‹ Les lois du progrès [microform]Chapitre 65 sur 65 · LES GRANDS CYCLES MORAUX · texte numérisé non relu

LES GRANDS CYCLES MORAUX

La nature des recherches auxquelles nous venons de mettre fin ne nous permettrait peut-être pas de nous arrêter sur leurs applications, même les plus générales, à la constitution de la société civile. Cependant, une conséquence se présente si immédiate et si étroitement liée avec les déductions ci-dessus exposées, quil nous semblerait laisser notre ouvrage incomplet si nous ne le terminions par elle. Mais nous nous bornerons à en indiquer seulement les points principaux.

En suivant pas à pas le phénomène des accumulations successives du progrès moral, nous en avons découvert l’origine dans les deux ordres distincts qui embrassent l’universalité des actions humaines, c’est-à-dire dans les opérations de l’organisme sensitif et dans les opéiations de l’intelligence. Dans le premier de ces ordres, l’homme se trouve en relation continuelle et necessaire avec la nature, puisqu’il en subit l’influence directe et constante

dans tous ses actes; dans le second, rtiomme est en communion avec la nature, mais non pas nécessairement, parce que c’est spontanément qu’il la contemple, afin d’en découvrir les propriétés intimes, grâce aux idées, qui peuvent être adéquates, mais non pas subordonnées aux phénomènes naturels. Les opérations sensitives sont effectuées par l’être humain seul et individuel, considéré dans le sens généralif; les opérations intellectuelles, au contraire, ne peuvent se produire que par le fait du moi collectif, c’est-à-dire de l’homme en état de société morale.

On ne peut concevoir l’être humain dans l’isolement. L’hypothèse de l’état de nature, émise par Rousseau et par les Calvinistes, bien que favorable à la recherche du principe de liberté, ne saurait plus, de nos jours, être discutée, basée comme elle l’est sur ce fait chimérique, que l’homme puisse ne pas vivre en société, quand la faculté du langage, qui réside en lui, est déjà la condition sociale innée et nécessaire. On peut, nonobstant, le considérer dans l’état initial de société, lorsque l’élaboration intellectuelle s’esquisse à peine dans l’embryon du premier développement. L’homme, dans celte période, est encore sous la domination presque absolue de la nature par les impressions extérieures qu’il en reçoit, et aussi par les impulsions internes qui le déterminenl. Il lui est impossible de se soustraire à celte passivité, parce qu’il ne connaît pas encore la raison d’être de la loi, ou, pour mieux dire, il ne fait que subir l’effet dernier et immédiat de la loi qui lui est imposée. Pour lui, celte loi n’est autre

chose que la souffrance ou la satisfaction, le plaisir ou la douleur; dès lors, il cherche l’un et fuit l’autre. Qu on appelle celte alternance des forces instinctives amalivilé ou répulsion, ou d’un autre nom, elle restera toujours le seul résultat de l’organisme sensitif animal. Jusqu’à ce jour, l’action de l’homme est donc réglée par ses passions.

Que l’intelligence, au contraire, se développe à l’aide du langage et de la collaboration permanente de ses congénères, c’est-à-dire dans l’état normal et progressif de société, l’homme entre alors dans une sphère d’action ou la fonction sensitive non seulement devient secondaire, mais reste soumise à sa volonté. Les images des corps qui l’environnent, il les perçoit avec plus de sûreté, puisqu’il a rectifié par l’analyse et la comparaison ses propres sens; en outre, il contemple librement, selon sa préférence, plutôt ces images que d’autres, parce qu il les contemple en lui-même, détachées des corps, exemptes de toute influence sensitive, dans l’orbite immense que l’énergie propre de l’intelligence crée pour lui exclusivement, avec les propriétés intimes des phénomènes de la

nature et avec leurs rapports mutuels.

L’universalité des phénomènes qui se manifestent à l’homme lui révèle un lien si indissoluble entie eux, un ordre si complet et si nécessaire, que, pour accomplis plus promptement et plus régulièrement son propre développement, il sent le devoir de se conformer aux lois qui émanent de cet ordre. Or, ces lois, bien qu inflexibles dans les catégories des phénomènes qui régissent cha-

cune d’elles en particulier, néanmoins, grâce à l’équilibre existant entre elles, permettent à l’homme, qui en distingue la raison, de se ranger sous l’empire de celles qui lui sont propices, de s’en prévaloir même et, au contraire, de se prémunir contre celles qui lui sont hostiles. Dans ce cercle d’actes, en apparence infini, l’homme voit, prévoit et pourvoit, guidé par la seule raison.

Toutes les phases de la société humaine, depuis la plus rudimentaire jusqu’au degré le plus élevé de communauté morale, se résument dans les deux ordres susdits, qui, tout en s’influençant l’un l’autre, restent toutefois constamment distincts. Dans l’un, on a des appétits et des répulsions, on aime et l’on hait avec l’impétuosité irrésistible des passions; dans l’autre, on observe, on généralise, on induit, on déduit, grâce à la direction spontanée de l’esprit. Mais, en même temps, si c’est dans ce dernier ordre que la société acquiert son développement exclusif, c’est dans le premier qu’elle puise les éléments qui la constituent exclusivement. Toutefois, il importe à la société que l’individu concoure à cette prédisposition avec les aptitudes les plus appropriées. Donc, si, d’une part, le fonctionnement des actes sensitifs est subordonné au développement de l’être moral; de l’autre, les actes de l’être moral dépendent de la meilleure coordination des actes sensitifs. Dans la distinction et la réciprocité des grands cercles d’action concentriques à l’homme résident, par conséquent, l’origine et la sanction des lois positives.

La raison d’être ou la justification des lois humaines, reposant sur leur conformité avec la loi générale de la nature, exige la connaissance de cette dernière. La capacité exclusive d’en coordonner les éléments et 1 absolue nécessité de les prescrire me semblent donc pouvoir représenter, avec une évidence suffisante, les deux conditions extrêmes réclamées par toute législation. De toute façon, qu’il me soit permis de ne pas entrer, pour le moment, dans la question inextricable des droits et des devoirs qui, dans l’état actuel des notions sur les aptitudes naturelles de l’homme, n’expriment plus rien d’exact, ou, s’ils expriment quelque chose qui approche du vrai, ce n’est que lorsqu’ils se résolvent les uns et les autres dans l’idée de force, idée qui provient, en réalité, d’un des modes de l’ordre physique, mais qui ne reproduit certainement pas l’universalité des règles de la nature.

Or, tant qu’il reste dans le domaine absolu des passions, riiomme individu est incapable de connaître le lien, c’est-à-dire la raison des phénomènes naturels; et, au contraire, puisqu’il est destiné à former la collectivité, qui seule peut et doit connaître ce lien, par suite des propriétés de l’intelligence qui se développent en elle, il est nécessaire que ses fonctions sensitives soient réglées, afin de concourir utilement à ce but.

Si, pour un instant, on pouvait supposer l’homme en société privé d’intelligence, la nature inflexible rectifierait immédiatement, en vertu de l’équilibre qui existe entre

ses lois, les erreurs et les excès dans lesquels il pourrait tomber. On verrait probablement s’introduire dans la reproduction de la race des hommes ces anomalies, ces difformités, ces monstruosités qu’on voit paraître dans tous les règnes de la nature, sans en troubler toutefois l’ordre, condamnées comme elles le sont à rester infécondes. L’espèce humaine, dans ces conditions, continuerait à se reproduire perpétuellement la même, impuissante à avancer même d’un millionième de degré vers son amélioration, comme toutes les autres espèces qui vivent sur la terre.

Mais l’homme devient nécessairement l’humanité, dont le perfectionnement croît, en effet, à mesure qu’elle entre en possession de l’équivalence, ou, en d’autres termes, de la claire et complète connaissance des objets sensibles. Donc, c’est sur les actes sensitifs passionnels, c’est-à-dire sur l’être humain considéré physiquement, que porte l’action de la loi, tandis que la loi ne peut procéder que de l’être intellectuel. On découvre ainsi que, de la réciprocité des deux ordres moraux, laquelle se vérifie dans la manifestation des rapports humains, ce n’est pas l’idée de force absolue qui découle, mais le principe du savoir progressif.

Par conséquent, la société morale, chez qui seule on trouve l’aptitude complète au progrès humain, possède seule la faculté de prescrire les règles propres à la réaliser. Les individus qui la composent et les générations successives qui la perpétuent puisent en elle la con-

science des actes auxquels chacun en particulier, et tous en général ont contribué. D’où le consentement immédiat et universel qui donne la sanction.

Et il n’en saurait être autrement, parce que, d’un côté, l’individu, quoique rangé dans une société morale, ne posséderait qu’imparfailement, étant seul, la conscience résultant de la collaboration collective; et, d’un autre côté, il ne pourrait contredire à l’œuvre à laquelle il a participé, dans les conditions identiques de tous les autres coopérateurs. Cette supériorité collective, nécessaire, exclusive et incontestée, constitue, par conséquent, la puissance éminemment sociale : « l’autorité », dans laquelle se résume la vérité trouvée et consentie par la société intellectuelle.

Néanmoins, la connaissance des propriétés et des lois de la nature, auxquelles l’homme a le devoir de se conformer dans ses actions pour atteindre au degré le })lus élevé de sa propre amélioration, ne s’obtient que successivement, degré par degré et dans un ordre consécutif.

On ne peut mettre en doute qu’au début de l’existence sociale, abstraction faite des révélations surnaturelles, la raison des phénomènes naturels ne fût enveloppée de la plus profonde obscurité. Le soleil éclairait la face de la terre; mais les objets, même les plus visibles, n’étaient pas compris. L’incertitude devait être générale, non seulement sur l’essence des choses, mais aussi quant à la convenance des rapports humains. Et, en effet, l’ignorance qui devait exister, à l’origine de l’humanité,

sur les notions du monde matériel comme sur la moralité la plus élémentaire, nous est en partie révélée, même aujourd’hui, par la condition des tribus et des peuplades qui, durant trop longtemps, ont vécu séparées des foyers les plus vivants de la civilisation. Aussi comprend-on aisément que la plus simple explication des objets sensibles fût accueillie avec admiration au milieu de ces ténèbres épaisses de l’esprit, et qu’elle devînt sacrée par le consentement universel.

Or, comme on le voit, deux éléments, qui s’accroissent d’eux-mêmes sans cesse, concourent à la découverte des lois de la nature, objet perpétuel de l’humaine raison Le premier représente la somme des connaissances déjà acquises, parce que le lien existant entre les phénomènes met sur la voie de la découverte de leurs propriétés, qui se suivent comme engrenées l’une dans l’autre; le second est constitué par le nombre des êtres intellectuels, qui, grâce à l’arrivée incessante de générations successives, multiplie les aptitudes spéciales dans le travail commun et indéfini. Le patrimoine moral s’augmente ainsi de connaissances toujours nouvelles, qui, justement pour cela, se modifient entre elles et changent relativement de valeur, comme il a été plus largement démontré dans les pages précédentes. Non que le vrai cesse d’être le vrai et qu’une vérité nouvelle se substitue à une vérité ancienne; mais la vérité, qui est une, se dévoile graduellement, pour ainsi dire, peu à peu, et, tant qu’elle n’est point entièrement découverte,

plusieurs de ses côtés ou aspects représentent une entité différente de celle que représente un seul de ses côtés ou aspects. Il s’ensuit que l’autorité se déplace de proche en proche, revêtant de son caractère impératif des connaissances ultérieures, qui deviennent, à leur tour, les bases de la vie civile adéquates au degré de progrès de la société.

Mais, pour que les bases de la vie civile soient les plus aptes à son plus grand développement, c’est-à-dire pour ({u’elles soient à la fois et les plus favorables pour obtenir le bonheur relatif et les plus efficaces pour conquérir de nouveaux degrés de perfectionnement, il importe que le cours des investigations du vrai, dans tout le champ de l’activité intellectuelle, reste perpétuellement ouvert. Ce ne sont pas seulement les périodes particulières et abstraites des problèmes en attente d’une solution qu’il faut soigneusement tenir libres de tout obstacle. Il faut également regarder comme intangibles et sacrées les périodes d’exercice permanent, pendant lesquelles les facultés intellectuelles fonctionnent, impliquant les actes externes correspondants, et qui, justement dans cet exercice, trouvent les moyens de marcher à des conquêtes toujours plus importantes du vrai.

En effet, quelle loi humaine pourrait frapper le germe même de la loi, plus encore, la puissance législatrice ellemême? Dans toutes ses opérations, l’intelligence ne peut avoir d’autres règles en dehors de sa propre règle absolue de construction logique, et de la règle modératrice de la

nature. Le genre humain lui-même, considéré exclusivement dans ses rapports sensoriels, ne serait-il pas, lui aussi, atteint dans sa croissance naturelle, si l’on introduisait la moindre restriction dans le développement intellectuel? Les arts, l’industrie, l’hygiène si nécessaire à l’amélioration de l’homme, et l’apaisement même des passions et l’élévation des sentiments' ne seraient-ils pas diminués ou retardés par la diminution ou le retard du progrès intellectuel? De même que la collectivité morale exige impérieusement que toutes les forces physiques de l’homme concourent à son développement continuel ; de même, elle est appelée à contribuer, avec tous ses éléments, à l’amélioration de l’homme dans ses aptitudes et ses besoins physiques. Qu’un seul de ces éléments soit supprimé, et le résultat sera inférieur à ce que l’on s’est proposé. Le progrès humain repose par conséquent tout entier sur la recherche continue et universelle, laquelle n’est pas autre chose que la liberté, c’est-à-dire l’état de plein développement de la collectivité intellectuelle.

La genèse directe de l’autorité par la liberté résulte de cette façon, avec évidence, de la distinction et de la réciprocité des deux grands cycles, qui embrassent l’universalité des actes humains. Tant que ces actes s’effectuent sous l’impulsion des sens et des passions, ils veulent être réglés et corrigés; il faut, au contraire, les tenir pour inviolables, lorsqu’ils traduisent à l’extérieur les élaborations de l’intelligence.

Telles sont les bases fondamentales et absolues de la

société tirées des faits mêmes observés dans le développement naturel de l’homme. Il sera plus tard moins difficile de découvrir le régime que doivent suivre les catégories intermédiaires des rapports humains qui naissent et fonctionnent entre ces doux ordres extrêmes. On peut néanmoins entrevoir, dès à présent, que, plus s’étend la sphère dominée par la raison, plus se rétrécit celle que les sens et les passions influencent exclusivement ; ou, tout au moins, cette dernière tend à modifier sa nature, et je dirai presque, si l’on me passe cette expression inusitée dans nos raisonnements, je dirai presque qu’elle se spiritualise.

Page 1