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LES DÉCADENCES HISTORIQUES

Voyons maintenant ce qu'elle est, en réalité, même historiquement, cette loi fatale, par laquelle les peuples, ayant monté avec angoisse l'échelle de la civilisation, seraient ensuite obligés de la redescendre tristement, comme pour expier le succès de leurs efforts et de leur travail ! Sans fureter dans les annales des nations anciennes, ou plutôt des races diverses qui se croisèrent et se substituèrent les unes aux autres dans la Mésopotamie et dont quelques-unes conservent encore leur souveraineté absolue sur les peuples qu'elles ont subjugués, tels que les Aryens dans les Indes orientales, les exemples les plus fameux de décadence nous sont fournis par la Grèce et par Rome.

Depuis le siège de Troie jusqu'au siège de Corinthe, il s'écoula mille ans, et la Grèce resta encore l'institutrice vénérée des Romains dans les arts et dans les sciences. Au commencement de l'ère nouvelle, l'école d'Alexandrie ne brilla pas d'une lumière moins vive que

l'école d'Athènes et résuma le savoir du monde antique.

L'empire de Byzance ou de Constantinople fut si bien l'œuvre commune des Romains et des Grecs, les caractères des deux nations s'y entrelacèrent de tant de manières, qu'il est difficile de discerner laquelle des deux a le plus contribué à le constituer. Mais, pour le conserver et pour prolonger l'incomparable durée de son existence, c'est l'énergie grecque qui prévalut peut-être avec Michel Paléologue et avec les Lascaris. Voyez maintenant, depuis l'expédition de la Colchide jusqu'à la chute de l'empire d'Orient, vingt-huit siècles environ, quel cours immense eut l'expansion de la Grèce et de combien de créations elle fut la source féconde !

Quant à la décadence de Rome, à quelle époque faut-il la fixer? Les rhéteurs la placent à la chute de la République; les peintres la caractérisent par la corruption des mœurs qui s'accentua au temps d'Auguste. Le nom sacré de république s'éclipsa, il est vrai; la virile sobriété antique s'affaiblit, mais les classes populaires se dégagèrent de la lourde tutelle de leurs rivaux privilégiés, et les frontières de la ville, étendues jusqu'aux derniers confins du monde alors connu, introduisirent chez elle en abondance tout ce que produisaient de plus confortable et de plus élégant les autres nations.

L'idée romaine qui, développée parmi les âpres luttes du forum, tendait à élever au-dessus des événements mobiles de la Force et du Hasard la règle immuable de l'Équité, assura son propre triomphe par la forme de l'empire. Regardée de près, l'immoralité des Césars a pu sembler

répugnante; mais, de loin, elle se para de la grandeur de la paix imposée, autant que les temps le permettaient, aux classes de la société et aux nations de l'univers.

On ne peut davantage qualifier de décadence l'ère des Antonins, alorg que l'empire, au milieu du réveil des arts et des sciences, prit, pour la première fois dans le monde latin, l'aspect d'un État dans lequel toutes les branches de la vie sociale se coordonnent jusque dans les moindres détails. Système erroné, sans doute, mais aussi œuvre d'une initiative hardie et neuve, où se révèle la vitalité du peuple qui l'entreprit.

Et ce n'est pas non plus une preuve de décadence que la tentative de Dioclétien pour partager son vaste empire, selon le cours du soleil, en occidental et en oriental, pour conformer le gouvernement/ qui devenait chaque jour plus compliqué, au caractère des nations et des races dont il était composé.

L'anarchie militaire manifeste certainement l'entrée de nouveaux éléments dans l'orbite romaine. Ces éléments décèlent la légitime ambition de peuples mûris au soleil de la civilisation latine, lesquels, à leur tour, revendiquent leur propre hégémonie; mais Rome n'en garda pas moins son siège élevé de guide et de reine des nations.

L'idée de Marc-Aurèle et de Dioclétien fut complétée par Constantin. Grâce à cet empereur, l'élite de Rome alla camper sur les rives du Bosphore, afin que la source de tous les pouvoirs pût de là, cojnme du centre le mieux

approprié des trois continents anciens, communiquer plus régulièrement la vie jusqu'aux limites extrêmes du colossal empire.

A l'unité politique on donna pour soutien l'unité religieuse; la loi positive reçut sa sanction de la loi surnaturelle; de sorte qu'aucune force de l'activité humaine ne put se soustraire à la domination de l'institution qui voulut se constituer la providence souveraine de la terre. Telle fut la transformation surprenante et sans exemple accomplie par Rome, à l'heure où, exténuée en apparence par l'énormité de son pouvoir et par la compression des masses des barbares qui l'enserraient de toutes parts, elle semblait toucher à son suprême déclin. Il faut compter plusieurs siècles pour chacune de ces phases, représentant, par ses caractères politiques, militaires, économiques et religieux, une société toute dissemblable de celles qui la précédèrent ou la suivirent.

Dans l'ère de Byzance ou de Constantinople, Rome s'était adjoint comme collaboratrices la Grèce, l'Asie et l'Église; elle reçut de la première le culte exclusif de la forme; de la deuxième, la propension aux subtiles spéculations de l'ascétisme; de la troisième enfin, la tendance irrésistible à l'immobilité. L'esprit pratique propre au peuple latin fut, par conséquent, étouffé par les qualités de ses alliées; et l'édifice élevé par le travail commun, prodige de mécanisme et d'ornementation, manqua de l'élasticité et de la vigueur qui lui auraient servi à résister aux oscillations continuelles et toujours renaissantes

de ces temps. Il tomba, en effet, comme Jéricho, si on peut le dire, au bruit épouvantable des cris poussés par les hordes innombrables, qui, pour pénétrer dans la société romaine dont l'entrée leur était interdite, l'assiégeaient et la pressaient de toutes parts.

Et, cependant, parmi les ténèbres, dans la confusion qui bouleversa le monde civilisé à l'arrivée inopinée de la grande masse barbare, un phare se dressa tout à coup, vers lequel la société égarée tourna ses regards suppliants; et, cette fois encore, la bienfaisante lumière vint de Rome. Ce n'était plus l'empire des armes, c'était cette même mission que la puissance tribunitienne avait déjà commencée pour la défense des opprimés. Des Gracques aux Césars et des Césars aux pontifes chrétiens, le fil historique des revendications de la justice, en faveur des classes sociales et des nations abattues par la force, n'a jamais été interrompu.

Un nouveau ciment pour renforcer le droit de solidarité vint de l'expansion affectueuse qui, alors pour la première fois, naquit de la conscience humaine, se reconnaissant dans l'origine commune de tous les hommes» L'émancipation n'eut plus sa source dans la passion de la haine ancienne, mais dans le sentiment de charité. La fraternité est, en effet, le verbe nouveau, avec lequel Rome guide encore, durant plus de mille ans, la société chrétienne, comme elle avait déjà pendant mille ans guidé la société païenne avec le principe d'équité.

On pourrait multiplier les exemples, sans que l'opinion

de la décadence inhérente aux peuples paraisse mieux justifiée. Même les dernières subdivisions des races antiques aussi bien que des races modernes, subdivisions qui représentent une partie des peuples actuels, continuent à subsister, si ce n'est au sommet du progrès, du moins au rang qu'elles ont occupé dans d'autres périodes, à moins qu'un cataclysme — invasion ou dispersion — n'ait suspendu leur existence normale.

Et encore peut-on invoquer, contre la dispersion, la vitalité du peuple hébreu, qui, morcelé en colonies innombrables, trouve dans §es deux supériorités caractéristiques, la religion et le commerce, l'unité inaltérable de la patrie. De même, contre les effets de l'invasion, s'élèvent les témoignages de la force qui dure encore dans la Grèce d'aujourd'hui, où l'on peut, non sans raison, supposer qu'il ne reste plus une seule goutte de vrai sang hellène. La Gaule, l'Ibérie, la Bretagne ancienne, la Perse moderne, les peuples plus récents roumains et slaves, et enfin les peuples italiques du moyen âge réapparaissent tous, après les invasions, avec le caractère distinctif, en partie du moins, de leur existence primitive.

Les Arabes seuls semblent, à vrai dire, démesurément diminués après leurs foudroyantes conquêtes. Mais la péninsule triangulaire est restée ce qu'elle avait été d'abord. L'Asie et l'Afrique se sont levées à la parole résurrectionnelle de Mahomet. La Syrie grecque, l'Afrique romaine, Bagdad, dernier foyer de l'ancienne civilisation perso-chaldéenne, ont fourni, avec la multitude des guer-

riers, les collectionneurs de livres scientifiques, les fondateurs des écoles, les réformateurs de l'agriculture et les artistes qui représentèrent, dans la période dite des Arabes, tout ce que possédait de civilisé l'Orient tout entier. De même .que les aventurés grandioses des Normands, les conquêtes des compagnons de Mahomet sont restées étrangères à la nation dont ils sortaient. Ni les pays Scandinaves, ni l'Arabie ne régnèrent sur les empires conquis par leurs fils. La part de l'Arabie se borna presque tout entière à l'idée religieuse de l'islamisme; or, l'Arabie demeure toujours la gardienne incontestée et privilégiée de cette idée.

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