plus compétents que moi. Et cette place est triple. D'abord, en faisant naître expressément la nation de la famille, — car la horde, primitive aussi, est faite des émigrés ou des bannis de la famille — j'ai affirmé clairement que, si le fait social est un rapport d'imitation, le lien social, le groupe social, est à la fois imitatif et héréditaire. En second lieu, l'invention, d'où je fais tout découler socialement, n'est pas à mes yeux un fait purement social dans sa source : elle nait de la rencontre du génie individuel, éruption intermittente et caractéristique de la race, fruit savoureux d'une série d'heureux mariages, avec des cou-
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rants et des rayonnements d*iniitation qui se sont croisés un jour dans un cerveau plus ou moins exceptionnel. Admettez, si vous le voulez, avec M. de Gobineau, que les races blanches sont seules inventives, ou, avec un anthropologiste contemporain, que ce privilège appartient exclusivement aux races dolichocéphales, cela importe peu à mon point de vue. Et même je pourrais prétendre que cette séparation radicale, vitale, établie ainsi entre l'inventivité de certaines races privilégiées et Timitativîté de toutes est propre à faire ressortir — un peu abusivement, ce serait le cas de le dire — la vérité de ma manière de voir. — Enfin, en ce qui concerne l'imitation, non seulement j'ai reconnu l'inQuence du milieu vital où elle se propage en se réfractant, comme je l'ai dit plus haut, mais encore, en posant la loi du retour normal de la mode à la coutume, de l'enracinement coutumier et traditionnel des innovations, n'ai-je pas donné encore une fois à l'imitation pour soutien nécessaire l'hérédité? Mais on peut accorder au côté biologique des faits sociaux la plus haute importance sans aller jusqu'à établir entre les diverses races, supposées primitives et présociales, une cloison étanche qui rende impossible toute endosmose ou exosmose d'imitation. Et c'est la seule chose que je nie. Entendue en ce sens abusif et erroné, l'idée de race conduit le sociologue qui la prend pour guide à se représenter le terme du progrès social comme un morcellement de peuples murés, embastionnés, clos les uns aux autres et en guerre les uns avec les autres éternellement. Aussi rencontre-t-on généralement cette variété de naturalisme associée à l'apologie du militarisme. Au contraire, les idées d'invention, d'imitation et dp logique sociale» choisies comme fil conducteur, nous amènent à la perspective plus rassurante d'un grand confluent futur — sinon, hélas i
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prochain — des humanités multiples en une seule famille humaine, sans conflit belliqueux. Cette idée du progrès indéfini j si vague et si tenace, ne prend un sens clair et précis qu*à ce point de vue. Des lois de Timitation, en eflet, découle la nécessité d'une marche en avant vers un grand but lointain, de mieux en mieux atteint, quoique à travers des reculs apparents mais passagers, à savoir — sous forme impériale ou sous forme fédérative, n'importe — la naissance, la croissance, le débordement universel d'une société unique. Et, de fait, on me permettra de remarquer que, parmi les prédictions de Condorcet relatives aux progrès futurs, les seules qui se soient trouvées justes — par exemple concernant l'extension et le nivellement graduels de la civilisation européennes — sont des conséquences des lois dont il s'agit. Mais s'il avait eu égard à ces lois, il aurait donné à sa pensée une expression plus exacte à la fois et plus précise. Quand il prédit, notamment, que VinégaMé des diverses nations ira diminuant, c'est dissemblance sociale qu'il aurait dû dire et non inégalité : car, entre les plus petits et les plus grands Etats, la disproportion de forces, d'étendue, de richesse même, va en augmentant, au contraire, ce qui n'empêche pas les progrès incessants de V assimilation internationale. Est-il bien sûr même que, à tous égards, l'inégalité entre les individus doive diminuer sans cesse, comme Ta prédit aussi l'illustre philosophe ? Leur inégalité en fait de lumières et de talents? Nullement. En fait de bien-être et de richesses ? C'est douteux. Il est vrai que leur inégalité en fait de droits a tout à fait disparu ou achèvera avant peu de disparaître; mais pourquoi? Parce que la ressemblance croissante des individus entre lesquels toutes les barrières coutumières de l'imitation réciproque ont été rompues, et qui s'entre-imitent de plus en plus librement, soit, mais de plus