‹ Les lunettes des princesChapitre 2 sur 11 · livre; sur l'un des verres est écrit Prudence, sur · texte numérisé non relu

livre; sur l'un des verres est écrit Prudence, sur

l'autre Justice; l'ivoire qui les enchâsse se nomme

Force, et le fer qui les joint Tempérance, Meschi-

not s'éveille et cherche la Raison, qui a disparu;

mais il trouve le livret au chevet de son lit, et,

grâce aux lunettes, il y déchiffre de belles pensées

qu'il formule en poétiques et morales réflexions

sur les quatre vertus qui feront désormais la règle

de sa vie.

Ces naïfs artifices de composition, cette personnification des vertus, cette préférence pour l'allégorie mystique, rattachent les Lunettes des Princes aux plus anciens monuments de notre poésie.

Quoique placé au seuil du XVI^ siècle, à l'aurore de la Renaissance, Jean Meschinot appartient tout entier au Moyen-Age; il est plus vieux d'allures que Villon, qu'Eustache Deschamps, et, des poètes

Vm JEAN MESGHINOT

du XV^ siècle, Alain Chartier, lé subtil auteur du QuadrilogCy est le seul dont il pourrait se réclamer.

Son style a une couleur archaïque très prononcée, plus encore dans le ton général et les tournares de phrases que dans les termes. Une des curiosités de ce style poétique est l'extraordinaire richesse des rimes, qui ferait envie aux plus opulents de nos parnassiens. Dans son culte pour les doubles et triples consonnes d'appui, Meschinot va jusqu'à jouer sur les mots de la fin de ses vers :

Mais pour les rebelles mener Âspre justice est le baston ; Au teict (toit) te les faut ramener En parlant haut, ou le bas ton :

Autrement point ne les bat-on De rapine ne tyrannie.

Dieu paradis aux tyrans nie...

Justice la bien ordonnée Ne veult estre pour or donnée...

Combien que vous nommez Tiliains Ceulx qui rostre vie soostiemient.

Le bon homme n'est pas vil, ains Ses faits en vertu se maintiennent ; Ceux qui à bonté la main tiennent Plus qu'aultres desservent louenge.

On ne peut faire d*un loup ange.

Avant de quitter Meschinot poète, notons l'extrême liberté dont il use à Tégard des puissants de la terre. Il ne craint pas de dire que l'empereur

est « fait de même matière » qu'un porcher; le pape lui-même subit la loi commune.

Les preux sont morts, Hector et Godeffroy, Et tint d'autres, Lancelot et Geofroy A It grtnt dent, qui ne sont rtptisez; Ceulx qui sont vifs, pape, empereur et roy, Viendront aussi à ce piteux desroy.

Il y aurait lieu à de piquants rapprochements entre ces passages et les Alphabets de la mort, les Danses macabres d'Holbein.

Si nous voulions, à propos des Lunettes des Princes, faire étalage d'érudition bibliographique, nous n'aurions qu'à piller le Manuel du libraire, de Brunet. Nous y trouvons, mentionnées et décrites, vingt-deux éditions, depuis la première, de Nantes, Estienne Larcher, 1493, jusqu'à la dernière connue, de Paris, Gilles Corrozet, 1 539; cette nomenclature est accompagnée de curieuses observations et reproduit les marques typographiques de Jehan du Pré, Le Petit-Laurent, Robinet-Macé et Gilles Corrozet. Brunet aurait pu y joindre la marque parlante des deux nègres sur l'édition de Paris, Michel Lenoir, iSoi. Son énumération est, d'ailleurs, encore incomplète : il a ignoré la vraie seconde édition, celle de Nantes, Larcher, 1494, dont le seul exemplaire connu existe à la Bibliothèque publique de Chambéry, et a été fort savam-

X JEAN MESCHINOT

ment étudié par M. A. Claudin {Ulmprimtrit en Bretagne au XV^ siècle, pabiicatîon de la Société des Bibliophiles bretons) ; de plus, il a nié l'existence, attestée par de Bure et Is. Fournier, d'une édition de Paris, Mignart, 1495, que nous avons rencontrée, et sur laquelle nous avons publié un article dans le journal le Livre (juillet 1889).

Cette édition, rare entre toutes, ne nous a pas été inutile pour établir le texte de la nôtre. Mais nous avons surtout consulté et suivi la jolie édition en lettres rondes de Paris, Galiot du Pré, i5a8, très lisible, comme tout ce qui est sorti de l'atelier de ce maître imprimeur.

Respectueux de l'orthographe de Meschinot, nous lui avons imposé une ponctuation et une accentuation logiques, qui font absolument défaut dans les éditions gothiques et sont encore bien rudimentaires dans celles en lettres rondes. Nous avons dû passer condamnation sur un certain nombre de vers faux, trop longs ou trop courts. Meschinot paraît brouillé avec la quantité prosodique. Il eût été souvent difficile, parfois téméraire, de chercher à la rétablir.

Quelques notes grammaticales et historiques, un petit glossaire, où nous avons surtout recueilli les expressions propres à notre auteur, complètent notre tâche critique. Un plus ample commentaire

n'eût pas été en rapport avec la valeur de l'ouvrage que nous exhumons, trois cent cinquante ans après sa précédente édition, pour le docte « esbatement » des bibliophiles.

Olivier de Gourcuff.

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