ACTION ULTÉRIEURE INDÉPENDANTE DE L'ORGANISME ANIMÉ
Une autre faculté partage ce domaine avec la mémoire, mais elle en est fortement distincte, malgré l'opinion contraire qui généralement prévaut encore : c'est l'imagination.
Par la mémoire on éveille, on évoque, les tirant de l'état de repos, les images reçues par les impressions ; on les évoque soit au moyen de l'ordre successif où elles parurent d'abord, soit à l'aide du lien d'analogie ou des affinités qui existent entre elles. Par l'imagination, au contraire, on associe, on mêle, on combine les images les plus disparates; on célèbre, pour ainsi dire, le mariage bizarre des objets les plus discordants, et l'on engendre des apparences nouvelles et étranges qui n'ont plus de rapport, qui, parfois même, contrastent avec celles que la nature extérieure a tout d'abord communiquées aux sens.
Les anciens l'ont appelée la Reine de la poésie et, encore à présent, dans les écoles, on la regarde comme l'inspiratrice souveraine des lettres et des arts. L'histoire
démontre que, même dans la législation et dans la religion, l'influence de cette faculté toute sensitive a été très considérable. Elle tend, néanmoins, non pas à perdre dans les lettres et les arts sa fécondité, mais à prendre une allure moins effrénée, réglée qu'elle est chaque jour davantage par la raison que sollicite la vérité. Protégée contre ses propres excès, elle continuera' à élargir le royaume des apparences naturelles dans la sphère morale, en se rapprochant de plus en plus de la vérité des types, où elle puise ses innombrables et si diverses reproductions.
Cependant, l'accouplement même, étrange et souvent monstrueux, que l'imagination opère presque spontanément entre des images surgies à des époques diverses, sans lien d'affinité entre elles et avec des qualités différentes de celles qui leur sont propres, prouve que cette faculté se détache de la catégorie des autres phénomènes sensitifs. Malgré son fonctionnement, qui est le même, elle diffère de tous ces derniers, y compris la mémoire, dans les effets qu'elle produit. Car si les effets produits par rimagkiation restent coordonnés aux phénomènes sensitifs qui les ont précédés et dont ils émanent, ils ne gardent cependant, comme eux, ni Tordre successif ni le lien d'affinité. Je n'oserais pas encore dire que l'imagination représente une des formes de la volonté instinctive, mais il me sera permis d'affirmer qu'il manque en elle le caractère général de tous les phénomènes des sensations externes, c'est-à-dire la transmission. Ce ca-
ractère est remplacé par une espèce d'initiative qui, si elle ne crée pas encore des types nouveaux, crée à coup sûr de nouvelles combinaisons entre les impressions reçues, dont en quelque sorte elle change la nature. Le monde moral, quoique jusqu'à présent sensitif, a donc étendu ses frontières.