LIBRAIRIE INTERNATIONALE
18, RUE 2>S ORAMMOMT, ±9
A. UCROIX, VERBOBCKHOVEN ET 0% ÉDITEURS A BRUXELLES, A LIVOURNE ET A LEIPZIG
Droits de reprodaction réserrés
lia FalalHé
Il y a quelques années, pendant tout un hiver, nos cités furent remplies de discussions sur la théorie des siècles. Par une singulière coïncidence, quatre ou cinq hommes éminents lisaient en même temps aux citoyens de Boston ou de New York, des discours sur Tesprit des temps. Et il se trouva que, à la même époque, ce sujet était le thème principal de quelques brochures remarquables et des journaux publiés à Londres. A mon sens, et quoi que Ion puisse dire, la question des temps se résume
dans la question pratique des lois de la, vie.
Comment vivé-je? Nous sommes incompétents à résoudre le problème des temps. Notre géométrie ne saurait mesurer lorbite des idées dominantes, observer leur retour, concilier leur opposition. Nous ne pouvons qu'obéir à notre propre polarité. Il est bien beau à nous de méditer sur notre carrière et de la choisir, lorsque nous sommes soumis à une irrésistible domination !
Dès nos premières tentatives pour réaliser nos désirs, nous nous trouvons en face de barrières immuables. Nous nous enflammons à l'espoir de réformer le genre humain. Après quelques essais, nous nous apercevons qu'il faut pour cela prendre les hommes avant qu'ils soient hommes — à l'école. Mais garçons et filles sont indociles; on n'en peut rien faire. Nous concluons que la matière est mauvaise. Nous reprenons nécessairement de plus loin eLCore la réforme : — de la génération; — c'est dire qu'il y a une fatalité, ou des lois qui régissent le monde.
Mais s'il existe une irrésistible domination, cette domination s'explique. S'il nous faut admettre la fatalité, nous ne sommes pas moins
obligés à affirmer le libre arbitre, c'est à dire l'énergie de l'individu, la grandeur du devoir, la puissance du caractère. La fatalité existe, comme le libre arbitre existe aussi. Mais notre géométrie ne peut mesurer ces deux points extrêmes et les rapprocher. — Que faire? Accepter les deux principes franchement ; en touchant chacune des cordes, ou, si .vous aimez mieux, en tirant sur chacune d'elles, nous éprouvons sa force. En nous soumettant également à des idées d'un autre ordre, nous constatons aussi leur puissance, et alors il y a quelque espoir raisonnable d'un rapprochement entre elles. Il est certain, sans me rendre compte comment, que la fatalité s'accorde avec la liberté , l'individu avec la généralité, ma polarité avec l'esprit des temps. Le mystère des siècles a pour chacun de nous une solution. Si nous nous appliquions à étudier notre propre condition, on arriverait par ce moyen à comprendre chacun des principaux ingrédients qui composent l'ensemble de la vie humaine ; puis, et si après avoir fait scrupuleusement la part de ses propres jouissances, -cha- •cun reconnaissait avec la même équité les sentiments qui se produisent chez autrui, on trou-
verait la véritable ligne de démarcation. Il en résulterait un peu moins d'orgueil d'un côté, et la balance s'équilibrerait.
Mais posons sérieusement les faits. Notre Amérique n'a pas un nom qui réponde aux idées de légèreté. Les grands hommes, .les grands peuples n'ont pas été des bateleurs et des bouffons, mais ils ont eu l'instinct des terreurs de la vie, et se sont arrangés pour les regarder en face. Le Spartiate, confondant sa religion et sa patrie, meurt devant cette majesté sans hésitation. Le Turc, qui croit que sa destinée a été écrite sur le livre de fer, au moment où il est venu au monde, se rue sur le sabre de l'ennemi avec un entraînement aveugle. Le Turc, l'Arabe, le Persan acceptent la loi de prédestination :
Deux jours étant donnés, le jour marqué et le jour non marqué, il n'est pas besoin que tu t'éloignes de ta tombe ; au premier de ces jours, ni baume ni médecin ne te saurait sauver, pas plus quq l'univers, au second, ne pourrait t'écraser.
L'Hindou demeure calme sous le supplice de la roue. Nos calvinistes, de l'autre génération, • avaient quelque chose de la même dignité.. Ils
sentaient que le poids de l'univers les maintenait à leur place. Que faire? Les hommes sages sentent qu'il existe quelque chose qu'on ne peut définir ni écarter, une courroie ou ceinture qui enveloppé le monde.
Le destin esfc le ministre général, qai règne en maître sur le monde. Si puissant est le Dieu, que l'ordre donné par lui, — que les hommes aienfc résolu le contraire, le oui ou le non, — doit s'accomplir à un jour qui manque rarement d'arriver, fût-ce dans mille ans; car bien certainement toutes nos passions ici-bas, guerre ou paii, Haine ou amour sont conduites par l'œil d'en Haut (1).
La tragédie grecque exprimait le même sentiment « ce qui est écrit, doit s'accomplir. Les volontés du grand et tout-puissant Jupiter ne peuvent être transgressées. »
Les sauvages s'accolent à un dieu local, dieu d'une tribu ou d'une ville. La grande morale de Jésus a été bientôt réduite à une théologie de village prêchant une élection ou le favoritisme. De temps en temps, quelque aimable personnage, comme Jung Stilling ou Robert Huntington,
{l)ChBiMcer,neKmffhie's Taie.
croit à une Providence pourvoyeuse qui, si un bonhomme a faim, a soin que quelqu'un frappe à sa porte et lui laisse un demi-dollar. Non, la .nature n'est pas sentijuentale, — elle ne nous choie et ne nous engraisse point. Il faut bien reconnaître qu'elle est renfrognée et peu aimable; se souciant peu de voir se noyer un homme ou une femme, elle engloutit notre navire comme un grain de poussière. Le froid, sans distinction de personnes, glace votre sang, engourdit vos pieds, et gèle un homme comme une pomme.
Les maladies, les éléments, la fortune, la pesanteur, l'éclair ne respectent personne. Les arrêts de la Providence sont un peu rudes. Les habitudes du serpent et de l'araignée, le coup de dent du tigre et autres animaux féroces et sanguinaires broyant les os de leur proie dans le fond de l'anaconda — tout cela est dans le système du monde; et nos mœurs ressemblent aux leurs. Vous venez de dîner, et quoique l'abattoir soit, par une attention délicate, éloigné de quelques milles, il y a complicité — une race vit aux dépens d'une autre race. Notre planète est soumise aux chocs des comètes, aux perturbations des autres planètes, aux ravages des trem-
LA FATALITÉ. Il
blements de terre et des éruptions volcaniques, aux intempéries des climats, aux révolutions équinoxiales. Les rivières se sèchent à l'entrée des forêts. La mer change de lit, des villes et des comtés disparaissent dans elle. A Lisbonne, un tremblement de terre a tué des hommes comme des mouches ; à Naples, il y a trois ans (1), dix mille personnes furent écrasées en quelques minutes. Le scorbut en mer, le glaive du climat dans l'Afrique occidentale, à Cayenne, à Panama, à la Nouvelle Orléans, tranche la vie des hommes comme à la guerre. Nos prairies occidentales tremblent la fièvre intermittente. Le choléra , la petite vérole ont tué autant de tribus que la gelée tue de criquets, qui, après avoir chanté tout l'été, deviennent muets en une nuit par un abaissement de la température. Sans nous occuper de ce qui ne nous regarde pas; sans nous arrêter à énumérer combien d'espèces de parasites sont attachés à un bombyx, ou à détailler le nombre des parasites intestinaux et les éléments étrangers qui s'introduisent dans le corps, ou à scruter les mystères d'une géné-
(1) Emerson écrivait son ouvrage en 1858.
ration alterne; — la conformation du requin, la mâchoire du loup marin pavée de dents impitoyables, les armes de lepalard et autres poissons guerriers cachés au fond de la mer — sont des preuves de la férocité que contiennent les entrailles de la nature. Cela existe, ne le nions pas, en ^aut et en bas. La Providence marchevà ses fins par unjchemin âpre, rude, incalculable, et il n'est pas besoin de s'efforcer d'innoCenter les instruments énormes et divers de sa puissance, ou d'habiller ce terrible bienfaiteur de la chemise blanche et de la cravate blanche d'un étudiant en théologie.
Dîrez-vous que les maux qui éprouvent le.
genre humain, sont exceptionnels et qu'A serait puéril à chacun de faire de ses propres maux, des cataclysmes quotidiens? soit; mais ce qui arrive une fois peut arriver de nouveau, et tant que nous ne sommes pas en mesure de parer àces accidents, nous devrons les redouter.
Mais ces coups terribles et ces désastres, nous sont moins funestes que l'influence insaisissable des jautres lois qui, tous les jours, agissent sur nous. Il y a de la fatalité dans la combinaison de la fin et des moyens; — c'est l'organisa-
tion exerçant son despotisme sur le caractère. Prenez une ménagerie : les formes et la force de Tépine dorsale des animaux sont, tout un livre de la fatalité; le bec de l'oiseau, la tête du serpent limitent tyranniquement la mission de chacun deux. Ainsi de Téchelle des races, des tempéraments; ainsi du sexe, ainsi du climat, ainsi de la réaction des talents, emprisonnant les forces vitales dans certaines régies. Chaque esprit se fait sa case; après quoi la case emprisonne l'esprit.
Les traits principaux sont parfaitement visibles au vulgaire : le cocher de cab est, à tout prendre, un phrénologiste ; il vous regarde en face pour voir si le paiement de son schelling est sûr. Un front protubérant dénote une chose; une panse bien large en dénote une autre; le strabisme, un nez d'une certaine forme, la teinte de l'épiderme trahit le caractère. Les hommes semblent cuirassés dans leur épais organisme. Demandez à Spurzhèim, aux docteurs, demandez à Quetelet, si le tempérament ne signifie rien? ou s'il n'est pas certaines choses qu'il signifie? Lisez dans les livres de médecine la description des quatre tempéraments, et vous
14 LES UMS DE Uk flE.
croirez lire vos propres pensées, que tous n aviez pas encore exprimées. Voyez le rôle que des yeux bleus, et celui que des yeux noirs jouent, chacun de leur côté, dans la société ! Comment un homme échappera-t-il à ses ancêtres, ou extirpera-t-ilde ses veines la goutte de sang noir qu'il a reçue de son père ou de sa mère? Il arrive souvent dans une famille que toutes les qualités des progéniteurs se répartissent sur plusieurs membres ; quelque trait se montre alors chez chacundes fils ou des filles de la maison, — quelquefois aussi, le tempérament pur, lelixir sans mélange, ou le vice de la famille, se concentre dans un seul individu, et les autres membres en sont proportionnellement aflOranchis. Parfois on surprend un changement d expression dans le visage dun compagnon; on dirait que l'image de son père ou de sa mère, se montre aux fenêtre de ses yeux, quelquefois c'est celle d'un ascendant éloigné. A certaines heures, un homme est le portrait de plusieurs de ses ancêtres à la fois, comme s'il y avait sept ou huit de nous enroulés dans la peau d'un seul homme — sept ou huit ancêtres enfin — et qui forment la varipté des notes de ce nou-
veau morceau de musique qui constitue sa vie. Au coin de la rue vous lisez ce que peut être chaque passant; vous le lisez dans son angle facial, dans sa complexion, dans la profondeur de ses yeux. — Sa parenté l'indique. Les hommes sont ce que les font leurs mères. Vous pourriez aussi bien demander à un métier qui fabrique de la toile, pourquoi il ne fabrique pas un cachemire, que d'exiger delà poésie d'un ingénieur, ou une découverte en chimie' du premier malotru. Demandez au fossoyeur, occupé à sa fosse, de vous expliquer les lois de Newton! Ses plus délicats organes ont été émoussés par l'excès du travail, et par la sordide misère qui, de père en fils, pèse sur lui depuis un siècle. Derrière chacun de nous, une fois qu'il est sorti des entrailles de sa mère, se ferme la porte des dons. Qu'il compte ses mains et ses pieds, il n'en> a que deux. De même il n'a qu'un avenir, et. qui est prédéterminé déjà dans ses lobes, et fixé dans cette petite face grassouillette, dans ces petits yeux de cochon, dans ce corps sans forme. Tous les privilèges et toutes les lois de ce monde n'y peuvent rien modifier, ni faire de lui un poète ou un prince.
Jésus a dit : « En la regardant, il avait commis ladultére. » Mais on est adultère avant même que d'arrêter ses regards sur la femme, par le triomphe du besoin animal et la défaillance morale en soi. Quiconque le rencontre ou la rencontre 4ans une rue, s aperçoit qu ils seront fatalement la victime lun de l'autre.
Chez certains hommes, les besoins de l'estomac et du sexe absorbent la force vitale, et-plus ces besoins sont puissants, 'plus l'individu est faible. Plus il périt de" ces frelons, mieux cela est pour la ruche. Si, plus tard, ces frelons engendrent un sujet supérieur, doué d'assez de force pour donner une nouvelle visée à ces instincts animaux, et d'une volonté assez énergique pour les étouffer, toute la lignée des ancêtres est heureusement oubliée. Presque tous les hommes et presque toutes les femmes ne sont qu'un couple de plus. De temps à autre, il s'ouvre dans le cerveau de quelqu'un une nouvelle cellule, une , nouvelle case. — le goût de l'architecture, de la musique, de la philosophie ; un autre a du penchant ou du talent pour les fleurs, pour la chimie, . pour les couleurs, pour l'art de raconter des histoires, de l'habileté de main pour le dessin,
de l'agilité dans les jambes pour danser, de la vigueur dans le jarret pour les longs voyages ; tous talents qui n'altèrent en rien le rang de l'individu, dans l'échelle de la nature, mais lui servent à passer le temps, la vie de sens allant son train comme par le passé. A la fin, ces qualités et ces tendances se localisent soit chez un seul individu, soit dans une succession d'individus. Chacun absorbe assez de substance et de force pour former un nouveau type. Mais il en résulte une telle dépense de forces vitales, qu'il n'en reste plus assez pour des fonctions animales, à peine suffisamment pour la santé ; si bien que, à la seconde génération, si le même phénomène se renouvelle, la santé de l'individu se détériore à vue d'œil, et la force génératrice n'existe plus.
Les gens naissent avec des penchants matériels ou moraux, — les frères utérins ont toujours des goûts opposés ; je- suppose, avec l'autorité de hauts praticiens, que E. Frauenhofer ou le docteur Carpenter pourraient arriver à dire en examinant un embryon de quatre jours: celui-ci est whig, et celui-là est free-soiler.
Il fallut un poétique efibrt pour soulever cette
montagne de la fatalité, pour concilier ce despotisme de la race avec la liberté, d'où THindou a été conduit à dire : « Le destin n'est autre chose que les actes commis dans un état primitif d'existence. » Je trouve la coïncidence du problème de l'extrême Orient et de l'extrême Occident dans cette audacieuse formule de Schelling : « Il y a dans chaque homme une certaine intuition, qu'il a été de toute éternité ce qu'il est, et que d'aucune façon il n'est venu au monde tel qu'il est. » Pour parler moins poétiquement, dans l'histoire de l'individu il y a toujours une part à faire de son origine, et il sait n'être qu'un participant de sa condition présent©.
Beaucoup de nos hommes politiques relèvent de la physiologie. De temps à autre, un homme riche, dans l'effluve delà jeunesse se jette dans la ligne de la plus large liberté. En Angleterre, il y a toujours quelque homme riche et de grande parenté qui s'implante, en pleine santé, dans le camp du progrès et qui, aussitôt qu'il commence à décliner, fait volte-face, rappelle ses troupes, et devient conservateur. Tous les conservateurs deviennent conservateurs à la suite de quelque défaillance individuelle. Nés boiteux etaveugles,
ils se sont eflféminés par position, ou la nature aidant, au milieu du luxe de leur famille, et ne sont plus bons, comme invalides, qu a la guerre de défense. Mais les caractères vraiment bien trempés, les hommes tout d'une pièce, les géants du New* Hampshire, les Napoléon, les Burke, les Brougham, les Webster, les Kossuth sont des patriotes inflexibles 'jusqu'à leur dernier souffle, ou jusqu'à ce que les maladies, la goutte, la paralysie, le manque d'argent les réduisent.
Les grandes idées s'incarnent dans les majorités et dans les nations, dans les hommes les plus sains et les plus robustes. Il est supposable que l'élection est une question de poids, et si on pouvait peser individuellement la centaine de whigs ou de démocrates qui divisent une ville, à la balance de Dearborn, comme on pèse des bottes de foin, on dirait avec certitude quel parti doit l'emporter. Pour tout dire, on aurait plus tôt fait de décider un vote, en mettant les selectmen, ou le maire et les aldermen dans la balancé au foin.
Dans la science, il faut considérer deux choses — la puissance et l'occasion. Tout ce
que Ton sait de Tœuf, d'après toutes les découvertes successives, se réduit à ceci : c'est un autre vésicule; et si, après cinq cents ans, vous mettez la main sur un meilleur observateur ou sur un meilleur microscope, il confirme exactement l'observation du dernier observateur. Dans les matières végétales ou animales, il en est de même; tout ce que la force première ou le spasme produit est encore vésicules^ toujours vésicules! — Soit, — mais la tyrannique occasion! D'un vésicule placé dans de certaines conditions, d'un vésicule caché dans les ténèbres, naît un animacule, selon Oken; placé en pleine lumière, il en sort une plante. Adhérent à un organe animal, le vésicule subit des modifications qui tendent à développer, dans son principe inaltéré, une miraculeuse propriété, et ce vésicule devient poisson, oiseau ou quadrupède, tête et pied, œil et. griffes. L'occasion c'est la nature. La nature, c'est ce que vous pouvez faire. Il y a beaucoup de choses que vous ne pouvez pas faire. Il y a deux éléments en nous — l'occasion et la vie. Jadis on croyait que la puissance positive était tout; nous savons aujourd'hui que la puissance négative, c'est à
dire l'occasion, est de moitié dans nos actes. La nature est l'état inexorable des choses, le serpent enroulé dans sa peau, à tête épaisse, à mâchoire lourde et dure comme du roc, l'action forcée, la direction violente; la condition dune machine, la locomotive par exemple, puissante sur son truck, mais qui ne peut plus rien une fois qu'elle en est retirée, ou bien encore les patins, qui sont des ailes aux pieds sur la glace et des chaînes sur le sol.
Le livre de la Nature est le livre de la Fatalité. La nature en tourne les pages gigantesques, feuille à feuille, et sans revenir sur aucune d'elles. Elle dépose une feuille, voilà une base de granit; mille ans se passent, il se forme un lit d'ardoise; puis mille ans encore, et c'est un gisement de charbon; puis mille ans encore, et voici une couche de chaux et de limon : les végétaux apparaissent alors ; et les premiers animaux informes, le zoophyte, le tribolium, le poisson ; puis viennent les sauriens — ébauches dans lesquelles elle a placé le bloc de sa future statue , cachant sous ces monstres inachevés le beau type de son roi futur. La face de la planète se refroidit et sèche, les races se perfectionnent.
n LES LOIS DE LA VIE.
rhomme naît. Mais quand une race a vécu son temps, elle ne revient plus jamais.
La population du globe est une population conditionnelle ; elle est non pas la meilleure absolument , mais elle est la meilleure qui puisse vivre à ce moment-là; — la succession des races et la persistance avec laquelle la gloire s'attache à Tune d'elles, comme la honte à une autre, tout cela est aussi régulier que la superposition des couches. Nous savons ce que dans l'histoire pèse toute race. Nous voyons les Anglais, les Français, les Allemands s'im* planter sur tous les rivages et sur tous les marchés de l'Amérique et de l'Australie, et accaparer le commerce de ces pays. Nous aimons les habitudes énergiques et victorieuses de la branche de la famille à laquelle nous appartenons. Nous suivons les pas du Juif, de l'Indien, du Nègre. Nous savons ce qu'il a fallu d'eflforts pour détruire la race juive, sans y réussir.
Voyez les conclusions peu agréables de Knox dans son livre. Fragment des races, — un écrivain téméraire et peu satifaisant, mais plein de vérités âpres et qu'on ne peut oublier. —
^ La naure respecte les races, mais non les hybrides. » « Chaque race a son lot. » — « Détachez une colonie de la race mère, et cette colonie descend au rang des crabes. » — Regardez l'ombre du tableau. Des millions d'Allemands et d'Irlandais ont, comme le Nègre, quelque chose du guano dans leur destinée. On leur fait traverser l'Atlantique sur des bateaux, ou on les charrie en chemins de fer en Amérique, pour creuser le sol et pour labourer, pour fonder un marché à blé et se reposer ensuite sous le gazon de quelque prairie.
La nouvelle science de la statistique est un art qui lie plus solidement encore ces fagots humains. Il est de règle pour elle que les événements les plus fortuits et les plus extraordinaires — pour peu que le chiffre de la population soit assez élevé — deviennent matière à des calculs rigoureux.
Il est à peu près indifférent de dire à quelle époque un capitaine comme* Bonaparte, une cantatrice comme Jenny Lind, un navigateur comme Bowditch auraient pu naître à Boston ; mais quand il s'agit d'une population de vingt ou de deux cents millions d'individus,
il faut arriver à quelque chose qui ressemble à 1 exactitude arithmétique (1).
Frivolité de s'appesantir à chercher la date des inventions particulières! Elles ont toutes été inventées et réinventées cinquante fois.
L'homme est la grande machine dont toutes ces trouvailles extraites de lui ne sont que des exemplaires ridicules. Il saisit toutes les occasionsdo se copier ou de donner une nouvelle édition de iui-m^me, selon le besoin. Il est difficile de découvrir le véritable Homère, le véritable Zoronstru, ou lo véritable Menu; plus difficile encore do découvrir lo Tubal Caïn, ou Vulcain, ou ('adniUN, uu Oupariiic, ou Fust, ou Fulton, — c'est à dira l'iiivantour indiscutable. Il y a des vingtaines at dos centaines deux. « L'air est plein d'hommes. >» La graine de talent est si abondante, cette machine productrice si répandue, qu'il semble qiie les atomes atmosphériques
(1) Tout ce qui relève de l'espèce humaine, considérée comme, un tout, appartient à Tordre des phénomènes physiques. Plus est grand le nombre des êtres , plus l'influence individuelle disparaît, laissant l'avantage à une série de faits généraux se rapportant aux causes par lesquelles la société existe et se conserve. — QueleleL
en sont imprégnés, et que l'air qu'on respire est un composé de Vaucansons, de Franklins et de Watts.
Incontestablement , dans chaque million d'êtres, il y a un astronome, un mathématicien, un poète comique, un métaphysicien. On ne peut étudier l'histoire de l'astronomie sans s'apercevoir que Copernic, Newton, Laplace ne sont pas des hommes nouveaux, ni une nouvelle espèce d'hommes , mais que Thaïes , Anaximènes, Hipparchus, Empedocles, Aristarque, Pythagore, Œnipodes les avaient devancés; chacun d'eux avait le même sens géométrique, et était également apte aux mêmes calculs vigoureux et logiques, un même esprit parallèle au mouvement du monde. Le mille romain reposait probablement sur la mesure d'un degré du méridien. Les Mahométans et les Chinois savaient ce que nous savons de l'année bissextile, du calendrier grégorien, et des effets précurseurs des équinoxes. De même que dans un baril de seigle importé à New Bedford, il y aura un orangia, de même dans une douzaine de millions de Malais et de Mahométans, il se trouvera bien un ou deux cerveaux aptes à l'astro-
nomie. Dans une grande ville, les choses les plus imprévues et celles dont la beauté gît dans leur imprévu, se manifestent aussi ponctuellement et aussi régulièrement que se fabrique la galette du boulanger pour le déjeuner. Le Punch commet exactement toutes les semaines une plaisanterie capitale, et chaque jour les journaux contribuent à mettre en circulation- une bonne provision de nouvelles.
Les lois de répression et les peines contre les délits ne vont pas moins leur train. La famine, le typhus, le brouillard, la guerre, le suicide et la stérilité des races doivent être considérés comme des parties supputables du système du monde.
C'est comme la pierre qui roule de la montagne, c'est la borne naturelle qui mure notre vie; tout cela se produit avec une sorte de précision mécanique pareille à celle d'un métier ou d'un moulin, et nous voulons y voir des événements accidentels ou extraordinaires !
La force que nous opposons à ces torrents dirigés contre nous paraît si radicalement inégale, qu'elle équivaut à peine un peu plus aux . clameurs ou aux protestations qu'opposerait la
LA FATALITÉ. Tî
minorité d'un seul, à la compression de plusieurs millions d'individus. Il me semble voir, au plus fort d'une tempête, des hommes jetés à la mer, luttant contre les vagues et ballottés deci et de-là. Ils se lancent des regards d'intelligence; mais c'est tout ce qu'ils peuvent, les uns pour les autres ; c'est même beaucoup que chacun isolément puisse se maintenir à flot.
Ils ont bien la faculté d'échanger des regards; le reste est l'affaire de la fatalité.
Nous ne devons pas plaisanter avec cette réalité qui ravage nos jardins plantés au cœur du monde. Aucun tableau de la vie ne sera vrai, qui n'admettra point les faits odieux. La puissance de l'homme est emprisonnée dans le cercle de la nécessité dont il heurte les côtés, à tout instant, jusqu'à ce qu'il soit bien fixé sur l'étendue de sa circonférence.
L'élément qui règne sur la nature entière, que l'on nomme vulgairement fatalité, nous est connu comme une limite infranchissable. Quoi que ce soit qui nous arrête, nous l'appelons fatalité. Sommes-nous des butors et des barbares, la fatalité prend à nos yeux une forme brutale et effrayante. A mesure que nous nous
polissons, Tobstacle devient plus raffiné. Si nous nous élevons jusqu'à la culture intellectuelle, l'adversaire revêt une forme spirituelle. Dans les fables hindoues, Vishnu poursuit Maya à travers toutes les transformations de l'insecte et de l'écrevisse jusqu'à l'éléphant; quelque forme qu'elle prenne, il se présente sous l'enveloppe mâle de l'espèce jusqu'à ce qu'ils deviennent enfin, elle femme et déesse, et lui homme et dieu. Les barrières se raffinent à mesure que l'âme s'épure; mais l'anneau de fer de la nécesité est toujours là, au dessus.
Quand les dieux dans le ciel de Norse se sont vus impuissants à réduire le loup Fenris, avec le fer ou en roulant des montagnes sur lui — mordant l'un, frappant l'autre du talon — ils ont étendu à ses pieds un moelleux tapis, plus doux que la soie ou que le tissu d'une toile d'araignée, et cela a suffi pour le captiver. Plus on le frappait, plus il se montrait rebelle. Ainsi est le cercle de la fatalité, doux et terrible. Ni le brandy, ni le nectar, ni l'éther sulfurique, ni le feu de l'enfer, ni le sang des dieux, ni la poésie, ni le génie ne peut remplacer ce tapis moelleux; car si on lui donne le sens élevé
que lui attribuent les poètes , la pensée même n'est pas au dessus du destin : c'est à dire qu'il faut agir conformément aux lois éternelles, et que tout ce qui est volonté et fantaisie en elle est en opposition avec son essence fondamentale.
Enfin, et pour achever notre pensée, dans le monde moral, le destin apparaît comme un vengeur , nivelant ce qui est élevé , relevant ce qui est abaissé, exigeant la justice dans l'homme, et frappant toujours, tôt ou tard, quand justice n'a pas été faite. Ce qui est utile durera; ce qui est nuisible périra. « Le criminel souffrira, » disaient les Grecs ; « vous tenteriez vainement d'apaiser une divinité qui ne peut pas être apaisée. »— r«Dieu, lui-même, ne peut rendre le bien pour le mal, » disait la triade welche. « Dieu peut pardonner, mais une seule fois , » disait le barde espagnol. La prévision de l'homme ne peut franchir certaine limite. — Dans ses plus splendides ascensions, la prévision elle-même, c'est à dire la liberlé de la volonté, est un des agents passifs du destin. Mais ne nous égarons pas dans des généralisations trop vastes, et indiquons les bornes naturelles et les distinctions
essentielles, et tâchons de rendre également justice aux autres éléments.
Ainsi, représentons-nous le destin agissant sur la matière, sur lesprit, sur la morale, aussi bien que sur la pensée et sur le caractère.
A tout il y a dés bornes et des limites. Aussi le destin a-t-il son maître ; la limite, sa limite ; la vue change d'en haut ou d'en bas ; de l'intérieur ou de l'extérieur. Car, bien que la fatalité soit immense, la puissance individuelle, qui est le second élément dans la dualité du monde, est immense, elle aussi. Si la fatalité poursuit et restreint la puissance , la puissance poursuit et combat la fatalité. Nous respectons bien la fatalité comme fait dans l'histoire de la nature , mais il y a quelque, chose de supérieur à ce fait. Autrement que signifierait cet esprit qui domine la matière? L'homme n'est pas seulement un produit de la nature; il n'est pas un simple composé d'estomac , de ventre et de jambes; il n'est pas simplement l'anneau d'une chaîne , non plus qu'un ignominieux bagage; il est un merveilleux antagonisme; un agent travaillant au rapprochement des deux' pôles de l'univers. 11 répudie ses rapports avec
LA PATAUTÉ. 3t
tout ce qui lui est inférieur — cerveau épais, souffle étroit, poisson, quadrumane. — Quadrupède manqué, il s'est hardiment fait bipède, en payant ses nouveaux privilèges par la perte de quelques-uns de ses anciens. Mais il y a en lui de la lumière qui éclate et éclaire les planètes , quelque chose du faiseur de planètes et de soleils. D'un côté, Tordre élémental, le grain de sable et Je granité, les angles des rochers, les marais , les forêts , la mer et les rivages ; d'autre part, la pensée , l'esprit qui compose et recompose la nature, — tout cela est là, côte à côte; Dieu et le diable, l'intelligence et la matière, le roi et le conspirateur, la remède et le spasme, accumulés tranquillement dans les yeux et dans la poitrine de chaque homme.
On ne peut se contenter d'entrevoir la libre volonté. Hasardons cette contradiction : — la liberté est une nécessité. S'il vous plaît de vous ranger du côté de la fatalité et de dire : la fatalité est tout; alors je vous dirai : une partie de la fatalité est la liberté de l'homme. Car le droit de choisir et' d'agir est une haute faculté de l'âme. L'intelligence tue la fatalité. Du moment qu'un homme pense, il est libre. Rien n'est plus
répugnant que d'entendre carillonner la liberté par des esclaves, comme la plupart des hommes le font, et de voir que ceux qui n'ont jamais osé penser ou agir, se sont laissés mystifier,' en prenant pour la liberté un chiffon de papier sur lequel est écrit quelque préambule pareil à celui d'une « déclaration de l'indépendance, » ou le droit du vote; il serait donc bi^n que l'homme ne considérât pas seulement la fatalité, mais regardât aussi du côté opposé, c'est à dire du côté de l'action. L'homme ne doit point se soumettre humblement aux événements, mais se servir d'eux et leur commander, « Ne te fie "pas à la nature, car son nom est fatal, » a dit l'oracle. Là trop grande contemplation des obstacles engendre la faiblesse. Ceux qui parlent beaucoup de leur destinée, de leur étoile, etc., se placent sur un terrain dangereux, et appellent les maux qu'ils redoutent.
J'ai cité les peuples forts et héroïques comme de fervents croyants en la fatalité. Ils conspirent avec elle ; ils se résignent avec amouri,tous événements. Mais le dogme produit une impression différente, quand il.est envisagé par les peuples faibles et mous. Les peuples faibles et vicieux
LA FATAUTt. SS
maudissentle destin. Le fait du destin estd'élever nos actions au niveau des grandeurs de la nature. Les éléments sont forts et ne peuvent être vaincus que par eux-mêmes. Tel doit être l'homme. Qu'il emplisse son cœur de grandes pensées, et qu'il prouve sa supériorité, en mettant ses actes daiis la balance de la nature. Qu'il accomplisse ses desseins comme si les lois de la gravitation le poussaient. Aucun pouvoir, aucune tentation, aucun çiége ne le fera dévier desonbut. L'homme pourrait être avantageusement comparé à une rivière, à un chêne, à une montagne. Il n'a pas moins de vigueur, pas moins de sève, il n'ofire pas moins de résistance que ceux-ci.
Le propre de la foi en la fatalité est d'inspirer un courage fatal. Vous braverez le feu en mer, ou le choléra dans la maison d'un ami, ou un voleur dans votre intérieur, ou quelque danger que ce soit sur le chemin du devoir, en sachant que vous êtes surveillé par l'ange du destin. Si vous croyez en la fatalité à votre détriment, croyez en elle aussi à votre profit.
Car si le destin a une si grande puissance, l'homme en possède sa part, et peut donc opposer fatalité à fatalité. Si l'univers présente de
de farouches accidents, nos atomes sont tout aussi farouches daùs leur résistance. Nous serions écrasés par le poids de l'atmosphère, si nous n'avions pas la réaction de l'air dans notre corps. Un mince tube de verre résiste à la pression de rOcéan, pourvu qu'il soit rempli d'eau de mer. Si la toute-puissance du coup existe, il y a aussi la toute-puissance de la parade.
§ 1. — Mais destin contre destin ne constitue que l'égalité et la défensive : il y a aussi les nobles forces créatrices. La révélation de la pensée transporte l'homme de la servitude dans la liberté. Nous disons avec raison de nous, que nous sommes nés, puis que nous sommes nés de nouveau après, et plusieurs fois encore, Nous en avons des preuves successives si importantes, que les nouveaux venus oublient les anciens; de là la mythologie des sept ou des neuf cieux. Le jour des jours, le grand jour de la fête de la vie, est celui où l'œil interne s'ouvre à l'unité des choses, à l'omniprésence de la loi — et voit que ce qui est doit être nécessairement, devait être et est ce qu'il y a de mieux. Cette béatitude descend d'en haut sur nous, et nous voyons! Elle n'est pas en nous autant que nous sommes en
elle. Si Taîr pénètre dans nos poumons, nous respirons et vivons ; si non , nous mourons. Si la lumière vient à nos yeux, nous voyons; si non, non. Et si la vérité pénètre dans notre esprit, nous embrassons aussitôt toute son étendue, comme si nous grandissions dans Tinfini. Nous sommes des législateurs, qui rendons des arrêts au nom de la nature; nous prophétisons et devinons.
Cette vue interne nous oblige à prendre le parti et l'intérêt de l'univers, contre tout et contre tous, contre nous-même autant que contre autrui. Un homme parlant d'après sa vue interne aflfirme de soi-même ce qu'il y a de vrai dans son esprit ; voyant son immortalité, il dit : Je suis immortel; voyant son invincibilité, il dit : Je suis fort. Cette vue n'est pas en nous, nous sommes en elle. Elle est ce qui produit, et non ce qui est produit. Elle touche et change toutes choses. Elle se sert de tout et ne ser^nulle chose. Elle distingue ceux qui s'attachent à elle, de ceux qui ne s'y attachent point. Ceux qui ne s'y attachent point sont les troupeaux et les foules. Elle date d'elle-même; — non des premiers hommes ou des meilleurs — Évangile ,
constitution, collège ou traditions. Où elle brille, le côté importun de la nature disparaît ; et toutes choses prennent les tons harmonieux de la musique ou de la peinture. La société des hommes ressemble à une comédie grave ; populations, intérêts, gouvernements, histoire : — autant de marionnettes sur un théâtre de foire. Elle ne surfait point les vérités particulières. 'Nous écoutons avec ardeur toute pensée de toute parole qui vient d'un homme éminent.
Mais en sa présence , notre propre esprit s en^ flamme, et nous oublions ce qu'il dit, nous intéressant beaucoup plus au nouveau mouvement qui se produit dans notre propre pensée, qu'aux élans de la sienne. Nous y sommes poussés par la soudaine majesté où nous nous élevons, ^par l'impressionnabilité, parle dédain de l'égoïsme, par la force des lois. Tout à l'heure nous suivions tantôt telle voie, tantôt telle autre; maintenant nous sommes comme des hommes dans un ballon, nous préoccupant beaucoup moins du point d'où nous sommes partis et de celui où nous allons, que de la libre et glorieuse route que nous parcourons.
La puissance organique se développe en pro-
U JATAUTÉ. 37
portion de l'intelligence que vous montres. Celui qui voit bien son but, le domine et ne voudra que ce qui doit être. Nous trônons et gouvernons, et quoique nous dormions, notre rêve s'accomplit. Nos pensées, bien que vieilles d'une heure seulement, affirment une nécessité antérieure qui ne doit point être séparée de ces pensées, non plus quede la volonté. EUesont coexisté. Cette volonté nous fait sentir sa souveraineté et son origine divine qui ne peuvent être séparées d'elle-même. Elle n'est pas ma volonté à moi ni la tienne; mais la volonté propre à chacun. Elle est innée dans l'âme de tous les hommes, comme cette âme ellemême qui fait qu'ils sont hommes. Je ne sais pas bien s'il existe, comme on le prétend, dans de plus hautes régions de notre atmosphère, un courant permanent venant de l'ouest, et qui charrie avec lui tous les atomes qui s'élèvent à cette hauteur; mais je vois bien que quand les âmes sont arrivées à une certaine lucidité de perception, elles sont dirigées par une science et par des causes supérieures à l'égoïsme. Un vent de volonté souffle éternellement à travers l'universalité des âmes, dans la direction du juste et de la nécessité. C'est l'air que toutes les
intelligences inhalent et exhalent, et c'est aussi le vent qui pousse et maintient le monde dans son orbite.
La pensée dissout l'univers matériel, en transportant l'esprit dans une sphère où tout est supérieur. Entre deux hommes , obéissant chacun à ses propres pensées , celui des deux dont la pensée sera la plus profonde, sera le plus fort de caractère. Il y a toujours un homme qui représente plus qu'un autre , à un moment donné , la volonté de la divine Providence.
§ 2. — Si la pensée rend l'homme libre, il en ei^t de même du sentiment moral. Les mixtures de la chimie intellectuelle ne s'analysent pas. On peut voir qu'à la perception de la vérité se joint le désir que celle-ci prévalle. Cette faculté est essentielle à la volonté. En outre, une forte volonté est le résultat d'une unité certaine d'organisation, comme si l'énergie du corps et celle de l'esprit suivaient un même courant. Toute grande force est réelle et élémentale. Une forte volonté ne se fabrique poiat.Il faut un poids pour contrebalancer un poids. Toute puissance qui se traduit par la volonté , doit reposer sur une force générale. Il faut croire qu'Alaric et Bona-
parte avaient la vérité pour point d'appui, sans quoi leur volonté eût été facile à corrompre ou à faire plier. Il y a un tarif possible pour toute volonté limitée. Mais les aflftnités complètes entre les tendances générales et le but constituent une force infinie, et ne peuvent ni être tarifées ni vaincues. Quiconque à une idée du sentiment moral ne peut pas hésiter, et doit croire en un pouvoir illimité. Chaque battement du cœur est une incitation venant du Très-Haut. Je ne sais pas ce que signifie le mot sublime^ s'il n'implique pas dans son principe le sentiment d'une force supérieure. Un trait d'héroïsme, le récit d'un acte de courage, ne sont pas des arguments en faveur du libre arbitre, mais des constatations de son existence. Il faut prendre pour une preuve de ceci, ce vers du poëte persan Hafin : « Il est écrit sur la porte du ciel, malheur à qui se laisse vaifacre par la fatalité. » La lecture de l'histoire nous rend-elle fatalistes? Quel courage l'opinion opposée à la nôtre a montré ! la moindre velléité d'être libre soutenant vaillamment le combat contre l'univers des chimistes ! Mais la prévision n'est pas plus la volonté que ne l'est la faiblesse. La perception est froide.
êù LES LOIS DE LA VIE.
et la bonté s*épaise en souhaits. Ainsi que Fa dit Voltaire : « un des plus grands malheurs des honnêtes gens, c est qu ils sont des lâches. « Il faut quil y ait entente des deux pour engendrer l'énei^e de la volonté. Il ne peut y avoir aucune force supérieure à la manifestation de la volonté de Thonmie, laquelle l'identifie à la volonté, et identifie la volonté à lui. Eît on peut dire hardiment que nul homme n'a le sentiment droit dç la vérité, sur qui n'a pas réagi la vérité, au point qu'il soit prêt à devenir un de ses martyrs.
La chose la plus sérieuse et la plus formidable dans la nature est d'avoir une volonté. Les sociétés sont serviles faute de volonté, d'où le manque de sauveurs et de religions dans le monde. Il n'y a qu'une route droite : les héros la voient, et s'y lancent ; le monde leur sert de piédestal et de racines. Ils sont le monde tout entier pour autrui. Être approuvé par eux devient un honneur; être blâmé, une note infamante. Le regard de leurs yeux égale le rayon du soleil. L'idée de la domination individuelle ne se rattache qu'à un esprit vertueux, et nous oublions alors avec joie la foule, l'argent, le
climat, le système de gravitation et le reste de la fatalité.
Il nous est possible d'admettre un terme à la volonté, quand nous savons que cette limite donne la mesure de la croissance morale de rhomme. Nous nous plaçons contre le destin, comme les enfants qui dans la maison de leur père se collent contre le mur, et y marquent . année par année le progrès de leur croissance. Mais quand lenfant est devenu homme, et maître de la maison, il renverse le mur, et en bâtit un nouveau et plus solide. Ce n'est qu'une question de temps. Toute jeunesse vaillante doit s'occuper de monter un jour et d'arriver à gouverner le monstre. La science doit consister à savoir se faire des armes et des ailes de ses passions et de ses forces absorbantes. Maintenant que nous avons constaté l'existence de ces deux choses : la fatalité et la puissance, nous est-il permis, de croire à l'unité? Le gros du genre humain croit à deux divinités. Il est, au foyer domestique, sous la domination de l'uce, comme ami et comme parent dans les relations sociales, daïis les lettres, dans les arts, en amour, en religion; mais en industrie,
41 LES LOIS DB tk TIB.
en fait de vapeur ou de climat, en commerce, en politique, le vulgaire croit à Tinfluence de l'autre, et s'imagine sottement quil y aurait folie à transporter la méthode et le genre àé de travail d'une sphère dans l'autre. Que d'hommes bons, honnêtes, généreux chez eux, deviennent loups ou renards en entrant à la Bourse! Que d'hommes pieux dans leur salon, votent au poil pour des coquins! Dans certaines conditions, ces gens-là se croient gardés par la Providence. Mais à bord d'un steamboat, au milieu d'une épidémie, à la guerre, ils se croient en butte à un esprit méchant.
Le rapport et la connexion ne sont pas occasionnels et d'un moment; ils sont de partout et de toujours. L'organisation divine ne s'arrête pas où le regard de l'homme s'arrête. Les principes bienfaisants agissent aussi bien dans la ferme voisine que dans la planète voisine. Mais là où ils ne sont pas bien dirigés, ils se gouvernent à l'encontre, et se heurtent ensemble. La fatalité sert, alors, à désigner des faits qui n'ont pas encore passé au feu de la pensée, — des causes inexpliquées.
Cependant tout choc du chaos qui* menace de
nous exterminer, est convertible , par l'intelligence, en une force bienfaisante. La fatalité est un ensemble de causes inexpliquées. L'eau engloutit le vaisseau et le matelot comme un grain de poussière. Mais apprenez à nager, à conduire votre canot, et la vague qui l'eût englouti sera fendue par. lui et elle portera à sa cime comme sa propre écume, une plume et un maître. Le froid n'épargnant personne, glace la sang et gèle un homme comme une goutte de rosée. 'Mais apprenez à patiner , et la glace vous offrira un exercice gracieux , agréable et poétique. Le froid donnera à vos membres, à votre cerveau la trempe du génie, et fera de vous les premiers hommes dune époque. Lô froid et la mer s'empareront de cette race saxonne que la nature ne peut pas laisser se perdre, et, après l'avoir couvée, pendant mille ans, dans la vieille Angleterre, ils lui donnent tout à coup cent Angleterres et cent Mexiques. Elle absorbe et domine tous les sangs : et plus encore que des Mexiques, — les secrets de leau et de la vapeur, les spasmes de l'électricité, la ductibilité des métaux, le chariot de l'air, le ballon rendu gouvernable attendent.
Les ravages annuels du typhus dépassent ceux de la guerre , mais le drainage bien fait détruit le typhus. Le fléau du service à la mer, le scor- . but, se combat par le jus du citron et par d'autres remèdes qu'on emporte ou qu'on peut se procurer : la dépopulation par "le choléra et la petite vérole est arrêtée par le drainage et la vaccine; et tous les autres fléaux ne sont pas moins soumis à la cause et à leflet , et peuvent être combattus. Et tandis que l'art extirpe le venin, il tire toujours avantage de l'ennemi vaincu. L'homme contraint le torrent déréglé à mettre en œuvre sDn industrie; les bêtes les plus sauvages servent à sa nourriture, à ses vêtements, à son travail ; il règle les explosions chimiques comme il règle sa montre. Tels sont, aujourd'hui, les coursiers sur lesquels l'homme galope. Il se meut par le secours du cheval, par l'aile du vent, par la vapeur, par le gaz du ballon, par l'électricité, et menace l'aigle d'aller le chasser au sein de son propre élément. Il n'y a rien sur quoi il ne puisse donner cours à sa carrière.
La vapeur était jusqu'à ces derniers temps, le démon que nous redoutions. Tout vase construit
par un potier ou par un chaudronnier avait à son couvercle un trou pour donner passage à 1 ennemi, de peur qu'il n'emportât le vase et , le couvercle , et la maison avec eux. Mais le marquis de Worcester, Watt et Fulton se dirent que là où il y avait une force, il y avait non pas le démon^ mais Dieu ; et qu'il fallait utiliser cette force, loin de la laisser se perdre ou diminuer. Puisque elle faisait éclater les pots et les couvercles avec tant d'adresse, c'est qu'elle était l'agent qu'ils cherchaient. On devait l'employer à détruire, enchaîner et soumettre d'autres démons bien plus récalcitrants et bien plus dangereux, tels que masses cubiques de terre, montagnes, poids et résistance de l'eau, machines, tous les travaux de l'homme dans le monde; ce dieu, enfin, devait diminuer le temps et rapprocher les distances.
Cette vapeur ne diffère pas beaucoup d'une autre vapeur d'un ordre plus élevé. L'opinion des masses a été un objet de terreur dans le monde, et on a tout tenté pour la dissiper en amusant les peuples ou en l'empilant dans le tas sous d'autres couches de la société : une couche de soldats ; au dessus de celle-ci une cou-
che de seigneurs, et un roi au sommet, entouré d'un cercle de châteaux forts , de garnisons et dune police. Quelquefois le principe sacré faisait irruption , renversait les châteaux forts et éventrait les montagnes qui letouffaient. Les Fulton et les Watts de la politique , qui croyaient en l'unité, voyant que c'était là une force et lui donnant satisfaction (comme on rend justice à chacun) selon diverses conditions de la société, l'ont élevé sur un niveau, au lieu de l'étouflfer sous une montagne, et sont parvenus à faire de cet épouvantail la plus solide et la plus énergique forme d'un État.
Les. doctrines de la fatalité sont^ je le confesse, odieuses. Qui aime à entendre un adroit phrénologiste prononcer sur notre destinée? Qui aime à penser qu'il a, cachés dans son crâne, son épine dorsale et son bassin, tous les vices d'un Saxon ou d'un Celte, signes bien certains d'un rabaissement — en même temps que les espérances et les résolutions qui l'enflamment,- — qu'il est un animal égoïste, avare, hypocrite? — Un savant médecin nous dit, et le fait est invariable en ce qui concerne le Napolitain, que quand il devient mûr, il prend les formes
U FATÂUTt. 47
d'un vil faquin. — Cela est un peu hasardé, — mais passons.
Mais il y a les magasins et les arsenaux. Un homme doit remercier ses défauts et avoir quelque peu peur de ses talents. Un talent transcendant pèse si lourdement sur ses forces, qu'il les écrase ; d'autre part un défaut est une source de revenus. Uhumiliation qui est le bagage du juif, Ta fait, dans ce temps, le dominateur des dominateurs sur la terre. Si la fatalité est métal précieux et mine, si le mal et le bien sont tout un, si la limite est la puissance telle quelle doit être, si les calamités, les oppositions, la pesanteur sont des ailes et des moyens — nous sommes d accord.
La fatalité implique le progrès. Rien dans l'univers ne peut prétendre à la durée, si l'on n'admet pas un effort vers le' progrès. La tendance du tout et des parties est marquée vers le progrès, et en quelque sorte vers la santé. . Derrière chaque individu, l'organisation se ferme, devant lui s'ouvre le libre arbitre, — le mieux, le parfait. Les premières et les pires races sont éteintes. Les secondes, encore imparfaites, se meurent ou restent là pour préparer
4ft ^ LES LOIS DE LA VIE.
la venue des races perfectionnées. Dans le dernier type, dans l'homme, la, générosité, une nouvelle perception, lamour et l'orgueil qu'il tire de ses compagnons, sont les preuves du progrès de la fatalité dans la liberté. La volonté délivrée des entraves et des chaînes de l'organisation que l'homme a brisées, sont la fin set le but de l'œuvre de ce monde. Tout malheur est pour lui un éperon et un inestimable stimulant, et là où ses efforts ne réussissent pas complètement, ils comptent comme tendance. Le cercle entier de la vie animale — dent contre dent — guerre dévorante, guerre à la recherche de la nourriture, peines et triomphe, satisfait encore dans une certaine mesure, jusqu'à ce que tout le système, toute la masse organique aient été améliorés et rapiécés en vue de plus hautes destinées.
Mais pour bien vous rendre compte à quel point la fatalité tient à la liberté et la liberté à la fatalité, observez à quelle profondeur descendent les racines d'une \creature, ou trouvez, si vous pouvez, un point où il n'y ait aucun lien de connexion. Notre vie est uniforme et ses ramifications s'étendent loin. Ce nœud de la nature
est si bien fait, que personne ne serait assez habile pour en trouver les deux bouts. La nature est inextricable, enveloppée, entortillée, infinie. Christophe Wren disait de la belle chapelle de Kings Collège que « si on voulait lui dire où était la première pierre de l'édifice, il en construirait un pareil, rt Mais trouverons-nous le premier atome de Tédifice-homme qui est tout uniformité, inosculation et équilibre dans toutes les parties?
Le lien se montre dans les habitudes de la vie et dans les conditions d'hivernage. Quand on observa les conditions d'hivernage, on trouva que certains animaux tombaient dans la torpeur pendant l'hiver, d'autres pendant l'été : l'hivernage fut alors reconnu pour une fausse expression. Le long sommeil n'est pas un eflfet du froid, mais il est commandé par le besoin de nourriture propre à l'animal. Celui-ci tombe en torpeur quand le fruit ou la proie dont il vit a dispacru, et il reprend son activité dès que sa nourriture est prête.
Les yeux sont faits pour la lumière; les oreilles pour les vibrations de l'air; les pieds pour la terre ; les nageoires pour l'eau ; les ailes
aO LES LOIS DE LA VIE.
pour l'air; et toute créature a été faite pour le lieu où elle se trouve, sous bénéfice de réciprocité. Toute zone a sa fautLC particulière: Il y a concordance entre l'animal et sa nourriture, de même qu'entre l'animal et ses parasites et ses^ ennemis. L'équilibre est toujours observé. Il n'est pas permis de diminuer les nombres, pas plus que de les excéder. La même concordance existe en ce qui concerne l'honîïne. Sa nourriture est préparée, quan^d il vient au monde ; le charbon est dans la fosse ; la maison est aérée, la boue du déluge est séchée ; ses compagnons arrivent à la même heure pour l'attendre avec amour, sympathie, rires ou larmes. Ce sont là les concordances grossières ; mais les concordances invisibles ne sont pas moins flagrantes. Ils appartiennent plus à Findividu que l'air et la nourriture qu'il absorbe. Il faut que les instincts de la créature soient satisfaits, et il existe une puissance prédisposante qui ajuste et accommode à son usage toute chose qui est à sa portée. L'homme n'est complet que quand tous les éléments invisibles aussi bien que les visibles' sont prêts pour le recevoir. Quel mouvement dans le ciel et sur la terre, dans les cieux et dans
des mondes plus épurés, à l'apparition d'un Dante ou d'un Colomb!
Comment cela se produit-il? La nature n'est pas dépensière, mais elle prend les plus courts chemins pour arriver à ses fins. De même que le général dit à ses soldats : « Si vous avez besoin d'un fort, construisez un fort, » ainsi la nature s'arrange pour que chaque créature fasse son œuvre et accomplisse sa vie, — que ce soit une planète, un animal, un arbre. La planète accomplit d'elle-même ses évolutions. L'animal celTulaire se forme de lui-même,, dans la mesure de ce qui lui manque. Chaque créature, — oiselet ou dragon, — se bâtit son abri. Aussitôt que la vie est, naît le sentiment d'une direction de soi-même, l'instinct dé l'absorption et de l'usage des choses matérielles. La vie est la liberté — la vie est en raison directe avec son total. Vous pouvez être certain, quand un homme vient au monde, qu'il n'est pas inerte. La vie s'agite autour de lui volontairement ou surnaturellemeùt. Pensez-vous qu'il doit être évalué à sa pesanteur, ou qu'il est contenu tout entier dans sa peau, — cet être intelligent, rayonnant, expansif ? De même que la plus petite lumière
porte ses rayons jusqu'à un mille, les papilles de rhomme s élancent jusqu'aux étoiles.
' Quand quelque chose doit être fait, le monde sait comment s'y prendre pour que ce soit fait. L'oeil végétal produit la feuille, le péricarpe, la racine, l'écorce, l'épine, selon que besoin; le premier tissu cellulaire se change en estomac, bouche, nez, ongles, selon que besoin. Le monde souffle sa vie dans un héros ou dans un berger, et le place où il est nécessaire^. Dante et Colomb ont été Italiens dans leur temps; ils seraient Russes ou Américains aujourd'hui. Les faits une fois mûrs, les hommes viennent. L'adaptation n'est pas un hasard. Le but ultérieur, le projet lointain, la corrélation, grâce à laquelle les planètes se condensent et se cristallisent, et animent, bêtes et hommes, ne s'arrêtent jamais, les phénomènes continuent à se produire de plus en plus délicats.
Le secret de la vie est le lien entre les personnes et les événements. Les individus créent les événements, et les événements les individus.. Les « temps «, les « siècles 59, qu'est-ce, sinon un groupe d'individus d'une grande pénétration d'esprit et d'une grande activité ,qui résument
leur siècle? Gœthe, Hegel, Metternich, Adams, Calhoun, Guizot, Peel, Cobden, Kossuth, Rotschild, Astor, Brunel et les autres. La même concordance doit être présumée exister entre un homme, un moment et un événement, comme entre les sexes, ou bien entre une race d'animaux et la nourriture qu'ils absorbent, ou bien entre ces animaux et ceux de race inférieure dont ils se servent. L'homme s'imagine que sa destinée est toute autre, parce que les copules sont cachées. Mais l'âme contient le fait qui doit arriver, car le fait n'est que l'actualisation de la pensée de l'homme, et ce que nous souhaitons est toujours réalisable. L'événement est l'empreinte de notre propre forme. Il vous enveloppe comme votre propre peau. Ce que chacun fait, lui est propre. Les événements sont les enfants de notre corps et de notre esprit. Sachons que l'âme de la fatalité est notre propre âme à nous ; ainsi que le dit le poète Hafiz :
^ Hélas! jusqu'à présent je l'avais ignoré, mon guide et le guide de la fortune sont tout un. »
Toutes les folies qui préoccupent l'homme et dont il s'amuse : — maisons, terres, argent,
luxe, puissance, renommée, tout cela est la même chose, avec une gaze d'illusion de plus ou de moins dessus. De toutes les billevesées dont les hommes aiment à se casser la tête, et à s'habiUer tous les matins pour aller à la parade, — la plus étrange est celle grâce à laquelle nous nous imaginons que lés événements sont arbitraires et indépendants de l'action individuelle.
Nous découvrons aisément la cHevelure dont le sorcier couvre ses marionnettes, mais nous n'avons pas les yeux assez perçants pour apercevoir les liens qui existent entre la cause et reffet.
La Nature pousse magiquement Thomme vers sa destinée , en faisant que celle-ci soit le fruit de sa volonté. Le canard va à l'eau, l'aigle aux nues, les animaux nageurs plongent dans le sein de la mer, les carnassiers s'enfoncent dans les forêts, les commis courent aux bureaux d'escompte, les soldats à la frontière. Ainsi les faits poussent au même tronc que les individus; ce sont des sous-individus. Le plaisir de la vie est conforme au genre de vie de l'homme, et ne dépend nullement de l'œuvre ou du lieu. La vie est une extase. On sait les aberrations de
Tamour et la puissance qu'il donne à transporter dans les Horizons célestes un objet méprisable. De même que les fous se montrent indifférents à l'endroit de leurs vêtements, de leur nourriture et de toutes les commodités, de même que nous commettons en rêve, avec une sérénité d'esprit parfaite, les actions les plus absurdes, ainsi une goutte de vin de plus dans la coupe de la vie nous assimilera aux gens les plus étranges et nous poussera aux actes les plus bizarres. Chaque individu porte en soi sa propre condition et sa propre sphère, comme le limaçon porte sa maison visqueuse dans sa mince coquille, comme l'aphide des bois arrange son lit sur la pomme, comme le poisson vit sous son écaille. Dans notre jeunesse, nous nous habillons d'arc-en-ciel, et marchons fiers comme des zodiaques. Quand vient l'âge, nous transpirons autre chose : — la goutte, la fièvre, les rhumatismes, les caprices, le doute, l'inquiétude, l'avarice.
La fortune d'un homme est le fruit de son caractère. Les amis d'un homme sont ses pôles magnétiques. Nous remontons jusqu'à Hérodote et Plutarque pour trouver des preuves de la fatalité; et nous les portons en nous-mêmes.
Quisque siios patimur mânes. La tendance de l'homme à faire tout ce qui est en sa nature est exprimée dans cette vieille croyance : que les efforts que nous faisons pour échapper à notre destinée ne servent qu'à nous y ramener ; et j'ai observé qu'un homme préfère être complimenté sur sa position, comme preuve de sa valeur réelle, que sur ses mérites.
Un homme verra son caractère en désaccord avec certains événements qui semblent surgir tout à coup ; mais ceux-ci émanent de lui et marchent avec lui. Les événements sont la conséquence du caractère de l'homme. Autrefois il se trouvait rangé parmi les riens; aujourd'hui il fait partie d'un système colossal, et le progrès se constate dans son ambition, dans ses compagnons, dans sa tenue. Il semble être une pièce de hasard, mais il est une pièce de causation ; — la mosaïque préparée et arrondie pour occuper la place à laquelle elle est destinée. C'est ainsi que dans chaque ville on trouve un homme qui, par les dispositions de son esprit et par ses actes, est l'explication vivante de la culture, de la production, de l'industrie, des banques, des églises, des expansions vitales de la société de cette
ville. Si vous n'avez pas la chance de le rencontrer, tout ce que vous voyez vous laisse un peu embarrassé; si vous le rencontrez, tout s'explique. Nous savons, dans le Massachusetts, qui a bâti New Bedford, qui a bâti Lynn, Lowell, Lawrence, Clinton, Fitchburg, Holyoke, Portland, et bien d'autres centres bruyants. Tous ces hommes, s'ils étaient transparents, vous paraîtraient être beaucoup moins des hommes que des cités ambulantes, et quelque part que vous les eussiez placés, ils eussent bâti des villes.
L'histoire est l'action et la réaction de deuxchoses : — la nature et la pensée; — deux enfants qui se bousculent l'un l'autre sur la bordure d'un trottoir. Toute chose pousse ou est poussée : ainsi la matière et l'esprit sont perpétuellement en lutte ou en équilibre; tant que l'homme est faible, la terre l'absorbe. Il sème son esprit et son cœur. De ci de là , il abandonnera la terre et aura ses jardins et ses champs de vigne dans le magnifique et fécond champ de la pensée. Tout ce qui est solide dans l'univers est prêt à devenir fluide au contact de l'esprit; l'esprit se mesure à la puissance de rendre fluide le solide. L'obstacle qui demeure in-
tact, accuse la faiblesse de l'esprit. S'agit-il d'une force plus subtile, cela se formulera en d'autres termes pour caractériser la nature de l'esprit. Qu est-ce qu'une ville dans laquelle nous vivons, sinon une aggrégation d'éléments grossiers qui ont obéi à la volonté de quelque homme? Le granit était récalcitrant, mais les mains de l'homme ont été plus fortes que lui, et le granit s'est soumis. Le fer était caché dans les entrailles de la terre et adhérent à la pierre ; mais il n'a pu résister aux feux de l'homme. Le bois, la chaux, toutes les matières, les fruits, la gomme étaient en vain dispersés sur la mer et sur la terre. Les voici servant au travail quotidien de l'homme qui en use selon ses besoins. Le monde entier est une matière fusible aux feux de la pensée, à tous les pôles, ou sur tous les points où elle voudra édifier quelque chose. Les races d'hommes se lèvent de terre préoccupées d'une idée qui les conduit, et divisées en bandes tout armées et ardentes à combattre pour cette abstraction métaphysique. Les qualités de la pensée diffèrent chez les Égyptiens et les Romains, chez les Autrichiens et les Américains. Les hommes qui apparaissent sur la scène à une
LA FATALITÉ. !i9
époque semblent tous de la même famille. €ertaines idées sont dans l'air. Elles nous impressionnent tous plus ou moins, parce que nous les portons en nous, et les premiers d'entre nous sont ceux qui savent les exprimer. Ceci explique la curieuse contemporanéité des inventions et découvertes. La vérité est dans l'air, et les esprits les plus perspicaces l'annonceront les premiers ; mais quelques instants après, tous l'annonceront. Les femmes, comme étant les plu's sensibles, sont les héraults les plus sûrs de ces nouvelles. Ainsi le grand homme, c'est à dire l'homme le plus fortement imbu de l'esprit du temps, est Thomme le plus impressionnable. — D'une fibre irritable et délicate, comme l'iodine à la lumière, il ressent des att^actions infinitésimales. Son esprit est plus prompt que celui des autres hommes, parce qu'il obéit à un courant si faible, qu'il pourrait agir sur l'aiguille la plus fine.
"La corrélation se révèle dans les défauts.
MôUer, dans son Essai sur l'architecture, nous apprend qu'un édifice construit avec le soin que réclame sa destination, arrivera à paraître beau, quoique l'on y ait pas visé à la beauté. Il me
semble que la même unité existe dans la charpente humaine, plus accusée et plus vive. C'est ainsi que Tacreté du sang se reflète dans le raisonnement ; une bosse sur l'épaule se retrouvera dans un discours et dans un ouvrage manuel. Si l'esprit pouvait se mettre à nu, on lui verrait ses bosses. Si l'homme avait une balance dans la voix, on y pèserait ses sentences, ses poèmes, la charpente de son roman, sa spéculation, sa charité. Comme tout homme est pourchassé par son démon, tourmenté par ses défaillances, son activité est souvent mise en échec.
Ainsi chaque homme, comme chaque plante, a ses parasites. Une nature forte, astringente, bilieuse, a des ennemis plus barbares que les limaces et les insectes qui dévorent les feuilles. Tel a ses curculios, ses ennuyeux, ses verspoignards : il a été victime d'abord d'un escroc, puis d'un client, puis d'un charlatan, puis d'un flatteur, tous gens spécieux, amers et persohnels comme Moloch.
Cette corrélation réellement existante, peut être devinée. Si les fils sont là, la pensée peut les suivre et les montrer. Cela arrive, particu-
lièrement aux imaginations promptes et dociles ; ainsi que le dit Chaucer :
L'àme est d'une espèce si parfaite, qu'elle devine ce qui doit arriver, et qu'elle saisit tout et quelques-unes de nos actions, au moyen de prévisions et de signes que nos sens n'ont pas le pouvoir de comprendre, parce que ces choses sont prédites en fermes trop obscurs.
Quelques individus sont un composé de poésie, de coïncidence, de périodicité augurale, de prévision : ils rencontrent la personne qu'ils cherchent ; ce qu'un compagnon s'apprête à leur dire, ils le lui disent les premiers; et ils devinent à des centaines de symptômes ce qui doit arriver.
Cette vie vagabonde accuse une étonnante complication dans le canevas, une merveilleuse solidité dans le dessin. Nous nous étonnons comment la mouche trouve son mâle, et cependant après bien des années, nous rencontrons deux hommes, deux femmes, sans lien légal ou charnel, ayant dépensé le plus précieux de leur temps à quelques pas l'un de l'autre. La conclusion de cela est que ce que nous cherchons, nous devons le trouver, et que ce que nous fuyons
nous fuit : Gœthe a dit : ^ Les vœux de notre jeunesse se réalisent dans notre vieillesse, » aussi, nous maudissons souvent ce que nous avons demandé dans nos prières ; — de là cette haute précaution que, étant sûrs d'avoir ce que nous désirons, nous nous attachons à ne demander que de grandes choses.
Il existe une clef, une solution des mystères de l'humaine condition, une façon de dénouer les anciens nœuds de la fatalité : la liberté, la prescience, la conviction notamment d'un double sens intime. Un homme est obligé de galoper alternativement sur les chevaux de sa nature privée et de sa nature publique, comme les écuyers dans un cirque s'élancent agilement d'un cheval sur un autre cheval, ou se plantent un pied sur le dos de l'un^ un pied sur le dos de l'autre. Si bien que quand un homme est victime de son sort, il a une sciatique dans les lombes, une crampe dans son esprit, une entorse au pied, une entorse à l'esprit; son visage devient morose, et lui égoïste ; il a de la fierté dans la démarche, et de l'orgueil dans ses attachements ; ou bien il est réduit en poussière par le vice de sa race ; il est prêt à se railler de ses relations
avec l'univers à qui sa ruine profite. Laissant le démon qui souf&e, !1 se range aux côtés de la divinité qui bénéficie, à l'avantage de tous, de sa peine.
Pour en finir avec cette question des tempéraments et des races qui humilient, apprenons ceci, notamment, que la lutte des deux éléments qui sont dans la nature, soit qu'ils vous aident ou vous paralysent, implique l'existence d'une divinité, sous quelque forme que ce soit, prête à réparer le mal. Une bonne intention s'appuie d'une volonté soudaine. Quand un dieu veut venir à votre secours, le moindre éclat de bois ou le moindre caillou se métamorphosera, prendra des ailes à ses pieds et lui servira de monture.
Élevons donc des autels à cette bienheureuse Unité, qui tient la nature et les âmes en parfaite solution, et oblige chaque atome à concourir au but universel. Je ne m'émerveille pas à la vue d'un flocon de neige, d'un coquillage, d'un paysage d'été, ou de la glorieuse splendeur des étoiles ; mais je m'émerveille de la beauté qui nécessairement règne sur l'univers ; je m'émerveille de ce que tout est et doit être splendide ; de ce que l'arc-en-ciel, la courbe de l'ho-
rizon et Tarclie de la voûte azurée ne soient que le résultat de l'organisation de l'œil. Il n'est pas besoin qu'un enthousiaste amateur me force à admirer un jardin plein de fleurs, ou un nuage empourpré de soleil, ou une chute d'eau, puisque je ne puis rien regarder sans trouver partout splendeur et grâce.
A quoi bon perdre son temps à choisir un spectacle plutôt ici que là, puisque la nécessité a planté la rose de beauté sur le front du chaos, en révélant l'intention de la nature d'être harmonie et joie.
Élevons des autels à la magnifique Nécessité. Penser que l'homme est libre en ce sens que, exceptionnellement , une volonté fantastique peut prévaloir sur la loi des choses, ce serait admettre que la main d'un enfant serait capable de renverser le soleil. Si, dans ce cas particulier, quelqu'un pouvait déranger l'ordre de la nature, — qui voudrait accepter le don de la vie?
Élevons des autels à la magnifique Nécessité qui garantit que tout est d'une seule pièce ; qui fait que le plaignant et le défendant, l'ami et l'ennemi, l'animal et la planète, la nourriture et
celui qiii l'absorbe, sont d'une même origine. En astronomie, il y a des espaces immenses, mais aucun système étranger ; en géologie, de vastes mesures de temps, mais toujours les mêmes lois. Pourquoi nous efirayer de la nature qui n'est autre chose que « la philosophie et la théologie dans un même corps? » — Pourquoi craindre d'être écrasé par de sauvages éléments, nous qui sommes composés des mêmes éléments? Élevons des autels à la magnifique Nécessité qui fait l'homme brave en croyant qu'il ne peut pas plus éviter un danger réel que courir un danger qui n'existe pas; — à la Nécessité qui, brutalement ou doucement, apprend à l'homme à se convaincre qu'il n'y a pas de hasard — que son existence est réglée par une loi qui n'est pas seulement intelligente, mais qui est l'intelligence — qui n'est pas personnelle, mais impersonnelle ; — qui dédaigne les mots et est supérieure à l'intelligence — qui dissout les individus, vivifie la nature, et épure le cœur pour répandre sur toutes choses son omnipotence.
Ii« Poisiaiiee
On n'a point encore fait l'inventaire des facultés de l'homme, non plus qu'une bible de ses opinions. Qui assignera des limites à l'influence d'un être humain? Il y a des hommes qui, par leurs attractions . sympathiques, entraînent les nations avec eux, et absorbent toute l'activité de la race humaine.
S'il existe entre l'homme et la nature un lien tel, que partout où se porte l'esprit de l'homme la nature est avec lui, peut-être aussi y a-t-il des hommes dont les influences magnétiques sont assez fortes pour absorber toutes les facultés
matérielles et élémentales, et où ils se montrent, d'immenses moyens d*action s organisent autour d'eux. La vie est une recherche de la puissance, et la puissance est un élément dont le monde est tellement saturé — (il n'y a pas de trou ou de crevasse où il ne soit logé) — qu'aucune tentative honnête dans ce sens, ne demeure sans récompense. Qu'un homme soit assez heureux pour découvrir une mine d'or ; il tiendra peu de compte de sa chance, de la possession de la richesse et des efforts qu'il aura faits, pourvu que tout cela se formule pour lui en puissance. Si nous parvenons à posséder l'élixir, nous pouvons bien faire peu de cas des jardins d'où on Ta extrait. Un homme instruit, disposé à apprendre ei hardi dans ses conceptions, est l'ouvrage que poursuit la nature, et l'enseignement de la volonté est l'épanouissement et le résultat de cette géologie et de cette astronomie. Tous les hommes qui ont réussi sont d'accord sur un point : ils étaient causationistes. Ils étaient convaincus que les événements n'ont pas été le fait du hasard, mais d'une loi, et qu'il n'y a point un seul anneau faible ou brisé dans la chaîne, qui ne lie la première et la dernière des
choses. La foi dans la causalité, ou une rigoureuse con^exion entre un rien et le principe de l'existence, et conséquemment, la croyance dans la compensation, c'est à dire dans ce système que rien n'existe qui n'ait sa raison d'êtr,e, c'est là ce qui caractérise les esprits vraiment éclairés, et ce qui doit servir de contrôle à tous les efforts des hommes industrieux. Les hommes les plus forts sont ceux qui croient le plus à la tension des lois. « Tous les grands capitaines, disait Bonaparte, ont accompli de grandes choses en se conformant aux règles de l'art, en proportionnant l'effort à l'obstacle. ?»
La clef du siècle peut être ceci, ou cela, ou toute autre chose; comme disent les jeunes orateurs, la clef de tous les siècles est l'imbécillité
— l'imbécillité chez la grande majorité des hommes, à tous les moments, et même chez les héros, sauf à de certaines heures suprêmes;
— ils sont alors victimes de la mélancolie, de l'habitude, de la crainte. Ce qui donne la force aux forts, c'est que la multitude n'a pas le don de la confiance en soi ou de l'initiative.
Nous devons considérer le succès comme un acte constitutionnel. Les vieux médecins préten-
. lA PUISSANCE. 69
daient (et leur dire prouve si leur physiologie est un peu excentrique) que le courage, ou le degré de la vie, est en proportion avec le degré de circulation du sang dans les artères.
« Pendant que se manifeste une passion : la colère, l'exaltation, l'essai .des forces, l'effort violent, la lutte, le sang aflB.ue en quantité dans les artères; l'équilibre des forces corporelles l'exigeant, les veines n'en reçoivent que très peu. Cet état de choses est permanent chez les personnes intrépides. » Le courage et le goût des aventures sont chose commune aux personnes dont les artères se gonflent de sang.
Celles chez qui les artères laissent le sang affluer dans les veines, ont le caractère médiocre et faible. Pour accomplir des choses de marque, une santé exceptionnelle est indispensable. Si Eric possède une santé robuste, s'il a bien dormi, s'il jouit de la plénitude de ses moyens, et qu'il soit âgé de trente ans, en partant du Groenland iljpiquera vers l'Ouest, et ses navires aborderont à Terre Neuve. Mais oubliez Eric et imaginez-vous un homme plus fort et plus hardi encore — Biorn ou Thorfin ; — ses vaisseaux, avec tout autant de facilité, pousseront à six
cents, à mille, à quinze cents milles plus loin, et aborderont au Labrador ou à la Nouvelle Angleterre. Il n'y a pas de hasard dans les résultats. Parmi les adultes comme parmi les enfants , il y en a toujours qui entrent de bon cœur dans la partie de jeu et tournent avec la masse tourbillonnante ; les autres, les mains froides, demeurent simples spectateurs, ou biensont entraînés dans le tourbillon par l'entrain et la vivacité de ceux qui peuvent aisément supporter un lourd poids. La première richesse est donc la santé. La maladie est une piteuse chose pour l'esprit, et ne peut mener à rien; pour vivre, il faut pouvoir développer ses facultés. Mais avec la santé, qui est la plénitude de l'âme, on atteint toujours son but; on peut faire des épargnes, puis se prodiguer, et satisfaire à satiété les besoins des autres hommes, comme une rivière inonde les campagnes et les criques voisines.
Tout pouvoir est en quelque sorte un partage du monde avec la nature. Tout esprit parallèle aux lois de la nature se trouvera toujours dans le courant des événements, et sera fort de leurs forcQs À eux. Un homme est fait de la même
LA FDISSàNGE. Tl
étoffe que les événements, ^sympathise avec le cours des choses, et peut les prédire. Toute chose qui arrive, quoi qu'elle soit, lui arrive toujours à lui le premier; on peut dire qu'il est l'égal de tous les événements. Quiconque a étudié les hommes, peut très bien discourir sur la politique, sur le commerce, la législation, la guerre, la religion ; car partout les hommes sont gouvernés par les mêmes règles.
L'avantage d'un caractère ^robuste est de n'avoir besoin ni d'effort, ni de ruse, ni d'assistance. C'est comme ces climats sous lesquels les récoltes poussent si aisément, que nulle part ailleurs ni serres, ni arrosages, ni labourages, ni fumures ne sauraient rivaliser avec eux. C'est comme une de ces villes telles que New York ou Constantinople, dont l'existence est tellement opportune, qu'il n'est besoin d'avoir recours à aucun artifice pour y attirer les capitaux, Tindustrie , le travail : toutes choses qui leur arrivent d'elles-mêmes, comme les flots viennent battre les rivages. Ainsi une intelligence large, saine, solide, semble assise sur les bords de fleuves et d'océans invisibles, que couvrent des navires jour et nuit poussés vers ce point; c'est
à dire que cette intelligence est toute en ellemême, et que les autres hommes convergent vers elle. Elle est dans le secret de chacun; elle devance les découvertes de tout le monde; et si elle ne dirige pas toutes les actions de l'homme de génie et du savant, c'est parce qu elle est à la fois large et paresseuse, et qu'elle ne considère pas que les hommes soient dignes qu'on se donne tant de peine.
Cette force d'ô.fflrmation se trouve dans un homme et n'est pas dans tel autre; comme tel cheval est rapide naturellement, et tel autre grâce au fouet du cavalier. << Sur les épaules des jeunes gens, » disait Hafiz, « aucun joyau ne s'étale aussi gracieusement que la hardiesse. » Trans- .portez dans quelque district stationnaire, comme, par exemple , au milieu des vieilles populations hollandaises de New York ou de la Pennsylvanie, ou au milieu des planteur^s de la Virginie, une colonie de hardis Yankees , au cerveau en ébullition, à la tête pleine de marteaux à vapeur, de poulies , de manivelles , de roues à dents — et aussitôt tout commence à prendre.de la valeur. Quel enchérissement l'arrivée d'un James Watt ou d'un Brunel n'a-t-elle pas procuré à toutes
choses en Angleterre , sur îe sol et sur l'eau ! Dans toute communauté, il y a non seulement le sexe actif et passif, mais, aussi bien parmi les hommes que parmi les femmes, il y a quelque chose de plus sérieux et de plus important, le sexe de V esprit; c'est à dire qu'il existe une classe d'hommes et de femmes inventeurs et créateurs, et une classe qui n'invente jamais et qui accepte tout. Chaque homme plus représente une foule, et s'il a par hasard l'avantage de jouir d'un ascendant personnel, — ce qui n'implique ni plus ni moins de talent, mais simplement le tempérament et le regard dominateur du soldat ou du maître d'école (l'un le possède, et l'autre ne l'a pas, comme tel a la moustache brune et tel l'a blonde), alors tout naturellement sans envie et sans résistance, tous ses aides et tous ceux qui l'entourent adndettent son droit à les absorber. C'est le teneur de livres et le caissier qui travaillent pour le négociant; les autorités que cite le légiste, ce sont ses clercs qui les lui trouvent; le géologisle fait ses rapports d'après les relevés de ses subalternes ; le Commodore Wilkes s'approprie les recherches de tous les naturalistes attachés à son expédi-
U LES i^OiS m U VIE.
tien ; la statue de Thorwaldsen est achevée par un tailleur de pierre; Dumas a ses journaliers; Shakespeare était directeur de théâtre, et avait à son service autant de jeunes gens que son répertoire l'exigeait.
Il y a toujours place pour un homme fort, et il • fait la place autour de lui à beaucoup d'autres. La société est une troupe de penseurs, et les meilleures têtes parmi eux prennent les meilleures places. L'homme faible regarde les jEwmes qu'on a cultivées et labourées, les maisons qu'on a bâties. L'homme fort voit où il sera possible d'établir des fermes et des maisons. Son regard crée des établissements, aussi loin que le soleil éclaire les nuages.
Quand un nouveau entre à l'école, quand un voyageur rencontre des étrangers tous les jours, ou bien lorsque dans un vieux club on introduit un nouveau membre, il arrive exactement la même chose que lorsqu'on mène un taureau étranger dans l'enclos ou sur le pâturage des génisses; il y a tout d'abord un essai de forces entre les meilleures cornes et le dernier arrivé, et la question de suprématie se décide alors. De môme lorsque deux honunes se rencontrent, ils
prennent courtoisement, mais (Tnne façon décisive, mesure de leurs forces réciproques. Chacun d'6u:£ lit son sort dans les yeux de l'autre. Le plus faible trouve que rien dans sa pensée, ou à son avis, ne répond à ce quil attendait. Il croyait savoir ceci et cela, et il s'aperçoit qu'il avait d'abord négligé d'apprendre le principal. Rien de ce qu'il sait n'atteint au but; tandis que toutes les flèches de son rival sont excellentes et habilement lancées. Mais s'il avait connu tout ce qu'il y a dans Farsenal de son adversaire, il ne lui eût pas tendu la main ; car c'est là une affaire de présence d'esprit, d'attitude, d'aplomb : l'adversaire a le soleil et le vent pour lui, et à chaque coup, le choix des armes et du but; tandis que quand il est lui-même engagé dans une partie avec quelque autre antagoniste, ses flèches filent bien et frappent juste. Question d'estomac et de constitution. Le second de ces hommes est aussi bon — peut-être meilleur que le premier ; mais il n'a ni la vigueur ni l'estomac de celui-ci , et c'est ainsi que son caractère semble ou supérieur ou inférieur,
La santé est le suprême bien;, c'est la puissance; c'est la vie qui résiste à la maladie, au
poison, à tous les ennemis; elle est un principe conservateur aussi bien que créateur. Tous les printemps il s'agit de savoir si l'on greffera avec de la cire ou avec de la terre glaise; si l'on passera l'arbre à la chaux, ou à la potasse, ou si on Témondera; mais le point capital est toujours l'arbre fruitier. Un bon arbre planté dans le sol qui lui convient, poussera nuit et jour en dépit de la brouissure, des pucerons, de l'émondage, de la négligence, par tous les temps et par tous les modes de traitement. Il faut acquérir la vivacité, l'initiative, et il ne nous est pas permis de faire les délicats dans le choix. Nous nous ser-. vons bien d'eau trouble dans la pompe, quand l'eau claire nous manque. Si nous fabriquons du pain, il nous faut bien du levain, des évidures, pour faire fermenter la pâte, sinon, non; de même l'artiste engourdi cherche l'inspiration à tout prix, dans la vertu ou dans- le vice, dans l'amitié ou dans la haine, dans la prière aussi bien que dans le vin. Il y a un instinct qui nous dit, que là où il y a exubérance de vie, quoique matérielle et vicieuse, il y a aussi des obstacles et des purifications, et que fi^alement le tout se trouve en harmonie avec les lois morales.
Nous épions dans les enfants avec le plus touchant intérêt, à quel degré ils possèdent les forces réparatrices. Lorsqu'ils ont été grondés par nous ou par toute autre personne, pour avoir été les derniers de la classe, ou pour n'avoir point remporté de prix, ou pour avoir été battus à leurs jeux, — s'ils se laissent aller au découragement, et s'enferment dans leur chambre pour dévorer leur douleur, c'est qu'ils sentent sérieusement l'échec. Mais s'ils montrent de la légèreté et une passivité qui leur permettent de se préoccuper de nouvelles choses immédiatement — c'est que les blessures chez eux se cicatrisent vite et que la fibre est plus robuste à supporter les coups.
On arrive à estimer ce que vaut cette santé plus y quand on voit toutes les difficultés s'évanouir devant elle. Un homme timide qui écoute les alarmistes du congrès et des journaux, et qui observe les passions des partis — les défenseurs des intérêts sectionnels poussés jusqu'à la rage, s'aveuglant sur les conséquences, et poussant les choses jusqu'aux dernières extrémités, le bulletin de vote dans une main et le rifle dans l'autre — celui-là peut très aisément croire que lui et son pays ont vu leurs meilleurs jours, et il
se prémunit le mieux qu ilpeut contre la ruine qui le menace. Mais, comme- ceci a été répété avec une égale conviction, cinquante fois aupa* ravant, sans que le 6 p. c. ait seulement baissé d'un quart du mille, il s'aperçoit alors que les énormes éléments de force qui sont en jeu, ne laissent que bien peu d'importance à notre politique. La puissance individuelle, la liberté, et les ressources de la nature, renforcent les fac<és de chaque citoyen. Nous prospérons avec une telle vigueur, que pareils à l'arbre fruitier, qui grandit en dépit de la gelée, des pucerons, des souris, des insectes, nous ne nous ressentons pas des succès d'infâmes coquins qui s'abattent sur le trésor national. Plus les animaux sont grands, plus grand est le nombre de parasites qu'ils nourrissent, et la ténacité de la maladie atteste la vigueur de la constitution. L'énergie dont fit preuve la démocratie grecque conduit à cette remarque : que les maux des gouverner ments populaires paraissent plus grands qu'ils ne sont en réalité; ils trouvent un contrepoids -dans le souffle et la virilité que ces gouvernements ont en eux. Le langage rude et sans façon particulier aux marins, aux habitants des forêts,
aux fermiers et^ aux ouvriers a ses avantages. Le*pouvoir est l'école des potentats. Aussi longtemps que notre peuple s'est mesuré à l'aune anglaise, il a méconnu ses propres forces. Un légiste fort distingué de l'Ouest me disait qu'il souhaitait voir considérer comme un délit l'introduction d'un livre des lois anglaises dans une cour de ce pays, tant son expérience tenait pour pernicieux notre respect pour les précédents anglais. Le mot « commerce » n'a qu'une signification anglaise, et est sujet aux étroites conditions de l'expérience anglaise. Mais le trafic des rivières, le trafic sur le chemins de fer, peutêtre aussi, qui sait! le trafic dans l'air par le moyen des ballons — donnent nécessairement une étendue tout américaine aux prérogatives de l'amirauté. Aussi longtemps que notre peuple se soumettra à l'étalon anglais, il compromettra sa souveraineté et sa puissance; mais laissez ces rudes jouteurs, — - législateurs en manches de chemise — les Hoosiers, les Sucker, les Wolverine, les Badger — ou toute autre mauvaise tête de l'Arkansas, de l'Or^gon ou de l'Utah, — moitié orateurs, moitié spadassins, venir représenter à Washington lespassix>ns vio-
lentes et rapides d*un de ces États, laissez-les agir à leur guise, et alors les règlements relatifs aux territoires et aux terres publiques, la nécessité de dominer et de tenir en respect ces majorités hargneuses d'Allemands, d'Irlandais et de millions de natifs, la promptitude, la dextérité, la raison, lautorité et la majesté des manières seront enfin le partage de nos chasseurs de buffles. L'instinct du peuple est droit. Il sait que de bons whigs appelés aux emplois par les gens respectables du pays, montreront moins d'adresse à traiter avec le Mexique, l'Espagne, la Grande Bretagne, ou même avec nos mécontents de l'intérieur, que quelqu'un de ces vigoureux violateurs de lois, comme Jefferson ou Jackson qui conquiert, d'abord, son propre gouvernement, puis se sert de son génie pour conquérir l'étranger. Les sénateurs qui se sont séparés de M. Polk dans la guerre du Mexique, n'étaient pas ceux qui savaient le mieux, mais qui, par leur position politique, pouvaient le mieux la soutenir; non pas Webster, mais Benton et Calhoun.
Cette puissance, pour le sûr, n'est pas habillée de satin. Cest la toute-puissance de la loi Lynch»
des soldats et des pirates ; elle brutalise les gens paisibles et loyaux. Mais elle porte avec elle son antidote; et ceci est le point capital pour moi, que toutes les sortes de puissance apparaissent ordinairement en môme temps; la bonne et la mauvaise énergie ; la force de Tesprit en même temps que la santé du corps; les extases de la dévotion simultanément avec les excitations de la débauche. Les mêmes éléments sont toujours présents, seulement tantôt ceux-ci et tantôt ceux-là sont visibles; ce qui, hier, était en avant, demain sera en arrière ; ce qui était surface, devient maintenant base, et dans des conditions non moins excellentes. Plus se prolonge la sécheresse, plus l'atmosphère se charge d'eau. Plus vite le globe tourne vers le soleil, plus s'accroît la force nécessaire pour qu'il s'en éloigne. Dans la sphère morale, une liberté sans frein nourrit une conscience de fer ; les nations susceptibles de grandes secousses ont de grandes ressources, et reviennent de loin. En politique, les fils des démocrates seront whigs ; tandis que le républicanisme rouge, dans le père, est comme un spasme de la nature qui fait du fils un intolérable tyran. Dune autre part, le conservan-
tisme, toujours plus timoré et plus étroit, répugne aux enfants et les conduit à aspirer l'air frais du radicalisme.
Ceux qui sont le plus doués de cette rude énergie — les «bruisers» qui ontjetélegantdela politique « du caucus » et de la taverne à travers le comté ou l'État, ont leurs défauts, mais ilsont les rudes vertus du courage et de la force morale. Fiers et peu scrupuleux, ils sont habituellement francs, vont droit au but et sont au dessus de la feinte. Notre politique tombe en de mauvaises mains; les hommes d'église et les hommes de rafinement, cela semble reconnu, ne sont pas des gens propres à envoyer au congrès. La politique est une profession méphitique, comme certains métiers empoisonnent. Les hommes au pouvoir n'ont pas d'opinion, mais peuvent tirer bon marché d'une opinion ou d'un plan ; — et s'il y avait seulement à décider entre les plus civilisés et les plus forts, je pencherais pour les derniers. Les Hoosiers et les Suckers sont en réalité meilleurs que les pleurnicheurs de l'opposition. Leurs violences, à tout prendre, ont quelque chose de hardi et de viril. Ils voient, contrairement à lopinion générale, combien d'injustice le
peuple aura à supporter; ils procèdent pas à pas, et ils n'ont apprécié que trop justement Leurs Excellences les gouverneurs de la Nouvelle Angleterre et Leurs Honneurs les législateurs de la Nouvelle Angleterre. Les messages des gouverneurs et les résolutions des législatures sont passés en proverbe pour exprimer l'hypocrisie des vertueuses indignations qui seront sûrement démenties dans le cours des événements.
En matière de commerce également, cette énergie a habituellement un caractère de férocité. Les corps philanthropiques et religieux ne prennent pas ordinairement leurs officiers exécutifs en dehors des saints. Les communautés jusqu'à présent fondées par des socialistes — les jésuites, Port-Royal, les sociétés américaines de New-Harmony, deBrook Farm, deZoar, ne sont possibles qu'en prenant Judas pour intendant. Le reste des emplois peut être rempli par de bons bourgeois. Le pieux et charitable propriétaire a pour second un homme ni si pieux ni si charitable que lui. Le plus aimable gentleman campagnard éprouve un certain plaisir à considérer les crocs du bull-dog chargé çle garder sa
porte. Il y avait dans le pays une sorte de proverbe disant que la société des shakers envoyait toujours le diable au marché. Dans les représentation de la divinité, la peinture, la poésie et la religion populaire, on s*est toujours plu à représenter la colère venant de l'enfer. Il y a une doctrine esotérique de la société qui dit qu'un peu de méchanceté est utile pour renforcer les muscles; commp si la conscience n'était pas apte à donner de bonnes jambes et de bonnes mains ; comme si les pauvres diables de légistes ne pouvaient pas courir aussi bien que les chèvres sauvages, les loups et les lapins! Cette doctrine prétend que de même que l'on se sert de poison en médecine, de même le monde ne peut vivre sans fripons; que le sentiment du bien public et l'habileté se rencontrent parfaite;^ ment bien parmi les méchants.'Ce n'est pas chose rare que l'alliance de la mauvaise foi individuelle et de l'adresse politique, avec le sentiment du bien public et les rapports de bon vpisinage.
J'ai connu un gros homme nommé Boniface qui, pendant plusieurs années, a tenu uh établissement public dans une de nos capitales
Là PClSSiSŒ. »
^ales. C'était un chenapan dont la ville pouvait ^cilement se séparer. Cétait un être sociable, vasculaire, toujours tendant la main et égoïste. D ny avait pas de crime qu'il n'eût commis ou ^u'il ne fût capable de commettre. Mais il s était fait des amis des selectmen , leur servait ses meilleures côtelettes quand ils venaient souper chez lui; il était également dans les termes les plus cordiaux avec Son Honneur le juge et lui serrait la main. Il introduisit dans la ville tous les vices , mâles et femelles , et cumulait en sa personne les fonctions de joueur de couteau, d'incendiaire , d'escroc , de teneur de cabaret et de voleur par effraction. Pendant lajiuit, il marquait d'un ruban et coupait la queue des chevaux des membres de la tempérance. Il dirigeait par ses discours les « rummies n et les radicaux dans les meetings de la ville. En mém'e temps, il était, dans sa maison, honnête, bienveillant, faisant bonne chère, et le citoyen le plus imbu du sentiment du bien public. Il était très empressé à faire réparer les routes et à replanter des arbres à ombrage ; il souscrivait pour l'érection des fontaines, pour le gaz^ pour le télégraphe; il introduisit dans le pays toutes les machines agri-
coles que le Connecticut présente à l'admiration des citoyens. Il se montrait généreux en permettant au colporteur de s'arrêter chez lui et payait sa consommation, tout en tendant de nouveaux pièges aux récoltes du propriétaire.
Mais parce que cette énergie à créer et à organiser se détruit par l'excès, et que notre propre hache nous tranche les doigts — ce n'est pas à dire que le mal soit sans remède. Tous lés éléments que l'homme appelle à son aide, deviendront parfois ses maîtres , surtout ceux qui représentent une force subtile. Faudra-t-il pour cela qu'il renonce à la vapeur, au feu, à l'électricité, ou bien devra-t-il apprendre à les diriger? La règle pour toutes ces sortes d'agents est : tout ce qui est supérieur est bon; seulement mettez-le à sa vraie place.
Les hommes qui ont cette surcharge de sang artériel, ne peuvent pas vivre de noix, de thé et d'élégies; ils ne peuvent pas lire des romans et jouer au whist; il ne leur suffit pas d'assister aux « lectures des mardis » et de l'athenée de Boston. Ils soupirent après les aventures, et veulent aller au Pike's Peak ; ils préféreraient mourir sous la hache dun Pawnie, plutôt que de
'passer leur journée assis devant le pupitre d'une maison de banque. Ils sont faits pour la guerre, pour la mer, pour les mines, pour la chasse, pour les expéditions, pour les aventures où la tête est en jeu, pour les grands dangers, et leur bonheur est dans une vie accidentée. Certains hommes ne peuvent endurer une heure de calme en mer. Je me rappelle un pauvre^ cuisinier malais, à bord dun packet de Liverpool, qui, lorsque le vent soufflait en tenapéte , ne pouvait contenir sa joie : « Souffle! criait-t-il, je te dis de souffler! » Les amis et les maîtres de ces gens là devraient voir qu'un événement est toujours préparé pour l'explosion de leur caractère. Les drôles qui, retenus à la maison, vous ménagent rinfâmie, « vous couvrent de gloire » envoyés au Mexique, d'où ils reviennent des héros et des généraux. Il y a dès Oregons, des Californies, des "expéditions d'explorations appartenant en assez grand nombre à l'Amérique, pour leur trouver des' limes à ronger et des crocodiles à dévorer. Les jeunes Anglais sont de fins animaux, chez qui déborde le sang,. et quand ils n'ont pas de guerres où entretenir leur valeur,ils recherchent des voyages aussi dangereux
que les guerres; descendent dans les Malestroms; traversent THellespont à la nage; franchissent les cimes neigeuses de l'Himmaleh; chassent le lion', le rhinocéros, l'éléphant dans l'Afrique du Sud; se font bohémiens avec Borrow en Espagne et en Algérie ; détruisent les alligators dans l'Amérique 'du Sud avec Waterton; se font bédouins, sheiks, pachas avec Layard ; naviguent dans les glaces du Sund de Lancastre; explorent les cratères de l'équateur et se mêlent aux Malais dans l'île de Bornéo..
L'excès de virilité a la même importance'au point de vue de l'histoire générale , qu'au point do vue de la vie privée et industrielle. Les fortes races ou les individus forts s'appuient, ^n un mot, sur dos forces naturelles, plus accentuées choas le sauvage, qui, comme les bêtes dont il est entouré, reçoit encore le lait des mamelles de la nntur^. Fuites disparaître le rapport qui existe antru uno do vos œuvres et cette source origilu>llo, ùi l a>uvro est sans consistance. Le peuple l)0uu)i0 tdigours vers la nature, et la populace »*t^Mt puM tout i\ fuit un aussi iociauvais argument t|U« HUUM 1© (U«ona quelquefois, car elle a
son bon côté aussi. « Marchez sans le peuple, disait un député français à la tribune, et vous marcherez dans les ténèbres ! Ses instincts sont marqués au doigt de la Providence, toujours tournés vers le point réel. Mais quand vous épousez le parti des d'Orléans et des Bourbons, ou d'un Montalëmbert ou de tout autre, à moinâ que ce soit un parti organique, quoi que vous en disiez, vous épousez non un principe, mais une personnalité qui se débarrassera inévitablement de vous.
Les meilleurs récits à faire de cette force sont pris dans la vie dés sauvages, des explorateurs, des soldats et des boucaniers. Mais qui s'inquiète de disputes entre assassins, de combats d*ours, de catastrophes dans les mers glaciales? La force physique n'a aucune valeur, quand il n'y a rien de plus. La neige sur les bancs de neige, le feu dans les volcans et dans les soufrières sont peu de chose. Le luxe de la glace est particulier aux contrées tropicales et aux jours d'été. Le luxe du feu est d'en avoir un peu dans notre âtre; il ne faut pas parler de l'électricité au point de vue des masses qui chargent les nuages, mais des courants qu'on dirige dans
les batteries. Ainsi de lesprit et de 1 énergie; le surplus, l'excès d'énergie dans un homme civilisé et moral ne sont bons que pour les cannibales du Pacifique.
Un sublime moment dans Thistoire est celui où le sauvage va cesser d'être sauvage, et où son' énergie échevelée se concentre sur le sentiment du beau naissant chez lui : vous avez alors Périclès et Phidias, — avant qu'ils eussent traversé la civilisation corinthienne. Tout ce qu'il y a de bon dans la nature et dans le monde éclate à ce moment de transition où les jus coulent encore noirâtres du sein'de la nature, jusqu'à ce que la morale et l'humanité leur enlèvent leur acreté et leur astringent.
Les triomphes de la paix ont été souvent à côté des triomphes de la guerre. Pendant que la main tenait encore l'épée, que les habitudes des camps se voyaient encore dans l'attitude et dans le tempérament du gentleman, son intelligence se livrait à des spéculations : la compression et la tension de ces sévères conditions est un entraînement vers les beaux-arts, et peuvent rarement se compenser dans les temps calmes, si ce n'est par quelques occupations aussi hardies
que la guerre et qui entretiennent la vigueur aumême degr'é.
Nous avons dit que le succès est un fait constitutionnel ; qu'il dépend d'une condition supérieure de l'esprit et du corps, d une puissance d'action, du courage; il est d'une efficacité capitale pour le mouvement progressif du monde, et bien qu'on le trouve rarement à l'état régulier, mais plutôt comme le résultat d'une surexcitation ou d'un excès, ce qui le rend dangereux et destructif, on ne doit pas, cependant, le répudier ; mieux vaut encore qu'il se produise sous cette forme, jusqu'à ce qu'il s'absorbe pour perdre ce qu'il a de trop vif.
La portion affirmative de l'humanité monopolise les hommages du reste du genre humain.
Elle conçoit et accomplit tous les grands actes. Quelle force s'agitait sous le crâne de Napoléon! Des soixante mille hommes qui formaient son armée à Eylau, il semble que trente mille fussent des voleurs et des bandits ; des misérables que, dans les sociétés pacifiques, nous tenons, quand nous pouvons, les fers aux pieds, en prison, sous les mousquets des sentinelles. Cet homme combattait avec eux, côte à côte, les
maintenait dans le devoir, et gagnait ses victoires avec leurs baïonnettes.
Ce don originel procure un plaisir surprenant quand il se montre dans les conditions de suprême raflBinement, comme, par exemple , dans les productions élevées de l'art. Quand Michel- Ange fut forcé de peindre la chapelle Sixtine à fresque, art dont il ne savait pas le premier mot, il se retira dans les jardins du pape, derrière le Vatican, ramassa une pelletée d'ocre rouge et jaune, le mélangea de ses propres mains avec de la glue et de l'eau, se lava ensuite, dressa ses échelles et peignit, semaine par semaine, mois par mois, les sy billes et les prophètes. Il surpassa ses successeurs en vigueur, autant que par la pureté, l'intelligence et la délicatesse de son travail. Il ne fut pas écrasé par le poids de ce tableau resté cependant inachevé. Michel-A^ge avait coutume de dessiner d'abord le squelette de ses personnages, puis de les couvrir de chair, et enfin de les draper. « Ah! me disait un brave peintre, en causant avec moi de ces choses, si un homme se trompe, c'est qu'il aura rêvé au lieu de travailler. Il n'y a de succès possible dans notre art, qu'à la condition de mettre bas l'habit, de
broyer les coulears, et de travailler comme un manœuvre sur le railroad, tout le long de la journée et tous les jours. »
Le succès s'obtient ainsi à coup sûr avec une certaine dose déplus, ou de pouvoir positif; une once de pouvoir doit balancer une once de poids. Et puisqu'un homme ne peut pas retourner dans les entrailles de sa mère, et renaître avec de nouveaux dons d'activité, il y a deux éléments d'économie qui sont les meilleures conditions de succès que, dans ce cas, on peut admettre. C'est, d'abord, de couper court incontinent à des penchants multiples, et de concentrer nos forces sur un seul point ou sur un petit . nombre de points ; cbmme le jardinier, par un émondage sévère, oblige la sève de l'arbre à se développer dans une ou deux branches, au lieu de la laisser se perdre en une infinité de rejetons.
« N'élargissez pas votre destinée •« disait l'oracle : « tâchez de ne pas faire plus qu'il ne vous incombe de faire. » L'unique prudence delà vie est la concentration; l'unique mal la dissipation, sans distinguer si ces définitions de forces sont brutales ou délicates, qu'il s'agisse de la pro-
priété et des soins quelle réclame; des liaisons, * des habitudes sociales, de la politique, ou de la musique, ou des plaisirs. Toute chose est bonne qui nous^ enlève une vanité, ou une illusion, et nous ramène sous notre toit, plus fidèle au travail. Les amis, les livres, les tableaux, les devoirs secondaires, les talents, les flatteries, les espérances — autant de distractions qui causent des oscillations dans notre cervelle légère, et rendent impossible Taccomplissement dactes sérieux et nos courses en droite ligne. Il faut choisir notre labeur; prenez ce que vous êtes capable de porter, et rejetez le reste. De cette façon seulement, les éléments des forces vitales s'accumulent, et peuvent vous faire franchir le pas qui sépare savoir d'agir. Peu importe jusqu'où va le don de la vanité dont est doué un homme, l'espace qui sépare savoir d'agir est rarement franchi. C'est un pas hors d'un cercle d'imbécillité, marqué à la craie, pour entrer dans la fécondité. Plus d'un artiste, en ne l'enjambant point, manque toute sa carrière; il contemple avec désespoir le viril Michel-Ange et Cellini. Lui aussi, cependant, il est quelque chose devant la nature, et il porte en son âme
le sentiment de l'initiative. Mais il ne possède point la force de concentrer et de lancer tout son être dans Taccomplissement d'un acte. Le poète Campbell disait « qu'un homme habitué au travail est à ses yeux l'égal de toute perfection, et que, quant à lui, la nécessité bien plutôt que l'inspiration était le ressort de sa muse. ^
La concentration est le secret de la force en politique, dans la guerre, dans le commerce, en un mot, dans la conduite de toutes les affaires humaines. Ce qu'il y a de plus concluant à rappeler dans ce sens, c'est la réponse de Newton à quelqu'un qui lui demandait : « Comment, il avait pu parvenir à faire toutes ses découvertes.?» « En y pensant toujours. ?» Si vous en voulez un exemple en politique, lisez Plutarque : « Il n'y avait qu'une rue dans toute la ville où l'on voyait toujours Périclés, la rue qui conduisait à la place du marché et au conseil. Il refusait toutes invitations à des banquets ou à des réunions de plaisir. Pendant la durée de son administration, il n'a jamais dîné à la table d'un ami. » Voulezvous un exemple dans la sphère commerciale?
« J'espère, disait un brave homme à Rothschild, que vos enfants ne s'occuperont plus d'argent et
d'affaires : je suis certain que vous ne le souhaitez pas. 5»^ — «Bien certainement, je le souhaite, au contraire : je souhaite qu'ils se donnent d'intelligence, d'âme, de cœur et de corps aux affaires; c'est le moyen qu'ils soient heureux. Il faut à coup sûr beaucoup d'habileté et beaucoup de prudence pour faire une grande fortune; mais quand on la possède, il faut encore dix fois plus d'efforts pour la conserver. Si je prêtais l'oreille à tous les projets qu'on me propose, je serais bien vite ruiné. Tenez-vous en à un seul genre d'affaires, jeune homme. Tenez-vous en à votre brasserie (disait-il au jeune Buxton), et vous serez le premier brasseur de Londres. Soyez brasseur, banquier, négociant et manufacturier à la fois, et votre nom sera bientôt dans la gazette. »
Beaucoup d'hommes sont intelligents, beaucoup sont prudents et tenaces, mais incapables de prendre une décision. Dans le mouvement des affaires, il faut absolument prendra une décision ; la meilleure sera le mieux ; mais il est préférable d'en prendre une, n'importe laquelle, plutôt que de n'en prendre aucune. Il y a vingt routes pour arriver à un point, une seule est la
U PUiSfiiMCE. 97
plus courte; — mais sachez en pre&dre une. Un homme qui a assez de présence d'esprit pour mettre immédiatement en lumière tout ce qu*ir sait, vaut pour Faction douze hommes qui en savent autant que lui, mais qui ne peuvent exécuter que lentement ce qu'ils savent. Le meilleur speaker à la Chambre n*est pas Thomme qui connaît le mieux la théorie des tactiques parlementaires, mais l'homme qui décide de haute main. Le bon juge n'est pas celui qui, partageant ses opinions, rend justice à toutes les parties ; mais celui qui, visant à des jugements substantiels, rend des arrêts susceptibles de faire règle pour ses successeurs. Le bon avocat n'est pas l'homme qui a un regard de chaque côté et fsii la part du hasard, et énumère toutes ses qualités, mais celui qui se met de votre côté avec tant de chaleur, qu'il peut vous tirer d'un mauvais pas. Le D"" Johnson disait dans une de ses sentences : « Misérable au delà de toute expression de misère est ce malheureux couple condamné par avance à ramener aux principes de la raison abstraite tous les détails de la vie domestique. Il y a des cas où il faut peu parler et beaucoup faire, »
L'autre élément supplémentaire du caractère est la vrille, ou la puissance de l'habitude et de la routine. Le cheval de louage est un meilleur routier que le barbe arabe. En chimie, le courant galvanique, lent mais continu, est égal en puissance au jet électrique et est un bien meilleur agent dans nos arts industriels. Ainsi dans les actions humaines, à l'élan de l'énergie on peut opposer l'insistance de la vrille . On réunit la même somme de forces en beaucoup de temps, au lieu de les condenser à la minute. Il y a la même once d'or dans une boule que dans une feuille. A West Point, le colonel Buford, l'ingénieur en chef, frappait avec un marteau les tourillons d'un canon jusqu'à ce qu'il les brisât. Il faisait tirer à une pièce d'artillerie quelques centaines de coups à distance assez rapprochée l'un de l'autre, jusqu'à ce que la pièce éclatât. Maintenant dites-moi lequel de ces coups de marteau brisait les tourillons? Chacun d'eux. Quel coup faisait éclater la pièce? Chacun d'eux. « Diligence passe sens, ?» avait coutume de dire Henri VIII, c'est à dire grande est la puissance de la vrille, John Kemble affirmait que la plus mauvaise troupe provinciale de comédiens jouait
mieux une pièce que la meilleure troupe d'amateurs. Basil Hall se plaît à démontrer que les plus mauvais soldats réguliers battront toujours les meilleurs volontaires. La pratique vaut neuf sur dix. S'exercer devant la populace est une excellente école pour les orateurs. Tous les grands orateurs ont été, au début, de médiocres orateurs. Sept ans d'études, en Angleterre, ont fait de Cobden un argumentateur consommé. Il a fallu deux fois sept ans des mêmes études dans la Nouvelle Angleterre pour former Wendell Phillips. Le moyen d'apprendre l'allemand est de lire et de relire la même douzaine de pages cent fois, jusqu'à ce que vous sachiez chacun des mots et des syllabes qui s'y trouvent, et que vous puissiez les répéter par cœur. Aucun homme de génie ne récite une ballade à première lecture, aussi bien qu'un homme médiocre après quinze ou vingt lectures. La règle pour bien pratiquer l'hospitalité et « l'assistance » irlandaise, est d'avoir tous les jours de l'année le même dîner. M""® O'Shaughnessy apprend à le cuire à point, le maître de maison apprend à le bien découper et les hôtes sont bien servis. Un humoriste de m^ amis prétend que la raison
iOO LES LOIS DE LA VIE.
pour laquelle la nature est si parfaite dans son art, et fait de si inconcevablement beaux levers de soleil, est qu'elle a appris comment s'y prendre, en faisant la môme chose bien souvent. Quelqu'un à qui un sujet est familier ne doit-il pas en causer mieux que celui pour qui ce sujet est nouveau? Les gens dont l'opinion a de l'autorité à la Bourse n'en jouissent qu'à cause de leur expérience toute spéciale; hors de ce terrain, leur avis n'est d'aucun poids. « On fait plus de bonnes choses par l'exercice que naturellement, n disait Démocrite. Le frottement dans la nature est si énorme, que nous ne pouvons pas nous passer de pouvoir. Il n'est pas question d'exprimer notre pensée, de choisir notre route, mais de vfiûncre les résistances qui nous viennent, en tout ce que nous faisons, du côté de l'esprit comme du côté des objets matériels. Dfi là l'usage de la vrille, et le mauvais goût des amateurs de vouloir disputer avec les gens de métier. Six heures par jour devant un piano, seulement pour faciliter la toucher ; six heures par jour devant un chevalet, uniquement pour s'oocuper des dégoûtantes préparations matérielles de l'huUe, de l'ocre et des broSses. Les maîtres
disent qu'ils reconnaissent un professeur de musique rien qu'à voir la façon dont il pose les doigts sur les clefs, — tant c'est un acte difficile et Capital de dominer un instrument. Se familiariser à l'usage des outils par des milliers de manipulations; apprendre l'art du calcul, en recommençant à l'infini des additions et des divisions, c'est là la puissance de l'ouvrier et du commis.
J'ai remarqué en Angleterre, ce qui a confirmé l'expérience que j'avais faite chez nous, que dans les cercles littéraires, les hommes qui inspirent le plus de confiance et de considération, écrivains, éditeurs, doyens d'université et professeurs, aussi bien qu'évêques, n'étaient pas certainement les hommes du plus grand mérite Uttéraire, mais généralement ceux d'une intelligence médiocre et ordinaire , mais doués d'une sorte d'activité mercantile et de talent de métier. Chevaux de louage et médiocrités, en dirigeant leurs forces vers un point lucratif ou par un infatigable travail dominent, dans la vieille comme dans la nouvelle Angleterre, des multitudes d'hommes supérieurs.
Je n'ai pas oublié qu'il y a de sublimes cônsi^
Qk
dérations qui'limitent la valeur du talent et des succès superficiels. Il nous est facile d'apprécier le héros vulgaire à sa juste valeur. Il y a des sources auxquelles nous n'avons pas puisé ; — je sais ce que je m'abstiens de dire. Je réserve de me pronoi^cer sur ce sujet aux chapitres d^ la Culture et de l'Admiration. Mais cette fojrc^ ou esprit, étant le moyen sur lequel comptela nature pour venir à bout du travail journalier, ^autapt que nous gittachons de Timportance à la vie de famille et aux récompenses du monde, nous devons respecter ^cette force. Jçt soutiens qu'où peut lui appliquer certaines règles decouopaiç^j car elle est, aussi bien que les fluides et les gaz» soumise à des lois exactes et mathématiques; elle peut être ménagée ou dilapidée ; tout homm€| est efficient seulement parce qu'il est un contenant ou un réceptable de cette force ; et aucun fait notoire, aucun progrès ne s accônaplit daus l'histoire qu'en l'utilisant. Elle n'est pas l'or, mais elle l'enfante ; elle n'est pas la renommée, mais elle la donne.
Si ces forces et leur emploi sont à la portée de notre volonté, et que nous en puissions connaître les lois, nous conclurons que tout succès
et tout avantage palpable pour l'homme sont aussi, tôt ou tard, à sa portée, et ont leur propre et sublime système au moyen duquel on y atteint toujours. Le monde est mathématique; il n'a rien du hasard, dans toute sa vaste circonférence. Le succès n'est pas plus une chose excentrique que la toile de guingan et de mousseline que l'on tisse dans nos fabriques. Je ne sache pas de plus saisissante leçon dans cet ordre d'idées, à l'adresse des cerveaux de la Nouvelle Angleterre, qu'une visite dans les fabriques dont nous avons couvert tous les cours d'eau de nos États. Un homme sait diflBcilement combien il est lui-même une machine jusqu'à ce qu'il ait fabriqué à son image un télégraphe, des métiers, des presses, des locomotives. Mais en les construisant, force lui est d'omettre d'y faire entrer ses folies et ses dé- . fauts, si bien que quand le moulin est fini la machine est plus morale que nous. Que l'homme ose s'approcher d'un métier et juge s'il est son égal. Que les deux machines se confrontent et voient comment elles sont sorties du néant. Le métier-homme est plus compliqué que le métier de calicot, et l'auteur du premier est moins hu-
milié de la comparaison. Dans une fabrique, un fil brisé ou une rognure gâte le tissu d une pièce de cent yards ; cela est mis au compte de l'ouvrière, dont le salaire est diminué. L'actionnaire à qui Ton montre cela, se frotte les mains de joie. Êtes-vous si rusé, monsieur Profitloss, et espérez-vous escroquer votre maître et votre patron sur la .toile que vous fabriquez? Un jour de la vie est une étoffe autrement précieuse qu'aucune mousseline; la machine qui le fabrique est infiniment plus habile, et vous ne dissimulerez pas les heures mal employées, frauduleuses, corrompues que vous aurez introduites dans la pièce, pas plus que vous ne devrez craindre de n'y pas rencontrer un fil plus pur, un acier de meilleure trempe, un tissu plus solide.
Lia Riehesse.
Aussitôt qu'un étranger est introduit dans une réunion, une des premières questions que Ton pose, et à laquelle chacun veut avoir une réponse , est : — Comment cet homme gagnet-il sa vie? Et on a raison. Nul n est tout à fait homme que lorsqu'il sait gagner sa vie d'une manière honorable. La société est sévère pour l'homme valide qui ne peut pas gagner sa vie honorablement.
Tout être étant consommateur, doit être producteur. Il ne se fera pas une bonne place dans le monde, non pas seulement avant qu'il ait
payé sa dette, mais avant d'avoir ajouté quelque chose à la fortune commune. Et il ne rend pas justice à son intelligence, s'il ne demande pas au monde quelque chose de plus qu'une maigre subsistance. Par essence, l'homme est dépensier; il a besoin d'être riche.
La richesse a sa source dans les rapports de l'esprit avec la nature, depuis le rude travail de la bêche et de la hache, jusqu'aux derniers raffinements de l'art. Des lieds intimes existent entre la pensée et les productions de toutes les sortes; parce que les conceptions d'un ordre supérieur équivalent à la plus grosse somme de travaux manuels. Les forces et les résistaiices sont dans la ilature ; mais l'intelligence consiste à transporter, les choses, des lieux où elles existent, aux lieux où elles manquent, par des combinaisons prévues, par une direction habile donnée à la mise en pratique des arts utiles, et en créant des objets d'une valeur plus délicate, au moyen des beaux-arts , de l'éloquence , de la musique, ou de la mémoire. La richesse gît dans les applications de l'esprit à la nature ; et l'art de devenir riche consiste, non pas dans l'industrie, beaucoup moins dans l'économie , mais
dans uii' ôi^dre d'idées supërietires, dans le boD emploi du temps, et en se maintenait dans le droit càèmin. Tel a des bras plus farts , des jambes plus longues; tel autre juge par le cours des fleuves, par le développement des marchés, où la terre manquera; il fait ûné traiichée à la rivière, s'en va se éôucher et se réveille riche. La vapeur n a pas plus dé puissance aujourd'hui quelle n'en aVait il y a cent ans; mais on en tire bien plus d^ services. Un -habile garçon connaissait les forces expansives de la vapeur ; il savait aussi ce que contiennent de richesses les blés et les foins qui pourrissaient dans le Michigan; alors il associa le tuyau de vapeur à la récolte du blé. Bouillonne maintenant, ô vapeur! La vapeur bouillonne et s'épand comme par le passé, mais en ce moment elle traîne tout le Michigan à sa suite verô New York et l'Angleterre affamés.
Le charbon gît à des couches souterraines depuis le déluge, jusqu'à ce que le travailleur le fasse venir à la surface au moyen de piques et de cabestans. On peut véritablement l'appeler le diamant noir. Chaque panier est un instrument (Je puissance et de civilisation ; car le charbon est un climat mobile; il transporte
la chaleur des tropiques dans le Labrador et dans les régions du cercle polaire : il est luimême le moyen à l'aide duquel on le transporte partout où il est nécessaire. Watt et Stephenson ont soufflé dans l'oreille du genre humain leur secret ; c'est à dire qu'une demi-once de charbon en transporte deux tonnes à un mille; le charbon charrie le charbon par chemin de fer et par bateau, pour faire le Canada aussi chaud que Calcutta, et avec le bien-être qu'il procure, il porte sa propre force industrielle.
Quand les pêches du fermier sont cueillies de l'arbre et amenées en ville, elles ont un nouvel aspect, et cent fois plus de valeur que le fruit poussé sur la même branche, et qu'on délaisse pêle-mêle avec d'autres sur le sol. La science du marchand est précisément d'apporter du lieu où elle abonde, une chose au lieu où elle est rare.
La richesse, c'est avoir un bon toit qui vous préserve de la pluie et du vent; un bon bassin qui vous fournit amplement d'eau douce; une couple d'habits, de manière à changer de vêtements quand vous êtes mouillé ; du bois sec à brûler; une bonne lampe à double ressort; trois
repas à votre service ; un cheval ou une voiture pour voyager; un bateau pour traverser la mer ; des instruments pour travailler; des livres à lire. Elle consiste aussi à répandre de tous côtés, grâce aux instruments et à tous autres auxiliaires, le plus grand développement possible à nos moyens d action, comme s'il s'agissait de multiplier les pieds, les mains, les yeux, le sang; d'ajouter des heures'à la durée du jour, daccroître les facultés et le bon vouloir de chacun. La richesse commence avec les objets de première nécessité. Et ici, il faut que nous répétions la loi de fer que la nature a imposée à nos climats septentrionaux. D'abord, elle exige que chaque homme satisfasse à sa nourriture. Si, par bonheur pour lui, ses ancêtres ne lui ont l%ué aucun héritage, il faut qu'il travaille; en réduisant ses besoins et en augmentant ses ressources, il doit se tirer lui-même de l'état de souffrance et d'abjection où la nature condamne 1^ mendiant. Elle ne laisse à l'homme aucun repos qu'il n'ait obtenu ce résultat; elle l'affame, ^avilit, le torture, lui retire chaleur, rire, sommeil, amis et lumière , jusqu'à ce qu'il ait gagné sou pain. Après quoi elle l'oblige, moins dure-
méht, mais en laiguillonnant encore, à acquérir ce qui est en sa possession. Chaque magasin, chaque fenêtre de boutique , chaque arbre frtiitier, chacune dé ses pensées, lui crée un nouveau besoin que sa dignité et le sentiment de son pouvoir l'obligent à satisfaire. On ne peut pas nier les besoins; les philosophes ont fait consister la véritable grandeur de l'homme à modérer ses désirs; mais l'homme consentiràL-t-il jamais à se cotitenter d'une hutte ou d'une poignée de pois secs? L'homme est né pour être riche. Il a des appétits et des caprices qui le dominent et le poussent â vouloir conquérir telle ou telle part de la nature, jusqu'à ce qu'il trouve son bien-être en parcourant sa sphère et bien d'autres sphères que la sienne. La rîchéàse ne consiste pas seulement à avoir la nourriture et un abri, mais à avoir encore, — la liberté dans la cité, la liberté sur la terre, le droit de voyager, le bénéfice des machines, les bienfaits de la science, de la musique, des beaux-arts, la meilleure culture de l'esprit, et les relations de société les mieux choisies. Gelui-lâ est le plus riche qui sait comment tirer avantage du travail d'une agglomération d'hommes, soit des hommes vivant
dans des pays étjrangers^ soit des hommes du passé. Ijaméme relation qui existe entre la soif et lestopiac, r^u et la fontaine, existe entre tout rhpnune et toute la nature. Les éléments sont à son service. La mer, qui baigne Téquateur et les pôles, pffre chaque jour à son habileté et à son audace, sa périlleuse assistance et les avantage^ et la puissaiice qui s'ensuivent. — « Méfie-toi de moi, d,it-elle, mais si tu peux me tenir, je suis la clef d^ tous les pays! » Le feu, de son côté, a un pouvoir égal. Le feu, la vapeur, la lumière, la gravité, les çouchç^dç roç, les mines de charbon, déplomba d'argent, d'étain, dor ; les arbres de toutes lest fpréts ; les fruits de tous les climats, les animaux de toutes races; les biens de la terre; les produits de tous les laboratoires de chimie; les étoffes de toutes les manufactures; le viril aspect des locomotives ; le talisman des machines ; toutes les grandes et subtiles choses : minéraux, gaz, éther, passions, guerre, commerce, goi^vernement, spnt les enjeux naturels de rhpnçone; et selon la qualité qui domine chez tout être humain, se manifeste sa sympathie pour celui de ces instruments qu'il doit eniployer. J^e monde est sa. boîte à instrumenta, et
il réussit d'autant plus, que son éducation est poussée juste au point où il y a comme mariage entre ses facultés et la nature, ou bien que cette éducation est le degré où Thomme absorbe tout en soi.
Les races fortes sont fortes à ces conditions. Les Saxons sont les marchands du monde ; ils le Seront pour des milliers d'années encore, uniquement parce qu'ils ont l'indépendance personnelle, laquelle se lie à l'indépendance pécuniaire. Ils n'attendent du gouvernement ni pain ni jeux; ils n'ont pas l'habitude patriarchale de vivre du revenu d'un chef; aucuns liens de mariage ne les retiennent ; aucune clientèle ; chacun paie son écot. Les Anglais réussissent et vivent en paix, grâce à leur habitude de considérer tout homme comme responsable de ses facultés, et ne devant s'en prendre qu'à soimême s'il ne conserve pas ou ne fait pas progresser sa position dans le monde.
L'économie se confond avec la morale ; si bien qu'il est nécessaire, pour être sérieusement vertueux, que l'homme assure son indépendance.
La pauvreté démoralise. Un homme endetté est un véritable esclave. Dans Wall-street, on pense
LA RICHESSE. iiS
que rien n*est plus aisé pour un millionnaire d'être homme de parole, et homme d'honneur, mais qu'en cas de faillite, il n'y a pas d'homme dont on puisse cautionner l'intégrité. Et quand on observe, dans les hôtels et les palais de nos capitales de l'Atlantique, les habitudes de dépenses, le dévergondage des sens, l'absence de toutes règles, de tous liens, de toutes amitiés, on s'explique commuât, lorsqu'un homme ou une femme est ruiné, les chances d'honorabilité sont singulièrement diminuées de son côté; il semble que la vertu devient un luxe que peu de personnes peuvent afficher, ou qu'elle est, comme dit Burke, « à un prix presque toujours trop haut pour l'humanité, h L'homme peut dresser l'inventaire de ses besoins et de ses plaisirs aussi large qu'il lui convient; mais s'il songe à conquérir la puissance et avoir le privilège de la pensée, s'il vise à sortir de sa condition et à prendre dans la société le rang qu'il ambitionne, il doit proportionner ses besoins aux moyens qu'il a de les satisfaire.
Le courage consiste à faire ce que l'on peut. Le monde est rempli 'de sots qui n'ont jamais rien fait, et qui ont persuadé aux belles dames
et aux hommes de génie d'afficher leurs sottes livrées; ces gens-là ont répandu cette stupide opinion qu'il n'est pas honorable de laisser voir qu'on gagne sa vie, et qu'il est de bien meilleur ton de dépenser sans rien gagnçr. Cette doctrine <le paresseux a été propagée aussi par les fils privilégiés de la lumière ; car les sages ne sont pas sages à toutest heures ; ils parleront cinq fois selon leur goût et leur humeur, contre une fois selon la raison. Le brave ouvrier qui, par sa manière de faire, prouve qu'il possède le sentiment de son œuvre, pour peu que ses forces ne le trahissent pas, remplacera la grâce ou l'élégance qui lui manquent par le mérite de son travail. Qu'importe qu'il fasse des souliers, des statues ou des lois ! C'est le propre de tout produit de l'homme bien fait d'envelopper son auteur d'un certain prestige. Quiconque s'appuie sur une œuvre honnête a le droit de se montrer fier. L'ouvrier qui porte devant son établi un cœur droit et des mœurs probes peut traiter d'égal à égal avec l'homme de toute^ condition. L'artiste exécute son tableau avec un tel -sentiment de conviction, qu'il déconcerte la critique. La statue est si belle que ce n'est pas pour elle
une souillure d'être mise en vente, et des acheteurs elle se fait une silencieuse galerie autour d'elle. La cause confiée à ce jeune avocat était pitoyable jusqu'au dégoût — une misérable affaire de boutons ou d'étuis ; — mais le hardi jeune homme y a trouvé une fente où introduire son dangereux coin, il a fait oublier l'insignifiance de la chose, et, par son bon sens et par son talent, il a fait une renommée au nom et à l'affaire de la fabrique de tabatières de Tittleton.
La société dans les grandes villes est un enfant et la richesse est considérée comme un joujou. La vie de plaisirs s'y étale avec tant d'ostentation, qu'un observateur léger pourrait croire que c'est là le meilleur emploi à faire de la richesse, et que, quoi qu'on prétende, la volupté est la fin de tout. Mais, si c'était là le véritable emploi du surplus du capital, à l'heure qu'il est, nous courrions aux barricades, nous nous armerions de tomahawks, nous brûlerions les villes. Les hommes de bon sens considèrent la richesse comme uuq assimilation de la nature à eux-mêmes, le moyen de faire de la sève et de la moelle de la nature, l'incarnation et la nour-
riture de leurs projets. La puissance est ce qu'ils poursuivent, — non pas pour s'y endormir — mais comme moyen d'accomplir leurs desseins, et de donner des jambes et des pieds, une forme et la vie à leurs pensées; aux yeux de tout homme clairvoyant cela semble le hut pour lequel le monde existe, et auquel doivent être appliquées toutes les forces humaines. Colomb pensait que la forme sphéroïdale du globe était un problème pour la navigation; aussi bien que pour la géométrie, et tint pour des lâches enchaînés à la terre, tous les rois et tous les peuples, jusqu'au moment où ils osèrent le suivre. Peu d'hommes ici bas ont plus appartenu au monde que Colomb. Mais force lui 'a été de laisser beaucoup de places blanches sur sa carte. Ses successeurs ont hérité de cette carte et aussi de son ardenfdésir de la compléter.
Il en est de même des hommes préoccupés de mines, de télégraphes, de moulins, de cartes géographiques et d'arpentage — des monomanes qui crient leurs projets au milieu des marchés, dans les bureaux et qui entraînent les autres hommes à y souscrire. Comment nos fabriques se seraient-elles construites? Comment l'Ame-
riqueduNordserâit-ell6 sillonnée de chemins de fer, sans l'importunité de ces orateurs qui ont décidé les'gens prudents à s'associer dans leurs entreprises? L'association est-elle la folie du grand nombre dans l'intérêt de quelques hommes? Non; ce génie de la spéculation est 'la folie de quelques-uns au bénéfice de l'universalité des citoyens. Les promoteurs sont sacrifiés, mais le public réalise les profits. Chacun de ces rêveurs, travaillant pour sa propre pensée, la rendrait tyrannique s'il pouvait. Mais il rencontre d'autres spéculateurs aussi ardents que lui-même; ce sont autant d'antagonistes.
L'équilibre semaintientpar ces réactions, comme un arbre dans les forêts renverse un autre arbre, afin que. celui-ci n'absorbe pas toute la sève. Et le besoin de présidents de chemins de fer, d'explorateurs de mines de cuivre, d'inventeurs de lignes de grande jonction, de machines à brûler la fumée, à annihiler le feu, etc., est limité par la même loi qui règle la proportion des besoins d^ charbon, d'alun et d'hydrogène.
Être riche, c'est avoir un billet d'admission auprès des maîtres et des chefs de toutes les classes d'hommes. C'est avoir la mer pour voya-
ger; c'est pouvoir visiter les montagnes, le Niagara, le Nil, les déserts, Rome, Paris, Cîonstantinople, les galeries de tableaux, les bibliothèques, les arsenaux, les manufactures. Le lecteur du Cosmos deHumboldt, suit les pas d un homme de qui les yeux, les oreilles et l'esprit sont chargés de toutes les sciences, de tous les arts, de tous les instruments que le genre humain a entassés en tous lieux, et dont il se sert pour en grossir encore le nombre. Ainsi en est-il de Denon, de Beckford, de Belzoni, de Wilkinson, de Layard, de Kane, de Lepsius, de Livingstone. ^ L'homme riche » dit Saadi, « est attendu partout et chez lui. » Les riches font entrer quelque chose de plus gue l'ordinaire du monde dans la vie d'un homme. Ils comprennent dans leur notion du matériel profitable, la campagne aussi bien que la ville, les rivages de l'océan, les montagnes Blanches, le Far West, et les vieilles demeures européennes de l'homme. Le monde appartient à qui a de l'argent pour le parcourir. Celui-là arrive sur le bord de la mçr et un magnifique navire a planchéié et tapissé pour lui le tempestueux Atlantique, et le convertit en un splendide hôtel au milieu de l'hor-
reur "des orages. Les Persans disent : « Pour celui qui use un soulier, c'est exactement comme si la terre tout entière était couverte de cuir, n Les rois, dit-on, ont le bras long; mais chaque homme devrait avoir le bras long et pouvoir rattacher sa vie, ses instruments, sa puissance, sa science, au soleil, à la lune et aux étoiles. N'est-ce pas le cas de demander la richesse légitime? Cependant je n'ai jamais vu un homme riche; riche s'entend comme tous les hommes devraient l'être, c'est à dire traitant d'égal à égal avec la nature. Le barreau et la presse ont à leur service quelques lieux communs pour flétrir la soif de l'or; mais si le monde prenait ces moralistes au mot, et étouflFait les aspirations vers la fortune, les moralistes eux-mêmes s'élanceraient à tous hasards pour rallumer dans les masses cet amour de la puissance, sous peine de voir la civilisation disparaître, I^es hommes sont tenus de dominer la nature par leurs idées. Les siècles ont reçu une certaine illustration de la richesse des Césars romains, des Léon X, des prodigues rois de France, des grands ducs de Toscane, des ducs de Devonshire, des Townteys, des Vernons et des Peels en Angleterre ;
OU de tous autres grands propriétaires. Il est de rintérêt de tous, qu'il y ait un Vatican et un Louvre pleins de grandes œuvres d'art; un British Muséum , un jardin des plantes en France, des académies d'histoire naturelle à Philadelphie, des bibliothèques Bodléenne, Ambroisienne, royales, congressionnelles. C'est l'intérêt de tous qu'il y ait des expéditions d'explorations, des capitaines Cook pour faire le tour du monde ; des Kosse, des Franklin, des Richardson, et des Kane pour découvrir les pôles magnétiques et géographiques. Grâce à eux, nous sommes plus aptes à mesurer un degré de latitude sur la surface du globe ; la navigation est plus sûre. Et combien plus certaines sont les bases de notre connaissance du système universel! Pour obtenir la moitié de tout cela, un État ou un individu oublierait volontiers ses leçons d'économie et sa parcimonie. Puisqu'il est de l'intérêt de chacun que non seulement les aises et les convenances de la vie, mais aussi la richesse et le superflu existent quelque part, il n'est pas nécessaire que ce soit dans ses propres mains. Souvent il ne faut pas le souhaiter à tel ou tel. Gœthe dit, avec raison :.
LA RICHESSE. ISt
« Nuls ne devraient être riches que ceux qui comprennent ce que vaut la fortune. » Certains hommes sont nés pour posséder et donnent de la valeur à ce qu'ils possèdent. D'autres ne le peuvent pas : leur fortune n'a rien de sympathique ; elle semble compromettre leur caractère, et on dirait qu'ils volent leurs revenus. Ceux-là seuls devraient posséder qui savent se servir de leurs richesses, et non ceux qui les amassent et les cachent; non ceux qui, tout grands propriétaires qu'ils sont, ne sont que de grands mendiants; — mais ceux-là dont le travail procure du travail à un plus grand nombre d'individus et ouvre la carrière à tous. Car vraiment riche est l'homme autour de qui les autres s'enrichissent; pauvre celui autour de qui tout le monde est pauvre ; — et le problème de la civilisation est de savoir comment donner accès à tous les chefs d'œuvre de l'art et de la nature. Le socialisme contemporain a rendu un grand service en mettant les hommes à même de chercher comment certains produits de la civilisation, privilège exclusif de quelques-uns, peuvent devenir un objet de jouissance pour tous. Par exemple : mettre à la portée de chacun les
m LES LOIS DE U VIE.
nioyens et les appareils de la science et des arts. Il y a telles choses excellentes pour certains usages, et qu'un petit nombre d'individus seulement sont capables de posséder. Tout homme désire voir l'anneau de Saturne, les satellites et les bandes de Jupiter et de Mars, les montagnes et les cratères dans la lune : et cependant combien peu de gens sont en mesure d'acheter un télescope! Et parmi ceux-là, à peine un voudrait-il se donner la peine de l'entretenir et de l'exhiber. Ainsi des instruments de chimie et de physique et de bien d'autres choses! Tout homme peut avoir l'occasion de consulter des livres qu'il ne se donne pas le souci de posséder, tels qu'encyclopédies, dictionnaires, résumés, chartes, cartes, documents publics, dessins d'oiseaux, d'animaux, de poissons, d'écaillés, d'arbres, de fleurs, dont il est bien aise de connaître les noms.
Les arts qui se rapportent au grand Plan exercent sur les esprits cultivés une influence purifiante, aussi positive que l'influence de la musique et qui ne peut trouver à se satisfaire : mais les tableaux, les gravures, les statues, les modèles, outre leur prix d'acquisition, nécessitent des dé-'
penses, telles que des galeries pour les conserver et des gardiens pour les montrer; il est rare que le premier venu puisse faire ces dépenses qui augmentent avec le nombre des individus admis à jouir de ces objets. Dans les villes de la Grèce, an considérait comme coupable de délit, qui- 3onque prétendait à la possession exclusive l'une œuvre d'art, laquelle appartenait à tous ceux qui pouvaient la contempler. Souvent je pense que je voudrais avoir de la musique à satiété, que je voudrais vivre dans une grande ville, et savoir que je pourrais aller où il me plaît pour recevoir des ablutions et des inondations de musique — ce serait à la fois un bain et une mesifte hygiénique.
Si c'était là des privilèges appartenant aux États, aux villes, aux lycées, elles élargiraient les bornes étroites des pays. Une ville existerait dans un intérêt intellectuel. En Europe, où les traditions féodales assurent la permanence de là richesse dans certaines familles, ces familles achètent et conservent toutes ces choses et les mettent. à la disposition du public. Mais en Amérique, où les institutions démocratiques divisent lés fortunes en petites portions après
quelques années, le public devrait se substituer aux propriétaires de ces objets ji'art, et donner aux citoyens ce goût du culte des arts et de l'inspiration.
Uhomme est né pour être riche, ou, inévitablement devient riche par l'emploi de ses facultés; par le mariage de sa pensée avec la nature. La propriété est un produit de l'intelligence. Le jeu exige du sang-froid des joueurs, du raisonnement, de la promptitude dans l'esprit et de la patience. Le travail raffiné est le résultat du travail grossier. Un nombre infini d'hommes habiles, dans un nombre infini d'années, sont parvenus à trouver les procédés les meilleurs et les^plus rapides pour réussir, et ces talents accumulés dans les arts , dans les cultures, dans les moissons, dans les fabrications, dans la navigation, dans les échanges commerciaux, constituent la supériorité de notre monde actuel.
Le commerce est un jeu d'adresse, que le premier venu ne peut pas jouer, que peu d'hommes peuvent bien jouer. Le meilleur négociant est celui qui possède cette juste moyenne de facultés que nous appelons le bon sens; celui qui a de
LA RICHESSE. it5
puissantes affinités avec les faits, et qui sait prendre une décision sur ce qu'il a vu. Il est énergiquement convaincu des vérités de Tarithmétique. Il y a toujours,' dans Thomme, une raison à sa bonne ou à sa mauvaise fortune ; il en eàt de même quand il s'agit de gagner de l'argent. En général on en parle, comme s'il y avait au bout de cela de la magie, et on croit au surnaturel, dans toutes les choses de la vie. * Le négociant habile sait, lui, que tout va sur la même vieille route, livre pour livre, cent pour cent, — ' à chaque effet une cause parfaitement ^ définie, — et que la bonne chance a un autre nom pour la persévérance dans les projets. Il prend ses précautions dans chaque afiaire, et aime les petits gains , mais les gains sûrs.
Chaque action doit avoir pour base la probité et la prudence; mais les maîtresy ajoutent un certain calcul. Le problème est de combiner un grand nombre d'opérations et de les espacer en les rattachant avec soin aux faits, ce qui est facile dans les petites opérations réalisables à époques rapproôhées; c'est le moyen d'arriver à de gigantesques résultats, sans compromettre sa sécurité. Napoléon aimait à raconter l'histoire
du banquier marseillais, disant à son visiteu r*» surpris du contraste qui existait entre le château du banquier, son hospitalité somptueuse et la pauvreté des bureaux où il lavait reçu ' « Jeune homme, vous êtes trop jeune pour comprendre comment se forment les masses, — 1»
vraie et la seule force; — quelles se composetx't
d'argent, d^eau ou d'hommes, c'est tout un ;
une masse est un immense centre de mouve^ ment, mais il faut la commencer, et il.feut L^ conserver. » — Il aurait pu ajouter que le moyaX^ de U commencer et de la conserver, est de sa^^ voir obéir à la loi des molécules.
Le succès consiste dans une sévère obéi^-" sance aux lois du monde, et si ces lois sont iim^ ' tellectuelles et morales, l'obéissance doit étr^^ intellectuelle et morale. L'économie politique es ^^ un aussi excellent livre qu'aucune Bible, pou^^ étudier la vie de l'homme, et la supériorité de^^ lois sur les influences particulières et hostiles--
L'argent est une représentation ; il suit la nature et la fortune de son possesseur. L'argent est un délicat baromètre des changements civils, sociaux et moraux. Le fermier est avide a de son dollar et il a raison; ce dollar n'est
PQ« trouvé pour lui : il sait combien ce dol* l^r représente de coups de pioche. Ses os ont ^'ï*aqué soùs le poids du travail quotidien, nécessaire pour le gagner. Il sait l'étendue de terre ÎUe ce dollar représente, — et la quantité de pluie, de gelée, de soleil ! Il sait qu en vous don- ^a,Dt ce dollar, il vous donne tant de soins, tant ^^ patience, tant de coups de houe, tant de ^Oups de battoir. Si vous pouviez peser ce dol- ^^r, vous apprécieriez son poids. Dans les villes ^ti Targent se gagne au courant de la plume, ^Vir une chance de hausse à la Bourse, on arrive ^ le trouver léger. Il serait donc à souhaiter que le fermier lui montrât plus de tendresse encore, et ne le dépensât qu'à acheter du pain; force Pour force: Le dollar du fermier est lourd, celui du Commis, léger et prompt; il s élance des poches de celui-ci, tombe sur les cartes et les tables de faro. *
Mais il est bien plus curieusement encore susceptible de changements métaphysiques. Il est le plus subtil baromètre des orages sociaux, et annonce les révolutions.
Chaque pas dans la vie de la civilisation donne une valeur de plus au dollar. En Californie,
le pays OÙ il pousse, — qu a-t-on avec un dollar? Il y a quelques années, on spéculait sur la guerre, la dyssenterie, la faim, la mauvaise. compagnie, le crime, Il y a des contrées éloignées comme la Sibérie, où l'argent ne peut guère procurer aujourd'hui qu'un léger adoucissement à la souffrance. A Rome, l'argent achète la beauté et la magnificence. Il y a quarante ans, pour un dollar on n'eût pas acheté grand'chose,* à Boston. Aujourd'hui on peut acheter gros dans notre vieille cité, grâce aux chemins de fer,* aux télégraphes, aux steamers, au développement contemporain de New York et de tout le pays. Cependant il y a tels biens appartenant à une capitale, que l'on ne pourrait pas acheter, pas même moyennant une montagne de dollars. Un dollar en Floride ne vaut pas un dollar en Massachusetts. Un dollar n'est pas une valeur, mais la représentation d'une valeur, et, finalement, une valeur morale. Un dollar est estimé pour le blé qu'il paiera, ou pour parler plus exactement, non pas pour le blé ou pour une habitation, mais pour le* blé athénien et pour la maison romaine, — pour l'esprit, la probité et la puissance que nous nous assimilons sous forme de
pain et que nous habitons sous forme de maisons. La richesse est mentale et morale. La valeur d'un dollar sert à acheter des choses justes : un dollar va croissant en valeur avec tout le génie et tout le progrès du monde. Un dollar dans une université vaut plus qu'un dollar dans une geôle; plus dans une communauté paisible, ayant des écoles et de bonnes lois, que dans une société de criminels où la fausse monnaie, le couteau, l'arsenic sont constamment en jeu. Le Bank-note Detector est une publication utile. Mais le dollar circulant, argent ou papier, est lui-même le révélateur du vrai ou du faux, là où il circulé. N'acquiert-il pas de la hausse par l'accroissement de l'équité? Si un négociant refuse de vendre son vote, ou de prendre sa part dans quelque mauvaise action, il consolide d'autant plus les sentiments honnêtes dans le Massachusetts ; et au moment où ce négociant accomplit cette action, l'acre de terre vaut davantage. Que si vous enlevez de State-street les dix plus honnêtes négociants et y substituez dix personnes verreuses, ayant le même capita] — le taux des assurances l'indiquera; l'état de la banque s'en ressentira; les grands chemins se-
ront moins sûrs ; les écoles en pâtiront ; les enfants rapporteront au logis leur petite part de poison ; le juge siégera avec moins d'autorité sur son banc, et ses arrêts seront nioins consciencieux; il aura beaucoup perdu, ce dont tous les juges ont besoin, de sa confiance et de sa sévérité ; et la chaire s'oubliera en prêchant les régies d'une vie plus relâchée. Un pommier, si vous lui enlevez chaque jour et pendant plusieurs jours consécutifs une charge de terre, et que vous y substituiez une charge de sable à ses racines, s'en apercevra. Le pommier est une créature d'une espèce stupide; mais si on s'avisait de lui appliquer quelque temps un pareil régime, il ne tarderait pas à s'en ressentir. De même si vous enleviez de la puissante classe des gens d'affaires, une centaine d'hommes honnêtes, pour leur substituer . autant de malhonnêtes gens, ou, ce qui est exactement la même chose, si vous introduisiez parmi eux des principes de démoralisation, le dollar, qui n'est pas beaucoup plus inerte que le pommier, ne s'en apercevrait-il pas? Le dollar est social, étant créé par la société. Tout homme qui vient dans une ville, apportant avec soi, talent et probité, ajoute
une valeur au travail des autres citoyens de la ville. Qu'un talent naisse quelque part dans le monde, toutes les nations se trouvent enrichies, et bien plus, acquièrent un nouveau degré de probité. Le développement des crimes, une des principales charges de toutes nations, se trouve arrêté. Oh a remarqué en Europe, que la statistique des crimes augmentait ou diminuait avec le prix du pain. Si les Rothschild de Paris n'acceptent point des traites, les ouvriers de Manchester, de Paisley et de Birmingham sont jetés sur le pavé, et on tue les propriétaires en Irlande. Les rapports de la police affirment cela. Le contre-coup se fait ensuite sentir à New York, à New Orléans et à Chicago. Dans un ordres d'idée à peu près le même, la puissance économique touche les masses à travers la politique. Que Rothschild refuse l'emprunt russe, c'est la paix; et la récolte est sauvée. Qu'il prenne l'emprunt, c'est la guerre et l'agitation règne parmi une grande portion du genre humain, avec des conséquences horribles ; finalement c'est la révolution et un changement considérable dans l'ordre des choses.
La richesse porte avec elle ses inconvénients
et ses compensations. La base de Téconomie politique est la non-intervention. La seule règle saine est fondée sur le rapport qui s'établit de lui-même entre l'offre et la demande. Pas n'est besoin de lois pour cela. Mélez-vous-en et vous arrêtez le mouvement de l'argent avec vos lois somptuaires. Ne posez pas de bornes, faites des lois égales, assurez la vie et la propriété, et vous n'avez plus de secours à distribuer. Ouvrez les portes de l'occasion au talent et à la vertu, et ils se feront eux-mêmes justice, et la propriété ne sera plus entre de mauvaises mains. Dans une communauté reposant sur la justice et la liberté, la propriété passe des mains des paresseux et des imbéciles entre celles des gens industrieux, courag^ux-et persévérants.
Les lois de la nature agissent sur le commerce, comme une batterie produit de l'électricité. Le niveau de la mer n'est pas plus stable que l'équilibre de l'argent ne l'est dans la société par la demande et l'offre ; et la réaction, la pléthore, la banqueroute déjouent les calculs de la ruse, et les prévisions de la loi. Les lois célestes agissent indifféremment sur les atomes et les galaxies. Quiconque se rend compte de
ce qui résulte de l'achat et de la vente d une tranche de pain et d'une pinte de bière; quiconque sait que rien ne changera les rigoureuses limites du nombre de pintes et du nombre de tranches de pain; que plus on en consomme, moins il en reste dans les pots et dans les corbeilles, — pourvu que les quantités qui disparaissent ne soient pas gaspillées, mais utilement employées à la nourriture du corpç et à la satisfaction des besoins — celui-là en sait en économie politique tout aussi long que lui en pourraient apprendre les budgets des empires. L'intérêt de cette petite économie est le symbole de la grande économie ; le chemin qui mène à un habitation et les méthodes particu- Hères à un individu, s'accordent dans la nature avec le système solaire et les lois de YoSre et de la demande ; et quelque prudents que nous soyons à l'endroit des faussetés et des petites ruses dont nous sommes victimes les uns des autres, l'homme éprouve une certaine satisfaction à voir ses efforts aboutir à des faits inévitables, quand il constate que les choses imposent elles-mêmes leur prix, comme elles tendent toujours à le faire, et comme on voit qu'elles le
font dans les grandes manufactures. Votre papier n est-il pas assez fin ou pas assez épais -7 trop lourd ou trop mince, le fabricant vous répond qu'il vous le fournira aussi solide ou aussi fin que vous le voudrez; peu lui importe; voici la clause : toute espèce de papiers plus chers ou meilleur marché, avec tous les prix qu'ils comportent. Une livre de papier coûte tant, et vous pouvez-vous la procurer sur td échantillon qu'il vous plaît.
Il y a dans tous nos marchés une loi naturelle qui condamne la lésinerie. Vous affermez une maison, mais vous voulez en avoir le prix. Le propriétaire peut réduire le prix de ferjnage, mais il se met alors dans l'impossibilité de faire les réparations nécessaires, et le tenant n'a plus alors la maison qu'il voulait avoir, mais une maison en moins bon état, et il s'établit alors des relations aigres entre le propriétaire et le tenant. Vous remerciez votre laboureur en lui disant : « Patrick, je vous enve^jrai chercher dès que j'aurai besoin de vous. » Patrick, s'en va satisfait, parce qu'il s^^it que les mauvaises herbes vont envabir les pommes de terre, que les vignes doivent être plantées la semaine
suivante, et que même si vous ne le vouliez pas, les cantalous et les concombres renverront quérir. Qui ne souhaite de voir le travail et la valeur de ce travail estimés au même prix? Si l'ouvrier est le meilleur de son espèce, il en sera ainsi. Vous en pouvez faire l'expérience dans le cours d'une année, tour à tour sur un menuisier, un serrurier, un cultivateur, un prêtre, un poète, un médecin, un cuisinier, un tisserand, un palefrenier.
Si une poire de la Saint-Michel se vend un schelling, elle coûte un schelling à faire mûrir. Si, à Boston, les meilleurs titrés offrent 12 p. c. de revenu, ils offrent juste 6 p. c. de danger. Vous ne pouvez pas vous expliquer que la belle poire vous coûte un schelling, mais elle coûte cela à la communauté. Le schelling représente le nombre d'ennemis qu'elle a, et la somme des risques qu'il a fallu courir pour la faire arriver à point. Le prix du charbon prouve le peu d'étendue du gisement, et l'agglomération des mineurs sur un certain point. Tous les salaires sont payés pour service futur aussi bien que pour service présent : « Si l,es vents soufflaient toujours de l'ouest-sud-ouest, dit le mousse, les femmes
'pourraient gouverner les navires, w On peut dire que tcnite chose a son prix; que rien n'est bon marché ou cher ; et que les apparentes inégalités qui nous frappent ne sont qu'une ruse du boutiquier pour dissimuler le tort qu'il vous fait dans votre achat. Un jeune homme arrivant en ville de sa ferme du New Hampshire, avec le souvenir de son rude ordinaire, descend dans un hôtel de premié^re classe, et s'imagine être plus malin que le docteur Franklin ou Malthus , car le luxe ne coûte pas cher. Mais il paie l'agrément d'un meilleur dîner, par la perte des plus précieux avantages de la société et de l'éducation. Combien de conseils, combien d'encouragements perdus ! De-ci de-là il s'apercevra peut-être qu'il a laissé les muses à la porte de l'hôtel, et qu'il a trouvé les furies en leur lieu et place. L'argent souvent coûte trop cher, et la puissance et le plaisir ne sont pas chers. Un poète ancien disait : « Les dieux vendent tout à un haut prix. »
Il y a un exemple des compensations dans l'histoire commerciale de ce pays. Lorsque les guerres européennes de 1800 à 1812, jetèrent le commerce de transport du monde entier
entre les bras des Américains, de temps en temps on saisissait un bâtiment américain.
Naturellement, la perte était sensible pour le propriétaire du navire, mais le pays était largement indemnisé ; car le fret du coton était à trois pences la livre, six pences celui du tabac et ainsi de suite; ce qui payait bien les risques et pertes, en créant dans le pays une immense prospérité, de précieux mariages, de grandes fortunes particulières, en aidant à l'édification^ de villes et d'États nouveaux; et quand la guerre fut finie, nous reçûmes, par traités, indemnités sur indemnités pour toutes les saisies. Eh bien, les Américains devinrent une nation riche et puissante; mais le quart d'heure de Rabelais arriva. La Grande Bretagne, la France, l'Allemagne, que nos bénéfices extraordinaires avaient appauvries, nous expédièrent, surlafoides avantages que notre pays leur offrait, d'abord leurs milliers, puis leurs millions de pauvres gens, pour ramasser la récolte. D'abord, nous les employâmes, et ils servirent à accroître notre prospérité ; mais, en raison du système artificiel de société et de protection du travail que nous adoptâmes et étendîmes, ils sont aujourd'hui une
charge et un embarras. Nous refusons d'employer ces pauvres gens. Mais ils ne se le tiennent pas pour dit. Ils vont alors se faire inscrire au bureau des pauvres, et le salaire que nous leur refusons, il nous faut leur en payer l'équivalent sous forme de taxes. De plus, il résulte que la plus grande quantité des crimes est commises par les étrangers. Le prix du crime, les dépenses du tribunal, des prisons, c'est à nous de les supporter; et l'armée permanente de la police préventive, c'est nous qui la soldons, sans compter les charges de l'éducation: de la postérité de cette nombreuse colonie. Mais le total de ces dépenses commence à rembourser ce que nous avions pensé être le bénéfice net de notre commerce transatlantique de 1800. Il serait insensé de refuser ce paiement. Nous ne pouvons ni nous débarrasser de ces gens-là, ni nous affranchir de leur volonté de s'imposer. Cela est devenu un inévitable élément de notre politique; et pour obtenir leurs votes, chaque parti les courtise et les aide dans l'intérêt de sa politique. Quoi qu'il en soit, nous avons à leur payer, non pas ce dont ils se^ fussent contentés dans leur pays, mais ce qu'ils ont appris, ici, à
îonsidérer comme le nécessaire; si bien que opinion, ,1a fantaisie et toutes sortes de considérations morales, compliquent le problème.
Il y a peu de mesures d'économie qui supportent d'être nommées sans dégoût; car le sujet est délicat, et nous pouvons aisément n'avoir rien à en dire; — c'est comme ces animalcules hideux dont se compose notre corps : — hostiles en particulier, ils constituent, cependant, des masses précieuses et utiles. La nature et la réflexion nous obligent à respecter le but final, pendant que nous usons des moyens. Il nous faut bien employer les moyens, en mettant le pluô grand soin à les couvrir et à les déguiser, comme pour leur donner un aspect agréable par le reflet de l'éclat du but. Ce sont les fortes têtes qui peuvent choisir les moyens en visant le but. La foule est corrompue par les moyens qui sont trop forts pour elle, et elle oublie le but.
I. La première de ces conséquences est que la dépense de chaque individu correspond à son caractère. Tant que ce n'est que l'intelligence qui achète, le placement est bon, quand même vous feriez des dépenses royales. La nature dote cha-
cun de dous de certaine faculté qui permet à l'un de faire aisément ce que tel autre ne saurait faire, et de cette façon le rend indispensable à la société. Cette faculté native le guide dans son travail et dans ses dépenses. Manque-t-il d'un jeu de moyens et d'instruments propres à son talent? Pour parer à cela, il y a des qualités qui neutralisent la force spéciale et le trop plein de l'esprit. Faites votre œuvre, au point de vue de sa perfection et ne vous inquiétez pas de savoir si elle sera bien ou mal accueillie. C'est là une si réelle économie, que, à vrai dire, c'est toute l'économie. La prodigalité ne consiste pas à dépenser des années de temps et des quantités de votre argent, — mais à les dépenser en dehors des besoins de votre carrière. Le crime qui mène à la banqueroute les hommes et les États, c'est la déviation du but principal pour donner à droite ou à gauche. Rien de ce qui correspond à la direction de notre vie n'est au dessous de nous; — rien n'est grand ou désirable en dehors de cela. Je pense que nous avons été destinés à suivre une ligne droite, et je dis que nulle société ne peut prospérer et menacera toujours de banqueroute, tant que chaque indi-
LA RICHESSE. i41
vidu ne fait pas la besogne pour laquelle il a été créé.
Dépensez ce qu'il faut que vous dépensiez, et supprimez toute dépense qui vous est inutile. Allston, le peintre, avait coutume de dire qu'il bâtissait une maison très simple, et qu'il la meublait très simplement, afin de ne pas donner prétexte à le visiter à quiconque ne partageait pas ses goûts. Nous sommes sympathiques à toutes choses, et,comme»les enfants, nous avons envie.de tout ce que nous voyons. Mais l'homme qui, après avoir découvert son véritable talent, s'est affi'anchi de toutes dépenses inutiles, a fait un grand pas vers son indépendance. De même que la jeune fille qui se marie, par affection, secoue l'esclavage — et j'entends par là l'obligation de plaire à tout le monde — de même l'homme qui a deviné ce qu'il est capable de faire, peut dépenser à ce propos tout ce qu'il voudra, et laisser, là toutes autres dépenses. Montaigne disait « que quand il était un cadet, il faisait étalage d'habits et d'équipages; mais qu'ensuite son château et ses fermes répondaient pour lui. y> L'homme qui appartient à la caste des nobles, de ceux notamment qui ont décou-
i42 LES LOIS DE LÀ VIE.
vert qu'ils pouvaient bien faire quelque chos^ «, doit s'affranchir de toutes dépenses inytiles hoi*e des objets qui lui sont propres. Le réaliste ne doL ^ point s'occuper des apparences, et laisser au:^^ autres les coûteuses courtoisies et les apparat * de la vie du monde. Les vertus sont économe^»- » quelques vices le sont également. Ainsi que j -^ l'ai fait observer, l'orgueil est un assez bo:^» compagnon de l'humilité. L'orgueil bien plac- -^ rapporte, ainsi que je Fai évalué, de cinq cent ^ à quinze cents dollars par an. L'orgueil est un -^ belle chose et une économie; il détruit tant d -^ vices, n'en laissant subsister aucun autre, si c -^ n'est lui-même, qu'il semble y avoir tout bénéfice à échanger la vanité contre l'orgueil. L'oi*gueil se peut passer de domestiques, de fin ^ habits, se contente de deux chambres pour habitation, de pommes de terre, de poireaux, de haricots, pour nourriture ; travaille sans honte à la terre, va à pied, causé avec les pauvres gens, ou se tient silencieux et satisfait dans les salons élégants. Mais à la vanité, il faut de l'argent , des laboureurs , des chevaux , des hommes, des femmes ; elle coûte la santé et le repos, et n'est, après tout, qu'une longue route
îui ne mène à rien. Seulement, les gens orgueilleux sont intolérablement personnels , tanf dis que les vaniteux sont aimables et généreux. L'art est une maîtresse jalouse, et l'homme adonné à la peinture, à la poésie, à la musique, ^ l'architecture ou à la philosophie, est un mauvais mari et un triste pourvoyeur des besoins de la maison; il est volontiers raisonnable à son Hioment, mais il ne peut s'enchaîner à des obligations qui absorbent soiitemps, et le détournent de son œuvre. Il y a une vingtaine d'années, il régnait, dans ce pays parmi nos hommes instruits, une sorte de fanatisme arcadien, un désir passionné de s^ livrer aux travaux de la terre, et de marier les spéculations de l'intelligence avec les occupations de la campagne.
Plusieurs d'entre eux réalisèrent leur projet, tentèrent l'épreuve, et se firent laboureurs ; mais tous se guérirent de cette idée que l'éducation et les travaux pratiques de la campagne (j'entends réunis dans les mêmes mains), pouvaient marcher de pair. Le front baissé, l'attention tendue, le pâle lettré laisse sa table de travail pour respirer plus librement et condenser mieux sa pensée, par une promenade dans le jardin.
Il s'arrête pour arracher un poireau ou uEm< herbe qui gêne le jeune blé, et voilà deux chos^e' à faire; derrière la dernière, il y en a une trc^* i sième, il étend la main pour en faire une qa^^trième; et derrière, il y en a quatre mille ^^ une. Il est ahuri, hors de son assiette, et, c3-€ temps en temps, il s'arrache de son rêve idi^i:^< de mouron et de radis, pour se raccrocher à s^-a pensée du matin, et au bout du compte, il s'apex*çoit que ses plus précieuses idées sont absojT'bées par un pissenlit. Un jardin ressemble à c^s machines fatales dont nous entendons partex tous les mois dans les journaux, qui prennent la manche de chemise ou la main d'un homme, puis dévorent inévitablement son bras, puis sa jambe, puis son corps tout entier. A une heure dite, on renverse le mur de clôture, et à son coin de terre primitif, on ajoute un nouveau champ. Aucune terre n'est mauvaise, mais la terre est ce qu'il y a de pire. Tout homme qui possède la terre est possédé par la terre. Qu'il ose donc désormais sortir de chez lui ! Chaque arbre, chaque greffe, chaque planche à melons, chaque rangée de blé, chaque haie, en un mot, tout ce qu'il a fait, et tout ce qu'il se pro-
U RICHESSE. i45
pose de faire, se dresse sur son chemin comme autant de créanciers au moment où il voudrait franchir le seuil de sa porte. Son attachement à ces vignes et à ces abus devient un poison.
Il est libre de faire autant de milles qu'il voudra en se promenant ; son cerveau est au service de son corps. Les longues courses ne leffraient pas. Il croit composer mieux sur le haut des collines. Mais ce piétinement dans quelques yards carrés d un jardin lui fait perdre l'esprit et l'abrutit. Le parfum des plantes Ta enivré et lui a enlevé toute son énergie. 11 sent comme une catalepsie dans ses os. Il devient irascible et imbécile. La lecture et le jardinage sont antipathiques, comme l'électricité résineuse et la vitreuse. Lune concentre les étincelles et les chocs; l'autre a une force.de diifusion; si bien que chacune d'elles rend son agent inca[able d'obéir à l'autre.
Un graveur dont les mains doivent être d'une délicatesse exquise , ne saurait manier des pierres de taille.. Sir David Brewster donne des instructions précises pour les observations microscopiques : « Couchez-vous sur le dos, et ne regardez que l'objet que vous avez devant
les yeux, etc., etc. » Combien plus encore cela est-il nécessaire pour le chercheur de vérités abstraites, qui a besoin de s'isoler par moment, de rêver, et presque de s'identifier à la chose cherchée!
II. Dépensez selon vos facultés, et avec méthode. La nature procède par des lois, — non par des sauts et par des bonds. — Il doit y avoir un système pour les économies. L'épargne et la modération dans les dépenses ne sauvera pas les plus intéressantes familles de la ruine, pas plus que les gros revenus ne donneront la, liberté à ceux qui dépensent sans y regarder. L^ secret du succès ne gît jamais dans la quantité d'argent, mais dans le rapport entre la recette et la dépense ; si bien que, après que le budget des dépenses a été fixé, de nouveaux petits ruisseaux de ressources, si petits qu'ils soient, s'ajoutant aux ressources ordinaires, la richesse commence. Mais dans le train ordinaire des choses, à mesure que les ressources augmentent, les dépenses s'accroissent également, à ce point que les grandes fortunes, en Angleterre, comme partout ailleurs, n'y peuvent suflïre; — le goût dévorant de faire des dettes ne peut jamais
satisfaire sa faim vorace . Quand la maladie est sur les pommes de terre, est-il d'usage de faire de plus grandes plantations? En Angleterre, le pays le plus riche du monde, de fins observateurs m ont assuré que les grands seigneurs et les grandes dames n'ont pas plus de guinées à jeter par la fenêtre que les autres; que les libéralités d'argent sont rares, et sont, aussi bien qu'ici, immédiate- Dient considérées comme une qualité précieuse. Le besoin est un géant sans cesse grandissant, que l'habit de l'avoir n'a jamais été assez ample pour couvrir. Je me souviens qu'on me montra dans ^e Warwickshire un beau manoir dans le même état encore où il était du temps de Shakespeare, l^ revenu était, me dit-on, de quatorze mille livres sterling par an ; mais quand le dernier propriétaire eut un second fils, il devint tout perplexe de savoir comment il pourvoirait à l'entretien de cet enfant. L'aîné de ses fils devait hériter du manoir, que faire de cet enfant supplémentaire? Il s'avisa de 1 élever pour les ordres, et de l'établir dans le rectorat qui appartenait à la famille; ce qui fut fait. Il est de règle générale dans ce pays que les gros revenus ne secourent personne. On observe commu-
nément qu'une subite richesse, aussi bien qu'un lot gagné à une loterie, ou qu'un grand bienêtre introduit dans une pauvre famille, n'enrichit pas d'une manière permanente. Quand on n'a pas fait l'apprentissage de la fortune, avec une rapide fortune viennent de rapides besoins auxquels on ne sait comment résister , et le trésor se dissipe vite.
Dans chaque économie, il faut procéder avec méthode, sinon les meilleures combinaisons ne sont d'aucun avantage. Une ferme est une excellente chose, quand elle se suffit à elle-même en tous points, sans avoir besoin de payer de salaire à personne, ni de boutique pour débiter ses produits. Ainsi le bétail est l'anneau principal de la chaîne. Si le fermier sceptique ou frondeur supprime le bétail, et ne supprime pas en même temps les objets qui rendaient nécessaire le bétail, il devra combler le vide en mendiant ou en volant. Quand les gens qui l'occupent actuellement vinrent au monde, la ferme produisait tout ce qui s'y consommait. La ferme ne produisait pas d'argent ; et le fermier s'en passait. S'il tombait malade, ses voisins lui venaient en aide; chacun prêtait qui une journée, qui une
demi-journée, qui son «attelage de bœufs, qui son cheval, et surveillait les travaux de la ferme, sarclait les pommes de terre, fauchait le foin, moissonnait le seigle ; sachant bien qu'un fermier ne peut louer des travailleurs sans être obligé de vendre sa terre. Et vienne Tautonme, le fermier pouvait vendre un bœuf ou un cochon pour payer ses impositions. Aujourd'hui, le fermier achète presque tout ce qu'il consomme : — ^^ son plat d'étain, ses habits, son sucre, le thé, le café, le poisson, le charbon, les billets de chemin de fer et les journaux.
Chaque art réclame l'habileté d'un maître , parce que leur pratique n'est jamais le fait d'individus lâches et paresseux; mais ils changent entre vos mains. Vous vous imaginez qu'un bâtiment de ferme et des acres de terre sont une solide propriété; mais leur valeur coule comme l'eau.
Cela demande autant de soins que s'il s'agissait de décanter du vin d'une barrique. Le fermier sait ce qu'il doit faire ; il arrête tous les filets d'eau, détourne les courants vers un seul réservoir, et décante le vin : mais un idiot vient de Cornhili, y met la main, et tous les ruisseaux vont à veau-l'eau. Il en est des rues de granit,
OU des villes bâties en bois, comme des fruits ^^ des fleurs. Il n'existe pas de vêtement si solide qui ne demande des soins constants; c'est This^ toire de ceux qui ménagent un héritage, deux générations à l'avance pour un héritier à naître. M. Cockayne achète un cottage à la campagne et veut conserver sa vache — pensant qu'une vache est un animal qui se nourrit de foin et donne un sceau de lait deux fois par jour. Mais la vache qu'il a achetée donne du lait pendant trois mois; après quoi ses pis se tarissent. Que faire d'une vache tarie? Qui l'achètera? Peutêtre a-t-il acheté aussi une paire de bœufs de travail, mais ils enflent et deviennent boiteux. Que faire de bœufs enflés et boiteux? Le fermier, lui, engraisse les siens, après que ses travaux de printemps sont terminés, et les tue. Mais comment Cockayne qui n'a pas de pâtu* rages et qui, tous les jours, quitte son cottage en voiture, pourra-t-il aux heures de travail se donner le souci d'engraisser et de tuer des bœufs? Il plante des arbres ; mais il faut des récoltes pour conserver les arbres dans la terre labourable. Quelles seront les récoltes ? Il ne veut pas avoir à s'occuper des arbres, mais il veut
LA RICHESSE. i51
avoir des fourrages. Mais après un an ou deux, il faudra retourner et labourer le gazon ; où sont les récoltes à présent? crédule Cockayne!
III. S'agit-il de modifier les habitudes de la campagne et de mettre en pratique la règle de 17mperaparendo?ï[ n'estpas prudenfde procéder par système, ni d'imposer tous nos plans inspirés par une bonne volonté ignorante; il faut encore apprendre 4)ar la pratique les secrets de la nature, c'est à dire que les choses se refusent d'ellesmêmes à être mal administrées et prouvent leurs propres lois à ceux qui s'en occupent. Per-. sonne n'a besoin de remuer pied ou main. La pratique de la campagne sait tout ce qu'il y a à faire. J'ignore comment on bâtit ou comment on plante; ni comment on achète des bois, ni comment onlotise des maisons, des terres ou des bois, une fois achetés. Mais ne craignez rien : il y a de vieilles règles qui décident cela, d'après les habitudes de la campagne : qu'il faille mettre du sable ou de la terre glaise ; qu'il s'agisse de labourer et de préparer, qu'il soit question d'herbes ou de blé, vous ne pouvez ni aider à cela, ni l'empêcher. La nature a sa manière^ particulière, et toujours excellente, de faire
i» LES L0B M LA TIL
chaque chose, et elle a une fiMon de tous le dire nettement, pour peu que tous oorries les jeux et les oreilles. Sinon, eUe ne se généra. pas pour nous ménager des déceptions, pour peu que nous préférions substituer notre science à la sienne. Il importe que nous nous souT^raiions souvent de 1 art du chirui^en qui, en replaçant un os cassé , se contente dé prémunir contre toute fausse position les parties lésées, qui reprennent leur place par laction des muscles.
Tous nos systèmes doivent le céder aux ressources de la nature.
Des deux éminents ingénieurs qui se sont distingués récemment dans la construction de chemins de fer en Angleterre, M. Bnïnel procédait par ligne droite, de « terminus à terminus, » franchissant les montagnes, passant par dessus les rivières, traversant les grandes routes, coupant les propriétés ducales, démolissant le cellier de celui-ci, la fenêtre de celui-là, et arrivant de la sorte à ses fins, à la grande satisfaction des géomètres, mais à coups de sacrifices pour sa compagnie. M. Stephenson, au contraire, convaincu que les rivières connaissent bien leur chemin, suivait leur cours, aussi strictement
que notre western-railroad suit le cours de la rivière de Westfield, et passait pour être L'ingénieur accomplissant les travaux les plus sûrs et les n^oins chers. Regardez, par exemple, les vaches que Ton conduit hors de Boston. Eh bien ,' il y a de plus mauvais explorateurs quelles. En effet, tout individu qui se promène à pied dans nos pâturages a de fréquentes occasions de remercier les vaches d'avoir tracé les meilleurs sentiers à travers les bois et sur les collines; les voyageurs et les Indiens savent apprécier une piste de buffles, qui est toujours, certainement, le meilleur et le plus sûr passage à travers la montagne.
Quand un citadin fraîchement sorti de Dock-
• square ou de Milk-street, arrive à la campagne et achète une terre, sa première pensée est d'avoir un bel horizon par ses croisées : sa bi-
• bliothèque aura une vue sur l'ouest, tous les jours un soleil couchant baignant les épaules des montagnes Bleues, du Wachusett, et les pics du Monadnoc et de l'Uncanoonuc I Eh quoi!
trente acres et toutes ces magnificences pour quinze cents dollars ! A cinquante mille dollars, ce serait à bon marché! Il commence alors, les
iU LES LOIS DE LA VIE.
yeux obscurcis de larmes de joie, à indiquer remplacement de sa pierre de fondation. Mais ITiomme qui nivèle le terrain, pense qu'il faudra plusieurs centaines de charges de gfavier pour élever le sol au niveau de la route. Le maçon qui doit construire le puits, calcule qu'il faudra creuser à quarante pieds de profondeur. Le boulanger doute qu'il lui plaise de monter jusqu'à la porte; le voisin, homme pratique, lui cherche noise sur la position de la grange, et le citadin commence à comprendre que le fermier son prédécesseur avait élevé la maison à la place qu'il fallait par rapport au soleil et au vent, à la source, au drainage des eaux, selon la convenance du pâturage, du jardin, du champ et de la route. Ainsi Dock-square a ses idées, et les choses ont les leurs. L'expérience a rendu le fermier prudent, et le citadin léger apprend à lui demander conseil. Peu à peu il arrive, enfin, à se rendre à discrétion. Le fermier aifecte de prendre ses ordres; mais le citadin de lui dire : « Vous avez beau me demander aussi souvent qu'il vous plaira, et sous telle forme ingénieuse que vous voudrez, mon opinion sur la manière de bâtir mon mur ou de creuser mon puits, ou de
• URICBESSB» I5S
--> disposer mon terrain, la balle rebondira toujours
-- vers vous. Il y a des matières sur lesquelles je
^- Be sais rien, ni n'ai besoin de rien savoir. Ce
- sont des questions auxquelles vous seul pouvez
- répondre, et non pas moi. »
Dans l'intérieur des familles il y a pareillement un système qui n'exerce pas moins sa supériorité et son despotisme sur le maître et la maîtresse, sur les domestiques et sur les enfants, sur les cousins et tous les parents. Vainement le talent, la vertu ou l'énergie du caractère s'élèvera contre et le décriera. Le destin le veut. Il est très bien que le pauvre mari étudie dans un livre une nouvelle façon de vivre, et se décide à en user chez lui ; mais qu'il rentre et nous verrons s'il osera en faire l'application!
IV. Un autre point touchant à l'économie est de bien vous assurer que les graines que vous semez sont de l'espèce que vous voulez, et de ne pas espérer que vous en obtiendrez de telle espèce, en semant celles de telle autre espèce. L'amitié récolte l'atnitié, la justice, la justice, le mérite militaire, des succès militaires. Les bons ménages font les bonnes femmes, les bons enfants et les bons intérieurs. Le marchand habile
se prépare de larges bénéfices, des navires des stocks de marchandises et de l'argent. Le poète de talent recueille la renommée et le crédit littéraire; mais aucun deux ne peut pas compter sur la chose qui revient à l'autre. Cependant il existe communément une confusion dans les espérances que chacun fonde sur ces divers points. Hotspur vit au jour le jour, et en tire vanité, et il méprise Furlong qui n'agit point de de même. Par exemple, Hotspur est pauvre, et Furlong est homme de prévoyance. Le fait curieux est celui-ci : qu Hotspur considère comme une supériorité chez lui , cette imprévoyance, tandis qu'elle devrait être rémunérée avec les revenus de Furlong.
Je n'ai pas tout dit; mais je ne laisserai pas ce sujet, sans jeter un regard sur les mystères intérieurs de l'homme. Il y a une doctrine acceptée en philosophie : que l'homme est une être composé de degrés ; qu'il n'est rien dans le pionde qui ne soit répété dans son corps; son corps étant une reproduction en miniature ou un sommaire du monde, il n'est pas une chose de son corps qui ne soit répété comme en un §phèr0 céleste, dans son âme ; çonséquemment
il jf est rien qui, existant en son cerveau, ne se répète dans une sphère plus élevée, dans son système moral.
V. Il en est de même dans là nature. Toutes choses gravitent, et la règle souveraine de l'économie est qu'elles suivent cette loi de la gravitation, et quoi que nous fassions, nous devons toujours avoir en vue un Jjut plus élevé. Il en est ainsi de la maxime, que l'argent est une autre espèce de sang, Pecunia alter sanguis; car la carrière de l'homme n'est en quelque sorte qu'un corps plus étendu, soumis au régime analogue à celui de la circulation du sang.
Ainsi il n'est pas de précepte supérieur à ceuxci qui ont cours parmi les négociants, « qui paie ses dettes s'enrichit ; » — il ne faut pas courir deux lièvres à la fois ; » — «il faut battre le fer quand il est chaud; y» — « le placement le plus sûr que vous puissiez faire est dans les instruments de votre commerce, » ou quelque chose d'analogue ; — il n'est pas un de ces préceptes, dis-je, quin'admetteunsens étendu. Les principes d'une maison de banque libéralement expliqués sont les lois de l'univers. L'économie des marchands est le grossier symbole de l'économie de
1 ame, c'est à dire : dépenser pour accroître la puissance, -et non pour le plaisir; c'est à dire placer le revenu — c'est à dire ramener le particulier au général; les jours au siècle, — qu'il s'agisse de la vie littéraire, publique ou pratique, il faut encore monter pour en trouver le bon emploi.
Le marchand n'a qu'une règle, absorber et placer; il doit capitaliser; il faut que les particules et la limaille soient jetées dans les creuset; il faut brûler le gaz et la fumée; les bénéfices ne doivent donc pas se dépenser, mais aller grossir le capital. Eh bien, l'homme aussi doit capitaliserr Dépensera-t-il son revenu, ou bien le placera-t-il? Son corps et chacun de ses organes sont régis par la même loi. Son corps est une jarre dans laquelle la liqueur de la vie est conservée. Dépensera-t-il pour ses plaisirs? Le chemin de la ruine est court et facile à parcourir. Ne dépensera-t-il pas, et économisera-t-il en vue de la puissance? Il subit une fermentation sacrée, par l'eflfet de cette loi de la nature en vertu de laquelle tout s'élève, et la vigueur corporelle devient force mentale efforce morale. Le pain que mange l'homme est le premier élément de la force et le premier des esprits animaux; —
des sphères plus hautes, ce pain devient
imagination et pensée, — et plus haut encore,
il s'appelle courage et résignation. C'est la règle
de l'intérêt composé; c'est le capital doublé,
quadruplé, centuplé; l'homme est élevé à sa
plus haute puissance.
Le vrai bénéfice pour l'homme est de dépenser toujours en visant un but plus haut; de placer et de placer encore avec une parcimonie sévère, afin qu'il puisse dépenser en vue d'une spéculation spirituelle, et non pas pour augmenter son existence animale. L'homme ne s'enrichit point, en renouvelant les vieilles épreuves de la sensation animale, mais seulement lorsque, grâce à de nouvelles facultés et à des plaisirs de plus en plus délicats, il se sait déjà, en éprouvant des jouissances supérieures, sur le chemin qui mène au plus haut point dé ces jouissances.
lia enltiire de Pesprtt.
Présentement le dernier mot de l'ambition est la culture de l'esprit. Tandis que tout le monde est à la poursuite de la puissance, et de la richesse comme moyen de puissance, la cul^ ture de l'esprit modifie la théorie du succès. L'homme est le prisonnier de ses facultés. Une mémoire étendue fait de lui un almanach. A-t-il un talent oratoire, le voilà discuteur ; — son penchant à gagner de l'argent en fait un misérable, — ^pour naieux dire, un mendiant. La culture de l'esprit tempère ces excès, en invoquant contre la faculté dominante le secours des autres fa-
U CULTURE DE L*BSPRIT. 161
cuHés, et en réglant le rang de chacune d'elles. C'est elle qui tempère le succès; car la nature est sans pitié quand il s'agit de l'accomplisselûent d'une de ses œuvres, et elle sacrifie aveuglément quiconque est chargé de cette mission ; elle fait de lui un hydropique ou un tympanique. Si elle a besoin d'un orteil, l'orteil se fera ^u détriment de la jambe et du bras, et tout excès de faculté se paie généralement par une défectuosité de la faculté voisine.
Notre capacité est tellement liée aux facultés concentrées en nous, que, d'ordinaire, la nature, lorsqu*elle lance un homme marquant dans le monde, le comble de défauts, sacrifiant la Sjrmétrie en lui à sa faculté principale. On dit généralement que tout homme ne peut écrire qu'un seul livre; et si un homme a un défaut, il en laissi» la trace sur tout ce qu'il fait. Si la nature crée un préfet de police comme Fouché, elle le bourre de soupçons et de complots pour occuper ces soupçons. ^ L'air est plein de poignards, » disait Fouché. Le physicien Sanctorius a passé sa vie-dans une balance ; il pesait sa nourriture. Lord Coke prisait Chaucer très haut, parce que l'histoire de Canon Yeman de
let LES LOIS DE LA VIE.
cet auteur, exalte le chapitre IV du statut d'Henri V contre Talchimie. J'ai vu un homme qui croyait fermement que les principaux délits qui se commettaient en Angleterre, provenaient du trop de passion pour les concerts de musique. Un franc-maçon, il n'y a pas longtemps de cela, s'avisa de publier en Amérique que la principale cause des succès de Washington vint de l'assistance qu'il trouva chez les franc-maçons.
Mais ce qui est pire que de pincer de la harpe sur une seule corde, la nature a créé l'individualisme, en donnant à l'homme interne une haute idée de sa valeur au milieu du systèïJ^^ général. La peste de la société est l'égoïsme- ^^ y a des égoïstes lourds et des égoïstes légers ; ^ y en a de sacrés et de profanes, d'épais et ^® raffinés. C'est une maladie qui, comme la cb-^' lérine, atteint tous les tempéraments. — DaJ^* une maladie, connue des médecins sous le no^ de chorea, le patient tourne quelquefois dai:^ un cercle et sur place. L'égoïsme serait-:^ une variété métaphysique de cette maladie • L'homme tourne autour d'un cercle formé pa^ son talent personnel, tombe en admiration de c^
U CULTURE DE l'ESPRIT. 16S
talent, et rompt avec le reste du monde. Un des agacements de cette maladie est une soif inextinguible de sympathie. Le patient fait parade de ses souffrances, enlève le bandage de ses blessures, révèle tous les méfaits dont il est coupable et qu'on peut avouer, et cela afin qu'on le plaigne. Il aime à être malade, parce que son mal physique excitera quelque marque d'intérêt de la part de ses voisins, comme nous voyons des enfants qui ne se sentant plus rien devant des gens d'âge mûr, toussent à s'étouffer jusqu'à ce qu'ils aient attiré l'attention sur eux.
Cette maladie est le fl^au du talent — chez ^es artistes, les inventeurs et les philosophes. D'éminents spiritualistes seront incapables de sacrifier une action ou une parole émanant deux et d'en reconnaître bravement le néant.
I^éfiez'vous d'un homme qui dit : « Je suis à la veille d'une révélation. » Cette manie est d'autant plus promptement punie, qu'elle fournit aux autres hommes matière à moquerie, et l'occasion , en traitant le malade avec égards, de l'enfermer dans un individualisme plus étroit et de l'exclure du grand milieu créé par Dieu, les hommes et les femmes faillibles.
iU LES LOIS DE Lk VIE.
Laissons-nous plutôt insulter, tant que nous y donnons prise.
• La littérature religieuse oflfre de curieux exemples de cela, et si nous parcourions notre liste de poètes, de critiques, de philanthropes, de philosophes, nous les trouverions infestés de cette hydropisie et de cet éléphantiasis^ et nous voudrions leur faire la ponction.
Ce goitre de Tégoïsme est si commun parmi des personnes de marque, que j ai été obligé de conclure qu'il est l'agent de quelque force puissante de la nature; comme on le constate» dans la sympathie des sexes. La conseryation des espèces a été, en effet, un point, si essentielle que la nature a dû, à tout hasard, l'assurer, en en faisant une immense passion^ au risque même des crimes et des désordres qu'elle engendre. C'est ainsi que Fégoïsme a ses racines dans cette nécessité absolue qui fait que chaque individu persiste à être ce qu'il est.
Non seulement ce sentiment de Tindividualisme n'est pas contraire à la culture de l'esprit, maii$ il en est la base. Tout homme d'un peu de valeur est là dans son droit strict,, et l'homme studieux doit s'attacher à se faire, par
U GULTURB DE l'ESPRIT. i65
la culture de son intelligence, un fond d'esprit à soi, en se servant de tous les livres, de tous les art&„ de toutes les sciences, de tous les avantages de la société, sana s'y absorber et s*y perdre. Celui-là seul est un homme complet qui a ime forte volonté. Le but final de l'éducation n'est pas de détruire cette volonté, Dieu merci ! niais de chasser tous les mauvais éléments et tous le& alliages, et de ne laisser dans l'esprit qu'une feculté pure. Notre studieux devra avoir absolument un style à lui et une volonté, et être maître dans sa spécialité. Mais possédant cela, il doit s'en affranchir. Il faut qu'il ait une religion, la faculté d'envisager chaque chose librement et sans préjugés. Cet intérêt particulier et tout à soi est encore si excessif, que si un homme cherche des compagnons qui puissent voir les choses telles qu'elles sont, sans parti pris et sans point de vue personnel, il n'en trouvera qu'un très petit nombre qui consentent à lui donner cette satisfaction ; la plupart des hommes montrant une extrême froideur et une extrême insouciance pour les choses qui ne cadrent pas avec leur amour-propre.
Tout en parlant des objets qui sont devant eux,
ils pensent à leur personne ; et leur vanité tend de petits pièges à notre admiration.
Mais après qu'un homme a découvert qu'il y a des bornes à l'intérêt que sa propre histoire peut inspirer au genre humain, il se rejette sur sa famille, ou sur quelques-uns de ses compagnons, — quelquefois sur une douzaine de personnes célèbres dans son entourage. A Boston, toute la question de la vie se réduit aux noms de huit ou dix individus. Avez-vous vu M. Allston, le docteur Channing, M. Adams, M. Webster, M. Greenough? Avez-vous entendu MM. Everett, Garrison, le Père Taylor, Théodore Parker? Avez-vous eu occassion de causer avec MM. Turbinewheel, Summitlevel et Lacofrupees? Alors vous pouvez mourir! — A New York, la question se résume à huit, dix ou vingt autres individus. Avez-vous vu un certain nombre de légistes, de négociants, de courtiers — deux ou trois hommes de lettres, deux ou trois capitalistes, deux ou trois éditeurs de journaux? Si oui, New York est une orange sucée. Toute conversation est close, quand nous nous sommes lancé à la tête les noms d'une douzaine de personnages, du crû ou importés, qui remplissent.
notre existence en Amérique. Et notons bien que tout individu ne sera qu'une pâle copie de ces quelques héros.
La vie est étroite. Réunissez dans un salon ou dans un club, après dix ans de séparation, des honunes intelligents ; si la présence de quelque génie pénétrant et calmant pouvait les disposer à la franchise, quelle confession de folies n entendriez-vous pas ? Les « causes » auxquelles nous avons sacrifié : le tarif ou la démocratie, le whigisme ou l'abolitionnisme, la tempérance ou le socialisme, ressembleraient à des racines amères ou à des monstruosités, et nos goûts d'autrefois nous paraîtraient aussi faux que si nous avions été arrachés du chemin de la fortune, de la vérité et de la chère compagnie des "poètes, par quelque oiseau de proie qui n'ouvre ses serres pour nous permettre d'aspirer des idées plus saines, que lorsque nous avons des cheveux gris et que l'énergie nous trahit.
La culture de l'esprit laisse supposer, d'après
certaines bonnes pensées, que l'homme possède
une somme d'affinités, grâce auxquelles il peut
assouplir les violences qui exercent une prépon-
. dérance lente sur son être, et le protègent contre
lui même. L'éducation rectifie la balance humaine, replace Thomme parmi ses égaux et ses supérieurs, revivifie le délicieux sentiment de la sympathie, et le garde des dangers de la solitude et de la répulsion.
Ce n'est pas un compliment, mais* une inj^ire à faire à un homme que de le consulter seulement sur les chevaux, sur la vapeur, sur les théâtres, sur le manger, sur les livres, et, toutes les fois qu'on le rencontre, de ramener de sangfroid, la conversation sur le marmot que l'on sait qu^l caresse de préférence. Dansleeielde Norse de nos pères, la maison de Thor avait cinq cent quarante étages; la maison de l'homme aussi a cinq cent quarante étages. Sa faculté dominante est une grande facilité à s'adapter plusieurs points liés entre eux et à passer de l'un à l'autre : les contrastes et les extrêmes. L'éducation détruit l'exagération chez l'homme et la vanité qu'il a de son village ou de sa cité.
Nous devons laisser à la maison nos petites contrariétés personnelles quand nous mettons le pied dans la rue, et que nous rencontrons quelqu'un sur les larges terrains de l'intelligence et du bon sens. Rien ne saurait compen-
8dr la perte de nos facultés originales. Nous payons d'un prix cruel certaines marchandises de fantaisie, telles que les beaux-arts et la philosophie. Dans la légende de Norse, Allfadir ne pouvait boire à la source de Mimir (la fontaine de la sagesse) à moins que de laisser son œil en gage» et voici un pédant qui ne peut pas dérider les plis de son front ni cacher sa rage, à ime interruption que lui feraient des gens supérieurs à lui! Pour peu que leur conversation ne cadre pas avec son impertinence, — il nous accable de sa personnalité !
Il arrive fréquemment parmi les écoliers que chacun d'eux se croit particulièrement odieux à ses camarades. Retirez-le de ces limbes d'irascibilité ; nettoyez avec du bon sang bien pur sa peau de parchemin, vous lui rendez ses yeux qu'il avait laissés en gage à la fontaine de Mimir. Si vous êtes la victime de vos actions, qui se soucie de ce que vous faites? Nous pouvons nous passer de votre opéra, de votre gazette, de votre analyse chimique, de votre histoire, de vos syllogismes. Votre homme de génie achète cher sa distinction. Sa tôte monte en spirale, et au lieu d'être bien portant, gai, rai-
sonnable, il est possédé de quelque maladie sombre.
La nature s'inquiète peu des individus. Quand elle a un but à atteindre, elle y atteint. Vivre dans les marais et sur les bords vaseux de la mer est dans la destinée de certains oiseaux, si providentiellement faits pour cela, qu'ils sont comme enchaînés en de tels lieux. Chaque animal hors de sa sphère mourrait de faim. Pout" les médecins, un homme et une femme ne son'fc que le développement d'un organe. Un soldat , un serrurier, un commis de banque, un dan^ seur, ne pourrait changer de condition. Nou^ sommes, de la sorte ^ des victimes de l'adapta-^ lion.
Les antidotes de cet égotisme organique sont> le nombre et la variété des attractions acquises, pour ainsi dire, par le frottement avec le monde, avec les hommes de mérite, avec les diverses classes de la société, par les voyages, par la fréquentation des personnages éminents et des sources puissantes de la philosophie, de l'art, de la religion. Les livres, les voyages, la société, la solitude en font partie.
Le plus hardi sceptique qui a vu un cheval
rompu, un chien dressé, ou qui a visité une ménagerie et l'exhibition des puces travailleuses, ne pourra nier la valeur de l'éducation. « Un enfant, disait Platon, est la plus vicieuse àe toutes les bétes sauvages, » et dans le même sens, le vieux poète anglais, Gascoigne, a dit : "^ ^ieux vaut qu'un enfant ne naisse pas que de le.voir ignorant. »
La ville a ses façons de parler et ses mœurs ^ elle; les gens de la campagne ont les leurs; l^s marins également; pour les soldats il y a ^ne quatrième manière d'être. Nous savons Qu'une armée en qui on peut se fier, doit être formée à la discipline ; et que par une discipline Systématique on peut faire de tous les hommes ^és héros. Le maréchal Lannes disait à un officier français : « Sachez, colonel, qu'il n'y a Slu'un poltron qui puisse se vanter de n'avoir jamais eu peur. y>
Une grande partie du courage est le courage d'avoir fait telle ou telle chose avant personne.
Dans toute action humaine, les facultés vraiment fortes sont celles dont on fait usage.
Robert Owen disait : « Donnez-moi un tigre, et
ITf LES VOIS DE Lk VIE.
je me charge de faire son éducation. » Il est hors nature de manquer de foi dans la puissance de l'éducation, puisque améliorer est la loi de la nature; et les hommes ne sont appréciés précisément qu'autant qu'ils font preuTd d'activité et de force améliorante. A tout prendre, la poltronnerie n'est que la constatation d'une infériorité incurable.
L'incapacité de s'améliorer est une maladie mortelle. Il y a des gens qui ne peuvent jamais comprendre une métaphore, ou trouyer à vos paroles un second sens ou un sens plus étendu, non plus que saisir un trait d'esprit; ils restent au point de départ, après avoir entendu de la musique, de la poésie, de la rhétorique, de l'esprit pendant soixante et dix ou quatre-vingts ans. Ni chirurgien, ni clergé ne les peut plus sauver. Mais ces gens-là comprennent le cri : A la fourche et au feu! et j'ai remarqué parmi quelques individus de cette classe, une crainte très prononcée des tremblements de terre.
Faisons-nous d'abord une éducation courageuse et préventive. La politique est une affîtire ultérieure et un triste ravaudage. Nous sommes toujours un peu en retard. Le mal est fait, la
loi est là, et nous voici grandement agités pour revenir sur ce que nous aurions dû éviter de faire. Nous apprendrons un jour à substituer l'éducation à la politique. Tout ce que nous appelons nos réformes radicales de l'esclavage, de la guerre, du jeu, de l'intempérance, n'est qu'un curatif contre les symptômes. Il faudrait prendre les choses de plus haut, — commencer, par exemple, par l'éducation.
Nos cœurs et nos machines donnent à qui sait les manier, un tel avantage sur un novice en ces matières, qu'il semble que sa vie soit prolongée de dix, cinquante ou cent ans. Et m'est avis que c'est faire acte de bon sens de pourvoir un homme délicat d'une somme suffisante d'éducation telle, qu'il ne puisse dire, à l'âge de trente ou quarante ans : « Ce que je pouvais faire, je l'ai fait en désespéré, faute de moyens. »
Mais il est admis que beaucoup de nos efforts sont sans résultat; que tout succès est une chose hasardeuse et rare; que nos peines et soins sont en partie perdus. La nature prend la chose en mains, et quoique nous n'omettions. rien de ce qui est en notre pouvoir, nous sommes .rarement sûrs que nous arriverons à bonne fin,
iU LES LOIS DE LA VIE.
OU qu'il n'eût pas été mieux de prendre une autre voie.
Les livres, comme étant les mémoires les plus complets de l'esprit humain, doivent toujours faire partie de nos éléments d'éducation. Les meilleures têtes qui aient existé dans tous les temps, Périclès, Platon, Jules César, Shakespeare, Gœthe, Milton, étaienl^des hommes nourris de lectures, d'une instruction universelle , et trop sages pour dédaigner les belleslettres. Leur opinion a du poids, parce qu'ils étaient à même de connaître les opinions opposées aux leurs. Je considère qu'un grand homme doit être un Jiseur assidu, ce qui revient à dire que la faculté de l'assimilation doit être proportionnée à la force de la spontanéité. Un bon critique est chose rare et toujours précieuse ; aussi, suis-jetoujours heureux de me rencontrer avec les personnes qui reconnaissent la supériorité de Shakespeare sur tous les autres écrivains; et aimé-je les gens qui aiment Platon ; pourvu que la prédilection ne soit pas de l'entêtement.
Mais les livres ne sont une bonne chose, qu autant qu'un enfant y a été préparé . Souvent il n'y est
prêt que très tard. Vous envoyez votre enfant chez le maître d'école, mais ce sont ses camarades d'école qui lui font son éducation. Vous lui faites suivre ses classes en latin, mais la plus grosse part de son instruction lui vient, chemin faisant, à travers les fenêtres des boutiques. Vous aimez les régies strictes et les longs circuits , et lui préfère se frayer sa propre route et refuse tout compagnon qui n'est pas de son choix. Il dédaigne sa grammaire et le Gradtcs^ et aime mieux le tir au pistolet, la pêche, les chevaux et les bateaux. Eh bien, l'enfant a raison, et vous n'êtes pas en état de diriger ses élans, si votre théorie le prive de son goût pour l'exercice. Le tir à l'arc, le jeu de la crosse, le canon, la pêche à la ligne, le cheval et le bateau sont tous des instituteurs et des liber aliseurs; ainsi que la danse, la toilette, les causeries dans la rue, — pourvu qu'il y ait de la ressource chez l'enfant et qu'il soit doué de nobles et généreux instincts, — tout cela ne lui servira pas moins que des livres. Pendant que l'enfant apprend les échecs, le whist, la danse et fréquente le théâtre, son père observe qu'un autre enfant a appris, dans le même temps,.la géomé-
trie et Talgêbre. Mais le premier enfant a appris •beaucoup plus que ces pauvres divertissements en s'y livrant. Il est infatué d échecs et de whist pendant quelques semaines; mais tout à coup il découvrira, comme vous, que lorsqu'il quitte le jeu après y être resté trop longtemps, il a la tête vide et se méprise lui-n^éme. Aussitôt il s'occupe d'autre chose et sait de quel poids pèse son expérience. Ces arts et ces talents de de minime importance : — la danse , par exemple, — sont des cartes d'admission dans les cercles de la fashion du genre humain, et en l'y rendant experte mettent la jeunesse à même de porter des jugements intelligents sur beaucoup de choses qu'autrement elle apprécierait faussement avec pédantisme. Landor disait : « Ma maladresse à la danse m'a fait plus souffrir que tous les autres malheurs et misères de ma vie réunis ensemble. » Pourvu toujours que l'enfant soit susceptible d'instruction (car nous ne prétendons pas qu'on puisse tirer une statue de la boue), la balle, le jeu de crosse, l'arbalète, la natation, le patin, l'escalade, les barricades, l'équitation, sont autant de leçons dans l'art de développer ses facultés, et qu'il est de première nécessité
LiLCDlTURE DB L ESPRIT. 1T7
d'apprendre; l'ëquitation particulièrement, dont lord Herbert de Cherbury (ijsait : « Un bon <îavalier sur un bon cheval est autant au dessus de soî-méme et des autres qu'il est possible de l'être. 9> En outre, le tir au pistolet, la pêche, le yachting, Téquitation c(instituent, entre ceux qui s'y livrent, une secrète francmaçonnerie. Il mut entre eux, comme s ils appartenaient à une même confrérie.
Ces arts ont aussi une valeur négative. Leur principal olget est non pas d'être un amusement pour la jeunesse, mais d'être reconnus pour ce qu'ils sont, et de n'offirir à celle-ci aucune occasion de faire preuve de cœur. Nous sommes pleins de préjugés. Chaque classe fixe les yeux sur les avantages qu'elle n'a pas; les délicats envient les rudes et les forts; les démocrates, les gens de naissance et de race. Un des bénéfices de l'éducation de collège, est de montrer à l'enfant son peu de valeur. J'ai connu un homme influent dans une ville de premier ordre, qui, ayant aspiré de tout son cœur après une éducation à l'université, et n'y ayant pas réussi, ne put jamais se sentir l'égal de ses frères qui y avaieaal été. Sa facile supériorité sur la muiti-
tude des hommes de profession industrielle, n'avait jamais pji le consoler entièrement de cette disgrâce imaginaire. Les bals, Téquitation, les parties fines, le jeu de billard, passent aux yeux d'un garçon pauvre pour ce qu'ils ne sont pas, chose extra-supérieure et tout à fait romantique; y être admis sur un pied d'égalité, si c'est possible, ne fût-ce qu'une fois ou deux, vaudrait, pour l'en désabuser, dix fois le prix qu'il lui en coûterait.
Je ne suis pas grand partisan des voyages, et j'ai pu remarquer que les hommes s'en vont en pays étranger, parce qu'ils ne se trouvent pas bien dans le leur, puis ils s'en reviennent chez eux, parce qu'ils ne sont nullement considérés dans les nouveaux lieux où ils étaient allés. La plupart du temps, ce ne sont que des gens à caractères légers qui voyagent. Qui étes-vous qui n'éprouvez aucun goût pour votre chez vous?
J'ai été signalé comme un sévère critique des voyages; aussi, je tiens à rétablir la justice. Mon opinion est, qu'il y a un besoin de changement chez notre peuple qui implique un manque de caractère. Tous les Américains instruits, tôt ou tard, vont en Europe — peut-être
parce que c'est là leur patrie intellectuelle, ainsi que peuvent le leur suggérer les mauvaises habitudes de ce pays-ci. Un éminent instituteur de jeunes filles disait : « L'idée principale de l'éducation des jeunes filles est, quelles que soient leurs qualités personnelles, de leur mettre en tête le voyage d'Europe. »
Ne pourrons-nous donc jamais extirper ce ténia du cerveau de lios compatriotes? Chacun voit très bien ce qu'il en sera de soi. Celui qui ne remplit point chez lui de fonctions publiques, ne peut pas s'éloigner. Il n'irait ailleurs que pour étaler son insignifiance au milieu d'un plus grand concours de monde. Vous ne vous imaginez pas, sans doute, que vous trouverez là où vous allez, autre chose que ce que vous avez dans votre propre pays? L'étoffe dont sont faits tous les pays est la même. Supposez- vous qu'il y ait un pays où l'on ne fasse pas bouillir le lait, où l'on n'emmaillotte pas les enfants, où l'on ne brûle pas le bois et ne fasse pas griller le poisson? Ce qui est vrai quelque part, est vrai partout. Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de beau et de digne d'attention que ce que vous y aurez apporté.
Certainement, pour quelques individus, les voyages peuvent être chose utile. Lres naturalistes , les découvreurs^ les marins sont nés tels. Certains hommes sont nés courriers, commisvoyageurs, envoyés, missionnaires, porteurs de dépêches, comme d'autres sont nés fermiers et ouvriers. Si tel homme est d un caractère léger et sociable, et que la nature se soit plu à faire de lui une créature bien jambée, ailée pour ainsi dire, taillée pour la locomotion, il lui faudra suivre la volonté de la nature, et se procurer tout ce qui aide à la xjourse avec autant de soin que ce qui donne de la vertu.
Mais n'affectons pas de pédantisme, et accordons aux voyages tout ce qu'ils sont capables de produire. D'un jeune garçon qui a grandi sur une ferme qu'il n'a jamais quittée, on dit dans le pays qu'il n'a pas de chance, et les enfants et les hommes de cette condition regardent un emploi sur les chemins de fer ou un travail sans profit, en ville, comme une chance heureuse! Les pauvres enfants du Vermont et du Connecticut devaient autrefois toute la science qu'ils acquéraient à un petit voyage dans le Sud. La Californie et les côtes du Pacifique sont a/ujouixi'hui
l'université de cette classe de gens, comme l'était autrefois la Virginie dans le vieux temps. Avùir de la chance est le suprême mot. La phrase « connaître le monde » ou voyager, est synonyme des idées d'avantages et de supériorité pour tous les hommes. Incontestablement, un homme de sens trouve à voyager de grands profits . Autant <ie langues parle un homme, autant d'amis il possède, autant d'arts et de genres de commerce il pratique, autant de fois il est un homme. Un pays étranger est un point de comparaison pour juger le sien. Une des particularités des voyages est de faire valoir les livres et les ouvrages de chez soi (nous allons en Europe pour nous américaniser); une autre particularité est de trouver des hommes. Car, de même que la^ nature a placé des fruits dans certaines latitudes, un nouveau fruit à chaque degré, de même elle place dans les hommes éloignés une qualité morale distincte. Il arrive ainsi que de six ou sept éducateurs, dont chacun de nous a besoin parmi ses contemporains, il arrive qu'un ou deux d'entre eux vivent â l'autre bout du monde.
Quoi qu'il en soit, il existe dans chaque tem^ pérament un certain solstice ; tantôt les étoiles
brillent d un éclat continu dans notre firmament interne, et tantôt nous avons besoin d'en appeler à des forces étrangères et de provoquer quelque diversion pour prévenir la stagnation. Comme remède médical, les voyages paraissent un des meilleurs.
L'homme qui a visite Paris, Naples ou Londres ressemble exactement à celui qui peut constater l'eflScacité d'un bon médicament sur certains maux, ou qui, réfléchissant au nombre de cancers ou de plaies dont l'humanité est affigée, bénit la découverte bienfaisante du docteur Jackson; celui-là se dit : « Si je quittais mon pays, ce serait là que mes idées trouveraient le soulagement, au milieu de la plus énorme prodigahté de plaisirs et d'activité accumulés dont jamais la race humaine , en aucun temps , ait pu jouir! ?5
Le bénéfice qu'on tire des voyages est égal à celui que procurent les chemins de fer : unir les avantages de la ville à ceux de la campagne que nous ne pouvons pas séparer. A la ville, on trouve l'école de natation, le gymnase, le maître à danser, le tir, l'opéra, les théâtres, les panoramas, les cabinets de chimie, le muséum
LA GtJLTURE DE L ESPRIT. 18S
d'histoire naturelle, la galerie des beaux-arts, les orateurs en tournée, les voyageurs étrangers, les bibliothèques et le club. A la campagne, on trouvera la solitude et la lecture, le travail, la vie à bon marché et des vieilles chaussures, des marais pour chasser, des collines pour faire de la géologie, des bosquets pour rêver. Aubrey écrit ceci : « J'ai entendu Thomas Hobbes dire que dans la maison du comte de Devons, dans le Derbyshire, il y avait une bonne bibliothèque et assez de livres poUr lui, et que le propriétaire accumulait dans cette bibliothèque tous les ouvrages que sa fantaisie le poussait à acheter; mais l'absence d'une bpnne causerie était un grand inconvénient, et quoiqu'il pût, de son aveu, penser là aussi bien qu'ailleurs, cependant cela lui faisait faute. A la campagne, à la longue, l'intelligence et l'imagination se couvrent de mousse, comme une vieille palissade dans un verger. » Les villes nous donnent une sorte de commotion. On a dit que Londres et New York déniaisent un homme.
Une grande partie de notre éducation est sympathique et sociale. Les garçons et les filles, qui ont fréquenté des gens supérieurs et bien
façonnés, ont dans leurs manières une grâce inestimable. FuUer dit que « Guillaume, comte de Nassau, enlevait un sujet au roi d'Espagne chaque fois qu'il retirait son chapeau. » Vous ne pouvez avoir un homme bien élevé, sans une société tout entière bien élevée. On s entr aide les uns les autres à atteindre le point culminant. Cela est particulièrement applicable aux femmes; il faut beaucoup de femmes distinguées, des salons de femm^s brillantes, élégantes, lisant» accoutumées à l'aisance et aux raffinements de la vie, familières aux spectacles, à la peinture, à la sculpture, à la poésie et à un monde de choix pour arriver à obtenir une madame de Staël.
Le chef d'une maison de commerce, un homme, de loi ou un politique en renom se trouve tous les jours en contact avec des quantités de gens venant de tous les coins du pays, ainsi qu'avec les tourneurs de roues, les faiseurs d'affaires de toutes catégories, d'où l'on peut hardiment conclure que pour un homme intelligent la distinction est plus difficile à acquérir. En outre de cela, n'oublions pas les hautes capacités sociales d'un million d'hommes. Le plus funeste piège que Londres puisse aujourd'hui ten<Jre à l'imagina-
tioD, c'est que, dans une si vaste variété de gens et de conditions, on puisse croire qu'il existe un coin où les personnes romanesques vivent ensemble, et où le poète, le mystique, le héros puisse espérer de rencontrer sa contre-partie.
U serait à souhaiter que Ion pût enseigner aux grandes villes ce qu'il y a de meilleur, des habitudes paisibles. Le faible particulier à la jeunesse américaine est la prétention; or la marque de l'homme du monde est l'absence de prétention. Il ne déclame point, cause à voix basse, a soin de ne pas se vanter, s'efface, s'habille simplement, ne promet rien, fait beaucoup, s'exprime par monosyllabes et est sûr de son fait. Il parle de sa profession le plus modestement possible, et enlève de la sorte aux mauvaises langues leurs armes lesplus acérées. Sa conversation roule sur le temps et sur les nouvelles, mais il se laisse volontiers surprendre pensant et donnant cours à ses connaissances et à sa philosophie. Combien l'imagination est excitée par des anecdotes sur quelque grand homme passant incognito, un roi en habit gris, par exemple — Napoléon affectant la plus simple toilette â un brillant lever ; ou Burns , ou Scott , Beethoven ,
Wellington , Gœthe ou tout autre esprit puissant passant inaperçu; ou bien encore Epaminondas, « qui ne dit jamais rien, mais écoute toujours, » ou Gœthe qui préférait des sujets insignifiants et des expressions vulgaires dans sa conversation avec des étrangers, des vêtements communs à de beaux habits, et se montrait un peu 'plus fantasque quilne n'était réellement. Il y a de certains avantages à avoir un vieux chapeau et un habit râpé. J'ai ouï dire que, dans ce pays, on avait un certain respect pour les bons vêtements bien larges; mais la toilette obligeant un peu à une certaine contrainte , les hommes ne se commettront pas. — Les vêtements râpés sont comme le vin : ils délient la langue et font dire ce qu'on pense. Un vieux poète s'exprimait ainsi :
â> Visez haut et visez au rare, car tenez ceci pour certain : « plus pauvre et plus bumble vous semblerez, plus vous le • paraîtrez. «
C'est à peu près ce que Milnes écrit dans le Lay de VEumble :
' Pour moi les hommes sont ce qu'ils sont, devant moi » ils n'ont pas de masque. »
LA CULTURE DE L ESPRIT. i87
Il est singulier que notre peuple ait — non pas de leau dans le cerveau — mais un peu de gaz. Un étranger, fin observateur, disait des Américains que « quoi qu'ils disent, ils ont toujours un peu l'air de faire un discours. » Cependant un des traits que l'on trouve dans les livres comme distinguant TAnglo-Saxon, est la science de s'injurier soi-même. Bien certainement, dans les vieilles et compactes sociétés, . au milieu d'un miUion de beaux habits, un habit recherché perd sa distinction, et vous trouvez parmi eux des humoristes. Dans une réunion d'Anglais, un homme de façons et de traits peu remarquables, à face rubiconde, fait montre tout à coup d'esprit, de savoir, de toutes sortes de saillies, et se pose comme étant en relation -familière avec tous les hommes distingués de toutes les parties du monde ; il se trouve alors que vous êtes tombé sur un illustre personnage.
Serait-il vrai que les forêts de l'Amérique auraient abrité quelque débris de l'ancienne barbarie écossaise, qui est sur le point de disparaître : la passion des plumes éclatantes, des colliers et des clinquants. Les Italiens sont passionnés pour les
vêtements rouges, les plumes de paon et les broderies, et je me souviens que pendant une matinée de pluie à Palerme, la rue était flamboyante de parapluies écarlates. Les Anglais ont des goûts plus simples; les équipages des grands seigneurs sont modo^tes. Une livrée somptueuse est la marque d une fortune toute neuve et gauche. M. Pitt, ainsi que M. Pym, pensaientque le titre de mormewr suffisait à quelque roi que ce fût de TEurope. Ils se vantaient d'avoir gouverné le monde entier du fond de la paufre salle des comités, obscure et simple, qui existait dans 4a Chambre des communes avant qu'elle fut incendiée.
Tandis que nous manquons de villes comme centres des meilleures choses, les villes que nous avons nous dégradent en faisant valoir les niaiseries dont elles sont pleines.
Le campagnard considère son village comme un restaurant ou une boutique de barbier. Il a perdu le spectacle des grands horizons, des collines, des plaines, et en même temps la sobriété et lé grand sentiment de l'élévation. Il vient ail milieu d'une foule souple, à la langue effilée, vivant pour la montre, soumise à l'opi-
nion publique, où l'existence est réduite à un tas de soins pitoyables et de revers. On disait que les dieux devaient respecter une vie dont les préoccupations leur appartenaient; mais dans les villes, ils nous ont enveloppés d'un nuage de petits soucis :
« Mirmidons, race féconde
» Mirmidons,
â> Enfin nous commandons ;
• Jupiter livre le monde ^
• Aux mirmidons, aux mirmidons. «
Quoi de plus odieux que le bruit et les gens qui crient et se lamentent? gens dont la girouette est toujours à l'est, qui vivent pour diner, qui envoient sans cesse chercher le médecin, qui se chauffent à tous instants, rôtissent leurs pieds à la cheminée, intriguent pour s'assurer une chaise rembourée, et une place au milieu du cercle. Souffrez une fois qu'ils commencent l'énumération de leurs infortunes, et le soleil se couchera avant que l'histoire soit achevée. Ces diseurs de rien nous mettent hors de nous avec leurs mesquineries. Pour un homme qui s'en va au travail, le brouillard n'est qu'une plaisan-
terie; il oublie la pluie et le vent quand il est rentré chez lui. Apprenons donc à vivre â la dure, à nous habiller simplement, et à mourir avec courage. La moindre habitude que nous prenons de régler notre appétit a des effets excellents qu'on n'apprécie pas assez; et nous ne professerons jamais assez d'abstinence. C'est un préjugé d'insister sur une hygiène spéciale, car toute nourriture est composée des mêmes atomes chimiques.
Un homme à la poursuite des grandeurs n'éprouve pas de médiocres besoins. Comment pouvez-vous songer à votre nourriture, à votre coucher, à votre toilette, aux saluts, aux compliments, ou bien à la mine que vous ferez dans le monde, ou à la fortune, ou même aux choses de passage, quand vous savez combien vos machines et vos ouvriers sont défectueux? Wordsworth est à mes yeux digne des plus grands éloges, pour être venu dans le Westmoreland donner à ses voisins de campagne, l'exemple d'une maison modeste où le confort et l'esprit étaient installés sans luxe.
Le jeune garçon qui use sa casquette -crasseuse et sa redingote trop courte pour s'assurer
une place ambitionnée dans un collège ou son droit à suivre une bibliothèque, est évidemment destiné à quelque chose. Il y a, parmi les classes pauvres et parmi les classes moyennes, \m grand nombre d'individus pleins d'abnégation et de courage, qui ne savent et ne sauront jamais ce que c'est que la littérature, mais pour qui la vie est douce encore; qui économisent sur le superflu et n'épargnent pas la dépense sur le nécessaire; qui s'en vont tout crasseux, mais savent instruire la jeunesse; qui vendent un cheval et bâtissent une école; qui travaillent matin et soir, prennent à l'atelier deux, trois six fois plus de besogne que les autres, mais qui paient l'hypothèque paternelle, et s'en retournent gaîment au travail.
Nous ne pouvons pas nous passer des avantages sociaux des villes, avantages d'ordre supérieur; il nous faut en user, mais avec mesure et avec fierté ; ils seront surtout profitables à qui sait le mieux s'en passer. Gardez la cité pour l'occasion, mais nos habitudes doivent nous former à la retraite. La solitude, sauvegarde de la médiocrité, est l'ami le plus sérieux de l'esprit, le calme et obscur abri. où les ailes qui
doivent le transporter plus haut que le soleil et * les étoiles, viennent faire leur mue. Quiconque voudra être bien inspiré dans sa course doit se défendre de voyager avec l'âme d'autrui, de vivre, de respirer, de lire, décrire d après les notes d'autrui, à peine de corrompre ses opinions. ««Au matin il faut la solitude, » disait Pjrtkagore, ^ afin que la nature puisse parler à l'imagination, ce qu'elle ne fait jamais quand vous êtes en nombre, et afin que sa favorite puisse faire connaissance avec les forces divines qui se révèlent à la pensée sérieuse et réfléchie. » Il est certain que Platon, Plotin, Arehimède, Hermès, Newton, Milton, Wordsworth ne vivaient pas au milieu de la foule, mais y venaient de temps en temps comme des bienfaiteurs ; un sage instituteur fera ressortir ce point important aux yeux des jeunes gens dans l'administration du temps et Tarrangement de la vie : avoir des moments et des habitudes de solitude. Le grand avantage de la vie d'université est souvent le côté mécanique, si je puis l'appeler ainsi, d'une chambre et dun feu à part, chose que les parents n'hésitent pas à donner à un enfant à Cambridge et dont ils. pensent queeeriiui-ci n'atira pas besoinchezlui. Je
dis soKtuda, pour indiquer le caractère elle ton que doit avoir la pensée ; mais la solitude à di^ux ou à plus de deux même, n'est que plus heureuse, et ne produit pas de moins nobles résultats. ^ A nous quatre, écrivait Neander à ses amis intimes, nous goûterons à Halle le bonheur intime d'une « crié de Dieu » dont l'origine marquera toujours notre amitié. Plus je vous connais, ^plus je me détache et sens qu'il faut me détacher de mes indignes compagnons.
Leur présence me stupéfie. La bonne intelligence entre soi vient d'un centre unique d'existence. »
La solitude garantit de la pression des importunités que semblent nous ménager des relations trop catholfques ou trop humaines. Le saint et le poète recherchent la retraite pour la préparation de leurs œuvres les plus publiques et les plus universelles ; et c'est le secret de la culture de l'esprit d'attacher l'homme beaucoup plus à ses mérites publics qu'à ses mérites privés. Voici un poème nouveau qui soulève un grand nombre de commentaires dans les journaux et dans les conversations. Il est aisé, au bout du compte, d'écarter le jugement que le
lecteur s'est permis d'avoir, et cela parce quH est' peu favorable au fond. Le poète, comme tout ouvrier, ne tient compte que des louanges qu'on lui accorde, et nullement de la critique, si juste qu'elle soit. Le pauvre petit poète ne prête l'oreille qu'à l'éloge et repousse la censure où il ne voit qu'une preuve de l'ignorance du critique. Mais le poète d'élite devient actionnaire dans deux compagnies, dit M. Curfew — dans la compagnie Curfew et dans la compagnie de rhumanité; — comme actionnaire de cette dernière, il se livre à des attaques sur la corruption de Curfew, avec autant d'enthousiasme que l'intérêt qu'il possède dans la compagnie de celui-ci lui procure de jouissance à toucher son argent. Ce n'est que la dépréciation de ses actions Curfew qui lui démontrent l'immense valeur de ses actions dans la compagnie de l'humanité. Dès qu'il se trouve à côté du critique qui l'a attaqué, il devient avec joie un homme de haute intelligence.
Il faut bien trouver une qualité intellectuelle à toute propriété ou à toute action, sinon elles ne sont rien. Il faut avoir des enfants, il faut être touché par des événements, il faut avoir un
U CULTURE DE L ESPRIT. 19ft
^tat social, une place dans l'histoire, sinon toute Pensée et tout discours manque de corps et de We. Mais pour donner quelque valeur à ces accessoires , il importe de savoir qu'ils sont un contingent et de magnifiques biens qui appartiennent plus au public qu'à soi. Nous constatons cette abstraction chez les gens lettrés, par exemple; mais quel charme elle a quand on la surprend chez un homme pratique ! Bonaparte, comme César, était un phénomène d'intelligence ; il pouvait examiner toutes choses , sans affectation. Quoiqu'ayant une individualité poussée à l'extrême, il critiquait une comédie, une œuvre d'architecture, un personnage, d'après les lois universelles, et émettait toujours une opinion juste. Un homme qui ne nous est connu que comme une célébrité politique ou commerciale, gagnera considérablement dans notre estime, si nous découvrons en lui quelque goût ou quelque penchant pour les travaux de ImteUigence ; comme, par exemple, quand nous apprenons la passion de lord Fairfax, le général du Long Parlement, pour les études de l'antiquité ; ou l'aptitude de Carnot le régicide français pour les mathématiques ; ou bien les
succès en poésie d'un banquier contemporain ; ou bien le goût d'un journaliste pour l'ornitholo* gie. De même, si en traversant les solitudes ie TArkansas et du Texas, nous apercevions assis près de nous un homme lisant Horace ou Martial, ou Calderon, nous serions tenté des Tembrasser. Dans les professipns qui exigent de l'énergie. Chez les soldats, les marins, les ingénieurs, il se manifeste quelquefois des élans tr^ délicats, tout au moins une certaine douceur hors de l'exercice de leurs fonctions; admettons que ce sont là, si vous voulez, des illusions, et que nul ne peut dire qu'il ne leur sert pas de jouet.
Nous changeons seulement la phrase mais non la doctrine, quand nous disons que la culture de l'esprit fait naître le sentiment du beau. L'homme est un mendiant qui ne vit que pour les choses utiles, et jusqu'à ce qu'il puisse servir de cheville ou de rivet dans la machine sociale, on ne peut pas dire de lui qu'il se possède. Je souflFre tous les jours de voir des gens manquer de la perception du beau. Us ne connaissent pa.s le charme dont on peu embellir chaque objet et chaque heure de la vie : le
LA CULTURE DE l'ESPRIT. i97
cliarme des manières, du commandement de soi, de la bienveillance pour autrui. La tranquillité et la gaîté sont le lot de l'homme bien élevé — la tranquillité dans l'énergie. Les drames grossiers des Grecs sont pleins de calme; les héros, dans quelque violente action qu'ils soient engagés, conservent toujours un aspect serein; comme nous disons du Niagara, qu'il tombe sansse presser. Un visage gai, intelligent, est le signe d'un esprit cultivé; et c'est un grand succès, car cela indique que le but de la nature et de la sagesse est atteint.
Dès que nos plus hautes facultés sont en activité, nous sommes apprivoisés, et l'embarras de nos allures et la préoccupation cèdent la place à des mouvements naturels et agréables. On a remarqué que la contemplation des grandes évolutions et des espaces en astronomie implique une certaine dignité de l'esprit, et le sentiment def l'indifférence pour la mort. L'influence d'un beau paysage, le spectacle des montagnes, apaise les irritations de notre caractère, et grandit nos amitiés. De même la vue d'un dôme élevé et de l'intérieur d'une cathédrale exerce un effet sensible sur nos mœurs. J'ai ouï dire
que les gens empesés perdaient quelque chos^ de leur raideur sous des plafonds élevés, et dans des pièces spacieuses. Je crois que la sculpture et la peinture peuvent réformer nos habitudes et étouffer en nous l'idée du désordre.
Mais, par dessus tout, la culture de l'esprit doit donner de la vigueur à nos semblants de talent en éloquence, en politique, en commerce et dans les arts utiles. Il y a une certaine force de pensée et de faculté à coordonner et à ajuster des détails, qui ne peut venir que du sentiment intime de leurs rapports. L'orateur qui a une fois entrevu les choses dans leur divin ordre, n'en perdra jamais la vue, et abordera les affaires d'une certaine hauteur ; et quoiqu'il n'y mêle pas de philosophie, il saura leur donner un tour magistral; il sera inaccessible à l'étonnement ou à l'hésitation, ce qui distinguera son éloquence de celle des avocata et des manieurs de paroles. Quiconque, à Washington, est sur un certain pied à la tête des partis, lit les bruits des journaux et écoute les conjectures des politiques de province, en y apportant une connaissance exacte de chaque chose, qui lui permet
LA CULTURE DE L ESPRIT. i99
^ssez bien de voir quelle sera la fin de tout cela. Archimède examinant une de vos machines du Connecticut, du premier coup d'œil appréciera ce qu elle est. Bien plus, un homme intelligent qui sait non seulement ce que Platon , mais ce que saint Jean peut lui apprendre, aisément donnera à toute aflFaire qu'il traitera une certaine grandeur. Platon dit que Péri clés avait puisé son élévation d'esprit dans les leçons d'Anaxagoras. Burke descendait d'une sphère élevée quand il apportait son influence dans les afiaires humaines. Franklin, Adams, Jefiferson, Washington se tenaient dans une sphère sublime de l'humanité, devant laquelle les criailleurs de nos assemblées modernes ne sont que des politiques de cabaret.
Mais il y a des secrets de culture d'une hauteur où n'atteignent pas les novices, mais les maîtres. Ce sont des leçons à la portée seulement des courageux. Il importe que nous connaissions nos amis sous leurs plus vilains masques; or les calamités sont nos amis.
Nous voulons apprendre la philosophie par la routine et jouer à l'héroïsme. Mais plus sage, Dieu nous dit : accepte la honte, la pauvreté et
la solitude qui sont la vraie vérité. Expérimente Teau dure aussi bien que Teau douce.
L'eau dure peut fournir des leçons dignes d'être apprises. Nos qualités personnelles ne se dessinent jamais aussi nettement que dans les revers.. Ne redoutez pas une révolution qui nous forcera à vivre cinq années en une.
Consentez à aller quelquefois à CJoventry, et laissez la populace vous jeter ses plus froides insultes. Il faut que l'homme le plus accompli du monde goûte une fois à toutes les pommes.
Il faut qu'il éloigne ses antipathies à longueur de bras, et qu'il n'ait de dépit contre personne. Il ne doit avoir ni amis ni ennemis, mais ne considérer les hommes de valeur que comme des voies pour arriver à la puissance.
Celui qui vise haut, peut rêver d'avoir une maison confortable et des mœurs populaires. Le ciel enveloppe quelquefois un personnage exceptionnel de mauvais vouloir et de haine, comme la bourre protège le fruit. S'il y a en nous le germe de grandes et de bonnes qualités, elles ne se produiront pas à notre premier ou à notre second appel, et ne se développeront ni par l'étalage du luxe et de la richesse, ni par la fréquen-
tation des salons de conversation. La popularité est faite pour les poupées. « Rude et escarpé, dit Porphire, est le sentier des dieux. » Ouvrez votre Marc-Antoine. Dans l'opinion des anciens, c'était un grand homme qui dédaignait de briller, et qui méprisait les revers de la fortune. Mieux vaut le vaisseau ballotté par la marée, luttant contre les vents et les vagues, démantelé et démâté, que celui qui reste amarré dans le port, flammes au vent et canons chargés. Aucun des avantages sociaux ne peut être trop chèrement acheté; et on ne saurait mettre sur le même rang la simple bonhomie, et les hautes visées et l'ardeur des luttes.
Bettine répond à la mère de Goethe qui lui reproche sa toilette négligée : « Si je ne puis agir à mon idée, dans notre pauvre Francfort, je n'irai pas loin. » La jeune fille taxait à sa véritable mesure l'inconcevable légèreté de l'opinion locale. Plus longtemps nous vivons, plus nous devons endurer l'existence élémentale des hommes et des femmes, et tout brave cœur doit traiter la société comme un enfant, et ne pas tolérer qu'elle hausse le ton avec lui.
« Toutes ces vertus sévères et restrictives,
disait Burke, coûtent trop cher à rhumanité. » Qui vise à la dureté de cœur? Qui préfère à ce qui est grand et honnête ce qui est bas et malhonnête? et qui, osant le faire, peut conserver son doux tempérament et son goût pour les fantaisies? Les hautes vertus ne sont pas débonnaires; elles ont leur récompense dans l'illustration qu'elles donnent plus tard. Que de forêts de lauriers nous distribuons, et combien l'humanité réserve de larmes à ceux qui ont su résister avec fermeté aux opinions de leurs contemporains. On peut mesurer le succès d'un maître au nombre de suffrages qu'il réunit autour de son opinion, après vingt ans.
Je dois dire ici que la culture de l'esprit ne saurait commencer trop tôt. En causant avec des gens de lettres, j'ai observé qu'ils ont perdu avec des compagnons grossiers, ces années de la jeunesse qui seules, daiis la littérature d'imagination, pouvaient donner le goût des choses pures et délicates. Je trouve aussi que le fils d'un bon appréciateur a plus de chance d'acquérir luimême le talent d'appréciation, et que ces enfants qui grandissent maintenant manquent, pour devenir d'excellents lettrés , non seulement d'être
LA CULTURE DE l'eSPRIT. 203
venus quelques années trop tard, mais deux ou trois générations trop tard. Je pense que voici une comparaison présentable à un lettré : de môme que dans une vieille société on trouve communément un honnête propriétaire qui, après les premières fièvres de la jeunesse, devient un mari prévoyant, et animé du désir naturel qu'entre ses mains sa propriété, loin de se détériorer, àoit transmisjS au dernier héritier en d'aussi bonnes ^ condition qu'ils l'a reçue — de môme aussi un homme réfléchi conviendra qu'il est obligé à travailler à ces progrès séculaires qui améliorent le genre humain, le guérissent, le raffinent, et évitera toute dépense de ses forces en plaisirs ou en gains qui gaspilleraient au hasard cette fortune sociale et séculaire.
Les couches fossiles nous prouvent que la nature a commencé son œuvre par des formes rudimentales qu'elle a perfectionnées jusqu'à ce que la terre fût prête à les recevoir; et que les portions inférieures de l'œuvre ont disparu dès que des parties plus belles se sont montrées. Très peu d'êtres de notre race se peuvent dire des hommes accomplis. Nous portons encore attachés à nous les restes de notre ancien orga-
nisme animal inférieur. Nous appelons ces millions d'individus des hommes; ils ne le sont pas encore. A moitié enfoncé dans le sol, faisant des efforts pour se débarrasser, l'homme a besoin de toute la science possible pour sortir de l'obscurité. Si l'amour, avec ses joies et ses larmes; — si le besoin, avec ses stimulants; — si la guerre, avec ses canonnades; — si le christianisme, avec sa charité; — si le commerce, avec son argent ; — si l'art, avec ses cartons; — si la science, avec ses télégraphes -courant à travers les profondeurs de l'espace et du temps, peuvent toucher les nerfs grossiers de l'homme, et, en frappant sur l'épaisse crysalîde, briser l'enveloppe d'où la nouvelle créature s'élance vigoureuSe et libre, — oh! alors, en avant, et entonnez tous vos hymnes! L'ère du quadrupède s'en est allée; l'ère du cerveau et du cœur arrive. Vient un çioment où les formes imparfaites que nous avons revêtues ne peuvent plus se retrouver. La culture de l'esprit chez l'homme n'épargne rien : elle a même besoin de la matière. Celui-ci peut alors de tous les obstacles faire des instruments, de tous ses ennemis, des agents. Le mal le plus formidable devient
un esclave utile. Et si quelqu'un pouvait lire l'avenir de la race destinée, dans l'effort organique de la nature, à grandir et à s'améliorer, et l'impulsion correspondante vers le bien dans l'être humain, nous oserions affirmer qu'il n'est rien que celui-ci ne pût surmonter et s'assimiler, à ce point que l'intelligence çtbsorberait le chaos. L'homme pourrait convertir les furies en muses, et de l'enfer il ferait un séjour délicieux.
Eie malnllen.
L*âme qui circule dans la nature se manifeste d une façon tout aussi significative dans les traits de la figure, dans les mouvements, dans les gestes des corps animés, que dans la parole. Ce langage silencieux et délicat est ce qu'on appelle « les manières. » La vie s'exprime. Une statue n'a pas de langue et elle n'en a pas besoin. A de bons tableaux la réclame est inutile. La nature a dit une fois en eux tous ses secrets; soit ! mais dans l'homme elle les répète à tout instant; la forme extérieure, l'attitude, le geste, le maintien, le visage ou certains traits du vi-
sage, tous les mouvements de la machine trahissent ces secrets. La tenue extérieure, les actions de l'individu, résultat de son organisation et de sa volonté combinées, c'est là ce que nous appelons les manières. Qu'est-ce cela, sinon la pensée arrivant au bout des mains et des pieds.
Contrôlant les mouvements du corps, la parole et le maintien?
Il y a toujours une meilleure façon de faire toute chose; môme quand il s'agit de faire bouillir des œufs. Les manières sont le moyen le plus heureux de faire les choses; elles sont d abord le fruit de l'inspiration ou de l'amour; puis elles deviennent une habitude dans la vie. Elles- forment, en un mot, un riche vernis qui couvre la routine de la vie et en embellit les détails. Elles ont beau n'être que superficielles, elles ressemblent aux gouttes de rosée qui donnent un si grand éclat aux prairies le matin.
Les bonnes manières sont épidémiques; les hommes les gagnent les uns des autres. Consuelo, dans le roman de ce nom, se vante des leçons de bonnes manières qu'elle a données aux nobles; dans la vie réelle, Talma enseignait
à Napoléon Fart du maintien. Le Génie devine de belles manières que les barons et baronnes copient tout aussitôt, et grâce à Tavantage de posséder un palais, l'enseignement porte de meilleurs fruits. Barons et baronnes simpreignent des leçons qu ils ont reçues de la mode. L'autorité que donnent les manières est sans limite; c'est un élément qui ne s'explique pas plus que le feu. La noblesse ne peut, en aucun pays, se dissimuler, pas plus dans une république ou dans une démocratie, que dans une monarchie. Nul ne peut résister aux manières; certaines d'entre elles s'enseignent dans la bonne société, à ce point que celui ou celle qui les possède, se fait remarquer partout, est partout bien venu, quoique n'ayant ni beauté, ni fortune, ni génie. Donnez à un jeune garçon de l'adresse et des manières accomplies, et vous lui assurerez la première place dans tous les palais et dans tous les emplois où il lui plaira de se présenter. Il n'a pas besoin de s'inquiéter de les acquérir ou de les posséder; palais et fortune le sollicitent à entrer et à les prendre. On envoie les jeunes filles timides et d'humeur sombre en pension, au manège, à l'école de
danse, partout où elles peuvent faire connaissance et se lier avec des personnes supérieures de leur sexe; où elles peuvent apprendre les belles manières en les voyant de près se déployer. Le pouvoir attribué à la femme à la mode de dominer, d'intimider les gens et de les mettre en fuite, vient de ce qu'elle a la conviction déposséder des ressources et des manières inconnues aux autres ; et quand ceux-ci ont surpris son secret, ils s'étudient à la bafouer et à prendre leur revanche.
Tous les jours quelque témoignage vient constater l'influence des manières. Les gens importuns cessent de l'être. Les médiocrités s'accoutument à ne demander que ce qui a un cachet de grande distinction ou de culture.
Vos manières fixent toujours l'attention d'un comité un peu suspect, — une sorte de police qui surveille la façon dont les gens s'habillent, — mais elles vous valent ou vous font refuser, sans que vous y songiez le moins du monde, de hautes récompenses.
On parle beaucoup des intérêts; — mais ce sont nos manières surtout qui nous rapprochent les uns des autres. Aux heures des affaires,
ilO LES LOIS DE LA VIE.
nous allons à celui qui sait, qui a, ou qui fait telle et telle chose dont nous avons besoin, et nous ne laissons pas chômer en route notre goût ou notre sentiment. Mais ce moment passé, nous rentrons dans l'état de loisir, et nous aspirons après ceux avec qui nous nous plaisons; ceux qui vont où nous allons, de qui les manières ne nous blessent point, ceux dont la note sociale s'accorde avec la nôtre. En réfléchissant sur ces éléments de persuasion et de satisfaction, comme on reconnaît qu'ils recommandent les gens les uns aux autres, préparent leur union et les rapprochent ; que, dans certains clubs, les membres se recrutent d'après leurs goûts; que les manières servent la jeunesse ambitieuse ! — Si bien que, pour la plupart du temps, ce sont les manières qui marieront celui-ci, et que, pour la plupart du temps, celui-là n'épousera que les manières de telle femme. Quand on pense quelle clef cela est, et combien de secrets elle ouvre; quelles hautes leçons et que de signes dans le caractère cela indique; et quelle divination il faut en nous pour déchiffrer ce télégraphe délicat, nous voyons de quelle valeur est un tel sujet, quelles
LE MAINTIEN. 2tl
influences il exerce sur les convenances, la puissance et la beauté môme.
Les premiers services que nous rendent les manières sont insignifiants — ne s'appliquant d'abord qu'à de petites choses morales; mais c'est le commencement de la civilité qui rend nos relations de plus en plus agréables.
Nous apprécions les manières à cause de leur rude modelé, de leur force abstergente; — parce qu'elles font sortir les hommes de leur état de quadrupède ; parce qu'elles les décrassent, les habillent et leur montrent le but; parce qu'elles les dépouillent de leur peau et de leur vêtement de bêtes ; parce qu'elles les obligent à se nettoyer ; parce qu'elles corrigent leur malice et leurs mauvais instincts, leur apprennent à laisser de côté les basses expressions et à choisir les nobles, et à connaître enfin combien on est bien plus heureux avec des manières élevées.
Les lois ne peuvent pas atteindre les mauvaises manières. La société est infestée de personnes grossières, cyniques, remuantes, frivoles dont le reste du genre humain est la proie; l'opinion publique seule peut les atteindre, concentrée dans le cercle des bonnes manières, ad-
mises, acceptées parie bon sens de tous: — Par exemple, les discuteurs et les insulteurs que Ton rencontre aux tables communes ou aux tables particulières, qui, semblables aux terriers, regardent comme le devoir d'un chien d'honorer dun grognement tout passant, et de faire les honneurs de la table en aboyant après celui-ci une fois hors de vue.
J'ai vu des hommes qui hennissaient comme des chevaux quand on les contredisait, ou que l'on parlait de quelque chose qu'ils ne comprenaient pas : — ou bien encore des impertinents vous offrant d'eux-mêmes leur cœur; des parleurs infatigables qui vous imposent leurs discours, à doses excessives; et cette classe dangereuse de gens s'apitoyant sur eux-mêmes; et ces frivoles Asmodées qui comptent sur vous pour leur fournir des cordes à tisser; et ces monotones; en un mot, tous les représentants de l'absurdité. Ce sont autant de plaies sociales dont le magistrat ne peut vous guérir ou vous défendre, et qu'il faut livrer à la force restrictive de l'habitude, aux proverbes, aux simples lois des manières que l'on enseigne à la jeunesse aux écoles.
Dans ks hôtels sur les bords du Mississipi , on imprime, ou on a l'habitude dïmprimer, parmi les règlements de la maison, « qu'il n'est permis à aucun gentleman de se présenter à la table publique sans son habit, n et dans les mômes contrées, dans les bancs des églises, de petites affiches interdisent aux fidèles d'expectorer trop fréquemment.
Charles Dickens a entrepris, à son détriment, la réforme des mœurs américaines, au point de vue de certains défauts inexplicables. Je pense néanmoins que la leçon n'a pas été entièrement perdue ; il a mis en évidence les mauvaises manières, de sorte que les plus grossiers en puissent voir l'énormité. Malheureusement le livre luimême a ses défauts. Il n'était pas nécessaire, par exemple, d'imprimer que dans une salle de lecture les étrangers devaient avoir la précaution de parler bas; ni d'avertir les personnes qui regardent des gravures qu'elles risquaient d'être balayées comme des toiles d'araignée ou comme des nids de papillons ; non plus qu'avertir les personnes qui regardent des statues de marbre, de n'avoir point à les frapper avec leurs cannes. Mais, même au milieu des raffinements de Louis,
servait point; elle se brisait, sifflait, criait; — il y prenait peu de garde, sachant que cette Toix allait crier, siffler, ou tonner son argument. Quand il s asseyait, après avoir parlé, il avait comme une sorte d'accès, et s'accrochait des deux mains à son siège ; mais au dessus de toute cette irritabilité, il y avait toujours une volonté puissante, ferme, intraitable, et une mémoire qui classait en ordre et méthodiquement comme une couche géologique, tous les faits de l'histoire, et tout cela sous le contrôle de sa volonté. .
Les manières sont en partie factices; mais, en réalité, il faut qu'il y ait une certaine aptitude innée chez l'homme pour qu'elles se développent, sans quoi toute éducation serait inutile. Le préjugé indéracinable en faveur du sang, qui sert de base aux monarchies féodales du vieux monde, n'est pas sans raison au point de vue général de l'expérience. Tout homme — mathématicien, artiste, soldat, marchand — constate avec confiance, dans son propre enfant, des symptômes et des talents qu'il n'oserait pas soupçonner dans l'enfant d'un étranger. Les Orientaux sont très orthodoxes sur ce point.
« Prenez un buisson de broussailles, disait Témir Abdel-Kader, et arrosez-le toute Tannée, ce ne sera jamais quun buisson de broussailles. Prenez un dattier, laissez-le sans le cultiver, et il produira toujours dfes dattes. La noblesse est le dattier, et la populace arabe est le buisson de broussailles. »
Un fait significatif dans Thistoire des manières est l'extraordinaire expression du corps humain. Fût-il fait de verre ou d'air, et les pensées y fussent-elles écrites sur des tablettes d'acier, qu'il ne les reproduirait pas avec plus d'exactitude que dans l'état actuel. Les vrais observateurs lisent parfaitement votre histoire dans vos regards, dans vos gestes, dans votre maintien. Toute l'économie de la nature tend à avoir une expression. Le corps est un traître qui parle toutes les langues. L'homme ressemble au boîtier de verre d'un montre de Genève qui en laisse voir tous les mouvements. Il porte la liqueur de la vie qui déborde de ses beaux flacons, montrant aux curieux ce qu'ils veulent savoir. Le visage et les yeux révèlent ce que fait l'esprit, l'âge qu'il a, les sentiments , qu'il éprouve. Les yeux indiquent l'antiquité de
tl8 LES LOIS DE LA VIE.
l'âme, c'est à dire le nombre de transformations qu'elle a déjà subies.
L'homme ne peut pas regarder le soleil, et à cause de cela il semble imparfait. En Sibérie, un voyageur a rencontré récemment des individus qui pouvaient voir les satellites de Jupiter à l'œil nu. A certains égards, les^ animaux nous sont supérieurs. L'oiseau a une plus longue vue que nous, sans compter l'avantage que leur procurent leurs ailes de se poser, sur un observatoire plus élevé. Une vache peut avertir son veau, au moyen d'un signal secret, probablement venant des yeux, de courir ou bien de se ' cacher à ses côtés. Les jockeys disent de, certains chevaux qu'ils « voient tout le terrain. » La vie extérieure, la chasse, le travail de la campagne donnent une égale vigueur à l'œil humain. Un fermier vous regarde avec le même regard qu'il fixe un cheval ; le rayon de son œil ressemble à un coup de bâton. L'œil peut menacer comme un canon chargé et pointé ; il peut insulter comme un coup de sifflet ou comme un coup de pied; et, selon les impressions qu'il laisse voir, il peut, par la douceur de ses regards, mettre le cœur en joie.
LE MAINTIEN. Si9
L'œil obéit positivement à l'action de Vesprit. Lorsqu'une pensée nous saisit, le regard étonné se fixe devant soi; énumérez les noms de certaines personnes ou de certains pays, comme la France, l'Allemagne, l'Espagne, la Turquie, l'œil cligne à chaque nom nouveau. Il n'y a pas de satisfaction que la science donne à l'esprit, que l'œil ne se môle de vouloir embrasser. « Un artiste, disait Michel Ange, doit avoir ses instruments de mesure, non dans la main, mais dans l'œil. » On n'en finirait pas d'énumérer tous ses dons, soit qu'il s'agisse d'indolents regards (comme ceux que donnent la santé et la beauté) ou de regards énergiques (ceux qui viennent de l'artiste ou du laboureur).
L'œil est hardi comme un lion, courant bondissant, s'élançant ici et là, ^ au loin et près. Il parle toutes les langues. Il n'attend pas qu'on le présente, il n'est pas anglais ; il ne s'inquiète de l'âge ni du rang d'autrui ; il ne respecte ni la pauvreté, ni la richesse, ni le savant, ni le puissant, pas plus la vertu que le sexe, mais il s'insinue, revient, vous parcourt en un rien de temps. Quel flot de vie et de pensée une âme verse dans une autre âme, par l'intermédiaire du regard !
!2fO LES LOIS DE LA VIE.
Le regard est un magicien naturel. Les communications mystérieuses qui s'établissent d'une maison à l'autre entre deux personnes étrangères, dépassent tout ce qu'on peut imaginer de prodigieux. La communication par le regard est le plus souvent indépendante de la volonté. C'est le symbole réel des afl^ités de nature. Nous cherchons dans les yeux d'un autre s'il n'est pas un autre nous^méme; l'œil ne ment pas ; il est le traducteur véridique de la pensée intime. Les révélations sont quelquefois terribles. L'observateur assiste à la confession d'un esprit bas et vil, et saisit des cris de chat-huant, de chauve-souris et de bêtes à corne, là où il croyait trouver l'innocence et la simplicité. Il est à remarquer aussi que l'esprit qui se montre aux fenêtres de la maison prend une autre forme que la sienne propre aux yeux de celui qui le regarde.
L'œil de l'homme cause autant que sa langue; avec cet avantage, toutefois, que le dialecte oculaire n'a pas besoin de dictionnaire, et est toujours compris de tout le monde. Lorsque les yeux disent une chose, et la langue une autre, un homme habile s'attache au premier des deux
LE MAINTIEN. - S9i
langages. Si un homme est hors de son centre, Texpression de l'œil l'indique. Vous pouvez lire dans l'œil de votre interlocuteur si vos arguments le frappent, bien que ses lèvres ne l'avouent point. Tel regard chez l'homme indique qu'il va dire quelque chose de bon, tel autre qu'il l'a dit. Vaines et inutiles sont toutes les offres d'hospitalité, s'il n'y a pas de fête dans le regard! Combien dépensées furtives avouées par les yeux, quoique dissimulées par les lèvres! Tel se trouve dans une réunion, cela peut aisément arriver, où il ne dit rien, où on ne lui adresse aucune observation importante, et cependant, pour peu qu'il existe quelque sympathie entre lui et ceux qui l'entourent, il ne s'apercevra pas de cela, et à travers son œil coulera en lui et hors delui un fleuve de vie! Il y a certains yeux qui ne permettent pas plus de pénétrer dans la pensée d'un homme que des verres bleus. D'autres sont limpides et profonds, — puits dans lesquels on peut tomben; d'autres sont provocateurs et dévorants; semblent appeler lUntervention de la police, prennent trop connaissance de tout; font désirer des rues pleines de monde, et l'assistance de la foule
S2S ^ LKS LOIS De LA VIE.
pour protéger les personnel contre eux. Je rencontre l'œil militaire, ou le regard tantôt étincelant, sombre sous le sourcil du prêtre, ou sous la prunelle de l'homme des champs. C'est tantôt la ville de Lacédémone, tantôt un amas de baïonnettes. Il y a des yeux qui sollicitent, des yeux qui affirment, des yeux qui rôdent comme les voleurs; des yeux prédestinés, des yeux de bon ou de sinistre augure.
Le pouvoir que possèdent certains individus de dompter la folie ou la férocité des bêtes est un pouvoir caché derrière les yeux. Il faut nécessairement que préexiste la volonté de vaincre, avant que la victoire se manifeste par les yeux. 11 est certain que chacun de nous porte en son regard l'exacte indication de son rang dans l'immense échelle des hommes, et nous nous essayons toujours à le pouvoir devenir. Un être parfait n'aurait pas besoin d'aides pour présenter sa personne. Quiconque le regarderait se soumettrait à sa volonté, certain que ses sentiments sont généreux et universels. La raison pour laquelle les hommes ne nous obéissent point est qu'ils voient de la boue au fond de nos yeux.
Si l'organe de la vue est un tel élément de ■puissance, les autres organes ou traits ont aussi leur pouvoir. Un homme trouve place sur les •quelques pouces carrés dont se compose son visage pour y réunir les traits de tous ses ancé- . très, y écrire toute son histoire, y exprimer tous ses besoins. Le premier sculpteur venu, Winckelmann et Lavater vous diront quel trait expressif a le nez ; combien s^. forme exprime la force ou la faiblesse, le bon ef le mauvais caractère. Le nez de Jules César, celui de Dante, de Pitt, inspiraient « les terreurs d'un bec. r* Que de raffinements il y a dans les dents!
« Gardez-vous de rire, disait une sage mère, vous montrez tous vos défauts. 59
Balzac a * laissé manuscrit un chapitre qu'il intitula : Théorie de la démarche, et dans laquelle il dit : « Le regard, la voix, la respiration, la manière de marcher sont identiques.
Mais, comme il n'a pas été donné à l'homme de pouvoir se tenir sur ses gardes à propos de ces quatre façons différentes d'exprimer simultanément sa pensée, observez celle des quatre qui se trouve hors de la vérité, et vous connaîtrez tout l'homme. »
Les palais nous intéressent particulièrement, parce qulls sont le lieu où se produisent les belles manières qui, dans les sociétés oisives et expansives auxquelles ils servent de demeure, y sont élevées à la hauteur d'un art.
Un maintien calme et résolu, une parole polie, une façon d'embellir les riens, et l'art de dissimuler tout sentiment peu convenaJi)le, sont l'essence du courtisan. Saint-Simon, le cardinal de Retz, Rœderer, et toute l'encyclopédie des Mémoires vous instruiront si vous le souhaitez, sur ces importants secrets. Ainsi, par exemple, les rois mettent de la vanité à savoir se rappeler le visage et le nom des individus. On raconte d'un prince, qu'il savait donner à sa tête un air penché, afin de n'humilier point ceux qui l'entouraient. Il y a telles gens qui n'entrent jamais dans un palais, sans paraître, comme les^enfants, y apporter toujours de bonnes nouvelles. On disait du feu lord HoUand, qu'il rentrait toujours pour déjeuner avec là mine d'un homme qui venait d'éprouver quelque bonne fortune signalée. A « Notre-Dame^ p le prince prit sa place sous le dais avec le regard rayonnant d'un homme qui songeait à quelque chose
LE MAINTIEN. fS5
au âelà. Mais nous ne pouvons pas perdre notre temps et écouter aux portes des palais.
' Des manières exquises ont besoin de rencontrer la réciprocité chez autrui. Un homme lettré peut être un hoiùme bien éleré ou ne l'être pas. Un exalté introduit dans une^ société de lettrés polis, est intimidé ou réduit au silence, en ne se trouvant pas à leiîr niveau. Ils ont tous /quelque chose qui lui manque et qu'il semble qu'il devrait avoir. Mais s'il en trouve un à part de ses compagnons, c'est alors au tour de l'exalté de prendre sa revanche; l'homme lettré est sans défense, il subira l'influence de l'autre. Les forces s'égalisent alors. Quel est le secret réel de ce caractère si commun : — l'homme qui réussit toujours dans le monde — sur les places publiques, dans les assemblées, dans les salons? Les manières : — le talent de dominer; le sentiment de son avantage, et la façon d'en profiter. Voyez-le s'approcher de son homme. Il sait que les troupes se comportent comme elles sont commandées ; c'est là son secret, et c'est ce qui arrive de chacune des deux personne^ qui se rencontrent sur le même terrain : l'une
f26 LES LOIS DE LA ^lE.
S aperçoit aussitôt qu elle tient la clef de la situation, que sa volonté domine la volonté de l'autre, comme le chat joue avec la souris; elle na plus qu'à montrer de la courtoisie et à fournir de meiUeures raisons à sa victime pour dissimuler la chaîne, à moins qu elle n'éprouve de la résistance.
• Le théâtre sur lequel cette science des manières a une importance capitale n'est pas pour nous autres une? cour, mais des réunions où, après les affaires du jour, hommes et femmes se rencontrent à leur loisir, pour causer dans des salons richement ornés. Naturellement ces réunions offrent une grande variété d'attraits et de mérites; mais pour les personnes sérieuses, pour les jeunes gens ou les jeunes filles qui ont au cteur de graves sujets de préoccupation, nous ne pouvons les exalter trop haut. Voici une société de gens bien mis, où l'on cause, où chacun est disposé à amuser son voisin; cependant on y lit et on y écrit des biographies secrètes.
— Voicî^tel homme de qui l'aspect est répulsif: je ne désire point me trouver en contact avec lui.
— Cet autre est irascible, réservé, toujours sur ses gardes. — Ce jeune homme a le regard mo-
deste et viril; je vais à lui. — Regardez cette femme ; elle n'a ni la beauté , ni la parole brillante , ni le crédit nécessaire pour nous servir ; et pourtant elle attire l'attention de tout le monde; son aspect et l'impression qu'elle laisse sont charmants. — Voici Élise qui a attrapé en venant au monde un rhume qui n'a fait qu'augmenter. — Ici c'est, un groupe de gens qui ont des façons de .souris rampantes et de voleurs. « Voyez Northcote, disait Fuseli, il a un regard de rat qui a aperçu un chat. » Dans les sociétés secondaires, faciles à amuser, faciles à ennuyer, il y a toujours un Bernard, ferme comme une colonne; les monts Alleghanys n'ont pas plus de majesté que lui. — Voici les doux yeux de Cécile qui semblent toujours en quête d'un cœur. — Rien ne paraît plus ravissant que la grâce corinthienne de Gertrude, et, cependant. Blanche qui n'a pas de manières, en a de meilleures qu'elle; car les mouvements de Blanche sont autant de jets^d'eàprit qui semblent toujours opportuns, et elle est capable d'exprimer toutes ses pensées en un geste.
On a tjuelquefois défini les manières un pré"texte des hommes sensés pour tenir les sots à
as
distance. La mode est habile à repousser ceux qui ne sont pas dans son mouvement, et eouTent elle leur prodigue ses attentions. La société a des instincts très prompts; si vous ne lui appartenez pas, elle vous résiste et se rit de vous, ou vous abandonne tout froidement. — La première blessure enrage la personne attaquée; la seconde produit encore bien plus d'effet, aussi n'y peut-on pas résister, de même que l'on ne | P trouve pas aisément la date où se signe la paix. Les gens grandissent et vieillissent sous le poids de ce châtiment, et ne soupçonnent jamais la vérité, attribuant la solitude injurieuse qui se fait autour d'eux à toute autre cause que la véritable.
La source des bonnes manières est la confiance en soi. La nécessité est la loi de tous ceux qui ne se possèdent pas. Quiconque n'est pas maître de soi nous importune et nous affligé. Quelques individus semblent s'apercevoir qu'ils appartiennent à une classe de parias. Ils redoutent de. nous offenser, nous flattent et nous encensent, et traversent la vie d'un pas timide. De même qu'il nous arrive quelquefois de rêver que nous nous trouvons mal vêtus au milieu
su
LE MAINHEN. tt9
d'une société élégante, ainsi Godefroy agit comme s*il souffrait d'être dans une position mortifiante. Le héros, au contraire, se trouve chez lui partout où il est, et met à l'aise tous ceux qui l'entourent par sa propre conBance en lui et par son aisance. Nul ne se plaint de cette personnalité du héros.
Tout esprit sérieux finit par s'apercevoir qu'il jouit d'une immunité complète dès qu'il rend à la société telle nature de service auquel il est apte — immunité qui résulte de l'observance des devoirs que la société impose despotiquement à tous ses membres à quelque degré de l'échelle qu'ils se trouvent. « Euripidés, dit Aspasie (dan^ PéncUs et Aspasie), n'a pas les belles manières de Sophocles; mais, ajoiite-t-elle en riant, les maîtres de nos âmes ont à coup sûr le droit de se conduire comme il leur plaît dans ce monde qui leur appartient, et vis-à-vis des créatures qu'ils animent de leur souffle, y* 'De bonnes manières commandent de prendre son temps pour a^r, rien n'étant plus viâgaire que de se presser en tout. L'amitié devrait être entourée de cérémonies et de respects, et n'être point affidbiée aux coins des rues. — Voici venir
à moi Roland, se présentant avec une délicatesse de sentiment qui l'enveloppe, comme un saint fantôme , d'un nuage divin. Ce serait une grande déception pour tous deux que nos relations ne pussent pas* être suivies, et quelles fussent interrompues par d'importunes occupations.
Mais à travers ce vernis de convention, la réalité apparaît toujours. Il est difficile d'empêcher le quoi de briser l'enveloppe séduisante du comment. Le fond revient toujours à la surface. Avec de la fermeté, de la volonté et de l'adresse on peut vaincre de vieilles habitudes et s'en créer de nouvelles; la pensée du moment présent a toujours plus de valeur que la pensée du moment passé. Chez des personnes d'un certain caractère nous ne remarquons point leurs manières à cause de leur instantanéité. — Nous sommes comme surpris par la chose faite sans nous apercevoir ''comment elle s'est faite. Rien n'est plus agréable , toutefois , que de constater le grand cachet qui distingue les actions de tel on tel individu. Les ^ens qui font parade de leur fortune, de leurs titres, de leurs emplois, de leur position comme présidents, comme séna-
LE MAINTIEN. SSl
teurs, comme professeurs,, comme grands légistes, imposent aux esprits légers, et se font litière de ces renommées. A tout prendre, il est un point où il devient de bon goût de flatter ces réputations, comme si elles étaient méritées. Mais l'homme positif sait reconnaître ces genslà à première vue, et eux-mêmes ne s'y trompent pas ; de même que lorsque le chef de la police , à Paris, entre dans un bal, une foule de gens portant diafnants battent en retraite devant lui, se font aussi petits que possible, ou lui lancent en passant des regards suppliants. « J'ai reçu en naissant, disait une sibylle, le don de la pénétration » — et il y a toujours des Cassandres.
Les bonnes manières impriment, comme elles indiquent une réelle supériorité. Un homme sûr de soi a toujours une expression de visage ouverte et satisfaite que chacun peut remarquer, et vous ne pouvez raisonnablement forcer un homme à prendre tel air ou telles façons, qu'en le mettant dans le cas que ces manières soient l'expression naturelle de son caractère. La nature, en tout cas , est généreuse envers la vérité. On devine ce qui est fait pour produire de l'effet ; comme on sent ce qui est fait par amour. Un
i39 LES LOIS DE LA VIE.
homme inspire de l'affection et commanda le respect, quand il ne se pose pas comme les attendant. Toutes les choses qui nous poussent à désirer de rencontrer un homme ont été faites par lui dans l'obscurité et à froid. Un peu d'intégrité vaut mieux qu'une carrière éclatante. Si profondes sont les sources de cette action surnageant à la surface , que la taille môme de votre compagnon paraît varier à votre gré. Non seulement il vous paraît plus grand et non seulement ses pensées vous paraissent plus généreuses quand il est à son aise, mais chaque chose autour de lui varie selon son état. Aucune règle d'un charpentier, aucune corde, aucune chaîne ne saurait mesurer les dimensions d'une maison, d'un terrain. Entrez dans telle maison. Si le propriétaire est gêné et médiocrement sympathique , peu importe si sa maison est grande, peu importe la beauté des champs qui l'entourent, vous en avez bien vite vu la fin; mais si l'homme que vous visitez est maître de soi, heureux, vraiment chez lui, la maison est profonde, immense, intéressante à parcourir ; le plafond et les tuiles touchent au ciel. Sous le plus humble toit, le personnage le plus vulgaire, dans
des habits simples, paraît solide, rayonnant et ferme comme un colosse égyptien.
Ni Aristote, ni Leibnitz, ni Junius, ni Champollion n'ont débrouillé les règles et la grammaire de ce dialecte-là- plus ancien que le sanscrit; mais ceux qui ne savent pas encore lire l'anglais peuvent lire cette langue. Les hommes prennent mesure les uns des autres, quand ils se rencontrent pour la première fois et chaque fois qu'ils se rencontrent. Comment se forment-ils une si rapide connaissance de la supériorité et des dispositions de chacun, même avant de s'être adressé la parole? On dirait que leur éloquence n'est pas dans leurs discours, — et qu'ils ne convainquent point par leurs arguments, j— mais que l'éloquence tient à leur personne, à leur individu, à ce qu'ils ont fait ou dit antérieurement. Un homme bien posé est toujours écouté, et tout ce qu'il dit est applaudi. Que quelqu'un lui riposte par d'excellentes raisons, celles-ci sont dédaignées, jusqu'au moment où par hasard elles tombent dans l'oreille d'un homme sensé , et alors elles sont écoutées par l'auditoire.
La confiance en soi est la base du maintien , comme elle est aussi la garantie que les facultés
ne se dissipent pas à tort et à travers. Dans ce pays-ci, où l'enseignement dans les écoles est universel, nous avons une éducation superficielle, et nous possédons largement l'écriture, la lecture et la parole. On dépense ses plus nobles qualités en poèmes et en discours, au lieu de les appliquer au bonheur. Il y a une voix intérieure qui dit à celui qui peut l'entendre : « Ce qui n'est connu que de toi a toujours un grand prij.» Il y a quelque raison de croire que, lorsqu'un homme n'écrit pas son poème, ce poème s'échappe de lui par quelque autre voie que par celle de la plume, se trahit dans ses mianières, tandis que les poètes n'ont souvent rien de poétique en eux, à part leurs vers. Jacobi disait : « Quand un homme a exprimé toute sa pensée, elle ne lui appartient plus. » D'autres diraient que la règle est : « Quand un hominé est forcé de parler, il nous rend service et à lui aussi. » En exprimant sa pensée à autrui, il l'exprime à soi-même, mais la pensée dont il fait montre le corrompt. Le monde est l'école où l'on apprend les belles manières; les romans en sont la littérature. Les romans sont le journal ou le mémorial des manières, et l'importance toute pouvelle qu'ont
LE MAINTIBN. tVi
prise ces livres tient à ce fait, que les romanciers commencent à pénétrer la surface de la vie et en traitent cette partie d une façon plus convenable. Les romans ressemblaient jadis à tout et avaient un ton vulgaire. Ils nous conduisaient à nous intéresser follement aux aventures du jeune homme et de la jeune fille quils décrivaient. Le garçon généralement s élevait d une humble à une haute position. Il avait besoin d une femme et d un palais, et le but de l'histoire était de lui procurer lune ou lautre ou les deux. Nous suivions avec sympathie, pas à pas, ses efforts, jusqu'au moment enfin où la bataille était gagnée, le jour du mariage fixé, et nous nous mêlions au cortège de gala qui se rendait de l'humble demeure au palais, où Ton nous fermait la porte au nez, et le pauvre lecteur restait dehors au froid, moins riche par un tel développement d'incidents qu'il ne le serait de la simple trouvaille d'une idée ou du récit de quelque action vertueuse.
Mais la réussite des caractères est à Tordre du jour, et le succès, c'est tout. Cela agrandit les choses. Nous nous sentons fortifiés par le récit dune anecdote héroïque. Les romans sont
aussi utiles que les bibles, s'ils vous enseignent quelques secrets : que le meilleur côté de la vie est la conversation, que la source de tout succès est la confiance, et l'intelligence parfaite qui doit régner entre gens sincères. Il y a en français une définition excellente de l'amitié : ^ Il n'est rien de tel que de s'entendre. » Le meilleur pacte que nous puissions faire avec un -camarade est celui-ci : " Disons -nous toujours la vérité l'un à l'autre. » C'est le charme dans tous les bons romans, comme dans toutes les bonnes histoires , que les héros s'entendent entre eux loyalement, et se montrent une profonde et mutuelle confiance. Il est beau, après avoir reconnu le mérite de quelqu'un, dfe dire hautement : « Je n'ai jamais besoin de le rencontrer, de lui parler, de lui écrire; nul besoin de nous renforcer l'un l'autre ou de nous envoyer des signes de souvenir ; je me fie à lui comme à moi ; s'il fait telle ou telle chose, je sais qu'il a eu raison de le faire. » Chez tous les gens supérieurs que j'ai rencontrés, j'ai remarqué de là droiture , la vérité dite plus sincèrement, comme si tout obstacle, toute défectuosité avaient disparu. Qu'ont-ils à cacher? Qu'ont-ils à montrer? Les personnes nobles et
simples s entendent toujours très vite ; elles se connaissent à un signe, et se rencontrent sur un terrain plus solide que les talents et les finesses quelles peuvent avoir la chance de posséder, particulièrement sur le terrain de la sincérité et de la droiture. Car c'est moins le talent ou lesprit qu'a un homme, que l'usage qu'il en fait, qui appelle l'amitié et constitue le caractère. L'homme maître de lui est maître de l'univers. On raconte que le moine Basle, excommunié par le pape, fut, à sa mort, envoyé en enfer sous la conduite d'un ange chargé de choisir le lieu de son supplice ; mais telles étaient l'éloquence et la bonne humeur du moine, que partout où il arrivait il était reçu avec joie et traité avec la plus grande civilité, même par les anges les moins bien élevés ; et quand il se mettait à discourir avec eux , au lieu de le contredire ou de le violenter, ils prenaient parti pour lui et adoptaient ses manières, et même les bons anges venaient de loin pourle voir et se fixaient près de lui. L'ange chargé de lui trouver un séjour de tourments essaya de le plonger dans un puits profond, mais ce fut en vain; car tel était l'esprit agréable du moine , qu'il trouva matière
à se réjouir dans chacun des endroits où il allait et dans chacuîie des sociétés où il se trouvait, et de cet enfer où on le menait il se fit une sorte de paradis. A la fin, l'ange chargé du prisonnier le ramena à ceux qui l'avaient expédié, et leur dit qu'il n*avait trouvé aucun phlegethon qui consentît à rôtir son prisonnier; en conséquence de quoi, Basle resta Basle comme devant. La légende ajoute que sa sentence fut rapportée, qu'il lui fut pei^mis d'aller au ciel et qu'il fut canonisé saint.
Il y a un trait de grandeur dans la correspondance de Bonaparte avec son frère Joseph, à l'époque où celui-ci était roi d'Espagne et se désolait de ne pas trouver- dans les lettres de Napoléon le ton affectueux qui distinguait leur correspondance d'enfants. « Je regrette, répliqua Napoléon , que vous vous imaginiez ne devoir plus retrouver votre frère que dans tes Champs-Elysées. Il est naturel qu'à quarante ans, il n'exprime plus les sentiments qu'il éprouve pour vous comme il le faisait à douze ans. Mais ses sentiments ont une force bien plus grande et bien plus vraie. Son amitié reflète son caractère. »
Combien nous sommes indulgents pour ceux qui nous ont donné le rare spectacle d'actions héroïques ! Nous leur pardonnons de n'avoir pas de livres, d'être peu sensibles aux beaux-arts, et même de manquer de certains agréments.
Combien nous nous souvenons toujours d'eux !
Voici un trait que j'ai appris dans mon enfance, alors que je suivais mes classes de latin, et que l'on peut ranger parmi les meilleures anecdotes romaines :
Marcus Scaurus avait été accusé par Quintus Varius Hispanus, d'avoir excité les alliés à prendre les armes contre la république. Mais lui, plein de dignité et de gravité, se défendit de cette façon : « Quintus Varius Hispanus, prétend que Marcus Scaurus, président du sénat, a poussé les alliés à prendre les armes : Marcus Scaurus, président du sénat, le nie. Il n'y a aucune preuve. Quelle est votre opinion, Romains? » {Vtri creditis, Quiritesf) Après ces simples paroles, il fut acquitté par l'assemblée du peuple.
tTai rencontré telles manières qui faisaient une impression semblable à celle que produit la beauté personnelle, qui procuraient le même
plaisir et, comme elle, charmaient; dans certaines occasions solennelles, ces manières-là paraissaient tout à coup supérieures à la beauté et rendaient celle-ci tout à fait superflue et la faisaient pâlir.
Mais il faut remarquer que ces manières-là ont des rapports très intimes avec la véritable beauté . Il faut qu elles se contrôlent elles-mêmes ; ainsi elles nous empêchent d'être facile, louangeur, subtil; mais elles vous feront un mérite de vos paroles; et chaque geste ou chaque action trahira votre supériorité. Ou bien elles sont inspirées par un bon cœur. Rien n'embellit plus le caractère, ou les 'formes ou le maintien, que le désir de répandre la joie et non le chagrin autour du soi. Rien n'est bon comme d'offrir la table à un étranger et un gîte pour la nuit. Il est encore meilleur d'offrir l'hospitalité de son esprit et de sa pensée, et de relever le courage d'un camarade. Notre devoir est d'être aussi courtois pour un homme que nous le sommes pour un tableau à qui nous ménageons l'avantage d'une bonne lumière. Il ne suffit pas de songer aux bons préceptes; le mérite de bien fîareles renferme tous.
Chaque heure nous commande un devoir aussi important que notre caprice du moment; et cest pourquoi j'écrirai ici — qu'il y a une chose expressément interdite à tous les gens bien élevés, à tous les hommes raisonnables : c'est la mauvaise humeur. Que vous ayez bien dormi ou que vous ayez mal dormi, que vous ayez mal à la tête, ou la sciatique, oa la lèpre, ou le hautmal, je vous supplie, au nom de tous les anges, de vous tenir tranquille et de ne pas troubler la journée à laquelle les maîtres de maison apportent leur contingent de pensées sereines et gracieuses, par la corruption et par des plaintes ! Quittez l'azur où vous êtes. Aimez le jour. Ne séparez pas le ciel de yos paysages. Un vieillard qui ajoute à une culture élevée de l'esprit une grande expérience de la vie me disait : « Quand vous entrez, je songe à étudier le moyen de rendre l'humanité belle devant vous, j»
Quant à la délicate question de la culture d'esprit, je ne pense pas qu'il y ait d'autres régies à détruire que les régies négatives. La nature seule est susceptible de nous inspirer et de nous suggérer les lois positives. Qui oserait assumer la responsabilité d'enseigner des ma-
t42 LES LOIS DE U VIE.
nières parfaites à un jeune homme, à une jeune fille?
La matière est si délicate, si difficile que, — disons le franchement, on ne peut la résoudre. Parmi les mains les plus habiles, lesquelles ne se sentiraient pas maladroites à tracer des règles de conduite pour unejeune fille? Les chances d*insuccès sont infinies; et, cependant, le succès est toujours atteint. Il s'agit de ne pas être au second rang, et mille fois contre une, Tair et les manières d'une jeune fîUe lui révéleront qu'elle n'est pas au premier rang et qu'il y a au moins une fille, sinon plusieurs des filles de sa classe, dont elle reconnaît habituellement-là supériorité. Mais la nature, sans le savoir, la met aisément au dessus de ces difficultés, et nous sommes constamment surpris par un ensemble de grâces et de félicités auxquelles non seule- . ment on n'a rien à ajouter, mais qu'on ne saurait décrire.
li'adoratloB.
Oo^Iques^uns de mes amis se sont plaints, après avoir lu les chapitres qui précèdent que nous ayons discuté sur le destin, sur la puissance, sur la richesse, en termes trop humbles ; que nous ayons fait trop de concessions à Tesprit du mal de notre temps; que j'aie donné trop de gâteaux à Cerbère ; que nous courrions risque comme Cudworth de fournir, par excès de candeur, des arguments si forts à l'athéisme, qu'il ne serait pas possible de les réfuter.
Je n'ai aucune crainte d'être forcé, en dépit de
i44 LES LOIS DE LA VIE.
moi, déjouer comme on dit le rôle d*avocat an diable. Je ne suis pas aveugle dans ma foi; je ne crois pas qu'il soit bien important que ni moi ni aucun homme puissions dire : — Je suis sûr que telle vérité sortira de moi, quoique je sois muet, et quoique je m'efforce de dire le contraire. Je ne redoute pas non plus le scepticisme dans une bonne âme. Un penseur éclairé donnera pleine liberté à son scepticisme. Je trempe ma plume dans l'encre la plus noire, parce que je n'ai pas peur de tomber dans l'encrier. Je n'ai aucune sympathie pour un pauvre diable que j'ai connu qui, dans un moment où les suicides étaient fort communs, me disait qu'il n'osait pas regarder son rasoir. Nous changeons d'opinion à différentes heures , mais on pourra toujours dire de nous, que notre cœur est tout du côté de la vérité.
Je ne vois pas pourquoi nous nous donnerions'^ des airs de saint. Si la divine Providence n'a épargné aux hommes ni les maladies, ni les difformités, ni les sociétés corrompues, tout en se mettant à l'abri des passions, de la guerre, du commerce, de l'ambition du pouvoir et du plaisir, de la faim et des besoins, du despotisme, de
l'adoration. 245
^^ littérature, des arts — ne poussons pas la délicatesse jusqu'à nous défendre de constater Ces faits aussi rudement qu'ils se présentent, et de douter qu'il n'y ait pas un poids assez lourd que nous puissions trouver pour rétablir l'équilibre. Le système solaire ne redoute rien pour sa réputation, et la foi en la vérité et en Phonneur est toujours sauve; je ne crains pas de faire naître des idées de scepticisme parce que je mettrai du côté du destin, de la puissance pratique, des habitudes, de^ros poids qiie la doctrine de la foi ne saurait enlever. La force d'un tel principe ne se pèse point à l'once et à la livre; il règne despotiquement au centre de la nature.
Nous pouvons donner au scepticisme les plus larges coudées possibles. L'esprit reviendra toujours et nous inondera. Il mène ceux qui ont la prétention d'être des meneurs. Il contrebalance toutesles accumulations de pouvoir.
' Le ciel a donné à notre sang un courant moral.
Nous sommes nés loyaux. La création entière est -faite d'yeux et de crampons, de bitume, de matières adhérentes ; et que votre société soit
composée de saints ou de pécheurs, à Jérusalem ou en Californie, le monde forme toujours urt globe parfait. Les hommes fondent aussi natiErellement un État ou une église que l'araignée ' tisse sa toile. Si les hommes étaientplus parfaits, leurs associations seraient moins méthodiques, elles seraient plus vigoureuses, comme celle des Shakers qui, dit-on, par suite de leur longuehabitude de penser et de sentir en commun, éprouvent en même temps, à la même heure, le besoin de travailler et de se distraire ; et de même qu'ils obéissent avec une sympathie infaillible, à leurs goûts mutuels pour la vie des champs ou pour la vie de boutique, de même aussi, ils éprouvent le besoin de monter à cheval ou de voyager à la même minute, et les chevaux arrivent avec la voiture de famille à la porte désirée! Nous sommes nés croyants. L'homme porte la foi, comme l'arbre porte des pommes. Chaque chose a son poids propre ; ainsi chaque esprit a sa droiture; chaque société sa Némésis et son protecteur. Moi et mes voisins,, nous avons été élevés dans ce principe qu'à moins que nous en venions bientôt à quelque bonne Église — calviniste, behmeniste, romaine ou mormone —
il y aura un universel bouleversement et une dissolution générale. Aucun Isaï, aucun Jéréinie n'est arrivé. Rien de pire ne peut survenir que ranarchie qui a ravagé nos cieux. Toutes les sérieuses et antiques croyances ont -été pulvérisées. Il y a toute une population d'hommes et de femmes à la recherche dune religion. Il règne dans nos royaumes ecclésiastiques une sourde anarchie semblabla à celle qui existait dans le Massachusetts, au moment de la révolution, ou qui couve sur les versants des montagnes Rocheuses ou du Pike's Peak. Cependant ^ous employons tous les moyens pour vivre.
Les hommes sont loyaux. La nature a mis son poids à toutes ses œuvres ; dans Certaines d'entre elles l'oxigène et l'azote se combinent; l'harmonie existe aussi dans les facultés morales, comme l'équilibre 3ans les ressorts de la balance.
Nous ne devons pas nous inquiéter, de voir décliner l'influence de Calvin, de Fénelon, de Wesley ou de Channing. Celui qui a bâti le ciel ne peut pas avoir si mal construit sa créature, que la religion, c'est à dire la nature publique, puisse s'effondrer en lui; les éléments généraux et particuliers, tels que le nord et le sud, le
coutenu et lenveloppe, la force centrifuge et la force centripète, adhèrent à toute âme et ne peuvent s'en séparer que l'âme elle-même ne soit dissoute. Dieu élève son temple dans le cœur de rhomme sur les ruines des Églises et des religions.
Dans les précédents chapitres, j'ai abordé quelques traits particuliers à la question de la culture de l'esprit. Mais l'état même de l'homme est tout entier un état de culture; et sa floraison et son épanouissement se peuvent définir comme une religion ou comme une adoration. Il existe toujours quelqne religion, quelque espoir, quelque crainte dans l'invisible ; depuis l'aveugle superstition qui fait clouer un fer à cheval à un mât ou au seuil d'une porte, jusqu'au rêve des anciens de l'Apocalyse. Mais aucune religion ne peut s'élever au dessus de l'adorateur; le ciel donne toujours quelques-unes de ses proportions à la terre. Le dieu des cannibales sera un cannibale, le dieu des croisés un croisé, celui des marchands un marchand. Dans tous les siècles, il est né des âmes à part, extraordinaires, prophétiques, qui ont eu plus de rapports avec le système général du monde,
|uavec leur temps et leur pays. Ces.annoneurs de vérités absolues, quoique révérencieuement écoutés d'abord , sont bientôt traités e saujrages. Nos tribus indiennes de Tintéieur, et, les insulaiî:es du Pacifique fouettent 'Urs dieux quand les choses tournent à mal.
•es. poètes de la Grèce n'hésitent pas à lancer ôs anathèmes contre leurs divinités. Laomé- 3n, dans sa colère contre Neptune et Apollon ji avaient bâti Troie pour lui et lui en reclaaient le prix, ne craint pas de les menacer de ur couper les oreilles. {Iliade, livre xxi, vs 455.) Parmi nos aïeux du Norse, la maère du roi Olaf de convertir Eyvind au chrismisme consistait à lui placer sur le ventre i poêlon de charbons allumés, qui brûlait jus- 'au bout. « Maintenant, crois-tu au Christ, mnd? » lui demande Olaf dans la sincérité sa foi. Un autre argument consistait à metî une couleuvre dans la bouche du récalcimt Rand,-qui refusait de croire.
Dans les siècles romanesques, christianisme unifiait civilisation européenne — l'arbre efie et amélioré dans une forêt sauvage.
)ouser une païenne ou un païen, c'était épou-
ser une béte, et s'abaisser volontairement jusqu'au rang de singe.
HeDgist avait une fille aussi belle que douce, mais elle était une païenne sarazine; Vortigern amoureux d'elle Tépousa, et fut maudit pour le reste de ses jours, car d*nne païenne il fit une épouse chrétienne, et de la sorte corrompit notre sang.
Que de mélanges gothiques la croyance chrétienne tira des sources du paganisme! La chronique de la croisade de Richard I", au XII® siècle, par Devize, est là pour le prouver. Le roi Richard reproche à Dieu de l'abandonner : « fi! ô comme je ne voudraii? pas t'abandonner dans une si terrible et si critique situation, si j'étais ton maître et ton protecteur comme tu es le mien! Hélas! mes étendards seront méprisés dans les âges futurs, non par ma faute, mais par la tienne. En réalité, ce sera toi, et non moi par la défaillance de mon courage, ce sera toi mon roi et mon Dieu qui seras vaincu eu ce jour et non nioi. « La religion des anciens poètes anglais était anormale, à la fois dévote et blasphématoire. Voyez l'incroyable confusion
LADORATION. 251
du ciel et de la terre que fait Chaucer dans sa peinture de Didon.
Elle était si belle, si jeune, si vigoureuse, avec des yeux étinbelants, que si le Dieu qui a fait le ciel et la terre eût put s'éprendre d'amour pour la beauté et la bonté, et les grâces féminines, il n'eût aimé que cette adorable femme! Il n'est pas de femme qui pour lui eût valu la moitié dr celle-là!
Nous nous plaisons à comparer notre bon goût et notre décence avec ces grossièretés.
Nous pensons et nous parlons avec plus de convenance et de ménagement; mais il n'y a pas de pire indiflférence que la superstition.
Nous vivons dans une époque de transition, où les vieilles croyances qui ont fortifié les nations, mieux que cela, qui ont créé les nations, semblent avoir perdu leur énergie. Je ne trouve, pas que les religions des hommes, en ce moment, leur soient bien profitables; elles sont puériles ou insignifiantes, sans virilité ou dissolvantes. Le trait fatal est le divorce entre la religion et la morale. Il y a des religions ignorantes ou des Églises qui proscrivent l'intellijence; des religions semeuses; des religions
LADORATION. tS3
Dion publique, — mais on ne croit à aucune e divine. Une révolution silencieuse a brisé insion des vieilles sectes religieuses, et le ctère de ces sociétés fondées sur une opicommune, n'est plus la gravité et la pernce, mais la fantaisie et lexcentricité. On lit jamais vu pareille légèreté en fait de ances religieuses : témoin les idolâtres tiens, les ^ revenants » périodiques, les calmillenaires, le rite du paon, la réaction 5te, les indécences du mormonisme, la folie îsprits frappeurs, les révélations des rats et iouris, les coups des tables tournantes, et igie noire !
irchitecture, la musique, la prière, particià cette folie; les arts se perdent par les dients et par le. manque de foi. Ne sachant faire, nous singeons nos ancêtres; les es reculent aux momeries des siècles bars. Par l'irrésistible progrès de lesprit pules traditions du christianisme ont perdu influence. Le dogme du mystère du Christ t tombé dans l'oubli, bien qu'il se tienne »urs sur les hauteurs de son génie comme istituteur moral, il lui est impossible de sau-
possédant des esclaves et vendant dès esclaves; et même chez des peuples honorables, des religions où la blanclieur des rites couvre la pourpre de coupables faiblesses. L'adorateur des antiques religions se plaint que nos contemporains, les lettrés aussi bien que les marchands, succombent sous le poids d'un énorme- désespoir, corrompus qu'ils sont par un conservatisme timoré, et ne croient à rien. Dans nos grandes cités, les populations n'ont pas de Dieu, elles sont matérialistes; elles n'ont ni élan de cœur, ni sentiments de fraternité, ni enthousiasme. Ce ne sont pas des hommes que l'on voit par lés rues, mais la faim, la soif, la fièvre, tous les appétits. Comment les peuples peuvent-ils venir à bout de vivre, ainsi privés de but? Après qu'ils ont réalisé le prix de la vente de leur corfiet de poivre, il semble que c'est la chaux de leurs os qui les unit entre eux, et non pas un noble sentiment. Il n'y a pas de foi dans l'univers intellectuel, pas plus que dans l'unifers moral. On croit en la chimie, en la viande, au vin, en la richesse, en la mécanique; on croit aux machines à vapeur, aux batteries électriques, aux roues de turbine, aux machines à coudre, à
LADORATION. M3
1 opinion publique, — mais on né croit à aucune cause divine. Une révolution silencieuse a brisé la tension des vieilles sectes religieuses, et le caractère de ces sociétés fondées sur une opiliion commune, n'est plus la gravité et la persistance, mais la fantaisie et l'excentricité. On n'avait jamais vu pareille légèreté en fait de Croyances religieuses : témoin les idolâtres chrétiens, les ^ revenants j» périodiques, les calculs millénaires, le rite du paon, la réaction papiste, les indécences du mormonisme, la folie des esprits frappeurs, les révélations des rats et des souris, les coups des tables tournantes, et la magie noire !
L'architecture, la musique, la prière, participent à cette folie; les arts se perdent par les expédients et par le. manque de foi. Ne sachant que faire, nous singeons nos^ ancêtres; les églises reculent aux momeriès des siècles barbares. Par l'irrésistible progrès de l'esprit public, les traditions du christianisme ont perdu leur influence. Le dogme du mystère du Christ étant tombé dans l'oubli, bien qu'il se tienne toujours sur les hauteurs de son génie comme un instituteur moral, il lui est impossible de sau-
vegarder l'antique prestige de sa personnalité; il en résulte pour beaucoup de personnes un relâchement des lois morales. Ce changement, et par. suite l'absence momentanée de tout esprit religieux qui puisse combattre l'immense activité
• matérielle du monde, nous fait éprouver un je ne sais quoi qui nous dit que la religion est finie. Lorsque Pierre Leroux présenta son article 5 Dieu, » au directeur d'un grand journal français, celui-ci lui répondit : « La question de Dieu manque d'actUralité. y> En Italie, M. Gladstone disait du dernier roi de Naples, « il est passé en proverbe que Ferdinand a érigé la né-
- gatiotf de Dieu en système de gouvernement. » Dans ce pays-ci (r Amérique), il a régné dans lair une stupéfaction semblable, et l'expression ^ la loi suprême 9> est devenue une sorte de drapeau politique. Quelles preuves d'irréligion plus grandes que la tolérance et la propagande de l'esclavage? que la direction donnée à l'éducation? que la facilité des conversions? que l'apparat extérieur des églises'suçant à la fois les racines du juste et de l'indigne, et se détériorant
jusqu'à ce qu'il ne reste plus que la tache de blanc sur le mur? Quelles preuves plus fla-
LADORÂTION. 255
grantes de scepticisme que le prix ignoble au- ,
quel on estime les dons les plus élevés de l'esprit
et du cœur? Qu'un homme atteigne au degré
^intelligence la plus élevée et la plus large
^û puisse prétendre un Américain, et qu'il
Vienne à périr dans une tempête, dans une
CQ'tastrophe de chemin de fer, ou par tout autre
â-ccident, l'Amérique entière dira que c'est ce
9^i lui pouvait arriver dç plus beau; qu'une
fois l'éducation achevée, la prodigalité de la vie
^^t poussée si loin en Amérique, que le mieux
pour- une personne distinguée, est de la noyer
P^^ï" sauver son opinion.
^Tie autre plaie de ce scepticisme est la mé-
f'-^Oe en la vertu humaine. Tout propriétaire
^^^ pourvu, croit qu'il n'y a pa§ d'autre vertu
"1^^ t^elles qu'il possède; que la portion solide de
Société n'existe que pour le confort ; que le
^ cJe la vie est d'avoir toujours quelque chose
^^^^e la mâchoire supérieure et la mâchoire in-
^^i^ure. Combien naît vite l'idée d'attribuer un
^^tif misérable à de sérieuses actions! Un
^^^Upe de patriotes en Angleterre s'est dévoué,
^Piiis bien des années, à créer une opinion pu-
^"^^^lie qui tendît à briser la loi sur les céréales
et à établir la liberté du commerce. ««.Eh bien, dit le premier venu dans la rue, Cobden tire de cela un bon revenu ! » Kossuth a traversé rOcéan pour venir, s'assurer s'il éveillerait à New York quelque sympatliie en faveur de la • liberté européenne. « Ah! disait-on, à New York, Kossuth s'est fait un beau revenu de cette idée ; il pourra vivre à son aise le reste de ses jours! »
Vous voyez quelle tolérance le vice rencontre dans les classes les plus respectable! et les plus distinguées de la société. Si un escroc s'introduit dans une réunion de gens comme il faut,, ceux-ci déploient toutes leurs ressources d'esprit pour se mettre sur leur garde. Mais si un aventurier prenant toutes les formes, arrive à se faire élire à un poste honorable, sénateur ou président — en employant les mêmes moyens que nous flétrissons chez l'escroc de salon — les mêmes individus qui s'entendent pour repousser le voleur privé, s'empressent de payer leurs hommages et de témoigner leur respect au fripon public. Aucune preuve da ses crimes ne les empêchera dé lui faire des ovations, de lui donner des dîners d'apparat, de lui ouvrir leurs
salons, et de se montrer fiers d'être en relations avec lui. Nous ne nous sommes pas illusionnés sur les protestations de Taventurier privé; — plus il faisait étalage de son honneur, plus vite nous cachions nos cuillers ; mais nous accueillons comme saintes les déclarations de Tescroc politique en tête de ses proclamations et de ses messages, et nous y voyons des preuves de sa sincérité. Il est notable que ceux qui en agissent de la sorte se disent : « Après tout, nous ne savons pas ce que vous appelez honnêteté ; et mieux vaut loiseau dans la main que l'oiseau qui vole. »
Même quand il s'agit de belles et braves actions, bon nombre de gens très bien disposés, montrent la même indifférence et affectent des demi-mesures et font des compromis avec leur conscience. Oubliant qu'une demi-mesure est toujours une faute, oubliant qu'un ouvrier prudent se sert de bons outils, ils se bornent à choisir les hommes d'action que la routine leur désigne. Mais les fonctionnaires ne peuvent en aucun cas vous éclairer sur les questions à l'ordre du jour et s'inspirent toujours des traditions.
Ceux-là seuls sont capables de conseils et d'ac-
tion qui n'ont aucun parti pris de défendre ceci ou cela, mais qui ont été désignés par le Dieu Tout-Puissant, avant même qu'ils vinssent au monde, pour entreprendre ce qu'ils accomplissent.
On a reproché dans la société américaine comme un vice commun aux hommes pubhcs, le manque de sincérité. Mais le grand nombre de malades ne peut nous empêcher de constater l'existence de la santé. En dépit de nos faiblesses et de nos craintes, en dépit « de l'universelle décadence de la religion, y^ etc., etc., le sens moral réapparaît aujourd'hui jeune et nouveau, comme retrempé dans l'antique fontaine de la beauté et de la force. Quand vous dites qu'il n'y a plus de religion dans notre siècle, c'est comme si, par un temps de pluie, vous niiez l'existence du soleil au moment même où vous attestez un de ses effets les plus puissants. La religion des classes intelligentes consiste certainement, aujourd'hui, à éviter des actes et des engagements qui, autrefois, constituaient leur religion. Mais cette réserve prendra des formes spontanées à des heures données. Il y a un principe qui est la base de toutes choses, que toute parole vise à
eiprimer, toute action à développer, principe simple, calme, non défini, indéfinissable, qui existe très pacifiquement en nous, qui est notre maître eûfin, à savoir ': que nous ne sommes pas créés . pour faire, mais pour nous laisser faire; non pour travailler, mais pour être travaillés ; tous les hommes sensés et pensants dans tous les siècles et dans toutes les conditions ont reconnu l'existence de ce principe. A ce sentiment se rattachent de vastes et soudains élargissements de l'idée de la puissance. Il est à remarquer que notre foi à 1 état d extase tient à une complète inexpérience de cette vérité. Il entre dans l'harmonie du monde de développer avec soin les sens et Tintelligence, et les efforts de la science pour assurer la priorité aux diverses facultés de l'homme ont sans doute leur but. Mais nous ne manquons jamais de penser que ces facultés sont médiates et serviles, et que nous devons un jour nous fondre dans un être réel, mêler les essences aux essences. La fureur de lactivité matérielle elle-même a quelques résultats qui se confondent avec la santé morale. L énergique action du temps développe Tindividualisme , et Tinfluence religieuse paraît isolée. Je tiens cela
pour un pas dans la bonne voie. Le ciel se mêle à nous dans un système non représentatif. Les âmes ne se sauvent pas par la macération à coups de verges. L'Esprit dit à l'homme : « Qu'y a-t-il en toi? Toi? est-ce bien? est-ce mal?» Pour une nature élevée, c'est un bonheur d'échapper aux entraînements religieux ; — il est facile pour un homme de caractère d'être envahi par la religion. La religion doit toujours être un fruit sauvage, qui ne peut être greffé et conserver sa première beauté. « J'ai vu, » disait un explorateur qui avait connu les extrêmes de la société, ^ j'ai vu la nature humaine sous toutes ses formes, elle est la même partout ; mais plus elle est primitive, plus elle est vertueuse. »
On dit que les antiques formes de la religion se perdent, et que le scepticisme dévore le monde. Je ne pense pas que le mal puisse être guéri ou enrayé par aucune modification dans les croyances théologiques, encore moins par la discipline religieuse. La guérison de la fausse théologie est dans l'âme elle-même. Oubliez vos livres et vos traditions , et obéissez alors à vos instincts moraux. La signification de ces mots « morale » et « spirituel ?» est essence perpétuelle, et de
l'adoration. 26!
quelque illusion que nous les ajrions entourés, ces mots passeront d'âge en âge, en conservant leur ancienne signification. Je ne sache pas de mots qui disent autant de choses que ceux-là. Dans DOS définitions, nous tâtonnons à côté du spirituel en le définissant comme une chose invisible. La véritable traduction du spirituel est le réel; cette loi qui s'exécute d'elle-même, qui agit sans le secours étranger, et qui ne peut se concevoir comme n'existant pas. Les hommes parlent « de la pauvre morale » — sur le même ton que quelqu'un dirait : « pauvre Dieu, qui n'a personne pour le secourir! ?» Je trouve l'omniprésence et la toute-puissance dans la réaction de chaque atome de la nature. Je puis très bien définir par des exemples ces réactions par lesquelles chaque partie de la nature répond au dessein du créateur — à l'avantage des bons, au désavantage des méchants. Remplaçons le sentimentalisme par le réalisme, et osons mettre à nu ces simples et terribles lois qui, visibles ou non, commandent au monde et le gouvernent.
Tout homme veille à ce que son voisin ne le vole point. Mais vient un jour où il commence à prendre garde de ne voler point son voisin.
Tout va bien alors. îl a changé sa charrette de marché pour un char resplendissant. Quel jour que celui où nous avons enlevé au cœur la doctrine de la foi! où nous préférons être qu'agir; être que paraître.; la logique au chant et au plaisir ; la vie à Tannée ; le fond à la forme ; — et où nous arrivons à savoir que justice nous sera rendue, et que si notre âme est abjecte, le terme de cette justice sera long à venir.
Il est certain que l'adoration tient par quelques liens supérieurs au bien-être de l'homme et à ses facultés les plus hautes, au point d'être en quelque sorte la source de son intelligence. Tous les grands siècles ont été des siècles de foi. Je veux dire par là, que toutes les fois qu'il a existé quelque puissance souveraine de la forme, qu'il s'est produit quelque gi»and .mouvement national, que les arts ont resplendi, qu'il y a eu des héros, qu'on a écrit des poèmes; l'âme humaine a été en sa pleine ardeur, et a fixé ses pensées sur les vérités spirituelles, avec la même fermeté que la main tient l'épée, le crayon ou la truelle.
Il est vrai que le génie prend son vol hors des montagnes de la droiture ; que toute beauté et
L*ADOIUTIO!l. S6S
toute puissance que les hommes convoitent, naissent, d une manière ou d'autre, hors de ces hauteurs alpestres; et que tout degré extraordinaire de beauté chez l'homme ou chez la femme cache un charme moral. Ainsi, je pense que nous admettons avec peine chez un autre homme un sentiment de -morale plus élevé que chez nous, une conscience plus délicate , plus impressionnable, ou qui marque des degrés plus fins; une oreille plus sensible que la nôtre pour entendre les notes du droit et du noble. Je pense que nous nous rendons difficilement et péniblement à 1 évidence sous ce rapport. Mais, une fois convaincus de la supériorité de quelqu'un, nous ne mettons pas de borne à tout ce que nous attendons de son génie. Car une telle personne est plus près que les autres de connaître le secret de Dieu ; eUe nage en des eaux plus pures ; elle entend des musiques, elle ades visions inconnues aux autres mortels. On croit que le génie confère une sorte de vue sublime, et que non seulement par nos forces particulières, mais par le secours des forces extérieures, nous sommes à même de connaître la nature de toutes choses et que nous participons à leur arrangement.
Il y a des rapports intimes entre Tintelligence et la morale. Deux intelligences égales étant données — laquelle rendra les arrêts les plus justes, celle qui s'alliera à un bon ou à un mauvais cœur? « Le cœur a ses arguments auxquels l'intelligence n'entend rien. » Le cœur est attentif à l'état de santé ou de maladie, qui est son contrôle, c'est à dire à l'état de raison ou de trouble, supérieur, naturellement, à toute question de finesse dans les raisonnements, à l'importance des faits, à l'élégance de la rhétorique. Si intime est l'alliance de l'esprit et du cœur, que le talent sombre toujours avec le caractère. Toute absence de principes jette les hommes dans un courant périlleux , dés que leur volonté ne contrôle plus leurs passions ou leurs talents. De là. les bévues extraordinaires et les coups de tête dans lesquels tombeut ordinairement les hommes dévorés d'ambition. C'est ce qui fait que l'amour est le remède à toutes les bévues, la guérison de l'aveuglement. « Autant vaut l'amour, autant vaut l'esprit, » disait le proverbe latin. L'amour est un maître qui n'a pas de supérieur; il est le médecin et l'éducateur des âmes, comme il. en est l'essence primordiale.
l'adoration. «65
Le moral donne nécessairement la mesure de la santé. Si vos yeux sont tournés vers TEternel, votre intelligence grandira, et vos opinions et vos actes auront une beauté avec laquelle ne rivaliseront ni la science ni les avantages combinés des autres hommes. Le moment où vous perdez votre foi, et que vous arborez l'étendard du matérialisme sera marqué par une halte de votre intelligence ; ce sera comme un solstice , une rétrogradation ; ce sera la perte inévitable de toute attraction vers les autres esprits. Le vulgaire s'aperçoit de ce changement en vous, et de cette déchéance, tout en vous daubant sur le dos et en vous félicitant de votre bon sens croissant!
Nos -récentes découvertes ont été dans les sciences naturelles. Nous avons appris les habitudes du soleil et de la lune, des rivières et de la pluie, du règne minéral et des éléments, des plantes et des animaux. L'homme a appris à peser le soleil, et son poids pour cela n'a ni augmenté ni décru. La marche d'une étoile, le moment d'une éclipse se peuvent déterminer à une fraction de seconde près. Eh bien ! le livre de l'histoire, le livre de l'amour, l'attrait des pas-
sious et le commandement du devoir sont ouverts à rhomme ; la dernière leçon lui enseigne la continuation de l'inflexible loi de la matière dans le royaume de la volonté et de la pensée— et que, si dans les sphères sidérales, la gravité et la projection conservent leur équilibre, et que le globe ne dévie pas de son immense route à travers lespace, — une gravitation et une projection plus secrètes agissent avec non moins d'inflexibilité dans l'histoire humaine et maintiennent l'équilibre de siècle en siècle. Car, bien que le nouvel élément de la liberté et de l'individualisme ait été admis parmi nous, les atomes primordiaux sont désignés à l'avance et prédestinés à des fins morales, à la recherche de la justice, et un équilibre définitif s'établit. La religion et l'adoration sont l'état de ceux qui voient cette unité, cette intimité, cette sincérité, et qui sentent que, contrairement aux apparences, la nature travaille à consolider la vérité et le droit.
C'est avoir la vue courte que de limiter notre foi dans les lois à celles de la gravité, de la chimie, de la botanique et ainsi de suite. Ces lois ne s'arrêtent pas au point où nos yeux les per-
L APORATION. 267
dent; mais elles poussent la géométrie et la chimie dans rinvisibje sphère de la vie sociale et rationnelle, si bien que, fixez vos regards où vous voudrez, sur les jeux dun enfant, dans les querelles des races, il y a réaction complète, jugement continu. Il en est de même dans une classe de faits qui concernent tous les hommes, dans leur foi et au dessus de leur foi.
Les hommes frivoles croient à la chance et aux circonstances : c'était fait pour un tel, ou bien cela est arrivé à tel moment, ou bien encore cela était ainsi tel jour, et tel autre jour cela ne fut pas arrivé de la sorte. Les hommes sérieux croient aux causes et aux eflFets. Tel homme est né pour faire telle chose, et son père était né pour être son père et lauteur de telle action ; et en y regardant de plus près, vous verrez que la charrue n'y a été pour rien , et qu'il s'agit au bout du compte d'un problème d'arithmétique ou d'une -expérience de chimie. Le phénomène de l'insecte qui s'envole de sa lave est préordonné, et toutes choses marchent par nombre, par règle, par poids.
Le scepticisme n'admet pas les causes et les effets. L'homme ne voit pas qu'en mangeant il
pense; tel il se comporte, tel il est et tel il paraît être ; il ne s'aperçoit pas que son fils est le fils de ses pensées et de ses actions; que la fortune n est pas une exception mais un fruit ; que les relations et les connexions ne sont pas des faits qui se produisent par intervalles, mais partout et incessantment; qu'il n'y a là ni mélange, ni privilège, ni anomalie, — mais une méthode et même une méthode serrée comme une toile d'araignée, et que ce qui se montre au dehors existait à l'intérieur. Tels nous sommes, ainsi nous agissons ; comme nous agissons, ainsi on agit envers nous ; nous sommes les ouvriers de notre situation. L'hypocrisie, le mensonge, les tentatives pour nous procurer un bien qui ne nous appartient pas, sont une fois pour toutes, parfaitement inutiles. Mais dans l'esprit humain ce nœud du destin est vivace, car la foi est la base de l'esprit humain. En nous il y a inspiration; hors de nous, dans la nature, nous voyons ses forces fatales. Nous appelons cela sentiment moral.
Nous devons aux écritures hindoues une définition de la loi, que l'on peut bien comparer avec celle qui se trouve dans nos livres d'Occident :
LADORATION.
« La loi est quelque chose qui n'a pas de nom, ûi de couleur, ni de mains, ni de pieds ; c'est la chose la plus petite parmi les petites, la plus grande parmi les grandes; elle est tout et sait toutes choses; elle entend sans oreilles, voit sans yeux, se meut sans le secours des pieds, et prend sans le secours des mains. »
Si quelque lecteur m'accuse de me servir de phrases vagues et traditionnelles, qu'il me per- * mette de lui démontrer, par quelques exemples, quelle espèce de vérité cela est, et combien elle est réelle. Qu'il me permette de lui prouver que le globe est une batterie, parce que chaque atome est un magnétisme, et que l'ordre et la bonne harmonie de l'univers sont garanties par la délégation que Dieu fait de sa divinité à chaque ' particule ; qu'il n'y a pas de place pour l'hypocrisie, ni de marge pour le choix.
Le paysan qui quitte son village pour la première fois , et s'en va courir le monde, trouve que toutes ses habitudes sont rompues. Sa religion, qu'il soit .quaker ou luthérien, est comnîfe perdue dans un nouveau pays,et dans une langue nouvelle. Eh quoi! cela n est-il pas nécessaire au bon ordre et à l'existence de la société? 11
n'est plus sous le regard scrutateur de son voisin qui le forçait au décorum. C'est là le danger de New York, de la Nouvelle Orléans, de Londres, de Paris pour les jeunes gens. Mais peu à peu il découvre qu'il n'y a pas des grandes villes — aucune ville assez grande pour le contenir; que les censeurs sont aussi nombreux à Paris qu'à Littleton ou à Portland , et que les coups de langue y sont aussi prompts et aussi acérés; qu'il n'y a pas moyen de vivre caché ; que pour -chaque faute il y a plusieurs châtiments; que le sentiment qu'expriment ces dictons populaires : rien pour rien, — ou les choses sont amsi larges que longues, etc., — n'est pas une règle particulière à Littleton ou à Portland, mais applicable dans l'univers entier.
Nous ne pouvons nous épargner les plus rudes assauts de la vertu. Les caquets nous dégoûtent; aussi est-il important de laisser les anges dans leurs enveloppes. La plus petite mouche fait saigner, et les coups de langue sont des ^ armes impossibles à exclure même des sociétés les plus intimes, les plus hautes, les plus choisies. La nature a créé une police sur toutes les échelles de la création. Dieu s'est délégué lui-
LAOORATION. 271
ïûéme dans la personne de millions d'êtres. De
ces souffi*ances basses et extérieures, l'échelle «
monte. Bientôt nous rencontrons les ressentiments, les terreurs qui naissent de l'injustice; puis les fausses relations qui mêlent l'offenseur avec les autres hommes ; — puis le remords de sa faute qui oppose l'homme à soi-même, au milieu de la solitude et des ravages de son cœur. Nous ne pouvons cacher aucun secret. Si l'artiste appelle à son aide l'opium ou le vin pour l'exalter dans son travail, son œuvre se ressentira de l'opium ou du vin. Si vous faites un tableau ou une statue, le sujet se ressentira de la disposition d'esprit où vous étiez quand vous le fîtes. Si vous dépensez par gloriole, soit en bâtissant une maison, soit en créant un jardin, soit en achetant des tableaux ou des équipages, il y paraîtra. Nous sommes tous des physionomistes ou des scrutateurs de caractères, et toutes choses de ce monde sont pleines de révélations. Si vous suivez la mode des faubourgs, en bâtissant pour peu d'argent une maison de superbe apparence, il sautera aux yeux de tout le monde que c'est un bon marché trop cher. Il n'y a pas de secret qui ne se puisse pénétrer. Aucun secret
ne saurait être gardé dans le monde civilisé. Le monde est un bal masqué où chacun cache sou vrai caractère, et le montre en le cachant. Dés qu'un homme dissimule quelque chose qu'il porte, tous ceux qu'il rencontre savent qu'il dissimule quelque chose, et généralement finissent par savoir ce que cela est. En est-il autrement si c'est quelque croyance ou quelque projet que l'on porte en son sein? Cela est aussi difficile à cacher que le feu. C'est un rude homme que celui qui parvient à dissimuler son opinion. Nul homme ne peut prononcer deux ou trois phrases , sans révéler d'une manière précise à des oreilles intelligentes sa place dans la vie et dans le monde de la pensée, surtout s'il habite dans le royaume des sens ou de l'esprit, dans celui des idées et de l'imagination ou dans le royaume des intentions et des devoirs. La plupart des gens paraissent ne pas s'apercevoir qu'en donnant leur opinion sur le monde, ils dévoilent leur propre caractère. Il nous est donné de ne voir que ce que nous sommes ; et si nous nous conduisons mal, nous soupçonnons toujours les autres de faire de même. La renommée de Shakespeare ou de Voltaire, de Thomas A'Kempis
LADORATIOK. 27Ô
OU de Bonaparte, dépeint le caractère de ceux qui la leur ont accordée. De même que la lumière à\i gaz est considérée comme la meilleure police nocturne, de même lunivers se protège par une publicité impitoyable.
Il faut que chacun soit armé; il n'est pas nécessaire que ce soit d'un mousquet ou d une .pique. Heureux si, voyant entre les mains d autrui piques et mousquets, on se sent de meilleures armes dans son énergie et dans sa fermeté. Toute créature a possédé de tout temps ses armes propres, quoiqu'elle l'ignore. Son œuvre lui sert d'épée et de bouclier. N'accusez et n'injuriez personne. — Le moyen de corriger le monde corrompu est de créer un monde de droiture. Il existe une exécrable loi politique dont le but est d'étrangler la concurrence étrangère, et d'assurer notre propre domination, — repous»nt les autres par la force, ou leur déclarant la guerre ; ou bien par des tarifs artificieux donnant la préférence aux prix de nos produits. Pourtant les vraies victoires, les victoires fécondes sont celles de 4a paix et non de la guerre. Le moyen de conquérir l'artisan étranger, n'est pas de le tuer, mais de lui tailler du
t74 LES LOIS DE LA VIE.
travail. Les Palais de Cristal et de World Fairs, avec leurs comités et leurs primes pour toutes les sortes d'industrie sont la constatation de ce sentiment. L'ouvrier américain qui frappe dix coups de marteau, tandis que l'ouvrier étranger n'en frappe qu'un, est aussi réellement le vainqueur de celui-ci que si les coups étaient appliqués sur sa personne. Je tiens, en fait de succès, pour un homme heureux celui qui réplique par son œuvre, et non celui qui s'arrête au cours qu'elle a sur le marché , à l'opinion qu'en a le public, au patronage dont elle est l'objet. Dans toutes les variétés de fonctions humaines, chez les mécaniciens comme chez les artistes, chez les navigateurs, chez les fermiers, chez les législateurs, il y a toujours un certain nombre d'individus qui remplissent leur métier avec négUgence, ou de manière à en finir vite, ou aussi audacieusement mal que possible — il y a les manœuvres sur qui tombe le fardeau des affaires — ceux qui aiment le travail et aiment à le voir bien fait, — qui se font un point d'honneur de leur goût; heureux l'État qui possède de tels ouvriers. — Le monde finit toujours par rendre justice à ceux-ci ; il ne peut pas faire autrement.
LADORATION. 275
Quiconque a acquis de l'habileté, peut attendre tranquillement que l'occasion se présente pour lui d'être apprécié, et sait bien qu'il ne perdra point son temps. Les hommes parlent comme si une victoire obtenue était un effet du hasard. Tout travail est une victoire. Achever une œuvre, c'est gagner une bataille. Il n'y a là ni chance ni loterie. Vous ne devez rechercher qu'un jugement, le vôtre : si vous avez votre approbation, vous êtes assuré du reste. Si les témoins manquent au moment même, attendez, ils ne sont pas loin. Il n'y a jamais eu d'homme né si sage et si bon, —à moins qu'un ou plusieurs compagnons ne soient venus au monde en même temps que lui, — qui se contente de ses facultés et s'y complaise. Je ne puis voir sans terreur qu'il n'y ait pas d'homme qui pense seul, qui agisse seul,' et qui n'ait pas besoin que des aides divins venus au monde avant lui, tantôt pour une cause, tantôt pour une autre, l'accompagnent pas à pas et traversent avec lui tout le royaume du temps, pareils à des agents de police qui se mettent dans les habits des habitants d'une ville.
Cette réaction et cette sincérité sont propres à
toutes choses. Pour dire un mot ou faire une action sublime, il faut que nous soyons dans le domaine du réel. Notre système à nous, c'est qu'un mot seul ou une action isolée n est rien. Parlez tel langage que vous voudrez, vous ne pourrez jamais dire que ce que vous êtes apte à dire. Ce que je suis et ce que je pense arrive à vous en dépit de mes eflforts pour l'en empêcher. Ce que je suis a été secrètement communiqué de moi à un autre, tandis que je me mettais l'esprit à la torture pour le lui dire. Tel a entendu que je lui disais ce que je ne lui avais jamais dit.
A mesure que les hommes avancent dans la vie, ils se prennent de passion pour la sincérité, et se montrent en quelque sorte moins jaloux de tranquillité et d'amusement. Dans le progrès du caractère, il se manifeste une foi croissante pour le sentiment moral et une foi décroissante pour les propositions. Les jeunes gens ont de ladmiration pour le talent et les supériorités particulières. A mesure que nous vieillissons, nous estimons l'ensemble des facultés et des résultats acquis, comme le véritable esprit et les vraies qualités de l'homme. Nous avons eu alors
l'aDORATIOî^^. «77
une autre vue et d'autres mesures ; une vue intime qui fait loAGice des yeux et pénètre jusqu'au fond de l'esprit, des oreilles qui entendent non pas ce que disent les hommes, mais ce qu'ils ne disent point.
Il y avait un sage, un dévot nommé dans l'Église catholique, saint Philippe de Néri, de qui on raconte à Naples et à Rome une foule d'anecdotes touchant son discernement et sa bienveillance. Parmi les nonnes d'un couvent des environs de Rome, il y en eut une qui paraissait posséder le rare privilège de la divination et de la prophétie, et la supérieure prévint le Saint-Père, à Rome, des facultés extraordinaires de sa novice. Le pape ne savait que penser de ces révélations, et comme Philippe revenait un jour de voyage, il le consulta. Philippe se décida à voir la jeune nonne et à étudier son caractère. Il remonta sur sa mule et tout fatigué qu'il était de son voyage, il se rendit en toute Mte au eouvent. Il transmit à la supérieure les désirs de Sa Sainteté et lui demanda à s'entretenir immédiatement avec la nonne. On envoya chercher celle-ci, et dès qu'elle parut dans l'appartement, Philippe al-
longea sa jambe toute couverte de poussière, et pria la jeune religieuse de lui retirer ses bottes. Celle-ci qui était devenue l'objet d'une attention et d'un respect tout particuliers, se recula avec indignation en refusant le service qu'on lui demandait. Philippe gagna la porte, enfqurcha sa mule et retourna aussitôt vers le pape : « Ne vous tourmentez pas plus longtemps, Saint- Père, lui dit-il; il ne peut y avoir là aucun miracle, car il n'y a pas d'humilité chez cette flUe! «
Il n'est pas besoin de se préoccuper beaucoup de ce qu'il plaît aux gens de dire, mais de ce qu'ils devraient dire, — de ce que leur naturel dit, en dépit de ce que leur intelligence affairée, artificieuse, yankee, s'applique à cacher, et quoiqu'ils affectent d'étouffer le mot et de lui donner, un sens tout autre que le .sien propre. Si nous voulons avoir le repos — imaginons-nous que ce que ces yeux devaient dire ils l'ont dit, de gré ou contre leur gré. Nous ne nous préoccupons pas de vous, laissez-nous prétendre à ce que nous voulons : — nous regardons toujours à travers vous le maître myope qui est caché derrière vous. Au milieu de vos façons et de
LADORATION. 279
VOS chuchottements, nous attendons poliment et patiemment que ce maître parle en vous. Les enfants eux-mêmes ne se laissent pas tromper par les fausses réponses que leur font les parents à leurs questions sur les faits naturels, sur la religion, sur les personnes. Quand les parents au lieu de leur répondre réellement, déroutent les enfants par quelque explication iraditionnelle ou hypocrite, ceux-ci s'en aperçoivent très bien. Pour un homme de constitution saine, les défectuosités d un autre sont visibles ; et ces défauts ne se dissimulent à nos yeux que par le fait de nos propres défauts.
Un anatomiste observe que les sympathies qui existent entre la poitrine, le ventre, le bassin se manifestent sur le visage et dans tous les traits. Non seulement notre beauté passe, mais il faut dire comment elle passe. La physiologie et la phrénologie ne sont pas des sciences nouvelles, mais elles sont la déclaration que l'âme est ittentive à chercher certaines sources nouvelles l'information. Des sciences d'une envergure ^lus large encore se tiennent derrière celles-ci. \insi de nous; peu importe les bévues que nous commettions, pourvu seulement que nous ne
nous écartions pas volontairement de la vérité. Comme la vérité sur un homme nous reste dans l'esprit longtemps après que ses paroles sont oubliées! Comme, dans les heures de^calme, il nous revient à la pensée, que la vérité est notre seule passion dans tous les sentiers de la vie et de la mort ! L'esprit est à bon marché, la colère se prodigue également; mais si vous n'êtes pas à même de vous faire comprendre et de vous expliquer à autrui, attachez-vous à la vérité contre tout le monde et vous vous faites une position d'où nul ne vous délogera. Votre adversaire oubliera les mots que vous dites, mais la conduite que vous suivrez plaidera toujours en vôtre faveur.
Pourquoi me hâterais-je de résoudre toutes les énigmes que la vie m'offrira? Je suis bien certain que le questionneur qui me pose tant de problèmes, m'apportera aussi les réponses en temps opportun. Si riche, si puissant, si enjoué que soit ce grand distributeur, il viendra toujours à moi. Pourquoi torturerais-je mon esprit, parce que je ne saurais poser une objection à ce grand questionneur? Je m'attache seulement à considérer que rien ne soit changé dans ma
LADORATION. 281
vie; que ce qui y était jadis, s'y trouve encore. -Si nous ne rencontrons pas de dieux en nous, c'est que nous n'en abritons aucun. Si vous avez en vous des sentiments de grandeur, vous trouverez- de la grandeur chez les portiers et chez le§ balayeurs. Celui-là seulement peut prétendre à être immortel pour qui les choses sont immortelles. J'ai lu quelque part que nul n'est accompli, aussi longtemps que les choses lui paraissent incomplètes ; que le bonheur de l'un ne consiste pas dans le malheur d'autrui.^
Les bouddhistes disent: « Aucune semence ne périt, toute semence pousse. » Quel est le service qui peut échapper à sa rémunération? Où gît la vulgarité, quelle est l'essence de la vulgarité , sinon l'âpreté des récompenses?
C'est là la diflTérence entre l'artiste et l'artisan, entre le talent et le génie, entre le pécheur et le saint. Les, hommes de qui les yeux sont cloués non sur leurs actions, mais sur la récompense qu'ils en attendent, soit qu'il s'agisse d'argent, de place, de renommée, sont également vils.
Grand est celui dont les yeux sont ouverts pour voir que la récompense ne lui échappera point, parce qu'elle est dans l'action elle-même, qu'elle
est essentielle à- sa propre nature, et qu'elle porte ses fruits comme l'arbre les siens. Un homme ne peut être frustré des conséquences de son action, parce que ces conséquences ne se produisent pas immédiatement. L'intelligence de la vie tient des ainis tout près pour les âmes nobles; pour les âmes inférieures elle ne les amène que de très loin« Craigne:^ Dieu, et n impoçte où vous irez, vous vous imaginerez que les hommes marchent sous les arches des saintes cathédrales.
Aussi regardé-je ces sentiments qui font la gloire de l'humanité, l'amour, l'humilité, la foi, comme des atomes du rayonnement de la divinité ; et quand l'homme est droit, la rectitude de ses prévisions émanent de l'intérieur de son corps et de son esprit, comme^ lorsqu'elles ont atteint leur éclosion, les fleurs exhalent leur parfum, et aussi comme l'atmosphère est purifiée et régénérée par les émanations des rochers et du sol.
Ainsi l'homme est l'égal de tous les événements. Il peut regarder le danger en face. Tout pauvre, délicat, souflreteux qu'il soit de corps, il peut se jeter au devant de la flamme, (les bou-
LADORATION. 285
lets OU de la peste, quand son devoir le lui ordonne. Il se sent l'aplomb que lui donne le juste accomplissement de ce devoir, je ne suis pas effirayé d'un accident tant que je me trouve à la place où je dois être. Il serait étrange que des êtres supérieurs ne se sentissent pas plus forts contre la maladie, que de pauvres pois verts ou une salade. La vie est difficilement respectable, — l'est-elle même? — si nous n'avons -pas à remplir quelque tâche généreuse : ni devoirs, ni affections qui nous fassent une obligation de vivre. Le devoir de tout homme est le bouclier de sa vie. Sa conviction que son œuvre est chère à Dieu et qu'il ne peut s'en séparer, est une sécurité pour lui. Le fil de fer qui enlève au nuage la menace qu'il porte dans ses flancs, représente l'homme aqcomplissant son devoir. Uao haute inspiration réagit sur les moyens, sur les moments, sur les organes du corps. Une haute , inspiration est un curatif aussi bien que l'arnica. « Napoléon, dit Gœthe, visita lès pestiférés, dans le but de prouver que l'homnje qui peut vaincre la peur, peut vaincre aussi la peste; et il avait raison. C'est incroyable quelle puissance a la volonté dans de tels cas;
elle envahit le borps, et y répand un état d'activité qui repousse toutes mauvaises influences, tandis que la peur, au contraire, les appelle. >»
On* raconte de Guillaume d'Orange que pendant le siège d une ville sur le continent, un personnage envoyé auprès de lui pour l'entretenir des affaires publiques -vint au camp, et apprenant que le roi était devant les murailles de la ville, s'aventura à l'aller rejoindre. Il k trouva dirigeant les opérations de ses canonniefs. Après que l'envoyé eut expliqué son message et reçu la réponse du roi, Guillaume lui dit : « Ignorez-vous, monsieur, que chaque minute que vous restez ici, c'est au risque de votre vie? » — « Je ne cours pas plus de risque que Votre Majesté, ^ répondit le personnage. — « C'est vrai, dit le roi, mais mon devoir m'oblige à rester ici, et vous pas. » Quelques minutes après, un boulet de canon passa sur le point où ils étaient, et l'envoyé fut tué.
Ainsi l'homme qui réfléchit profondément renverse tous les avertissements de ses jeunes instincts sous l'influence d'uirinstinct plus soUde. Il apprend à saluei" le malheur ; il apprend que l'adversité est la fortune des grands. Il apprend
l'adoration. 285
la grandeur de Thumilité. Il travaillera dans le mystère, contre la trahison, la souffrance et le mauvais vouloir. S'il est insulté, c est qu'il peut être insulté; tous ses soins tendent à ne Fêtre point. Le poète Hafiz dit :
Au dernier jour, les hommes rerseront des cendres sur leur tête, en signe de leur humilité.
La force morale rend tous les hommes égaux, les enrichit, et les fait puissants. C'est la monnaie avec laquelle on achète tout, et que chacun trouve dans sa poche. Sous le fouet du commandeur, l'esclave se sentira l'égal des saints et des héros. Dans les plus grandes catastrophes, dans les plus grandes calamités, cette force donne soudainement à l'homme un sentiment d'énergie qui fait que rien n'est jamais perdu pour lui.
Je me rappelle quelques traits d'un homme fort distingué dont la vie et les discours accusaient beaucoup d'inspirations émanant de ce sentiment. Benedict /tait un personnage remarquable pour notre temps. Il n'avait conservé rien du passé, ni dans son cabinet, ni dans sa'mémoire. Il n'avait ^-^cune préoccupation de l'avenir, ni quant à ce î^'ilpourrait faire pour les hommes, ni quant à
ce que les hommes pourraient faire pour lui.
« Je ne suis jamais battu, disait-il, que lorsque je sais que je me suis battu. Je merencontreavec des gens brutaux et forts auxquels je n'ai aucune tentation de répliquer, et ils s'imaginent qu'ils m'ont rabaissé. Cela est publié dans le monde, dans les journaux ; je suis battu de cette façon, aux yeux des hommes, et peut-être sur une dixaine de points à la fois. Si mon grandlivre me montre que je suis endetté, il ne peut pas faire mes additions; je triomphe ainsi de^non ennemi. Ma famille peut ne pas être en prospérité; nous sommes malades, laids, obscurs, impopulaires ; mes enfants peuvent être mal venus; je passe pour trahir mes amis ainsi que mes clients. Pour tout dire, je n'étais pas armé pour chaque cas particulier, dans tous les événements qui me sont arrivés, et historiquement'j'ai été battu; et cependant je sais-, à tout prendre, que je n'ai point été battu, car je n'ai pas encore combattu, mais je combattrai quand le moment sera venu, et je n'aurai point le dessous. » « Un homme, dit' Vishnu Sarma, qui ayant bien comparé ses forces ou sa faiblesse avec celles d'autrui,-et qui ne sait pas exactement quelle différence existe
entre elles est un homme aisément vaincu par ses ennemis, y»
« J'ai passé, disait-il, dix ipois dans ce pays. La planète Orion était mon seul compagnon. Partout où une sauterelle ou "une abeille peut aller sûrement, moi, je puis aller également. J'ai mangé de tout ce qui s'est présenté à moi ; j'ai couché sur le lierre et le cornouiller. Quand j'étais en route, je faisais compagnie avec quiconque je rencontrais sur la route, car je savais que rien de bon ou de mal ne me viendrait de ceci, ou de cela, mais seulement de l'esprit, dont je suis le serviteur. Je ne pouvais m'arrêter aux circonstances , ainsi que font ceux qui placent leur vie dans la fortune et dans la compagnie des hommes. Je ne voudrais pas me dégrader à mettre ma mémoire à la torture pour y loger une pensée, ni à attendre qu'il m'en vienne une. Si la pensée vient, je l'accueille; et si elle ne vient pas spontanément, elle ne vient jamais à propos. Si elle peut se séparer de moi, je suis certain de pouvoir me séparer d'elle. Il en est de même avec mes amis. Je ne ferai jamais la cour au plus charmant. Je ne solliciterai jamais aucune amitié par faveur. Quand je rencontre
un ami véritable, nous savons tous deux q^ije * nous devons nous rencontrer. Nous n'avons rie/? à nous demander, aucune protestation à nous faire. » Benedict sortit pour aller au devant de son ami, et le rencontra sur la route; mais il n'exprima aucune surprise de cette coïncidence. D'un autre côté, s'il frappait à la porte de son ami, et que celui-ci ne se trouvât pas chez lui, il n'y retournait pas, concluant de là qu'il s'était mépris sur ses sentiments intimes.
Il ne s'avisait pas de s'excuser auprès de la personne envers qui il était coupable. C'était là, disait-il, un point de nécessité chez lui ; mais il expliquait sa conduite à ce sujet au premier individu qu'il rencontrait. Ainsi, disait-il, la justice est satisfaite.
Mira était venue demander ce qu'elle devait faire de la pauvre Genesee qui s'était cachée pour travailler pour elle, à raison d un schelling par jour, et qui, malade maintenant, était au lit à son compte. La garderait-elle , ou la renverrait-elle? Benedict lui dit : ^ Quelle question! Toute chose s'explique d'elle-même comment elle doit être faite au moment voulu. Est-ce une * question à poser, desavoir si vous devez la jeter
l'adoration. 289
dans la rue? C'est exactement comme si vous demandiez si vous devez jeter dans la rue la petite Jenny que vous tenez dans vos bras. Le lait et le miel que vous donnez au pauvre engraisseront Jenny. Jetez la Genesee à la porte, cest exiActement comme si vous y jetiez votre enfant, que cela vous paraisse ou non comme cela. ">
Chez les Shakers, je trouve un article de foi qu'ils professent fidèlement et qui les encourage à ouvrir leurs portes à tout homme égaré qui sollicite de vbnir au milieu d'eux; car, disentils , l'Esprit se manifeste à l'homme et à la société, quelque sorte d'individu qu'il soit, et soit qu'il vive au milieu d'eux. Ils ne le reçoivent pas; ils ne rejettent point. Ils n'auront pas vainement usé leurs habits, ce n'est pas vainement qu'ils auront labouré leurs champs, ni vainement qu'ils se seront essoufflés dans leurs danses, s'ils ont vraiment pu arriver à tant de sagesse.
Honorez celui dont la vie est une perpétuelle victoire;* celui qui, par sympathie avec l'invisible et le -réel, trouve une consolation dans le travail, au lieu de la chercher dans l'orgueil.
t90 LES LOIS DE LA VIE.
A yeux ouverts, il choisit la vertu, ce qui outra.^e les gens vertueux ; la religion , ce qui fait les gens d'église cesser leurs discordes pour le brûler et l'exterminer; car la plus haute vertu est toujours conte la loi.
Les miracles se révèlent toujours à ceux qui croient aux 'miracles, jamais aux mathématiciens. Le talent et le succès ne m'intéressent que médiocrement. Les classes puissantes, celles qui sont composées de gens qui froissent notre imagination, les hommes qui ne pourraient tenir entre leurs mains les objets dont ils ont besoin — les ravis, les perdus, les fous d'idées — suggèrent aux autres ce qu'ils ne peuvent exécuter eux-mêmes. Ils parlent au temps présent et leur voix vient de plus loin. L'Esprit îi'aime point les estropiés et les contrefaits. Si jamais il y avait un homme bon, croyez bien qu'il y en avait un autre avant lui, et qu'il y en aura plusieurs autres après lui.
Ainsi, par rapport à l'avenir, spectre revêtu des habits de la beauté apparaissant dans nos rideaux la nuit, s'asseyant à notre table le jour, la crainte d'un futur changement est la certitude que ce changement aijra lieu. La race
humaine a toujours offert en fin de compte ces remercîments pour les dons de la vie, — particulièrement la peur de la perdre, Tinsatiable curiosité, et l'ardeur de la voir continuer. Tie degré de révélation qui nous est accordé est la douce confiance que nous puisons dans notre expérience que le gouffre se couvrira de fleurs.
L'âme, quand on fait d'elle un bon emploi, est exempte de curiosité. Elle se trouve si bien qu'elle est assurée d'être encore bien plus tard. Elle ne fait aucune question sur le pouvoir suprême. Le fils d'Anthiocus demandait à son père quand il rejoindrait l'armée? « Craignez-vous, répondit le roi, d'être le seul de l'armée à ne pas entendre la trompette? » Il est bien plus digne d'avoir cette confiance que le mieux que nous pourrons vivre, le mieux nous vivrons; il est plus digne d'avoir cette conviction que d'avoir peur de l'éternité. Au dessus de la question de notre durée, il y a la question de notre devoir. L'immortalité sera assurée à ceux qui l'accomplissent, et quiconque veut être une grande âme dans l'avenir, doit être une grande âme dans le présent. C'est une doctrine trop forte pour
tenir à la légende, c'est à dire à l'expérience de tout autre que de nous-mêmes. Cela doit être prouvé par notre propre activité et par nos propres desseins, qui contiennent un avenir interminable.
Ce que Ton appelle religion efféminé et démoralise rhomme. Tels que vous êtes, les dieux eux-mêmes ne pourraient vous aider. Les hommes ont trop de causes qui combattent leur existence, provenant de l'inégalité évidente de leurs besoins personnels; ou bien ils souffrent de la politique, des mauvais voisinages, de la maladie, et ils s'imaginent que c'est autant de motifs pour se décharger des devoirs de la vie. Mais les gens sensés se demandent dans quelle situation d'esprit la mort les prendra. Ceux-là ne craignent pas de mourir... Vous ne souhaiterez pas la mort par pusillanimité. Le poids de l'univers pèse sur les épaules de tout agent moral de manière à le contraindre à sa tâche. Le seul moyen connu dans tous les mondes de Dieu d'échapper à cette loi, c'est l'action.- Accomplissez votre travail avant que d'en être délivré. Marc Antoine a résumé dans un mot la question par rapport au gouvernement de l'univers : « Il
est beau de mourir s'il y a des dieux, /et triste de vivre, s'il n'y en a point. »
Aussi pensai-je que la dernière épreuye de la vie, le chœur final qui s'élève de tous les éléments et de toutes les substancesv spirituelles, est une soumission volontaire et un affranchissement obligé. L'homme est fait des mêmes atomes que le monde; il subit les mêmes impressions, les mêmes prédestinations, le même sort. Quand sa raison est éclairée, quand son cœur est bon , il s'élance avec joie dans les sphères élevées, comme les flèches des clochers, mais lui avec la conscience de son action.
La religion qui doit guider et remplir les siècles présents et les siècles futurs, quelle qu'elle soit, doit s'adresser à l'intelligence. « Il y a deux choses que j'abhorre, disait Mahomet, l'homme savant dans son impiété, et le sot dans ses dévotions. » Notre temps est ardemment enclin à ces deux extrémités, surtout à la dernière. Ne recherchons rien de ce qui n'est pas parfaitement évident. La religion elle-même parle assez à l'imagination et au cœur. Ne nous empoisonnons pas d'assertions et de demi-vérités, d'émotions et de folies.
i94 LES LOIS DE LA VIE.
Il se fondera une nouvelle Eglise appuyée sur la science morale; d'abord froide et nue, un nouvel enfant dans la crèche ayant l'algèbre et les mathématiques pour critérium, l'Église des hommes à venir, sans musique, sans psalterion, sans saquebute ; mais elle aura le ciel et la terre pour poutres et pour chevrons ; la science pour symbole et illustration; elle réunira en elle beauté, musique, peinture et poésie. Jamais stoïcisme n'aura été plus sévère et plus rigoureux que le sien. Elle enverra l'homme â sa solitude, le fera rougir de ses basses habitudes sociales, et lui enseignera que la plupart du temps son seul ami est lui-même. L'homme ne comptera sur aucun concours ; il n'aura aucun collaborateur. La pensée, le pouvoir, le cœur, seront ses seuls appuis. Il n'aura plus besoin que de son jugement personnel . Aucun renommée ne sera là pour laider, aucune mauvaise note pour lui nuire. Les lois le consoleront, les lois justes seules existeront, sachant s'il les a observées, l'animant à remplir son devoir, et à se faire un horizon sans fin. L'honneur et la fortune existeront pour quiconque se rapprochera des grandes inspirations, pour quiconque se mettra en contact avec elles.
Entre parenthèses.
Bien que la prétention de tout prévoir naisse avec nous, j'avoue que la vie est plutôt un sujet d etonnement que de poésie. Il y entre tant de fatalité, tant d'irrésistible influence du tempérament et d'inspirations imprévues que nous doutons de pouvoir affirmer quoi que ce soit en dehors de nous, sur quoi nous appuyer les uns les autres. Toutes les professions sont des agences timides et toujours en expectative. Le prêtre est heureux que ses prières ou ses sermons concordent avec les dispositions d'une âme; — que cela arrive deux ou dix fois; c'est
un service signalé. Mais il s'est dirigé vers l'église, sans avoir la certitude qu'il connût le remède à appliquer ni qu'il pût l'appliquer.
C'est en hésitant que 1^ médecin prescrit, en dehors de ses faibles moyens, à un nouveau malade, les mêmes remèdes qu'il a appliqués déjà avec succès à cent individus. Si le patient guérit, il en est heureux et surpris.
L'homme de loi conseille son client, raconte son cas au jury à qui il l'abandonne, et est aussi gai et aussi heureux que le client lui-même, s il obtient un arrêt favorable.
Le juge pèse les arguments et envisage bravement la matière, et comme il faut une décision, il rend le jugement le meilleur qu'il peut, et espère avoir été juste et avoir donné satisfaction à la société ; après tout, il n'est lui-même qu'un avocat.
Ainsi la vie est remplie d'actes timides et maladroits. Nous faisons ce que nous devons et nous décorons nos actes des plus beaux noms.
Nous aimons être flattés pour nos actions ; mais notre conscience nous dit : « Cela n'est pas pour nous. » Ce que nous pouvons faire les uns pour les autres est peu de chose. Nous accompagnons
avec sympathie les jeunes gens et en leur récitant les paroles des sages, jusqu'au seuil de l'arène ; — mais il est certain qu'ils résisteront ou succomberont, non point grâce à notre force à nous, non plus qu'aux vieux dictons que nous leur réciterons, mais grâce à leur force individuelle qui nous est inconnue à nous et à quiconque. Le moyen par lequel un homme parvient à triçmpher le cours de son existence, est un impénétrable secret à toutes les autres créatures de ce monde, et ce n'est que lorsqu'il s'éloigne de nous et qu'il laisse des preuves de sa sagesse personnelle, qu'il nous arrive du bien de lui. Ce que nous pouvons dire de la vie est donc plutôt comme description, ou si vous aimez mieux,' comme célébration, que comme règles immuables.
Cependant l'énergie est contagieuse, et quoi que ce soit qui nous fasse penser ou agir avec force, elle ajoute à nptre puissance et élargit le champ de notre action. Nous sommes les débiteurs de tous lés grands cœurs, de tous les beaux génies; — de tous ceux qui ont joué leur fortuné ou leur vie sur un acte de justice; -m)d.e tous ceux qui ont ajouté à la science une
science nouvelle; — de tous ceux qui ont embelli la vie par des eflfbrts distingués. Ce sont les âmes d'élite qui nous sont utiles et non pas ce que nous appelons une société raffinée. Une société raffinée n'est qu'un bouclier contre les vulgarités de la rue et de la taverne. Une société élégante, dans la commune acception du mot, n'a ni idée ni but. Elle rend des services analogues à ceux d'une parfumerie et non d'une ferme ou d'une fabrique. Elle est une exclusion et une frontière. Sydney-Smith disait : « Une distance de quelques yards à Londres, cimente ou dissout les amitiés. » Une société élégante est un décorum sans principe; c'est une question de linge blanc, de voitures, de gants, de cartes et de raffinements dans les futilités.
Il existe pour un homme d'autres moyens de montrer le respect de soi-même, que de faire parade du nombre de chemises blanches qu'il met chaque jour. ^
La société aime être amusée. Je ne prétends pas d'être amusé; je ne m'inquiète pas si la vie est chère ou non, mais si elle est sacrée. Je désire que les jours soient des siècles chargés de parfums; nous en faispns des jours où
comme à la banque, nous tenons compte de ce qui nous est dû où de ce que nous avons à payer, ou des plaisirs que nous aurons à goûter. Notre rôle se bornerait-il à aspirer l'air et à le rendre? Je préfère la définition de Porphyry : « La vie est ce qui lie la matière. » Un enfant qu'on porte dans les bras est un canal par lequel on voit passer toutes le? énergies que nous appelons le destin, l'amour et la raison.
Voyez que d'auxiliaires l'homme traîne après soi, comme une queue de comète, animaux, plantes, pierres, gazes, éléments impondérables! Jugeons de ses fins par ce luxe de moyens mis à sa disposition. Mirabeau disait : « Pourquoi nous sentirions-nous des hommes , sinon pour réussir en toutes choses et partout. Vous De pouvez dire de rien , « ceci est au dessous de moi, » ni admettre que rien soit hors de aotre pouvoir. Rien n'est impossible à la volonté de l'homme. Ceci est-il nécessaire? Cela sera : — telle est la seule loi du succès. »
Qu'importe qui l'ait dit : c'est la vérité. Mais ce n'est pas la note propre à l'esprit des hommes ie la rue. Dans la rue nous devenons.cyniques; les hommes que nous y rencontrons sont gros-
siers et abrutis. Les esprits les plus délicats ont leur sédiment. Quelle quantité de gens efféminés, de pauvres, dïnvalides, d'épicuriens, d'antiquaires, dé politiques, de voleurs, de gens frivoles pourraient être éloignés avec avantage! Le genre humain se divise en deux catégories — les honnêtes gens et les malfaiteurs. Ceux de la seconde catégorie sont en nombre incalculable; ceux de la première sont très peu nombreux.
Il est rare que quelqu'un tombe malade sans que ceux qui l'entourent ne conçoivent le secret espoir qu'il va mourir, — quantités de pauvres diables, — d'invalides aux abois, — de chair à canon. Franklin disait : » le genre humain est très superficiel et très lâche. On commence une chose, et à la moindre difficulté on s'éloigne découragé ; mais les hommes seraient capables de tout, s'ils voulaient s'y appliquer. y> D'après cela jugerons-nous un pays parla majorité ou par la ri[i«îiwité,de ses habitants? A coup sûr par la minorité. Il serait;^b§wrde de mesurer une nation ms4ùïï^f\^/^fâ mp(^Wjmmmiphre de milles cgirnrôft($i4i?îié6(4tt€|^VéIier«'4t«'^ hlU^imxXre
Laissons toutes ces niaiseries aux foules. Les foules sont grossières, estropiées, inachevées, pernicieuses dans leurs exigences et dans leur influence; elles ont besoin non d'être flattées, mais éduquées.
Je ne me soucie pas de leur rien concéder, mais de les dompter, de les mettre au pas, de les diviser, de les briser, et de tirer des individualités du milieu d'elles. La pire charité est que les existences que l'on vous demande de sauver sont les moins dignes d'être sauvées. Les masses ! Elles sont une calamité. Je ne désire pas du tout d'avoir des foules, mais seulement des hommes honnêtes, des femmes aimables, douces, accomplies, et non pas du tout des manœuvres, des cerveaux étroits, des buveurs de gin, des manieurs de millions et des lazzaroni. Si le gouvernement pouvait savoir combien je souhaite de voir le chiffre de la population s'arrêter au lieu de s'accroître ! Quand elle en sera à son véritable degré d'action, chaque homme qui naîtra sera acclamé comme utile. Arriére cet enthousiasme pour les masses, et ne tenons pour quelque chose que le vote émis par un ^ choix d'hommes, d'après leur honneur et leur
conscience! Dans la vieille Egypte, il existait une loi qui assimilait l'opinion d'un prophète à celle de cent hommes. Je pense qu'on l'estimait encore au dessous de son prix. « Clay (l'homme d'État) et le limon (en anglais Clay) diffèrent de de qualité; » nous nous en apercevons chaque jour à nos préférences.
Quelle pitoyable habitude répandue parmi nos hommes d'État à Washington, de ne pas distinguer entre celui qui vote mal au pied levé et celui qui vote juste pour avoir le droit de se rétif er; comme si votre présence au scrutin n'en dit pas plus que' votre vote. Supposez que les trois cents héros des Thermophyles eussent été trois cents Perses : cela eût-il été la même chose pour la Grèce et pour l'histoire. Napoléon valait cent mille hommes aux yeux des siens.
Ajoutez rhonnéteté à son caractère et il eût valu cent millions d'hommes.
La nature fait pousser cinquante mauvais melons pour un bon et courbe un arbre sous des fruits verreux, sauvages, avortés, avant que vous trouviez une douzaine de pommes à offrir pour dessert; — ainsi elle crée des nations d'Indiens nus et de chrétiens habillés, pour pla-
EKTftE PàBEKTHÉ^S. 303
cer au milieu d'elles deux ou trois bonnes têtes • Le travail de la nature jest très rude, mais elle fait mouche une fois sur un million de coups. Par rapport au genre humain, elle est contente quand elle produit un maître par siècle. Plus sont grandes les difficultés à créer des hommes parfaits, plus vite ceux-ci s'usent lorsqu'ils apparaissent dans ce monde. Un jour, je m'amusai à compter cela dans une petite ville de mon voisinage et je trouvai que chaque homme capable avait à son service douze ou quinze personnes pour l'aider matériellement — l'une pour lui otSrir la fourchette et les plats, l'autre comme boulanger ou jardinier, ici une nourrice, là une garde-malade : — il ne paraissait pas qu'il y eût de distinction dans sa condition entre un garçon ou un chef de famille; s'il ne refuse pas trop durement d'accomplir les devoirs qui lui incombent, cette somme de secours lui arrive toujours d'une manière qu d'une autre. C'est la taxe que lui paient ses capacités. Les hommes accomplis sont utiles dans les centres particuliers ; leur influence s'exerce aussi sur une échelle plus large. Les révélations mécaniques, intellectuelles, scientifiques sont faites, non pas aux
conscience! Dans la vieille Egypte, il existait une loi qui assimilait l'opinion d'un prophète à celle de cent hommes. Je pense qu'on l'estimait encore au dessous de son prix. « Clay (l'homme d'État) et le limon (en anglais Clay) diffèrent de de qualité; » nous nous en apercevons chaque jour à nos préférences.
Quelle pitoyable habitude répandue parmi nos hommes d'État à Washington, de ne pas distinguer entre celui qui vote mal au pied levé et celui qui vote juste pour avoir le droit de se rétif er; comme si votre présence au scrutin n'en dit pas plus que' votre vote. Supposez que les trois cents héros des Thermophyles eussent été trois cents Perses : cela eût-il été la même chose pour la Grèce et pour l'histoire. Napoléon valait cent mille hommes aux yeux des siens.
Ajoutez l'honnêteté à son caractère et il eût valu cent millions d'hommes.
La nature fait pousser cinquante mauvais melons pour un bon et courbe un arbre sous des fruits verreux, sauvages, avortés, avant que vous trouviez une douzaine de pommes à offrir pour dessert ; — ainsi elle crée des nations d'Indiens nus et de chrétiens habillés, pour pla-
cer au milieu d'elles deux ou trois bonnes têtes • Le travail de la nature .est très rude, mais elle fait mouche une fois sur un million de coups. Par rapport au genre humain, elle est contente quand elle produit un maître par siècle. Plus sont grandes les difficultés à créer des hommes parfaits, plus vite ceux-ci s'usent lorsqu'ils apparaissent dans ce monde. Un jour, je m'amusai à compter cela dans une petite ville de mon voisinage et je trouvai que chaque homme capable avait à son service douze ou quinze personnes pour l'aider matériellement — l'une pour lui offrir la fourchette et les plats, l'autre comme boulanger ou jardinier, ici une nourrice, là une garde-malade : — il ne paraissait pas qu'il y eût de distinction dans sa condition entre un garçon ou un chef de famille; s'il ne refuse pas trop durement d'accomplir les devoirs qui lui incombent, cette somme de secours lui arrive toujours d'une manière q\x d'une autre. C'est la taxe que lui paient ses capacités. Les hommes accomplis sont utiles dans les centres particuliers ; leur influence s'exerce aussi sur une échelle plus large. Les révélations mécaniques, intellectuelles, scientifiques sont faites, non pas aux
30ii LES LOIS DE LA VIE.
Les sages se sont tous mesurés avec cet obstacle dans leur temps; ainsi Socrate avec son ironie célèbre ; ainsi Bacon avec sa longue dissimulation ; ainsi Érasme avec son livre « l'Éloge de la foUe; ^ ainsi Rabelais avec sa satire lacérant les peuples. ^ (Tétaient des sots qui criaient contre moi^ » écrit le chevalier de Boufflers à Grimm> ^ c'est vrai; mais les sots ont l'avantage du nombre et ils décident. Nous n'avons aucun intérêt à nous mesurer avec eux; nous ne les vaincrons jamais; ils seront toujours nos maîtres. Il n'existe pas une règle, pas une habitude quelque part, dont ils ne soient les auteurs, r» La première leçon que l'histoire écrive au front de ces faits sinistres, et quelle nous enseigne, est lexistence du bon côté du mal.
Le bon est un bon médecin, mais le mal en est quelquefois un meilleur. Ce sont les oppressions de Guillaume le Normand» ses de béte sauvage, et son despoUsmo^^^ qui ont inspiré et rendu possible^ Charte sous Jean. Edouard I* d'argent, d'armées, de châteaux :
tout autant qu'il en désirait, saire de réunir le peuple par 11
ÇNTRE PARENTHÈSES*
court et le plus prompt — et la Chambre des communes se forma. Il obtint des subsides, en Jes payant par des privilèges. Dans la trentequatrième année de son règne, il décréta *^ qu'aucune taxe ne serait levée sans le consentement des Lords et des Communes, ?» ce qui est la base de la constitution anglaise, Plutarque affirme que les guerres cruelles d'Alexandre, introduisirent à la suite de son armée, la civilisation, la langue et les arts de la Grèce dans le sauvage Orient; que cest lui qui y introduisit le mariage, bâtit soixante et dix villes et réunit des peuplades hostiles sous un seul gouvernement. Losi Barbares qui ont renversé l'empire romain sont arrivés à jour fixe. Schiller dit que la guerre de Trente ans a fait de rAllemagne une nation !
Les despotes cruels et égoïstes rendent d'immenses services à rhumanité : ainsi Henri VIII sa querelle avec le pape, ainsi les oxion moins que la sagesse de Croru- ' lérocité des czars, et le fana- '' ' riçais en IIW. La gehW^
i^HTie ann«3e sauve lus J^ i' (misant les chanin-
guerre, le fou, hi
peste qui rompent Finamovible routine, balaient du sol les races pourries et les troncs d'inflrmitës, et ouvrent un champ nouveau à des hommes nouveaux. Les choses ont une tendance à se redresser d'elles-mêmes ; la guerre, une révolution, une banqueroute qui brisent un système corrompu, donnent aux choses une allure nouvelle et naturelle. Les maux les plus durs sont compris dans cette rotation où les erreurs des planètes, les fièvres et les maladies des hommes trouvent des limites. Passions, dangers, obstacles, autant d'enseignements. Nous acquérons les forces dont nous triomphons. Sans guerres point de soldats; sans ennemis point de héros. Le soleil serait insipide si ratmosphère n'était point opaque. lia gloire d'un caractère est d'affronter les horreurs de la dépravation, pour tirer de là de nouvelles forces et une nouvelle puissance ; — ainsi l'art vit et progresse en se servant de nouveaux procédés, en combinant les oppositions, et en pénétrant de plus en plus dans les ténèbres de la nuit. Que deviendraient le peintre, le poète et le saint sans les crucifiements et l'enfer. Et dans le monde existe toujours cette merveilleuse balance du beau et
du laid, du magnifique et de Timmonde. Ce n'était pas Antinous, mais une pauvre blanchisseuse qui disait : « Plus j'ai de peine, plus je me sens forte; c'est là mon principe. »
Je n'ai pas une grande opinion des gens qui allèrent en Californie en 1849.
C'était un amas ignoble d'aventuriers besogneux, et dans tout l'Ouest ce fut une libération générale de toutes les prisons et de tous les maraudeurs de rivières. Quelques-uns se présentèrent avec d'honnêtes desseins, d'autres avec les pires intentions, et tous avec le commun désir de faire fortune le plus vite possible. Mais la nature qui veille à tout, changea ce mal en bien. La Californie se peupla, se fournit, se civilisa par ce moyen immoral, et sa prospérité ne cessa de se développer. Ce fut le canard pipeur, le tube flottant qui sert à attirer. les baleines ; — mais avec cela on attrape de vrais canards et des baleines qui donnent de l'huile. C'est ainsi qu'après l'enlèvement des Sabines et les excursions des bandits, des Romes réelles et des héros véritables surgissent en temps opportun.
En Amérique, la géographie est sublime,
mais les hommes ne le sont pas; les inventions y sont excellentes , mais on rougit parfois des inventeurs. Les instruments dont on se sert pour réaliser des événements aussi grands que l'ouverture de la Californie, du Texas, de TOregon, que la jonction des deux Océans sont bien misérables : — Tégoïsme grossier, la fraude, la conspiration ; la plupart des grands faits de Thistoire çont le résultat de moyens condamnables. Les bienfaits dont jouissent Tlllinois et tout le grand Ouest, grâce aux chemins de fer, sont inestimables à coup sûr, et dépassent tous les efforts et toutes les intentions de la philanthropie. Qu est-ce que les services rendus par un roi aussi bon que le roi Alfred, par un Howard, par un Pestalozzi , par une Elisabeth Fry, par une Florence Nightingale, ou tout autre ami de l'humanité sur une échelle plus ou moins grande, à côté des bienfaits involontaires répandus sur les nations par les capitalistes égoïstes qui ont construit le chemin de fer de l'Illinois, du Michigan, les routes dans les vallées du Mississipi et qui ont remué non seulement les richesses du sol, mais l'énergie de millions d'hommes. C'est une sentence des anciens sages : « que Dieu
ENTRE PARENTHÈSES. Sil
suspend les plus lourds poids aux plus petits
fils. r>
Ce qui arrive ainsi aux nations se reproduit chaque jour dans les intérieurs particuliers. Quand les amis d'un gentleman lui rapportaient les folies de ses fils, en lui signalant les dangers qui en pouvaient résulter, celui-ci répondait qu'il avait fait jutant de folies quand il était jeune, et que cela ne l'avait pas empêché de réussir en toutes choses, qu'il n'était point alarmé des dissipations de ses enfants ; il les considérait comme étant au fond de l'eau, mais que bientôt ils toucheraient le fond et reviendraient à la surface. C'est une manière de voir hardie ; il y a là bien des chances d'insuccès pour une réussite. Cependant on pourrait dire qu'une ferme intelligence suffirait autant que le sentiment moral pour le salut en pareil cas; les passions sont si vite satisfaites- et usées, et amoindrissent si vite l'homme len le faisant déchoir de son rang social, que le talent se perd avec le caractère.
^ Croyez-moi, l'erreur aussi a son mérite, y^ disait Voltaire. Ne voit-on pas des égoïstes et des fats se tirer d'embarras aussi bien que des gens prudents? Le vrai partisan est un homme
conscience! Dans la vieille Egypte, il existait une loi qui assimilait l'opinion d'un prophète à celle de cent hommes. Je pense qu'on l'estimait encore au dessous de son prix. « Clay (l'homme d'État) et le limon (en anglais Clay) diffèrent de de qualité; " nous nous en apercevons chaque jour à nos préférences.
Quelle pitoyable habitude répandue parmi nos hommes d'État à Washington, de ne pas distinguer entre celui qui vote mal au pied levé et celui qui vote juste pour avoir le droit de se rétif er; comme si votre présence au scrutin n'en dit pas plus que votre vote. Supposez que les trois cents héros des Thermophyles eussent été trois cents Perses : cela eût-il été la môme chose pour la Grèce et pour l'histoire. Napoléon valait cent mille hommes aux yeux des siens.
Ajoutez l'honnêteté à son caractère et il eût valu cent millions d'hommes.
La nature fait pousser cinquante mauvais melons pour un bon et courbe un arbre sous des fruits verreux, sauvages, avortés, avant que vous trouviez une douzaine de pommes à ofirir pour dessert ; — ainsi elle crée des nations d'Indiens nus et de chrétiens habillés, pour pla-
cer au milieu d'elles deux ou trois bonnes têtes • Le travail de la nature .est très rude, mais elle fait mouche une fois sur un million de coups. Par rapport au genre humain, elle est contente quand elle produit un maître par siècle. Plus sont grandes les difficultés à créer des hommes parfaits, plus vite ceux-ci s'usent lorsqu'ils' apparaissent dans ce monde. Un jour, je m'amusai à compter cela dans une petite ville de mon voisinage et je trouvai que chaque homme capable avait à son service douze ou quinze personnes pour l'aider matériellement — l'une pour lui otfrir la fourchette et les plats, l'autre comme boulanger ou jardinier, ici une nourrice, là une garde-malade : — il ne paraissait pas qu'il y eût de distinction dans sa condition entre un garçon ou un chef de famille; s'il ne refuse pas trop durement d'accomplir les devoirs qui lui incombent, cette somme de secours lui arrive toujours d'une manière du d'une autre. C'est la taxe que lui paient ses capacités. Les hommes accomplis sont utiles dans les centres particuliers; leur influence s'exerce aussi sur une échelle plus large. Les révélations mécaniques, intellectuelles, scientifiques sont faites, non pas aux
le mouvement de vitesse, aisé à continuer, quand une fois nous sommes lancés. Bref, il n*y a pas d'homme qui, à un moment donné, ne doive quelque chose à ses vices ; comme il n y a pas de plante qui ne se nourrisse de fumier.
Nous insistons seulement pour que l'homme s'améliore, pour que la femme croisse et change son essence vile contre une essence supérieure.
L'ouvrier sage ne regrettera pas la misère et labandon qui auront développé en lui ses talents. Les jeunes gens sont charmés de paraître des enfants favoris de la fortune. Mais tous les grands hommes sortent des classes moyennes.
Cela vaut mieux pour la tête; cela vaut mieux pour le cœur. Marc Antoine prétend que Fronton lui disait, «que ceux que Ton appelle les gens de haute naissance sont des gens sans cœur, « tandis que rien n'indique plus une réelle éducation que la tendre compassion qu'inspirent les pauvres d'esprit. Charles James. Fox disait de l'Angleterre : « L'histoire de ce pays prouve que nous ne devons pas attendre des hommes opulents, dans certaines circonstances graves, la vigilance, l'énergie et le travail sans lesquels la
Chambre des communes perdrait sa plus grande force et sa puissance. La nature humaine est disposée à l'indulgence, et les plus grands services publics ont toujours été rendus par des personnes de conditions éloignées de l'opulence. »
Et cependant ce que nous demandons tous les jours, c'est d'être des gens du monde. Accordezmoi, 6 dieux bons! dans mes manières, dans mon état social, dans ma fortune, ce défaut qui me met hors du cercle commun; accordez-lemoi, et permettez-moi d'être comme le reste des hommes que j'admire, et de rester en bons termes avec eux. Mais les dieux me répandent sagement : Non, nous avons mieux que cela pour toi. Subis des humiliations, des épreuves ; perds les sympathies dont tu jouis, souffre de l'inégalité, et tu apprendras de plus grandes vérités et tu connaîtras mieux l'humanité qu'un gentleman rafliné. Un beau mirliflor delà Cinquième Avenue (le faubourg Saint-Germain de New York), un propriétaire de West-End, n'est pas la fine fleur de l'homme ; et bien que les nobles cœurs et les esprits solides n'aient pas de condition sociale, cependant celui qui doit donner aux
St6 LBS LOIS DB LA TIB.
autres Texemple de la sagesse n*a pas besoin d*étre protégé. Il faut qu il connaisse les huttes où le pauvre repose et les travaux que fait le pauvre. Les intelligences supérieures, Ésope, Socrate, Cervantes, Shakespeare, Franklin ont passé par les sentiments et les épreuves du pauvre. Un riche n*a jamais subi dlnjures en sa vie; mais il a besoin de se sentir mordre. Un homme riche ne 8*est jamais trouvé en danger de froid, de faipa, ni exposé à la guerre, ni en proie aux coquins ; vous pouvez voir à la placidité de ses idées qu'il n'en est rien. C'est un funeste désavantage d'être trop choyé et de manger trop de gâteaux. Quelles preuves de virilité pourra-t-il donner? Mettez-le hors de sa fortune. C'est un bon teneur de livres ; ou bien un habile conseiller dans les affaires d'assurances; peut-être pourrait-il subir un examen dans un collège et prendre ses degrés; peut-être encore pourrait-il donner un sage avis dans une cour de justice. Maintenant jetez-le au milieu de fermiers, de pompiers, dlndiens et demigrants. Lancez un chien après lui, ou bien un détrousseur de grands chemins ; qu'il se trouve au milieu d'une émeute populaire; envoyez-le au Kansas, à Pike's Peak,
dans rOregon ; s'il a vraiment des facultés supérieures, il sera peut-être au milieu de l'élément qui lui convient, et il reviendra de là plus profondément sage, viril et puissant. Ésope, Saadi, Cervantes, Regnard ont été pris par des corsaires, laissés pour morts, vendus comme esclaves; ils connaissaient les côtés réels de la vie humaine.
Les temps d'épreuves ont une valeur scientifique. Ce sont des occasions qu'un homme désireux de s'instruire ne voudrait pas manquer.
De même que nous nous rendons gaîment à Faneuil Hall, pour assister au spectacle amusant des orages et des coups de pojng des patriotes exaltés, ainsi est pour nous le spectacle d'une persécution fanatique, d'une guerre civile, d'une banqueroute nationale; événements plus féconds pour nous, à tout prendre, que de languissantes années de prospérité. A nous en rapporter à notre mémoire , le continent se présente à nous solide ; nous apprenons la géologie le lendemain d'un tremblement de terre , au spectacle épouvantable des montagnes déchirées, des plaines soulevées, du lit desséché de la mer.
Dans la vie et dans la culture de notre esprit,
toute chose a son travail et vient à point, —la passion, la guerre, la révolte, la banqueroute; aussi bien que la folie et. les erreurs, les insultes, Fennui, la mauvaise compagnie. La nature est une marchande de guenilles, qui retourne chaque morceau et en refait quelque chose de neuf; — comme un excellent chimiste que j'ai trouvé, l'autre jour, dans son laboratoire, changeant ses vieilles chemises en beau savon blanc. La vie est un bien sans bornes ; quand vous avez payé votre billet et que vous montez en chemin de fer, vous ne pouvez pas savoir quelle sorte de compagnie vous y rencontrerez. Vous achetez beaucoup de choses qui ne sont point mentionnées sur la carte. Les hommes poussent, tout en travaillant dans un autre but, à laccomplissement de certains actes qui conduisent à la grandeur.
Que si, au point où nous sommes de ce discours, je m'aventurais à établir les premières règles de la vie, je ne réj[)éterais pas ce que j ai déjà posé maintes fois, comme la première loi de 1 économie, que l'homme doit se tenir à son rang; mais je dirai : — Ayez la santé! Il ne faut rien négliger de ce qui peut l'assurer : ni le travail,
ni la peine, ni la tempérance, ni la pauvreté, ni l'exercice. La maladie est un cannibale qui dévore la vie et la jeunesse autant qu'il peut, et qui mange même ses fils et ses filles. Je me la figure un pâle fantôme égaré, essentiellement égoïste, ne respectant rien de ce qui est grand et bon, attentif à ses seules sensations, perdant son âme et tourmentant l'âme d'autrui par de fausses c^Cresses et de fausses larmes et satisfaisant sa voracité avec des niaiseries. Le docteur Johnson disait sérieusement « qu'un homme malade devenait un misérable, » Laissez là vos incantations et traitez la chose sérieusement. Nous n'affichons pas l'ivresse en traitant avec les ivrognes ; nous devons de même traiter les malades avec énergie, en leur accordant, cela va sans dire, aide et assistance, mais sans nous assimileràeux. Un jour,je demandais àun pasteur d'une petite ville, qui étaient ses compagnons? quels gens capables il voyait? Il me répondit qu'il passait son temps avec les malades et les mourants. Je lui dis qu'il me semblait avoir d'autant plus besoin de se créer une autre société, qu'il avait déjà celle-là : car, si les gens étaient malades et mouraient pour une cause
quelconque, nous devrions tout abandonner pour aller à eux ; mais autant que j'aie pu 1 observer, les malades et les mourants sont aussi légers que les autres, et souvent plus légers encore. Engageons nos amis à ne pas nous abandonner. J'ai connu une femme d esprit qui disait à ses amis : « maintenant que je suis vieille, conduisez-moi. »
Le meilleur côté de la santé c'est d'avoir bon caractère. Cela vaut mieux que de montrer du talent. Rien ne remplace les rayons du soleil pour les pêches; et pour élever la science, il faut posséder la sagesse. Toute joie sincère est une nourriture substantielle pour vous. La gaité de l'esprit implique sa force. Toutes Içs choses saines ont la douceur. Le génie travaille en se jouant, la bonté sourit toujours; et c'est pour cela que quiconque se rend compte de la loi qui régit les choses, ne se désespère jamais, mais se sent toujours enflammé de grands désirs et de grands enthousiasmes. Quiconque se désespère, confesse qu'il ignore cette loi.
Un proverbe hollandais dit : que « les couleurs ne coûtent rien » et que c'est pour cela qu elles se conservent dans les climats humides.
ENSRE PARENTHÈSES. 321
Eh bien, le soleil coûte encore moins, bien queses couleurs soient plus belles. Ainsi en est-il de la bonne humeur et d'un bon caractère : plus on en dépense, plus il en reste. La chaleur latente d'une once de bois ou de pierre est inépuisable. Vous pouvez frotter cent fois le même morceau de bois jusqu'à y allumer le feu; ainsi le pouvoir d'être heureux ne se peut ni mesurer ni diminuer. On a remarqué que l'abaissement de l'esprit développe les germes de la misère chez les individus comme chez les nations.
Il existe un vieil adage de bonne conduite :
« Aliis lœtus, sapiens sibi, «dont nous avons fait le proverbe anglais : « Soyez gai et sage. » Je sais combien il est facile aux hommes de paraître graves et de se moquer de la jeunesse ardente et de ses rêves brillants. Mais je trouve que les châteaux en l'air sont bien plus confortables et bien plus commodes que les donjons imaginaires solidement établis par les gens grognons et mécontents. Je sais de pauvres diables et je les hais, qui voient toujours une étoile noire au milieu des nuages légers et colorés dans le ciel ; des flots de lumière passent dessus et la couvrent un moment, et l'étoile noire re*
paraît toujours au zénith. Mai? la farce va de pair avec la gaîté; l'espérance nous met toujours en bonne disposition de travail; le désespoir, au contraire, n'est pas inspirateur et n'harmonise point les facultés actives. Tout homme qui ne parvient pas à améliorer la vie pour nous, ferait mieux de n'être pas né. Lorsque l'économiste politique signale les classes improductives, il devrait placer en première ligne cette classe de gens qui s'apitoient sans cesse sur leur sort, mendient des sympathies, et se lamentent sur des malheurs imaginaires. De vieilles rimes françaises se présentent à ce sujet sous ma plume et que je traduis ainsi :
Quelques-uns de vos chagrins ont été guéris; et les plus cuisants vous ont survécu; mais que de' tourments vous avez endurés pour des maux qui ne sont jamais arrivés !
Il y a trois désirs qui ne peuvent jamais être satisfaits : celui du riche qui souhaite quelque chose de plus que ce qu'il possède; celui du malade qui demande un état autre que celui où il se trouve, et celui du voyageur qui dit : « Partout ailleurs que là où je suis! w
Un cadi turc disait à Lazard : « Selon la mode de tes compatriotes, tu as couru d'un lieu à un autre, si bien que tu n'es heureux et content dans aucun. » Mes compatriotes ne sont pas moins épris de l'amusement rocoôo de l'Italie. Toute l'Amérique semble prête à s'embarquer pour l'Europe. Mais nous ne traverserons pas toujours les mers et les pays pour des causes légères et comme par partie de plaisir. Un jour, nous paierons notre passion pour l'Europe par notre passion pour l'Amérique. Les plaisirs de l'intelligence donneront de la gravité et le repos domestique à ceux qui voyagent maintenant uniquement parce qu'ils ne savent comment dépenser leur argent. Qui inspire plus de pitié que cette excellente famille qui s'en revient dans sa vieille voiture, du plus loin et toujours avec les mômes sentiments d'honnêteté? Chaque peuple s'est demandé successivement « que viennent^ ils faire ici? » — jusqu'à ce qu'enfin ces braves gens tout honteux se soient d'eux-mêmes posé la question aux portes de chaque ville où ils entraient.
Des manières naturelles sont une excellente chose, ainsi que la faculté de s'accommoder de
toute chose; mais le haut prix de la vie, le suprême de la fortune d*un homme est d*étre né avec le désir de poursuivre quelque dessein qui Toccupe et le rende heureux : — qu'il s'agisse de faire des paniers, des armes, des canaux, des statues ou des chansons. Je ne doute pas que telle était l'idée de Socrate lorsqu'il proclamait les artistes les seuls vrais sages, parce qu'ils sont hommes en réalité et non pas seulement en apparence.
Dans l'enfance nous nous imaginons être cer- , nés par l'horizon, comme par une cloche de verre, et nous ne doutons pas qu'un long voyage nous conduirait là où le soleil et les étoiles se couchent. Nous l'essayons, l'horizon fuit devant nous, et nous nous trouvons au milieu de plaines immenses, où il n'y a plus trace de la cloche de verre. C'est étrange combien nous persistons avec ténacité dans cette idée d'une astronomiecloche , et d'un horizon domestique nous enveloppant !
Je retrouve la même illusion quand il s'agit de la recherche du bonheur ; illusion qui renaît chaque été, dans mon voisinage, après l'accouplement des oiseaux.
Les jeunes gens n'aiment point la ville; ils n aiment point le bord de la mer; ils veulent s enfoncer dans les terres; ils y trouveront un cher cottage bien perdu dans les montagnes, discret comme est leur cœur. Ils partent à la recherche de leur maison ; ils arrivent à Berkshire, — ils atteignent le Vermont; ils examinent les fermes — de belles fermes, regardent da hautes montagnes ; mais où est [la retraite? La ferme est près d'ici; non, près de là; ils sont loin de Boston ; — mais cette ferme est près d'Albany, ou près de Burlington, ou de Montréal.
Ils en examinent une; la maison est petite, vieille, basse; les gens qui l'habitaient en sont partis mécontents; il y a trop de ciel, trop de portes; le public y pénètre trop aisément. Les jeunes gens aspirent après la solitude. Quand ils arrivent à la maison, ils la traversent. Ce n'est pas là la profonde retraite qu'ils désiraient. — « Ah! maintenant, disent-ils, j'aperçois ce que je cherche — cette maison étroite doit grandir quand elle est habitée; il n'y a que les amis qui puissent agrandir une maison, w Oui, mais cette année, il y a disette d'amis; ils sont difficiles à trouver et difficiles à conserver quand on les a
.*f6 LES LOIS DE LA VIE.
trouvés ; les voici qui s'en vont précisément; eux aussi sont dans le tourbillon du monde; ils ont des engagements et des promesses à tenir. Ils se disposent à partir pour le Wisconsin; ils ont reçu des lettres de Brème, — ils nous reverront bientôt. Il faut longtemps pour apprendre qu'il ny a qu'une chose de vraiment grande, qu'une chose qui représente réellement le bonheur intérieur, et que cette chose est le but qu'on poursuit. Quand la joie ou le chagrin ou le génie révèle ce but à l'homme, alors les bois, les fermes, les marchands et les cochers de la ville, prophètes ou amis, peu importe, lui refléteront son ciel dans toute sa pureté, et sa populeuse solitude.
Le besoin de voyager naît avec l'occasion et est de courte durée; mais le meilleur fruit qu'on en retire, est la conversation, et c'est là la principale fonction de la vie. Quelle différence dans l'hospitalité des esprits ! Celui à qui nous pouvons dire ce que nous ne pouvons pas nous dire à nous-mêmes, a un prix inestimable à nos yeux. Les autres hommes nous paraissent volontiers offensants, et nous enlèvent la faculté de penser, ils pèsent sur nous et nous empri-
soDnent. De même que lorsqu'il y a sympathie entre nous, il ne s'agit que de rencontrer un homme sage pour que tous les hommes nous paraissent sages , •— de même aussi un imbécile s'accouple à un imbécile.
Voici un homme doué du merveilleux pouvoir d'ennuyer le& gens. Quand il entre dans un bureau ou dans un lieu public, la réunion se dissout; chacun s'en va l'un après l'autre, et l'appartement reste à sa disposition . Quelle incurable, mais frivole habitude! Une mouche est aussi indocile qu'une hyène. Cependant la folie dans le sens de la gaîté, le badinage, ou la nonchalance peuvent se supporter aisément; ainsi que Talleyrand disait : « Je trouve que la bêtise est un passe-temps ; » mais une folie violente, agressive déteint sur la raison de toute une maison. J'ai vu une famille entière de gens paisibles, sortir de leurs gonds et être hors d'eux-mêmes, victimes de pareils coquins.
La persistante extravagance d'une seule personne pervertit les meilleurs, puisqu'il faut que nous nous opposions à l'absurdité. Mais la résistance exaspère le fou tenace, qui croit que la nature et le système de gravitation
sont faux, et qui s'imagine que lui seul est dans le \Tai.
De là ces douzaines d'individus qui se pervertissent bien vite, et deviennent, quelque qualités et quelque intelligence qu'ils aient, contradicteurs, accusateurs, discuteurs, et finissent par dépasser cet unique malfaiteur; de même lorsqu'un bateau menace de chavirer ou une voiture de verser, non seulement le pilote ouïe cocher, mais tous ceux qui se trouvent à bord sont obligés de prendre des attitudes bizarres et ridicules , de suivre les balancements du véhicule, pour l'empêcher de chavirer. Comme remède, alors qu'il en est temps encore, je recommande le calme et la vérité. Que toute vérité dite ou faite soit à zéro de l'indifférence, ou le vrai lui-même deviendra de la folie. Mais quand le cas est grave et chronique, il n'y a de salut que dans l'amputation; comme disent les marins, coupez les amares et au large. Comment vivre avec des gens antipathiques? Avec de telles gens, la vie est plus qu'à moitié consumée; l'expérience enseigne que le mieux est de nous mettre sur nos gardes contre eux; par exemple, en ne nous engageant pas, en ne nous mêlant jamais
enh^e parenthèses. 529
à eux; mais en laissant leur folie se développer sans opposition : soyez vous; je suis moi.
La conversation est un art dans lequel un homme a le genre humain pour partners, car il la pratique tous les jours de sa vie. Nos pensées habituelles — prenez l'homme tel qu'il se présente — ne nous suffisent pas ; dans le train ordinaire, elles sont, je le crains, une pauvre et déplorable chose. Le succès qui peut satisfaire les hommes est un marché, un emploi lucratif, un avantage obtenu sur des rivaux, un mariage, un patrimoine acquis, un legs et l'équivalent. Avec de tels sujets, la conversation est très superficielle; la politique, le commerce, les défauts de l'un et de l'autre, les mauvaises nouvelles exagérées, la pluie. Enlevez-leur cela et les voilà chagrins et pensifs. Vienne quelqu'un capable d'illuminer cette maison de pensées; que celui-là leur révèle leurs richesses naturelles, les dons qu'ils possèdent, ce que vaut chacun d'eux, les pouvoirs magiques qu'ils exercent sur la nature et les hommes; les chemins qui mènent à la poésie, à la religion, et les facultés qui constituent le caractère ; alors ce nouveau venu réveille en ces gens le sentiment du
digne; ses paroles leur font entrevoir de nouveaux sentiers dans la vie, de nouveaux livres, de nouveaux hommes, de nouveaux arts et de nouvelles sciences; — alors nous sortons de notre existence de coquille pour entr-er sous un dôme immense, et nous apercevons au dessus de nous le zénith et le nadir à nos pieds.
Au lieu des robinets et des baquets de science que Ion verse quotidiennement sur nous, nous abordons les plages de la mer et nous trempons nos mains dans ses vagues miraculeuses. Cest quelque chose d étonnant que lefiet produit par la société ! Les hommes n'y sont plus ce qu ils étaient. Ils reviennent tous de Californie et millionnaires. Il ny a pas de livre et pas de plaisir dans la vie comparable à une réunion. •
Demandons-nous ce quil y a de meilleur et nous répondrons que c'est l'échange de quelques paroles avec des hommes d'élite. La conversation nous apprend que nous appartenons à une sphère meilleure que celle où nous sommes confinés; qu'un pouvoir mental nous appelle, dont les généralisations sont supérieures en joie et en résultats à quoi que ce soit qu'on nomme présentement philosophie ou littérature.
Dans une conversation animée, nous devinons les splendeurs de lunivers, le pouvoir naturel de l'âme ; nous distinguons les lumières lointaines et sombres d'un paysage des Andes, tel que l'imagination nous permet d'y atteindre. Là quelquefois nous entendons prononcer des oracles, vers lesquels la mémoire revient aux heures de détresse.
Du consentement de la volonté et du tempérament naît l'amitié. Le besoin capital de notre vie est de rencontrer quelqu'un qui nous excite à faire ce que nous pouvons faire. C'est là la mission d'un* ami. Avec un ami nous devenons aisément un grand homme. Il existe en lui une sublime attraction vers les qualités, quelles quelles soient, qui sont en nous. Comme il ouvre larges devant nous les portes de l'existence! Que de questions nous lui adressons!
Quelle compréhension ! Comme nous avons besoin de peu de mots pour nous entendre ! C'est la seule société réelle. Un poète oriental Ali Ben Abu Taleb écrit avec une amère vérité :
Celui qui a mille amis n'a pas un ami,
Celui qui n'a qu'un ennemi le retrouve partout.
Vit LES LOIS DE U ¥1E.
Aucun écrivain, cependant, n'a rien dit de mieux sur ce point que Hafiz qui indique lamitié comme la preuve de la santé mentale : « Tu n'as appris aucun secret jusqu'au jour où tu connus l'amitié ; car aucun rayon divin ne pénètre les infirmes de l'esprit. » La vie n'est» jamais assez longue pour l'amitié. L'amitié est quelque chose d'aussi sérieux et d'aussi majestueux qu'une royauté, ou qu'une religion, et il ne faut pas en faire quelque chose de semblable à un dîner de postillon qu'on avale en courant. L'amitié comme l'amour est entourée de précautions; quoique les esprits d'élite ne la perdent jamais de vue, ik ne la nomment cependant pas.
Avec des hommes d'un ordre élevé l'amitié ou la bonne intelligence est à l'abri de tout accident de changement, de condition ou de réputation. Et cependant nous sommes peu soucieux du plus grand bien de la vie. Nous soignons notre santé ; nous amassons de l'argent ; nous veillons à ce que le toit de notre maison soit bien clos, et notre corps bien vêtu. — Mais l'homme sage avisera à ne pas manquer du meilleur de tous les biens — des amis !
Nous savons que c'est là notre but et nous ne
faisons rien pour y atteindre. Combien de temps dçvrons-nous rester les bras croisés à attendre ces véritables bienfaiteurs? Il est indifférent de vous reporter à cinq années en arrière et de vous rappeler si vous avez été bien nourri et bien habillé; si vous avez été logé à un premier étage ou aux mansardes; si vous avez eu des jardins et des bains, du bon bétail et de bons chevaux; si vous vous êtes promené dans un bon équipage ou dans une charrette ridicule; ces choses-là s'oublient vite et ne laissent pas de traces. Mais ce qui importe dans la vie c'est de savoir si pendant ces cinq années on a eu de bons compagnons — presque autant que s'il s'agissait de nos actions.
Aussi voyez la ruinante influence du voisinage dans toute société. De même qu'un mariage, bien ou mal assorti, fait notre intérieur, — ainsi en est-il de ceux qui vivent près de nous dans une condition sociale égale à la nôtre ; — quelques-uns d'entre eux s'éloignent de nous à des distances convenables, peu importe qu'ils soient de mauvaise compagnie — les premiers seulement seront les compagnons de votre vie ; et tous ceux qui bien nés, intelligents seront, par
334 ^ LES LOIS DE Lk VIE.
bien des qualités, comme un chêne du cœur, sacrés pour nous, seront graduellement et tout à fait perdus pour vous. On ne doit pas jouer impunément avec cet admirable élément de société. On peut se donner beaucoup de peine pour unir les gens entre eux, pour organiser des clubs et des associations à discussion; mais tout cela n'aboutit à rien. A coup sûr il existe en nous un grand fonds de bien qui s'ignore lui-môme, et l'habitude de l'union et de la compétition domine les peuples et les élève à leur plus haut point; aussi la vie vaudrait-elle deux fois et dix fois plus, si on la dépensait avec des amis sages et profitables.
Mais nous vivons au milieu de gens dans d'autres conditions ; nous vivons avec des gens dépendants ; je ne parle pas seulement de la jeunesse à qui nous devons enseigner ce que nous savons, et à qui nous devons faire partager les avantages que nous avons obtenus, il s'agit aussi de ceux qui nous aident volontairement, ou Moyennant salaire. Les vieilles règles ont du bon. Ne souffrez pas que les liens qui vous unissent à un autre aient un caractère vénal, bien que tout service doive être payé. Rendez-
VOUS nécessaire à autrui. Ne rendez la vie dure à personne. Ce point acquiert une nouvelle importance dans la société américaine.
Notre service intérieur est ordinairement un sot fracas dexîgences peu raisonnables d un côté et de terreur de lautre. On demandait à un homme d'esprit quel était son emploi dans la ville? Il répondit : « J'ai mission de trouver un ange poiir faire la cuisine. » Une dame se plaignait à moi que de ses deux femmes de chambres, l'une eût des absences d'esprit, l'autre des absences de corps.
Le mal s'accroît de Tignorance et de l'animosité de tous ces chargements d'émigrants qui envahissent comme des fourmis nos maisons et nos fermes. Peu de gens savent comprendre qu'il dépend du maître ou de la maîtresse, que tel service soit fait par un homme, tel autre par une femme ; que cette méchante femme que voici soit un esprit tutélaire dans une maison et un démon dans une autre.
Tous les gens sensibles sont personnels,, et la nature, à chaque contrat qui se passe, s'efforce d'en égaliser les termes. Si vous ne faites valoir que votre avantage, la partie adverse doit être
nécessairement un peu rudement traitée par vous. Si vous vous montrez généreux, votre contractant, quoique égoïste et injuste, fera une exception en votre faveur et en agira loyalement avec vous. Je questionnais un jour un fabricant de fer sur les qualités et sur les pailles qui se trouvaient dans le fer employé aux rails : — « Oh! me répondit-il, on peut toujours avoir de bon fer; s'il y ^ des pailles dans le fer, c'est qu'il y a des pailles dans le paiement. s>
Mais pourquoi multiplier ces thèmes et ces exemples qui n'en finiraient pas? La vie apporte à chacun sa tâche, et quelque profession que nous choisissions, l'algèbre, l'agriculture, l'architecture, la poésie, le commerce, la politique; toutes ces professions peuvent nous procurer le même succès, à condition de choisir celle qui est conforme à nos aptitudes; — à condition de commencer par le commencement et de procéder en ordre, pas à pas. 11 est aussi aisé de faire plier des ancres de fer et de tortiller des canons, que de tresser de la paille ; de faire bouillir du granit que de faire bouillir de l'eau, pourvu que vous vous y preniez comme il convient. Toutes les fois qu'il y a insuccès, il y a légèreté, foi su-
perstitieuse dans la chance, omission de quelque pratique ; toutes choses que la nature ne pardonne pas.. On peut réaliser toutes les jouissances de la vie dans des conditions égales.
L'attrait qu elles ont pour vous est la preuve quelles sont à votre portée. Nos souhaits sont des prophéties. Il faut qu'il y ait à la fois fidélité à nos aspirations et adhérence entre elles. Heureuse la vie qui s'attache aux objets qu'elle poursuit !
Les aspirations de la jeunesse sont une belle chose; vos théories et vos plans de la vie sont recommandables ; — mais y resterez-vous attaché?
Les hommes sont légers, et veulent être irresponsables quand ils poursuivent un but. Les races sont grandes, l'idéal est beau, mais les hommes sont inconstants. Le héros est celui qui persiste dans sa volonté. La différence qui existe entre les gens semble être : que tel homme vous offre des garanties sur lesquelles vous pouvez compter, et que tel autre ne vous les offre point. Quiconque n'a pas de loi à laquelle il obéit, ne s'attache à rien.
l4a Beaaie.
Nos livres nous représentent médiocrement ce que nous avons le plus le désir d'apprendre. Comme nous faisons parade de notre savoir!
et combien nous sommes loin, à longueur de bras, des objets que nous poursuivons! Notre botanique est toute pleine de noms, mais où est sa puissance i Les poètes et les romanciers parlent d'herbes et de plantes ayant le pouvoir de guérir. Mais qu'est-ce que le botaniste nous enseigne sur la vertu des plantes ? Le géologiste nous montre les couches de la terre, et peut les énumérer toutes sur le bout de ses doigts;
mais sait-il qu elle influence elles exercent sur l'homme qui y bâtit sa maison ? quelle influence subissent les races qui habitent dans les couches de granit, et celles qui habitent dans les couches de chaux et d'allu viens?
L'ornitologiste nous toucherait davantage, s'il pouvait nous apprendre ce que disent les oiseaux quand ils tiennent conseil à l'automne, babillant entre eux dans les arbres. Le défaut de sympathie fait de son récit un fastidieux dictionnaire; il arrive à quoi? à un oiseau mort. L'oiseau n'existe pas par ses serres seulement, mais par ses relations avec la nature ; la peau ou le squelette que vous m'exhibez, n'est pas plgs la peau et le squelette d'un héron que la poignée de poussière ou le flacon de gaz à quoi a été réduit leur corps ne me représente Dante ou Washington. Le naturaliste est distancé par les idées que réveille son sujet. L'enfant est plus raisonnable de se contenter d'admirer les coquillages sur le bord de la mer ou les fleurs dans les prairies, que l'homme fier de ses nomenclatures.
L'astrologie nous intéresse , parce qu'elle lie l'homme à un système. Il n'est plus un mendiant
isolé ; l'étoile la plus éloignée le touche et il touche cette étoile. Si téméraire et si falsifiée qu elle soit par des compétiteurs et par des spéculateurs, la donnée est vraie et divine; les confidences de Tâme sur ses relations éteildues, le climat, le temps, les latitudes éloignées aussi bien que les latitudes proches font partie de son domaine. L'alchimie décompose, mais ne reconstruit pas; l'alchimie qui prétendait à faire passer un élément dans un autre , afin de prolonger la vie humaine, de renouveler la puissance de l'homme, était dans le vrai. Toutes nos sciences manquent du côté humain. L'occupant vaut plus que la maison.
Les insectes, les étamines et les maladies que nous passons tant d'années à étudier, ne sont pas des finalités, et Thorame, quand ses facultés se développent régulièrement, s'identifie avec la nature et jette la lumière sur tous les secrets. Le cœur humain est bien plus intéressant pour nous que des observations microscopiques et bien plus vaste que toutes les pompeuses démonstrations de l'astronomie.
Nous sommes, il est vrai, si frivoles et si sceptiques! L'homme s'estime à peu de chose et
vile matière ; et cependant Thomme est un faisceau de foudres. Tous les éléments circulent à travers son système ; il est le flot des flots, le feu des feux ; il sent en lui les antipodes et les pôles, comme il sent les gouttes de son sang ; ils lui permettent de mesurer sa personnalité ; ses devoirs se jaugent à cet instrument qui est luimême; un homme droit et parfait ferait deviner sa présence au milieu du système de Copernic. Il est curieux que notre foi ne dépasse pas le niveau de notre existence. Nous ne nous imaginons pas que les héros soient doués de plus de puissance que les êtres frivoles qui nous amusent. Un homme profond croit aux miracles, les attend, croit à la magie, croit que lorateur peut décomposer son adversaire-; il croit à l'influence du mauvais œil; il croit que les joies du cœur peuvent guérir bien des maux ; que l'amour peut exalter le talent, et chasser tous les soucis. D'un grand cœur s'échappent incessamment de secrètes flammes qui enfantent de grands événements. Nous estimons très haïut de très humbles utilités, un bon mari, un bon fils, un citoyen votant bien, et nous dédaignons les hommes chevaleresques; et peut-être bien ne reconnaissons-nous
54â LES LOIS DE LA VIE.
que ce quils représentent en argent — leur intelligence, leurs affections, billets de change, facilement convertibles en beaux appartements, en tableaux, en concerts, en bons vins !
L'objet de la science devait être l'agrandissement de l'homme, par tous ses c6tés,en le plongeant dans la nature, jusqu'à lui faire toucher les étoiles de la main, jusqu'à faire ses yeux percer la terre, jusqu'à rendre le langage des bêtes, des oiseaux et du vent perceptible à ses oreilles; jusqu'à établir des rapports de sympathie entre le ciel, la terre et lui.
Mais ainsi n'est pas la science que nous pratiquons. Toutes nos géologies, toutes nos chimies, toutes nos astronomies paraissent faire de nous des savants, et elles nous laissent au point où elles nous ont pris. Toute invention est à lusage de son inventeur, et reste un problème pour les autres. Les formules de la science sont comme les papiers enfermés dans un portefeuille, sans valeur pour toute autre personne que leur propriétaire. La science, en Angleterre, en Amérique, est jalouse de théorie et dédaigne le nom d'amour et tout but moral.
Mais il y a une revanche à cet acte anti-
humain. Quelle manière d'homme la science fait-elle? L enfant n y trouve pas d attraits. Il dit : « Je n'ai nulle envie d'être une sorte d'homme comme mon professeur. y> Le collectionneur a entassé toutes les plantes dans son herbier, mais il d maigri et perdu sa gaité. Il a ramassé des serpents et des lézards dans ses fioles, mais c'est pour lui seul qu'il a travaillé; c'est l'homme luimême qui se met dans une fiole. Nous n'avons recours au médecin qu'à la dernière extrémité. Les hommes d'église ont des bronchites qui ne semblent pas un certificat de la santé d'esprit. Macready pensait que cela venait des fausses intonations de leur voix. Un prince indien, nommé Tissp, chevauchant un jour à travers la forêt, aperçut un troupeau d'élans qui bpndissaient sur l'herbe. « Voyez, dit-il, comme ces élans sont heureux de paître ainsi ! Pourquoi les prêtres, bien logés et bien nourris dans les temples, ne s'amuseraient-ils pas de la même sorte? » En rentrant, il fit part de sa réflexion au roi. Le roi, le lendemain, lui conféra la souveraineté, en lui disant : « Prince, administrez l'empire pendant sept jours, à l'expiration desquels je vous mettrai à mort. »
Après le septième jour, le roi s'enquit de lui pourquoi il était devenu si triste? Le prince répondit : «* Parce que j'ai peur de la mort. » Le roi reprit : « Vis, mon fils, et apprends à être sage. Tu as cessé d'être joyeux, en te disant: dans sept jours je serai mis à mort. Ces prêtres dans le temple, méditent incessamment sur la mort ; comment pourraient-ils montrer du cœur au plaisir? »
Cependant les hommes de la science, les docteurs, les hommes d'église ne sont pas plus victimes de leur profession que les autres hommes. Le meunier, le légiste, le négociant, sont tout entiers à leurs travaux et ne sont pas pour cela des hommes plus robustes. Ont-ils la divination, de.grandes aspirations, l'hospitalité de l'âme, et cette égalité d'humeur devant tous les événements que nous demandons à l'homme? éprouvent-ils seulement le contre-coup du moulin, des marchandises ou de la chicane?
Rien ne nous intéresse réellement que l'homme, et dans l'homme rien que sa supériorité, et quoique nous ne comptions pas sur une loi parfaite dans la nature, cette loi exerce son prestige par ses relations avec l'homme, ou par les racines
qu'elle prend dans son esprit. A la naissance de Winckelmann, il y a plus d un siècle de cela, simultanément avec cette science aride, parquée, se montra un grand enthousiasme pour l'étude de la beauté ; et peut-être quelques étincelles de Tune peuvent-elles allumer un incendie dans l'autre. La science des hommes, la science des manières, la toute-puissance de la forme et notre sensibilité aux influences personnelles, sont toujours une affaire de mode. Ce sont là les faits d'une science que nous étudions sans livres, dont les professeurs et les sujets sont toujours en nous-mêmes.
Si invétérée est en nous l'habitude de la critique, qu'une grande partie de notre science dans cette direction appartient au chapitre de la pathologie. La populace des rues fournit plus d'êtres dégradés que d'anges ou de rédempteurs; mais tous, les uns et les autres, prouvent la diaphanéité. Chaque esprit se fait pour ainsi dire sa maison, et nous pouvons par conjecture juger la maison à l'habitant. La nature ne nous fournit pas moins tous les signes de la grâce et de la bonté. La délicieuse face des enfants, la beauté des petites filles allant à l'école, ^ la
douceur sérieuse des seize ans, » l'air aimable des garçons bien nés, bien nourris, les passions qui se reflètent dans le regard et dans les manières des jeunes gens et des hommes faits, et les facultés diverses constatées dans tous ces compagnons qui nous escortent à travers la vie — nous savons comment ces formes nous pénètrent, nous paralysent, nous provoquent, nous inspirent et nous grandissent.
La beauté est l'aspect sous lequel l'intelligence préfère étudier le monde. Tout privilège appartient à la beauté; car il y a différentes sortes de beautés ; celle de la face humaine et des formes ; la beauté des manières, de l'intelligence, de la méthode, la beauté morale ou de l'âme.
Les anciens croyaient qu'à la naissance de tout homme, un bon ou un mauvais génie s'emparait de lui pour le conduire; que ces génies se révélaient parfois comme des flammes à moitié sortant des corps de ceux dont ils étaient les guides. Dans un homme méchant, cette flamme restait au sommet de la tète ; dans un homme bon, elle se mêlait à sa substance. Les anciens pensaient que le même génie, à la mort de son
pupile, entrait dans le corps d'un nouveau-né et ils prétendaient reconnaître le pilote à la manière dont marchait le navire.
Nous admettons le même fait, sauf que nous lui donnons nos propres noms. Nous disons, par exemple, d'un homme qu'il vaut quelque chose à ses meilleurs moments. Nous estimons delà même sorte nos amitiés. Nous savons que nos amis ont des intervalles de folie auxquels nous ne prenons point garde; mais dès que réapparaît le bon génie, ils sont sûrs et beaux. D'une autre part, chacun sait les gens qui semblent malades et ceux qui malgré toute leur adresse, ne nous feront jamais accroire qu'ils soient bons à quelque chose. Eux-mêmes le savent aussi et ne manquent jamais d'examiner si vous vous apercevez de leur triste état.
Nous nous imaginons que si nous pouvions prononcer le mot définitif et les désillusionner tout à fait, le nuage s'évanouirait, et qu'ils reprendraient leur liberté. Le remède semble n'être pas loin, puisque le premier pas dans la pensée soulève cette montagne de la nécessité. La pensée est la boule d'air suspendue qui peut traverser la planète, et la beauté que certains
objets lui prêtent est le feu ami qui développe la pensée et montre au prisonnier que la liberté et la toute-puissance l'attendent.
La question de la beauté nous élève au dessus des régions terre-à-terre et nous fait songer à la base des choses. Gœthe disait : « le beau est une manifestation des lois secrètes de la nature qui, sauf au moment où elles se produisent, nous ont toujours été cachées. » Ce profond sentiment est sans cesse tendu vers les œuvres d art qui pousse des légions de voyageurs vers ritalie, la Grèce et l'Egypte. Tout homme estime au dessus de ses autres biens, toutes les conquêtes qu'il fait dans la science du beau. L'homme le plus utile dans la plus utile des conditions, aussi longtemps qu'il a vécu à sa guise, n'est pas satisfait. Mais dès qu'il entrevoit le beau, il acquiert à ses propres yeux une haute valeur.
Il est à craindre pour moi, à en juger par la mauvaise chance de beaucoup de philosophes, que je ne puisse arriver à définir le beau. Je me bornerai plutôt à énumérer quelques-unes de ses qualités.
Nous appellerons le beau tout ce qui est sim-
pie ; tout ce qui n a rien de superflu ; tout ce qui répond exactement à son but ; tout ce qui concorde avec toutes choses ; tout ce qui tient le milieu entre beaucoup d extrêmes. Cest la qualité la plus persistante et celle qui tend le plus à s'élever. Nous disons que lamour est aveugle, et que Cupidon nous est représenté avec un bandeau sur les yeux. Aveugle! — Oui, parce qu'il ne voit pas ce qui ne lui plaît point ; mais il n'en est pas moins vrai que le plus fin et le plus clairvoyant chasseur du monde, est l'Amour, car il trouve toujours ce qu'il cherche et seulement ce qu'il cherche ; et la mythologie nous raconte que Vulcain était boiteux et Cupidon aveugle pour appeler l'attention sur ce fait : que l'un était tout membres et l'autre tout yeux. Dans la vraie mythologie, l'Amour est un enfant immortel, et la beauté est son guide ; et nous ne pouvons exprimer un sentiment plus profond, lorsque nous disons que la beauté est le pilote d'une jeune âme.
Outre leurs délices sensuelles, les formes et les couleurs de la nature ont un nouveau charme pour nous, lorsque nous concevons qu'aucun ornement n'a été ajouté à ses ornements, mais
que cette beauté est un signe de meilleure santé et d une volonté plus ferme. L'élégance des formes dans Toiseau ou dans l'animal, ou dans les traits humains, implique une certaine perfection dans la constitution; ou bien encore, la beauté n'est que le résultat de ce qui nous appartient en propre. C'est une loi de la botanique que les qualités et les formes des plantes sont identiques. Une autre règle d'une application plus large encore, vraie à propos des plantes, vraie à propos d'un morceau de pain, c'est que la construction de toute chose fabriquée et de toute chose naturelle, et tout progrés vers le but est un acheminement vers la beauté.
Les leçons qui ressortent de l'étude de l'art grec et de l'art gothique, de la peinture avant Raphaël valaient les recherches qu'elles ont coûtées ; particulièrement pour prouver que le beau est essentiellement organique, et que tout embellissement hors nature est une difformité. C'est la force dans les os qui finit par se rétablir dans une constitution délicate; c'est la santé qui donne du brillant et de la puissance au regard ; c'est l'ajustement bien ménagé des join-
tures dans la charpente du squelette qui donne la grâce des lignes et la grâce plus attrayante encore des mouvements. Le chat et le daim ne peuvent ni se mouvoir ni se tenir immobiles sans montrer de 1 élégance. Un maître de danse ne pourra jamais apprendre à un homme mal bâti à bien marcher. La teinte de la fleur procède de sa racine et le lustre du coquillage marin commence dés sa naissance. De là vient, quand nous bâtissons, le goût qui nous pousse à nous défier des colorations et des ruses du marchand, et à vouloir voir le grain du bois; à nevouloir point de pilastres et de colonnes qui ne supportent rien, et à exiger qu'on nous montre les assises véritables de la maison.
Toute action nécessaire ou organique plaît à qui la voit accomplir. Un homme conduisant un cheval à labreuvoir, un fermier semant son grain, le travail d'un faucheur de foin dans un champ, le charpentier construisant un navire, le forgeron devant sa forge, quelque travail utile que ce soit, est agréable a Tœil. Mais si ou le fait par montre, il devient vulgaire. Comme c'est beau un navire à la mer! Mais un navire sur un théâtre — ou bien un navire
gardé par Georges IV, cofnme effet pittoresque, dans les eaux de la Virginie, avec des hommes payés à un penny l'heure pour se tenir debout! Quelle différence dans le spectacle d'un bataillon courant au feu ou d'un bataillon de nos compagnies indépendantes paradant un jour de fête! Un jour, dans une parade militaire, au milieu d'une procession, avec bannières déployées, je vis un jeune garçon prendre une vieille marmite toute rouillée sur un mur, la placer au bout d'un bâton, et la faije tourner et décrire les courbes les plus gracieuses, si bien qu'il attira à lui l'attention du public au détriment de la majestueuse procession.
Autre texte des mythologistes : les Grecs ont imaginé cette fable que Vénus était née de l'écume de la mer. Rien de ce qui est étroit et vulgaire ne nous intéresse, ce privilège est dû à tout ce qui épanche la vie, à ce qui est un acte ou un effort pour atteindre l'extraordinaire. Le plaisir que procure au regard un palais ou un temple, vient de ce que les pierres se sont assemblées en vertu d'un ordre ou d'une méthode, si bien qu'elles semblent parler et faire des démonstrations de
géométrie, exprimer des sentiments tendres et sublimes.
Le beau réalisé est une transition, il semble que la forme est toute prête à se fondre dans une autre forme. Tout trait définitivement fixé ou concentré dans un individu — un long nez, un menton pointu, une bosse, sont l'opposé de cette faculté de transformation ; donc ils sont une difformité. Le beau est comme la symétrie des formes, et pourvu que ces formes soient mobiles, c'est le suprême de la symétrie. L'interruption de l'équilibre excite l'œil à désirer le retour de la symétrie et à chercher le moyen de la rétablir. C'est là ce qui donne tant de charme à l'eau courante, â la vague, au vol de l'oiseau, à la marche des animaux ; c'est ce qui constitue la théorie de la danse : retrouver sans cesse l'équilibre en le perdant, non au moyen de mouvements durs et anguleux, mais gradués et arrondis.
J'ai ouï dire par des gens d'expérience en matière de goût, que les modes suivaient des lois de graduation et n'étaient point l'effet de l'arbitraire. La nouvelle mode n'est jamais qu'un pas en avant dans la voie de la mode dernière, et
un œil habitué peut prédire la prochaine mode et s'y préparer. C'est là ce qui explique toutes les erreurs et tous les contre-sens de nos modes en Amérique.
Il est nécessaire en musique, quand vous frappez un désaccord , de baisser d'une note ou deux intermédiaires pour retrouver l'accord; plus d'un essai suscité par le bon sens, et fait pour réussir, ne manque que parce qu'il a été trop soudain. Je suppose que la modiste parisienne qui, du fond de son atelier habille le monde entier, saurait comment réhabiliter le costume des Bloomistes devant l'œil du genre humain, et le faire triompher même devant le Punch, au moyen de graduations bien ménagées. Ai-je besoin de dire combien est vaste le domaine de ces règles , et quelle influence on peut espérer de leur application? Tout ce qui est un peu rudement réclamé par le progrés , peut aisément et sans conteste s'obtenir, pourvu que la règle soit observée.
Aussi, peut-on facilement s'imaginer des cir-
■ constances où la femme est admise à parler, à
voter, à plaider, à faire des lois, à conduire une
voiture, et toutes autres choses les plus natu-
relies du monde, pour peu qu'on y arrive par degrés. A tout ce qui coule ou flotte appartient la beauté que possède tout mouvement circulaire; ainsi la ciculation des eaux, la circulation du sang, le mouvement périodique des planètes, la pousse annuelle des végétaux , l'action et la réaction de la nature ; et en allant plus loin, cette aspiration de notre âme à une activité incessante, est l'argument le plus flagrant en faveur de l'immortalité.
Un autre thème des mythologistes sur le même sujet est celui qui représente la Beauté à cheval sur un lion. — La beauté repose sur des nécessités. Les lignes de la beauté sont le résultat d'une parfaite économie. La cellule de l'abeille est bâtie à l'angle qui assure le plus de force avec le moins de cire ; l'os de la plume de l'oiseau ajoute à la puissance des muscles, avec le moins de poids possible. « C'est l'expulsion des superfluités, » disait Michel-Ange. Il n'y a pas dans les charpentes naturelles une partie à en distraire. Il y a une raison supérieure qui oblige la plante à avoir telle couleur ou telle forme; c'est par les ressources et par des combinaisons de l'art que nous embellissons les choses
matérielles, et nous arrivons au beau en retirant d'une muraille tout ce qui peut en être retiré de superflu pour le reporter sur les colonnes que nous élevons jusqu'à la poésie. Dans la rhétorique, lart des sous-entendus est le secret principal de la puissance, et, en général, une preuve de haute culture d esprit, c'est à dire l'art d'atteindre les plus grands effets par les moyens les plus simples.
La vérité avant tout et toujours. Rien nest beau que le vrai. Dans toute entreprise, l'art consiste à mettre en vue* les sujets que vous abordez; mais il y a un art qui domine tous les autres, c'est de ne choisir que des sujets supérieurs. Les beaux arts n'opt rien d'accidentel, mais ils jaillissent des instincts des nations qui les ont créés.
C'est par la beauté qu'ils sont éternels. J'ai remarqué dans une maison que je fréquentais, un morceau de blanc de baleine exposé depuis vingt ans dans des cabinets et sur le marbre de la cheminée , uniquement parce qu'il avait plu au fabricant de chandelles de donner à ce morceau de blanc de baleiné la forme d'un lapin ; et je m'imagine qu'il restera au même endroit et
dans la même position pendant un siècle. Qu'un artiste crayonne quelques lignes ou quelques traits sur le dos d'une lettre, et voilà ce morceau de papier sauvé de loubli ; on le cache dans un portefeuille, puis on lencadre derrière un verre, et, selon la valeur du dessin qui y aura été crayonné, ce morceau de papier durera des siècles. Burns écrit quelques vers, les envoie à un journal et le genre humain se charge de ne les point laisser périr.
De même que les sons de la flûte s'entendent de plus loin que le bruit d'un chariot, voyez comme une belle forme frappe l'imagination des hommes et se copie et se reproduit indéfiniment! Combien compte-t-on de copies de l'Apollon du Belvédère , de la Vénus , de la Psyché, du Parthénon, du temple de Vesta! Ce sont là des objets qui ont la prédilection de tout le monde.
Dans nos villes, une construction manquée n'est jamais renouvelée; mais qu'un édifice marque un progrès, aussitôt tous les maçons et tous les charpentiers s'empressent de le reproduire et d'en conserver les formes gracieuses, tandis que celles du bâtiment manqué disparaissent.
La grande joie dans lart du dessin, ou dans les travaux de la nature, est de se rapprocher le plus, même de loin, de cette beauté qui trouve sa perfection dans la forme humaine. Tous les hommes en sont épris. Elle atteint son plus haut degré dans la femme. Les mahométans prétendent que « Dieu a donné à Eve les deux tiers de toute beauté. »
Une femme belle est un poète pratique, maîtresse de son sauvage compagnon, apportant la tendresse, lespoir, leloquence à quiconque elle approche. Il entre dans les volontés de la nature que la femme séduise l'homme ; cependant elle porte souvent sur son visage une sorte de sourire dédaigneux qui semble dire : « C'est vrai, je veux séduire, mais une sorte d'hommes supérieurs à ceux que j'ai rencontrés jusqu'à présent, w
Les mémoires français du xv® siècle célèbrent le nom de Pauline de Viguiere, un jeune fille vertueuse et accomplie, et qui par sa beauté, avait excité un tel enthousiasme chez ses contemporains, que les habitants de Toulouse, sa ville natale, avaient obtenu des magistrats civils un arrêt pour la contraindre à se montrer
en public sur son balcon, au moins deux fois par semaine; et chaque fois quelle se montrait, la foule était si considérable qu'il y avait danger de mort. Il en fut de même en Angleterre, au siècle dernier, des deux sœurs Gunnings, dont lune, Elisabeth, épousa le duc d'Hamilton et l'autre, Maria, le comte de Coventry. Walpole écrit : « La foule était si grande quand la duchesse d'Hamilton fut présentée à la cour, vendredi, que la noble assemblée escaladait les tables et les chaises pour la voir. Il y a émeute à leurs portes pour les voir monter dans leurs chaises, et le peuple va de bonne heure prendre ses places au théâtre, quand on sait quilsy vont, w II y a, *ajoute-t-il plus loin, «< une telle foule pour voir la duchesse d'Hamilton, que sept cents personnes sont restées sur pied toute la nuit, dans une auberge et à la porte de cette auberge, dans le Yorkshire, pour la voir monter, le lendemain, matin, dans sa chaise de poste.
Mais qu'avons-nous besoin de nous consoler avec la gloire d'Hélène d'Argos, de Corinne, de Pauline de Toulouse, ou de la duchesse d'Hamilton? Nous connaissons tous ce magique
pouvoir, ou pouvons le deviner. Il n est pas désagréable à de faibles yeux de se mirer dans de beaux yeux, pourvu que ce ne soit pas trop longtemps. Les femmes font partie de la belle nature qui nous entoure, et les jeunes amoureuses mêlent très bien leurs formes aux étoiles et à la lune, aux bois et aux eaux, aux potnpes de leté. Elles nous guérissent de nos chagrins par la parole et par le regard. On peut constater leur influence sur le plus sérieux savant. — Elles donnent le raffinement et la lumière à son esprit; elles lui apprennent à mélanger avec méthode l'agréable aux choses les plus sèches et les plus difficiles. Nous leur parlons et nous désirons detre entendus d'elles; nous craignons de les fatiguer et nous acquérons à leur commerce une facilité d'expressions qui passe de la conversation dans le style.
L'effi)rt incessant de la nature pour y atteindre, prouve que la beauté est un état normal. Mirabeau avait une horrible face sur une magnifique intelligence, et tous les jours nous rencontrons des visages d'un type merveilleux, mais qui ont été comme gâtés à la fonte, preuve
que nous sommes tous destinés à être beaux, que nous l'eussions tous été, si nos ancêtres avaient respecté les lois du beau; c'est ainsi que les lis et les roses sont restés dans leur magnificence positive.
Nos corps ne nous vont plus ; ils semblent des caricatures et des satires. Ainsi des jambes courtes qui nous obligent à faire de petits pas sont une sorte d'insulte perpétuelle à qui les possède ; de longues perches, par contre, donnent à l'homme un désavantage continuel et le forcent à régler sa marche sur le pas général du genre humain. Martial se moque d'un homme de son temps de qui le visage ressemblait à la figure d'un nageur sous l'eau. Saadi parle d'un maître d'école « si mal bâti et si contrefait que sa vue détournait les croyants de leurs extases. »
Les figures répondent rarement à un type idéal, mais elles servent, dans les ateliers, de thème à mille folles anecdotes. Les peintres de portrait disent que la plupart des visages sont irréguliers et sans symétrie; un œil est bleu, l'autre gris ; le nez de travers ; une épaule plus haute que l'autre ; les cheveux inégalement plantés, etc,, etc. L'homme, physiquement aussi bien
que métaphysiquement, est une chose faite de pièces et de morceaux, le résultat de bons et de mauvais ancêtres, quelque chose de manqué au point de départ.
Une belle personne, chez les Grecs, était considérée comme dotée , par ce seul fait , de la secrète faveur des dieux immortels; et nous pouvons pardonner à la femme ainsi douée son orgueil de croire que partout où elle se montre, que quand elle marche, ou laisse son ombre sur un mur, ou pose devant un artiste pour son portrait, elle octroie une faveur!
Et pourtant, ce n'est pas toujours la beauté qui inspire la passion. La beauté sans la grâcis est rhameçon sans lamorce; la beauté sans expression fatigue. Labbé Ménage disait du président Le Bailleul ^ qu il n était bon qu'à poser pour son portrait. » Une épigramme grecque prétend que ce qui prouve la puissance de l'amour ce n'est pas l'éclat de beauté de la femme, mais la laideur de celle qui allume en nous des désirs ardents.
Un vieux gentleman qui a eu le malheur d'être fort maltraité par le beau sexe, affirme que le secret de la laideur consiste moins dans
l'irrégularité des traits, que dans le manque d'intérêt.
Nous nous prenons à aimer certaines formes quoique laides, parce que de grandes qualités y rayonnent. Que l'autorité, l'éloquence, l'art, l'esprit d'invention se montrent dans la personne la plus difforme, tout ce qui déplairait dans une autre plaît en elle, et rehausse l'estime et l'admiration qu'on a pour elle. Tel grand orateur était maigre, insignifiant de sa personne, mais il était tout cerveau. Le cardinal de Retz dit de Bouillon : « avec l'encolure d'un bœuf, il avait la perspicacité d'un aigle. » On disait de Hooke, l'ami de Newton : ^ De tous les hommes en Anglegleterre , c'est celui qui fait le plus et qui promet le moins. » — « Puisque je suis si laid, disait du Guesclin, j'ai besoin d'être brave, w — u Sir Philip Sydney, l'ami du genre humain, nous dit Ben Johnson, n'était pas un homme de physique agréable; sa figure était couverte de boutons, rouge et longue. » Ceux qui ont réglé les destinées humaines comme la marche des planètes, pendant des millions d'années, n'étaient point de beaux hommes. Il importe peu que l'homme qui fonde une petite ville pour en faire un
grand royaume, qui fait du pain à bon marché, qui amène de leau dans les déserts, joint des océans par des canaux, dompte la vapeur, organise la victoire, dirige l'opinion du genre humain , répand la science, — il importe peu que cet homme ait le nez posé parallèlement à son échine comme cela doit être, ou même qu'il n'ait pas de nez du tout; que ses jambes soient droites ou qu'elles aient été amputées ; ses difformités deviendront des beautés, et tourneront à l'avantage de tout le monde. Le triomphe dans l'espèce est que la beauté dégradante, qui nous captive par un charme puissant et nous enivre, nous fait trouver admirables des personnes-insipides et nous inspire la pensée de passer notre vie avec des personnes insupportables. Il y a des physionomies si pleines d'expression, sur lesquelles la pensée se montre si complètement, que nous pouvons à peine nous apercevoir de ce qu'y sont en réalité les traits. Lorsque la beauté des lignes perd son pouvoir sur nous, c'est parce que nous avons surpris dans la personne une beauté plus belle encore; c'est parce que des formes intérieures et durables ont été découvertes.
Il n'en est pas moins vrai que la beauté est toujours montée sur son lion comme auparavant. Il n'en est pas moins vrai « que c'est pour la beauté que le monde a été fait. » La vie des artistes italiens qui ont exercé le despotisme du génie sur les ducs, les rois et les populaces de leur époque tourmentée, prouve combien les hommes loyaux dans tous les temps ont l'esprit plus fin, et une conduite plus habile que ceux-là. Tel homme fouille une magnifique tête dans la pierre de sa porte et retient tout le jour la foule en admiration devant la beauté, le naturel et la profondeur de sa pensée ; — tel autre homme a pu bâtir un cottage avec tant de goût que les plus riches palais paraissent à côté maigres et vulgaires ; il a su emprunter à la nature tant de choses que toutes ses ressources le peuvent servir : suppléant aux dépenses par l'emploi intelligent des lignes géométriques ; abattant des montagnes pour faire ses jets d eau, s'arrangeant de manière que le soleil et la lune semblent être des décors dans sa propriété! Eh bien, c'est encore là une légitime domination de la beauté.
L'éclat de la forme humaine, quoique merveilleuse quelquefois, n'est qu'une explosion de la
r>6C LES LOIS DE LA VIE^
beauté qui dure quelques années ou quelques mois, au moment où se perfectionne la jeunesse, et qui, chez la plupart, décline rapidement. Mais nous n'en restons pas moins ses adorateurs, en transportant notre adoration sur des qualités intérieures. Il ne s'agit pas seulement des qualités exceptionnelles et saillantes, mais aussi des mœurs et des manières.
Néanmoins le souverain attribut de la beauté reste toujours. Certaines choses sont jolies, gracieuses , riches , élégantes , charmantes ; mais avant qu'elles aient parlé à notre imagination, elles n'ont encore aucune beauté. C'est là la raison pour laquelle la beauté échappe à toute analyse. On ne la posssède point encore; on n a pas encore pu la définir.
Proclus dit : « Elle nage dans la lumière des formes. « Elle n'est pas à proprement dire dans la forme, mais dans lesprit. Elle échappe subitement au moment où Ton croit la tenir, et fuit vers un objet à l'horizon. Si je pouvais mettre la main sur 1 étoile du Nord, serait-elle aussi belle qu'elle lest? La mer est ravissante; mais quand nous nous y baignons , sa beauté se reporte sur tout ce qui entoure l'eau où nous
sommes, car Timagination et les sens ne peuvent être satisfaits à la fois. Wordsworth parle avec raison ^ d une lumière qui jamais n'était sur la mer ou sur la terre » voulant dire par là quelle échappait à l'observateur; et le barde celte annonce aux femmes de son pays « que la moitié de leurs charmes disparaîtra avec Cadwallon. »
Un nouveau signe qui constitue la beauté est ce que j'appellerai une perception cosmicalsy c'est à dire le pouvoir d'établir des relations avec le monde entier et qui enlève aux objets leur misérable individualité. Tout fait naturel — la mer, le ciel, l'arc-en-ciel, les fleurs, le son musical — a en lui quelque chose qui n'est pas particulier mais universel, qui parle de ce grand centre, l'âme de la nature, d'où lui vient sa beauté.
Chez les hommes comme chez les femmes d'élite, je trouve quelque chose dans les traits, dans la parole, dans les manières, qui n'est ni à eux ni à leur famille, mais qui a un caractère humain, catholique et spirituel; ce qui fait que nous les aimons comme le ciel. Ils possèdent une largeur de perception, et leur physionomie
comme leurs manières ont une certaine grandeur qui ressemble au temps et à la justice.
Le don de l'imagination est de montrer la convertibilité de toutes choses en une chose. Les faits qui, jamais auparavant, n'avaient laissé trace de leur sens vulgaire, apparaissent soudain comme des mystères d'Eleusis. Mes bottes, ma chaise, mon chandelier sont des fées déguisées, des météores, des constellations. Tous les faits dans la nature sont des substantifs de l'intelligence et constituent la grammaire de la langue éternelle. Chaque mot a un double, triple, centruple usage ou signification. Eh quoi! mon étuve et ma poivrière ont-ils un double fond? Je vous crie merci, ma bonne boîte à souliers ! j'ignorais que vous fussiez un écrin ! La paille et la poussière commencent à prendre corps et à se vêtir de l'auréole de l'immortalité. Et il y a une grande joie à apercevoir le signe ou le caractère symbolique d'un fait, qu'aucun fait réel ne pourrait jamais lui donner. Il n'y a de jours plus beaux dans la vie que ceux qui ont été illuminés par quelque effet de l'imagination.
Les poètes ont grandement raison de couvrir leurs maîtresses des dépouilles des paysages, des fleurs des jardiiis, de joyaux, d'arc-en-ciel, des rayons du matin, des étoiles de la nuit, puisque toute beauté tend à s'identifier ces objets, et toute chose, quelle qu elle soit, qui ne me rappelle pas la mer et le ciel, le jour et la nuit, est défectueuse.
Dans tout objet marqué du signe de la beauté il entre quelque chose d'incommensurable et de divin ; aussi bien qu'il s'agisse de la forme arrêtée par des lignes, que des montagnes perdues dans l'horizon, des sons de la musique que des profondeurs de l'espace.
La lumière polarisée a montré la secrète architecture des corps; et lorsque la, seconde vue de l'esprit s'ouvre, tantôt ceci, couleur, forme, geste, tantôt cela, prend une certaine vivacité, comme si un rayon de l'intérieur avait jailli, marquant les objets de son puissant cachet.
Nous ne connaissons pas la cause de cette transformation; pourquoi un trait du visage ou un geste nous enchante; pourquoi un mot ou une syllabe nous enivre; mais le fait est constant que le doux regard d'un ceil^ la grâce des
manières, une phrase de poète., nous met des ailes aux épaules; comme si la Divinité en approchant, enlevait des montagnes d'obstacles, indiquait une ligne plus droite à suivre, que connaît l'esprit et qui est sa propriété.
C'est là ce qui constitue cette force superbe de la beauté — vis superba formœ — que chantent les poètes; l'incommensurable et le divin : la beauté ramenant toute sagesse et toute puissance sous son ciel calme.
Toute grande beauté a en soi un élément moral; je trouve la sculpture antique aussi morale que Marc-Antoine, et je crois que la beauté est toujours proportionnée à la profondeur de la pensée. Les êtres grossiers et obscurs, si bien ornés qu'ils soient, semblent toujours des parasites impurs ; mais la beauté du caractère donne de la splendeur à la jeunesse, et répugne aux peaux ridées et aux cheveux gris.
Adorateurs de la vérité, nous ne pouvons pas choisir, mais nous devons obéir; et les regards de la femme qui est en communication morale avec nous, doivent nous paraître sublimes.
Ainsi il existe une échelle ascendante dans la culture de l'esprit, depuis la première sensation
agréable qu'un bijou brillant OU une couleur écarlate produit à l'œil, — en passant par les belles lignes et les détails d'un paysage, par les traits et les formes de la face humaine, par les signes de la pensée et la distinction des manières, — jusqu'aux ineffables mystères de l'intelligence. Nos pas suivent la voie que nous leur traçons au point de départ ; nous montons, avec la joie du cheval hennissant sous ses harnais, à la perception de Newton : que le globe sur lequel nous chevauchons n'est qu'une pomme tombée d'un arbre plus grand ; plus haut, c'est le système de Platon, que le globe et l'univers sont les rudes et anciens fruits d'une unité dissolvant tout. — C'est la première marche de l'échelle du temple de l'esprit.
lies lltaslong.
Il y a quelques années, j'ai passé un long jour d'été, à visiter, en aimable compagnie, la caverne de Mammouth dans le Kentucky. Nous avons traversé, à travers de spacieuses galeries formant une solide fondation en maçonnerie à la ville et au sol qui les couronnent, les six ou huit milles de ténèbres qui conduisent de l'entrée de la caverne à l'extrême recoin que visitent les touristes — une niche ou grotte formée d'un seul bloc de stalactite et que l'on nomme, je crois, le Nid de Serena. J'ai perdu la lumière pendant tout un jour. J'ai vu des dômes majes-
tueux et des puits sans fond ; j'ai ouï la voix de chutes d eau invisibles ; j'ai ramé pendant trois quarts de mille dans la profonde rivière Echo, dont les eaux sont peuplées de poissons aveugles ; j'ai travers^ les fleuves « Lethé » et « Styx » ; j'ai ébranlé avec la musique et les coups de fusil les échos de ces terribles galeries ; j'ai examiné toutes les formes de stalagmite qui garnissent ces chambres sculptées et tourmentées, cierges de glace, fleurs d'oranger, acanthes, grappes de raisin, boules de neiges. Nous fîmes partir des feux de Bengale sous les voûtes et fes piliers de ces cathédrales naturelles, et nous fouillâmes toutes les pièces principales que ces quatre ingénieurs combinés, l'eau, la chaux, la loi de gravitation et le temps, avaient pu construire dans les ténèbres.
Les mystères et l'aspect de la caverne avaient le même caractère imposant particulier à tous les objets naturels et qui écrase les plus belles choses auxquelles nous osons les comparer.
Je remarquai surtout l'habitude qu'a la nature de jouer sur de nouveaux instruments de vieux airs, jetant les ombres de la nuit sur nos jours boufibns, et donnant des leçons de
chimie à notre végétation de singe. — Mais je remarquai, et je me rappelle encore que ce que la caverne me présenta de mieux fut Tillusion. En arrivant au lieu dit « la Chambre aux Étoiles, « le guide nous enleva nos lumières, les éteignit ou les mit de côté, et en levant les yeux, je vis ou je crus voir au dessus de nos têtes, un ciel resplendissant d étoiles et même au milieu d elles flamboyait une sorte de comète. Toute notre société fut prise détonnement et de plaisir. Ceux de nos amis qui étaient musiciens chantèrent avec beaucoup de sentiment une très jolie chanson : « Les étoiles sont au fond d'un ciel calme, etc., r^ et je m assis sur le sol rocheux pour jouir de ce splendide spectacle. Des plaques de cristal placées au fond de la voûte noire et reflétant la lumière dune lampe à demi cachée, éclairait ce magnifique efiet d optique.
Je lavoue, je n aime pas la caverne faisant valoir ses sublimités, grâce à cette mise en scène théâtrale. Mais j'ai fait avant et depuis cela, bien des expériences de même sorte; et nous devons nous trouver très satisfaits du plaisir que nous éprouvons, sans chercher avec
trop de curiosité à analyser les causes. Nos entretiens avec la nature no sont pas tout à fait ce qu'ils semblent. Le nuage, le lever du soleil et son coucher, les arcs-en-ciel, la lumière polaire ne sont pas des choses aussi sphérales que nous le pensions dans notre enfance, et la partie d'entre elles où notre organisation se plaît est trop large. Les sens se mêlent à tout, et se confondent avec tout ce qu'ils approchent. Autrefois, nous croyions la terre plate et immobile. En admirant le coucher du soleil, nous n'en déduisons pas que l'œil ait la faculté d'arrondir la terre, et de coordonner tous les éléments.
La même intervention de notre organisation crée la plus grande somme de nos plaisirs et de nos peines. Notre première erreur est de croire que les circonstances nous procurent une joie égale à celle que nous leur procurons. La vie est une extase. La vie est aussi douce que l'acide nitreux; le pêcheur tendant sa ligne tout un jour au milieu d'un étang glacé, le garde-frein à l'intersection d'un railway, le fermier dans son champ, le nègre dans la rizière, le faquin dans la rue, le chasseur
Zie LES LOIS DE LA VIE.
dans les bois, lavocat devant le jury, la coquette au bal, tous éprouvent à leur occupation un certain i)laisir qu eux-mêmes donnent à cette occupation. La santé et l'appétit donnent bon goût au sucre, au pain, à la viande. Nous nous imaginons que notre civilisation a marché en avant, et cependant nous en sommes revenus à nos débuts.
Nous vivons par nos rêves, par nos enthousiasmes, par nos sentiments. L*enfant se promène au milieu de monceaux d'illusions , qu'il n'aime pas à voir déranger. Combien la fantaisie est précieuse au jeune garçon! Combien lui sont chères les histoires de barons et les récits de batailles ! Quel héros il est lui-même, tant qu il se repaît de ses héros! Que ne doit-il pas de reconnaissance aux livres d'imagination ! Il n a pas de meilleur ami , de meilleur confident que Scott, Shakespeare, Plutarque et Homère.
L'homme fait vit par d'autres objets. Mais qui oserait affirmer que ces objets-là soient plus que les autres du domaine de la réalité? La prose des rues est elle-même pleine de réfractions. Dans la vie du plus lugubre des aldermen, la fantaisie entre dans tous les détails et les colore
d'une teinte rose. N'imite-t-il pas Tair et les actions de gens qu'il admire, et ne semble-t-il pas un grand homme à ses propres yeux ? N estil pas bien plus empressé auprès d un riche que d un pauvre diable? N epie-t-il pas un regard et les compliments de quelque homme influent dans la société? Ne pèse-t-il pas tout ce qu'il dit? Il n'approche pas davantage pour cela de ceux qu'il imite, mais il meurt enfin satisfait de la joie qu'il a procurée à ses yeux et à son imagination.
Le monde roule; le bruit de la vie ne s'éteint jamais. A Londres, à Paris, à Boston, à San Francisco , le carnaval en est à son plus haut diapason. Personne ne se dépouille de son domino. Ce serait une impertinence de détruire les unités, les fictions de la pièce. Le chapitre des fascinations est interminable. Le tableau est immense; oui, parce que Dieu est le peintre; et c'est avec raison que nous accusons le critique qui détruit nos illusions. La société n'aime pas ceux qui la démasquent. Très spirituellement, sinon avec quelque amertume, d'Alembert disait : « qu'un état de vapeur était un état très fâcheux, parce qu'il nous faisait voir les choses
comme elles sont. » Dans tous les coins de la vie, je trouve des hommes victimes de leurs illusions. Les enfants, les jeunes gens, les adultes, les vieillards sont conduits par une b.abiole ou par une autre. Yoganidra, la déesse de Tillusion, Protée ou Momus ou la Moquerie de Gylfi — car la puissance a divers noms — est plus fort que les Titans, plus fort qu*Apollon. Peu de personnes ont entendu causer les dieux ou surpris leurs secrets. La vie est une série de leçons qu'il faut avoir vécues pour ainsi dire , pour les bien comprendre. Tout est énigme, et la clef d une énigme est elle-même une autre énigme. Il y a autant de piles d'illusions qu'il y a de flocons de neige dans une tourmente de neige. Nous allons d'un rêve à un autre rêve. Les jouets à coup sûr varient, et leur finesse se gradue selon la qualité de la dupe. L'homme d'intelligence a besoin d'une amorce plus délicate ; le sot s'amuse de peu. Chacun de nous est drogué de sa folie, et la parade marche toujours, avec bannières, musique et enseignes.
Au milieu de cette joyeuse troupe en plein charivari, apparaît de temps à autre un garçon à l'œil mélancolique, dont le regard manque de
cet entrain nécessaire pour se mettre au niveau de la fête, et qui s attriste à la pensée qu il possède chez lui un brillant mélange de fleurs et de fruits.
La science est la recherche de Tidentité, et le savant regarde curieusement dans tous les coins. A la Foire d'État; un de mes amis se plaignait de ce que toutes les variétés de poires de nos vergers semblaient avoir été choisies par quelqu'un qui avait un goût particulier pour une espèce particulière de poires et ne cultivait que celle qui avait ce parfum; toutes se ressemblaient. Je me souviens aussi de la querelle que faisait un autre jeune homme aux confiseurs : quand il s évertuait à choisir les meilleures confitures, dans toutes ces variétés infinies de douceurs, il ne trouvait jamais que trois parfums ou deux. Qu est-ce à dire? Les poires et les gâteaux sont bons à quelque chose; et parce que vous avez, malheureusement, un œil ou un odorat trop fin, pourquoi détruiriez-vous le plaisir que nous autres nous trouvons dans ces poires et dans ces gâteaux?
Jai connu un humoriste qui, à travers un bavardage perpétuel, avait un grain ou deux de
bon sens. Il blessait ses auditeurs en soutenant que les attributs de Dieu étaient au nombre de deux : — la puissance et la moquerie ; et qu'il était du devoir de tout homme pieux de continuer la comédie. J'ai connu également des hommes d'une grande influence dans la société, qui n'inspiraient que de médiocres sympathies — présidents de collèges, gouverneurs, sénateurs, — qui se croyaient obligés d'accepter tout engagement de tempérance, de s'affilier aux sociétés pour la propagation de la Bible, aux missions, aux meetings pour la paix, et de crier: chut y garçon! à tous les chiens qu'ils rencontraient. Il ne faut pas pousser la politesse trop loin; mais nous avons tous une bonne impulsion dans ce sens. Quand des enfants viennent dans ma cour pour ramasser des marrons d'Inde, je l'avoue, j'entre dans le jeu de la nature, etj'affecte d'accorder la permission à regret, par crainte qu'à un moment donné, ces enfants ne découvrent le mensonge de cette pelure brillante qui recouvre le marron. Mais cette attention est parfaitement inutile ; tous les enchantements de ce monde sont couverts d'une peau épaisse. La jeunesse en est revêtue. Mais triste jusqu'aux
larmes est le sort de ces enfants que j'ai vus hier dans une barraque; cependant ils n'y suspendaient pas moins tout autour les friperies d'une romance, et comme les enfants les plus riches ils chantaient le « cher cottage où s'étaient écoulées tant d'heures joyeuses! w Les femmes, plus que tous autres, èont l'élément et le royaume des illusions. Etant fascinées, elles fascinent. Elles voient par Claude Lorrain. Et qui oserait, s'il le pouvait, arracher les coulisses, les étais du plancher sur lequel il marche? Les affections sont choses trop pathétiques et trop dignes de pitié, et leur atmosphère est toujours le mirage.
On ne doit pas trop nous blâmer des mauvais mariages que nous faisons. Nous vivons d'hallucinations; ce piège tout particulier est placé sous nos pieds pour les faire lever, et tous nous le levons tôt ou tard.
Mais la mère toute puissante qui a été si habile avec nous , comme si elle sentait qu'elle nous devait quelque indemnité, introduit dans la boite de Pandore du mariage quelques profonds et sérieux avantages, et quelques grandes joies. Nous nous réjouissons de la beauté et du bonheur des enfants qui rendent nos cœurs trop
58i LES LOIS DE lA VIE.
larges pour le corps. Dans les pires alliances, il y a toujours quelque mélange d un bon mariage. L'Irlandais et sa mégère ont l'un pour l'autre une sorte de respect mutuel; leurs relations sont bienveillantes, ils s'entr'aident, s'enseignent quelque chose, et conviennent qu'ils se montreraient plus raisonnables s'ils avaient à recommencer leur vie.
Nous nous faisons un point d'honneur de nous présenter les uns aux autres comme des fous, comme s'il y avait des gens qui fussent exempts de l'être. Le travailleur dans son cabinet, ne l'est pas; mais moi qui ai entendu, toute ma vie, prononcer nombre de discours et de discussions, lire des poèmes et des ouvrages variés, moi qui ai conversé avec des hommes de génie, je suis toujours la victime de quelque nouvelle illusion; et si Marmaduke, ou Hugh, ou Moosehead, ou tout autre, invente quelque nouveau système ou quelque mythologie nouvelle, je m'imagine que tous les hommes seront bons et justes, si on barbouille chacun de ces couleurs auxquelles je n'avais pas songé. Aussitôt je crois que je vais peindre avec cette nouvelle couleur; mais elle ne prendra pas. C'est comme le ciment que le
colporteur vend à la porte des maisons; il raccommode la porcelaine brisée; mais vous ne pouvez jamais lui acheter un morceau de ciment qui tienne une fois qu'il est parti.
Les hommes qui se font valoir dans le monde, confessent qu'ils ont en eux une sorte de culte dont ils savent faire usage. Mais ils ne nous intéressent jamais bien profondément, à moins qu'ils ne soulèvent un coin du rideau ou bien qu'ils ne fassent connaître ce qu'il y a derrière ce rideau. C'est le plaisir des. hommes pratiques de montrer qu'à côté de la pratique il y a une certaine poésie; ils affectent de conduire la puissance, comme on conduit par la bride un cheval, préférant marcher à pied, alors qu'ils pourraient galoper si fièrement. Bonaparte est aussi intelligent que l'était César; et les meilleurs soldats, les meilleurs marins, et les hommes de chemins de fer ont une certaine amabilité, une fois hors de l'exercice de leurs fonctions; quelque chose de bon qui fait illusion; et qui de nous osera dire qu'il ne s'amuse pas d'eux? Nous n'aimons pas les gens raides comme des barres de fer, qui ne peuvent se détacher, — comme s'ils étaient des dragons de bronze rivés,
OU frappés de la foudre , et tout remplis de leur mission, — des devoirs auxquels ils sont attachés.
Puisque notre éducation se fait par des emblèmes et par des voies indirectes, il est bon de savoir qu'il y a là une méthode, une échelle bien marquée, un rang de fantômes au dessus d'un premier rang. Nous débutons avec des masques vulgaires, puis nous nous élevons aux masques les plus beaux et les plus raflBnés. Colomb disait que les hommes rouges « avaient une herbe qui enlevaient la fatigue; » mais il trouva « l'illusion d'arriver par l'Est dans les Indes » plus agréable à son esprit que n'importe quel tabac. Notre foi dans l'impénétrabilité de la matière n'est-elle pas plus sédative que les narcotiques? Vous jouez avec des balles, des boulets, des chevaux, des canons, des États, la politique; et combien de plaisirs plus agréables avez-vous en perspective? Le temps n'est-il pas un bien joli joujou?
La vie vous montrera des masques qui sont dignes de vos carnavals. Cette montagne qui est là-bas peut descendre dans votre esprit. La poussière des étoiles et la nébuleuse Orion « la
menaçante année de Mizar et d'Alcor » peut s'abaisser jusqu'à vous et se mêler à vos pensées les plus intimes. Que sera-ce si vous pouvez en arriver à discerner que le jeu et le théâtre de toute cette pompeuse histoire sont des rayonnements de vous-même, et que le soleil vous emprunte ses rayons? Quelles terribles questions n'apprenons-nous pas à nous faire! Les premiers hommes croyaient à des magiciens, qui avalaient les temples, les cités, et les hommes, sans qu'il en restât de traces. Nous en arrivons à savoir le secret d'un magicien qui balaie de l'esprit des hommes tout vestige du théisme et des croyances qu'avaient eux et leurs ancêtres et qui les absorbaient.
Il y a des déceptions des sens, des déceptions dans les passions ; il y a aussi de bienfaisantes illusions de sentiment et d'intelligence. Il y a l'illusion de l'amour qui attribue à la personne aimée tout ce qu'elle a de commun avec sa famille, son sexe, sa condition, et non ce qu'elle a de commun avec l'esprit humain lui-même.' C'est là ce que les amants aiment, et ce qui donne crédit auprès d'eux à Anna Matilda.
C'est ainsi qu'un homme toujours enfermé dans
une tour avec une seule croisée à travers laquelle il verrait la face du ciel et de la terre, s'imaginerait aisément que toutes les merveilles qu il contemple appartiennent à cette croisée.
Il y a l'illusion du temps laquelle est très profonde. Qui a disposé du temps? ou qui arrive à cette conviction que ce qui semble la succession de la pensée n'est que la répartition de toutes choses dans des séries casuelles? L'intelligence voit que chaque atome porte la nature entière; que l'esprit s'ouvre à l'omnipotence; que dans les efforts infinis, la métamorphose est complète, si bien que l'âme elle-même ne se connaît point dans ses propres actes, quand l'acte est accompli.
Il y a nUusiôn qui trompe même l'élu. Il y a l'illusion qui trompe même celui qui fait un miracle. Quoi qu'il accomplisse son œuvre, il la nie. Bien que le monde existe par le fait de la pensée, la pensée est soumise au monde. Tous, les uns après les autres, nous acceptons les lois mentales, tout en résistant à celles que nous observons, et qu'il faut bien, cependant, accepter. Mais toutes nos concessions ne servent qu'à nous pousser dans de nouvelles extravagances.
A quoi sert que la science soit arrivée à embrasser l'espace et le temps comme de simples formes de la pensée, et le monde matériel comme une chose hypothétique, et aussi que nos prétentions à lappropriation se confondent avec le reste, si, en fin de compte, nos pensées ne sont pas des finalités? Mais le flot qui monte incessamment les atteint aussi, et toute pensée qui, hier, était une finalité, aujourd'hui tend à se généraliser davantage.
Avec des éléments aussi peu solides que ceux-là pour bases, il n'est pas étonnant que nos appréciations soient vagues et flottantes. Nous devons travailler à trouver, de manière à pouvoir affirmer; mais nous n'avons aucune idée de la valeur de ce que nous disons ou faisons. Tantôt le nuage n'est pas plus large que notre main, tantôt il couvre tout un pays.
L'histoire de Thor qui était condamné à boire dans la coupe en corne d'Asgard, et de lutter avec la vieille femme, puis de courir avec Lok le coureur, et qui se trouva avoir bu la mer, avoir lutté avec le temps, et avoir couru avec la pensée , représente ceux de nous qui sont obligés de se mesurer, au milieu de ces riens appa-
rents, avec les suprêmes énergies de la nature. Nous nous imaginons être tombés en mauvaise compagnie et dans la pire des conditions; être criblés de dettes, de notes de cordonniers, de glaces brisées à payer, de pots à acheter, de viandes, de sucre, de lait, de charbon à nous procurer. «« Donnez-moi quelque grande chose à accomplir, ô dieux! et je vous montrerai ce que jai de ressources dans l'esprit! y> — Non! — répond le ciel qui est bon , ^ travaille et laboure, raccommode tes vieilles chaussures et tes vieux chapeaux, tire les cordons de tes sou- .liers ; et occupe-toi de grandes choses et bois du bon vin de temps en temps, w
Eh bien, tout est fantôme; et si nous tissons en toute humilité une yard de coton, et pour le mieux que nous pouvons, quelque temps après nous nous apercevrons que ce n était pas du coton, mais que nous étions dans quelque voie lactée et que les fils étaient le temps et la nature.
Nous ne pouvons décrire la marche des vents variables. Comment pourrions-nous pénétrer la loi de nos sensations si changeantes? Cependant elles diifèrent en tout ou en rien. Au lieu
du firmament d'hier, que nos yeux cherchent, c'est une coquille dœuf qui aujourd'hui nous enveloppe; nous ne pouvons voir quelles sont et où sont les étoiles de notre destinée. Tous les jours les faits principaux de ta vie humaine sont cachés à nos yeux. Soudainement le brouillard se lève, et nous les laisse apercevoir, et nous pensons combien de bon temps a été perdu que nous aurions pu épargner, si nous avions deviné la moindre des choses. Une vue soudaine du chemin nous montre les chaînes de montagnes, et toutes les collines qui étaient tout aussi près de nous toute l'année, mais que nous ne soupçonnions même pas. Mais ces alternations sont dans l'ordre des choses et nous participons à nos diverses fortunes. Si la vie semble une succession de rêves, il y a, cependant, une justice poétique aussi dans les rêve^. En eflfet, les visions de l'homme bon sont douces ; et les mauvais cœurs seuls sont poursuivis par de mauvaises pensées et par de mauvaises fortunes. Quand nous rompons avec les lois, nous perdons prise sur la réalité qui est le centre des choses. Comme les malades, nous ne faisons que changer de lit, c'est à dire de folie; et
qu'importe ce qu'il advient de ces créatures pleurnicheuses, stupides, comateuses, passant d'un lit à un autre, du néant de la vie au néant de la mort.
Dans ce royaume des illusions, nous nous plaisons à aller à tâtons à travers les fondations. Dans l'intérieur, il n'y a rien que règles strictes et fidèles, et absence de duplicité et d'illusion. De quelque illusion que nous soyons les jouets, nous ne sommes jamais les jouets de nous-mêmes; mais nous devons toujours apporter dansnotre vie privée la vérité et les senments d'honnêteté les plus sévères.
Je considère la simple et enfantine pratique de la vérité et de l'honnêteté comme la racine de tout ce qu'il y a d'élevé dans le caractère. Dites ce que vous pensez; soyez ce que vous êtes ; payez vos dettes de toutes sortes. Je préfère être sain de corps et solvable, que ma parole vaille ma signature, et n'être ni dissipé ni ruiné, à tout l'éclat du monde. Cette réalité-là est la base de l'amitié, de la religion, de la poésie, de l'art. En tête de toutes les illusions, je place le faux sentiment qui nous pousse à travailler et à vivre pour les apparences, en
dépit de nos convictions, à nos heures les plus saines, au lieu d'être ce que nous sommes réellement, et ce qui nous donne de la valeur aux yeux de nos amis et des étrangers.
On voudrait nous faire croire, d après le langage des hommes, que richesse ou pauvreté est une grande affaire ; de là vient 'que notre civilisation y porte attention. Mais l'Indien dit qu'il ne croit pas que l'homme blanc avec sa sombre préoccupation, toujours travaillant, s'affectant du chaud et du froid, et s'enfermant derrière les portes, ait aucun avantage sur lui Indien.
L'intérêt véritable de l'homme est de ne pas être toujours dans une fausse position, mais d'avoir de son côté la nature pour l'assister dans tout ce qu'il fait.
La richesse et la pauvreté ne sont qu'un costume épais ou mince, et notre vie — la vie de tous — est identiquement la même. Nous sommes toujours au dessus des circonstances, et goûtons les réelles qualités de l'existence; il en est de même dans l'emploi de nos facultés qui ne diffèrent que dans les moyens , mais suivent les mêmes lois; ainsi encore de nos pensées qui ne se vêtent pas de soie et ne vivent pas
de crèmes glacées. Nous voyons Dieu face à face à toute heure, et nous connaissons les saveurs de la nature.
Les anciens philosophes grecs Héraclius et Xenophane essayaient leur force sur le problème de l'identité. Diogène et Apollonius disaient qu'à moins que les atomes fussent faits d une seule matière, ils ne pouvaient jamais se réunir. Mais les Hindous ont dans leurs livres sacrés, les plus délicates définitions et de l'identité essentielle et de l'illusion qu'ils se font sur les variétés. « Les notions «je suis » et « ceci est mie7i yy qui dirigent le genre humain, ne sont que la chimère de la mère du monde. <« Eloigne, 6 Seigneur, de toute créature, l'orgueil de la science qui procède de l'ignorance. ?» La joie de riiomme est de mentir, une fois à l'abri de la fascination.
Ce qui stimule l'intelligence de l'homme, c'est qu'il fait de la vérité une figure de rhétorique, et ce qui excite sa volonté, c'est qu'il change toutes les lois de la vie en illusions. Mais les liens en vertu desquels existent le vrai et le juste ne sont point rompus par ces tromperies. Il n'est pas possible qu'il y ait confusion sur ce point.
Dans les masses populeuses, sur le théâtre des nations, aussi bien que dans le plus obscur hameau du Maine ou de la Californie, les mêmes éléments offrent les mêmes choix à faire aux nouveaux venus, et selon son goût, chacun arrange sa fortune conformément aux lois absolues de la nature. Il serait hors de propos d'affecter plus de philosophie morale et spirituelle que n'en affichent les Persans dans la sentence suivante :
« Si tu veux être fou, quoique le plus sage des sages, sois fou de vertu et non de vice. y> ' Il n'y a dans les lois qui régissent l'univers, ni chances, ni anarchies. Tout est réglé dans le Système. Chaque dieu est à sa place.
Le jeune mortel entre dans la grande salle du firmament ; il y sera seul en présence des dieux lui prodiguant leurs bénédictions et leurs dons, et le faisant monter sur leurs trônes. A l'instant même et sans interruption, éclatent les pluies et les orages d'illusions. Ce mortel s'imagine être au milieu d'une multitude qui lui ordonne de prendre telle ou telle route, et aux ordres de laquelle il faut q^u'il obéisse ; il s'imagine être pauvre orphelin, réduit à rien.
La foule turbulente va de ci et de là, lui commandant tantôt une chose, tantôt une autre.
Comment pourra-t-il résister à une telle volonté, et comment pourra-t-il penser et agir d'après sa propre inspiration?
A tout instant nouveaux caprices, nouvelles averses de déceptions, qui viennent le tromper et l'affoler.
Mais lorsque surviennent des éclaircies, que les nuages se dispersent, le mortel revoit les dieux toujours autour de lui assis sur leurs trônes — et seuls avec lui !