‹ Les lois de la circulation du sang enseignées par l'anatomie comparée, l'embryologie et l'observation cliniqueChapitre 47 sur 65 · XXIV · texte numérisé non relu

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L'observation de soi par soi ou rintuitioti vitale est une grande partie de la méthode physiologique.

Je suis convaincu que les grands physiologistes, penseurs ou expérimentateurs, ont toujours été inspirés dans leurs travauxpar une sorte de conscience physiologique, j'entends par là un instinct, un tact vitaliste qui n'est que la perception plus ou moins nette de la nature de leur propre vie et des lois de leur organisation. Non seulement ils se sentent vivre comme tout le monde, mais ils pénètrent dans leur sensibihté et dans leur vie ; et cette intuition physiologique les guide admirablement dans les expériences et les théories. C'est avec cette connaissance de sentiment, connue des physiologistes originaux et qu'on ne transmet pas, qu'ils jugent les faits soumis à leur observation. Ils se portent eux-mêmes dans les expériences qu'ils font et dans les conséquences qu'ils en tirent : l'observation n'est pour eux qu'un moyeu de s'exphquer à eux-mêmes et aux autres ce qu'un vague mais sûr instinct leur faisait pressentir : ils naissent physiologistes comme d'autres naissent médecins ou architectes : tel est le génie. On n'a jamais vu ces hommes-là appliquer à l'organisme vivant les méthodes et les principes qui dirigent les observateurs dans l'étude des corps inertes. Ils savent que la sensibihté, cette existence

repliée sur elle-même, celle représentation qui se fait spontanément en nous du monde extérieur et dont je parlais plus haut, ils savent, dis-je, que la sensibilité, qu'elle soit perçue ou latente, est la limite des deux domaines et distingue nettement la physique de la physiologie. Aussi, ils ne se permettent jamais de l'abstraire dans leurs expériences et lui font toujours l'honneur de lui soumettre tous les faits et toutes les explications. Voilà pourquoi Cl. Bernard, au lieu de chercher une théorie de la circulation hors de la sensibihté et de l'organisme, dans des réservoirs, des tubes, de l'eau, des manomètres, etc., se borne tout simplement à voir ce qu'une modification dans la sensibihté d'un vaisseau va produire sur ses mouvements. Il part donc de ce point que les vaisseaux ne se meuvent que parce qu'ils sont sensibles, et que leurs mouvements sont en raison de leur sensibilité, ce qui, du premier coup, et avant toute expérience, enlève ces mouvements aux calculs du mouvement abstrait. Mais il ignore le détail de cette fonction, il veut connaître les rapports de chacun de ses éléments, etc., et cela, c'est-à-dire la science, il la demande à l'expérimentation. Elle lui apprend beaucoup de faits imprévus, elle peut rectifier ses idées, surtout, elle met la précision et la preuve didactique à la place du sentiment personnel, même vague, mais elle n'est jamais en contradiction avec le sentiment vitaliste, car c'est ce sentiment qui a dirigé l'expérience à faire, et c'est même lui qui consacre Texpérience faite.

C'est pourquoi je disais il y a un instant, que tant que les expériences de Bernard sur les nerfs des vaisseaux ne recevraient pas leur signification complète de l'unité phy-

siologique, elles se perdraient sans fruit dans réclectisme infécond; qu'elles ne changeraient rien aux théories mécanico-vitalistes de la circulation, et qu'en définitive, un mécanicisme déguisé régnerait toujours sur cette belle partie du domaine physiologique.

Supposez au contraire que, physiologiste et médecin, vous êtes dans un état d'hectisie quelconque. Tous vos tissus sont amincis et réduits à leur plus simple expression, il n'y a plus de tissus graisseux, nulle infiltration séreuse, le tissu cellulaire est sec , les veines n'apparaissent plus sous la peau que comme des coups de pinceau bleuâtres, les artères sont filiformes et dépressibles, les capillaires effacés. L'oreille seule perçoit les battements du cœur : sous la main, ils sont insensibles : sang et cavités circulatoires, tout s'est appauvri ensemble et retiré. Tout à coup, vous éprouvez un frisson qui concentre encore ce qui vous restait d'appareil circulatoire, mais quelques heures après voici un autre état. La réaction s'est faite, et sans que vous ayez ingéré la moindre boisson et le moindre aliment, les veines s'emplissent, les capillaires s'injectent, les artères battent avec une ample énergie, les mouvements du cœur sont visibles à travers la poitrine haletante : d'où viennent cet orgasme sanguin et cette turgescence vasculaire? Qui a produit cette érection de tout l'appareil circulatoire?

Si, sans aucun doute pour personne, la masse sanguine diminuée de volume et exténuée ici, comme elle est retirée et contractée dans le frisson d'une fièvre, ou dans la période algide du choléra, si la masse sanguine a éprouvé subitement une telle expansion, il est impossible, absolument impossible que les vaisseaux n'aient pas partagé cette

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expansion et qu'il n'y ait pas eu un épanouissement très actif et tout spontané de l'ensemble des cavités circulatoires de tout ordre. Le cœur seul, excité par la fièvre, pourrait bien mouvoir plus rapidement la petite quantité de sang hectique dans des vaisseaux hectiques, et tels qu'ils existaient avant la réaction fébrile. Il se peut même que le sujet ait observé ce fait sur lui à l'occasion d'une émotion et d'une palpitation nerveuse purement cardiaque ; mais dans notre fièvre, il ne s'agit pas de cela : il y a eu non seulement vitesse plus grande de la circulation, mais expansion évidente et orgasme des vaisseaux inconcevable sans l'orgasme et la turgescence du sang, turgescence du sang non moins incompréhensible sans celle des vaisseaux. Ces faits, on les observe dans les passions. Dans la peur et la colère, chacun peut les sentir en soi et les vérifier chez les autres. L'action de certains poisons les reproduit d'une manière saisissante.

Or, n'est-il pas bien certain que le physiologiste qui a pu être le sujet de ces modifications spontanées de l'appareil circulatoire, a une conscience de l'expansion vasculaire active plus intime et plus inébranlable que la science qu'il en pourra acquérir objectivement ; et que celle-ci lui est plus utile pour l'enseignement d'autrui que pour sa conviction personnelle ? Mais quelle certitude ne produisent pas réunis ces deux ordres de preuves? La physique n'en possède que d'un seul ordre.

La perception de soi par soi dont jouit le corps organisé, la réflexion vitale lui manque absolument, elle n'a que l'observation. Le physiologiste pourrait se servir de la conscience organique ou de la faculté dont jouit la matière

nerveuse de se sentir elle-même et de sentir par là tout ce qui n'est pas elle, pour pénétrer bien plus intimement dans la nature des corps vivants que la physique ne le peut faire dans celle des corps inertes. Gerdy avait très bien vu cela, et il est mille fois regrettable que cet esprit vigoureux et original n'ait pas été suivi dans cette voie.

La philosophie de Bacon, à côté des services qu'elle a rendus aux sciences d'observation, leur a fait ce mal incalculable d'assimiler la méthode physiologique aux méthodes des physiciens. Elle a voulu qu'on étudiât l'organisme vivant comme les corps inertes et étrangers à notre nature, et par une conséquence inévitable, elle a porté à confondre les forces et les phénomènes physiques et chimiques avec les forces organiques et les phénomènes vitaux. Nous en sommes encore là ; c'est ce qui empêche la physiologie de s'asseoir sur ses propres bases et de devenir une science ; car elle a beau regorger de faits magnifiques, elle n'est pas encore une science.

J'ai déjà dit que le physiologiste qui assistait par ses propres sensations à la formation d'un accès de fièvre en lui , vérifiait les données de l'organogénésie et sentait profondément que Tanatomie d'évolution est la seule anatomie médicale. L'anatomie descriptive ou inerte appartient à la physique et ne peut engendrer que des théories mécaniques et chimiques. Voilà pourquoi elle sera longue à tomber.

Je prétends aussi qu'un physiologiste sagace, un Borden, un Hunter, qui aurait acquis par l'habitude une puissante faculté de réflexion vitale, finirait par avoir une conscience plus ou moins positive de raccomphssement

des fonctions qui échappent ordinairement à la perception àvi sensorium commune . 11 arriverait ainsi dans l'ordre physiologique et sans hallucination, à la pénétration du sens vital qui caractérise certains hypocondriaques. On pourrait parvenir ainsi apercevoir, dans une partie enflammée, la formation de vaisseaux nouveaux et d'une circulation accidentelle, et avoir quelque vague intuition de Tordre et des rapports suivant lesquels les parties évoluent d'un plasma morbide.

Certainement, on n'acquerrait pas ainsi la science de ces phénomènes, mais on y prendrait un sentiment intérieur des choses à la faveur duquel on observerait avec beaucoup plus de profondeur et d'originahté les faits d'anatomie d'évolution.

M. le professeur Vulpian coupe la queue d'un têtard sortant de l'œuf et avant qu'aucun organe et qu'aucun tissu particuliers soient visibles dans le plasma. Cette partie retranchée de l'animal a la propriété de vivre ainsi séparée pendant un assez grand nombre de jours, quelquefois quinze à vingt jours. Hé bien, de ce blastème qui a rompu avec l'influence cérébrale, naissent des nerfs et des muscles ; de ce blastème étranger à l'influence cardiaque, naissent des vaisseaux. On voit ces organes évoluer avec leurs fonctions, ni avant ni après : ils se dilatent sans le choc d'aucune ondée sanguine lancée par le cœur. Une étude autobiosique de l'inflammation préparerait admirablement à pénétrer le mystère de cette belle expérience ; et celle-ci fait comprendre, elle éclaire merveilleusement la notion artistique ou de sentiment que donne l'étude autobiosique, de la formation de vaisseaux nou-

veaux dans une partie enflammée ; elle met à cette vérité de sentiment le sceau de la démonstration scientifique. Qui ne voit que ces deux faits de la génération de vaisseaux nouveaux, au sein de la lymphe plastique exsudée d'une blessure, et au sein du blastème de la queue du têtard, ne diffèrent en rien ; que l'inflammation est en nous un parasitisme et qu'efle reproduit un organisme inférieur au sein de l'organisme le plus complexe et le plus élevé parce qu'il est le plus un? C'est ce que fait toujours la maladie, dégradant les organismes supérieurs et les décentralisant. Quel est le mécanicisme pur ou éclectique qui soit capable de tenir sérieusement devant de telles preuves? Les vivisections dirigées par l'anatomie topographique sont nécessaires pour consommer ces preuves ; mais seules, elles sont impuissantes à les produire et à fonder la science. Ne portant la lumière que sur un point ; ne montrant que des faits accomphs, elles supposent toujours connue d'une manière générale la fonction dont elles cherchent à déterminer un détail. Elles concentrent sur ce point une lumière éclatante qui force la conviction ; surtout, dans une fonction complexe, elles dégagent l'action de chacun des éléments qui y concourent. Mais quand elles s'inspirent de l'anatomie d'évolution, leur valeur est complète.

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