Les lois de la princesse: conte galant et philosophique
Seigneur lecteur, il m'a été conté que, dans les ans et les siècles, il exista, sous les brumes d'un Empire du Nord, une petite Princesse tout à fait merveilleuse par son esprit comme par sa beauté.
On Tavait nommée Emeraude, car, sitôt née, elle avait ouvert sur notre pauvre monde deux yeux lumineux d'admirable pureté et de la nuance exacte de cette pierre précieuse.
Sa naissance causa une grande joie dans la famille royale et dans le peuple qui aimait ses maîtres;* car, jusqu'alors, le Roi et la Reine n'avaient obtenu de la faveur du ciel que cinq garçons robustes; et, après tant de force, on souhaitait un peu de grâce.
Comme Emeraud(^ était plus jeune de dix ans au moins que le dernier de ses frères, elle fut d'autant plus gâtée, choyée, adulée par les uns comme par les autres. Elle ne comptait pas quinze jours d'existence que déjà le poète-lauréat de la cour lui avait dédié une ode magnifique
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qui passait, à juste titre, pour la plus belle de ses compositions ; les .peintres célèbres et rivaux se disputaient rhonneur de fixer sur la toile ses traits ingénus, et le plus jeune triompha dans une image, ressemblante à crier, qui représentait la petite princesse suçant son pouce avec aménité. Et le poète et le peintre, à ce sujet, furent comblés d'honneur et de marques d'estime.
En ce temps-là, dans cet empire du Nord, enveloppé de brumes, tout allait au mieux pour le bonheur des hommes. Le roi vivait en paix avec ses voisins ; les impôts étaient légers ; les grands seigneurs étaient sans morgue, et les humbles travaillaient à leurs divers métiers, satisfaits de leur sort. Dans les tavernes, le soir, après la journée
faite, les ouvriers buvaient de grands pots de bière fraîche et chantaient des chansons patriotiques à la gloire du pays et de ses souverains.
Dans cette atmosphère de calme et de bonté, Faniour régnait, omnipotent : tous les ménages étaient unis ; et des enfants naissaient, encombrant les maisons, grouillant dans les rues, promettant un superbe avenir à cette noble race ainsi continuée.
Parfois, le Roi, la Reine et leurs cinq fils parcouraient à cheval la ville et les faubourgs, prodiguant les grâces, recueillant les bénédictions. De toute part, la foule se pressait sur leur passage, avec des cris de tendresse et de dévouement; ce qui représentait un bien réconfortant spectacle pour les esprits
qui croient encore aux heureuses destinées.
Mais le jour où, dans la voiture de la Reine et sur les genoux de sa jiourrice, apparut au peuple la petite princesse Emeraiule, âgée de trois mois, — ce jour-là donc, Fenthousiasme ne connut pins d(* borne, et une longue acclamation suivit le cortège royal depuis sa sortie jusqu'à sa rentréi' an palais vénérable.
Les hommes levaient h^s l)ras, agitaients leurs I)onnets ; les vieilles femm(?s se pressaient sous les pieds des chevaux pour entr'apercevoir la nouvelle héritière, et {)h'uraient à sa vue des larnu's de joie sous hîurs paupières bridées. Ce fut un vrai triomphe: le Roi, lui-même, d'aspect sévère pourtant, fut attendri jusqu'aux moelles et lit distribuer aux
pauvres dix milles ducats sur sa cassette ; comme il y avait très peu de misérables dans ce royaume étrange, chacun d'eux reçut, pour sa part, une somme considérable.
Toute la ville fut en liesse ; des danses s'installèrent aux carrefours illuminés par des lampions multicolores qui produisaient un admirable effet ; durant la nuit, Tallégresse continua ; et, en ces heures, bien des mariages furent ébauchés qui devaient être heureux.
Et puis le temps passa, au milieu de la joie.
Emeraude grandit dans les adorations et, jusqu'à sa dixième année, fut la favorite de son peuple, de sa famille, comme de la Fortune.
Elle était souverainement douce et bonne, aimait tous les êtres vi-
vants : les hommes et les animaux; jamais elle n'eut un moment de colère ni même d'humeur chagrine; et quand elle souffrit de ces maux enfantins qui sont l'école de la douleur humaine, elle les dissimulait et n'en laissait rien voir.
Et puis, elle était jolie, délicieusement... Oh! non pas éclatante ni rayonnante; non, elle ressemblait à son ciel natal : elle était délicate et grise, un peu vague, et discrète ; mais quand elle souriait, c'était comme du soleil à travers des buées. Elle était d'un charme infini et aérienne, un peu fée; telle quelle, on Fadorait.
Mais n'avez-vous pas pressenti que le bonheur de ce royaume était trop extraordinaire pour se longtemps continuer? que les mauvais
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gônies clmchotaient dans leur ombre et que Satan v(»illait ?
Or, voici qu'un jour, un Roi voisin, redoutable par le nombre de ses armées, chercha querelle au bon roi pacifique qu'était le père d'Emeraude, et envahit son territoire, après provocations.
Hélas !
Le noble Roi, menacé, attaqué, certain de son bon droit, résolut de se défendre à mort et iit sonner la trompett(î aux quatre coins de son empire, aj)pelant aux armes tous les bras valides et les cœurs de bonne volonté.
De partout, des masses surgirent, tendant leurs mains pour recevoir Tacier homicide et le glaive libérateur; et une belle armée, sous les ordres des deux fils aînés du roi^
LES LOIS DE LA PîilNCESSE 19
s'avança contre Tennemi.
Hélas, encore ! Pourquoi la justice et le droit n'ont-ils pas, ici-bas, réternel gain de cause ? JJn plus savant vous le dira peut-être, mais, moi, je ne sais pas.
Et il arriva que les troupes des deux jeunes princes, mal aguerries, lourdes de bonne nourriture et de félicité, ayant toujours vécu dans la paix et l'abondance, ne purent tenir et lâchèrent pied devant les soldats du roi injuste, entraînés dès longtemps aux jeux de la bataille.
Ce fut une déroute, et les deux frères aînés d'Emeraude restèrent parmi les morts, n'ayant pas voulu fuir.
Quand le bon Roi apprit cette terrible aventure, il fit une seconde fois sonner la trompette aux quatre coins
de son empire, réclamant aide et secours et dévouement sans borne à la patrie en danger. Des troupes de nouveau rassemblées, il mit à leur tête son troisième et son quatrième fils, et leur dit : « Allez venger vos frères ou bien mourez comme eux ! »
Par surcroît de tristesse, ce fut le second terme de la proposition qui se réalisa; les deux jeunes princes périrent, criblés de coups, au milieu de leurs légions débandées.
Tout le royaume gémit, la Reine sanglotait ; Emeraude demeurait sans couleur ni mouvement.
Mais le Roi s'écria, tourné vers son dernier enfant mâle : « Allons, cadet, j'y vais moi-même, tu tien dras à honneur d'être mon écuyer ! »
Le dernier jeune prince bondit de joie à cet appel ; car, comme un lou^
vetéau, dans l'ombre, il aiguisait ses dents.
Et le peuple entier marchait derrière eux, même les vieillards»
La rencontre eut lieu avec Tarmée adverse ; le choc fut formidable et le combat dura trois jours et trois nuits. Mais à la fin, le bon Roi fut vainqueur; et comme il rendait grâce au ciel, serrant son fils entre ses bras, une dernière arquebusade, lâchée par des fuyards, les coucha tous les deux, morts dans leur douce étreinte et confondant leur sang.
L'Empire était délivré, mais le Roi et les Princes étaient morts ; et la Reine, à cette nouvelle, dressa les bras, cria d'horreur et tomba morte à son tour.
Ce fut au ynilieu des sanglots
qu'Emcraude fut proclamée Reine; et elle avait dix ans.
Alors, comme elle ne pouvait pas être bien experte en Fart de gouverner, les ministres, les chambellans r entourèrent, et tous se proposaient pour lui donner de bons conseils et la guider dans ses chemins nouveaux.
Mais, soudain, devenue sérieuse, instruite aussi par la gravité des
événements, elle secoua la tète et les écarta du geste, déclarant qu'elle allait réfléchir et que, le lendemain, elle annoncerait ses vouloirs et dicterait ses lois.
Surpris, un peu mortifiés, les grands de la cour n'osèrent insister ; car, en ces temps-là, tous croyaient encore à la mission divine des rois sur la terre, à Tinspiration directe du ciel pour les tètes couronnées.
Emeraude monta dans la plus haute chambre du palais, congédia ses femmes et s'enferma. Puis, de cette hauteur, elle considéra longtemps la cité grise, vague, indécise, un peu dorée par le soleil qui brillait derrière les brumes; — des toits, et puis des toits, où des cheminées projetaient des fumées lentes ; et, sous cet amas d'ardoises, de tuiles,
là, vivaient des hommes, dont à présent elle avait charge d'âmes.
, Toute la journée, elle songea ; elle songea tristement à son père, à ses frères, tombés noblement dans la bataille ; à sa mère, morte de leur mort, dans un beau désespoir. Elle les évoqua tour à tour et bientôt sentit en elle grandir sa petite âme d'enfant, responsable d'un trône.
Alors, elle écrivit deux lignes, avec une plume de cygne, sur un velin très blanc. ,
Le lendemain, quand le conseil fut assemblée, Emeraude prit place sur le. lit de justice et accueillit les courtisans. Et quand le baise-main fut terminé, quand elle eut reçu de chacun et de tous le serment, de tendresse et de fidélité, Emeraude se leva devant les hommes graves :
ministres, chambellans, cardinaux, capitaines, étendit la main dans un profond silence et déclara qu'elle allait faire connaître la première des lois qu'elle comptait édicter.
Alors, d'une voix douce, mais assurée, elle lut cette phrase, d'un style ingénu mais non pas lapidaire :
— Il est défendu à tout le monde de faire du mal à personne !
Elle se rassit, gracieuse, sur le trône ancestral. Il y eut un gros étonnement dans la foule ; puis le plus vieux des ministres applaudit bruyamment ; et tous, aussitôt, se rallièrent à cette approbation. Ce fut un concert d'éloges, une manifestation unanime de joie. Et dans les groupes, on pouvait entendre ces
. yaroles inspirées par le sentiment pur (le la vérité vraie :
— Cette petite princesse sera certainement une très grande Reine !
Donc, la petite princesse Emeraude, à la suite d'incomparables désastres, avait été proclamée reine à Tâge de dix ans ; et dès cette époque, elle promulguait déjà des édits merveilleux dont la sagesse
emplissait d'aise les plus graves docteurs.
Mais avec une prudence dont on ne saurait trop la louer, elle s'en tenait, dans son enfance, à des lois d'intérêt général, des lois de charité, sur la solidarité des êtres, la beauté du bien, le respect de la vie.
Ce ne fut que plus tard, lorsqu'elle eut atteint, elle-même, Tâge de l'amour, qu'elle résolut de traiter publiquement cette grave question.
D'ailleurs, l'occasion lui en fut à la fois suscitée, au cours des événements, par une intrigue de cour et par une rencontre dans la rue.
Vous allez voir comment.
Parmi ses écuyers nouvellement sortis des pages, la princese comptait un tout jeune seigneur, sans grande fortune, quoique de bonne
naissance, qui s'appelait Jonquille; il avait été son compagnon d'enfance, elle lui gardait une grande affection.
Les méchants en causaient tout bas, car Jonquille était bien Texpression la plus pure de la beauté humaine ; il était même trop joli pour un homme, ayant des yeux, des pieds, des mains de femme, et n'ayant sur la peau qu'un duvet seulement perceptible au soleil.
Les vieux routiers barbus le traitaient de fille déguisée et lui conseillaient de filer de la laine ; il
répliquait, sans se fâcher, avec esprit et bonne humeur, et toutes les femmes prenaient son parti, le défendaient contre les railleries.
Cependant, si la princesse n'avait en réalité pour Jonquille qu'une bonne amitié basée sur des souvenirs communs, bien des demoiselles et bien des dames mures, hélas ! rêvaient de lui, la nuit, sur leur couche en désordre.
De-ci, de-là, le nouvel écuyer récolta de joyeuses aventures, dont il ne parlait pas, car il était discret.
Mais il était facile de voir, à sa mine rc^ouie, qu'il ne s'ennuyait pas dans l'existence.
Brusquement, cette gaieté s'altéra; Jonquille devint triste, inquiet, et ne fit plus résonner son beau rire intrépide dans les couloirs du palais.
Pendant quelque temps ^ Emeraude ne prit point garde à ce changement d'allure et ne ,^
remarqua rien; mais son attention fut enfin éveillée par l'entremise d'une sage personne en qui elle mettait toute sa confiance : c'était la doyenne des Dames de la Cour, veuve d'un sénéchal mort d'infirmités depuis longtemps déjà. On la nommait communément la Doyenne ou la Sénéchale, avec un grand respect, car elle était crainte comme la peste, étant sèche et méchante et toujours en furie ; de plus, par ses
alliances, elle tenait à dix familles princières et, femme politique, menait en sourdine les affaires de rÉtat.
Et donc, la Doyenne dit, un matin ^ à la princ(îsse :
— Reine, grande reine, ne vous senil)le-t-il pas que le seigneur Jonquille est de piteux maintien depuis quehpies semaines ? Je crois que le chagrin le dévore et le mine ; il serait d'un bon cœur d'en prendre un peu souci.
Emeraude s'étonna tout d'abord.
Ellen'avait rien vu. ^lais, en réfléchissant... en elîiît... peut-être...
sans doute... Et, sur-le-champ, ello fit mander l'ami de son enfance. En l'attendant, elle interrogeait la vieille sénéchale, demeurée diîvant elle, les yeux baissés et l'air cafard :
, — Voyons, Doyenne, que peut-il avoir ?... Je Taime beaucoup. Jonquille ! Qu'est-ce que c'est ?
La vieille ridée, jaunâtre, maigre comme une trique, cligna d'un œil hypocrite, soupira, puis laissa tomber :
— Je crains qu'il n'aime sans espoir... sans doute une personne trop haut placée pour lui...
Mais Jonquille entrait, le visage contrit, la démarche lente. D'un geste, la reine congédia son entourage ; et seule avec le jeune homme, un peu inquiète, elle le questionna :
— Jonquille, on me rapporte que tu es triste, que tu souffres ; et je m'en émeus car tu fus de mes premiers ans l'assidu compagnon et je t'ai gardé grande place dans mon cœur. S'il est au pouvoir de ta reine
de soulager tes ennuis, parle sans crainte ; d'avance, je t'accorde ce que tu désires, afin que tes vingt ans retrouvent leur gaieté.
Tout en s'exprimant ainsi, en ellemême, la princesse était mal assurée. Si, réellement, comme l'avait affirmé la sénécliale. Jonquille aimait trop haut pour jamais atteindre, qui pouvait être l'objet de son amour, si ce n'était elle-même, la princesse Emeraude, la reine du royaume ?
C'est ce qu'elle pensait du moins, ne jugeant, à la façon de tous les grands de la terre, personne ici-bas susceptible de lui être comparé.
Et l'idée d'un aveu l'effrayait et la charmait à la fois.
Jonquille répondit d'un ton boudeur, comme un enfant gâté :
— Hélas ! je ne sais pas si vousmême, malgré votre toute-puissance, vous réussiriez à me tirer d'un pareil mauvais pas... Je suis le plus malheureux et le plus ridicule des jeunes gens de Tempire. Moi qui vivais si tranquille, sans le moindre souci ! . . .
— Enfin, quoi ? interrompit la princesse^ commençant à juger qu'elle faisait fausse route.
— Quoi ? répliqua le plus joli seigneur de la Cour, quoi? C'est à n'y pas croire... prenez garde... vous allez mourir de rire... mais, moi, je ne ris pas. Il y a que la sénéchale m'adore. Oui, madame! qu'elle veut m'épouser, étant vertueuse, malgré tout, — et se charger de mon bonheur... Il serait joli! Elle m'offre ses palais, ses châteaux, ses bois, ses
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parcs, son trisor, mais je ne suis pas à vendre, palsambleu ! Seulement, si je refuse, elle m'oîîre encore, au choix, réchafaiid, la potence, la haclu», le poignard, le poison, Teau, le feu, la corde ; quelque chose enfin qui ne nons manque point. La sorcière est puissante... Je suis un pauvre sire. On m'assassinerait pour trois écus... Où sont les risques?
J'ai demandé nnmois pour réfléchir, ot voici trois semaines que je me désespère...
— Pauvre Jonquilh», dit la princesse désolée ; c'est vrai que la Doyenne est puissante et capable de tout, et que moi-menu* j'hésite à la contredire. Ecoute et retiens bien :
Tu ne m'as rien dit; je ne sais rien.
Il reste huit jcmrs... D'ici là, je vais songer à toi !
— Dieu Vous inspire, soupira récuyer, mais je suis mal en point.
Un instant après, la sénéchale, avec un sourire édenté, interrogeait la princesse :
— Eh bien ! madame, a-t-il conté sa peine à Votre Majesté ?
— Non, répliqua la princesse ; il n'a rien v(mlu dire ; il fut toujours discret.
— '^'ant pis, grogna la vieille amoureuse, il faudra bien tôt ou tard qu'il avoue !
Ce même jour, la princesse s'en alla par la ville, selon son habitude, à pied, seule avec deux suivantes.
En la voyant ainsi, le peuple la saluait sans s'arrêter, la voulant laisser libre, mais il l'en aimait mieux de vivre dans son air.
Tout en marchant, elle rêvait au moyen de sauver Jonquille ; mais
plus elle réfléchissait, et plus elle découvrait de difficultés, de dangers même, dans cette redoutable entreprise.
La Doyenne disposait d'un pouvoir presque égal au sien même ; de plus, elle ne reculerait ni devant une infamie, ni devant un crime.
Ce n'était pas gai.
D'une autre part, Jonquille ne pouvait pas, vraiment, céder mémei à la crainte, saciiiîer sa beauté prodigieuse, sa rayonnante jeunesse à cette veuve antique, effroyable et sinistre.
Alors, que faire ?
Comme, pour la dixième fois, elle se posait cette question, ses regards distraits se posènnit sur une maison basse et d'assez triste aspect. A une fenêtre grillée du rez-de-chaussée, une jeune fille était accoudée, les yeux levés au ciel, dans une attitude de désespoir et de supplication ; et, de ses yeux, des larmes lentes cou-
CIIAPITKE II
laient sans s'arrêter. Or, dans cette pose, elle parut à la reine d'une rare beauté et d'un charme infini. Emerâklfc dit à Tune de ses suivantes :
- Approche-toi de cette jeune fille
et demande lui les causes de son chagrin.
Ainsi interrogée, la jeune fille ramena douleureusement ses yeux vers la terre et répondit :
— La cause de mon chagrin?
Hélas! Je vais épouser par force,
dans trois jours, un vieillard que je hais autant qu'il prétend m'aimer... Mes parents m'y obligent, car ils sont pauvres, et lui est riche. Mais je ne puis me résigner ; je pleure ma jeunesse et ma virginité.
Puis elle s'arrêta, considéra plus avant dans la rue, aperçut la reine qu'elle connaissait bien pour l'avoir vue passer maintes fois en carosse, les jours de grande fête. Alors, elle joignit les mains et s'écria de loin :
— Reine ! Reine ! C'est Dieu qui t'envoie pour me sauver du malheur !
Reine, pardon si je ne vais pas me jeter à tes pieds, mais je suis enfermée, prisonnière, cela depuis longtemps; car on craint, avec raison, que je m'échappe et fuie !...
Emeraude s'approcha et dit com plaisamment :
— Jolie fille, que puis-je donc pour toi?
Et la jolie- fille riposta, d'une haleine, sans hésiter :
— Reine, rentre chez toi et fais, ce soir même, une loi par laquelle sont défendus, sous peine de mort, les mariages entre les vieillards et les jeunes filles, les vieilles femmes et les jeunes gens. Et tu seras bénie dans la postérité !
A Tentendre, la princesse s'extasia :
— Cette petite a trouvé sur le champ ce que je cherche depuis tantôt quatre heures !... Elle a dix fois raison. Je vais, de la sorte, au devant des choses... Et nul n'aura le droit d'en être courroucé.
Puis, s'adressant à la prisonnière :
— Je t'accorde cette grâce. La loi sera faite ce soir; demain, tu seras libre, et tu viendras au palais pour me remercier.
En effet, la loi fut promulguée.
La sénéchale en mourut, suffoquée par la hile. La jolie lîllo vint au palais remercier la reine. Dans les couloirs, elle rencontra Jonquille ; et, de cet instant-là, naquit un grand et mutuel amour.
Cette jolie fille s'appelait Javotte ; c'est un nom comme un autre.
Et donc, en arrivant au palais de cette grande Reine, que le peuple, par souvenir et par alTection, nommait encore la Petite Princesse,
Javotte, sur les degrés de Fescalier d'honneur, aperçut tout d'abord notre seigneur Jonquille, qui se pâmait d'aise, car il venait d'apprendre le subit trépassement de sa vieille amoureuse la Doyenne ou la Sénéchale.
Il riait, se tordait tout le corps, se tapait sur les cuisses, dans un cercle de jeunes fols de son âge qui partageaient sa gaîté, en connaissant les causes.
D'ailleurs, il faut le dire bien haut, à la gloire de la morale nécessaire, la mort du méchant fait la joie des âmes honnêtes; et ce matin-là, au Palais, tous les visages étaient radieux, car chacun se sentait délivré •d'un péril, tant la vieille Doyenne était redoutable, impitoyable au moindre écart, et surtout ennemie de la belle jeunesse.
Le ciel lui-même et la terre paraissaient subitement égayés ; un joli soleil fusait dans un léger brouillard bleuâtre ; le printemps commençait ; tout allait pour le mieux dans un épanouissement et dans le renouveau.
De loin, Jonquille vit venir Javotte, qui, d'un pied leste, libérée, exultante aussi, . gravissait les vingt marches d'onyx de la demeure royale.
Aussitôt il suspendit ses extravagances, écarquilla les yeux, contempla la merveille.
Et il criait à ses amis :
— Tudieu ! voyez ce qui nous vient dans un rayon de soleil, est-ce une fée, un chérubin ou une femme ?
Voici bien le plus séduisant visage que j'aie jamais considéré. Je suis amoureux fou de cette créature. —
Tenez, elle lève sa jupe en montant Tescalier... Quels pieds, si mignons et si prestes ! Quelle jambe nerveuse et quel mollet joli... La reine de Sabba n'avait point les pareils ! Et cette croupe, enfants ! hardiment dessinée, pleine et ronde ! Et ces hanches si nobles ! Et ce corsage, ah ! ce corsage, gonflé d'orgueil, pointant en insolence ! Et ces bras et ces mains, indéniablement façonnés pour Fétreinte et la caresse !... Et ces yeux de miracle où le ciel est enclos ! Et cette bouche humide, ces lèvres frémissantes en quête de baisers, si désiûeuse et si prête à tout rendre !... En vérité, je vous le dis, voici mon âme prise. Où va cette admirable fille ? Que vient-elle faire ici ?... C'est ce que je veux savoir !
De son côté, Javotte qui, bien
qu'elle eut du ciel plein les yeux, n'en distinguait pas moins les choses de la terre, avait remarqué Jonquille au premier regard. Et de cette vision, elle restait soudainement troublée.
Dans son être, elle songeait :
— Voici bien le plus charmant jeune homme dont une femme ait rêvé. Je n'aurais jamais cru qu'un homme pût être à ce point accompli.
Ah ! certes, si c'était celui-là que mes parents m'eussent destiné pour époux, ils n'auraient pas eu besoin de griller une fenêtre et de doubler les verrous de ma porte pour me forcer à subir sa visite. J'aurais été moi-même, en servante soumise, lui offrir la clé de ma chambre et la clé de mon cœur... Qui sait même, si dès le premier jour, je ne lui aurais
pas ouvert mou lit ? Sa peau est fraîche comme une fleur neuveéclose ; il est fort et doux ; son moindre geste est gracieux ; il ferait aimer Famour aux saintes du Paradis, qui gagneraient encore à leur damnation... Il n'a qu'un signe à faire et je le suis, partout où il voudra, surtout vers le mystère et le silence, dans une solitude où Ton s'occuperait à des choses exquises.
Mais, Seigneur Jésus, comme il me regarde avec des yeux ardents !...
S'il pouvait me désirer à son tour, je ferais bon marché de ma virginité!...
Ainsi pensant, la jolie fdle s'acheminait vers la salle du Trône, où la reine Emeraude l'avait fait appeler.
Naturellement, Jonquille s'attachait à ses pas ; ce qui la fit tres-
saillir d'une joie inconnue ; et, toute rose, elle entrait parmi les courtisans.
Sur son passage, elle fut saluée par un admiratif murmure, et Bon ullrgrosse en redoiilihtit, car toute femnii* est lieureu8e
d'être applaudie devant celui qu'elle
aime.
— Ah ! te voilà, petite ! dit Émeraude en lui tendant sa main pâle à baiser. Eh bien, es-tu contente ?
Javotte baissait la tête, très confuse, n'osant guère élever la voix; car, fille de bourgeois, elle n'était nullement préparée aux splendeurs de la cour et Fauguste assemblée la remplissait d'émoi.
Cependant, après avoir coulé une œillade vers Jonquille, qui s'était glissé près d'elle, elle reprit contenance et répliqua d'une voix un peu tremblante et pas bien haute :
— Oh ! Reine, Reine exquise, divine, propice aux malheureux, vous m'avez rendu la vie, plus que la vie!
Et je suis à vos pieds et je vous remercie avec toute la ferveur d'une très petite âme. Si les plus humbles dévouements vous sont de queWe
prix, sachez et croyez bien que Javotte est à vous dès à présent et pour toujours !
La Reine, qui était volontier si indulgente, trouva le compliment fort bien tourné. Elle sourit soudain, et de ce sourire la salle entière s'éclairait. Puis, apercevant son fidèle Jonquille à quelques pas de là, elle parla, s'adressant à lui, 'dans 'le silence recueilli de la foule empressée à ses moindres paroles :
— Jonquille, tu vois cette enfant rose, eh bien, c'est-elle qui t'a sauvé, entends-tu ?
A ces mots. Jonquille s'approcha de Javotte, sans plus dissimuler qu'il était pris déjà, et répliqua, la voix claire :
— Reine admirable, bienfaitrice éternelle, notre lumière à tous,
j'avoue ne pas vous comprendre encore, mais si je dois quelque reconnaissance à cette enfant rose, cette reconnaissance me sera douce, en vérité. Car, certes, c'est bien dé ses mains, après les vôtres, que je désirerais recevoir quelque don.
— Hé! hé ! fit la Reine, voici qui tourne bien pour la gloire de Tamour !
Puis, penchée en avant sur son trône d'ivoire, pour tous: les ministres, les seigneurs et les dames, elle expliquait :
— Je vois, O mes fidèles, que votre curiosité est vive. Eh bien, sachez ce qu'il en est. Ce n'est plus un secret pour personne que la Sénéchale, hier au soir ravie à notre affection... (Ici un murmure courut, coupé de petits rires)... que la
Sénéchale, dis-je, avait conçu, malgré ses soixante ans, une ardente passion pour le seigneur Jonquille ; à lui, consentant, elle offrait a fortune, la puissance, tous ces biens qu'elle avait ; a lui, refusant, une courte destinée était promise. Certes, je désirais sauver mon ancien page, le camarade heureux de mes jeunes années, d'une aussi cruelle alternative. Mais le moyen ? Moi aussi, je redoutais la Doyenne... Je puis bien Favouer à présent qu'elle n'est plus.
Et donc, Tàme soucieuse, je parcourais la ville, en quête d'une idée qui fut libératrice, quand, derrière les barreaux d'une fenêtre, j'aperçus cette enfant qui pleurait en silence, en regardant le ciel qu'elle implorait sans doute. Or la mission des rois consiste, je le proclame, à repré-
senter, sur notre pauvre terre, la souveraine bonté, Tinfinie miséricorde du Dieu qui nous créa. J'ai voulu m'enquérir de ce chagrin injuste, car il est injuste qu'une belle fille ait le moindre chagrin. Et j'ai su que des parents barbares, seulement occupés parles soucis d'argent, entendaient sacrifier l'unique fieur de leur jardin, cette admirable vierge, aux horribles désirs d'un vieillard enrichi. C'était ton cas. Jonquille, en renversant les rcMes. Et c'est elle, Javotte, qui, par un cri de douleun, m'a montré le chemin : « Princesse, Princesse, faites ce soir une loi par laquelle il sera défendu, sous la peine de mort, aux vieillards d'épouser des jeunes :filles, aux vieilles femmes d'épouser des jeunes gens ! »
Et la loi fut faite, promulguée sur
le champ ; et d'heureux résultats aussitôt en suivirent. Hélas, la Sénéchale en .mourut, prétend-t-on, ce n'est pas de ma faute. (De nouveaux rires s'entendirent). Telle est l'histoire et la vérité. N'est-ce pas, Javotte ?
— Oui, grande Reine, prononça la jolie fille. Oui, trois fois oui ! Et de nouveau, merci ! car, surtout à présent, plus que jamais, je mesure l'horreur de ce qui m'attendait.
Emeraude la considéra avec un peu de surprise et l'interrogea :
— Pourquoi, à présent surtout, plus que jamais?
Et Javotte, baissant de nouveau la tête et de nouveau confuse, murmura cependant :
— Parce qu'a présent je vois ce qu'est l'amour !
Et, poussée par la belle franchise de ses seize ans, elle se tournait vers Jonquille.
Celui-ci bondit vers elle et lui prit les deux mains, avec un l)eau cri d'orgueil.
— Reine Em/raude,je parlerai tout haut, si V0IL4 le permettez !
La Reine acquiesçait, un peu plus souriante, mais un peu pale aussi, avec une larme au coin des yeux.
Et Jonquille clama :
— Enfant, dont la destinée est semblable à la mienne, toi qui faillis aussi dormir dans la couche glacée des passions séniles, tu es belle, tu es radieuse comme Taurore, et sitôt que je t'ai vue j'ai compris que les Dieux nous poussaient l'un vers l'autre. Si notre Reine le veut ainsi, je suis à tes genoux et je te prends pour femme. Nous serons tous les deux, en unissant nos Ages, ma brune aux yeux clairs, bien loin de quarante ans ! Nous serons la jeunesse et nous serons l'amour ! Nous prouverons à tous, pour la gloire éternelle de la bonté divine, que l'on peut être heureux, infiniment heureux sur la terre bénie !
— Embrasse-là! cria la Reine, se levant, très émue. Javotte, je te fais dame du Palais et te dote en du-
ohosse. Jonquille, toi aussi, je t'élôve et te comble, et je le veux ainsi !
Jonquille ne se fit pas prier. 11 attira Javotte à sa poitrine ; leurs deux cœurs battirent pour la première fois, éperdus Tun sur Tautre.
Avidement, le jeune homme superbe prit de ses lèvres ardentes les lèvres pâmées de la fille admirable, et leur baiser très long mêlait leurs nobles âmes.
Autour d'eux, la foule applaudissait ; mais les regards flambaient ; les hommes clierchaient les femmes <pii souhaitaient leur approche.
Et, de ce bel exemple, ce jour là, maintes unions, plus ou moins légi* limes, se consentirent sans révolte et furent accomplies, pour la commune joie.
La Princesse Emeraude, elle même, enfiévrée, frissonnante, remuée jusqu'aux moelles par un trouble inconnu, songeait à des choses vagues ; et elle murmura, dans un secret aveu :
■ — C'est doux ; il faut aussi que, moi, je me marie !
En ce temps là, le Ministre de l'Intérêt Public s'en vint, en grand émoi, trouver la Reine Emeraude ; et d'un grave sujet il prétendait avoir à l'entretenir.
él CHAPITRE IV
Seul, deTant elle, il s'exprimait ainsi :
— Reine, une calamité menace votre peuple, si nous n'y portons remède dans le plus court délai. 11 s'agit, cette fois, des destinées du royaume, de Ta vernir denotre race !
— Seigneur, vous m'effrayez ! cria la Princesse ; dites vite la cause de votre ennui.
— Reine, les statistiques, qui sont toutes infaillibles, comme vous le savez, démontrent limpidement que le nombre des naissances diminue dans Evos tats, et d'année en année, de façon alarmante. On ne fait plus d'enfants ! Un vent de sécheresse et de stérilité souffle sur nos maisons.
Emeraude joignit les mains dans un geste étonné.
LES LOIS DE LA PRir^CESSS 73
— On ne fait plus d'enfants ? Et pourquoi donc, Monsieur le Minis-
tre ? Je ne comprends guère !
Le Ministre s'inclina et déclara, très bas, en toute humilité :
— Moi non plus, je ne comprends guère. Et c'est ce qui me dépasse que quelque chose puisse
advenir et que je ne comprenne pas.
Les raisons ? Je les ai cherchées, minutieusement, dans des méditations lentes. Elles m'échappent encore. Dans d'autres Empires moins fortunés, on pourrait alléguer sans doute la misère des hommes qui les fait hésiter devant la création, par crainte des bouches à nourrir. Mais il n'y a pas de pauvres sous votre règne, ou si peu que leur nombre ne saurait influencer les statistiques ; dans ces mêmes Empires dont j'ai déjà parlé, on invoque encore l'abus des boissons fortes et la débauche, comme deux sources empoisonnées de désastre et de décadence ; mais, chez nous, on n'est ni plus ni moins ivrogne ou débauché qu'il ne convient ; honorable moyenne, je dois le déclarer. Enfin, nos hommes sont
vigoureux et nos filles sont belles...
Alors, quoi ? quelle malechance,
quelle malédiction ?
Emeraude s'impatientait :
— Ministre, c'est à moi de poser
des questions et à vous d'y répondre.
Vous me paraissez mal posséder le
sujet. Quand un
bon serviteur
vient signaler un
péril à sa souve^
raine, c'est qu'il
apporte le remède
en même temps
qu'il indique le
mal. ]Mais s'il n'a
que des plaintes
à proférer, des
hypothèses à soumettre, il ferait mieux de garder le silence et de se renseigner. D'ail-
leurs vos affirmations sont générales et me convainquent peu. Citez moi des exemples, au moins !
Le Ministre, troublé, car il sentait sur lui le souffle des disgrâces, perdit la tête et négligea les ménagements.
Il leva les bras au ciel et clama dans son désarroi :
— Des exemples ! ah ! vous en voulez, des exemples ! Mais rien qu'autour de vous, à la Cour, il y a dix ménages stériles... tenez, vos trois meilleures amies la Duchesse, la Marquise, la Comtesse, jolies, délicieuses, mariées depuis, trois, quatre et cinq ans, ont elles donné des citoyens à la Patrie ? Pas un seul, à elles trois ! Elles ont peur sans doute de s'abîmer la taille...
Voilà la vérité toute nue, puisque
VOUS me forcez à parler sans détour et toute honte bue !
Emeraude, droite sur son trône d'ivoire, un pli dur entre ses deux sourcis en arc, réfléchissait :
— Ministre, calmez-vous ! Vos dernières paroles me frappent et m'éclairent ; car elles ne sont plus du domaine des inductions vagues, mais fournissent plutôt un argument sérieux. C'est bien ; j'étudierai à mon tour la question sous tous ses aspects ; et, pour commencer, je vais faire comparaître une à une, les trois personnes désignées et les interroger congrument sur leur manque de patriotisme. Après quoi, je prendrai les mesures nécessaires. Retirez- vous, Ministre ; je vous garde ma faveur, parce qu'en dernier lieu, vous vous êtes
exprimé loyalement, en toute franchise.
Le^Ministre de Tlntérèt Public s'en fut à reculons, avec des révérences, subitement rasséréné. Mais il avait eu une belle peur.
Sitôt qu'il fut parti, Il Reine fit appeler sa tendre amie, la blonde Duchesse , qui ressemblait à Vénus, le jour de sa naissance. Et celle-ci, rieuse, s'en vint en grand empressement, dans un frou-frou de soie.
f"^ — Reine, ma Reine jolie, vous m'appelez ? J'accours ! Que voulez
VOUS de liioi, votre dévouée servante ? S'il faut mourir, j'en suis, pour votre seule gloire !
^ Tais toi, folle ! interrompit la Princesse. Il s'agit de choses graves, très graves! Regarde moi dans, les yeux. Pourquoi n'as tu pas d'enfants ?
A cette question, à laquelle elle ne s'attendait guère, la Duchesse décontenancée, rougit et baissa les paupières. Et tout bas, elle faisait:
« Oh! oh ! » avec un air charmant de pudeur alarmée, mais elle ne trouvait rien à répliquer
Emeraude s'elîorça de prendre un air sévère et continua d'un ton sec, étonnant dans sa bouche rose.
— Je te prie de répondre ! Ce ivest pas l'amie qui te parle, c'est la Reine. Il y va du salut national...
82 CHAPITUE IV
Je répète: Pourquoi n'as tu pas d'enfants ?
Et Emeraude se croisait les bras^ et son pied s'agitait sur le tapis de pourpre.
Alors la duchesse éclatait en sanglots ; et furieuse et désolée, elle lâchait ce couplet incohérent :
— Est ce que je sais, moi ! Je fais tout ce qu'il faut pour cela, plutôt trois fois qu'une ! C'est la faute au Duc si nos gestes du soir restent sans conséquences... je n'y peux rien ! J'aimerais bien avoir un poupon ; on joue avec et ça amuse.
Je lui mettrais des rubans dans les cheveux. Mais, tenez, vous êtes une méchante, et je ne vous aime plus !
En voilà, un reproche !... ' Mariez vous donc vous même et nous verrons un peu... Si vous croyez qu'on
fait ce quon veut... Si cola conti" nue, j'irai vivre en Province !
— Va-t-en !
dit Emerauile, qui ^ù retenait pour ne [îî»s rire , tuL oublies le respect.
— Enfin, s'écria la Duchesse désespérée, que voulez vous que je fasse? Dites -le ! Faut-il que je prenne un amant ? Je sais un Capitaine aux gardes qui n'en serait pas
fâché... Je suis capable de tout, par simple dévouement pour ma Reine adorée! Faut-il ? Faut-il ?
Si vous dites oui, ça y est !
Cette fois, Emeraude ne put se contenir; elle éclata d'un beau rire perlé. Ce que voyant, la Duchesse, se jugeant pardonnée, se jeta dans ses bras, — ce qui fit un tableau tout à fait gracieux.
Après la Duchesse, ce fut le tour delà Marquise; elle était brune et ressemblait à Minerve . Elle comparut superbe, avec sérénité.
Droite , elle attendait les ordres de sa maîtresse.
Et celle-ci prononça :
— Comment se fait-il qu avec ta beauté magique et ta santé robuste tu ne sois pas encore mère ?
La marquise recula d'un pas, ouvrant des yeux énormes dans son étonnement. Puis, soudain remise, elle répliqua la voix tranquille, avec un grand air d'ennui lassé :
— Reine, que voulez vous ? la meilleure terre ne produit pas sans graine. Le Marquis est d'aspect vigoureux, de mine épanouie ; autant de mensonges. Il est grand et fort, et j'ai compté sur lui jusqu'aux soirs de nos noces. Alors, j'ai déchanté.
Les apparences sont trompeuses.
Voici tantôt six mois qu'il n'a pas frappé à la porte de ma chambre...
et, si ce n'était la crainte du scandale et de votre courroux, je me console-
rais avec mes amoureux... Je n'ai qu'un signe à faire ; ils sont trente à ma suite. Mais je n'ai pas osé, malgré ma grande envie !
— Je te croyais plus brave î riposta la Princesse d'un ton énigmatique. Mais ne t'attriste plus, car tes maux vont finir. A'a !
La Comtesse, appelée en troisième, s'en vint nonchalament, car elle était de nature indolente .
Elle était rousse et ne ressemblait à personne, mais n'en restait pas moins tout près de l'Idéal.
Elle salua sa Reine en inclinant la tête et, la main appuyée au dossier d'un fauteuil, elle écoutait les phrases prononcées.
Et telles étaient celles-ci :
— Comtesse, voici tantôt cinq ans que nous avons honoré de notre présence les fêtes mémorables de ton gai mariage. Et nous nous étonnons que tu ne nous aies pas encore offert les dragées d'un baptême.
Pourquoi cette abstention dans la maternité ? Tu ne songes donc pas à perpétuer deux nobles races ?
La jeune femme rousse, sans s'émouvoir, étant d'âme impassible, murmura doucement.
— Reine, le Comte est vivant et je suis pourtant veuve : il a d'autres amours et ne s'en cache pas; depuis des ans, il me délaisse; à peine
s'est-il soucié de ma beauté pendant trois semaines. Ce qu'il aimait en moi, c'était les grands biens amassés par nu)n père. Vous me rendrez ce témoignage que je ne me suis jamais plainte, et cependant j'en avais le droit. ^lais puisque vous m'interrogez, je réponds sans détour, mais aussi sans p]us de rancune.
A son tour, le Comte m'est devenu indifférent et je serais fort en peine, s'il s'avisait, un soir, de revenir à moi ; j'ai laissé s'endormir mon cœur dans ma chair endormie; et j'ai plutôt quelque mépris pour les coureurs de bagatelle. Pourtant, qu'on ne s'y trompe point, si demain, par hasard, quelque hardi garçon, bien planté sur ses jambes et de joli visage, s'approche et me parle à l'oreille, et que le temps soit à
Forage, il se peut faire que je rende au Comte la monnaie de ses pièces avec les intérêts, et si j'en suis blâmée, ce sont mes juges qui auront tort! J'ai dit.
Après ces trois examens de conscience, la Princesse Emeraude restait convaincue de Tunique responsabilité des hommes, tous coupables.
Elle résolut d'agir, et elle agit.
Trois jours plus tard sur les murs de la ville un édit était affiché ; et cet édit était ainsi conçu :
<c II est permis, même ordonné, aux épouses robustes des époux impuissants ou stériles, après trois ans de mariage et d'essai loyal, demeurés sans résultats, de prendre des amants, chargés de les rendre mères. Ceci dans l'Intérêt public et
pour la conservation de mon peuple que j'aime. »
Cette décision souveraine fut accueilli par Fenthousiasme des foules.
Il est évident que les amants sont plus nombreux que les maris et les amants étaient en joie. Les femmes ne cachaient pas leur sincère allégresse, et, de tous les côtés^ des offres furent aussitôt faites et bien vite acceptées.
Ce fut unc^ fête nationale.
Mais les premières qui voulurent profiter des ])énélîces de cette nouvelle loi furent assurément, la Duchesse, la Marquise et la Comtesse; et cependant quelqu'un les devançait encore dans cette douce application du décret royal. Qui
cela ? La propre femme du Ministre de rintérêt public, qui, s'il percevait des pailles dans les yeux de ses voisins, n'en promenait pas moins, dans son œil, une poutre.
Mais, quelques jours plus tard, sur les murs de la ville, furent charbonnées des inscriptions revendicatrices.
D'abord, on pouvait, lire cette phrase énigmatique :
€< La princesse est femme. »
Le lendemain, la proposition se complétait ainsi :
« La Princesse est femme et protège les femmes î »
Puis enfin, l'idée se déroulait entière :
« Il y a aussi des femmes stériles ou revèches et des forces viriles inoccupés. »
La princesse Emeraude fut prévenue de ces indices de mécontentement dans son peuple et des réclamations des hommes de bonne volonté.
Comme elle était souverainement juste et d'esprit et de cœur, elle réfléchit et fut forcée de s'avouer que les charbonneurs de murailles n'avaient peut-être pas tort.
Et déjà elle élaborait quelque
projet nouveau, quand elle reçut une supplique, signée par quatn»vingt bourgeois honorables, désireux de lui exposer leurs griefs.
Sur le champ, elle résolut de leur donner audience et les fit convoquer pour le lendemain matin.
Ils parurent en belle ordonnance, dans un cortège plein de dignité, où les plus jeunes cédaient le pas à leurs aînés» Ils étaient de tous poils, de tous âges, de toutes professions ; bariolés, disparates, mais réunis, cette fois, dans un but semblable et poussés par la même conviction.
Rangés sur quatre files, devant le trône, ils saluèrent profondément, dans une génuflexion ; et, le chapeau dans la main, attendirent en silence le bon plaisir de leur Reine.
Et celle-ci qui avait, depuis longtemps, riiabitude de recevoir des ambassades, venues des quatre points du monde, de présider sa cour où la noblesse fleurissait, n'en fut pas moins, un moment embarrassée, devant ces personnages qu'elle ignorait du premier au dernier et qui représentaient en symbole son peuple tout entier, puisqu'ils formaient une élite entre les citoyens.
^lais elle reprit bien vite sa coutumière assurance, promena sur eux un beau regard limpide aux éclats de pierre précieuse et parla :
— Bourgeois de ma ville, vous désirez déjposer à mes pieds des observations que vous croyez justes et bien fondées ; c'est ma joie de me pencher de près sur le cœur de mon peuple ; et donc, je vous écoute et
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VOUS suis attentive. Que votre chef désigné, par Tâge, ou la considération, s'avance vers mon trône et s'exprime sans détour; car je suis toute acquise à la justice et à la vérité !
Il y eut un murmure dans la foule des bourgeois ; puis, annoncé clairement par toutes les mains tendues, un homme de cinquante ans environ, mais sec et vigoureux, d'aplomb sur ses deux jambes, les yeux pleins d'énergie, s'avança, tête haute, et parla, la voix claire.
— Reine fortunée, dont chaque geste est admirable, justement inquiète à la pensée que la fécondité hésitait sur tes foules, tu as fait une loi légitime et secourable pour remédier aux maux dont nous sommes menacés. Mais, si tu nous
permets, à nous, les plus humbles
comme les plus dévoués de tes heu-»
reux sujets, si tu nous permets une faible observation, nous te dirons que tu n'as résolu de la sorte que la moitié du problême. Car si tu permets et ordonne aux épouses des maris inutiles de chercher ailleurs Famour çt la fécondité, tu ne songes pas et ne prévois pas qu'il y a des étalons robustes attelés à de sèches cavales qui refusent leur approche, et leur font perdre ainsi leurs années de jeunesse et leurs activités créatrices* Ne serait-il pas nécessaire de compléter le décret déjà connu par sa contre-partie naturelle et de donner licence aux époux des femmes stériles ou toujours refusées, licence et franchise pour la bigamie ou la polygamie, sans risques à courir^ et, cela, par le droit ? Voici,
Reine fortunée, Tidée générale que nous sommes venus te sou mettre, avec l'espoir que tu en saisiras la grandeur, la justice et l'opportunité !
Emeraude répliqua, rougissante, et gênée par le sujet lui-même :
— Noble porte-paroles de tes amis considérés, je ne saurais penser que tant de citoyens honorables pussent de compagnie me venir apporter de mauvaises raisons. Certainement, vous devez être dans le vrai ; et ctî que vous alléguez, je veux le croire.
Mais, bourgeois de ma ville, votre Reine est troublée, connaissant mal les faits dans la discussion ; n'oubliez pas que votre Reine est vierge, et ne doit rien savoir des questions charnelles. Or donc, elle vous demande, dans son ingénuité, de
bien vouloir éclairer sa conscience et développer vos arguments. Je vais interroger quatre de vous, pris au hasard... Ils répondront sans réticences. Et je pourrai juger. Je commence par toi-même, noble porte-paroles de tes amis considérés. Quel est ton cas ? qui te pousse à te plaindre ? As-tu mauvaise femme et couche glacée ?
Le chef des bourgeois soupira longuement, prit un temps, puis révéla sa tristesse.
— Reine vierge et pure, il est certain que je serais plusà Taise pour expliquer mon ennui devant quelque vieux souverain
dont la barbe serait blanche. N'importe, avec toutes les pudeurs obligatoires, je vais essayer de te faire comprendre la raison de mes démarches.
«Apprends donc que je suisjoallier et de Taveu de tous, le premier sertisseur de pierres qui soit dans ton royaume. Ce collier, que tu portes au cou pour sa gloire et la mienne, est sorti de mes mains. C'est une noble profession qui vous met en rapport avec les beaux seigneurs et les belles dames, car tous et toutes aiment Tor et les diamants. Hélas, elle a aussi ses inconvénients. Je vais avoir bientôt cinquante ans-; voici dix ans, j'épousai, par amour, une fili!^ pauvre que je jugeais-belle à miracle et je l'emmenai dans ma maispn. Les premiers temps, elle
fut bien heureuse, car elle passait de la misère à Taisance enviable ; et surtout elle était enchantée de vivre au milieu des joyaux, des gemmes, de For et de Targent.
Comme elle ne comptait que seize années, c'était une enfant encore ; elle s'amusait à se parer des colliers, des bracelets que j'avais dans ma boutique et je la laissais faire en souriant ; car, alors, elle semblait m'aimer. Mais peu à peu, je la vis s'assombrir, rester songeuse et soucieuse ; puis elle bouda tout à fait, sans que j'aie pu pénétrer la cause de cette humeur hostile. Bientôt, elle reculait devant mes caresses et trouvait toujours, sous un prétexte ou un autre, le moyen d'éluder mon contact amoureux. Et j'en pris grand chagrin. Je l'observai ; et,
bien vite, j'ai pu remarquer que chaque fois qu'un joli seigneur entrait dans ma boutique, elle s'empressait à sa rencontre, s'enquérait de ses désirs, avec des mines gentilles, le frôlait, se frottait à lui, les yeux brillants, comme une chatte en folie. Et j'ai compris que la vue de ces jeunes gens riches, délicats, guerriers et magnifiques, lui troublait la raison et la faisait prendre en mépris le marchand que j'étais.
Aussi, quand les duchesses, les marquises descendaient de carosse et pénétraient chez moi, elle les contemplait, considérait, détaillait, les yeux mi-clos, les mains jointes, avec de gros soupirs. Elle imitait, ensuite, leurs façons de marcher et de porter la tête ; et je voyais bien qu'elle m'en voulait à la mort de n
pas ravoir faite au moins comtesse.
J'en ai souffert. Mais comme jamais^ à mon su du moins, elle ne se donna à un autre, qu'elle resta fidèle à rhonneur de mon nom, je ne pusque supporter en silence ses froideurs et ses refus. Voici neuf ansque cela dure ; ma patience est à.
bout ; et je rêve, étant valide encore^ à des baisers nouveaux sur une bouche plus facile.
Ainsi parla le joallier.
Emeraude F avait écouté avec attention ; par instant, elle semblait, l'approuver par un signe de tête.
Quand il se tut, elle déclara :
— Joallier, ton cas est navrant ^ en effet ; et, puisqu'après neuf années ta femme ne s'est pas repentie, ni amendée de son ingratitude et de ses mauvais procédés, il
est évident que tu as le droit de chercher Tamour ailleurs et de te créer une famille en dehors de ta maison»
— Reine, répartit le bourgeois^ la chose est facile, mais les résultats déplorables ; car alors les enfants que j'aurais par ailleurs ne seraient que bâtards, entachés pour leur vie. C'est ici que la loi s'impose, en vérité !
■ — C'est Juste encore, dit Emeraude étonnée, car sa pensée n'avait pas été si loin. Pour plus de certitude, permets-moi cependant d'interroger encore trois de tes compagnons, comme je mêle suis proposé.
Tenez, vous là-bas, l'homme à la barbe blonde, approchez et racontez.
- L'homme à la barbe blonde s'en vint au pied du trône et raconta son histoire;.
— O Reine belle et chaste, mon cas pour être différent de celui du noble joallier, n'en est pas moins lamentable. J'ai trente ans* Voici cinq ans, je rencontrai dans la vie deux sœurs admirables, jumelles à la vérité, et si pareilles Tune à Fautre, qu'en aimer une c'était aimer les deux. Hélas, il me fallut pourtant choisir; je le fis au hasard et devins un heureux époux. Mais l'autre sœur, qui m'aimait en secret, refusa désormais l'offre des amoureux et resta fille. Elle vint habiter avec nous, dans ma maison ; et nous vécûmes six mois dans la sérénité.
Toutes deux surveillaient mes affaires, car je suis l'arquebusier de la place des Papes ; je fournis tes armées, ô Reine chaste et douce; mon commerce est considérable et ce n'est.
pas trop de trois têtes dans une telle entreprise. Un jour, en descendant un escalier, ma femme tomba et se blessa si malheureusement qu'elle fut estropiée et même faillit mourrir.
Grâce aux soins de sa sœur et aux miens, elle revint à la vie, mais resta mutilée, infirme, Téchine bri sée et pour jamais incapable d'aijiour- Dieu sait si j'ai pleuré de cet accident là !
A cette évocation d'un passé douloureux, l'arquebusier étouffait un sanglot, tirait son mouchoir de sa poche et s'essuyait les yeux.
Emeraude en fut émue et l'engagea doucement à continuer le récit de ses tristes aventures.
Il reprit donc, en affermissant sa voix encore larmoyante :
— Oui, j'ai pleuré. Puis les mois,
les ans ont fui. Oa s'est accoutumé à cet état de choses. Mais souvent rinfirme soupirait en regardant sa sœur si belle et si robuste, pareille à ce qu'elle était ellemême, autrefois. Et la sœur disait aussi :
« Pourquoi n'est-ce pas à moi que ce malheur est arrivé ?
tu donnerais encore de lajoie à ton époux; et moi, qui ne sers à rien ni à personne, j'aurais perdu bien peu ! » Je les écoutais,' en secouant la tète ; mais à présent, j'évitais de me trouver seul avec la sœur de ma femme: car tout l'amour que- j'avais pour cette dernière s'était reporté naturellement
sur celle qui lui ressemblait tant, aux jours de sa beauté vaillante. Et ma femme s'en aperçut et consentit en elle-même le sacrifice ; et me dit :
« Prends-la, elle t'aime et a envie de toi, depuis qu'elle t'a vu ! va ! je 1q permets ! je ne compte plus ; je Jie puis plus te donner ni plaisir, ni enfants... Prends ma sœur, c'est encore un peu moi. Et je ne puis être jalouse parce qu'on aime mon image ! »
Mais je voyais bien qu'elle avait grande peine. Et j'ai encore attendu.
Enfin, un soir, j'ai parlé seul à la sœur de ma femme, en lui avouant que celle-ci approuvait. Elle m'a repoussé sans colère, mais a dit : « Je ne serai jamais la maîtresse de personne, pas même la tienne... Et je mourrai comme cela ! » O reine bienfaisante et charitable, par pitié,
accordez-nous la loi qui nous libère et permette aux époux malheureux de prendre une autre femme, légitime elle aussi !
Quand l'arquebusier se tut, Emeraude pensive lui répondit :
• — T'a cause est bonne également et tu Tas bien plaidée. Il y a vrai* ment au mbride bien des choses que j'ignore et des circonstances que je n'avais pas prévues. Allons, un troisième... Vous, là bas, le jeune homme aux lunettes d'argent ! Dévoilez-nous un peu les secrets de votre âme... Je vous écoute, allez !
— Reine aux yeux scintillants, dit le jeune homme aux lunettes d'argent, sachez que je suis greffier, scribe, écrivain public. Que j'ai pour profession de tourner de belles phrases, d'enguirlander la pensée dans
des arabesques élégantes ; et certes, plus que jamais je m'enî loue à présent et je m'en glorifie. Car nul autre que moi ne pourrait peut être raconter mon histoire devant une Reine, vierge et chaste, sans la faire mourir de confusion , et se faire chasser lui-même pour son indécence et son effronterie. Mais, grâce à mon style imagé, grâce àrhyperbole, la métaphore, Tadroit sous entendu, Taimable parabole, je saurai me tirer de cette tâche ardue. Or, donc, il est trois ans, j'épousais une demoiselle jolie et de belle prestance ; elle avait en partage une dot assez ronde. Elle di-
sait m'aimer bien plus que son petit frère, ce qui me paraissait délicieux d'innocence et tout à fait charmant.
Hélas I Finnocence est admirable» soit! mais, cependant, combien de^ fois funeste ? Ses parents d'ailleurs me le disaient et répétaient ; « Vous savez, c'est un trésor de pureté, de chasteté, de naïveté, d'ingénuité; et jamais on n'a vu tant de virginité. » Encore, hélas ! Le soir de nos noces... C'est ici que devient nécessaire l'art des circonlocutions. . le soir de nos noces quand on nous eut laissés seuls, et que je m'approchai d'elle, ainsi qu'un papillon qui voudrait un instant reposer sur la fleur; alors que, par cent mignardises, j'essayais de donner une consistance à mon indéniable désir, subitement, elle s'offusqua, s'effara, sauta du
lit, en criant au secours, à Tassas*!
sin ! à la garde ! et me traitant d'o* dieux bandit et de porc immonde..
Et j'ai soudain compris qu'elle avait des idées tout à fait fausses sur Tacte du mariage. Elle se figurait, comme je le sus plus tard, qu'il sufsait à deux époux de se coucher côte à côte, et bien droits, sur le même matelas, et de s'endormir en se serrant la main pour que fut consumé le mystère d'amour et de génération. Reine admirable, ne croyez point que cette première nuit malencontreuse fut suivie de nuits meilleures. Non ! mon épouse exhortée, prêchée, chapitrée par un chacun et par tous, s'est toujours refusée et se refuse encore à se livrer à moi. En dehors de quoi, elle est parfaite. Mais ce quoi la^ j'ai la fai-
blesse d'y tenir aussi petit, qu'il soit, plus qu'au reste très grand.
Mais elle réplique pour s'excuser et se défendre, (car elle est logique et, ma fois, raisonneuse), qu'un contrat n'est valable que lorsque les deux partants en comprennent également la teneur ; or que jamais, si elle eut été congrument et dûment renseignée, elle n'aurait accepté pareille vilenie charnelle ; que ce genre d'exercice et de gymnastique lui répugne comme indiscutablement bestial ; que si, dit-on, il est dans la nature, cela prouve simplement que la nature est laide ; et que les hors-nature qu'on appelle les chastes, sont les plus près des Dieux. Elle allègue, en plus de sa répulsion générale, une répulsion particulière pour l'espèce d'homme
que je suis, ce qui n'est pas flatteur pour moi; et se déclare prête à toute résistance par la force, le scandale, voire le crime. Ce qu'elle dit, elle Texécute à la lettre... Et, depuis les trois années de notre union singulière, ma femme n'est pas ma femme et je reste célibataire, tout en étant jîiarié. C'est pourquoi je réclame le droit de me pourvoir ailleurs !
Ce discours fut salué par des applaudissements et des rires sans vergogne.
L'assemblée se tenait les côtes ; et les bourgeois, gens d'éducation et de politesse médiocres, ne cachaient point leur hilarité; menaient grand bruit, se donnant mutuellement des coups de coudes au corps ; oubliant, il semble, la majesté du lieu et la présence même de leur Reine vénérée.
Celle-ci ne s'en offusquait point, ni ne s'en formalisait ; car Thistoire Tavait, elle aussi, réjouie; et la mine piteuse du mari refusé parachevait sa joie.
Elle dit -
— Greffier, scribe, écrivain public, jeune homme aux lunettes d'argent, il est vrai que ta situation est pénible et vexante ; et que tu as le droit d'en être mécontent. Passons au quatrième. Approchez, vous, bourgeois, vous qui riez si fort, dans votre face ronde. Dégoisez vos raisons :
L'homme à la face ronde, suspendant sa gaieté, s'en vint donc à son tour.
Et il s'exprima comme il suit :
— Reine nonpareille, fleur des
Empires, représentante des Dieux sur notre pauvre terre, je tremble devant toi : car il faut que j'accuse une puissance presque égale à la tienne, seule cause do mon souci. Je suis le doux marchand des ornements d'église et principalement des statues peintes en rose et bleu qui figurent la Vierge et les saints et les saintes. Voici quatre ans, je bénissais le métier que je m'étais choisi. Mon commerce prospérait et j'avais, comme clientèle, les évêques, les chanoines, les curés des paroisses, et tous les pieux prélats. Me voyant devenir riche, j'ai songé qu'il n'était pas bon que rhomme vécut seul, reconnaissant
ainsi la sagesse de rEcriture. J'ai pris femme à mon gré, fraîche et ferme de chair, désirable en tous points. Et je l'amenai chez moi ; et je donnai de belles fêtes à Toccasion de mes noces, fêtes que présidèrent et bénirent mes bons patrons de la sainte Eglise. Ce temps-là fut charmant ; mais il ne dura guère. Mon épouse, entre autres qualités, connaissait à merveille Fart difficile de labonne cuisine. Elle savait fabriquer de ses mains blanches des plats qui ravissaient le goût et tiraient les larmes des yeux. Et, tous les vendredis, par esprit de reconnaissance, de dévotion, et, il faut bien le dire, dans une pensée mercantile aussi, j'invitais, à ma table, les cui'és, les abbés de la ville et leur offrais un festin sans pareil. Ma femme y met-
tait tous ses soins ; car, sans être d'une piété irraisonnable, elle aimait la compagnie des gens de religion.
Et tous ces prêtres, détachés, par leurs vœux, des choses de la terre, baffraient et s'extasiaient et louaient ma maison. Mais voici que l'un d'eux, pour témoigner sa gratitude sans doute, entreprit de ramener mon épouse à l'unique pensée de son futur salut. Je ne me doutais guère de cette manigance; car les prêches, après boire, me semblaient de peu d'autorité. En quoi je me trompais, comme la suite vous l'apprendra.
L'abbé convertisseur parvint, en peu de temps, à troubler l'âme naïve de ma compagne, obtint d'elle des pro'messes dont l'exécution fut à mon détriment. Il lui inspira l'horreur des rapprochements sexuels ; et lui
fit, à ce sujet, une loi de ne m'accepter auprès d'elle, dans Tancieri lit joyeux, qu'une fois le mois et je dis une fois, parce que c'est, en effet, une fois. A ce prix, elle s'assurait le libre accès du ciel, et comptait y entreren metenanl par la main. J'ai compris, trop tard, le péril de cette situation... Et depuis des ans, me voici réduit à la portion congrue, et privé de tout ce qu'on espère licitement en prenant une femme. O Reine non pareille, je dois ajouter qu'étant de tempérament robuste, toujours prêt à bien faire, j'en souffre et j'en suis las !
— Par le ciel ! dit Emeraude, voici une étrange façon de comprendre la paix du ménage et de pratiquer la charité ! vôu^ aussi, le marchand de vierges en carton peint,
VOUS avez à vous plaindre et je le reconnais. Vos quatre histoires, bourgeois, m'ont suffisamment éclairée* Allez en paix ! Je vais rendre un arrêt pour votre satisfaction, et ce ne sera que justice.
A ces bonnes paroles qui comblaientleurs désirs, les quatre-vingts bourgeois poussèrent de grands cris :
Vive la Reine ! puis entonnèrent en chœur rhy mue national ; ce qui fut du plus bel effet.
Enfin, après des salamalecs, dos révérences et des génuflexions, ils sortirent, à reculons, et s'en furent raconter au peuple, massé sur la place du palais, la générosité magnifique de la Princesse Emeraude.
Et le peuple fut content ; puisqu'il est pertinent qu'il adorait sa souveraine.
Celle-ci, sans perdre de temps, promulgua, le soir même, .un nouvel ^*dit, qui fut affiché, comme il convenait, sur tous les murs blancs de la ville.
Et tel était cet édit :
— « 11 est permis auxhommesdont les femmes sont malades ou récalcitrantes à bien faire, de prendre une nouvelle épouse en toute légitimité. Les enfants issus du second mariage seront déclarés également légitimes. Ceci pour le bien de mon peuple dont j'ai toujours souci. »
Et cette fois, ce furent les hommes qui se réjouirent.
Mais, à la suite de ces deux derniers décrets, bien des protestations s'élevèrent ; plusieurs procès eurent lieu devant le trône arbitral ; et Tun des plus curieux fut certainement celui-ci :
128 CHAPITRE YI
On se souvient qu'à la question posée par la R(âne Emeraude :
((Gomment se fait-il qu'avec tabeauté majçiqu(î et ta santé robuste, tu ne sois pas encore mère ? » La Marquise avait d'abord reculé d'un pas, ouvrant des yeux énormes dans son étonnement ; puis, soudain remise, avait répliqué de sa voix tranquille, avec un air de grand ennui lassé :
— Rein:;, que voulez-vous? la meilleure terre ne produit pas sans grain i* ! »
Puis encore qu'elle avait accusé son mari d'être de mine trompeuse et débib^ (Ml amour, malgré son apparente viguiMir.
Or le marquis, quand il vit la marquise se préparer ouvertement à cboisir un amoureux digne d'elle.
entra dans une grande colère et cria à la calomnie.
Il expliquait à qui voulait Ten tendre qu'entré son épouse et lui, il n'y avait pas sympathie de chairs, d'où leur commune froideur ; mais que la faute en venait surtout d'elle, et qu'en cette occurence, il lui déniait absolument le bénéfice de la nouvelle loi.
Le cas était embarrassant; car, malgré les répliques dédaigneuses et courroucées de la marquise, il était difficile d'établir où se trouvait la vérité, le bon droit et la raison.
La Reine, soUicitéiî par les deux parties adverses, résolut détenir un lit de justice, ce qui, dans l'espèce, paraissait indiqué.
Elle s'entoura, pour l'occasion, de ses ministres et chambellans d'une
130 CHAPITRE YI
part ; et de Tautre de ces dames d'honneur et filles du palais.
Mais, dès la première minute, il fut avéré que les deux camps étaient déjà hostiles; pénétrés de l'esprit de corps, tous les hommes tenaient pour le marquis ; toutes les femmes pour la marquise ; et comme les uns et les autres étaient égaux en nombre, le résultat par le vote eut été nul, si la princesse n'avait pas eu le droit suprême de les départager.
Le marquis obtint, le premier, la parole ; et, tout de suite, il s'irritait, ce qui prouvait déjà la pauvreté de sa cause; tapait du pied, clamait arrogament ;
— C'est une indignité ! Par haine de moi-même, par amour de quelque autre, la marquise me diffame et
m'accuse d'une horrible façon ! Je suis encore jeune et fort ; si quelqu'un en doutait^ je le lui prouverais en champ clos et sur l'heure, à la dague où l'épée, à l'arme qu'il voudrait !
Emerâude, blessée de ses éclats de voix, l'interrompit d'un geste bref:
— Il ne s'agit pas d'hommes ici,mais de femmes ; l'arme dont vous manquez, prétend-on, n'est pas la dague, ni l'épée, mais toute autre !
et, en fait de combat, il ne doit être question ici que des beaux engagements d'amour.
Tous les seigneurs baissèrent les yeux, le front sombre ; mais les dames du Palais ne cachèrent point leurs rires.
Etla colère du marquis en redoubla.
Il s'était revêtu pour la circonstance d'un magnifique habit de satin blanc, et sa belle mine était indéniable, ce qui parachevait son insolence.
Il répartit :
— Reine î Douce, Reine ! Prends garde ! tu parais oublier en cette heure tes belles habitudes d'équité sans secondes. Tu es femmes et favorable aux femmes. Est-ce juste, si elles ont tort ? On met en doute mes qualités viriles et mes vertus d'alcôve. Eh bien, qu'on me serve lapre* mière venue, n'importe quelle ribaude, mais de beau poil et de peau blanche, et vous saurez après ce dont je suis capable !
La marquise haussa les épaules ; et, d'un ton ameret méprisant, laissa tomber ces mots :
LES LOIS DE La PRINCESSE l33
— Vous faites blanc de votre épée pour la seconde fois. J'accède à vos désirs et je demande Tépreuve, prête à me déclarer menteuse, parjure et mauvaise épouse, si la ribaude réclamée obtient de vous plus que je n obtiens moi-même. Et je me révolte à mon tour. Car vos paroles sont un outrage à ma beauté. Où donc trouverez-vous une femme plus digne que moi de toutes les caressas ? Qui peut produire à la lumière un corps plus parfait que le mien ?
Et, quand même, s'il vous faut des ribaudes, Monseigneur, il ne fallait pas épouser une noble demoiselle...
Et elle se tut ; mais ses paroles avaient porté Témoi dans le camp des juges inasculins.
• Car, alors, beaucoup d'entre eux, songèrent qu'en effet la marquise
était bien belle et que la rendre à son époux, c'était se priver soimême de Tespoir de sa bouche et de ses douces étreintes ; et, à pré* sent, la plupart étaient tout dispo* ses à lui donner raison.
L'âme humaine est ainsi faite; et,, dans les balances de la justice, les intérêts particuliers i pèsent d'un poids redoutable.
Le pauvre marquis, lequel, pour être de corps veule, n'en avait pas moins Tesprit lucide, comprit le re* virement qui se produisait chez ses anciens partisans ; il en perdit beau* coup de sa jactance, baissa la tête, et balbutia des phrases dépourvues de bons sens :
— Dans tout cela, je ne cornprends guère pourquoi je suis victime d'une telle aventure ; et je reste
surpris de tant de perversité. Est-ce ainsi qu'agit donc une haute et noble dame ? Et cette bagatelle a-t-elle tant d'importance ?
A ce propos piteux, les filles du Palais se recrièrent toutes ; et les seigneurs hochaient la tète, avec un petit air ironique, tout à fait amusant.
Seuls, le ministre de l'Intérêt Public, le Duc et le Comte, disgraciés eux-mêmes, menacés ou déjà vaincus, essayaient mollement d'approuver un tel dire ; mais ils n'insistèrent pas, craignant, à juste titre, de souligner ainsi leur propre infirmité.
Emeraude coupa court ; soulevée un moment sur son lit de justice, elle prononça:
— Ne nous égarons pas dans
des débats interminables. Voici ce que je propose, et qui me paraît juste et sensé, j|M|^^ Le Marquis
V^^^H demande une
\\^^Bp épreuve. Ac -
^ ' / cordons lui cet-
te épreuve. Il y a, paraît-il, par la ville, une courtisane d'une beauté mer-* veilleuse, resplendissante comme une aube d'été, qui s'appelle Photée et se vend pour de For. ^larquis, acceptes ta Photée pour ta justification? C'est moi qui lui ferai le cadeau nécessaire. Sous la foi du ser ment, elle et toi, vous nous direz ce qui se sera passé entre vous dans les délais marqués. Réponds !
— Soit, dit le Marquis sans
assurance, mais espérant encore, nc^ connaissant pas les conditions exactes de répreuve à subir.
Et la Rîîine reprit :
Vous tous qui m'entendez,
jugez vous équitable de commettre le :Marquis aux bons soins de Photée? Après, nous i)()urrons rendre un arrêt en sûreté de conscience ; est-ce là votre avis ? Si oui, levez la main.
Toutes* les mains se levèrent ; les petites et blanches, couvertes de bagues ; les grandes et brunes, uni- ' quement adornées de poils noirs ; et la proposition royale fut acceptée à Tunanimité.
Alors, Emeraude continua, de sa belle voix trampiille.
-^ Qu un page sur le champ monte à cheval et s'en aille requérir Pho-
tée. Et, nous autres, délibérons sur la qualité et la quantité même des arguments à fournir par le noble Marquis, — séance secrète. Sortez, Marquis ; sortez, Marquise ; on vous rappellera, quand nous aurons statué.
Les deux intéressés se retirèrent ; et, tout autour du lit de justice, une discussion mémorable s'engageait aussitôt.
Les femmes proposaient des dioses énormes ; les hommes plaidaient d'abord pour la moyenne honorable, les circonstances atténuantes.
Les yeux demi-clos, la Princesse les écoutait sans rien dire. Elle ne « savait pas, elle ! connaissait mal le sujet; ne pouvait pas donner une opinion.
Mais, au premier rang des dames d'honneur, la folle Duchesse et la sereine Comtesse, heureuses d'humilier un peu plus leurs époux présents, exigeaient hautement les exploits du Dieu Mars et le travail d'Hercule.
' Aussi, les jeunes seigneurs, qui leur faisaient la cour, les approuvaient-ils ardemment, avec un air de trouver cela tout naturel et facile pour eux-mêmes, comptant bien récolter tin profit de leur noble assurance.
Les vieillards, vaguement souriants à leurs souvenirs dejeunesse, ne s'opposaient plus que mollement aux rigueurs de l'arrêt. La cause dumarquis devenait pitoyable. Enfin, quand on eut voté, et qu'une grosse majorité se fut prononcée, Emeraude commanda :
— Faites rentrer le Marquis et la Marquise !
Et, quand ils furent présents, elle lut la détermination prise, que le Secrétaire des Commandements avait écrit sur du vélin blanc, avec une plume d'or.
— Attendu que le Marquis luimême a réclamé l'épreuve et qu'elle lui a été accordée par nous, ses juges naturels, réunis en ce lieu ; attendu que le Marquis se soumet aux conséquences de la dite épreuve, — il est décidé que le Marquis demeurera enfermé avec la courtisane Photée, requise à cet égard, dans une chambre close et fort close, jusqu'à ce qu'il ait, par six foix, satisfait à la loi d'amour... Cependant...
Mais, déjà, le marquis s'écroulait, effondré, et criait, lamentable:
— Las ! j'en ai pour un an !!
A cet aveu, la Cour entière s'exclamait dans des rires frénétiques ; au milieu de cette folie, le page, envoyé à Photée, revenait, apportant un message de la divine courti- ' sane.
Elle écrivait :
« Inutile, je le connais. Rien à faire ! »
Le tumulte grandit; jamais Olympiens ne firent tant de bruit dans la gaîté du ciel.
La joie allait au paroxysme.
Et ce fut, en pouffant elle-même, que la Princesse déclara :
— Marquise, donne ton corps à qui te plait le mieux. Nous te déclarons libre.
Cependant, la Princesse, poursui- -vant ses projets de réformes heureuses, se dit un jour que les courtisanes pouvaient bien être un danger public; en tout cas, un dérivatif
stérile aux grandes lois de la procréation.
Il est certain que ce fut à propos de Photée, la divine séductrice, qu'elle conçut cette pensée.
Et, brusquement, voici qu'elle résolut d'exiler les courtisanes de son royaume.
Peut-être croyez-vous qu'une telle décision souleva des tempêtes dans la foule des amants ordinaires de ces verseuses d'oubli.
Il n'en fut rien.
Car, grâce aux nouveaux décrets, autorisant les épouses de maris impuissants à se poujvoir ailleurs, l'amour était devenu facile à tous et ne coûtait plus rien.
Les anciens protecteurs de Photée et de Myrrhine et de Mirabelle, les plus renommées de leurs profes-
sions, las de se ruiner chez elles, les délaissaient volontiers pour de nobles dames, ou petites bourgeoises même, qui leur sautaient au cou, sans rien demander plus que des baisers savants et des étreintes nerveuses.
Et déjà les pauvres filles voyaient douloureusement péricliter leur harmonieux négoce.
Aussi donc, aucune voix ne s'éleva pour les défendre, quand la Reine déclara les bannir à jamais.
, Alors, Photée en larmes, s'en fut 1 chez Myrrhine et toutes deux cou- , rurent chez Mirabelle; et, toutes j trois, elles se lamentèrent, levèrent i les bras au ciel, protestant contre ; l'ingratitude des hommes, la dureté ' des grands, et l'injustice du sort.
Puis elles résolurent d'aller se jeter
148 CHAPITRE VÏI
aux genoux de la Princesse qu'on disait accessible à toutes les injustices.
Elles furent reçues par les huées des valets, les ricanements de leurs courtisans de la veille, de ces oublieux seigneurs qui se vengeaient ainsi de les avoir adorées.-
Mais Emeraude, impassible et toujours équitable , ordonna qu on 1rs laissa .s'approcher dV'lk'S, L't liîur parhi, drjk dOsartnOc par riïuunlile
de leurs attitudes, Témoi dé leurs beaux corps et régarement de leurs regards damnés.
. — Filles du mal, il ne sera pas dit que la plus vile des créatures ait été repoussée des marches de mon trôiïe, si le bon droit la pousse à m'implorer moi-même. Quoique nous ne parlions pas le même langage et que j'aie en horreur votre impudicité, je tâcherai de. vous comprendre. Je vous écoute. Allez !
Pilotée, prosterné jusqu'à terre, s'exclama sôurdiement.
— Reine immarcescible, devant ta blancheur et ta virginité, je sens plus que jamais la honte de mon jétre.et j'aurais voulu, changer de chair pour riie présenter devant toi ! Mes. compagnes et moi, nous subissons le poids d'une infortune
imméritée. Nous sommes des fillesd'amour, c'est vrai ; nous nous sommes vendues, c'est juste. Mais combien de fois aussi nous sommesnous données ? si nous avons coûté des trésors aux plus riches, n'avons-nous pas fait aimer la vie à des désespérés ? Nos âmes sont multiples, ô Reine ! et nous nous ignorons nous-mêmes, pétries de caprice et de fantaisie. Nous ne faisons pas le mal pour lui-même ; nous ne sommes pas perverses par esprit de suite et détermination. Souvent nous avons été charitables, bonnes, généreuses, secourables à la misère, compatissantes au désespoir. Mais de cela, qui voudrait convenir ?Nos actes sont, de parti-pris, mal ju" gés, dénaturés ; ce qui serait admiré chez une Duchesse est bafoué
chez une courtisane ; quand nous faisons le bien, rien que par cela même que c'est nous qui le faisons, ce bien devient un mal, tourne à nouveau péché dont chacun nous accuse. C'est encore vrai, nos flancs sont restés stériles, nous ne donnons pas de citoyens à la patrie. Mais n'en est-il pas mieux ainsi ?Ne vautil pas mieux ne pas produire de rejetons que do donner à la société des descendants bâtards, inavoués, fils du vice et de lu débauche, qui n'auraient dans le cœur que la honte et la haine et seraient tout portés aux pires rébellions? Tu as rendu la liberté aux épouses des mauvais maris, mais ces mômes hommes n'avoueront pas leur débilité et chercher ront encore des contacts de femmes. Où les trouveront-ils, si nou^
152 CHAPITRE Yil
ne sommes plus là? Reine, ne brise pas les tristes jouets de ton peuple abusé. Va, nous sommes si peu que nous ne valons pas les honneurs d'un décret. Et si j'osais blâmer ta conduite impeccable, je te dirais encore qu'il eut été plus digne d'une grande souveraine d'ignorer à jamais nos pauvres existences. Pitié pour nous ! grâce pour nous ! Laisse nous vivre et mourir là où nous sommes nées. Nous ne sommes pas seules dans la vie ; nous avons des êtres qui nous aiment, que nous aimons, malgré notre indignité.
Ceux-là te prient avec nous, à mains jointes... Ecoute, ô Reine! plus ta Justice s'abaissera sur nous, plus elle «era haute, éclatante et sublime !
Et sur ces derniers mots, Photée tombait sur les genoux, la face au
tapis du trône ; et Mirabelle et Myrrhine rimitaient à l'instant.
Alors, la Reine Emeraude fut troublée profondément.
, Une grande commisération la pénétra pour ces pauvres filles reniées par tous, huées, abandonnées et qui n'avaient de recours qu'en elle.
Elle les considéra, ainsi prosternées, immobiles; et, aux halètements •profonds de leurs flancs purs, elle •comprit qu'elles pleuraient toutes l6s trois.
Aussitôt la princesse fut bouleversée, car elle ne pouvait supporter les larmes, étant d'une infinie bonté.
Et, la voix tremblante, elle cria :
' — Allons, relevez-vous, pauvres lîUes ! Restez dans votre patrie ; vivez mieux, si possible, mais ne jpleurez plus ' C'est vrai, j'allais
154 CHAPITRE YII
être injuste, outrepasser mes pouvoirs. Car vous n'avez pas commis de fautes punissables ; vous avez continué la tradition antique des filles d'amour, nécessaires, dit-on, aux sociétés... Et ce sont les sociétés qui sont responsables, comptables de vos erreurs, qu'elles ont provoquées. Allez, ma grâce vous suit... Et, comme il m'est affirmé que les hommes vous délaissent déjà par suite de mes édits, je répandrai sur vous les secours de ma charité.
Allez... et ne péchez plus... tant!
Quand là Reine se fut exprimée de la sorte, une foule de seigneurs, courtisans éternels, se rapprochèrent des tristes amoureuses, les relevèrent avec des phrases douces, en leur promettant leurs prochai nés visites.
Et Photée, Myrrhine et Mirabelle sortirent du palais le front haut, saluées, cette fois, par les gardes en bataille et les valets devenus respectueux.
Emeraude, qui conservait ses idées, poussa plus loin encore la clémence et la charité. Elle donna bientôt aux trois belles filles des situations officielles, en ceci qu'elle leur commanda de se promener nues, un jour par semaine, dans toute la ville, pour enseigner au peuple la divine beauté ; pour engager les femmes à les imiter dans leurs attitudes, leurs gestes, leurs artifices ; pour exciter les mâles aux désirs de la chair, désirs reportés, le soir, sur toutes les épouses ; et cela pour le mieux delà procréation humaine et la gloire de la race.
Pour ces fonctions importantes^ les trois courtisanes émargeaient au budget des arts décoratifs et pouvaient désormais exister à Fabri du besoin et de l'ingratitude des hommes.
Mais, à se mêler ainsi des choses de Tamour, la petite princesse avait senti en elle éclore des désirs qui se témoignaient par des rougeurs subites, ou des pâleurs du soir et de grands abattements.
Elle se prit à songer qu'elle était seule dans sa couche, la. nuit, et que trois Princes Charmants la voulaient en mariage.
Et c'est de la sorte que fut brusquement suspendue cette ingénieuse suite de lois utiles et saines.
Car Emeraude choisit un époux,
fut heureuse avec lui ; oublia son peuple et le laissa vivre à sa guise, bornant tous ses soucis à se sentir aimée.
Fin
En vente :
LE MUSÉE SECRET par Stradella Prix : 3 fr. 50