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LES ÉQUATIONS DE ÏA NATURE

Tout ce que l'homme embrasse dans le domaine possible de ses sens, depuis la terre qui le porte, jusqu'au ciel qui l'environne, tout est pour lui compréhensible. Au contraire, les êtres simplement animés, y compris ceux qui sont doués de l'organisation la plus perfectionnée, ne connaissent que les propriétés extérieures des objets que l'instinct suffit à leur révéler. La connaissance plus ou moins grande est subordonnée au degré et à l'extension de la solidarité qui existe entre les êtres et les choses.

La solidarité de l'être intellectuel s'étend non seulement à tous les phénomènes sensibles et apparents de te nature, mais encore et surtout, comme nous l'avons démontré, à toutes les propriétés qui leur sont inhérentes et à toutes les relations qui existent entre eux, parce que c'est exclusivement au moyen de cette connaissance que l'intelligence se développe et que, dès lors, elle n'existe que pour l'acquérir. Il s'ensuit que la règle des actes intellectuels concorde avec le degré et avec

la quantité des notions acquises de la nature. Ce qui veut dire que l'intelligence se coordonne progressivement avec le système universel dont elle fait partie.

En effet, mis en présence de la nature, l'homme n'en découvrira certainement pas l'essence intime, mais il en découvrira toutes les manières d'être, toutes les formes et tous les enchaînements. Il demandera à la motte de terre, à la goutte d'eau, à la bulle d'air, le secret de leur cohésion ; à l'arbrisseau comment la sève et la chaleur circulent des racines aux feuilles, et comment cellesci se colorent. Il suivra dans les animaux, dès l'embryon, leur structure anatomique, en remarquant la diversité des organes et des tissus selon les milieux, la nourriture et les aptitudes. Il découvrira parmi eux des populations innombrables avec des habitudes de reproduction et d'existence entièrement différentes de celles des espèces les plus connues, et même quelques êtres animés difficiles à distinguer au premier abord des végétaux. Les anneaux de la chaîne interminable des phénomènes naturels sont en effet tels, que, bien que nettement distincts l'un de l'autre, il y a néanmoins liaison entre la dernière manifestation d'une forme et la première esquisse de la forme contiguë, et l'on retrouve presque dans tous les mêmes éléments fondamentaux, différemment combinés et disposés.

Ces éléments, il saura les isoler en décomposant leurs composés, de même qu'il saura, après les avoir isolés, les réunir de nouveau en les modifiant, en les transformant

même, en changeant parfois leur aspect primitif. Il saura recueillir partout des parties infinitésimales des diverses grandes manifestations de l'énergie physique qui se propage à travers l'univers, et s'en faire des forces propres. Il saura que ces forces se puisent au centre de notre système, dans le soleil. Il connaîtra les substances qui constituent cet astre et ses cataclysmes, c'est-à-dire celles de ses vicissitudes périodiques qui se rattachent aux vicissitudes de notre planète. Il étendra ses connaissances au delà même des limites de notre centre cosmique spécial, et il distinguera les caractères de nombre d'autres soleils, bien que les rapports qui existent entre eux et le nôtre nous soient inconnus.

La faculté de causalité, jde proportion et d'équivalence propre et inhérente à l'intelligence est telle, que, si d'autres phénomènes, outre ceux de la nature qui nous environne, lui étaient présentés, l'intelligence saurait sans doute en reconnaître les propriétés. Mais le protoplasme des protoplasmes est loin de nousl La cause efficiente de la coordination de tous les phénomènes du système solaire auquel l'homme appartient doit nécessairement se produire en dehors de ce système, puisque nous savons qu'il fait partie intégrante d'un ordre plus complexe.

Or, la chaîne des relations mutuelles, laquelle passe ses étroits chaînons dans toutes les choses et dans tous les êtres d'une même création ou d'un même type de développement, est encore plus évidente lorsqu'elle unit les moi intellectuels. La conscience de la solidarité avec la

nature universelle n'est acquise par l'intelligence, comme on l'a vu, que collectivement, et réside dans l'humanité tout entière depuis qu'elle a paru sur la terre, à travers tous les siècles et toutes les régions où elle s'est ramifiée.

Aussi l'homme cherche-t-il, sinon sa première origine directe, du moins sa filiation directe avec ses ancêtres primitifs et coopérateurs identiques. Les exhumant des couches profondes constituées par des conditions géodésiques différentes de celles d'aujourd'hui, il fixe les époques des ramifications successives du genre humain, au moyen de l'aspect des éléments qui composent les terrains où il rencontre ces reliques, au moyen de la distribution correspondante des eaux, au moyen de la présence des espèces végétales et de celle des espèces animales; il recompose leur histoire grâce à de multiples observations anatomiques, grâce aux indices du langage, qui indiquent la formation successive des groupes ou races et l'itinéraire de leurs migrations; il établit enfin le degré de civilisation relative de chaque société, grâce à la matière et à la forme de ses ustensiles et de ses habitations, grâce à sa domination agrandie sur la végétation et lès animaux, à la nature de ses aliments, aux cérémonies sacrées, à l'industrie et, en dernier lieu, aux arts du dessin. C'est ainsi que le silence même non seulement des tombeaux, mais des abîmes, se change en parole révélatrice, et l'homme des grottes primitives et des cités lacustres s'identifie avec l'homme vivant aujour-

d'hui. Et ni les cataclysmes géologiques, ni ceux qui ont pu frapper la descendance humaine ne parviennent à interrompre la synthèse que l'être intellectuel a composée ou, pour mieux dire, créée de la nature universelle.

Or, des vérités successivement révélées à l'intelligence découle et pénètre en lui la conviction que l'action réciproque entre les objets et les êtres a ses effets invariables, constants et nécessaires, et que, pour cela, elle s'accomplit d'une façon distincte dans sa sphère et dans des limites qu'elle garde inviolablement.

De là émane le précepte de justice, la justice étant (dans le sens des présentes déductions exclusivement renfermées dans le champ des faits observables) le respect dû à tout ce qui existe conformément à l'ordre de la nature, parce que, s'il était transgressé, il faudrait conclure à la non-existence de cet ordre même.

De la coopération des êtres intellectuels, nécessaire pour connaître, comprendre et savoir, comme pour perfectionner leur développement, naît en eux la série des sentiments de réciprocité, qui va de la bienveillance jusqu'à l'amour fraternel, lequel n'est autre chose que l'expression de la solidarité à son plus haut degré.

De l'harmonie, c'est-à-dire de la continuité d'une même force qui se développe dans ses modes de manifestation, toujours variée et toujours graduelle, naît le type du beau qui, en effet, a pu être appelé avec raison idéal j parce que, pour représenter le vrai, il faut bien le

représenter selon les limites de chaque manifestation prise universellement et non pas dans une seule de ses parties, ce qui serait incomplet.

Donc, la connaissance graduelle des phénomènes naturels, qui se relient tous entre eux, constitue la conscience de l'homme et règle ses actes.

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