DE LA NON-EXISTENCE D'UN ORDRE PRÉÉTABLI DANS LES IDÉES
Pour rendre plus complète la discussion de la nouvelle théorie fataliste, il reste à examiner l'évolution considérée comme un moyen d'accroître et de perfectionner les idées en elles-mêmes et par leur propre force. Le sujet permet toujours l'observation des faits, mais la nature de ces derniers est ici totalement différente de celle de tous les autres, et l'observation non seulement ne peut pas être pratiquée dans les laboratoires, mais elle ne saurait pas même s'appliquer à l'histoire ou à n'importe quel recueil de phénomènes moraux. Même en admettant que les idées soient la continuation et le complément des sensations, c'est-à-dire le contraire de ce qui a déjà été démontré dans cet ouvrage, même alors, le phénomène se déroberait à toutes les observations directes, par la raison que les idées qui ne représentent pas des actions ne laissent pas de traces après elles dans le monde sensible, si ce n'est au moyen de signes sç rapportant à elles exclusivement. C'est pourtant sur ce genre de faits internes et appartenant au domaine
de l'intelligence qu'il faut tenter non seulement l'observation, mais l'expérience à l'aide de la méthode de comparaison et d'équivalence.
Si l'on admet que l'idée ne reproduit pas seulement les images dérivant des sens et détachées des corps, mais que, en outre, elle représente à l'intelligence la connaissance particulière des propriétés intimes qu'ont en euxmêmes les phénomènes naturels et celle des relations qu'ils ont entre eux, il faudra aussi admettre que l'essence de l'idée exclut tout procédé évolutif, entendu dans le sens d'accroissement ou de transition de forme. Et il n'en pourrait être autrement, puisque les propriétés étant toutes distinctes entre elles, la notion de l'une d'elles ne saurait correspondre à aucune autre. Lorsque l'idée exprime une propriété commune à plusieurs phénomènes, comme dans les généralisations, celte propriété est toujours une dans l'acte de contemplation de l'intelligence, encore que l'intelligence la reconnaisse en plusieurs objets, car la généralisation s'accomplit, grâce aune autre de ses facultés, par rapport au nombre, jamais par rapport à la propriété. La propriété, par exemple, de solide ou de liquide est une, et l'idée qui l'exprime l'exprime indépendamment de la quantité des corps qui la renferment également et identiquement. Bien plus, on pourrait ajouter que la généralisation s'opère en vertu de la faculté de concevoir une propriété en elle-même. Tant qu'il s'agit de simples quantités, l'esprit n'accomplit d'autre acte en les concevant que celui d'accumulations progressives; tandis qu'il
généralise, au contraire, lorsqu'il applique indistinctement à une série de quantités cette propriété une qui lui a été révélée par les phénomènes. L'idée n'est, par conséquent, ni assimilable, ni convertible.
Supposons, en effet, que par suite des conditions successives dans lesquelles l'intelligence est placée, elle conçoive d'un phénomène donné d'abord une qualité, puis ensuite une qualité différente ou même absolument opposée, ainsi qu'il arrive souvent après une observation plus mûre : où est le lien entre ces deux propriétés? L'eau a pu être considérée durant des siècles comme un élément simple, ensuite comme un élément composé. Les gaz, après être restés longtemps inconnus, ont été reconnus pour des corps non condensableset réductibles à l'état de liquides. Le sang, en dépit d'Hippocrate, de Galien, de l'école de Salerne et de celle des Arabes, a été regardé, jusqu'à Harvey, comme stagnant dans les veines et plus tard comme circulant du cœur aux vaisseaux moteurs, qui en modèrent le cours, comme on le sait aujourd'hui. La terre, qu'on croyait plate et immobile au centre de l'univers, a enfin tourné sur elle-même et autour du soleil. Je m'arrête : le petit nombre de lecteurs auxquels ce livre s'adresse sauront bien trouver de plus nombreux et de meilleurs exemples.
Or, comment l'idée complexe du double mouvement de la terre aurait-elle pu dériver de l'idée, également complexe, de l'immobilité de la terre? Qu'on résume un à un tous les éléments et tous les passages successifs de
celle-ci et de celle-là, on n'en pourra naturellement trouver un seul qui soit commun aux deux séries; car si les deux idées sont opposées dans l'ensemble, elles ne le sont pas moins dans leurs éléments. L'une et l'autre ont cependant existé, elles existent même encore, quoique Tune soit reconnue vraie et l'autre erronée.
Au reste, les idées ne sont pas plus assimilables entre elles ou convertibles en d'autres lorsqu'elles sont moins complexes. Même quand l'intelligence conçoit avec le plus de sûreté les propriétés des entités simples de forme et de nombre, comme dans les mathématiques, les extrayant plus énergiquement, pour ainsi dire, des images des corps et s'en formant, dans la suite, grâce à la faculté qui est propre à son essence, la généralité des types, elle ne les conçoitqu'à mesure que les grandeurs et quantités s'offrent à elle sous des aspects successifs. L'extension changera de forme et de grandeur selon la position des lignes qui la circonscrivent, et l'entité des nombres sera différente selon l'ordre qu'ils suivent. C'est que les propriétés de toutes les grandeurs sont indépendantes entre elles, comme le sont les propriétés des phénomènes auxquelles elles correspondent. Qu'une ligne tombe sur une ligne perpendiculaire ou oblique, qu'un nombre soit seulement pair ou impair, les conséquences en seront inégales. Le lien ou rapport existant entre elles représente le rapport qui existe entre les phénomènes de la nature universelle, et ne pénètre dans l'entendement qu'après les notions successives de plusieurs propriétés, comme une propriété
plus intime. L'eau paraît d'abord un corps transparent et liquide, on découvre ensuite sa tendance à reprendre son niveau, puis son évaporation, puis les éléments qui la composent, éléments qu'on retrouve enfin dans d'autres corps. Cette relation intime entre les divers phénomènes constitue l'ordre général et immuable de la nature. Si elle préexistait dans l'intelligence, l'erreur ne serait pas possible, et l'erreur cependant côtoie toutes les connaissances humaines. Les problèmes des mathématiques euxmêmes restent ouverts, depuis des siècles, à plusieurs solutions, et l'on attaque jusqu'à la démonstration d'un théorème d'Euclide.
Cela tient à ce que l'erreur est relative non pas à l'objet observé, mais à l'insuffisance de l'observation. L'erreur constitue, en effet, la preuve la plus inéluctable de l'état de création permanente, qui est celui des émanations intellectuelles. Verrare humanum est, axiome indulgent énoncé en faveur de la faiblesse humaine, pourrait être érigé en principe. Oui, on peut considérer Terreur comme le sceau de l'œuvre créatrice de l'homme. Il n'existe pas d'erreur dans le monde physique, parce qu'elle serait la violation de l'ordre préétabli et nécessaire. Dans le monde intellectuel, l'ordre ne pourrait être institué que lorsque la création en serait achevée, c'est-à-dire lorsquç l'être intellectuel aurait acquis l'équivalence entière de tous les phénomènes de la nature.
Qu'on ne nous oppose pas qu'il existerait ainsi deux univers, deux natures, La nature, qui est seule active dans
— 21P — tous les phénomènes jusqu'à la formation des impressions sur les sens et qui ensuite a pour collaborateur dans la perception des images l'être sensitif, devient enfin seulement objective dans les émanations intellectuelles. L'être intellectuel agit à son tour sur la nature en contemplant, en connaissant et en attirant presque à soi, non plus les simples images des phénomènes, mais leurs propriété? intimes et leurs rapports réciproques. De ces rapports, qui sont le lien général de la nature, l'être collectif intellectuel forme, comme on l'a vu au livre III, une création qui lui est propre et dont la substance diffère de toutes les autres substances sensibles, mais qui cependant correspond et est subordonnée à la raison d'être de l'ordre naturel.
Où donc voit-on apparaître ici les deux natures? Les matériaux, pour m'exprimer ainsi, sont fournis par la nature; l'opération s'accomplit dans ses limites, et le résultat est le produit de son action même. Ainsi le point de départ comme le point d'arrivée, Va quo et Y ai quem, se trouvent circonscrits dans le sein de la nature et soumis à ses lois. Seulement, il y a eu l'intervention d'une nouvelle substance, avec des facultés particulières, parmi lesquelles la faculté principale de la liberté, qui représente sa subordination à l'ordre universel de la nature, mais conditionnelle et non pas absolue, faculté qui est inadmissible dans tout autre état en dehors de celui qui est en voie de création, comme l'état intellectuel. Les actes émanant d'une pareille substance, sans que nous
ayons ici à en rechercher la finalité, ne troublent pas évidemment Tordre des phénomènes que règlent des lois inflexibles, par la raison que ces actes s'accomplissent en dehors ou au-dessus des phénomènes, mais toujours dans l'orbite de l'univers, orbite plus vaste, en vérité, que celle que les catégories des phénomènes naturels connus jusqu'à ce jour peuvent nous le faire supposer.