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DES VIOLATIONS PARTICULIÈRES AUX CENTRES INTELLECTUELS

Les stigmates imprimés par la violation des lois naturelles sont surtout visibles dans le cercle des phénomènes dominés plus particulièrement par l'intelligence. Qu'il s'élève une croyance absolue, une école privilégiée imposées l'une et l'autre par l'autorité du pouvoir politique ou même par le prestige irrésistible du génie, et voilà qu'aussitôt on voit se constituer des dogmes, des théories, des types etdesidéalisationsqui excluent toute autre forme de conception dans les religions, dans les sciences et dans les arts. Durant un long espace de temps, durant même une série de siècles, la recherche, l'observation, l'examen, la comparaison resteront exclues du champ prescrit, et l'initiative de l'esprit se resserrera toujours davantage, en raison même du plus grand développement qu'aura atteint l'idée dominatrice. La parole du maître sera commentée, expliquée, développée jusqu'à sa dernière conséquence; mais Yipse dixit demeurera la loi exclusive de l'Église, de l'école ou de n'importe quel autre centre intellectuel.

Tant que la théologie régna sur le savoir, les sciences ne purent avancer que par contrebande. La prédominance de la philosophie pure a donné les mêmes résultats. La méthode d'observation elle-même, qui, des laboratoires passant dans les écoles, y règne aujourd'hui presque partout en souveraine, est cause que l'énorme quantité de connaissances qui va s'accumulantne profite pas, dans la proportion due, à la raison, synthétique de sa nature, parce que les innombrables branches de savoir manquent de ce lien commun et de cette direction générale que seule pouvait leur assurer la spéculation philosophique. La preuve en est que, malgré l'immensité des connaissances acquises, les législations partielles, les constitutions politiques et sociales, les mœurs, l'éducation et le niveau moral de nos populations européennes se sont bien peu élevés au-dessus de ce qu'ils étaient dans les siècles passés.

Quel ensemble de doctrines plus complet que celui qui nous fut transmis par Aristote? Néanmoins, depuis que les observations anciennes et les axiomes qui les résumaient furent érigés en dogmes indiscutables, la doctrine aristotélique elle-même se changea en servitude de l'esprit. Les arts du dessin, à leur tour, n'eurent certainement pas dans l'ère moderne un plus grand maître que Raphaël. Et cependant la fécondité la plus inépuisable qui ait jamais existé dans les arts, celle de notre Italie, se changea, elle aussi, en stérilité, lorsqu'elle ne sut plus trouver d'inspiration que dans le seul type du peintre divin. La lumière merveilleuse qui, pendant plus de trois

siècles, avait brillé à Florence, à Rome, à Venise, à Gênes, à Parme, à Bologne, finit par s'affaiblir et ne jeta plus, jusque dans ces derniers temps, que de pâles reflets, ou, pour parler sans métaphore, l'art ne produisit que des imitations serviles du sublime modèle.

Si, dans l'histoire des peuples, le développement de l'intelligence peut être contemplé dans une seule institution sociale, c'est sans doute dans la religion. La religion forme en quelque sorte l'atmosphère visible de la société; elle crée le monde dans lequel l'homme est placé et, de l'homme, elle explique l'origine et assigne le but suprême. Mais, d'un autre côté, plus son action est vaste et absolue, plus le champ de l'initiative individuelle est restreint. L'atonie des facultés humaines augmente à mesure que s'accroît l'ensemble des préceptes théologiques.

Il est impossible de ne pas admettre que la loi hébraïque ait été un immense progrès à l'époque et dans la région où elle se révéla. L'unité intellectuelle engendrant la Création et l'unité du genre humain, proclamée par elle en même temps, suffisent pour démontrer sa supériorité incontestable dans le savoir par rapport aux autres religions anciennes de l'Asie et de l'Egypte, supériorité qu'elle garda plus tard envers la Grèce et les Romains. L'activité intelligente du premier un de la Genèse constitue un progrès sur le neutre absolu du bouddhisme, et plus encore sur la dualité des premières forces vives de la nature, telle qu'elle apparaît dans le Zend- Àvesta, el, sans comparaison, sur tous les autres poly-

— m — théismes. Cependant, résumez l'inventaire moral, littéraire, scientifique, artistique, industriel de ce peuple, dont les actes les plus simples de la vie étaient réglés par le précepte religieux, et que trouvez-vous, sous l'emphase avec laquelle ses annales parlent de lui? Tous ses exploits se réduisent à la conquête contestée de quelques territoires exigus, tous ses chefs-d'œuvre au temple de Salomon, aux hymnes de David, au livre de Job, toute son industrie au commerce vicinal fait à bras d'homme ou à dos de bête de somme. Le point élevé d'où était parti le peuple hébreu semblait le prédestiner à être le guide du genre humain, et pourtant, à peine a-t-il révélé son existence à quelque nation voisine. Né géant, il vécut déprimé par les langes dont l'enveloppait la foi, qui était sa loi universelle, religieuse, politique, domestique, hygiénique et commerciale.

Ce fut également un grand progrès, au milieu de l'idolâtrie de l'Asie et du fétichisme de l'Afrique, que l'avènement de l'islamisme. Mais si la jalouse ingérence du Dieu d'Israël était un empêchement à toute expansion, la superbe indifférence du sultan du ciel abandonnait les fidèles au despotisme absolu de ses ministres sur la terre; d'où le fatalisme et la soumission aveugle des peuples mahométans.

Un plus grand progrès s'était évidemment manifesté

plusieurs siècles auparavant avec le bouddhisme, moins

encore pour ses dogmes, qui différaient peu de ceux des

brahmanes, que pour la réforme morale et sociale qu'il

accomplit, surtout au milieu des populations de race jaune. Le principe de la fraternité, que la réforme bouddhiste ne put faire triompher parmi les castes de l'Inde qui l'expulsèrent comme un germe révolutionnaire, les disciples de Çakia-Mouni le fondèrent dans le reste de l'Asie méridionale avec un caractère de charité qui n'eut de rival que dans le christianisme. Le bouddhisme ouvrit le premier la grande ère des Églises séparées des États, idée si féconde par elle-même qu'on est humilié de ne pas la voir encore aujourd'hui couronnée de plus de succès. Mais si la religion, ici, ne cumula pas avec la politique, elle lui prit en revanche une trop grande partie de ce dont elle avait besoin pour prospérer. Le bouddhisme, c'est toujours le dogme de Brahma, c'est-à-dire l'anéantissement de soimême en présence, ou, pour être plus précis, dans l'attente du ciel. Toute l'énergie humaine est absorbée par l'aspiration à ce continuel retour dans le sein de l'être d'où tout émane. On prodigue à l'homme tous les moyens propres à le soutenir dans la dure épreuve de la vie. Des troupes de prêtres l'entourent pour l'instruire et le conseiller dans les diverses phases de son existence ; des temples nombreux l'invitent à la prière et aux offrandes à toutes les heures du jour; de saintes inscriptions lui rappellent à chaque pas le vœu constant et la fin unique du croyant. Des villes entièrement construites de couvents le façonnent, dans la solitude, à la contemplation extatique, dont on lui présente avec vénération les exemples les plus parfaits, c'est-à-dire les modèles les plus célèbres de l'insensi-

bilité corporelle. Chez aucun autre peuple, l'Église n'a jamais allongé des antennes plus tenaces et plus multiples. On comprend maintenant que là où le ciel prélève un si large tribut sur l'énergie humaine, il ne reste plus à celleci la puissance de se développer dans la vie terrestre.

Le paganisme gréco-romain , resté fécond pour les œuvres modernes de littérature et d'art, offre, au contraire, un champ restreint aux investigations philosophiques; mais, à l'inverse des religions asiatiques, le culte mythologique laissa à l'individualité humaine une liberté plus grande d'initiative personnelle. La religion hellène, bien que d'origine orientale, personnifia néanmoins humainement les forces de la nature, qu'elle rendit presque indépendantes entre elles. Les luttes de la terre se modelaient sur les luttes de l'Olympe, où Minerve était l'adversaire de Mars, Junon de Vénus, les divinités du feu de celles de l'eau. L'idée métaphysique y perdit, mais l'abondance des idéalités différentes entre elles servit d'aiguillon et contribua évidemment à la merveilleuse activité de ces populations.

Quant au système religieux des Romains, ce fut justement son peu d'intensité qui favorisa la propagation du christianisme sur la surface de l'empire. Il n'opposa pas à la religion, universelle par excellence, qui devait le remplacer, les obstacles insurmontables qu'auraient présentés toutes les autres religions avec leurs dogmes profonds et exclusifs, avec leurs classes sacerdotales héréditaires ou privilégiées. Le polythéisme latin resta, au contraire,

ouvert aux Olympes de toutes les nations, depuis le culte rustique sabin de Saturne jusqu'à la haute adoration de Sabase ou du Mithra des Perses, depuis la personnification rudimentaire des forces de la nature jusqu'aux conceptions les plus abstruses du panthéisme, et depuis l'intervention directe des dieux dans les choses humaines jusqu'à la médiation divine entre le ciel et la terre.

Il n'était pas malaisé aux Romains, même de l'époque de la République, de concevoir la Création comme l'œuvre d'un seul être, ainsi que le démontre le summus ipse deus des Tusculanes de Gicéron, et ainsi que le confirma, cinq siècles plus tard, un autre grand orateur romain et défenseur ardent du paganisme, Symmaque. Le panthéisme naturel ne fut-il pas à son tour exposé à Rome, dans l'un des livres de poésie les plus éclatants qui aient paru dans la littérature de tous les pays, le poème de Lucrèce? Et, plus tard, Manilius, le premier des Romains qui, issu d'une race patricienne, fit profession de littérature, s'exprima sur l'origine de la divinité avec autant d'incrédulité qu'Evhémère dans ce fameux livre traduit par Ennius, l'ami de Scipion, livre où la mythologie était expliquée par l'histoire. Qui donc ignore que Carnéade, de la nouvelle Académie, fit fureur à Rome en professant le scepticisme, à tel point que Gaton se pressa de renvoyer la députation athénienne dont faisait partie le terrible novateur ? La vérité est que, parmi les grands peuples qui ont rempli l'univers de leur nom, aucun ne professa les dogmes religieux avec plus de tiédeur que

Rome. Dans les premiers cinq siècles de son existence, elle n'avait produit d'autres poésies religieuses que les chants Arvales et saliens, tandis que la Grèce avait déjà, dès ses premiers temps, inspiré Orphée et Hésiode, sans compter les nombreux poetœ minores.

La tiédeur religieuse fut cause de sa tolérance. Rome est le seul État qui puisse se vanter d'être resté exempt de persécutions religieuses, car celles contre les chrétiens émanent d'une cause purement politique : la conservation des bases de la société, romaine. Les spéculations métaphysiques ne trouvèrent peut-être pas les aptitudes intellectuelles nécessaires dans ce peuple appliqué de bonne heure aux disciplines juridique, militaire et administrative, qui ont fait de lui le maître incomparable de la science du gouvernement. Quoi qu'il en soit, il est certain que, de même que Rome ne se montra pas absolument hostile à l'avènement du christianisme, de même elle ne lui suscita point dans la suite ' des difficultés et des obstacles en prenant avantage des controverses et des hérésies, qui, comme chacun sait, pullulèrent, notamment dans les premiers siècles, sur toute la surface de l'empire.

Ces qualités négatives, qui ne permettaient pas un puissant développement religieux, jointes à l'admirable sens pratique de la vie sociale, engendrèrent à Rome la séparation effective et constante de l'Église et de l'État, la plus grande des garanties du progrès que Tune et l'autre puissent ambitionner. Les empereurs, pour exprimer

la dictature qui se perpétuait en eux, prirent, avec la représentation de tous les pouvoirs publics, celle aussi du pontificat; mais les collèges sacerdotaux restèrent dis* tincts et indépendants des empereurs, comme ils l'avaient été des consuls. C'est à Gonstantinople seulement, près des fécondes matrices orientales de la monarchie religieuse, que l'empire devint à moitié ecclésiastique; mais là même, dans les derniers temps et les plus misérables, il ne se métamorphosa jamais en pure autocratie, pas plus que, de son côté, l'Église ne se métamorphosa en théocratie. Les deux institutions se contentèrent du condominium, et, par la vertu de leurs propres bases, se gardèrent mutuellement de s'absorber l'une dans l'autre.

A l'inverse de toutes les autres grandes religions, et en dépit de l'exclusivisme de ses dogmes, le christianisme, de son côté, n'a cessé de façonner les générations successives de l'Europe à la recherche de la vérité, par tous les moyens de l'art et de la science, dans aucune desquelles nulle autre race ou nation ne s'est jamais avancée aussi loin. Il serait puéril de le nier en présence de l'amoncellement énorme des connaissances acquises aujourd'hui : or, l'instruction, qu'on ne l'oublie pas, était, encore au commencement du siècle présent, le monopole du clergé. Si le cours entier du christianisme peut être divisé en trois périodes, à savoir celle de l'empire, celle des barbares et celle de l'Europe moderne, le développement religieux rencontra dans chacune d'elles un modérateur, ou, pour mieux dire, une limite dans le pouvoir politique, sans plus

reparler des caractères de son origine et de son essence. Avant d'exagérer l'application de sa doctrine et de trop resserrer la concentration de son autorité, il fut retenu par les éléments organiques mêmes de l'empire, dans lesquels il lui fallut s'introduire : ces éléments étaient le système juridique et la constitution des municipes. Après la dissolution du grand État, la société des barbares lui opposa, plus encore que les prérogatives des rois euxmêmes, l'âpre et jalouse avidité de pouvoir des castes féodales. Enfin s'éleva contre son influence l'antagonisme des monarchies, qui attirèrent dans leurs orbites sans cesse élargies les éléments d'activité morale, lesquels avaient été jusqu'alors le domaine exclusif du clergé; raison pour laquelle les monarchies, tout en restant religieuses, devinrent laïques, c'est-à-dire émancipées de l'autorité ecclésiastique. Les transactions avec le pouvoir temporel furent donc, malgré l'âpreté des conflits réitérés, le régime constant de l'Église.

Toutefois, ce qui servit le plus à prémunir la religion chrétienne contre un développement excessif de l'absolu, dans sa doctrine comme dans ses règles, aussi # bien par rapport à son essence intime qu'en ce qui concerne les institutions coexistant avec elle dans la société, ce fut la surprenante variété d'opinions, d'hérésies, de schismes, de réformes qui surgirent dans son sein et se renouvelèrent en tous sens, sans interruption, tant son germe était puissant, fécond et conforme à l'intelligence humaine! Théologiquement et selon les adeptes de la

6cience des religions, on ne saurait objecter qu'il y ait eu jamais une religion, une croyance, à laquelle la foi du Christ n'ait pu s'adapter. Toutes les religions ont contenu au moins l'embryon, si ce n'est la substance des dogmes de l'incarnation et de la rédemption. D'autre part, il est impossible de trouver dans l'histoire un peuple ou une race qui, par son caractère et son aptitude, répugne à accepter la morale tirée du principe de l'amour fraternel et de l'exemple de la vie du Sauveur. En considérant enfin, avec les philosophes, l'exigence de la raison qui veut un idéal parallèle à son propre développement, comment refuçer de trouver dans l'enseignement essentiellement humain de Jésus l'objet constant de l'aspiration des hommes à la perfectibilité, même si les réformes sociales devaient dépasser notre horizon actuel ?

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