‹ Les loisirs d'un banniChapitre 1 sur 65 · IL . X · texte numérisé non relu

IL . X

Les coups qui ne tuent pas ne sont pas même tous absolument mauvais. Calomniez , disent Bazile et compagnie, calomniez, il en reste toujours quelque chose. Si la plaie guérit , // reste au moins la cicatrice.

An fait , qui peut se flatter de détruire en tout l'effet de la calomnie? Tous ceux qui connoissent l'attaque , connaîtront - ils la réplique ?

Quand le journal qui de nouveau calomnie sous le litre de Journal des Débats , calomniait sous celui de Journal de VEm^ pire , il distribuait la vérité à cinq cent mille lecteurs , si l'on en croit les calculs de M. de Lallf, qui j comme on sait , n'est exagéré en rien. L'homme dont ce journal s'était occupé, se trouvait donc diffamé d'un trait de plume devant cinq cent mille lecteurs. Cet homme répondait j mais comme ses calomniateurs, gens à principes , s'étaient fait une loi de n'accueillir dans leur feuille aucun article favorable aux hommes qu'ils ne favorisaient pas, la réponse était à-peuprès inutile et la réfutation superflue. Sur les cinq cent mille lecteurs abusés, combien s'en trouvait-il qui se donnassent la peine d'aller chercher la preuve de leur er-

(3) reur dans l'autre feuille où le calomnié l'avait inhumée?

Il nefaatpas confondre la médisance avec la calomnie. L'une est la vérité , l'autre le mensonge. Il 5^ a quelquefois défaut de générosité à médire ; il y a toujours excès de lâcheté à calomnier. C'est un vice diabolique ; cela est si vrai, que dans le sens étyiiiologique , diable , signifie accusateur, calomniateur.

Établissons par un exemple la différence de la médisance à la calomnie. Dire du chevalier Martin.... (i) qu'il a été Paillasse sur les tréteaux du boulevard , c'est rappeler un fait indifférent; mais dire que Martin.... a été un mauvais Paillasse, serait une médisance ; comme dire que tout mauvais Paillasse est nxx Martin serait une calomnie ,

envers Paillasse , bien entendu,

Le calomniateur est lâche , non-seulement en ce qu'il frappe dans l'ombre et par derrière 3 mais en ce qu'il pousse les autres à faire à l'homme qu'il veut perdre le mal

(1 j Comme il existe plus d'un âne à la foire qui s'appelle Mariin, je prie iM. Martainville de ne point croire que cet article le regarde A. I.

qu'il n'ose faire par lui-même. Ce calcul est «ur-tout celui des fourbes, qui veulent concilier les plaisirs de la vengeance avec les honneurs de la modération , celui des hypocrites.

Le cheval d'un quaker ayant été mordu par un chien sur la pâte duquel il avait marché , se mit à ruer et pensa démonter son maître. « Je ne porte pas d'armes , je ne tue pas, dit le cavalier au barbet, mais je te donnerai mauvaise renommée. » Et il se met à crier, au chienenragé ! Le peuple réj ète, au chien enragé! et dans l'instant le chien est assommé.

Il y a cent mille manières de calomnier. Un homme estimé calomnie par son mépris. Un homme méprisé calomnie par son estime. Il n'est pas permis , sieur Malte- JBrun , d'estimer tout le monde.

Indépendamment des calomnies écrites ou parlées 5 il y a des calomnies d'action. Pour compromettre une honnête femme qui ne l'avait pas reçu , il suffisait au maréchal de Richelieu d'envoyer deux ou trois fois sa voiture stationner une heure ou deux devant la porte de cette bégueule. Quand l'abbé pWt*,et, veut diffamer un galant homme, il

(5) lui prend la main . C'est aussi une des tactiques de Martin..,. ; ce chevalier -là devrait bien être requis de tenir toujours ses. mains dans ses poches.

Le genre de calomnie le plus en usage aujourd'hui est la calomnie écrite. A Londres, à Paris et dans toutes les villes oîi l'on sait lire , on en tient manufactures et magasins. Les imprimeries , les librairies, pour la plupart, ne sont pas autre chose. Les manufactures , dira-t-on , ne s'établissent qu'en conséquence des besoins ^ et leurs produits ne se multiplient qu'en raison de l'accroissement de la consommation. On ne saurait contester la justesse de ces principes. Concluons-en donc que jamais n'a été si grand le nombre des gens qui ont besoin de dire ou d'entendre dire du mal les uns des autres. Mais cette mode passera , ce plaisir s'usera comme tant d'autres qui sont presque aussi vifs ; comme la dévotion et la philantropie qui ont eu aussi leur règne. On prend goût à la calomnie tant qu'on n'en a pas été l'objet; vous atteint-elle, on crie à l'horreur! au scandale ! on n'en veut plus. L'effet même de la calomnie finira par devenir nul avec le temps, comme le serait devenu à la longue.

(6) certain effet des peines infamantes , lequel étendait h toute une famille le déshonneur mérité par un de ses membres. Que fallaitil pour cela ? Qu'il y eût un pendu dans chaque famille. En fait de calomnie, grâce à Dieu, cela se réalise.

De lous les ateliers de calomnie , le plus actif, le plus fécond , c'est Timprimerie de la rae des Bons-Enfàns (i). Là, le fiel s'emploie et se débite sous toutes les formes , comme le sucre chez Bert/iellemot : là , sont fabriquées en conscience et vendues h juste prix ces calomnies distribuées tantôt en détail, sous forme de libelles ou de feuilletons; tantôt en gros, sous forme de notices classées par ordre alphabétique pour la commodité du lecteur, et intitulées Biographies. Là, cent ouvriers se fatiguent à imprimer ces annales d'inipcsture et de diffamation que cent barbouilleurs ne se lassent pas de griffonner. Encore si l'on attendait qu'un homme fut mort pour le livrera la vermine

(i) C'est dans cet atelier que les frères Micliaud fout iiuprinier leur Biographie iinivcrseUe , et que la Qtiotidienno prvi»d naiss.nice cliaque jour.

(7) qui s'engraisse dans ce charnier ! mais celte engeance famélique ne saurait attendre. Il faut qu'elle vive , et on la fait vivre aux dépens de quiconque vit , comme de quiconque a vécu. Tous les matins , le pourvoyeur en chef leur livre un homme. C'est merveille de voir avec quelle avidité ils se jettent sur cette proie, et comme en trois coups de dents ils mettent en pièces la plus solide réputation !

Le peu de prix que ces gens-là attachent à leur honneur peut seul expliquer la facilité avec laquelle ils attaquent l'honneur d'au- Irui. Rien d'admirable comme la gaîté avec laquelle ils inventent et propagent une calomnie ; gaîté d'autant plus vive que la calomnie est plus atroce. J'en puis citer pour preuve un fait qui appartient à un maître en ce genre, Cidomniateur à dire cV expert , honnête homme qui ,sous plus d'un régime, a gagné à ce métier son pain quotidien.

Chénier fut long-temps dénoncé à Tiiumanité comme complice de la mort de son estimable et malheureux frère, partout on le poursuivait de cette horrible accusation qu'on reproduisait sous toutes les formes. Mais il en était une,sur-tout, que la rage de

(8) ses ennemis affectionnait , parce qu'elle est cruelle j et sous laquelle la Quotidienne de l'époque reproduisait tous les jours ses bénignes reproches ; c'est celle que le bon Dieu emploie dans la Bible, pour demander au premier meurtrier compte du premier meurtre ; c'est celle-ci : Caïn , qu as-tu fait de ton frère ?

Hélas ! l'infortuné Chénier avait tout fait pour soustraire son frère au fatal couteau sous lequel il était lui-même. Celui qui écrit ceci , et qui alors , d'opinions trèsopposées à celles de Chénier, était loin d'être son ami , fut témoin de ses efforts, de son impuissance et du désespoir que ce grand poète a depuis exprimé en vers qui ont désabusé quiconque les a lus. Et que n'ont-ils étélu5 de tout le monde! (r)

Long-temps après l'époque de ce débordement d'atroces mensonges, et quelque temps avant qu'il ne recommençât, l'entrepreneur rn calomnie me parlant de Chénier, au talent, au caractère même duquel il donnait des éloges , je lui témoignais ma satisfaction de le voir revenu sur le comnte

(i) C'est M. Aruault qui parle. A. I.

(9) d'un homme contre lequel il avait eu de si déplorables préventions , de lui entendre rendre justice à celui qu'il avait outragé par des accusations si révoltantes , à celui qu'il avait si long-temps dénoncé comme fratricide. Oui , me dit-il , avec un sourire plein de douceur, c'était notre refrain quotidien. Mais pensez-vous que nous ayons jamais accordé la moindre créance à cette absurde calomnie? — Et vous l'accréditiez ! — Oui, pour discréditer un homme que nous redoutions , pour détruire son influence , en lui faisant une mauvaise renommée. Pure tactique de parti. En politique le tout est de perdre ceux que Ton craint , et pour cela tous les moyens sont bons.

Je restai stupéfait de cet excès d'impudence ou de naïveté. Je croirais même avoir rêvé cette étrange conversation , si mon homme n'en avait eu une toute semblable avec l'estimable Guinguené , qui me l'a répétée avec horreur.

Un atelier qui n'est pas moins actif que celui de la rue des Bons-Enfans , c'est celui de la rue des Prêtres ; c'est un nid d'abbés ovi tout se fait en haine du prochain et pour l'amour de Dieu.

Toutes ces bonnes âmes^ qui s'en vont y comme dit Voltaire ,

Pieusement semant la zizanie ,

Et Tarrosant d'un peu de calomnie,

ne savent donc pas que cette manière d'employer sa langue ou sa plume est défendue sous des peines assez sévères, par les lois divines et humaines?Moïse n'entend pas raillerie sur cet article, il veut que le calomniateur soit passible de toute la peine qu'il tentait d'appeler sur son frère. V ous en exigerez , dit-il aux juges d'Israël, âme pour âme , œil pour œil , dent pour dent , main pour main j, pied pour pied. ( Deut. , cb. 19, V. 20.) Les intentions de Moïse sont excellentes ;'mais sont-elles exécutables partout avec toutle monde? Comment, par exemple, s y prendrait-on en France , pour obtenir de Martin-Pec âme pour âme , si jamais il se permettait de calomnier son frère , ou , ce qui est tout un , de lui donner une poignée de main ?

Les Egyptiens et les Atbéniens punissaient aussi le calomiàaleiir par la loi du talion. Les accusateurs de Sucralc (irent une

mauvaise fin ; mais cela n'a ni ressuscité le condfimncj ni réhabilité ses juges.

Une loi de Rome ancienne ordonnait (i) ■que le calomniateur serait marqué au front de la lettre K. Une loi de Rome moderne(2) les condamnée la peine du fouet. Quel bonheur]iour\es\eurJ/phoTiseBeauchamps(3), et autres faiseurs d'histoires, que ces lois ne soient pas en vigueur en France! Leur application n'y serait pas toutefois sans inconvénient dans les temps orageux , si elle se faisait avec justice. En imprimant la lettre fatale sur tous les fronts qui la réclament , ne s'exposerait-on pas à révéler à un certain parti le secret de sa force , et ce signe de reconnaissance ne favoriserait-il pasde nombreux rassemblemens ?

En conséquence de plusieurslois , et d'un arrêté du 28 juin 1695 (4}^ ceux qui exercent le ministère public sont dans le cas de calomnie quand ils portent plainte trop le'gèremcnt

(1) La loi RiùMMiA.

(2) La loi du pape Adhien.

(3) Espèce d'histoi ien condamné pour fait de calomnie envers M. Bouvier Dumolard , en i8i5.

(4) Rapporté au Journal des Audiences.

sur le témoignage de gens sans aveu , oir mettent de l'imprudence dans leur poursuite. La peine qu'ils mériteraient , dit le législateur j serait alors d'autant plus sévère , quen abusant de leur ministère ils commettent un crime impardonnable. Nous croyons cette loi tombée en désuétude ailleurs même qu'en France. Depuis 1696 la jurisprudence a bien changé !

La jurisprudence et la justice sont-elles la même chose ? M®. Marchan'^* est prié de répondre à cette question.

En attendant qu'il la résolve , nous serat-il permis de lui donner un petit avis ? A quoi pensait-il quand il s'est permis dernièrement^ en pleine audience , d'interpeller le public en des termes si peu convenables que ceux dont il s'est servi ; de le désigner par ces dénominations ^frères et amis ? Ce jurisprudent ne sait-il pas que depuis la restauration il n'y a plus defrères, il n'y a plu» d'amis en France? J'en appelle à M. le duc de Fitz-JameS' Honnête magistrat , soyez à l'avenir plus réservé dans vos propos, pesez un peu mieux la valeur des mots. Tout digne que vous eussiez été en tous les temps, de la fleur de lis sur laquelle vous siégez, ua

peu de circonspection ne vous messiérait pas. Fussiez-vous certain de ne pouvoir être frappé par ces lois que vous invoquez contre les autres , étes-vous à l'abri de tout risque? Ne quittez-vous jamais la robe et la toque ? Vous croyez- vous enfin toujours inaccessible aux atteintes de l'animadversion publique ? Il y a peu de temps , votre apparition dans une rue de Paris a ruiné une pauvre fruitière. Leçon pour vous : profitezen; soyez désormais plus respectueux envers le peuple, si vous voulez qu'il vous respecte, et songez qu'on n'est pas toujours insolent avec lui pour des prunes.

La loi française contre la calomnie est des plus singulières. Ellerépute calomnie renonciation de tout fait qui n'a pas été constaté juridiquement. Mais, à ce titre, la plainte en justice , elle-même , est une calomnie. Cette loi semble avoir été faite par des gens qui craignaient la médisance.

Le prince de Talleyrand est grand ennemi delà calomnie. Son Altesse a cherché même à perfectionner la loi française , en la rendant inintelligible : elle y a réussi. Il est «ingulier que l'homme qui s'inquiète le plus

de la calomnie, soit justement celui-la même qu'on ne saurait calomnier.

Les calomniés ont trouvé quelquefois de généreux défenseurs. Que j'aime le poète courageux qui , de nos jours , n'a pas craint de prendre sous sa protection la mémoire de ce pauvre Charles IX , si célèbre par !a Saint-Barthéiemi ! Un poteau dressé sous une croisée du vieux Louvre indiqua longtemps, que de cette croisée ce roi trèschrétien avait tiré sur son peuple. Son apologiste s'écrie , en relevant cette erreur :

» Que je le phiins , ce bon Chines neuvième , » Que J'ignorance eiicor sepl;iît a déirier ! ; M Sur ses sujets , dit-on , il (irait f u [leinier.

» La calomnie ! il tirait du troisième. »

Les lois polonaises veulent qu'en plein tribunal le calomniateur se couche etitre les jambes du calomnié , et dans cette posture dise à haute et intelligible voix j qu'en répandant tel propos contre l'homme aux pieds duquel il rampe , il en a menti comme un chien. Cet aveu fait , il faut y de plus , qu'ainsi qu'il a imité le chien qui mord , il contrefasse le chien qui aboie. Si cette loi était eu vigueurà Paris, la langue des chiens

n'y deviendrait-elle pas universelle? L'université ne serait-elle pas obligée d'en faire un nouvel objet d'enseignement ? Voilà une chaire toute trouvée pour le danois Maltebrun !

En attendant laissons M. Bazile et son chien aboyer, hurler même tant qu'il lui plaira. Celui-là peut braver la calomnie qui n'a rien à craindre de la médisance. Celuilà peut lire sans trouble les BiograpJdes , qui lit sans trembler le Moniteur de toutes les époques. N'est- il pas vrai, l'ami Duviquet?

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