LE MOI COLLECTIF DANS LA CRÉATION DU JIONDE INTELLECTUEL
Le développement des opérations intellectuelles ne peut s'accomplir dans sa plénitude que par le concours d'intelligences multiples. Sans le langage, qui provoque ce concours, comme on Ta vu dans le chapitre précédent, la faculté de concevoir de chaque intelligence individuelle resterait inactive. Non seulement le langage est le soutien sensitif nécessaire des idées et leur aiguillon continuel, il implique en outre la collaboration entre plusieurs intelligences.
D'où il résulte que la conscience des idées ne réside pas, immédiate et complète, dans le moi individuel, comme il arrive dans les sensations, mais dans le moi collectif. Les conséquences à déduire de cette proposition peuvent être fort graves par rapport à la moralité et à la responsabilité, et pour cela ont besoin d'être soumises à un examen rigoureux.
Les propriétés immanentes dans un phénomène, lorsqu'elles sont découvertes par l'intelligence en vertu de
son aptitude, ne portent pas en vérité avec elles la certitude qu'ont les apparences des objets extérieurs reconnus par les sens. Gomment, en effet, une intelligence individuelle posséderait-elle la certitude d'une opération qui, en partie, n'est pas accomplie par elle? Elle pourrait, incontestablement, avoir la certitude proportionnée à la partie à laquelle elle a contribué, mais jamais celle de l'élaboration entière qui a été achevée en commun.
Il est aussi indubitable que la certitude réside dans la même loi absolue qui régit les phénomènes universels, mais cette loi a sa certitude en elle-même et ne peut l'engendrer dans l'individu pensant que lorsque celui-ci a reconnu cette loi. Or, la connaissance de la loi de la nature, composée elle-même d'éléments nombreux, qui à leur tour se révèlent successivement, cette connaissance, dis-je, ne peut s'acquérir qu'à la suite d'un long travail progressif, commun à plusieurs individus; elle ne saurait, par conséquent, être acquise que par le moi collectif.
Néanmoins, dans la période que parcourt une élaboration conceptionnelle soit des propriétés d'un phénomène, soit des rapports entre des phénomènes divers, il arrive non seulement que chaque individu contribue à une ou plusieurs parties de cette élaboration, mais aussi que l'un contrôle, rectifie et accroît la valeur de l'œuvre de l'autre en se l'appropriant. La certitude donc, qui est graduellement acquise par le moi collectif, pénètre, à mesure qu'elle se forme, en chacun des individus qui le composent. Cette certitude, puisée dans les conceptions
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de chaque moi pensant, moins directe que dans les sensations, n'en est pas moins évidente, quoique née en quelque sorte par réflexion et acquise de seconde main.
Dans ce même développement des opérations intellectuelles, il faut encore remarquer que, par le fait de l'échange d'idées qui a lieu entre plusieurs individus, les mêmes idées rencontrent des influences et des nécessités de détermination, dues soit à la diversité des organismes et des milieux, soit à l'inégalité des connaissances acquises. Et, c'est ici, comme je l'ai déjà dit ailleurs, qu'apparaît la plus grande preuve du libre arbitre.
Si, dans le conflit qui naît des manières différentes de concevoir un même phénomène et ses propriétés, la liberté individuelle n'intervenait pas, ou bien la conception de chacun serait constamment différente de celle des autres, ou bien elle ne varierait dans sa formation en aucun d'eux, hypothèses contraires à l'observation.
Chaque esprit a, en même temps, une individualité propre dans sa manière de concevoir, et une disposition à s'assimiler la manière de concevoir d'autrui. Bien que les émanations intellectuelles dans leurs passages réciproques s'accroissent, se corrigent, se modifient et deviennent autres qu'elles n'étaient d'abord, elles obtiennent néanmoins le consentement de tous les coopérateurs. Et, formulées en commun, c'est la liberté qui les rend acceptables à chacun, de même que c'est la liberté qui, pendant le cours de leur élaboration, les a variées et altérées.
De sorte que le libre arbitre peut se définir, ce nous semble : la faculté par laquelle l'esprit coordonne ses opérations en rapport avec la loi absolue de la nature. Si la connaissance de la loi est insuffisante et erronée, il en résulte un jugement erroné et insuffisant. Depuis le premier instant où la parole révéla la puissance créatrice de l'intelligence, le monde intellectuel n'a plus cessé, ne cesse, ni ne cessera plus de s'agrandir et d'alimenter le moi pensant, qui seul a contribué à le former.
Tout, dans le monde physique, fut créé dès le commencement; le monde intellectuel est l'œuvre de l'homme.