LES PREMIERS STADES DU DÉVELOPPEMENT INDIVIDUEL
L'horticulteur qui pour faire des boutures de bégonia découpp en petits morceaux une feuille de cette plante.
Fig. 8. — Segmentation de Tœuf de Synapla (d'après Selenka).
n'a pas besoin de se préoccuper de la forme du morcotui de feuille employé ; il sait qu'il place sur la terre de la substance de bégonia et que, quelles que soient d'ailleurs les formes primitives de la petite masse vivante considérée, ces formes n'auront aucune influence sur la forme définitive de la plante obtenue qui sera un bégonia. Un phénomène analogue se manifeste dans les œufs des animaux.
Deux animaux assez voisins peuvent avoir, Tun un très gros œuf, l'autre un œuf très petit, c'est-à-dire que, dans Tœuf du premier, il existe, à côté d'une petite masse de
substance vivante une énorme quantité de matières nutritives ou vùellifs, tandis que le second ne contient presque que de la substance vivante. La substance vivante du premier pourra donc se multiplier longtemps aux dépens de ses réserves, tandis que celle du second devra bientôt
Fig. 9. — Segmentation de l'œuf de Nercis (d'après AVilson).
faire appel au milieu extérieur. En outre, les premiers phénomènes de la segmentation seront très différents. La figure 8 représente la forme du développement initial dans le cas d'un œuf muni d'une faible quantité de vitellus ; la
Fig. iO. — Segmentation de l'œuf de Loligo (d'après Watasé).
ligure 9 représente un cas différent dans lequel il y a plus de vitellus ; on voit, en particulier, que les blastomères sont inégaux; la figure 10 représente un cas encore plus éloigné dans lequel il y a une masse énorme de vitellus, la matière vivante étant accumulée à un pôle où se limite la segmenlalion. On pourrait croire que les figures 9 et 10
285r APPENDICE
ont rapport à des phénomènes entièrement différents. Et en effet les naturalistes qui s'occupent spécialement des œufs ont classé ces œufs d'après la quantité et la distribution de leur vitellus ; mais il est évident, avec ce que nous savons maintenant, que cette classification des œufs n'est aucunement parallèle à la classification des êtres; il faudrait pour cela que Thomme, par exemple, qui a une segmentation du type de la figure 8, fût plus voisin de l'oursin qui a une segmentation du même type, que du poulet qui a une segmentation du type de la figure 10.
Au contraire, nous voyons, dans un même groupe, celui des crustacés décapodes, par exemple, des œufs relativement très gros (celui de l'écrevisse) et des œufs très petits (celui du Penœiis), donner naissance à des êtres très comparables. Et cependant Técrevisse sort de son œuf avec sa forme définitive, tandis que le penœus éclôt avec trois paires de pattes seulement et acquiert les 17 autres segments de son corps au milieu des vicissitudes de la vie libre ; cela n'empêche pas, à cause de la prédominance de l'hérédité sur l'éducation pendant les premiers temps de la vie, que le penœus adulte devient fort analogue à une ccrevisse.
Il y a mieux; dans une même espèce (Palœmonetes varians) , Giard a remarqué que, suivant le degré de salure de l'eau, il se produit des œufs de volume différent qui conduisent, à travers des phases différentes de développement, à des résultats identiques.
La conclusion de toutes ces considérations très abrégées, c'est que, au début de la vie individuelle, il y a toujours une période pendant laquelle l'hérédité l'emporte suffisamment sur l'éducation pour assurer à l'être nouveau sa forme spécifique. Cette période dure toute la vie chez certaines espèces pour lesquelles, au moins quant à la morphologie externe, le rôle de l'éducation semble ne pouvoir fournir que des résultats momentanés. Dans d'au-
très espèces au contraire elle cesse d'assez bonne heure et permet à l'éducation des résultats définitifs ; Tenfant, par exemple, est susceptible d'apprendre des choses qui se fixent dans sa nature, mais qui n'altèrent pas sa forme au point de la rendre méconnaissable; et cependant, des troncatures et des mutilations répétées modifient celte forme d'une manière sensible; on <îst donc en droit de supposer qu'une éducation bien conduite peut corriger des tares héréditaires.
Remarquons d'ailleurs que, môme dans le cas des animaux qui, comme les tritons, restent soumis toute leur vie à une hérédité prédominante, une éducation continue peut lutter efficacement contre cette hérédité; si je coupais tous les jours la patte d'un triton elle ne redeviendrait jamais normale; il est donc possible qu^une adaptation à un milieu nouveau agissant sans cesse sur ranimai entretienne, malgré l'hérédité, un état nouveau.
Quant à la question de savoir si, dans le premier ou dans le second cas, Téducation, ayant corrigé l'hérédité, aura produit un résultat définitif, non seulement pour l'individu, mais pour ses descendants ; autrement dit, si l'animal modifié par l'éducation sera susceptible de transmettre à ses descendants une hérédité modifiée, c'est là une tout autre question, celle de l'hérédité des caractères acquis, que j'ai longuement traitée ailleurs ^
\. Traité de biologie, chap. vit.