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MADONES COiVlTADINES

Comme Andromaqiie captive se consolait avec un simulacre du fleuve troyen, il semble que les papes aient voulu se refaire du Comtat une Italie.

La nature leur avait fourni le décor, cette seconde Lombardie qui borde le Rhône, entre Arles et Montélimar. Paysage plus vraiment italien peutêtre que TAgro, et auquel les pontifes finirent par s'identifier à ce point que les objurgations de Pétrarque ne purent les en arracher. Pour les ramener, ou plutôt pour les exiler à Rome, il fallut une sainte, Catherine de Sienne. Et Pétrarque lui-même, malgré son patriotisme florentin, ne quitta Vaucluse qu'en abdiquant toute joie terrestre.

Les papes léguaient à Avignon leur empreinte exclusive. Jadis Avenio n'avait été qu'une bourgade, perdue dans l'orbite glorieuse d'Arelas. Les traces d'un hippodrome, quelques statues ou mosaïques attestent seules dans la cité des primitifs

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Cavares la conquête latine, restée si vivante à Orano-e. Tandis que dans Rome on demande aux catacombes ou au Fdium. puis au moderne Pincio l'oubli du fade Bernin, Avio^non ne possède ni prestig-e antique ni mérite contemporain. Il n'était rien avant le xiu'' siècle, et notre démag-ogie a diminué sa beauté.

Aujourd'hui les saints ont fui cette ville, qui ne parlerait guère à l'âme sans les anciennes madones de ses ruelles.

Son passé mèrn^ apparaît trouble: 1 on y appréhende la Renaissance néronienne. l'artiste et féroce Ralie. Souvent je reg-rettai là les nuages et les bons géants simples du Nord. Si Avignon otTrait du moins la douceur odysséenne ou 1 orientale splendeur de l'Arlésie ! Ah ! loin de la dureté latine Arles, Arles, et son hellénisme chrétien du iv*' siècle !

Ceux qui tiennent de l'Evang^ile un cœur qui le déborde redoutent 1 exclusivisme théologique, fruit spontané de l'esprit latin. Il y a loin de Clément d'Alexandrie aux jansénistes. Certes la vérité intégrale survit à ses interprètes: les Pères g'recs n'ont pas plus éteint l'enfer que les latins n'ont fermé le ciel. Mais combien notre sympathie vat-elle aux trop miséricordieux, de préférence à ceux qui ajoutèrent au poids de la justice divine leur sombre autoritarisme !

Providentiel équilibre, c'est aux races les plus dures qu'est coniié le dépôt central des vérités dog-matiques : aux Israélites les tables du Sinaï. aux

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Romains la chaire infaillible. Mais, aussi bien que l'ancienne, la nouvelle Loi peut avoir ses pharisiens.

Dans la basilique de Jules II une mosaïque représente le désespoir d'un jeune patricien forcé de croire à la mort de sa fiancée; les autres personnages semblent triompher de cette évidence. Cela pourrait s'intituler l'amour Aaincu. et symboliser lorgueilleux édifice tant admiré par les incroyants, et où pas une pierre ne rappelle la crèche ni l'atelier de Nazareth. Du moins est-il dédié au Christ, tandis qu'au palais d'Avignon tout dénonce plus de confiance dans les créneaux ou les poternes à embuscades que dans l'assistance promise au Pécheur.

Et si leur symbolisme ne m'inquiétait, j'admirerais davantage les meurtrières en forme de croix qui ajourent les courtines du mur d'enceinte. Remparts charmants, avec leur teinte d'abricot sous le ciel de cobalt, mais gardant on ne sait quel frisson de traîtrise mièvre. Le passé d Avignon confirme notre instinctive méfiance. Ni tant dart, ni tant d'amour, ni tant de sainteté qui auréolèrent la Rome des Gaules ne parviendront à voiler, à travers son histoire, une dureté patricienne insoutenable pour quiconque préfère le Sanzio à Michel-Ange, Racine à Corneille, la tendresse à l'autorité. Puis ces tours carrées attestent trop la précision géométrique de l'esprit ]atin ; elle n'enclosent point, ainsi que les tours rondes du Nord, le rêve de légendaires princesses captives. Elles n'éveillent pas même l'idée

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de l'héroïsme lovai. Autant fleurirent en Provence les ordres charitables, autant les ordres militaires y ont promptenient dégénéré. Avignon ne vaut que par ce qui est féminin ou pieux en lui, par son musée d'églises, par le souvenir de Laure, par les madones de ses ruelles.

Dans la somptuosité d'un soir oriental, le Palais des papes, chaud d'une lumière dorée, rutile, écrasant la cité, et titanique avec ses tours carrées de quatre-vingts mètres, ses courtines où d'immenses ogives descendent des créneaux jusqu'au sol.

D'ailleurs, sans l'or d'une récente Madone qui surplombe l'église métropolitaine enclavée dans son polygone ce Palais resterait extérieurement étranger au christianisme. Il s'en dégage une sensation de formidable puissance et d'art classique. Ici Rome plutôt que l'Italie. L'art massif du Colisée est surpassé; la marche pesante des légions s'évoque. Peu de place pour la grâce italienne, moins encore pour la rêverie de ces tourelles et de ces recoins des manoirs gothiques qvie fouaille mélancoliquement la pluie de novembre. Semblable à quelque prodigieuse falaise taillée par des géants, le Palais où Jules II, alors légat, conçut peut-être l'idée de

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Saint-Pierre, écrase les lumineux remparis d"Avignon, et accentue parle contraste de son austérité la gracile élégance des petits clochers, dont la pierre ciselée dentelle cette cité, plus florentine, elle, que romaine.

Le Palais fait moins songer aux papes qui le bâtirent quaux anti-papes qui s'en firent plus tard une citadelle contre l'Eglise. Au reste, il n'était point cimenté dans le véritable esprit chrétien.

La religion n'a aucun besoin de nos mensonges; tôt ou tard au contraire ils la compromettent. Les historiens anti-catholiques n'eussent jamais réussi à faire accroire que Jeanne de Naples vendit à Clément VI Avignon en échange dune absolution, si des apologistes mal avisés n'eussent cherché à dissimuler que cette reine, accusée d'avoir tué son mari, aliéna le comté au pape pour quatre-vingt mille florins, destinés à repousser les troupes vengeresses de son beau-frère, Louis de Hongrie. La conduite de Clément n en devient guère plus louable, mais elle compromet seidement le souverain temporel ; elle cesse d'entacher spirituellement cette papauté qui, plus tard, préférera livrer l'Angleterre à l'hérésie plutôt que d'absoudre les crimes domestiques d'Henri A III.

L'origine impure du morcellement de la Provence au profit des Etats de l'Eglise porta mallieur à la Chrétienté, et aussi à Rome que les pontifes avaient déjà quittée pour résider à Avignon, où Philippe-le- Bel avait attiré Clément V, alors que le Saint- Siège ne possédait encore dans le Comtat que Car-

pentras. La cession consentie par Jeanne de Xaples révdlta ses vassaux. L on ne disposait pas des peuples au xiv*^ siècle aussi facilement que nous l'imaginons. Sur la plainte des seigneurs provençaux et napolitains, appuyés par une consultation du jurisconsulte Mathieu de Porta, un arrêt solennel du conseil de la reine cassa la vente. Clément ^ I ayant ensuite annulé lui-même, par une bulle, les aliénations territoriales de Jeanne, Ion s explique difficilement, sinon par les troubles de 1 épo(|ue et par l'occupation antérieure d'Avignon, comment il conserva cette ville et tous les fiefs du Comtat.

Durant la captivité du roi Jean, laquelle li^Ta la France à lanarchie. des bandes de voleurs, puis de routiers, enfin la grande compagnie de Du Guesclin rançonnent le pape, au temps où Louis d'Anjou -^'emparait d Arles, et où le comte de Savoie arracliait le Piémont à la Provence démembrée.

Avignon dès lors restera au Saint-Siège, mais épié, sans cesse menacé par les rois de France. La tour Philippe-le-Bel, sur l'autre rive du Rhône, atteste, dès la première heure, cette surveillance. Etrange complexité de ces siècles où les rois tremblaient aux pieds du pape, et où chacun selîorçait de lasservir ! C est en somme l'inverse de notre époqiie, où le Saint-Siège prolonge son influence sociale jusque sur les nations hérétiques.

Le séjour des papes à Avignon, quelque troublé cju'il apparaisse, marque néanmoins un répit dans la turbulente chronique de cette cité. A peine rele-

vée des invasions barbares et de son siège par Glovis, elle avait subi les Sarrasins, que Charles Martel vint exterminer dans ses murs. Après le démembrement de l'empire carolingien, elle échoit aux rois d'Arles, puis aux comtes de Toulouse. Ensuite son peuple, passionné d'égalité, parvient à fonder une république consulaire dont Frédéric Barberousse confirme les franchises. Mais, ainsi que les républiques italiennes, celle-ci sombre dans les factions de familles et dans les rivalités entre patriciens et bourgeois. Au grand choc du Nord contre le Midi, Avignon vole au secours du comte de Toulouse et massacre le prince d'Orange qui se déclarait contre les xA.lbigeois. Alors Louis VIII l'assiège avec cinquante mille hommes, et l'emporte après trois mois dune défense héroïque. Démantelé par le légat, et voyant son podestat soumis à lévêque, vainement Avignon s'insurge-t-il. Son autonomie républicaine survit illusoire jusqu'au jour où Philippe-le-Bel le donne comme fief au roi de Naples, et comme résidence à Clément V.

Alors éclatait l'affaire des Templiers, au lendemain de la répression des Albigeois.

La croisade contre Albi marque une phase du perpétuel conflit entre la discipline du Nord et le libéralisme, si souvent anarchique, du Midi. Simon de Montfort et ses barons d'outre-Loire apparaissent aux Méridionaux comme les derniers Barbares. Le pape qui avait démuselé la meute franque demeura ensuite l'impuissant spectateur de ses crimes. Mais, si rien n'excuse la sauvagerie des

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hobereaux neustriens lancés à la curée des cours d^amour, il reste néanmoins que le trop facile Midi a besoin parfois de ces tempêtes de mistral qui balaient ses germes de corruption.

Le drame des Templiers ressemble k celui des Albigeois .

Ni les uns ni les autres n'étaient innocents. L'Ordre du Temple avait dégénéré en bacchanales secrètes et en initiations sacrilèges. L'appel au bras séculier devenait légitime, mais il servit ensuite de prétexte aux ambitions du souverain. Ce fut l'installation de Clément V à Avignon qui procura à Philippe-le-Bel la perte des Templiers. Quoiqu aucun des pontifes avignonnais n'ait été personnellement indigne de la tiare, cependant tout apparaît simonie et désastre à l'origine de la « nouvelle captivité de Babylone. >> Pierre ne déserte pas impunément Rome; le Qiio vaclis? retentit à travers l'histoire. A peine les papes avaient-ils terminé leur palais qu'ils durent le quitter, léguant au schisme d'Occident cette citadelle inexpugnable où l'anti-pape Pierre de Luna résista dix ans. Avignon devint ainsi la cause du plus grand scandale pour l'Eglise en ces temps où les peuples, sans renier la descente de l'Esprit-Saint sur une seule tête, sentregorgeaient pour savoir quelle était la vraie .

Au fond rivalité de couronnes plutôt qu'incertitude des consciences. Le schisme d'Occident procéda surtout des conflits de l'Angleterre et de la France. D'ailleurs les bonnes volontés demeu-

raient sauves. La cour des anti-papes vit fleurir plusieurs saints, preuve de la dissociation possible entre la vérité doctrinale et le mérite subjectif. Mais il semble que la Providence ne permette un pareil scandale qu aux époques de foi robuste.

Le charme du Xord plonge dans le passé. Les cités n y plaisent que pour la mousse de leurs ardoises; les choses mêmes d'à présent y semblent anciennes.

Dans le Midi, au contraire, tout paraît un perpétuel aujourdhui; les ruines restent lumineuses et jeunes. Bien loin que les vivants dhier se muent en des personnages de légende, César et Marins demeurent ainsi que des hommes auxquels on vient de parler dans la rue. De là deux poésies opposées, Toussaint neustrienne, Pâques provençal.

A peine croit-on aux avrils, aux nids futurs, sous ces crépuscules automnaux, délicieusement mortuaires, des rives de la Loire ou des coulées de prés armoricaines, lorsque s'espace aux ronces dénudées le trille mélancolique du rouge-gorge. Tout achevait de se taire sous le ciel bas. Ohl la douceur de ce thrène des joies finies I Rien de plus

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diluant pour arracher l'âme au remords, à l'espérance, et aussi pour la soustraire aux solidarités humaines. Ici l'amour se fond en imprécises tendresses. Le Sud n'a point d'ensorcellements comparables à cette file de pluviers sous la nue grise, ni à retfeuillement silencieux des larges chênes qui regardent passer les générations.

Aussi combien les peuples du Nord ont-ils mieux senti la nature! Souvent, pour leurs artistes, l'homme n'est ([u'un accessoire du paysage, tandis que Fra Angelico lui-même, pareil ici aux néopaïens de la Renaissance, ne voit dans la nature qu'un cadre pour ses personnages. A peine, çà et là, aux pieds d'une madone quelques fleurs, lesquelles disparaîtront tout à fait dans les orgies picturales de Véronèse, ces prodiges d'ennui pompeux. Parmi les peintres italiens, Raphaël seul peut-être s'est imprégné d'un horizon. Et les paysagistes comtadins, Horace, Joseph Vernet, n'échappent pas à C2tte prédominance donnée par tous les Latins à l'homme sur la nature : ils ne peindront point une tempête, mais un naufrage. A Avignon, comme à Nîmes, jamais d'animaux de bronze dans les jardins publics; toujours des statues, des groupes humains, fussent les ignobles Lutteurs qui déshonorent aujourd'hui le charmant square abrité par les dentelles en pierre de l'église Saint-Martial.

Si la France, après Ronsard et jusqu'à Jean- Jacques, s'est montrée étrangère au sentiment de la nature, si sa poésie a sombré dans la sèche-

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resse voltairienne, et sa théologie dans le jansénisme, la faute en revient à l'influence de 1" Espagne et de l'Italie. On démontrerait, à l'inverse, que ceux des écrivains de Rome pour qui les animaux et les plantes ont existé, avaient une origine soit grecque, soit celtique, à commencer par Virgile, issu d'une colonie gauloise établie près de Mantoue. Chacun sait que le peuple de Paris et celui de Marseille ont deux façons bien dilTérentes d'aimer les oiseaux. Et pourtant il était un latin, l'extatique Pauvre d'Assise, qui conversait avec < ses sœurs les colombes! » L'intensité de sa vie spirituelle l'alfranchissait du déterminisme ethnique. Par son humilité, sa céleste tendresse, il rejoignait les saints de l'Irlande dans leur compréhensif attachement aux êtres que Dieu niultiplia pour enchanter un peu la voie pénitente des iils d'Adam.

Mais en vain chercheriez-vous les rêves paysagistes du Septentrional chez ces habitants de Vaucluse qui laissèrent jeter au Rhône par une municipalité vandale les collections minéralogiques du musée Requien, et chez tous ces Méridionaux qui ne rassemblèrent jamais aucune collection zoologique comparable à celles des moindres villes du Xord. Les crimes de lèse-nature ne les émeuvent point. Ils ont laissé des usiniers dévaster la fontaine de Vaucluse. Toutefois leur véritable sacrilège, c'est la destruction des oiseaux.

Une malédiction pèse xur les peuples chasseurs.

MiCHELET.

Exterminer les bètes de proie, chasser le véritable gibier, lièvres ou perdrix, à cela aucun reproche, encore qu'une tradition désigne Nemrod comme le premier idolâtre. Mais les Méridionaux semblent obéir à un satanique instinct de destruction. Héritiers de ces brutes gastronomiques de Rome qui mangeaient des langues de rossignols, ils dégustent, eux, des pâtés d'hirondelles, et s'étonnent ensuite du pullulement des moustiques. Au lâche guet-apens du « poste à feu » ils abattent les loriots, les huppes, ceux de nos plus utiles et de nos plus charmants oiseaux du Nord qui émigrent à 1 automne. La cigogne mieux avisée, lorsqu'elle quitte l'hospitalière Allemagne poui* gagner l'Afrique où l'Arabe la protège, devient défiante à la traversée de la Provence. Brehm, reprochant à quelques-uns de ses compatriotes allemands de tirer parfois quelques mouettes, ajoute : « Voilà

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« un amusement que nous devrions bien laisser ((aux peuples du Midil »

Ces peuples, stupidement féroces aux oiseaux, sont les mêmes qui, jadis, se montraient sanguinaires à Tég-ard de l'homme. Sans parler de l'Italie où lassassinat nétonnait personne, ni de l'Espagne qui eut pour fêtes des autodafés, l'on sait quelle renommée d'exécration se conquirent les Armagrnacs dans nos débonnaires contrées. L unité de la France a surtout prolité au Midi où elle restreignit le crime. G est au sud de la Loire que Jeanne d'Arc devrait avoir ses statues. Que viennent-ils, ces sauva^^es du Midi, nous parler des barbares du Nord !

La Providence employant à ses desseins spirituels les races naturellement les plus grossières, c'est au Midi (|ue nous devons d'être restés catho-liques. Mais politiquement nous eûmes tout à perdre à remorquer ces provinces rebelles à la discipline féodale, soulevées ensuite contre Richelieu et Louis XIV, et qui finirent par renverser la monarchie avec leur Mirabeau, à dépraver la république avec leur Barras, à ensanglanter l'Europe avec leur Bonaparte.

Aujourd'hui, après avoir exterminé les passereaux insectivores, les Méridionaux voient leurs vignes ravag-ées par les insectes ; après avoir arraché les forêts, ils subissent les inondations brusques ou les sécheresses ; l'antique Xémésis, vengeresse des attentats contre la nature, s'abat sur eux. Il semble aussi que leurs politiciens sectaires pro-

voquent le courroux du Ciel. Et il faudrait alors que le reste de la France vînt réparer les ruines de populations qui, aux jours prospères, ne payaient pas même régulièrement leurs impots !

Tous ceux qu'enthousiasmèrent les artistes et les héroïnes d'amour par qui se rachète la race latine, ont fini, comme Stendhal, par reculer de dégoût devant la grossièreté des hommes de Marseille, et par conclure avec lui que, pour vivre dans ime intelligente tranquillité, l'on ne doit point se fixer au sud des monts d'Auvergne.

Oh ! la bonne Norvège, où le villageois, en hiver, nourrit les passereaux de sa forêt sombre! Les mouettes de Cannes, si familières, ne vivent que sous la sauvegarde des Anglais. Ce n'est pas un spectacle qui nous amuse, mais qui nous écœure, que celui de la chasse en Provence, avec ces Tartarins flanqués de meutes, partis, d'un air insolent, à la poursuite d'un chardonneret.

Pourtant, ne nous indignons pas trop contre les Provençaux : ce sont des enfants. Au Nord le rêve, la volonté, la pensée ; au Midi le tapage et la couleur.

Il faut que le peuple comtadin aime ou s'amuse.

Il admire la passion jusqu'au crime, ou s'enivre de bruit et de lumière. Au Moyen Age, il dansait dans les cimetières. L'eiîroyable peste de 1721 ralentit à peine cette rage de plaisir. Le président des Brosses s'estime déjà en Italie, à rencontrer dans Avignon le mélange de cérémonies religieuses et de fêtes profanes. Beyle observe l'ardent regard, le teint basané, la lièvre ou la paresse de la population, son entrain à jouir.

Aujourd'hui même, Avignon ressemble plus à l'Italie qu à la France. Aucune logique froide ne le gouverne. L'intuition religieuse qui fit ses saints, l'amour qui auréole ses traditions, continuent de

l'élever au-dessus du Nord, lorsque ses caprices d'enfant gâté, son tapage, ses aberrations politiques ne le ravalent pas fort au-dessous. Feux de la Saint-Jean, fêtes de quartier (la voto), corridas aux affiches multicolores, représentations antiques d'Orange, incessants pèlerinages à Sant-Gèns, au Ventoiix, à Rochefort, aux Saintes-Mariés de la Mer, tout devient prétexte à la joie, aux illuminations, aux orchestres, aux voitures fleuries, aux farandoles. Ce peuple paraît incapable de silence et de repos, à moins qu'en proie à la prostration qui paie les excès nerveux, il ne lézarde, comme les Napolitains, au soleil. Race de mistral et de sirocco. Il faut voir, en août, sur les places, autour d'un marchand de sorbets, ces vifs et noirots petits hommes zézavant des imao-es brillantes avec un timbre métallique, rapide; et tous buvant le soleil, ivres d'une sorte de joie animale, délicate pourtant, incompréhensible à un Septentrional. Les banderoles vertes et rouges ombrant les rues, la tuile rutilante sous le grand dais bleu, les réverbérations dorées de la pierre, la chair rose des pastèques, les toilettes écarlates ou blanches, les pompons et les sonnettes au collier des chevaux, les soldats coiffés du cache-nuque, la moustiquaire tendue aux croisées, le silence de l'atmosphère lumineuse, tout éveille des sensations presque coloniales. Au moral c'est une Italie, mais francisée, avec plus d'aimable franchise et, en revanche, avec plus de vulgarité ; un demi-ton, en somme, entre Paris et Florence. De race autrement pure que le Comtadin se ré-

vêlent ce sombre Romain de Xîmes au galbe de buzard, ou cette Grecque drapée d'Arlésie.

Nulle cité plus hybride qu'Avignon. Non seulement il réunit la France et l'Italie, mais il résume de l'Italie les deux traditions opposées, la mysticité chrétienne et le pseudo-hellénisme d'où sortit la Renaissance. C'est ici tout à la fois l'angélique Sienne que nous évoqua Téodor de Wyzéwa, et la Florence païenne de Charles Maurras. Mais encore existe-t-il une Florence autre : celle qui plong'e ses racines dans la vie profonde de l'Etrurie. On a trop méconnu le génie étrusque. Presque aussi artiste que le génie grec, presque aussi robuste que le romain, il surpasse l'un et l'autre par sa moralité. II n'existe point de génération spontanée, même en art, et les grands poètes toscans, Dante, Pétrarque, et les purs fleurons de la couronne florentine dans le champ de la peinture s'expliquent mieux par l'antique race qui peupla les rives de l'Arno. La prépondérance de la femme, plus manifeste encore à Florence que dans le reste de l'Italie, pourrait bien remonter aux Etrusques, le seul peuple qui ait donné à l'enfant le nom familial de la mère.

Le culte de l'amour et de la mort, qui continue d'ennoblir le campo santo des villes italiennes, modelait, il y a trois mille ans, sur les sarcophages conjugaux de l'Etrurie ces statues de terre cuite à demi-soulevées, la main dans la main, pour une commune résurrection.

C'est à l'Italie septentrionale que le Comtat doit ses qualités vraies. La Grèce et Rome, prépondé-

rantes à Arles et à Nîmes, n'avaient guère franchi la Durance. Au contraire, il apparaît cpie, longtemps avant l'apport romain de la papauté, les immigrations piémontaises et toscanes façonnèrent la mentalité venaissine.

Nulle science plus incertaine que l'ethnologie. Tantôt l'atavisme conserve chez un peuple dépaysé une très ancienne façon de sentir. Tantôt le type physique survit au type mental, par exemple chez les Ibères de Bretagne ou les quelques Romains des bords de la Loire. Enfin une mentalité régionale peut résulter d'éléments ethniques très disparates ; l'on percevra alors sur tel point de la région lequel de ces éléments y a prédominé.

Impossible de s'expliquer l'illogique Provence si l'on ne s'est d'abord précisé les caractères très opposés des deux races classiques qui ont contribué à sa formation, en sus du fonds ligurique et des trop reconnaissables apports chananéens dus aux primitives immigrations phéniciennes.

La prise d'une bicoque suscitait à Athènes dix poètes ou rhéteurs, tandis qu'il suffisait de deux mots à Caton pour détruire l'empire carthaginois.

La Grèce rendait d'officiels hommages aux courtisanes ; à Rome les licteurs consulaires abaissaient leurs faisceaux devant une femme enceinte. En revanche, Athènes élevait un autel à la Pitié, tandis que Rome crucifiait les prisonniers de guerre. Athènes applaudissait Sophocle: Rome, les gladiateurs. Le jeune Hellène sexercait aux phrases mélodieuses; le petit Latin apprenait dabord combien le sesterce valait d'as. Le souhait du Romain concernait la santé; celui du Grec, la joie. Le mot vertu sio^nifiait à Rome le couras^e, à Athènes l'harmonie. Phidias vécut plus honoré que Périclès; aux bords du Tibre il fût mort esclave. Mais du général victorieux Athènes faisait un exilé. Rome un empereur. Les Romains attribuaient leiu' origine au dieu de la guerre : les Grecs dédiaient leur plus magnifique temple à la déesse de la sagesse. Le Latin méprisait le grœcum otium. le loisir nécessaire aux artistes. Sauf d ignobles satires et de mâles Annales, Rome dut à la Grèce toute sa littérature. Elle n'eut aucun Platon^ mais quelques moralistes pratiques. ' Le Latium a plus contribué que lAttique à la civilisation générale. Toutefois, si cette Attique ne lui eût infusé ses façons de sentir, il n'eût légué au monde qu une pensée soldatesque.

La Provence est née dune tardive rencontre des deux peuples classiques dans Massilia et dans Arelas. Si haut que l'ait portée le christianisme, et malgré sa fougue de jeunesse, elle conserve cependant quelque marque de cette conception sénile ; elle reste un peu la sœur de Byzance.

Si la Grèce et Rome préparèrent la mentalité provençale, elles apparaissent partiellement responsables de son revers : le type marseillais. Il importe d'observer que l'on rencontre des Marseillais par toute la Provence, et des Provençaux à Marseille. Trop souvent les Septentrionaux ont jugé le Midi entier sur le type légendaire, et pourtant réel, hélas ! du Marseillais. Mirabeau de carrefour, bellâtre et fanfaron, époux déclamateur et infidèle, catholique sans esprit religieux, royaliste sans honneur ou républicain sans vertu, esthéticien de café-concert et, de tout temps, prêt à livrer sa ville à l'étranger le plus offrant. Le mépris envers Marseille transpire déjà chez les écrivains de l'antiquité. Le fond de cette race est chananéen , ce qui dit tout ; elle n'a guère emprunté aux peuples classiques que rhétorique et vantardise. Que ne donnerait-on pas, au sortir d'un café

de la Cannebière, pour rencontrer un Norvégien ou un Suisse! Moins sectaire que le Nîmois, moins vindicatif que le Comtadin, le Marseillais exaspère surtout par sa vulgarité bruyante.

On supporterait encore sa verve brutale parmi l'écume cosmopolite de ses ports, au milieu des nervi à stylets et des Levantins à breloques. Le malheur est que le Marseillais reflue sur Avignon et sur Arles. Doit-on à sa présence, ou plutôt à lancienne plèbe latine qu'amusait Plante, les grossières facéties d'une littérature populaire que masque au reste de la France le génie grec de Mistral, mais qui déjà se fait trop jour dans lœuvre de Roumanille?

Pour se procurer une idée exacte des cités rhodaniennes il importe, à côté de la Provence religieuse, passionnée et esthétique, de supposer toujours la parodie simiesque du Marseillais.

Sur le ïag'e, TElbe ou la Loire, en présence des tribus ibères, teutones ou celtes, Rome apparaît civilisatrice. Mais combien sur le Rhône elle pâlit au contact de la Grèce ! Toutefois la volonté des races finit par les modifier, et 1 on vit les Latins simprégner de la culture hellénique. Rome, jetant au creuset d'Athènes son bronze puissant, accrut la conscience intellectuelle de l'humanité. D'abord elle réagit, à son tour, sur la mentalité française.

Au château de Loches les cachots, les énormes scellements, la cage de La Ballue suspendue en garde-manger au fond d'une tour, le soupirail où Tristan narguait le captif, puis plus bas, déjà sous terre, la prison du clergé rayée au couteau d'un chemin de croix, au-dessous encore le gouffre de l'oubliette, et ensuite, lorsqu'on est remonté par la vis obscure d'une tourelle, le féerique panorama vu des créneaux, les vignes tourangelles, les forêts de

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rêve, tout cela commente la formation spontanée de la sensibilité française au nord des Cévennes : discipline féodale ou sombre révolte, hâte dune joie matérielle ou songes enchantés d'enfant.

Et les peuples en qui s'élaborèrent de telles impressions s'y étaient préparés d'avance sous le chêne druidique, devant le bûcher vivant et le dolmen, puis parmi les ripailles des chasseurs d'aurochs^ enfin dans la prairie boisée où les fées dansaient au clair de lune.

Mais déjà un coin d'Anjou, plus artistique et plus positif, contraste avec le reste de la sauvage et romantique Neustrie. C'est que, par deux fois, sous César et sous le roi René, la culture classique pénétra jusqu'au confluent de la Maine et de la Loire.

Or, puisque la culture classique possède cette vigueur éducatrice, la population provençale, imprégnée d'elle depuis vingt-cinq siècles, ne pouvait manquer de constituer en France une élite, au point de vue esthétique. De ce fait témoignent les statistiques de l'Ecole des Beaux-Arts. Et surtout vous ne verrez qu'en Provence des hommes d'affaires oublier soudain leurs paperasses pour s'emballer sur une tragédie, des bourgeois féliciter un statuaire non de ce qu'il a obtenu une médaille, mais de ce que son œuvre est bonne. La pacotille sulpicienne ne serait point tolérée dans une église, ni le meuble japonais dans un salon. Mais où vraiment éclata la supériorité artistique de 1 ancienne Province Narbonnaise, ce fut dans l'enthousiasme delà foule, ouvriers, paysans, aux représentations

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classiques de Béziers et d'Orang-e. En quelle autre région française réunirait-on vingt mille spectateurs pour s'émouvoir, dans un décor antique de plein air, au chœur traduit des Océanides? Si une corrida devient presque sympathique en regard de la psychologie d'un concours hippique, toute possibilité de comparaison cesse entre le public populaire du Prométhée et la plèbe qui se contorsionne à un vaudeville .

Regardez-moi donc, voyez l'enchaîné, le dieu patient, la victime de Zeus; et cela pour avoir trop aimé les hommes.

Eschyle.

J'ai rouvert avec un frisson religieux ce Prométhée, où les éclairs de la Genèse et laube évangélique illuminent, par delà les ténèbres de la mythologie, l'horizon des temps primitifs. Il faut plaindre les commentateurs qui discernent uniquement au fond de ce drame un orgueil byronien.

A vrai dire, Eschyle, héritier de traditions complexes, embrouille en son héros l'archange rebelle, Adam coupable et le Rédempteur; il lui surajoute encore un rôle de génie méconnu. Mais, au demeurant, quelle ligure en regard des vagues déités qui traversent la scène! Et combien d'Horaces ou d'Aristophanes donnerait-on pour retrouver vingt vers du Proméihée porteur de feu, ou du Prométhée délivré., ces drames qui complétaient la trilogie dont nous ne possédons que le Prométhée enchaîné!

Il faut remonter aux poèmes de l'Inde ou à

Hésiode pour découvrir de telles traces de l'universel messianisme. A certaines strophes le mythe cesse tout à fait ; il surgit la victime expiatoire du Calvaire. Certaines tirades se révèlent si transcendantes à l'art grec c{ue le chrétien les lit à genoux.

Après l'Eschyle biblique peut-être eussionsnous reconnu dans le Proinéthée délivre un Eschyle évangélique. Bethléem succédait alors à la damnation de Satan et aux malédictions de l'Eden.

Car, dans V Enchaîné Zeus apparaît le Jéhovah courroucé de la Genèse, le justicier exigeant jusqu'à la dernière obole la rançon de notre orgueil. Rien de ce qu'ont écrit les plus rigoristes théologiens ne surpasse les lamentations de ce Prométhée. Il y a là une profondeur de soutfrance infligée qui provoquerait le blasphème, si nous n'y percevions le Lamma sabactani. Toutefois le chœur charmant des Océanides nous rassérène un peu 1 âme. Elles viennent, les filles de l'Amour, consoler le crucifié. Tremblantes, elles implorent pour elles-mêmes : <( Ah! que jamais du Juge mes dé- « sirs ne heurtent la volonté! Ah! qu'il ne me « traite point en révoltée, Zeus! Toujours aux « dieux dévote, qu'on me voie empressée aux « festins sacrés! Piété sainte, ah! reste en mon « cœur, et jamais ne t'en ell'ace! »

Le parallélisme du drame grec avec la vérité religieuse se poursuit. Des trois déesses qui, dans la mythologie homérique, symbolisent le souvenir obscurci des Personnes divines, celle qui exige le

châtiment du rebelle c'est Héré, la Force initiale, le Père.

Hermès, le Mercure latin, messager des dieux, annonce au Titan son supplice. Mais ce n'est plus au Substitué volontaire, cest à Satan cju il s'adresse : « Te voilà, maître fourbe, mauvaise tête, <( en tes rancunes obstiné ! Ton indomptable orgueil « te précipita dans ces angoisses. » Hermès, le complexe olympien, retrace le souvenir défiguré de l'archange Michel. Tous les monts aujourd'hui dédiés à saint Michel Tétaient, dans l'antiquité, à Mercure .

La Judée conserve la lettre du dogme ; la Grèce tâtonne, parfois s'élève jusqu à l'esprit. Troublant, çà et là embrouillé comme un oracle, ailleurs aussi précis qu'un prophète, Eschyle, qui nous montra Lucifer foudroyé, puis Adam rival de Dieu, nous découvre de nouveau en Prométhée le Rédempteur. Et c'est là le réel^ l'initial Prométhée, dégagé des complexités cosmogoniques, des fables aryennes et des inventions du dramaturge. D'un peu d'argile, d'un souille, Prométhée créa la race des hommes. Le feu, les arts, la mystérieuse science du nombre, ils doivent tout à Prométhée. Ici Eschyle brode sur le thème du progrès social. Mais la tradition le ressaisit. L'idée reparaît, se précise, d'une révolte contre Zeus, d'une sentence effroyable, d'une expiation subie pour le rachat des hommes, du salut promis dans la descendance de la femme. Puis le songe prophétique recommence à s'embrouiller en cauchemar. Voici que le

Libérateur va se confondre avec Hercule. Alors de la cosmog'onie biblique nous descendons à la légende, moins fable que préhistoire, du héros tyrien qui visita dans ses courses civilisatrices les rives méditerranéennes de la Gaule. Le véritable Prométhée s'elFace, dérobant à la Grèce son secret messianique : « Respecte ce mystère, répond-il <( au chœur, n'insiste pas! De le révéler l'heure « n'est point venue. »

Melkarth, l'Hercule tyrien, apparaît antérieur au mythe de l'Héraclès grec, auquel on rattacha ses exploits.

Melkarth parcourt l'Afrique, l'Espagne, fonde en Gaule Neinausus et Alesia; il atténue la cruauté des Celtes, et jette les fondements de la civilisation massaliote.

Toute tradition est véridique. Au xi*" siècle avant notre ère, les Phéniciens colonisaient les rives de la Méditerranée, Le souvenir de Melkarth se rencontre dans la Narbonnaise à chaque pas. Ce sont la via herculea, puis la cité Héraclée dans le Var, \e portus hercuUs monacœi (Monaco), les légendes de la Crau, les monuments et l'épigraphie de la Massalia phénicienne, l'autel de la victoire dédié au seigneur Melkarth, le sphinx et les lions de marbre qui mêlent au culte d'Astarté celui de l'Hercule tyrien.

LES MADONES COMTADIiNES 33

Cependant une victoire navale sur les Phéniciens de Cartilage ouvre aux Grecs phocéens l'accès de Massalia. Désormais au commerce s'ajoutera l'art.

Que d'alluvions successives. en cette Marseille! Même dans les pires dérivations du baalisme chananéen, le grand souflle religieux de l'Asie pénètre jusqu'à elle. On prendrait pour une page du Lévitique cette stèle massaliote qui énonce les émoluments dus pour les sacrifices ordinaires et pour les holocaustes. La mansuétude sémitique s'y manifeste : « Dans tout sacrifice de bétail ou d'oiseaux « offert par un indigent rien ne reviendra aux suf- . « l'êtes. »

A l'art informe et mystique de la Phénicie se rattachent encore les quarante-sept édicules retrouvés sous l'acropole de Marseille : cippes portatifs, niches de Baal ou d'Astarté, statuettes mal dégrossies, hiératiques, sphingiennes, que rien ne relie aux œuvres voisines émanées de la civilisation grecque .

Celle-ci prédominera désormais dans Massalia. Elle envahit Arausio, Avenio, Bétarratis (Béziers), dont les monnaies varient les types délicieux de la frappe massaliote. Tandis que la Celtique septentrionale se confine dans le loup, le sanglier, le cavalier gaulois exergues de lettres romaines, les tribus indigènes et les colonies du littoral méditerranéen adoptent partout les inscriptions, les galbes helléniques. Telles têtes d'Apollon, d'Hermès, de Diane, gravées sur un centimètre, atteignent

une incroyable perfection; monnaies si nombreuses qu'elles valent aujourd'hui le poids de l'argent. Plusieurs, celles d'Avignon, mêlent aux symboles helléniques les attributs gaulois. L'abondance de la fausse monnaie, bronze lamé d argent, prouve l'importance des relations commerciales dans la Narbonnaise.

Ainsi suit-on la civilisation grecque à la trace des monnaies. On la suit encore à la trace des idiomes. La langue provençale conserve du grec beaucoup de termes nautiques ou de noms de poissons : cante ( kantaros) escarbot ; carambol (karabos) langouste; lami (lamia) marsouin. Mais Cannebière est un souvenir latin des Cannahœ, docks immenses que les Phocéens fondèrent, et que les Romains accrurent.

De ces Romains il survit surtout en Provence les arènes. Debout en face des théâtres grecs, elles attestent l'infériorité esthétique dune race. Longtemps le thyniélé. l'autel du démoniaque Dyonisos. n'avait pu arracher au drame hellénique son nimbe de haut ensei£:nement relig-ieux. Mais anssitôt transféré à Rome, le théâtre dégénère d'art jovien en art dyonisien : bientôt il devient le cirque. Aux décorations sobres, aux joueurs de flûtes, aux robes traînantes et aux graves mélopées du chœur, à sa lente et pudique eurythmie, au patriotique enthousiasme et aux frissons supraterrestres d'Eschyle succèdent, dans la ville des Césars, une machinerie complicpiée, des défilés d'animaux, d'ignobles atalanes. finalement les gladiateurs et

les martyrs. Déjà Térence se plaignait que le public s'impatientât à ses pièces, réclamât des baladins et des lutteurs. Le mal atteint son paroxysme sous l'Empire.

Aux arènes de Nîmes, à celles d'Arles même le sang ruissela. Le théâtre d'Orange évoque les exhibitions, les farces cyniques que la plèbe latine et les Cavares indigènes durent préférer au drame athénien. Au théâtre si délicat, si hellénique pourtant d'Arles, le souvenir de Sophocle nous voile trop peut-être les hontes finales du Bas-Empire et l'utilité réparatrice du couvent de moniales élevé, au xvui'^ siècle, sur la scène où s'étaient exhibées les hétaïres. Mais dans ces ruines enchanteresses l'âme ne songe plus qu'au culte délicat des statues grecques, si exemptes de sensualité qu'on les appelait parfois les vierges.

J'ai repassé la Diirance, subi sans y songer la fascination qui, dès le premier jour, m'attira d'Avignon vers Arles. Oh 1 loin de Paris, plus loin encore! Se sauver des Eiffel vers les Phidias! Et même, puisque s est tue la cloche d'argent du Palais des papes, et que Jacquemart, à sa place, annonce les délibérations d'édiles burlesques, s'enfuir jusqu'aux routes provençales, redemander aux monts d'azur et de nacre, aux danses eurythmiques des villages, aux oliviers et aux lauriers-roses la beauté éparse de l'Hellas!

Dernier reflet d'Athènes, Arlésie!

Et vraiment il n'y a en ce monde que deux cimes : l'Acropole et le Golgotha.

Dieu s'est manifesté sur lune par l'intelligence et par la beauté, sur l'autre par la souffrance et par l'amour.

Où resta-t-il le plus méconnu? Sous le voile

presque transparent de la Sag;esse engendrée par Zeus, ou bien sous une chair humaine et au milieu des pharisiens?

Cependant la douleur est une plus grande semeuse que la beauté. Les Barbares qui approvisionnaient leurs catapultes avec les marbres du Parthénon tombèrent à genoux aux pieds des évêques. Et l'anonyme de l'Imitation, au fond de sa cellule ténébreuse, vécut dans une lumière qu'avait à peine entrevue Socrate.

Non, Dionysos y perdra ses sataniques caresses. Les clous du Golgotha nous retiennent. Nous ne retournerons plus aux fontaines des nymphes ni au bois sacré de Phoïbos.

Nous du moins, ceux du Nord. Car quelle certitude avec cette Italie qui, répudiant Dante et l'Angelico, dépassa la bacchanale antique, innova le sadisme sacrilège, finit par asseoir l'inceste sur le siège pontifical? Tant se manifestent un redoutable équilibre et des assauts démoniaques proportionnés à la sainteté partielle dun peuple !

La Grèce, en ses oscillations morales, n'atteignit ni si haut ni si bas que la patrie de François d'Assise et des derniers Borgia. Ses dyonisiaques enguirlandées ne présentent pas la lubrique férocité de la bacchanale romaine. Le démon, pour séduire les imaginations douces de l'Attique, et aujourd'hui de la Provence, doit se parer de dehors humanitaires. Mais, ainsi grimé, il s'insinue jusque dans l'esprit de certains justes dont il ne saurait polluer l'âme .

Prit-elle pari à la bacchanale, celle qui est chaste ne se laissera pas corrompre.

EuaiPiDE.

Sous les traits du jeune Lydien aux yeux noirs, du séduisant imposteur aux tresses blondes, létrang-er qui vient d'arriver dans Thèbes c'est le dieu aux pieds de bouc, cekii qu'accompagne le chœur déchaîné des Ménades aux cheveux de serpents. C'est Bromios dieu du bruit, lacchos dieu des tambourins et des flûtes, le dieu qui prône la paix et les richesses, Dyonisos. Père du mensonge, il s'est prétendu issu de Zeus. Et le délire a saisi les Thébaines. Eperdues, à travers la montagne elles bondissent invoquant lacchos, frappant l'air de leurs thyrses, de leurs ongles lacérant les troupeaux. Et voici Tirésias l'augure, puis Gadmos qui, le thyrse en main, vêtus de la peau de faon, couronnés de lierre, dégradent leur vieillesse, s'essaient à honorer par une danse bachique le dieu de la raison égarée, le dieu vigneron. Et, lorsquindigné le roi Penthée, dont la mère Agave a fui dans

la montagne avec les bacchantes, veut emprisonner le Lydien, les chaînes tombent, le démon reparaît, décide Penthée à se grimer lui-même en femme pour épier du haut d'un sapin les furibondes Thébaines. Tous Dyonisos les aveugla. Penthée voit deux soleils, deux Thèbes. Et Agave sa mère, avec les bacchantes, va le mettre en pièces, puis rapporter sa tête quelle croit celle d'un lion, jusqu'à l'heure où, désespérée, sa raison se réveille. La possession dyonisiaque a pris fin. Souvent en Arlésie, devant les inotïensives farandoles nées pourtant du culte de Mithra et des Ménades, dans cette terre où quelques luciféi^iens se perpétuent, j'ai réfléchi aux bacchantes d'Euripide. La Camargue a ses pâtres sorciers, dont Daudet nous conta les terrifiantes histoires. Loin de là, en Vendée, vous retrouveriez des faits pareils. En Asie, en Afrique, les missionnaires vivent côte à cote avec le démon. Et la pratique de l'exorcisme est beaucoup trop négligée en Europe depuis trois siècles. La suggestion naturelle explique fort peu de phénomènes; les autres se rattachent à une suggestion extra-humaine. Le g-rand remède ici, c'est la prière. Méditez cette morale du chœur d'Euripide : « Avec un esprit humble, qui obéit « aux lois divines, l'on reste en sécurité. Je ne « désire pas la science, mais une vie pieuse, vouée « au bien nuit et jour, et honorant les dieux. »

La Provence particulièrement, cette continuatrice de TAsie, n'appartient guère aux hommes. Elle se partage entre le fief de Dieu et celui de Baal. Bien moins intelligente qu'intuitive, elle a produit d'héroïques moines et les faux prophètes des Vaudois. Ce qui n'est pas religieux chez elle pense à peine, ou tombe dans le bas matérialisme de Gassendi et de Zola, dans l'abjection d'un marquis de Sade. Rien de pareil au spiritualisme moyen et aux âmes modérées du Nord. Le Provençal fuit le raisonnement, s'esquive, comme ailleurs la femme, par un mot ou une image. Un apostolat de bienfaisance ou de prière paraît ici le plus efficace ; une conversion à la Xew^man j serait plus prodigieuse que l'illumination de saint Paul. Mais l'on rencontre des mots d'enfants que seul un démon ou un ange a pu dicter. En Provence le peuple, même anticlérical, saisit avec promptitude les lois

LES MADONKS CO.MTADINES 41

cachées et ces manifestations d'une Providence dont Eugénie de Guérin a si bien dit : « La vie. « d une certaine façon, se fait sans nous. »

Peut-être au demeurant le peuple possède-t-il partout cette faculté intuitive, privilège des cœurs humbles qui ne se sont pas livrés à l'effrayante possession calme de l'avarice? Seulement, le Méridional, loquace et assez exempt de respect humain, révèle mieux qu un autre sa vie intérieure.

Et pourtant elle nous déconcerte! Quelle enquête sur la situation religieuse aboutira, dans une contrée où de bons prêtres votent pour des francsmaçons, et où certains impies parlent subitement de la Providence ? Sur cent hommes qui communient à Pâques trois retournent à la messe le dimanche suivant. C'est l'opposé du Nord janséniste, où beaucoup d'hommes assistent aux offices sans s'approcher des sacrements. On voit à Nîmes tels libres-penseurs qu'exaspère la rencontre d'un gorge-noire^ d'un huguenot. On voit en Provence tels « étripeurs de curés » lesquels sanglotent à la première communion de leur fille. Et aussi il y a les Blancs qui, interrogés au confessionnal sur leurs fautes, s'indignent : « Té, que peut-on me repro- « cher? Je suis du Parti. » On sait qu'en Avignon la politique a fait démissionner, ou mourir de chagrin, trois archevêques.

— La politique a occasionné ici beaucoup de mal, me disait un religieux. La Croix a perdu trente abonnés dans un seul bourg lorsqu'elle a prêché le ralliement. Les gens du Parti répétaient :

42 LES MADOES COMTADINES

« Ce n'est plus la peine d'aller à la messe; voilà le '< pape républicain ! » Ce qui manque à nos populations c'est l'instruction chrétienne. Les curés s'en rapportaient aux instituteurs pour la donner. Mais, croyez-moi, ces villageois restent de braves g-ens; leur moralité, en général, est excellente.

— Les incroyants sont-ils matérialistes?

— Rarement. Il y a beaucoup de déistes, et surtout de spirites. Je vous citerais tel canton où un spiritisme épuré a supprimé lliabitude.du blasphème. Les cas que vous appelez prémonition, télépathie, sont ici très remarqués. D'ailleurs il reste certaines contrées, comme la rive gauche de la Durance, où les églises sont pleines à vêpres, sauf, bien entendu, si l'on a annoncé une corrida.

Ainsi la politique et la passion du plaisir concourent à l'amoindrissement de l'esprit chrétien, ^lais la cause majeure est la rareté du zèle sacerdotal. Il semble, en outre, que la suzeraineté de la cour romaine n'ait guère édifié le Comtat. Comment expliquer, sans cela, cette haine de l'Eglise propre à plusieurs points de ^ aucluse? Là, les esprits religieux s'odonnent, soit au spiritisme, soit à un protestantisme local, par exemple autour de Cavaillon où, avant qu'ils idolâtrassent leurs melons, les paysans s'assemblaient pour lire la Bible. Quant au spiritisme, il se dédouble en manifestations célestes et en prestiges démoniaques : tantôt il convertit les âmes, tantôt il vomit des imprécations contre la foi.

L'influx de la o-ràce traversant les écrans de la

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réceptivité humaine, et Dieu ayant approprié aux conditions terrestres les degrés de vérité religieuse, il n'est pas sans importance, si l'on veut comprendre les formes extérieiu-es de la spiritualité dans un groupe, de scruter ses origines ethniques et son évolution historique.

Durabat et formido csclestis irœ, nec frustra adversus iinpios hehescere sidéra, ruere tempestaies.

Tacite.

Nul peuple à la fois moins métaphysicien et plus religieux que les Romains. Chez eux aucun Platon ne discourt sur Dieu et sur lame ; en revanche ils poussent jusqu'à la superstition la croyance aux manifestations providentielles. Tout leur est augure ' ou prodige. Excès fort préférable au rationalisme aveugle dont Torgueil se refuse à constater l'incessante intervention de Dieu dans le gouvernement du monde.

Positive et sentimentale, telle demeurera toujours la religiosité en Italie. Les élégiaques, Ovide, les historiens latins et les orateurs fourmillent d'anecdotes sur les relations de l'univers invisible avec le nôtre, ou sur ces présages de l'avenir par lesquels la Providence prodiguait ses grâces au monde antique.

La Gaule resta livrée au fétichisme des Gaëls jusqu'à l'invasion kymrique, laquelle paraît avoir

introduit, ou du moins épuré, le spiritualisme des druides. Le Gaël néanmoins devait croire à la Divinité, puisque sa sotte forfanterie bravait les dieux et tirait des flèches, par l'orage, contre le ciel. En outre, le messianisme avait pénétré jusqu'à ce sanctuaire druidique que semble remémorer le nom de Dreux; les prêtres des chênes élevaient, à Chartres, un autel à la « Vierge qui enfance terait, « annonçant ainsi Celle qui réunirait sur sa tête privilégiée les dignités de Mère, d'Epouse et de Vierge. En sorte que les milieux naturellement les plus réfractaires à la foi, la Judée et la future Beauce prophétisaient comme le reste du monde antique. Encore ne sommes-nous guère informés sur la pensée des druides que par un matérialiste politique. César.

Formes réceptives de la vérité religieuse aussi bien que superstitions mythologiques, la Provence recueillit, mais très inégalement, les héritages de la Gaule, de l'Italie, de la Grèce et de l'Orient. Son atavisme apparaît ici plus asiatique et plus latin qu'hellénique. Vous ne convertirez guère par des argumentations un Provençal. Il lui faut des miracles, une splendeur liturgique, ou une éloquence sentimentale. « Ces curés du Midi, un ser- « mon dans une main, un cahier de musique dans « l'autre ! » plaisantait un professeur de Saint- Sulpice. Mais aussi le Méridional imaginera pour Dieu des imprévus exquis. Tel ce baladin d'une légende languedocienne, lequel, ne sachant aucune prière, faisait en l'honneur de la Madone des ca-

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brioles; et, quand les clercs outrés lui couraient sus, Marie descendait de l'autel pour lui sourire.

Ce candélabre de la charité, que l'Apocalypse nous montre promené d'un peuple à l'autre, et qui, déclinant aujourd'hui sur les terres latines, s'allume dans les races ang-lo-saxonnes, continue néanmoins de briller en France, en Italie. A une poignée d'Italiens, de Provençaux et de Bretons le Ciel confia cette miraculeuse défense de la cathédrale de Pékin, qui inaugure le règne du Christ au XX'' siècle.

Sans doute ([uelque grand réveil de clarté suivra l'éclipsé spirituelle que subit cette Provence convertie la première. Ses municipalités infâmes, pétries au gré de l'oligarchie maçonnique, succèdent aux religieux (pii se livraient pour le rachat des captifs, et à l'élite de saints qui fleurissait à la cour des papes, à celle même parfois des papes du schisme, au-dessus d'une déplorable société italienne.

Aujourd'hui les pèlerinages des Saintes, de la Sainte-Baume, de Saint-Gènt et des Madones comtadines ont la tristesse des choses qui meurent. Mort non, mais léthargie interrompue par de magnifiques réveils de foi. En 1902, au retour d'une miraculée de Lourdes, toute la population d'une paroisse secoue le despotisme municipal, organise, en dépit des arrêtés, une procession triomphale, au chant du popuUure cantique : catouli é prouvençaù. Car le Midi jamais ne reste neutre. Promoteur des persécutions anticléricales, il a fourni en revanche

les plus touchantes protestations de foi. « Bienheu- « reuses, dit le P. Gratry, les âmes où il fait chaud 1 » Demandons au Midi Taccès d'héroïsme, au Nord la régularité. Le premier préfère les moines; le second, le clerg'é paroissial. Les fureurs passionnées choquent davantag-e le Nord ; l'indillerence révolte le Midi. Celui-ci semble mieux préparé à comprendre la puissance de lamour divin pour les hommes, ou les mansuétudes de Dieu envers l'amour humain. Mais le Nord est plus discipliné et d'un élan d'àme plus continu; son culte est plus respectueux qu'éperdu de tendresse. Un Septentrional sera très choqué par le laisser aller de ces églises méridionales où les chiens déambulent durant la messe, finissent par s'accroupir devant 1 autel, tandis que les hommes, jambes croisées, récitent leur chapelet en des poses de fumoir, et que les femmes remuent avec un bruit de ferraille leurs chaises cadenassées. La minauderie de telles chanteuses, les gestes de ténor de tel officiant le scandaliseront, jusqu'au jour où il aura découvert la piété ardente cachée sous ces libres allures.

A Saint -Michel-de-Frigolet, une bande de promeneurs nie révéla le Midi. Les hommes montraient, dans l'abbatiale, lahurissement respectueux d'incroyants sans mauvais vouloir. Les femmes se drapaient dans rarlèse;et tous, derrière les piliers, retrouvaient leur gaité flirteuse. A la porte j'aperçus l'équipage, des chaises, un clairon dans un voiturin. La mule pomponnée regardait paisible, florissante, emmitouflée de couvertures et coiffée d'un lainage. Après le Midi dégénéré de l'église se manifestait l'autre Midi, celui de la vie sonore et de la bonté. Ames qui semblent dénudées, comme de loin les garrigues ; de près c'est tout fleurs, tout parfums.

Mais que ce peuple provençal est déconcertant et complexe! Catholique, ce qui signifie universelle, l'Eglise apparaît l'unique synthèse possible des âmes. Elle seule fait d'un Groënlandais le frère

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d'un Hottentot. L'humanité ne communie que dans ses rites et dans ses dogmes, suprême échelon vers labsolu.

Hors de la foi religieuse l'on chercherait en vain un élément similaire des ditlerents groupes humains. Cet élément n'existe même pas chez un peuple. On le rencontrerait mieux dans ime race. Si létude du Vendéen est très facile, c'est que la Vendée présente une race kymrique à peu près pure. Le Breton déjà déçoit les recherches, parce qu'aux Kymris lArmorique associe des Gaëls et des Ibères. Mais le Provençal, aboutissement des types ethniques les plus opposés, devient insaisissable. Turbulent ou froid, indiscipliné ou docile, matérialiste ou mystique, superficiel ou passionné, foncièrement égoïste ou héroïquement désintéressé, il apparaît aussi réel sous la plume enthousiaste de Mistral que dans les satires de Tartarin. Vingt fois j'ai failli jeter au feu mon livre, ne parvenant jamais à découvrir la synthèse nécessaire à ma pensée qu'exaspère 1 analyse. XuUe unité en cette Provence. Sans cesse, il y faut pleiu-er d'attendrissement, rire et s'indiç^ner.

N'importe quel usage provençal révèle de multiples atavismes. Observez les funérailles. A celles d'un homme les femmes naguère ne paraissaient pas : influence orientale. Tout le quartier va visiter le mort, ainsi qu'en Grèce. Et souvent, au lieu d'eau bénite, chaque assistant jette un peu de terre dans la fosse; coutume latine : « sit tibi terra levis! » Ajoutez les qualités et les défauts inhérents à la

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mentalité de la région. La délicatesse méridionale dérobe, aux funérailles d'une femme, la vue du cercueil à ses compagnes : elles marchent en avant, puis restent au fond de l'église ; le sans-gêne méridional allume aux lèvres des hommes du peuple une cigarette. Et la passion physique de la vie se traduit par la préférence pour le dogme chrétien de la résurrection des corps ; on lit sur le drap mortuaire : credo carnis rcsurrectionem.

On caractériserait mieux le Provençal négativement. Il ne montre en général ni la noirceur d'âme de l'Ibère, ni le sot ricanement du Celte (hormis chez certains Ligures de la côte), ni le lovelacisme du Franck, ni la cupidité calculatrice de F Anglo-Saxon, ni l'aristocratique brutalité du Germain. Il lui manque en revanche la discipline forte, la rêverie intérieure, la pensée largement humaine des races septentrionales. Rien de plus étroitement particulariste, de moins philosophique que sa littérature, dont l'amour et quelques usages locaux font tous les frais. Beaucoup plus égalitaire que l'Anglais, jamais il n'eût aboli l'esclavage. Il eût rabaissé le christianisme à l'esprit mescpiin des cités antiques.

Mais ce que le Provençal est positivement, qui peut le dire ? Sa belle humeur pourrait bien tromper. Avec tout son tapage il rit peu. Il ressemble à ses paysages où une lumière de joie enveloppe la désolation. La mort, qu'il n'ose nommer ainsi que l'ancien Romain, lui est toujours présente. Impie il ne parle pas volontiers du néant ; chrétien il commente encore le pulvis et ambra siimus.

Socialement, le Provençal rappelle rancien Grec. Lexil d'Aristide fait craindre que la plèbe athénienne n'ait guère surpassé les électeurs du Yar ou des Bouches-du-Rhône. Il n y a pas loin des admirateurs de Périclès et des juges de Socrate à ce patriciat provençal merveilleusement solidarisé pour la protection de ses monuments, puis indifférent ou étroitement envieux, prêt à paralyser toute initiative dès qu'il s'agit d'une action politique. C'est le contre-pied de l'Ouest et du Nord, où un propriétaire jettera bas un oratoire gothique pour construire une étable, mais où les classes élevées gardent la conscience du devoir social.

Politiquement cette Provence, qui se proclame tantôt royaliste, tantôt socialiste, n'est, au fond, qu'anarchiste. Quelle livre Marseille à l'Espagne sous l'Ancien Régime ou Toulon aux Anglais sous la Convention, qu'elle envoie à Paris ses hordes de sans-culottes massacreurs ou qu'elle multiplie les assassinats de la Terreur blanche, elle apparaît,, quelle que soit la forme du pouvoir central, un ferment de trahison et de désordre. Le plus étrange c'est qu'elle a produit de bons soldats et des marins tels que Suffren. Mais il suffît de quelques têtes brûlées ou de quelques cyniques pour y pervertir la multitude.

Eperdument compromise dans l'anarchie religieuse et sociale des Albigeois, matée ensuite par la puissante discipline des comtes d'Anjou, la Provence, après avoir tiré sur sa laisse durant tous les siècles de l'organisation française, finit par jeter bas la royauté sous la rhétorique de son immonde Mirabeau. Puis, tandis que lutte l'héroïque Vendée, ses

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royalistes à elle n'ont garde de bouger, sinon quand ils se croient assurés dune victoire anglaise ; on ne les verra sortir de terre qu'en 1815, pour égorger les généraux de l'Empire ou les républicains vaincus.

Ces Blancs du Midi avaient au reste sous la Convention machiavéliquement atteint leur but, et réussi à empêcher l'établissement d'une république chrétienne ou une restauration modérée de la monarchie. Sourds aux objurgations de Calonne qui, aux côtés de Louis X\ III, leur criait du fond de son exil : '< Soutenez à tout prix Robespierre, » ils l'avaient livré à la horde terroriste contre laquelle le dictateur avait voulu diriger sa loi de prairial. Au 9 thermidor, qui avait décidé la droite à abandonner Robespierre ? Un provençal : Durand de Maillane. Qui avait demandé son arrestation? Un député de l'Ariège. Qui avait, par ses clameurs, achevé le triomphe des Collot d'Herbois et des Fouché? Un député de la Lozère. Toute la meute du Midi ! Et c'était encore un provençal, le crapuleux Barras, demain l'incarnation même du Directoire, cpii avait arrêté à l'Hùtel de ^ ille Robespierre et Saint-Just, le restaurateur du spiritualisme en France et le véritable organisateur de la victoire à Strasbourg et à Fleurus.

Puis l'Empire passa, et les Blancs de Provence dressèrent un guet-apens à Orgon pour y assassiner l'exilé de l'île d'Elbe. La royauté fut restaurée, et ils appelèrent Louis X^T1I le roi jacobin. Ils arlîorèrentune cocarde violette, réputant déshonorée la cocarde blanche.

Si les Blancs du Midi n'étaient trop souvent ces fous furieux, l'on s'expliquerait que les honnêtes ^ens se déclarassent royalistes dans une région où l'esprit républicain n'a guère été représenté jusqu'ici que par Mirabeau, Barras, les j^anamistes ou d'enragés sectaires.

Le plus grand mal que je pense de cette région, c'est qu'on devrait lui retirer le vote, la laisser crier : Vive la Montagne 1 ou : Vive le Roi I 1 inscrire au budget des Beaux-Arts, et placer à ses entrées un tourniquet au bénéfice des cigaliers et des félibres. Ah! la mentalité sociale des pays artistes!

Et pourtant la Provence garde un fond plus sérieux que ne le laisseraient supposer ses politiciens, ou ses foules promenées, dans un perpétuel bruit de fête, des messes en musique aux vogues, et des corridas aux farandoles. Elle demeure un excellent sol moral, mais peu cultivé.

— Quelle débandade, quelle apostasie, disais-je à un prêtre, si le temps des persécutions revenait pour cette contrée !

— Détrompez -vous, répliqua -t-il. Il y aurait des martyrs, il y en aurait beaucoup, et parmi des hommes qui ne pratiquent point .

Je me rappelai la phrase d'Alphonse Daudet sur ces catholicpies du Midi, plus capables d'affronter le martyre que de se g-êner dans leurs habitudes.

Mon interlocuteur ajouta :

— L'avarice seule perd l'âme irréparablement. Or cette terre est généreuse . Ainsi les écoles libres sont largement subventionnées par les paysans, et souvent, en cachette, par les femmes des Rouges.

Oui. songeai-je. ces femmes! Elles seules devraient jouir ici des droits politiques. A ce point de \ue, comme à tous les autres, s'affirme lincroyable supériorité de la femme sur l'homme dans toutes les races néo-latines. D'abord, physiquement la femme est grande en Provence, et l'homme petit. Or, c'est une loi biologique à peu près constante, une sorte d harmonie préétablie par le Créateur, que l'exiguité corporelle corresponde à une certaine petitesse des pensées. Dans l'humanité seulement, et pour ce qui concerne l'ampleur, non l'intensité de ces pensées. Chez plusieurs espèces animales en effet, l'intelligence semble être en raison inverse de la taille ; et les petits Méridionaux l'emportent souvent par l'activité positive sur les méditatifs géants du Nord.

Il existe, au reste, une autre cause à l'habituelle supériorité de la femme dans le Midi. C'est que les facultés sensibles s'y développent davantage; or le sentiment est le lot de la femme. Longtemps la haute stature, l'œil bleu et le génie large de Mistral m'étonnèrent dans ce pays, jusqu'au jour où j'appris que son ascendance était lorraine. Son nom seul — surnom primitif — eût dû me révéler une famille venue du Nord. J en arrive à soupçonner que ces ethnologistes pourraient bien avoir raison, qui rattachent la Grèce classique et son Aphrodite aux cheveux d'or à un rameau d'origine septentrionale. Un fait très singulier, c'est la fréquence des femmes petites et blondes dans certains cantons de la basse Provence où la race grecque a prévalu.

Quelle que soit l'explication de son infériorité masculine, le Midi n'envoie guère au Nord que des hommes capables de fomenter l'anarchie, tandis qu'il en reçoit les préfets, les évêques, les gardes généraux et les magistrats nécessaires pour réprimer, de temps à autre, son indiscipline ou ses fureurs. En revanche le Méridional, toujours plus ressemblant à la femme, pourra l'emporter sur le Septentrional par l'intuition mystique et l'ardeur de la charité. Fénelon seul osera reprocher à Louis XIV la misère du peuple. D'ailleurs Dieu a fait les nations guérissables, et probablement aussi les races. Le déterminisme ethnique est toujours limité par la liberté de l'âme. On peut espérer une amélioration sociale des peuples latins,

LES JFADONES COMTADINES 57

quand on réfléchit à la quantité de discipline que représentait la République romaine. Mais il faudrait qu'une démocratie chrétienne, ou une aristocratie militaire, débarrassât le Midi de ses patriciens dilettantes. Puisse le Ciel lui envoyer un Simon de Montfort modernisé!

Comme on s'explique, dans les foules, au fond du regard des Provençales, cette passion de l'amour et ce mépris de l'homme ! Le mépris de ce Blanc qui fait ses pàques parce qu'il est royaliste, ou de ce Rouge franc-maçon qui, s'il a « pris le mal, » requiert deux ou trois prêtres.

Toute politique sensée échoue devant la légèreté et l'entêtement de pareils fantoches.

Légèreté, entêtement, voilà deux termes inconciliables; mais comment concilier ceci : ces hommes naissent et vivent dans leur parti, et, néanmoins, à vin^-t ans de distance la Provence se réveille légitimiste puis socialiste? Elle n'a persévéré que dans sa haine de l'orléanisme et de l'Empire, ce qui dénote au reste, avec une noble préoccupation d'idéal, l'horreur des inutiles carnages.

Un profond sens pratique (j'entrevois combien

toutes ces remarcfues paraîtront contradictoires), une sorte d'instinct directeur aiguille vers des buts raisonnables ces hommes qui les poursuivent par des moyens si déraisonnables. Une république humanitaire, ou bien une royauté absolue mais favorable au peuple, voilà leur rêve. Il faut sans doute attribuer leur haine fréquente des (( seigneurs, )) comme ils disent encore aujourd'hui, à ce qu'ils furent, plus qu'ailleurs, délaissés par leur noblesse, et surtout à ce tpi'ils sont beaucoup moins séparés d'elle par l'éducation. Jamais dans ces contrées, façonnées par la cité antique, l'esprit féodal ne s'implanta durablement, comme il l'a fait dans la Xeustrie."

Avec cela personne n'est plus éloigné qu'eux du libéralisme politique. Anarchistes, ils sentent le besoin d un pouvoir fort, par un de ces illogiques rétablissements d'équilibre sans lesquels la vie des nations serait impossible. ^ oilà pourquoi, Blancs ou Rouges, tous se sont montrés les implacables adversaires de la politique du ralliement, inaugurée dans le Nord longtemps avant l'encyclique de Léon XI II, et qui échoua finalement par la faute des Méridionaux. Mais elle échoua aussi par la faute des ralliés eux-mêmes, qui, au lieu de s'organiser pour une république consulaire et pétrie dans l'autorité, demeurèrent les incurables libéràtres de l'orléanisme bourgeois. La France fut livrée aux radicaux parce que les autoritaires de la Droite refusèrent de comprendre que la monarchie était morte après 1873, et parce qu'aux

60 LES .AlADONES COMTADINES

républicains modérés ou catholiques il niancpia l'esprit de gouvernement.

L'irrémissible crime des Blancs du Midi, c'est d'anéantir par n'importe quel moyen toute œuvre d'apostolat qui ne porte pas leur empreinte. Il leur suffît, en fait de zèle social, de rassembler leurs partisans le jour des Rois pour partager un colossal gâteau ; on médit un peu des Rouges et beaucoup des modérés; on chante la coupo santo ou l'on joue la Marche des rois, puis l'on se donne rendez-vous dans un an. Et voilà le prétendant assis sur son trône, la France sauvée!

Cependant, au café Rouge, l'on arrache la république aux complots des curés, quitte à s'attendrir au nom de Fénelon demeuré incroyablement populaire ; on se scandalise qu'après vingt années de radicalisme les vignes puissent encore geler ou les oliviers prendre le ver; et l'on se sépare sur quelque mot d'ordre électoral, malheureusement efficace.

Tel est ce Midi qui, avec certains cantons arriérés de l'Ouest, paralyse depuis cent ans Teffort des têtes raisonnables du reste de la France pour christianiser et discipliner la démocratie. Ce crime des Blancs et des Rouges contre l'Eglise et la patrie réprime 1 indulgent sourire que provoqueraient les tarasconnades politiques des bords du Rhône.

Que l'auteur de Tartarin n'ait rien exagéré, je le comprenais en écoutant, sur place, le récit du siège de Frio^olet. Mais d'abord l'histoire de cette abbaye apparaît d'un symbolisme terriblement instructif. Peinturlurée, comme pour des sauvages,

de blasons et de lys criards par l'ancien Abbé, que l'enthousiasme des royalistes et la calomnie des francs-maçons s'accordaient pour prétendre issu d'un bâtard des Bourbons, elle retentissait alors des : « Vive Henri ^' I o vociférés par tous les intransigeants accourus de l'Ouest et du Midi à l'appel de cet Abbé. Or, ce moine, de mœurs irréprochables lui-même, choisit d'autorité un successeur qui se révéla bientôt le plus éhonté des apostats. Il fallut amener de la Normandie un austère Prémontré, fidèle, lui, aux directions de Léon XIII, et qui, par sa modération ferme, rétablit la discipline.

(^uant au fameux siège de Frigolet, ce furent trois jours de fête et de bruyantes galéjades, et sans grande animosité, puisque les officiers des troupes cernant la Montagnette couchaient dans les cellules du monastère, et qu'un religieux, revêtu d'un uniforme, traversait les grand'gardes pour aller prendre le courrier. Ce qui paraît inimaginable, c'est le rôle de l'armée dans cette farce. L'on comprend néanmoins que le préfet ait perdu la tête, quand on songe aux accès d'emportement dans cette région.

Car Blancs et Rouges s'arrachent parfois à leurs enfantillages pour les pires violences. La molle Provence du sirocco devient celle du mistral, aussitôt que le démon politique s'empare des esprits. Ce peuple affable se dédouble en deux factions, lesquelles ne s'accordent réciproquement aucune justice. Inutile aloi^s à un élève congréganiste de se présenter devant un jury de rouges. Et un curé

62 LES 3IAD0NES COMTADI.NES

du canton de Ghàteau-Renard mourut des avanies que lui firent les Blancs, parce que, à une fête royaliste célébrée dans son église, il avait imploré un peu de respect à l'égard de Léon XIII.

On connaît les mœurs électorales, les mairies gardées depuis la veille du scrutin par la faction dominante, les corps-à-corps, l'urne volant à travers la salle ou remplie des noms de défunts, d aliénés, de gens qui n'existèrent jamais. Telle l'urne de Roquemaure, sous la table de laquelle les Blancs découvrirent un Rouge qui glissait des bulletins par le fond. Et il y a les invraisemblables sectionnements communaux, donnant le pouvoir à une minorité infime. Ces mœurs, hélas! préexistaient au radicalisme. Au 16 mai le préfet de Vaucluse escamota l'élection entière d'une liste blanche, qui se changea plus tard en liste opportuniste, puis radicale, au gré des ministères successifs. On sait aussi que toute la députation de ce département fut écrouée, pour avoir prévariqué dans l'affaire de Panama. On vit tour à toui% dans Vaucluse, Gambetta poursuivi, presque jeté à la Durance, puis un enthousiasme pour Naquet, pour les Boulangistes, pour Dreyfus.

Mais les grandes luttes sont dans les fiefs royalistes de l'arrondissement d'Arles. A Graveson, vers 1885, les Blancs, las d'être tenus en esclavage par une minorité de Rouges, envahissent, conduits par leur curé, le scrutin; au cours de la bagarre un gendarme est tué, le sous-préfet jeté dans un ruisseau. 11 finit par concéder aux Blancs la

présence de quelques-uns des leurs autour de l'urne, c'est-à-dire la stricte exécution de la loi. Dès lors la municipalité redevint royaliste, et les morts votèrent dans un autre sens.

En somme, pour le Midi, la moralité politique consiste à faire triompher son parti par tous les movens. Et ce qui est touchant chez ces popvdations, c'est leur fidélité aux traditions et à un idéal stéréotypé, quoiqu'elles se précipitent vers le miroir de noms nouveaux. Au fond, cpiand ce sont les vivants qui votent, ils continuent de voter pour Henii V ou pour les chefs de la Commune.

Le plus étrang-e ici, c'est que la politique trouble jusqu'au plaisir. Il y a le bal blanc et le bal rouge, la volo royaliste et la vogue républicaine. Dans certains villages les conscrits rouges portent un drapeau tricolore, et les blancs, par dérision, un balai. Les rapports sociaux semblent codifiés : un bon Rouge peut saluer le curé, mais non entrer à l'église; le curé peut administrer un rouge, mais il doit rester blanc. La chato républicaine arbore un ruban cramoisi; la blanche, un rid^an vert. On naît blanc ou rouge. A dix ans, le drôle est conduit par son père au café du parti ; il y sera chez lui désormais.

Ces mœurs si intransigeantes s'adoucissent dans les relations quotidiennes. D'ailleurs une grande franchise, un fréquent esprit chevaleresque les ennoblissent. A un gentilhomme légitimiste, lequel avait couvert de bienfaits la contrée, un électeur rouge déclarait : « Notre sang sera toujours à vous,

64 LLS 3IAD0NES COMTADINES

« monsieur le marquis; notre vote jamais! » Ce qui a plus d'allure que les bulletins payés ou sournois d'autres régions.

Les royalistes prévalent dans la portion de la Provence où la vulgarité contemporaine n'a pas introduit encore le marchandage des voix, à Barbentanne, à Eyragues, à Maillane. Là aussi, et dans les cantons de Saint-Remy ou de Tarascon, survivent les traditions populaires. Et c'est vraiment la patrie de Mireille. La réciprocité de l'amour y rend les suicides de femmes beaucoup plus rares que dans le Var ou A'aucluse.

J'ai entendu certains prêtres se plaindre du préjudice que l'intense dilection conjugale porte en Provence aux autres sentiments familiaux. Mais le culte de l'amour, si méprisé par toutes les barbaries, ne se révèle-t-il pas dans l'antiquité le lot des races supérieures, et aujourd'hui la plus haute répercussion psychologique du catholicisme? On étonnerait un Provençal en lui apprenant que dans la Beauce un garçon épouse la fille dont le champ confine au sien, et que naguère en Vendée une domestique n'eût osé se marier sans le consentement de ses maîtres.

Les rares points de la Provence où prédomine l'autorité paternelle sont quelques villages reculés des côtes. Là survivent des familles patriarcales où les cadets ne tutoient pas l'aîné, et où le père réunit, chaque semaine, ses enfants mariés pour mettre en commun leurs salaires, et les répartir selon les besoins de chaque foyer.

LES -MADONES COMTADLNES 65

Ces marins de Caro ou de Martigues montrent de la bravoure ; ils affrontent comme sauveteurs le g'olfe du Lion, sa terrible lame courte. Au contraire dans la Crau, vers Miramas, les âmes sont anarchiques, trop hellénisées jadis par le voisinage d'Arles et de Marseille.

Alphonse Daudet a exprimé la vitalité physique, et Mistral l'àme de la Provence. Réunis, on ne leur peut guère ajouter. Lun et l'autre peignent extérieurement ; et c'est pourquoi l'image du Midi | qu'ils éveillent demeure plus réelle que les croquis d'Henry Beyle, ce septentrional, cet homme intérieur malgré soi. Mais là aussi le secret du charme de Beyle pour nos sensibilités du Nord !

L'épitaphe de Stendhal, le début de Xinna Roumestaii. voilà les deux pôles opposés du monde psychologique :

Arrif/o Beyle

Milanèse

Visse, se risse, a ma.

Ici chaque syllabe éveille l'écho d'un mystère aux ultimes profondeurs de l'àme. Au sortir de ce troublant délice, il faut un effort vers la vision pour

ne pas se sentir trop rudement heurté par l'éblouissant décor des Arènes : « Ce ciel si pur, ces intonations latines, çà et là des attitudes à l'entrée d'une voûte, le type de l'endroit, ces têtes frappées comme des médailles, tout complétait l'illusion d'un spectacle romain A pré^.ent, c'était

le tour des mules harnachées, couvertes de somptueuses sparteries provençales, portant haut leurs petites tètes sèches ornées de clochettes d'argent, de pompons, de noeuds, de bouffettes, et ne s'efTrayant pas des grands coups de fouet coupants et clairs des muletiers debout sur chacune d'elles Alors des poignées de main, des

accolades, de ces bonnes tapes sur l'épaule qui doublent la valeur des mots, toujours trop froids

au gré d'ime sympathie méridionale A'raiment,

il avait belle mine, ce tambourinaire, planté au milieu du cirque, sa veste de cadis jaune sur l'épaule, autour des reins sa taillote d'un rouge vif. Il tenait son long et léger tambourin pendu au bras gauche, et de la main du même bras portait à ses lèvres un petit fifre, pendant que de sa main droite il tambourinait, 1 air crâne, la jambe en avant. Tout petit, ce fifre remplissait l'espace comme un branle de cigales, bien fait pour cette

atmosphère limpide, cristalline, où tout vibre

Après les noëls de Saboly, rythmés en menuets, en rigodons, il entonnait la Marche des Rois, sur laquelle Turenne, au grand siècle, a conquis et brûlé le Palatinat. »

Ah! fuir cette trop exacte orgie de couleurs, à

68 I.CS MADONES COMTADINES

laquelle Daudet fait succéder, du reste, l'anatomie morale du mauvais Midi ! Et revenir au Midi féminin, idéalisé peut-être, de Stendhal, et à sou épitaphe, d'une si troublante vie intérieure!

Il véciil, il écrivit, il aima.

Respectons le mystère de cet « Arrigo, » de ce milanais prénom de tendresse. Laissons quelques susceptibles s'indigner contre l'évocateur prestigieux de Waterloo qui, cependant, déclare comme sa définitive patrie la ville italienne où son cœur revint toujours. Et frissonnons d'un émoi religieux devant l'intuition de ce prétendu matérialiste qui, graduant les trois manifestations de l'être humain, laisse à cet « il aima » une vibration d'infini.

L'athéisme de Beyle couvait dans son esprit plutôt que dans son cœur. Il était le fruit de son éducation et de son époque. « Je suis entourée (( d'àmes sèches qui me tuent, lui écrivait une de « ses sœurs restée au foyer. Depuis deux mois j'ai (( été forcée de vivre avec des vaniteux si bêtes ! « Et l'on imagine cet aïeul cpii se ruine à élever des mérinos, et, voulant dire « de l'anglais » écrit par distraction : « de l'engrais. » On voit ces acariâtres tantes dont le pharisaïsme représente ici la seule philosophie religieuse. On reconstitue cette mesquine bourgeoisie de jadis, ces mornes demeures où tout parlait de l'autorité, rien de l'amour. Là les serviteurs portaient le deuil de leur maîtresse, et non celui de leur mère. Quel terrain pour le jansénisme! Une âme comme celle de Bevle v devait

contracter le germe d une ironie désespérée. Il eût fallu qu en fuyant cet étoufîoir moral, il aimât quelque chrétienne intuitive ; il rencontra des courtisanes, puis fut jeté de leurs bras dans la grande aventure étourdissante de TEmpire. Ensuite, à Milan, Métilde, que ce sec et que cet ironiste poursuivit dune tendresse si obstinée ne s'abandonna point. Les livres de Stendhal ne sont pas sa vie. Peut-être se dédommagea-t-il par la triste besogne de a noircir du papier. » Et ce qu'il imagina dès lors a représenté aux Français comme trop facile la conquête des Italiennes. Ainsi advint-il plus tard pour les Françaises, que l'Europe s'habitua à juger toutes sur les romans parisiens de Maupassant .

Malgré cela, je pense que l'œuvre, souvent cynicjue, de Beyle, demeure moins dangereuse que celle de Balzac. J'ai cru longtemps ne reprocher à celui-ci que son style verbeux et sans rythme. Au fond, je détestais chez lui le tourangeau, hypnotisé par l'argent et les titres. Sans doute, sa robuste volonté a dessiné quelques délicieuses créatures; son affinité naturelle ne l'en ramène pas moins vers Rastignac et Vautrin ; il semble avoir surtout chéri deux êtres : l'arriviste et l'arrivé. De là les terribles répercussions de son œuvre sur la société contemporaine. Ses contes décèlent un autre travers de la France centrale : la plaisanterie scatologique. Et vraiment cette Touraine, où s'effrite la mémoire de saint Martin, aura produit les trois formes les plus desséchantes de la pensée fran-

70 LES MADONES COMTA DINES

çaise : le rationalisme de Descartes, l'ordure de Rabelais, la perversité mondaine de Balzac.

Courier, que l'épopée impériale promena par l'Italie, sut, en présence de la beauté antique, s'affranchir de cette bassesse tourangelle. Mais la véritable conversion esthétique d'un voltairien, opérée par le Midi, fut celle de Beyle qui, au reste, avait puisé dans ses orignes dauphinoises une sève plus profonde que celle des bords de la Loire. Comme Henri Heine secouait devant les fleurs de la Brenta les tristesses germaniques, Beyle oublia Cabanis aux pieds du Vinci. Deux sources d enthousiasme cicatrisèrent un peu cette âme révoltée : la gloire de Napoléon, puis la flamme milanaise ou provençale.

Energique amant de 1 action, Beyle chérit la France à travers l'image de l'empereur. Mais il sut exécrer la sécheresse des salons parisiens, et il engloba trop dans cette réprobation la France du Nord. Cependant il a compris, çà et là, le rêve de la Bretagne, et il appelle très justement la Normandie la contrée la plus civilisée de France. Ainsi sa sincérité inflige de continuels démentis à ses théories générales. Lui le dernier des Encyclopédistes, il s'est senti un jour, dans la cathédrale de Bourges, une âme chrétienne. Il secoua, hélas! cette grâce d'en-haut, mais avec l'excuse qu'il entrevit — c'était sous la Restauration — l'exploitation politique de la foi.

Du moins lui reste-t-il d'avoir écrit : « L'amour « a toujours été pour moi la plus grande des affaires.

« OU plutôt la seule. » Et jamais il ne concéda rien au vulgaire, lui qui souhaitait cent lecteurs, et qui n'attendit un peu de gloire que de quelques amis de sa pensée, plus tard, au xx*" siècle. « Jamais je « ne croirai que l'homme qui a défini la beauté une « promesse de bonheur, — il n"a pas dit de plaisir, « — ait été un négateur sincère. » Ainsi répondait M. Paul Bourget, le plus autorisé des représentants actuels du heylisme, à une question que je lui posais sur l'àme réelle de Stendhal.

Ce quon lui peut reprocher c'est, malgré les quelques restrictions dont je parlais, l'exclusivisme de ses préférences pour l'art et pour la mentalité du Sud. Par la spontanéité et l'enthousiasme la Provence lui est une antichambre de l'Italie . Désormais la phrase de Beyle, outrancière et définitive, opposera systématiquement à l'amour- vanité du Celte Tamour-passion du Latin. En même temps, il méconnaîtra l'art gothique et les paysages nuancés du Nord. Le charme vaporeux de la Loire lui échappe; il la trouve médiocre. Ne le sortez plus de la lumière éclatante et des monts dorés. Volontiers il devancerait l'odieux paradoxe de Paul Arène : « Il n'y a pas de belle gelée. » Et la Provence bientôt ne lui suffît plus. Il lui faut revoir sa patrie optive, retrouver, en des enchantements que les fidèles de sa mémoire ne sauront pas, un dernier écho des victorieuses ivresses de la campagne du Milanais. Que la France, dont il magnifia la gloire militaire, lui pardonne son ultramontanisme d'art et d'amour !

Plaignons ces sortes dàmes émotives que le xvni*' siècle enténébra! Il leur manque, non le foyer intérieur, mais le rayon d'en-haut, pour qu'elles sentent les divergences de ce monde s'absorber dans la vie unitive, la Mireille de Mistral confiner à la Marie de Brizeux, le même calvaire veiller sur les sables rutilants de la Camargue et sur la lande mélancolique des soirs bretons.

« Entourée de variété » et pourtant une, telle l'Eglise, et telle aussi l'humanité.

Ni la piété ni l'amour ne sont l'apanage d'im jii'uple ou d'une race. Mais certains peuples et certaines races font, mieux que les autres, fructifier le talent reçu en dépôt. La mentalité ethnique peut réagir très fortement pour différencier la forme réceptive des dons universellement répartis par le (^iel. Tantôt, comme en Provence et en Bretagne, U' concept de l'amour se nuance de teintes particulières; tantôt, comme dans la France centrale, il apparaît avili, parfois presque oblitéré.

A ce point de vue, ainsi qu'à beaucoup d'autres, 1 humanité ne se divise pas seulement en quelques grandes races; sans sortir des frontières d'une l)Htrie, l'on discerne des mentalités régionales, provinciales, cantonales.

Par un cei"tain côté le Vendéen et l'Angevin se

74 LES MADONES C0:\1TADINES

rattachent au même groupe psychologique de rOuest ; le Languedocien et le Provençal au même groupe du Midi. Sous un autre aspect, l'Angevin et le Provençal appartiennent au même groupe de riverains d'un fleuve civilisateur ; le Vendéen et le Languedocien, à un même groupe maintenu dans des qualités plus rudes par un sol âpre.

Ajoutez à ces classifications celles de la race, et vous vous étonnerez de la multiplicité des plans d'existence chez un individu que son atavisme familial, et surtout sa liberté morale, dilîérencient encore d'un étranger.

Les plus fortes influences reçues semblent être celles de la région et de la race. Le libre arbitre nous sert ici à opter entre nos virtualités congénitales, ovi à leur substituer une moralité personnelle. Mais, presque invariablement, nos actes, bons ou mauvais, revêtiront la nuance extérieure d'ime mentalité héréditaire. Un Fénelon sera plus sentimental qu'un Bossuet. Il y aura, en général, plus de calcul dans un crime du Nord; plus de violence passionnelle dans un crime du Midi.

C'est l'honneur dpn Provençaux d'avoir chanté lea premiers l'amour.

Saint-René Taillandier.

Si fréquemment que Tindividu échappe à la mentalité du groupe, peut-on nier cependant l'existence de cette mentalité collective? Peut-on nier, par exemple, l'infériorité sentimentale des Français du Centre en regard de la mélancolique tendresse d'une Bretagne et de l'ardente passion d'une Provence? N'apparaît-il pas certain que la race gaélique, bienveillante mais libertine, diffère de cette race italique qui donna les grands élégiaques, et de ces tribus kymriques ou saxonnes qui firent de l'Angleterre une seconde patrie européenne de l'amour? Et l'on découvre ensuite que la propension au véritable amour — cet opposé de la débauche — n'a point vine origine climatérique, mais morale et religieuse.

Toutefois, il est remarquable que la foi des ancêtres façonne cette prédisposition sentimentale d'une race, tandis qu'un groupe jadis barbare et

7b LES MADONES COMTA DINES

actuellement pieux demeure souvent réfractaire aux dilections, et, rivé à la lettre, ne sélève point jusqu'aux tendresses de l'esprit.

Aujourd'hui aucun peuple christianisé n'avilira l'épouse comme la fait l'Islam. Il n'en subsiste pas moins, à ce point de vue, des nuances très prononcées entre les diverses régions d'un pays chrétien.

Les cantilènes populaires révèlent la pensée ethnique d'un groupe. Or, quel contraste entre lépithalame provençal t « Le mariage ne doit pas (( terminer la vie d'amour » et la chanson traditionnelle des noces poitevines. Celle-ci annonce la fin du rêve à la femme désormais rivée aux durs travaux, et qui servira debout le mari et les fils attablés :

Vous n'irez plus au bal, Madame la mariée, Vous nirez plus au bal, aux festins, aux veillées,

Vous gard "rez la maison

Pendant que nous irons.

L'otfre d'un bouquet d'épines clairsemées de roses accompagnait ce refrain barbare qui eût stupéfié d'indignation tout Latin. Et, après de grossières mascarades, la nuit se passait pour les époux à chercher un asile d'où ne les délogeât pas la poursuite des gamins. Ainsi, cette déAote ^ endée, mais trop récemment chrétienne, n'avait pas atteint au respect de l'amour. Le symbolisme des présents, du vin, du beurre, n'évoquait que la richesse. Tout s'imprégnait de rudesse atavique et de mépris envers la femme.

En revanche s'affirmait ici le principe d'auto- 1 ité ; le père demeurait un chef de clan. Une fac étie très ancienne, « le branle du panier » révélait la peuplade militaire. Et la prédominance de la camaraderie d'armes sur l'amour avait inspiré la

danse du pichefrit » où deux rivaux, après s'être menacés par-dessus l'épaule dune femme, s'élançaient pour une fraternelle accolade.

Tout ceci, qui nous révolte, avait comme compensation les coutumes chrétiennes. A la messe de mariage, la Vendée chantait un Libéra pour les morts. Des faïences de table représentaient les saints, patrons des deux époux, et portaient leurs noms enguirlandés. Seule l'Eglise intronisait l'amour chez ces héritiers d'une barbarie encore récente. Et comme, à la longue, le sentiment reliii'ieux transforme une race, la Vendée sanctifie et féconde le mariage à l'heure où certaines régions latines, mais déchristianisées, en arrivent à prôner la bio-amie ou l'union libre.

Il faudrait néanmoins beaucoup de temps pour que l'irréligion éliminât dans le Midi tout respect de l'amour, et fît de cet amour un objet de trafic ou de plaisanterie comme il l'est devenu souvent dans la France centrale. Triste race gaélique, qui semble porter la peine d'avoir tiré ses flèches contre les dieux !

A bout d'arguments, im missionnaire demandait à un Beauceron : « Mais vous n'aimez donc rien? — <( Si, Monsieur, la terre. La terre, oh! je la man- « gérais ! » Zola n'a donc pas calomnié ce peuple dans un livre qui deviendrait inique, appliqué à la Provence ou à la Bretagne. La bienveillance naturelle, un certain patriotisme apparaissent les seules qualités de la France centrale, mais combien compensées par l'instinct ricaneur et ordurier! Champ de bataille, puis corps de garde. Il faut les Croisades ou Napoléon pour que ces rougeauds placides réalisent un peu de sublime.

Un vrai Provençal ne tolérerait pas dix lignes de Rabelais. Il s'étonne des ignobles stupidités qui salissent les murailles entre Angouléme et Reims. Le gaël seul prostitue à la débauche le nom de l'amour. Je voyageais mi jour de Bordeaux à Dax, dans un train bondé de soldats. Je ne surpris aucune parole grossière. Les sous -officiers qui remplissaient mon compartiment chantèrent, avec leurs chaudes voix du Midi, des romances sentimentales qu'une jeune fille eût pu écouter. Evidemment tous ces hommes n'étaient pas des saints. Mais la mentalité collective les maintenait dans une dignité de langage que l'on eût sans doute vainement demandée à un dîner de curés campagnards de l'Ouest ou du Centre. Car un athée qui entendrait certains prêtres à table puis au confessionnal croirait aux grâces d'état. Néanmoins l'irréligion augmente terriblement la grossièreté naturelle; et les ignobles inscriptions des pays celtiques s'accompagnent presque toujours de blasphèmes.

L'Angleterre , qui respecte l'amour , abhorre autant que le Midi la plaisanterie sale. Ce qu on appelle esprit gaulois ne se retrouverait guère qu'en Russie.

La pudeur physique représente une supériorité intellectuelle et plutôt ethnique. La pudeur morale ressortit à la vie spirituelle de l'individu. Le culte collectif de l'amour chez les Latins peut dégénérer en mal, comme toute qualité innée; il fait excuser des crimes et sacrifier des devoirs. En Espagne il a parfois durci les cœurs : « Ce nest pas ta vie

80 LES MADONES COMTADllSES

(( que j'aime, c est ton amour » dit la Madrilène qui cache un pois^-nard pour l'inconstant.

On parle aussi naturellement de la passion à Marseille, qu'à Tours du concours hippique ou à Rouen de la Cuisinière bourgeoise. Mais cette passion n'est pas toujours le vrai amour; elle est parfois un jeu de société qui remplace ici la vanité.

Néanmoins, la compréhension de l'amour semble innée chez les Latins. On s'en convainc en observant le public des théâtres. Il ne s'enthousiasme que pour le drame où lamour triomphe des autres sentiments. De brûlants opéras d'Italie ou d'Espagne, ici non seulement chantés mais mimés avec la fougue haletante d'acteurs méridionaux, devant une salle surexcitée, voilà ce qui réalise une indicible beauté. Au contraire je me rappelle l'accueil glacial fait dans un théâtre du Midi à une bretonnade sentimentale où un matelot tenu pour mort, et qui retrouvait sa promise mariée à un autre, s exilait par dévouement sans s'être laissé connaître. Stupeur de la salle. Je lisais sur tous les visages : « Qu'est-ce que cela peut bien signi- (( fier? » L'on jugeait de mauvais goût que la fiancée n'eût pas persévéré dans son attente, ou que les rivaux ne se sautassent point à la gorge. La plupart des spectateurs eussent montré dans la vie moins d'intransigeance, mais leur idéal était tel et en parfait contraste avec l'idéal armoricain. Le livre le mieux inventé pour indigner une sensibilité provençale, c'est Dominique.

Plusieurs dames illustres et généreuses de Provence fleurissaient de ce temps en Avignon, et s'adnnnoyenl h Vestude des lettres, tenans cour d'amour ouverte, et Il définissaient les questions d'amour qui ij estaient proposées.

Vie (le Bertrand d'ALAMANON.

Tandis que la chevalerie du Nord célébrait ses tournois, celle du Midi tenait ses cours d'amour. Du Guesclin protégeait le royaume ; Bertrand de Born le poliçait. La civilisation latine enchantait le Palais des papes en Avignon et celui des comtes à Toulouse. Là des heures s'écoulèrent délicieuses, mais bientôt trop efféminées.

On vivait ici l'Italie, on codifiait l'amour. Les princes se prévalaient du renom de trouvères ; Pétrarque, à Vaucluse, chantait Laure. Des Pyrénées aux Alpes s'assouplissait, à nuancer les tendresses, la langue romane. L'accent latin, ajouté à cette musique du cœur, enfantait les syllabes cristallines et susiirrantes, ce trémolo d harmonica et de guitare qu'est le provençal. Arles la grecque, Nîmes la romaine, Avignon l'italien, restèrent les

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citadelles avancées, et la Toulouse de Clémence Isaure devint la capitale de ce royaume du « gay sçavoir. »

Puis tout dégénéra, se déprava . Tandis qu'au Nord l'abus des tournois inculquait à la noblesse franque un faux point d'honneur et l'esprit duelliste, si tragique sous Louis Xlll, les méridionales cours d'amour en vinrent à nier que la tendresse pût exister entre époux. A l'amour véritable elles substituèrent la galanterie, et complétèrent ainsi l'œuvre dissolvante de l'hérésie albigeoise.

L'air d'une bacchante et les yeux d'un ange.

Alphonse Daudet.

Pour assurer de la douceur aux veux de l'enfant les femmes arabes accouchent en regardant des gazelles. Faut-il, avec Méry, attribuer la beauté classique de nombreuses Provençales aux statues qui frappaient l'imagination de leurs aïeules? Mais, par delà cette influence du ciseau grec, certains villages de la Durance montrent encore telles faunesses dont la passion doit ressembler aux énergies primitives du globe, s'intensifier, brutale, exempte de vice, comme au sortir d'Eden pour la production des grandes races. Types rares du reste, car l'hellénisme épura, mais surtout le christianisme spirituaKsa les yeux des autres, et dans la bacchante éveilla 1 ange.

Un siècle d'athéisme ruinerait les délicatesses de la Provence et ses enthousiasmes. Le Midi retomberait aux fadaises des Florian ou aux perversités des Sade. Il ne survivrait des Grecs que le so-

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phisme, des Latins que la violence. Ce mal est-il proche? Comment le savoir avec ce déconcertant Midi? Je lis dans un journal reli^^ieux que, depuis cinq ans, le nombre des communions pascales augmente tandis que l'assistance à la messe dominicale, le reste de Tannée, diminue. Le sans-gêne des habitudes causerait donc ici plus de ruines morales que le sophisme intellectuel? Au travail du dimanche la poésie elle-même perdra. Elles disparaîtront, les petites charrettes attelées d'une bourricjue qui, sous les platanes des routes blanches, ou entre les saules des chemins verts, emportent les ménages d'ouvriers allant se reposer tout le jour dans leur (( grilladou, » une cabane peinte, entourée de myrtes et de lauriers-roses, tapie sous les canniers de la Durance ou rôtissant au flanc caillouteux d'une olivette, devant les Alpilles bleues.

Ce peuple, si épris d'égalité, l'a vraimet établie. Les indigents sont rares, la terre très divisée, hormis quelques anciens marquisats. Peu de grandes industries. Nulle part ces hideuses cheminées d'usines, ces murs charbonneux qui donnent aux faubourgs des villes du Nord l'aspect d'un vestibule de l'enfer, et d'où sortent des filles échevÊlées, des ouvriers voûtés et hâves. Les industries de Provence sont familiales et charmantes, magnaneries ou confiseries de fruits. Dans les filatures des lumineux villages, au bord d'une sorgue ombragée d'aunes, de belles filles dévident gaîment les cocons d'argent et d'or.

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C'est ici qu'il faut relire Miréio, ou sur les graviers « que mange le Rhône » ou dans l'immense désolation des sables aux Saintes -Maries -de -la- Mer, et surtout dans l'oasis fleurie de quelque mas rose. Là les tilles de Xausicaa, là Mireille. Le calignaire, sombre de passion, redit la chanson de Magali : « T'amo, o chatouno encantarello I » Le pèlerin de sensations esthétiques sera accueilli comme jadis le voyageur aux foyers de l'Odyssée. Sans ricaneuse méfiance, avec une amabilité réservée, on l'initiera aux travaux délicats de ce beau sol ; il écoutera les " magnans » ronger leurs feuilles de mûrier ; il les regardera tisser sur les brindilles de genêt leur prison d'or. Ici tout est santé, lumière et joie. A la fabrique voisine, parmi l'amoncellement des cocons, sous l'œil de maîtres paternels, les filles de Piémont et d'Arlésie dévident le fil précieux sur de petites aiguilles de cristal. Alors, parfois, en ces heures de poésie et de bonté, le septentrional souhaitera de voir les montagnes d'albâtre et de topaze croître et se fermer, à jamais lui interdire le retour.

En dosfuiant vôsti verguello, Gantas, cantas, niagnanarello!

L'arbre de la France chrétienne, pourri au cœur, allonge encore à ses extrémités cpielques rameaux verts. La Provence en est un ; mais j interroge avec angoisse sa sève ralentie. Surgira-t-il im nouvel apostolat des Gaules? Et cpiel espoir subsiste, si le chrétien qui lit ces lignes ne se sent pas prêt à tous les renoncements pour rétablir le règne de Dieu? Alors les pèlerinages des innombrables sanctuaires du Midi, aux allégresses décroissantes, attristeraient comme le raA'on tardif d'une étoile éteinte.

Et, parce que la perversion des meilleurs devient la pire, la Provence tomberait au-dessous d'une Beauce. Les populations latines ressemblent k leurs bienheureuses, en tout extrêmes. Sainte Hyacinthe Mariscotti, à ce point frivole que nul n'ose l'épouser, est, par un premier coup de la grâce, jetée au couvent; elle y meuble une chambre luxueuse,

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caresse là encore ses caprices, et, par son arrogance, scandalise le monastère. Mais elle changera sa Aie en d'inégalables pénitences, couchant sur un fagot, humiliée devant tous, n'existant plus que pour la prière, l'immolation et la charité.

Les grands saints, comme les grands héros du Midi, sont souvent des femmes. Au lointain desâges, il nous faut revenir à la légende de Gvptis. Passionnée, impérieuse, la fille du chef ligure, au mépris des sauvas:es o-uerriers de sa race, tend au navi^-ateur grec la coupe des fiançailles. Une autre jeune gauloise, avertissant d'un complot son amant, sauve la naissante ^lassalia. Au nom même du patriotisme nous applaudirons plus tard au cheminement de la civilisation romaine parmi les féroces tribus de la Celtique. Et la foi en la sagesse proA'identielle nous empêchera de crier de douleur devant linvasion des hordes de Clovis. 11 aura fallu tout cela pour faire une France. Port des navigateurs d'Ionie qui subirent la fascination des iîlles d'Arles, ensuite forteresse de Marins et de César, la Provence restera le cœur, parfois vicié, de cette France dont le glaiA^e passera au Xord-Est, et la discipline sociale à la Neustrie. Ainsi la Volonté divine complète l'organisme d un grand peuple.

Uesprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, au milieu des cités grecques et des municipes romains.

Dans les campagnes mêmes, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la France.

MiCHELEÏ.

Je vois bien en Italie, mais non en Provence, des républiques. Royaliste ou socialiste, voilà ce qu'elle apparaît plutôt, et d'ordinaire rebelle aux jougs aristocratiques. Amoureuse de gentilshommes à la béarnaise ou de maigres hères jouant les Spartacus, elle continue d'élire des tribuns du peuple. Elle exècre par-dessus tout le despotisme militaire, l'Empire. Elle soutient aujourd'hui la république par crainte du féodalisme, mais ses vœux vont vers une monarchie à la Louis XI, facile aux petits et dure aux grands. « Nous voulons bien un roi, mais pas de seigneurs, » disent les gens du peuple.

La Provence révèle cet esprit démocratique à travers toute son histoire. Les corporations plébéiennes atteignirent dans Arelas une puissance formidable ; celle des utriculaires possédait ses

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confréries religieuses et funéraires, ses tlamines, ses réjouissances collectives, ses questeurs, ses chefs quinquenaux qui imposaient au patriciat grec. Au Moyen Age, c'est l'exemple du Midi qui provoque l'affranchissement des communes. La Provence reste royaliste aussi longtemps que la monarchie lutte contre la féodalité. Si elle élit ensuite de grands seigneurs, Mirabeau, Barras, c'est qu'ils sont en révolte contre leur ordre. Jadis le Midi avait soutenu le trône et les Armagnacs contre la féodalité anglo-bourguignonne. Puis la Provence devint un boulevard de la Ligue catholique et populaire, par haine des seigneurs huguenots. Elle ne se rallie à Henri IV cpie pour répudier son l'ude chef, le comte d'Egmont. Par une même horreur de sa noblesse, Marseille veut se donner à Philippe II d'Espagne, puis se jette à corps perdu dans la Révolution. Si Toulon se cabre contre le Comité de Salut Public et se livre aux Anglais, c'est que la haine du joug central, l'instinct séparatiste, prévaut sur les méfiances sociales. Encore aujourd'hui, comme l'observe M. Baragnon c< sur cette terre façonnée par Rome, la <( cité est demeurée le type de la communauté « politique. Les questions municipales priment « toutes les autres. C'est pour occuper la mairie que « l'on se bat, bien plus que pour déléguer à Paris « un mandataire obscur. )) Municipale par les élections, régionale par le journalisme, la vie politique n'apparaît ici ni départementale, ni nationale. L'insubordination du peuple, le dilettantisme étroit

des classes riches livrent les fonctions électives à des bohèmes ou à des syndicats sectaires et sans moralité .

Au fond, l'éducation civique de la France n'est commencée que dans le Nord. L'Ouest continue d'élire des chefs de clans ; le Centre croupit dans un abject utilitarisme, vote pour le candidat le plus capable d'attirer les faveurs gouvernementales . Quant au Midi, un mot sonore, un geste violent j décident du scrutin; l'urne vole et cascade, jouet aux mains d'enfants. Une élection en Provence tient des parades foraines et du mardi-gras. La journée s'achève sur des sonneries de cloches, des pétarades et des mascarades où le vaincu est bafoué en effigie. Les électeurs se réveillent fort surpris de s'être infligé un tyranneau ; ils le rééliront d'ailleurs, à moins cpi'il ne se présente un pître plus original. Si Diogène revivait, il serait député des Bouches-du- Rhône.

Nuil et jour, à tout venant, Je chantais, ne vous déplaise.

Voilà le lot du Midi, et non pas la sagesse politique. Ces deux vers évoquent bien les races charmantes, insoucieuses de ce qui n'est ni l'amour ni la joie. La chanson de la cigale monte vers Dieu ; cependant, c'est la fourmi qui bâtit les temples solides.

Le Méridional ni ne se convertit ni ne se pervertit d'ordinaire par le raisonnement. L'Evangile lui suffit pour croire, ou bien il pousse jusqu'au

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sensualisme de Gassendi. Rome n'eut point de philosophie, et celle de Platon se réduit à des juxtapositions de mots et d'images, à une chaîne de fleurs que l'intuition seule accroche au ciel. L'Espagne, l'Italie, si pauvres en philosophes, se relèvent par leurs mystiques.

Mais je crains qu'il n'en ait coûté à la vérité religieuse d'avoir été si longtemps défendue par des théologiens méridionaux. Ces gens, et les plus saints, durent, pour penser, se cercler la tête par des formules. Il appartient aux Anglo-Saxons et aux Celtes de refaire une apologétique vivante. La mystique restera plutôt le lot des Latins. Au Nord de préciser le dessin ; au Midi de poser la couleur.

Il fautaux Méridionaux une direction extérieure. Aussi la Providence leur envoya- t-telle, pour les discipliner, tantôt lautorité militaire des comtes d'Anjou, tantôt l'autorité religieuse des papes.

En définitive, Avignon profita de la 'c Nouvelle Captivité. )) Le mot de Stendhal : « C est aux (( papes qu'il faut attribuer la sagacité italienne, » nous fait d'avance supposer que leur présence ne pouvait être sans profit pour la civilisation comtadine.

A vrai dire, il n'a jamais existé de peuple complètement heureux. Les violences de la noblesse italienne, la turbulence de la plèbe autochtone, l'asile ouvert aux bandits, la noirceur des faux dévots, la rapacité des juifs que protégeaient les pontifes, l'insécurité du Moyen Age, les pestes, les guerres civiles, durent apporter un redoutable contrepoids aux cours d'amour, aux canzones de Pétrarque, au paternel gouvernement des vicaires du

Christ, à l'enchantement dune vie passionnée sous un beau ciel. Mais l'art, mais la sainteté auréolent, malo^ré tout, l'Avignon du xiv" siècle, et, plus qu'ailleurs, la vulgarité contemporaine y provoque d'exaspérants contrastes. Sans être écrasé ainsi qu'à Rome par le legs de cent générations d'artistes, l'on y respire parmi quelques statues, beaucoup de statuettes et les tableaux des Parocel, des Vernet ou des maîtres italiens, le relent délicat d'une civilisation homogène où le christianisme est inscrit sur chaque pierre. Peut-être fînirait-on même par trop oublier les rudesses médiévales, si ne surgissaient, au bout des ruelles, les tours carrées du Palais formidable, fauve dans le ciel bleu.

Il semblerait que les pontifes qui bâtirent cette citadelle arrogante eussent dû compter davantage sur leur diplomatie romaine et sur l'assistance promise au Pêcheur. Quelqu'un d'entre eux pressentitil que leur œuvre ne servii^ait qu'au schisme futur?

( hioi qu'il en soit, presque tous collaborèrent à ce travail de cinquante années. Jean XXll avait d'abord construit deux fortes demeures à la place du château des évêques, au bas du rocher. Benoît XII démolit, au sommet de ce rocher, le palais du podestat, et commence la gigantesque citadelle, sur les plans de l'architecte provençal Pierre Obreri. Clément VI élève le corps de logis occidental, sculpte ses armoiries sur la grande porte. Innocent VI superpose à l'oratoire inférieur une chapelle haute. Urbain V bâtit la façade orientale et la tour des Ano:es. Les six tours construites

antérieurement à son pontificat s'appellent Trouillas, Saint-Laurent, Saint-Jean, la Gâche, l'Estrapade, la Campane. Le Palais, que Froissard qualifiera « la plus belle et forte maison du monde, » est achevé lorsque Grégoire XI, persuadé par les supplications et les attestations surnaturelles de Catherine de Sienne, retourne, en 1377, à Rome.

Le plus célèbre des pontifes qui ont occupé Avignon est Jean XXII; mais, par ses vertus, le plus digne de la tiare semble avoir été Innocent VI. Jean XXII cultivait les lettres avec passion ; il éri gea les universités de Cahors et de Cambridge, octroya divers privilèges aux étudiants parisiens, et réprima les théologiens qui délaissaient l'Ecriture pour les subtilités scolastiques. II donna aux arts dans le Comtat un puissant essor, mais il dépensait peu pour lui-même, et passait ses nuits dans létude et dans laprière. Il popularisa la récitation de l\-lngelus dont lusage avait commencé à Saintes, et institua la fête de la Trinité. Villani, hostile, comme tous les Italiens, aux papes d Avignon, lui reproche d'avoir laissé en mourant vingt millions de florins d'or. Mais cette réserve était destinée à des ai^mementspourla Terre Sainte. La France et l'Angleterre préférèrent s'entr'égorger plutôt que de recommencer la Croisade. Le chroniqueur florentin se montre encore plus injuste contre le premier pape avignonnais, Clément V. Les engagements simoniaques qu'il reproche à ce pontife envers Philippe-le-Bel ont été réduits à néant par la publication d'une chronique relative aux archevêques de Bordeaux.

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L'histoire ecclésiastique de la France au xiv'' siècle apparaît assez déplorable sans que Ion y ajoute des calomnies.

Il n'est pas de pieux chroniqueur qui ne s'étende sur le conflit de l'assaut satanique avec l'assistance providentielle, sur la crise de la liberté humaine, de la tentation et delà grâce, durant cette etîroyable époque. « Le diable ne prenait plus la peine de se (- cacher, » écrit Michelet. si expert à synthétiser les façons de sentir de chaque temps. En revanche, les apologistes religieux observent que les cardinaux du conclave avignonnais, divisés en deux factions, l'anglaise et la française, aboutissaient comme malgré eux à élire quelque saint moine, auquel n'avait songé tout d'abord aucun de ces prélats politiques.

Telle fut l'élection de Benoît XII. cistercien, puis évêque de Pamiers et de Mirepoix. L'n prélat d'Italie, qui voyageait vers Avignon, connut en songe la mort de Jean XXII et le choix du nouveau pape. Celui-ci fut couronné en l'église des Frères-Prêcheurs. Aussitôt il renvoie les ecclésiastiques résider dans leurs bénéfices; il refuse aux intrigants les places vacantes, ne voulant point « parer de joyaux la cendre et la boue. » Nul privilège pour sa propre famille. 11 recommande et pratique la charité envers les pauvres, tente une réforme des réguliers et des clercs, confirme les censures portées contre Louis de Bavière, et fulmine contre les scandales du chapitre de Narbonne. Théologien, il fixe la doctrine sur la question de la vision intuitive

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chez les bienheureux. Chef spirituel de la Chrétienté, il rappelle l'Evangile aux princes spoliateurs de rAlleniagne. puis, recevant à Avignon le roi Philippe de \'alois, s'efforce d'empêcher sa rupture avec Edouard 111 d'Angleterre, atin de les envoyer l'un et l'autre à la Croisade. 11 échoue, et l'horrible guerre de Cent ans va coïncider avec l'abandon des Lieux Saints. Lorsque Philippe sortait d'Avignon après avoir donné au pape de vagues promesses, un vieillard. André d'Antioche. venu pour narrer les maux de la Palestine, saisit la bride de son cheval : « Si, dit-il, vous avez annoncé la Croisade sans intention sincère de la poursuivre, que la colère du Ciel tombe sur vous, sur votre royaume, et que l'on voie évidemment les vengeances que vous aurez méritées pour avoir trompé l'Eglise et donné occasion aux Infidèles de renouveler toutes leurs persécutions 1 »

A Benoît XII succède en 1342 Clément \'I, dont 1 effroyable peste de 1348 et les débuts de la guerre de Cent ans assombrissent le pontificat. « L'on ne « croira pas, gémit Pétrarque, qu'il y eut un temps « où l'univers a été presque entièrement dépeuplé, « les villes sans citoyens, les campagnes incultes « et couvertes de cadavres. »

Ainsi les papes, fuyant l'Italie des Gibelins et des Guelfes, devaient rencontrer en France les désastres de la guerre de Cent ans. L'Europe alors agonise, en proie aux souverains ambitieux, aux prêtres indignes, aux barons pillards; les peuples sont décimés par la famine et la peste.

Cependant les débuts du pontificat de Clément \l n'annonçaient pas de tels maux. Tandis que des Sfuérisons extraordinaires auréolaient le tombeau de Benoît XII, le nouveau pape, un français, que dix-sept cardinaux venaient d'élire, recevait la tiare en l'ég-lise des Dominicains ; les ducs de Normandie, de Bourgogne et de Bourbon assistaient à ce pompeux couronnement.

Clément ^ I se révèle libéral, ami des arts. Il consacre d'immenses sommes à 1 achèvement du Palais, et termine la construction du pont Saint- Bénézet, tout en subvenant aux frais de la guerre contre les Turcs. Mais vainement sa bonté s'efforce-t-elle de pacifier l'Angleterre et la France. Un armistice de trois années, mal observé, voilà le seul résultat qu obtient l'entrevue de ses légats avec les plénipotentiaires royaux, à A annes. Le parallélisme de son rôle religieux et de ses préoccupations mondaines se poursuit par l'installation en Terre Sainte des Frères mineurs sous le protectorat français, et par des promotions brillantes de cardinaux à la cour d'Avignon.

Non qu'il concédât trop, néanmoins, au faste et aux empiétements du haut clergé. Il oppose une réponse évangélique aux prélats et aux chefs d'ordres qui le pressaient d'abolir les Frères mendiants : '( De quoi parleriez-vous au peuple si ces religieux étaient supprimés? Serait-ce de l'humilité, vous qui êtes les plus vaniteux de tous les hommes? Serait-ce de la pauvreté, vous à qui tous les bénéfices du monde ne suffisent pas ? Serait-ce

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de la chasteté ? Dieu connaît les actions de chacun ; il sait combien parmi vous mènent une vie sensuelle I Pourquoi trouver mauvais quon ait fait quelque bien à ces religieux durant la dernière contagion? N'ont-ils pas secouru les mourants^ souvent abandonnés de leurs pasteurs ordinaires? »

Cependant, malgré ce zèle du pontife, le Christ attendait vainement que son ^'icaire rentrât dans la Ville Eternelle. Ainsi qu'à chaque nouveau conclave, une ambassade italienne était venue implorer le retour de Clément. Il s'excusa de bonne grâce, mais obstinément. A ce mauvais vouloir, aux forfaits des rois, à limpudicité des clercs, à l'universelle anarchie se joignit bientôt un dernier scandale : c'est le 19 juin 1348 que la reine Jeanne vendait Avignon au pape.

Cette année même, la grande peste éclata sur l'Europe. La cour de France fut décimée. Avignon perdit Laure, une centaine de prélats, un nombre effrayant de citoyens. Le fléau, sorti de l'Orient, avait d'abord ravagé la Grèce et l'Italie, d'où il gagna la France, l'Allemagne, l'Espagne. Il périt les deux tiers de la population. Plusieurs provinces furent chanoées en déserts. Dans certaines villes un vingtième des habitants survécut. On mourait en deux jours, le corps couvert de pustules. A l'Hôtel-Dieu de Paris succombaient quotidiennement cinq cents pestiférés; le zèle des religieuses fut admirable .

Clément, rappelé exclusivement à sa mission apostolique, prodigue à ses sujets les secours ma-

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tériels, tandis qu'il multiplie l'assistance spirituelle à la Chrétienté entière. Il fait soig-aer à ses frais les pauvres du Comtat et achète le terrain de Champ-Fleuri pour les sépultures, où il exige la décence malgré l'entassement hâtif des corps.

Certes il lui fallait, pour ne pas désespérer, ramener les maux terrestres à leur proportion chrétienne, et réfléchir que la seule épouvantable catastrophe est la perdition d'une âme ! Qui n'eût reculé d effroi à la vue de ces chaumières du xiv*^ siècle, saccagées par les soudards ou décimées par le fléau? On pouvait croire que le monde allait finir. Et la crise jetait en plein jour le tréfonds des cœurs. Tandis que les uns se repentaient, exagéraient parfois la pénitence jusqu'aux divagations des Flagellants, d'autres étreignaient follement la vie, accumulant pour jouir les richesses laissées par les morts.

La populace voulait des coupables. Elle imaginait de noirs attentats. Elle se déchaîna sur les Juifs, que l'Europe entière accusa d'empoisonner les fontaines. L'Allemagne les massacra par milliers. Quelle voix, la seule, s'éleva pour les protéger? Celle du pape. Deux bulles de Clément réfutent la calomnie, montrent que la peste n'a pas plus épargné les juifs que les chrétiens, et défendent à ceux-ci, sous peine d'excommunication, d'exercer contre les prétendus coupables aucune violence. En même temps le pontife, afin de rasséréner les âm.es, publiait un jubilé, qui, l'an I3i9, attira à Rome douze cent mille pèlerins.

Ce fut l'occasion d'un armistice dans la lutte des

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factions romaines déchaînées par labsence des papes. Les patriciens venaient de chasser Rienzi. Avant que l'étrange destinée de ce tribun lui fît recevoir, des mains de la plèbe italienne, la pourpre dictatoriale puis la mort, nous le voyons emprisonné par Clément ^ 1. Peut-être a-t-il coulé alors ses heures les plus douces. Captif au Palais d'Avignon, on lui laissa tous ses livres. Il vécut mentalement la Rome antique et rêva de la ressusciter.

Clément VI meurt en l3o2. Le bienheureux Pierre Thomas accompagne sa pompe funèbre d'Avignon à la Chaise-Dieu. Il s'arrête douze fois pour prêcher; à bout de forces, il implore la Vierge et recouvre la A'oix. Lorsque, deux siècles plus lard, les huguenots brûlèrent la Chaise-Dieu, le marquis de Curton, leur chef, émule du baron des Adrets, servit, dit-on, à boire à ses gens dans le crâne du pontife.

A Clément succède Innocent AI, choisi par le conclave pour son intégrité morale. Election hâtive ; il importait de devancer les intrigues du roi Jean, lequel marchait vers Avignon.

Innocent allait se trouver en face de monarques auxquels la leçon de la peste n'avait point profité. Le plus hideux apparaît le roi d'Espagne, Pierre le Cruel, un fou sanguinaire. A'ainement le pontife intercède-t-il auprès de lui en faveur de sa femme, une sainte charmante, Blanche de Bourbon; exhortations, bulles menaçantes, tout reste inutile; elle meurt du poison, très jeune, après huit années de captivité. A Pierre-le-Cruel succède Charles-le-

Mauvais. Tandis qu'Innocent s'efforce d'empêcher sa rupture avec la France, ce misérable roi d'Espagne intrig'ue sourdement du côté de l'Angleterre, dans les murs mêmes d'Avignon.

Au milieu des scandales et des désastres de toute l'Europe, une lettre du pape au roi Jean nous montre le Saint-Siège seul, et inutilement, hélas! préoccupé du bien public. La mansuétude chrétienne, la sérénité classique de ce document ont presque un air d'ironie en de pareils jours : « La « paix, cette mère aimable des beaux-arts, cette « source féconde des vertus, doit plaire à tous les « hommes, mais surtout aux princes, puisque le >< repos ou le trouble des gouvernants entraîne « nécessairement la tranquillité ou l'agitation des « peuples. »

A cet exorde si contrastant avec les horreurs de l'époque succèdent les cris indignés du pontife contre la licence des clercs et la cruauté des rois qui partout égorgent son troupeau.

Et l'hécatombe de cent années se poursuit. Patriote autant que charitable, le pape, originaire du Limousin, multiplie sans résultat efforts et conseils, afin d'arrêter la ruine de la France. Ses légats spéciavix ne parviennent pas même à empêcher la bataille de Poitiers. Le prince de Galles, ravageant le Midi, n'épargne que la ville du pape. Rencontrons-nous enfin un bon prince, Charles de Blois, c'est un captif.

Les chroniqueurs ne manquent point d'observer que l'Europe provoquait le Ciel comme à plaisir.

Jamais les mœurs n'avaient été plus dissolues, l'orgueil plus implacable. Bourgeois et nobles rivalisaient de luxe. Les orfèvres manquaient de pierreries pour les chaperons. Le jeu, les airs railleurs, le libertinage étaient partout. « A la bataille de Poi- « tiers, écrivent les jésuites Longueval et Brunoy, « les chevaliers montrèrent beaucoup de présomp- « tion, de mépris pour les Anglais, de vanité dans « les équipages, mais peu de valeur dans l'action, « et encore moins de fidélité à défendre leur roi. » Chateaubriand constate du reste que cette première aristocratie française disparut presque entièrement dans la guerre de Cent ans, et que la seconde fut fort affaiblie par les duels sous Louis XIII, ce qui, joint à la politique tenace de Louis XI et de Richelieu, amena en France la centralisation monarchique.

Les Croisades avaient écrit la plus brillante page de la noblesse franque. Mais au xiv*^ siècle qui donc avait souci du Saint Sépulcre ? La brouille de Gênes avec Venise paralysait les engagements pris pour la défense de Smyrne, que l'empereur Charles IV avait reconquise sur les Turcs. Seuls luttaient encore les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, commandés par le gentilhomme provençal Dieudonné de Gozon, fameux depuis sa victoire sur un monstre qui désolait Rhodes. Innocent VI subvint aux frais de la guerre en Palestine, ainsi restreinte, par un décime imposé sur les bénéfices de vingtdeux métropoles, dont six françaises : Arles, Aix, Embrun, Vienne, Lyon, Besançon.

Innocent VI eut pour successeur en 1362, sous le nom d'Urbain A ,, Guillaume Grimaud, issu dune noble famille de France. Son pontificat s'écoule •dans la continuation des crimes et des maux de la Chrétienté. Devant ces lamentables chroniques, le théologien réfléchit que Dieu pèse terriblement sur les peuples et sur les cœurs privilégiés et infidèles ; le moraliste s'étonne que l'humanité puisse encore sourire : comment Cervantes, après avoir failli être empalé chez les Maures, a-t-il pu amuser les générations? L'historien philosophe se demande s'il faut cent années d'une guerre atroce et d'inimaginables douleurs pour que la France trahie par Eléonore de Guyenne, souillée par Isabeau de Bavière, obtienne enfin une Jeanne d'Arc. Oh! la femme, invariable source des corruptions et des relèvements I

C est une femme encore, Catherine de' Sienne, qui va restituer à Rome les papes. Auparavant Urbain V, cédant aux instances des Italiens et de Tempereur Charles IV, avait repris le chemin de la Ville Eternelle. Mais, trois ans plus tard, il rentrait dans Avignon, afin de travailler au rétablissement de la paix entre la France et l'Angleterre. Il y mourut peu de mois après, en 1370.

Pierre Roger, né dans le Limousin, et neveu de Clément VI, coiffe la tiare, sous le nom de Grégoire XL Voilà le dernier pape français. Il ne reçut la prêtrise qu'après son élection. Son pontificat vit renaître la paix dans une partie de l'Europe. Son premier soin fut d'engager les rois de France

à signer une trêve de quatre années. Il mit lin ensuite aux guerres qui désolaient la Gastille, F Aragon et la Navarre. Vainement s"employa-t-il à réunir l'Eglise grecque à la romaine. Il fut plus heureux dans ses négociations réparatrices en Moldavie, en Allemagne et à Candie. Mais le grand événement de son règne est le retour définitif du Saint-Siège à Rome. Obstiné d'abord devant les supplications de Catherine, puis convaincu par les preuves surnaturelles de sa mission, il s'arrache du Comtat, laissant à l'abandon, semble-t-il, le Palais inachevé. Un pontife cependant y reviendra l'année suivante : le huitième des papes avignonnais. Mais celui-ci est un anti-pape. Le grand schisme d'Occident va commencer.

Pierre doit rester au-dessus des patries. Les antipapes sont nés du cri : « Un pape français ! » auquel répond en Italie la clameur : (( Romano lo volemo! »

L'Europe, hormis la France peut-être, se réjouissait de voir terminés les soixante-dix ans de la « Nouvelle Captivité. » Mais, aussitôt arrivé à Rome, en 1378, Grégoire XI meurt, et le concile, sous la pression diplomatique, élit successivement deux pontifes : Urbain VI, que reconnaissent l'Italie, l'Autriche, l'Angleterre; puis Clément ^'II qui, suivi par la France, l'Espagne et l'Ecosse, vient s'installer à Avignon.

Voici bien, cette fois, le comble des maux, tout ensemble la prévarication suprême et le suprême châtiment! La culpabilité, comme l'expiation.

s'élèvent du domaine terrestre à celui de la conscience. Ces hommes dont l'ambition va désoler la Chrétienté, ce sont les plus hauts dignitaires de l'Eglise, les cardinaux du conclave, les élus euxmêmes qui s'obstinent.

Il faut qun (les scandales arrivent.

Les Evangiles.

Ah ! le démon a pris sa revanche du splendide XIII'' siècle, celui de saint Thomas d'Aquin et de saint Louis, des grands ordres religieux et des cathédrales gothiques. A la fin du xit*", pas un degré de l'échelle sociale où n'éclatent l'orgueil et la luxure. L'Europe eût péri ainsi que la génération du déluge et que Gomorrhe; Bajazet, Tamerlan allaient la noyer sous la barbarie, si Dieu n'eût déchargé ses foudres sur quelques expiatrices volontaires, et si un immense retour aux macérations n'eût subitement réformé les cloîtres avilis. Ninive repentante fut épargnée, mais après quels désastres! Le même drame de provocations au Ciel, de châtiments, de repentir et de pardon se jouera au xvi^ siècle, puis au xviii*'. Ne nous montrons point injustes envers les justices de Dieu. Quand nous pleurons sur les charniers de 1348, songeons à un Pierre-le- Cruel, à ces rois atroces, à ces pré-

LES MADONES COMTADLNES 107

lats fastueux, à tout ce qui déchaîne Texpiatiou terrestre sur les collectivités solidaires, en attendant que la rétribution individuelle d'après la tombe rende une justice exacte aux âmes. Quand nous pâlissons au bruit des tambours devant la guillotine de prairial, évoquons la cour de Versailles, roués et marcpiises qu'amusent les blasphèmes de "S'oltaire ou qui surenchérissent les fenêtres pour regarder torturer Damiens.

Au xiv** siècle, les phases de la guerre de Cent ans se révèlent en de vengeresses coïncidences avec les phases du schisme, né d'ambitions politiques au mépris des intérêts de l'Eglise.

Robert de Genève, devenu Clément VII après avoir été évêque de Térouanne, puis de Cambrai, eut pour adversaire, à la mort d'Urbain VI, le pontife romain Boniface IX. L'université de Paris ayant elle-même discuté ses droits, il expira presque abandonné, en 1394. Un véritable pape prendra plus tard le nom de Clément VIL

Quelques désastres qu'apportât le schisme, il ne détruisait pas la piété dans les âmes. On vit des saints mêmes, tel ^'incent Ferrier, traverser la cour d'Avignon, y séjourner parfois. Saint Antonin, archevêque de Florence, a écrit : « L'on pouvait être de bonne foi et en sûreté de conscience dans l'un ou l'autre parti. Il faut croire seulement que le vrai pape est celui qui a été canoniquement élu, et le peuple n'est point obligé de discerner quel est ce pape. » L'on peut supposer aussi que plusieurs des anti-papes furent convaincus de leur droit.

Tel n'apparaît pas l'espagnol Pierre de Luna, élevé à la tiare par le conclave d'Avignon, sous le nom de Benoît XIII, à la mort de Clément VII. Il s'acharne à occuper le trône pontifical, quoique le roi de France lui-même le désavoue. Douze années durant, il soutient dans le Palais des papes un siège commencé par le maréchal de Boucicault, auquel les Avignonnais, exaspérés par les insolences de la garnison espagnole, avaient ouvert leurs portes.

Ce siège, d'où Mistral a tiré son poème de Xcrto, abonde en romanesques épisodes, en documents révélateurs de la mentalité, de l'art militaire, et du costume au commencement du xv*" siècle.

Ce fut pour la Chrétienté une sorte de guerre de Troie, où figurent des populations multiples. Le cardinal archevêque d'Ostie amène aux Français assiégeants des renforts languedociens. Mais la citadelle, bourrée d'Aragonais et de Catalans que commande un neveu de l'anti-pape, un coureur d'aventures infâmes, Rodrigue de Luna, riposte par le feu plongeant de ses bombardes aux boulets de pierre qui se brisent contre la muraille inaccessible. Les Français recourent alors au blocus. Une feinte négociation de Benoît XIII lui permet de se ravitailler. Enfin, à bout de ressources, il s'échappe par un souterrain, franchit la Durance, gagne Château-Renard où le comte de Provence vient lui rendre hommage. Subitement il reconquiert une cour fastueuse, des cardinaux, tout son prestige. La France elle-même rentre, un moment.

LES MADONES COMTA DINES 109

SOUS son obédience. Les Avignonnais implorent leur pardon, qu'ils obtiennent à la condition de réparer leurs murailles et de subir une garnison catalane.

Maintenant l'état de l'Europe semble un rêve de fou. A Pise, le concile imagine de déposer Benoît XIII et Grégoire XII pour leur substituer Alexandre V, ce qui aboutit à poser la tiare sur trois têtes. Néanmoins l'idée était bonne, car les deux déposés, abandonnés par la Chrétienté, doivent se réfugier, Grégoire à Rimini, Benoît à Barcelone.

Mais là l'intraitable pontife continue la lutte. Ses galères viennent piller les bords du Rhône, jusqu'au jour où les cavaliers aragonais débarqué.*; sont saisis par ordre de la reine Yolande et emprisonnés à Arles.

Cependant, au Palais des papes, la garnison tient toujours pour Benoît XIII. Enfin les Avignonnais, soutenus par le légat d'Alexandre V et les secours du roi de France, amènent, à trentesix chevaux, une énorme couleuvrine, et pressent le siège de la citadelle. Au bout de dix-huit mois ils forcent Rodrigue à capituler et à quitter la place avec les honneurs de la guerre, le 22 novembre 1411. De meilleurs jours s'annoncent pour l'Eglise et pour la France. L'année précédente, au fond d'un hameau de la Lorraine, Jeanne d'Arc est née.

Dieu avance l'heure de ses miséricordes quand ont commencé les repentirs d'une nation.

Ce parfum de Rome que le gouvernement des papes a laissé derrière soi, et que n'a pu dissiper un siècle d'administration française.

André IIallays.

La ruine de l'anti-pape restituait Avignon au Saint-Siège. Jusqu'en 1791 le Comtat restera gouverné par un vice-légat, et effectivement administré par un archevêque au spirituel, tandis qu'au civil un conseil de ville élit quatre consuls : un noble, un légiste, deux bourgeois. Dès lors, soutenu par Rome, Avignon lutte sans cesse pour les traditions italiennes et pour le catholicisme contre les prétentions des rois de France et contre l'esprit féodal, représenté ici par les protestants. Sixte IV excommunie le Parlement de Grenoble qui rattachait par un arrêt le Comtat à la couronne. Le vice-légat d'alors, le futur Jules II, se révèle peu traitable envers les barbares, ainsi qu'il appelle les Français du Nord. Peut-être aujourd'hui, en présence des corridas, des massacres d'oiseaux, des srrèves ao^ri-

coles et des élections anarchistes, pourrions-nous parler des sauvag'es du Midil

Sous le rèo^ne de François I*^*", un vice-légat montre une complaisance criminelle : il ouvre le Comtat aux bandits recrutés par le Parlement d'Aix contre les Vaudois, ces infortunés hérétiques des bords de la Durance pour lesquels le pieux cardinal Sadolet avait en vain demandé g-ràce. L'intérêt de la religion servit ici de prétexte à d'inavouables cupidités. Les magistrats qui envoyaient un capitan renégat brûler les villages, massacrer les familles, s'approprièrent les dépouilles. Plus d'un somptueux hôtel, à Aix, est cimenté dans le sang de ces pauvres chanteurs de psaumes. Les ^ audois devançaient les Huguenots qui devaient les venger bientôt par de pires atrocités, et léguer aux chroniques provençales le nom sinistre du baron des Adrets.

Sur les pics bordant le Rhône aussi bien qu'à Montauban et à Nîmes, les huguenots tortionnaires et iconoclastes préparent une excuse à la Saint-Barthélémy, cette revanche d une Italienne sur l'esprit germanique.

Lorscpi'il traversait Avignon, Luther avait-il reçu devant le Palais des papes et les exquises madones le coup avant-coureur de la révolte que Rome allait susciter dans l'orgueilleuse austérité du moine barbare? Ne cherchez pas seulement la luxure au berceau du protestantisme ; vous y rencontrerez aussi la haine de la femme et celle de l'art. A cette glaciale hérésie, comme au catholi-

cisme pudibond de nos bedeaux, il faudrait relire l'apostrophe d'Ezéchiel à Ihumanité pardonnée : <( Je t'ai vue, dit le Seigneur, pauvre et délaissée, « et je t'ai crié : je veux que tu vives ! Tu croissais, « tes mamelles s'enflaient, et tu atteignais l'âge « qui donne des amants. Alors j'ai fait alliance « avec toi, je tai lavée d'eau, ointe d'huile, et faite <( mienne. Je t'ai prodigué les grands ornements, « les bracelets à tes bras, à tes oreilles les pierre- « ries ; tout l'univers ne parlait que de ta beauté, « la beauté que moi seul t'avais donnée. » Voilà pour désoler Tartufe et l'inconsciente postérité des Arnaulds, toujours prête à se Aoiler les yeux devant les épaves de la sculpture antique au Vatican. Toutefois quelle supériorité de pensée dans le pinceau invocateur de Guido Renni, dans la maternité vivante de Carlo Dolci, et même dans la perfection trop calme de Raphaël! Le christianisme a transfiguré la forme. On pardonne à Michel-Ange son Moïse, mieux fait pour allégoriser un fleuve, et son Christ farouche, en faveur de sa Piéta : jamais douleur ne fut plus complète ni plus sereine. Mais aujourd'hui le flambeau de la beauté passe aux Barbares ; et la mysticité réaliste du pinceau slave qui magnifia l'hôpital russe de Jérusalem accentue la décadence latine et le grotesque de ce Bernin transperçant le cœur de sa sainte Théi^èse avec la flèche moqueuse d'un Gupidon.

Cependant, au xviii^ siècle, Avignon pressentait encore ce qu'au point de vue esthétique il perdrait à se détacher de l'Italie. Il recevait le reflet inces-

LES MADONES COMl'ADINES 113

sant de cette Rome papale qui, pour résumer au Vatican les sommets de la pensée humaine, choisissait la Théologie, la Philosophie, la Justice et la Poésie. Idéal supérieur sans doute à celui des d'Artagnan, ou de ces présidents à mortier férus de gallicanisme et de jansénisme. Avignon s'illuminait d'art antique par la traînée somptueuse de l'Italie, non par le lumignon de Boileau.

Aujourd'hui le Palais des papes est converti en musée historique d art comtadin.

Décidément, l'époque où nous vivons n'est pas jeune. Incapable de produire, elle thésaurise. Avec une nostalgie de vieillard, elle recueille en ses expositions, en ses musées, les œuvres d'art qui germèrent et lentement mûrirent au soleil fécond des âges disparus.

Seules la musique et la poésie échappent à la loi de stérilité qui frappe nos manifestations esthétiques. La sculpture n"a fait, en se renouvelant, que revenir aux traditions calmes et simples de la Grèce. La peinture contemporaine ne s'est enrichie que de l'école réaliste, ce qui ne constitue pas une véritable invention d idéal. Depuis Vauban il n'existe plus d'architecture militaire ; l'art décoratif et lart du meuble ne tendent plus qu'au luxe et au confort ; l'architecture religieuse se borne à recopier le cintre et l'ogive ; et ce ne sont ni les halls des gares, ni les ponts métalliques, ni la tour Eiffel, qui rajeuniront les moules du beau.

A défaut de séminaires, ouvrons donc des hospices à l'art. Une exposition, un musée, voilà pré-

cisément ce que les Avignonnais viennent d'organiser dans les salles du Palais des papes, afin de concentrer, ainsi qu'en un foyer de lumière historique, les rayons épars de la civilisation comtadine. L'exposition régionale des œuvres d'art, ouverte dans la vaste chapelle de Clément VI, sous la présidence honoraire de Mistral et la présidence effective des capouliés du félibrige, suscita le bruit éphémère du succès; souliaitons au musée la patiente auréole de la gloire.

Il semble que les Avignonnais tiennent à honneur de protester de la sorte contre l'accusation de vandalisme qui commençait à peser sur eux. Il est lamentable de songer aux destructions opérées depuis deux cents ans dans cette cité qui reçut, au xn-*" siècle, le reflet esthétique de l'Italie. La première réaction date des débuts du félibrige. Comme, à la parole de Brizeux, la Bretagne s'est mise à numéroter ses menhirs et à restaurer ses calvaires, de même le mouvement mistralien a éveillé l'attention sur les monuments de cette Provence où confluèrent les civilisations disparates de la Phénicie, de la Grèce, de Rome et du Moyen Age catholique. Avignon n'est séparé d'Arles cpie par une dizaine de lieues; mais, en réalité, par les dix siècles qui s'étendent entre Constantin et les papes français, entre les sarcophages helléniques des Alyscamps et les fresques de Simeone Memmi.

Il est heureux pour la pensée classique que les dragons de Louis XIV aient traqué les camisards

jusque dans Orange, et plus heureux qu'ils n'aient point osé réunir Avignon à la couronne.

Les vice-légats avaient su sans trop de violence écarter d'eux le protestantisme. Le seul réformé Parpaille, primicier de l'Université avignonnaise, fut décapité après avoir subi dans une cage les risées de la populace. Deux écoliers, ses adeptes, furent solennellement conduits sur la place publique, portant les fagots avec lesquels on les eût brûlés sans la clémence de l'autorité ecclésiastique. Le Ciel semblait, d ailleurs, préserver la ville; on -contait qu'un flambeau miraculeux avait fait la ronde sur les remparts, afin de déjouer une conspiration des calvinistes.

Malgré les troubles, le débonnaire gouvernement des vice-légats favorisait l'industrie. Dès 1497 une imprimerie se fonde, et le plus étrange est que, juscpi'au xviii^ siècle, Avignon fera concurrence à la Hollande dans le commerce des livres proscrits en France. Mais voici une branche plus louable de 1 activité humaine : Avignon devance Lyon dans la fabrication des soieries. Il n'en jjer- -dit même le monopole que par un trait de royale ingratitude. Louis XIV étant venu visiter la ville des papes, les habitants, pour lui faire fête, tendirent de leurs plus magnifiques pièces les parapets du pont. S'il faut en croire une tradition locale, Colbert aurait embauché alors les plus habiles ou^Tiers, afin de les établir à Lyon, en territoire français.

Les Avignonnais s'en consolèrent sans doute

116 LES MADONES CUMIADINES

avec leurs chansons d'amour et leurs danses, car elle semblait encore un coin d'Italie, cette colonie pontificale, si joliment évoquée par Alphonse Daudet : (( C'était, du matin au soir, des processions, « des pèlerinages, les rues jonchées de fleurs, tapis- <( sées de hautes lisses, des arrivages de cardinaux « par le Rhône, bannières au vent, galères pavoi- « sées. C'était le tic-tac des métiers à dentelles, le « va-et-vient des navettes tissant lor des chasubles, « par lù-dessus le bruit des cloches, et toujours « quelques tambourins quon entendait ronfler du (( côté du pont. Car, chez nous, quand le peuple « est content, il faut qu'il danse. »

Or, content, tout le monde l'était, sauf peut-être certains maris au temps des Aragonais de Rodrigue de Luna. Mais les Israélites eux-mêmes vivaient en sûreté ; les vice-légats protégeaient leur ghetto contre les accès de fureur populaire. Les Juives devaient seulement porter im ruban dont la couleur changeait à l'avènement de chaque pape. Nous voici loin de la grossièreté féodale qui, sur le Rhin, taxait ces malheureuses au taux d'une truie.

Toutefois, la charité s'exerçait davantage encore à l'égard des chrétiens. Le premier Mont-de-Piété, qui précède de deux siècles celui de Paris, fut établi en lo77. Dès 1354, le chevalier Bernard de Rascas avait fondé un Hôtel-Dieu, remplacé plus tard par le grandiose hôpital bâti sur les plans de Mignard. La tour des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem atteste encore aujourd'hui dans Avignon l'ardente fraternité de ce pays au xii*^ siècle.

Telle est la réalité que 1 on découvre, à la place des chroniques scandaleuses accumulées sur le gouvernement des papes et des vice-légats. En 1739 le président des Brosses, voyageur enthousiasmé par le Comtat, nous décrit le vice-légat Buondelmonti : « C'est un homme de cin([uante ans, fort « poli. Il entretient une compagnie de cavalerie de u quarante hommes et une de cent hommes din- <( fanterie. Ses gardes ont des uniformes écarlate, « galonnés d'argent. Ce n'est pas avec les revenus « de sa légation, (jui ne passent pas vingt mille « livres, qu'il tient cet état, mais il est riche de « son patrimoine. » Mots amers pour les contribuables avignonnais d'aujourd'hui!

Cependant le xviii'' siècle recommençait le xiv^. Comme celui-ci avait oublié saint Bernard, celui-là s'arrachait à la pensée de Pascal et de Bossuet. La cloche des fléaux matériels tintait aussi lugubre. La peste de 1721 décima le Midi. On revoyait les désordres monastiques, l'arrogance libertine des grands. La France s'alFolait et plaisantait tour à tour devant les désastres aux frontières, l'abandon des colonies, la misère des campagnes, le brigandage renaissant, tandis que Paris se passionnait pour l'agiotage avec Law et pour la magie avec Cagliostro. En haut l'orgie élégante, en bas la famine et les premiers murmures de révolte. L'athéisme se frayait un chemin à travers les discordes religieuses. Lorsque la coalition imprévue des philosophes et des parlements jansénistes eut arraché aux Bourbons d'Europe la proscription des Jésuites,

Louis XV fît envahir le Comtat où Clément XIII leur avait offert un asile. Son successeur avant signé la dissolution de la Compagnie, le roi retira ses troupes.

Ce fut sous le drapeau tricolore que le Comtat revit les soldats français.

Oh! pèr lou cor qiielo chabènço Quaqueslo terro de Prouvènço!

(Oh ! pour le cœur quelle richesse Que cette terre de Provence! )

AUBAXEL.

J'avais senti mon âme déchirée en relisant l'assaut suprême d'Alésia. Lequel l'emportait en moi du sens de la civilisation ou du sens abstrait de la patrie? A quinze ans, devant les ruines romaines de la Loire celtique, mon cœur n'était point avec le chef andégave Dumnacus, mais avec César. Pressentais-je alors la destinée sentimentale qui un jour m'amènerait vers la Province latine ? Ou devinais-je que sur un sol envahi tour à tour par tant de races il fallait préférer la plus représentative d'une vie policée?

Aujourd'hui une angoisse inverse s'est éveillée en moi devant le groupe sculptural qui célèbre dans Avignon la réunion du Comtat à la France, ou plutôt à la Révolution? J'entrevois les démagogues concussionnaires et sectaires cpie délègue

au Parlement cette crédule contrée. Il n'est pas trop qu'un régiment passe pour que j'écoute dans le passé les jsetits tambours qui entourèrent la couche funèbre de Marceau.

Le terrible don de l'amour, la France le reçoit du Midi. Le Midi a sauvé la France ; il peut la perdre, car rien avec lui ne reste indifférent.

Pauvre vigneron de la Loire, placide en ton matérialisme, pauvre gars de la plantureuse Normandie, que vous eût importé de devenir Anglais si, à l'appel de la miraculeuse Jeanne, les Armagnacs n'eussent accouru? Puis l'hymne des Marseillais vous précipita contre l'Europe, et enfin ce fut le Corse. Ah! Miéjour, amante qui ne laissera jamais de repos! Tu hais la guerre, et tu la provoques. Merveilleusement résistant, quoique lâche, généreux et vindicatif, en toi tout est femme. Ta séduction arrache le Celte à son paisible Eden, mais ton baiser le relance vers l'idéal. As-tu doré assez de temples ! As-tu saccagé assez de foyers !

Ton Mirabeau, voilà l'étincelle électrique de la Révolution. Dès que la Provence, affolée de passion, a jeté dans Paris l'éloquent dépravé, le monde se renouvelle ; les despotismes d'en haut s'écroulent, il surgit ceux de la rue. \ ous n'irez plus au bois, ombres légères de Fragonard, qui ne saviez point aimer. Quitte sans regret ta femme, et en soupirant tes grands bœufs, normand au teint fleuri par le jus des pommas ; toi, tourangeau, ferme ta chère cave; allons! ce fusil sur l'épaule; en route pour Fleurus et pour Marengo, le Midi le veut! Ah ! vous

le maudirez, son Corse, et vous lui prodiguerez sans compter, vous les avares, vos gouttes de sang. Et combien aussi sont partis vers ce Midi qui leur prenait tout, leur passé, leur pays, leurs rêves, et n'en sont jamais revenus !

Parce que vous n'avez plus voulu servir Dieu dans la joie de votre cœur, vous serez assujettis à l'ennemi implacable que le Seigneur enverra sur vous.

Deutéronome.

Loi d'amour ou loi d'expiation, peuples fléaux châtiés à leur tour, mystérieuses et constantes normes de la direction providentielle, où vous constaterons-nous mieux qu'en observant le Midi et la Révolution ?

C'est l'amour, plus encore que l'art, qui auréole la Provence depuis ses origines. L'amour divin, l'amour humain s'y mêlent l'un à l'autre et mutuellement se fortifient. Avant de vénérer les saints de cette contrée, leur charité débordante envers leurs frères, redemandons sa pensée terrestre aux canzones de Pétrarque, aux strophes délirantes d'Aubanel, à la chasteté enfiévrée de Miréio. Surtout cherchons-la dans ces mille traits de vie populaire que burinait Henry Beyle. Pas un poète du Midi qui n'ait d'abord exalté la passion. Pas un psychologue du Nord qui ne l'ait observée en voyageant

LKS MADONES COMÏA DINES 11^

parmi ces Latins. Hier encore, M. René Bazin, habitué aux tendresses modérées et au rêve pavsau^iste de la Neustrie, s'avise de visiter les bords du Rhône, et qu'y note-t-il ? Dans les lumineuses ruines de Villeneuve deux novi (jeunes mariés) : (c Je ne puis dire tout ce qu'il y eut de sympathies, « d'attentions, de mots murmurés à cause de ceux (( qui s'en allaient avec leur air de triomphe. » Près de Saint-Rémi c'est le mur de Maussane, si élocpient avec ses formules italiennes : « Vincent fait « l'amour à Anaïs. » A Arles, c'est un gamin qui se précipite, les bras ouverts, appelant sa Mireille. Enfin, sur le chemin de Montmajour, deux amoureux dans une carriole « serrés l'un contre l'autre « et qui ne regardaient ni le cheval, ni la route, ni « la Provence, ni même le ciel oîi plongeaient leurs « yeux, mais la vie qui va devant quand on s'aime. »

Que de fois mont-ils ému de même, sur les routes, dans les gares, ces baisers et ces caresses que les calignaires échangent et qui n'étonnent aucun passant! A Barbentane, une Artésienne monte dans le train ; avec sa croix de vieil or sur la capello entrouverte et la mince dentelle pointant sur les lourds bandeaux noirs, elle ne semble pas plus une villageoise que ces mas aux tonnelles fleuries n'annoncent des fermes. Les baisers graves de la voyageuse et de l'ami qui la quitte, pour une heure peut-être, s'harmonisent avec le respect de 1 amour écrit autour d'eux sur tous les visages.

Tel amour, telles violences. Voilà pourtant le pays qu'un commissaire de la Convention, envoyé

124 LES MADONKS COMTADINES

pour réparer les crimes des terroristes locaux, appellera « une terre du ciel peuplée de gens « échappés de l'enfer! » La Révolution a dévoilé partout le tréfonds des cœurs, et ramené à la surface les tendances ethniques. Si l'eau dort aujourd'hui, vous retrouveriez néanmoins dans le Saumurois et dans le Bocage les types opposés de la guerre de Vendée; le Comtat vous olTrirait de même les comparses de la Glacière. Ici la Révolution servit de prétexte, non seulement au réveil d'anciennes factions, mais encore à une crise de rivalité entre Avignon et Carpentras.

La magnifique plaine qui étale ses moissons, ses olivettes et ses roses villages entre le Rhône et les premières rampes du Ventoux, vit se succéder les crimes des partis dans Avignon, les fusillades de Bédoin, et les séances du terrible tribunal révolutionnaire d'Orange. Dès 1791, le Comtat préfacie, en quelque sorte, la Terreur, par le massacre de la Glacière; la France, tranquille encore, cria d'effroi. La perversité d'un ambitieux du Nord venait de démuseler subitement les vendettas méridionales. Un robin picard, Lescuyer, chasse le légat, s'érige le chef d'une république autonome, à la tète d'une poignée de ces furieux que leur cri : zou 1 zou ! l'instinct de déprédation et les haines personnelles lancent toujours, si l'époque s'y prête, aux pires atrocités. Nobles, bourgeois, prêtres, ouvriers, les partisans du pape sont jetés aux cachots du Palais; le bourreau commence à pendre. C'est alors que le parti modéré, inca-

LES MADONES COMTADLNES 125

pable, malgré son grand nombre, de rétablir Tordre, fait appel à l'Assemblée nationale. Les troupes françaises entrent à Avignon, et bientôt sera proclamée l'annexion du Comtat à la France. Au second acte, les troupes retirées, nous assistons à une revanche de la population dévouée au pape. Une émeute de femmes entraîne le démagogue dans l'église des Cordeliers où la foule le massacre. Puis, par un de ces brusques retours si fréquents dans les chroniques méridionales, la ville appartient aux vengeurs de Lescuyer. Une troupe de forcenés, sabre au poing, saccage les logis, dans la nuit du 16 octobre 1791, et soixante de ses prisonniers sont ég:oro;és dans la cour du Palais; on en précipite d'autres du haut de la tour Trouillas au fond dune tour plus basse nommée la Glacière. Alors éclate une véritable guerre entre Avignon et Garpentras, devenu la citadelle des contre-révolutionnaires et des partisans de l'Italie. Les Avignonnais emportent Gavaillon, et le drapeau tricolore a fini par flotter sur toute la terre pontificale, lorsque le décret du 14 septembre 1701 annexe otïiciellement le Gomtat. Les égorgeurs de la Glacière, incarcérés par ordre de l'Assemblée législative, furent sauvés par un arrêt du tribunal de Montélimar leur étendant, le 24 juillet 1792, le bénéfice de l'amnistie pour crimes politiques.

Mais voici la Convention et l'An II, la guillotine et les quatorze armées, l'infâme comité de Sûreté Générale et la sombre énergie de Saint- Just, de Robert Lindet, de Carnot.

Ombres si terribles et si grandes que l'on se demande s'il favit attribuer au démon ou à la Providence la fortune qui couronna ces audacieux. Connne l'on voudrait aimer sans remords ceux qui arrachèrent à la coalition de lEurope et à quarante départements insurgés le salut de la patrie! Est-ce assez de léchafaud des Hébertistes et de la fête de lEtre Suprême pour calmer les scrupules du chrétien?

Toutefois, au fond de certaines provinces, la Terreur reste totalement inexcusable. Là on ne sauve pas la patrie au sein des complots, en face de l'invasion ; 1 on assassine, par envie, par cupidité, par veng-eance, des prêtres, de pacifiques gentilshommes, des servantes, des enfants. Le drame quotidien, c'est la dénonciation d'un voisin, un heurt le soir au marteau de la porte, la famille effarée, les crosses des gardes nationaux sondant les murs, puis l'entassement de la geôle, le jugement en vingt secondes, léchafaud. On se couche, parents et petits, comme le merle de la haie, qui peut se réveiller sous la dent du renard.

Dans le Comtat ce fut affreux. Depuis un siècle, Avignon ressemblait moins à la Rome des papes qu'à celle de Romulus : tous les bandits poursuivis en Provence par la maréchaussée royale y avaient trouvé lieu d'asile. La calme cité des vicelégats se réveilla un bagne en insurrection. Ensuite, aux crimes de la populace succéda ime impitoyable répression des menées contre-révolutionnaires. Toutefois lidyllisme de Jean-Jacques

LES MADONES COMTADINES lî?

introduit dans 1 histoire de la Terreur d'étranges contrastes. Un agent provocateur ayant coupé l'arbre de la Liberté à Bédoin, le proconsul Maignet fît cerner ce bourg par un bataillon de l'Ardèche, puis guillotiner ou fusiller soixante-trois habitants et brûler les maisons. Or, l'année 1795 vit une florianesque réparation de ces atrocités : les municipaux de Bédoin, portant des écharpes noires et à la main des branches de c^'près, furent consolés officiellement par un délégué de la Convention qui, en signe de paix, substitua à ces funèbres emblèmes des rameaux d'olivier et des rubans tricolores. Bédoin méritait mieux de la Répiiblique : il avait fourni aux années deux cent quatre-vingts volontaires.

Au printemps de 1794, le tribunal révolutionnaire d'Orange, qui faisait un essai anticipé de la loi du 22 prairial, avait décimé la Provence, sans préjudice des exécutions militaires qui suivirent l'écrasement du fédéralisme. C'est au milieu de ces scènes d'horreur que resplendit subitement, le 8 juin, la fête de l'Etre Suprême, sorte de prélude du Concordat. La France, excédée de tueries, et révoltée par les saturnales de la déesse Raison, avait applaudi à la proscription des Hébertistes, à la réouverture des églises, aux processions fleuries qui mêlaient l'enthousiasme patriotique à une incomplète restauration du culte chrétien. Les modérés attendaient la promulgation d'une république clémente ; les royalistes espéraient dans les négociations entreprises, assurait-on, par Robes-

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pierre avec la cour d'Autriche ; tous saluaient la fin prochaine de la Terreur. Les Mémoires de Mlle de Chastenay nous peignent la joie publique en Normandie lorsqu'à, la place des cortèges de suppliciés, on vit se dérouler, ainsi qu'aux anciennes Fêtes-Dieu, les théories de jeunes filles chantant des hymnes à FEternel. Dans ^"aucluse, si profondément empreint de l'idée chrétienne par le gouvernement pontifical, livresse des cœurs fut délirante. Un agent de Robespierre lui écrivait d'Avignon : « Tous nos paysans étaient dans la « joie en recevant la nouvelle de la fête de l'Etre « Suprême. Ah! le beau décret, disaient-ils! Tous « étaient ravis d'apprendre qu'il existait encore « un Dieu. » Cette naïve correspondance nous révèle l'ànie vraie du pays, au fort de la Terreur. Mais la consternation fut générale, lorsque la journée du 20 prairial se fut écoulée sans que Robespierre eût osé prononcer le mot de clémence. 1 Sa pusillanimité le perdit. Il laissa à ses ennemis, aux hideux membres du comité de Sûreté, ainsi qu'aux Tallien, aux Collot et aux Fouché, l'honneur de renverser, malgré eux, l'échafaud, après la J révolution du 9 thermidor. *

La réaction thermidorienne, si étrangement provoquée par le triomphe des pires terroristes, fut violente dans le Midi. Ses moins regrettables victimes sont assurément les membres du tribunal révolutionnaire d'Orange. Et l'on pourrait croire qu'ils bénéficièrent moralement des prières que les saintes ursulines d'Aix avaient adressées au Ciel

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pour leurs bourreaux. L'accusateur public et deux juges réclamèrent l'assistance d'un prêtre insermenté ; ils édifièrent la foule par la récitation du Miserere en marchant à leur tour vers l'échafaud. Tel fut le dénouement de la Terreur dans le Gomtat, où les passions politiques s'étaient accrues de la lutte entre les partisans de l'annexion française et les sujets demeurés fidèles au gouvernement pontifical.

Ceux-ci, sous la Restauration, opposent encore à la cocarde blanche une cocarde violette. Deuil stérile. Louis XYIII refuse de restituer au Saint- Siège un territoire dont Pie VI avait reconnu, par le traité de Tolentino en 1797, l'annexion à la France. La dernière manifestation politique du Comtat en faveur de ses anciens gouvernants sera l'offre du Palais des papes faite à Pie IX par le conseil municipal d'Avignon, lorsque les troupes de Victor-Emmanuel eurent envahi les Etats de l'Eglise.

L'on ne saurait reprocher aux Comtadins, façonnés par cinq siècles de catholicisme et d'art, leur amertume à se séparer de l'Italie.

Et il faut hélas 1 bien reconnaître que notre civilisation n'a pas dépouillé entièrement la barbarie ancestrale. Que de vandalisme au dernier siècle! L'indignation de Mérimée réussit, non sans difficultés, à sauver les remparts d'Avignon. Aujourd'hui ceux d'Arles sont menacés, et l'on croirait à peine au projet d'établir dans ce sanctuaire esthétique les bars d un quartier neuf, si l'on n'eût déjà, pour poser des rails, bouleversé le sol sacré des Alyscamps.

Vers 1870, une municipalité avignonnaise a osé établir un dépotoir dans la ruine charmante du prieuré de Saint-Ruf; il infecte toute la banlieue sud. Les moines de Saint-Ruf avaient assaini la contrée en desséchant les marais de la Courtine,

LES 3IADUNES COMTADINES 131

entre Rhône et Durance. Nos sectaires empoisonnent les âmes avec les corps ; ils n'en continueront pas moins d'opposer à la prétendue incurie du Moyen A^e leurs commissions d'hygiène. Dans Aviu^non même non seulement on démolit mais on restaure. D'absurdes créneaux viennent, en brisant l'harmonie des liçi'nes, d'anéantir la majesté cyclopéenne du Palais des papes. Du moins les pourra-t-on abattre ; mais rebâtir les ruines disparues, mais ressusciter la Commanderie de Saint- Jean de Jérusalem ou les niches ouvragées des ruelles quon élargit ou les charmants hôtels éventrés par la rue de la République !

Et il faut s'attrister aussi sur le continuel elFacement des coutumes populaires héritées de la civilisation pontificale. Chaque printemps se font plus rares les fillettes qui préparent un u mois de Marie )) sur le seuil de leur porte, dans les ruelles pauvres. Chaque année éteint, au bout de sa tige de fer, quelqu'une des petites lampes allumées le samedi auprès de la statue de la Madone, à l'angle des logis, ainsi que dans le Transtévère. Jadis, en l'une et l'autre villes papales, elles constituaient l'unique éclairage. Quel calme de veilleuse les dernières de ces lanternes versent encore sur les rues tortueuses, très sombres, du vieil Avignon, ces rues aux noms d'autrefois : Aïgarden, Annanelle, Arc-de-l'Agneau, Banasterie, Barracane, Calade, Campane, des Chevaliers, Crémade, Damette, Hercule, Petit-Limas, Petit-Muguet, Notre-Dame-des- Sept-Douleurs, de rOlïïcialité, Palaphernenie, Pa-

nier-Fleui y, Petit-Paradis, Peyrollerie, Philonarde, Pont-Trouca, Privade, Roquille, Sorguette, Tarasque, des Trois -Colombes, des Trois -Faucons, des Trois -Pilats, Vieux -Légat, Meux-Sextier, et ces rues baptisées de saints populaires ou remémorant les corporations, les portes de ville !

La municipalité a du moins le bon goût de respecter ces noms et ceux de quelques places : de TAmirande, des Carmes, du Change, des Châtaignes, des Corps-Saints, Costebelle, Jérusalem, Pie, du Grand-Paradis, Pignotte. Et même l'édilité a su choisir pour les quartiers neufs, aux villas riantes, des noms régionalistes : rues ou impasses du Florège, Laure, Magali, Mireille, Molino, des Roses, de lArrousaïre.

La moderne statue de la Vierge dont l'or flamboie par-dessus le Palais des papes atteste la persistance dune dévotion chère au Midi. Si vraiment le zèle de l'âme chrétienne se mesure à ce culte envers la Mère du Christ, la Provence apparaît, ainsi que l'Italie, une terre d'élection. Sur les moindres villages rhodaniens Marie veille ; elle règne dans tout le Midi, triomphe à Lourdes. Ces contrées très pécheresses ou très saintes ont besoin de Celle qui sauve les âmes désespérées et angélise les cœurs aimants. D'ailleurs c'est au Midi que se livre en France la grande bataille entre l'enfer et le ciel; et linsécurité de la passion latine exige de spéciaux réconforts.

Le soir du 8 décembre, comme pour répondre au scintillement céleste des nuits provençales, partout les verres coloriés ourlent de bleu, de rougre, de blanc, de vert, croisées, façades et corniches.

Avignon ainsi sembrase, et tous les niunicipes du Rhône depuis Lyon. Elles diaprent les monts, ces myriades de lueurs plus pâles, plus délicates, surtout plus pieuses que les rouges flambées de la Saint-Jean d'été, autour desquelles les chatouno farandolent et les gamins sautent de joie. Ici transparaît l'antique fête du feu, le rite hellénique d'Héphaïstos, tandis qu'à la solennité de l'Immaculée Conception tout est chrétien.

Pour honorer deux époux, et presque contraint par sa Mère, le Christ opéra son premier miracle. L'amoureux Midi s'en est souvenu. Il resta toujours le sanctuaire privilégié de Celle qui cependant prolonge son intercession jusque sur les peuples où n'a point encore pénétré la bonne nouvelle.

Et ceux mêmes qui repoussent l'Evangile honorent pourtant la Mère du Christ. L'Islam s'indigne du blasphème des protestants contre Marie. J'ai vu les musulmanes de Bethléem prier devant la grotte de la Nativité.

0 Vierge noire d'Alger, Notre-Dame d'Afrique, qui A'eilles sur les tentes bédouines, et, par delà, jusque sur le mystère équatorial des royaumes nègres, ton image nous enseigne que tu voulus étendre ta protection maternelle à toutes les races ; et l'obscur messianisme de toutes avait annoncé ta venue aux anciens hommes, avant même qu'Isaïe te saluât dans l'avenir. Et tu ne sauves pas seulement, sans acception de croyance, les âmes; ton sanctuaire de Lourdes a guéri des bouddhistes et des sectateurs du Coran, comme pour infliger au

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persistant jansénisme un irrécusable démenti. Partout où une bonne volonté soupire vers les vérités inconnues, tu es présente. L'orgueil et la dureté seuls ne te rencontreront pas. Cependant ton culte reste la pierre d'achoppement des hérésies, le sceau de l'intégrale vérité du dogme catholique.

Devant les tableaux et les statues si dissemblables qui s'efforcent de représenter la Vierge- Mère, l'on rêve à sa réalité terrestre. Le Christ avant voulu revêtir tous les caractères de l'humanité, il a dû recevoir de Marie un type ethnique. Mais lequel? Il parait probable que si la paternité fictive de Joseph rattachait le Messie à la tradition d'Israël, Marie, elle, ne fut pas exclusivement une sémite. Outre qu'historiquement la Galilée apparaît peuplée par un rameau celte, on peut conjecturer que le Christ dut, au moins par un côté de la lignée maternelle, hériter le sang des races qui allaient supplanter, les premières, le peuple déicide et réaliser la prophétie de \oé : « Japhet habi- « tera sous les tentes de Sem. »

L'aryenne, ainsi aimons-nous à nous figurer terrestrement Marie. Certes plusieurs saintes juives entouraient la croix. Néanmoins le christianisme semble s inféoder d'abord au sang de Japhet, quoique le royaume de Dieu doive s'étendre à toutes les races. La femme n'a vraiment reçu que du sang aryen sa dignité complète, avant qu'un seul bercail eût rassemblé toutes les brebis. Dans l'antiquité l'Hindoue, la Grecque, l'épouse -étrusque, la matrone romaine, la Germaine de

Tacite contrastent par le respect qui les entoure avec les harems sémitiques, auxquels la fille d'Israël échappe seule par privilège divin.

Aucun portrait indiscutablement authentique n'existe pour nous préciser les origines ethniques de la Mère de Jésus. Quelque prodige, comparable à la miraculeuse photographie du Saint-Suaire de Turin, renseignera-t-il nos successeurs?

Quant aux apparitions de Marie, elles n'apportent ici aucune preuve. Son visage, transfiguré en lin- j connaissable monde des esprits et des formes sublimées, a coutume, pour se manifester aux saints^ d'emprunter leurs images familières. Et ceci permet à chaque artiste de réaliser en ses madones un idéal personnel de beauté céleste. Il eût fallu seulement réprimer les scandaleuses joliesses du XYU!"^ siècle.

Trop blanches statues de la Vierge ou de Jean- Baptiste, sculptées par un ciseau récent sur quelques maisons des boulevards où cornent les tramways, vous ne nous consolerez point des chères ruelles de jadis, si la pioche continue son œuvre. Ahl le délice de muette prière et de rêverie, au pied d'un logis à tourelle encorbellée où, cinq siècles durant, une main pieuse reprenait la tâche des aïeules, s'allongeait à la lucarne pour allumer, au bout de la tige de fer qui se reploie, la petite lanterne de la Madone I Et l'on découvre chez les revendeurs, ensevelies dans l'ombre de ci-devant cours seigneuriales et de greniers, les épaves du vandalisme moderne, madones du xv" siècle en bois doré, couronnées ainsi que leur enfant Jésus; madones en pierre, extatiques ou souriantes, du Moyen Age ; madones somptueuses du grand siècle ; madones enfin de la Régence aux robes envolées

vers le menuet plutôt que vers le ciel. Mais plus attristantes sont, aux angles des rues, les niches si délicieusement ouvragées dont la statue a disparu sous le marteau de quelque propriétaire iconoclaste. Ces dais de pierre qui n'abritent, ces encorbellements qui ne supportent plus rien sont moins fréquents à Avignon qu'à Arles. Certaines rues de la cité papale demeurent encore un musée, un sanctuaire de madones minuscules ou grandes, académiques ou populaires, italiennes ou françaises, attestant le génie souple des artistes comtadins.

Et voilà bien T Avignon qui conquiert l'àme, si proche pourtant de l'odieuse rue delà République. Le Palais, lui, ne m'attire qu'au bout de ces ruelles sombres, carrant dans le bleu profond ses hautes tours mordorées, cuites de soleil.

Mais de plus importants vestiges nous restent de la civilisation pontificale. Avignon, musée d'églises, cité des carillons, la a ^'ille sonnante. »

Il faut bien y signaler, comme partout, d'ennuyeux édifices civils, le faste glacial d'hôtels seigneuriaux, la camelote des modernes théâtres ou mairies. Un regard sympathique au légendaire couple Jacquemard frappant l'heure, depuis le xv*^ siècle, au sommet de son betfroi à clochetons ciselés ; et puis vite sauvons-nous de la Renaissance et de notre époque vers la chapelle des Pénitents Gris!

Ohl le moyen âge, le rêve de cette rue des Teinturiers, la populaire « rue aux Roues » agitant sur sa sorgue les immenses palettes vermoulues de

ses vingt moulins appuyés aux masures noirâtres, sous des platanes. Elles tournent sur Teau sombre d'un air d'ennui. Le soir, elles se font fantomaticjues. A ta lance, don Quichotte, bon hidalgo qui me réconcilierais avec l'Espagne ! Le jour, on se croirait dans Bruges, n'était le ciel bleu, ce cœlum œgyptiacum que reconnaissait à Avignon le jésuite astronome Kircher, et n'était surtout la teinte safran des tourjons et des campaniles à ferrements, surgis au-dessus de mystérieux jardins.

L'heureux coin pour méditer sur le charme de riiumble douceur!

Rouvrons ici les chers poetœ minores qui sont les vrais poètes, incompris de la foule, un TibuUe, im Burns, un Victor Pavie, un Rodenbach. Les grandes renommées ne s établissent que par quelque côté -voilgaire et une absence de profondeur philosophique, de rythme ou de rêve. Mais le mot de l'Evangile « les doux posséderont la terre » se révèle véridique, même en art, car c'est posséder la terre que de posséder durablement l'élite des esprits.

Les Pénitents d'Italie et de Provence représentent une plus haute élite, celle des consciences. Le paganisme a connu des ascètes : mais eût-il rapproché sous la même coule nobles, bourgeois, artisans et laboureurs? Grande joie pour le patricien pieux que de goûter, un jour par semaine, une illusion de la pauvreté!

Jusqu'en 1880 ces confrères, si imprégnés de l'âme italienne, marchaient encore dans les procès-

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sions le visasse couvert de la caaroule trouée aux yeux. Réfugiés désormais au fond de leurs sanctuaires, ils y revêtent seulement la coule, dont la couleur distino^ue chaque association. Les Pénitents bleus, les rouges et les violets ont disparu avec les vice-légats. Il ne subsiste aujourd'hui que trois confréries, correspondant aux divers quartiers de la ville.

La plus prospère, recrutée principalement parmi les maraîchers de la paroisse Saint-Didier, est celle des Pénitents gris. On lit sur son drap mortuaire cette date : 1226. Fondée par Louis Vlll, elle a pour but l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement qui, pendant une inondation, fut miraculeusement préservé.

S'il fallait sauver d'Avignon un seul édifice, je sauverais la chapelle des Pénitents Gris. Edifice non, mais mausolée de silence, de recueillement, d'art et de souvenir. Hormis aux fêtes votives, l'on n'y voit guère que cpielques pauvresses au serretête de toile et ime vingtaine de Pénitents, assidus aux offices du dimanche. Une passerelle sur la Sorgue conduit au vestibule, sur lequel s'ouvre l'archaïque vestiaire de la confrérie. La chapelle se divise en trois salles : une rotonde centrale aux moulures corinthiennes, décorée d'un modeste chemin de croix et d'autels votifs, puis un petit oratoire consacré à la Vierge, enfin la nef où s'alignent les stalles des Pénitents et que termine une abside emplie par une somptueuse exposition du Saint- Sacrement, tout un rayonnement céleste d'or an-

cien. Ici le xvii'' siècle cesse de choquer, avec cette gloire surajoutée à des vieilleries byzantines, aux légendes des vitraux crépusculaires, aux armoiries de prélats, aux panneaux italiens, aux toiles de Mignard et de Parrocel, aux torchères à lanterne ouvragée qui s'érigent chacune devant une stalle. L inanité des systèmes esthétiques, la fusion de tous les arts en l'Art émané de Dieu et lui revenant, telle est la leçon de ce sanctuaire, lorsque la forte psycholog'ie des psaumes jaillit dans l'envolée grave du plain-chant, ou que les voix mâles de ces gentilshommes et de ces laboureurs s'adoucit en attendrissants cantiques, en la supplication du Sub tuum, en belles paroles provençales d amour mystique prolongées, après vêpres, par la procession lente des confrères jusqu'au petit oratoire de Vlnmaculado.

A la fois plus mondaine et plus monastique apparaît la chapelle des Pénitents blancs, construite au xv*^^ siècle sur l'emplacement de Notre-Dame- La-Principale qu'avait édifiée en 930 le comte de Provence, Bozon. Dans la nef sombre s'entrevoient quelques toiles de Pierre Mignard et de Charles Parrocel. La confrérie, affiliée aux Dominicains, compta parmi ses membres une multitude de grands seigneurs, de cardinaux, d'archevêques, les rois Charles IX et Henri III, un duc d'Alençon, Henri de Bourbon, roi de Navarre.

Les Pénitents noirs, à peu près disparus aujourd'hui, furent institués en loHG pour Pompée Catilina de Riéti, colonel de l'infanterie pontificale. Ils

visitaient spécialement les prisonniers, accompagnaient les condamnés au supplice, pourvoyaient à leur sépulture et aux messes pour le repos de leur âme. En 1616 ils obtiennent privilège de gracier un criminel à la fête de leur association ; une jeune iîlle en bénéficia la première. Ils veillaient aussi sur l'hospice des aliénés, et, de même que les autres Pénitents, portaient secours dans les incendies. Récemment encore, ils s'occupaient des prisons. L'un d'eux quêtait par la ville, la cagoule rabattue sur le visage, et murmurant la supplique séculaire : « Pour les pauvres prisonniers, s'il vous plaît! » En 1890, le maire d'Avignon fit saisir les tableaux de Parrocel, de Mignard, de Le vieux, de Raspay, qui ornaient, parmi de merveilleuses boiseries, l'élégant oratoire du xvui'' siècle, tout de marbre et d'or. Le département, propriétaire de cette chapelle, exigea la restitution des toiles aux Pénitents noirs .

J'incline à ciboire que toute architecture est sortie de l'Egypte, même l'architecture gothique. Car rien nest venu du Nord, hors le fer et la dévastation.

Chateaubriand.

Faut-il attribuer au Nord ou au Midi rinvention du style g-othique? L'Orient et Rome connurent Tare brisé ; néanmoins Fog-ive n'a pleinement resplendi que dans le Nord. Pourquoi? Par une affinité naturelle avec la voûte élancée des forêts? Ou, au contraire, par une réaction providentielle de cet élan architectural contre le repliement janséniste des cœurs, tandis qu'à l'opposé l'excessive expansion des races méridionales se heurtait à la tristesse du cintre?

Le gothique de Saint-Maximin éveille encore une sensation de roman, et les églises og'ivales d'Avignon manquent d'essor; elle ne sauraient rivaliser que par la grâce des détails avec les splendides cathédrales de la Normandie et du Centre, ces feux d'artifice de tuffeau ou de granit. N'en dé-

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plaise à Chateaubriand, les prétendus Barbares ont atteint d'un coup d aile lidéal architectonique du christianisme.

Et cependant aucune cité du Nord n'égale la sensation religieuse diffuse dans l'ensemble d'Avignon. Les villes des grandes cathédrales ont enclos la Divinité dans un seul édiiîce; mais elles n'imprégnèrent point de catholicisme leur vie totale. Avignon au contraire, malgré l'abjection de ses mœurs politiques, demeure imprégné de foi. Ses carillons, plus religieux que les notes joviales ou mélancoliques des beffrois flamands, martèlent le Magnificat, Y Ave maris Stella, à Pâques Y Alléluia, ou égrènent sur les funérailles le Dies irx. Aux pieds du Christ et de Marie cette ville jeta tout l'art. Cette patrie des soprani et des ténors (taureau de Camargue, chanteur d'Avignon, dit le proverbe) multiplie ses chœurs ecclésiaux d'hommes ou de jeunes filles. Les panneaux des maîtres italiens ou comtadins, l'obscur flamboiement des verrières retraçant l'hagiographie venaissine , les marbres polychromes, les groupes sculpturaux transforment en musées ces églises charmantes qu'annonce une modeste ffèche, bonnet de pierre ouvragée.

Seule la basilique métropolitaine, Notre-Damedes-Doms, soudée au palais, et remplie du souvenir des papes, élève, au-dessus d'un porche byzantin, une haute tour carrée à double étage de baies cintrées, que surmonte un campanile à colonnettes, de stvle latin.

Devant cette basilique, le groupe monumental du Calvaire couronne l'esplanade, d'où l'on peut contempler la fuite du Rhône entre le vert pâle des îles, le sombre tapis des garrigues languedociennes et l'azur transparent des Alpilles provençales.

Ici l'âme boit de la lumière et du soleil. Elle se réfugiera dans la nef ténébreuse contre trop de joie extérieure, tandis que sur les caps armoricains elle demande aux chapelles un asile contre l'horreur tempétueuse du ciel blafard.

J'avais quitté dans les sanctuaires de la Basse- Provence, et je retrouve à Notre-Dame-des-Doms la grande tradition chrétienne de la Gaule. Avignon surajoute un point de repère à l'indiscutable voyage des amis de Jésus. Si l'archéologie n'y parle point comme à la Sainte-Baume, aux Saintes- Maries-de-la-Mer et à Saint-Maximin, du moins la chronique de la métropole avignonnaise plonget-elle tout entière dans le souvenir de sainte Marthe.

Un séide de l'abbé Duchesne et autres hypercritiques qui venait de lire les Routes d'Arles m'aborde d un air d'aimable commisération :

— Votre argumentation n'a qu'un défaut, elle croule par la base. On vient de découvrir l'origine de la légende des saints de Provence. Au vi*' siècle, un évêque d'Auvergne, nommé Maximin, se fit inhumer dans le bourg de Saint-Maximin. L'imagination méridionale a brodé le reste.

— Pardon, objectai-je, pourriez-vous m'expliquer pourquoi cet évêque choisit une sépulture aussi lointaine? Si le fait est authentique, j'y dé-

couvre, à l'opposé de vous, une nouvelle preuve de la dévotion primitive envers les lieux saints de Provence. Votre prélat voulut reposer dans une terre sanctifiée précisément par son patron.

Ce voyage des disciples palestiniens en Provence, authentiqué par tant de preuves archéologiques et par les traditions convergentes de cinq ou six villes dans l'ancienne Narbonnaise, qu'offrait-il d'incroyable à une époque de communications maritimes si faciles entre l'Asie Mineure et Massilia? Les navigations indiscutées de saint Paul présentaient autrement d'obstacles. Que, pour les soustraire aux persécutions de la Synagogue et les employer à convertir la Gaule, la Providence ait fait traverser la Méditerranée aux disciples de Béthanie, voilà qui étonnera peu nos missionnaires et nos filles de saint Vincent de Paul. La terre est bien insignifiante et petite, l'existence humaine bien dispersée. Dans l'attente de l'essor céleste qu'importe que l'on ait posé les pieds ici ou là?

Mieux cpie Saint-Didier, mieux que les remparts dont les meurtrières reproduisent la jolie croix comtadine, mieux que les chapelles et les madones des rues sombres, la basilique métropolitaine, Notre-Dame-des-Doms évoque les dévotions artistiques de la papauté avignonnaise. Mais ses racines plongent dans un passé bien plus lointain. Jadis, au frontispice du portail, une inscription rappelait que sainte Marthe avait évangélisé Avenio où elle habitait une anfractuosité du Rocher des Doms. Son apostolat rayonnait sur les deux rives

LES MADONES COMÏADINES 147

de la Durance, à Saint-Rémi, à Maillane, et jusqu'à Tarascon dont la tradition liturgique remonte au prodige d'un monstre dompté par ses prières. Tandis qu un autre disciple de la première génération chrétienne, Eutrope, évangélise Orange, Marthe convertit le sud du Comtat par ses prédications et mieux par ses miracles, cette signature de Dieu proportionnée à 1 ignorance ^u à l'endurcissement d'un peuple. Ainsi ressuscita-t-elle un jeune homme noyé en traversant le Rhône pour venir écouter sa parole. On ne saurait s'expliquer sans de semblables prodiges et sans des grâces suréminentes la soumission volontaire du monde antique au joug •chrétien.

A l'entrée de \otre-Dame-des-Doms les statues de Marthe et de sa sœur Marie-Madeleine ac- <;ueillent le pèlerin.

D'après la tradition provençale, Marthe avait bâti sur le Rocher « en 1 honneur de la Vierge encore vivante » un oratoire que dominaient deux temples païens; Constantin les désaffecta et les réunit pour édifier un sanctuaire chrétien proportionné à l^atïluence des pieux visiteurs. Saccagé par les Sarrasins, ce sanctuaire fut rebâti par Charlemagne, puis une autre fois en 1038. La basilique actuelle présente les alluvions de tous les siècles suivants. Sa statue dorée de llmmaculée-Conception qui, depuis l8o9, plane sur la ville, couronne mille ans de notre histoire religieuse.

Qui comptera les saints que cette basilique vit en prières? Une auréole de miracles resplendit de-

puis son berceau. La tradition provençale rapporte quelle fut consacrée par la main visible du Christ, le 8 octobre 799. Le souvenir de sa primauté sur l'Eglise universelle au xin"^ siècle revit, encore aujourd'hui, dans l'écarlate cappa magna qu'un ancien privilège octroie à ses chanoines, dans la chaire de marbre blanc où l'archevêque remplace les papes, enfin dans les portraits tiares de ceux-ci qui semblent pontifier au fond du chœur.

Mais comme l'on voudrait restituer l'église romane et italienne, telle que ces papes l'avaient laissée! Le XYiii*^ siècle a tout saccagé. En 1760, la confrérie des tailleurs et d'ineptes chanoines expulsèrent la neigeuse dentelle des tombeaux, à dais et à pendentifs, de Jean XXII et de Benoît XII. Le premier gît ici mutilé, dans la sacristie, tel un baldaquin de reposoir. Outre la cendre des deux papes, la basilique contient celle de cent cinquantesept cardinaux ou prélats, et celle du brave CrilloUy dont la statue orne la place du Petit-Séminaire. Les tombeaux des archevêques Marinis et Grimaldi, celui-ci commandant de la flotte pontificale à Lépante, offrent de belles sculptures des xvi'^ et XVII'' siècles.

L'on s étonne que tant d art et tant de souA^enirs tiennent dans cette église, petite et ramassée sur son acropole, comme le temple de Jupiter Gapitolin auquel elle succéda. Aussi point de vide, point de mur nu. Les balcons de marbre ajoutés en 1672 par l'archevêque Azo Arioste, et plus semblables à des avant-scènes de théâtre qu'à des tribunes reli-

aieuses, entourent la nef du xi® siècle. Au lieu de transepts, très rares dans le Midi, s'ouvrent de chaque côté de la nef plusieurs chapelles votives. Celle de la Résurrection, toute en clarté dans le sombre édifice, date de l'archevêque Libelli: elle renferme l'admirable ^ ierge en marbre de Pradier et deux statues de Puget représentant des apôtres.

Dans les autres chapelles, ainsi que dans le chœur, abondent les toiles de Deveria, de Simon de Chàlons, de Pierre Mignard, de Parrocel, de Levieux. Quelques peintures italiennes, fort dégradées, enluminent encore la coupole. En 1828 des vandales badigeonnèrent dans le narthex, entre le porche et la nef, plusieurs fresques de Simeone Memmi, le grand artiste italien du Comtat. La sacristie renferme quelques morceaux intéressants, une scène de la Pentecôte notamment, où un Apôtre porte des lunettes.

Le trésor de la basilique est assez mince, la plupart des objets précieux ayant suivi à Rome les papes; il reste toutefois un groupe en argent, la Flagellation, ciselé par Puget. Quelques autels sont d un beau travail; l'un, en marbre gris, date du xii'^ siècle. A deux de ces autels, le prêtre officiait jadis, la face tournée vers les assistants.

Notre-Dame-des-Doms a vu le sacre de trois papes, le couronnement de Louis d'Anjou en présence de Charles VI, les funérailles d'Innocent VI, auquel assista le roi Jean. Tous les pèlerins royaux des lieux saints de Provence, Charles IX, Henri III, Marie de Médicis, Louis XIII, Louis XIV, ont prié

dans la basilique métropolitaine des papes français.

Pourquoi donc, église vieillie par tant de souvenirs ainsi qu'un cœur épuisé d'aimer, ne me dis-tu rien ? Accuserai-je la froideur de tes marbres? Ou plutôt trop d'encens cardinalesques et princiers ontils étouffé le parfum des saintes femmes du Calvaire? Ah I rouvrez-moi, pour prier, l'oratoire des Pénitents grisi C'est un délice trop esthétique que je demande, les dimanches, à l'impeccable maîtrise de la Métropole, ainsi que l'on appelle communément Notre-Dame-des-Doms.

D'autres églises ou chapelles, une trentaine, réparties sur quatre paroisses, profilent sur le ciel bleu un minaret fuselé à campanile de fer, ou un fauve bonnet de pierre dentelé de corbeaux, ou une tuile rouge surmontant une tour carrée, motifs ordinaires de l'architecture religieuse dans le Midi.

Au xiv^ siècle Avignon, peuplé de quatre-vingt mille habitants, semblait une ruche de cardinaux, de prélats et de moines. Trois cents cloches y louaient Dieu, outre la célèbre cloche d'argent qui annonçait l'élection du nouveau pape. Les églises paroissiales de Saint-Didier et de Saint-Agricol datent, l'une de Jean XXll, l'autre d'Innocent VI. Saint-Symphorien fut édifié au xv** et au xvi*^ siècles, ainsi que Saint-Pierre. L'église Saint-Agricol remplace un sanctuaire fondé en 680 sur les arceaux d'un hippodrome romain par saint Agricol, quarantième évêque et patron de la cité.

152 LES MADOINES COMTADINES

Outre le sacrilège, quelle aberration d'avoir en 1793 transformé en temple de la Raison cet édifice enseveli dans les ruelles, et qui de Tancestrale mélancolie ne dégage que son perron, sa façade, les statues mutilées de son portail à trumeau, d'un flam. boiement gothique si spontané, si vivant, si supérieur aux symétriques bâtisses de nos architectes à épures! Sur les grisailles dont on a barbouillé l'intérieur resplendissent encore, outre les toiles des habituels peintres avignonnais, une sainte Anne de Trevisani, un saint Agricol de Minoli, un saint Michel de SauA^an, et la magnifique fresque où Pierre de Cortone représenta saint Agricol plaçant Avignon sous la protection de la Vierge.

La sculpture est représentée par de belles boiseries, diverses statues de Péru, une madone en bois de Coysevox, un bénitier en marbre du xv'' siècle, et le tombeau de l'architecte Pierre Mignard, neveu des peintres. Péru sculpta encore les gracieux marbres du maître-autel et l'autel de la congrégation des pauvres femmes. La Renaissance orna d'arabesques et d'un ravissant groupe, les anges musiciens, le retable dénommé tombeau des Doni, au fond de la nef de droite.

Gitéjubilaire cet Avignon où, d'église en église, hors du modernisme à la hâte enjambé avec la place de l'Horloge, surgissent à chaque pas la prière et les tendresses du Moyen Age ! L'étrange erreur d'avoir donné à cette ville si peu guerrière trois clefs pour armoiries, avec deux gerfauts soutenant une couronne murale et la devise : Unguibus et rostro.

Combien plus expressif apparaît le moderne blason d'Arles, avec son lion arborant le libarnm, ses arènes pour diadème, un caducée, une guirlande !

Et qui jamais songerait au Comité de Salut Public sur la place Carnot où les blanches façades, les tuiles rutilantes des logis méridionaux plongent sous le jaillissement vertical de léglise Saint- Pierre? Son capricieux clocher à contreforts, à tourelles d'angle, à larges baies, se coiffe d'un charmant bonnet de pierre aux arêtes échancrées, de pur style comtadin. Sur une autre place, vieillotte celle-ci, où s'assombrissent des porches, des entrées de ruelles, et où somnole la boutique des Aubanel, (( libraires de Sa Sainteté, » l'église carre sa façade flanquée de deux tourjons à bonnet échancré, le tout du plus flamboyant gothique, ciselé, ajouré, festonné comme un reposoir. Un panache de pierre, dont le sommet sépare deux fenêtres exquises, surmonte les nervures compliquées du portail. Ici le xvi"^ siècle s'est surpassé. L'on ne saurait imaginer plus joli caprice que les détails de cette façade aux proportions modestes. Une vierge de Bernus décore le trumeau de la porte ; sur les vantaux de précieuses sculptures représentent l'Annonciation et la victoire de l'archange Michel.

Saint-Pierre, qui remplace un primitif sanctuaire bâti en 433 et dont rien n'a survécu, présente dans sa nef, ses ténébreux bas-cotés, ses mystiques chapelles, un style antérieur à celui de la façade. Encombrée de boiseries et d'objets d'art,

cette église renferme notamment des tableaux de Nicolas Mignard, de Pierre et de Joseph Parrocel, de Simon de Chàlons, mie belle statue de Vierge, et des fonts baptismaux de la Renaissance. Perrinet Parpaille, décapité comme hérétique, reposait néanmoins près de la sacristie. Lautel du Saint- Sépulcre montre sept belles statues. Sous les orgues, un retable otFre un curieux bas-relief de la Gène. Mais le joyau de la nef est la chaire, au dais de pierre délicatement ajouré; on ajouta plus tard à cette chaire d'élégantes statues, ravies au tombeau de Jean XXII.

L'église Saint-Symphorien, plus connue sous le vocable des Carmes, ne contient dans sa froide nef ogivale que cpielques toiles des peintres avignonnais.

La quatrième église paroissiale, Saint-Didier, est toute remplie du souvenir des papes. Le clocher trapu, coiffé du clocheto nà dentelures, et très méridional avec ses contreforts simples, son joyeux carillon à l'air libre, ses hautes baies ogivales, contraste avec la nef qu'un essai de transept, tout empreint de rêve, rattacherait prescpie à l'art du Nord. L on n'y ressent point l'obscurité voulue des églises provençales, en réaction contre le baalisme solaire, mais la clarté des longues fenêtres, ouvertes, croirait-on, sur un ciel gris. Des recoins, un pavé de tombes, et, à onze mètres du sol, un mystérieux balcon de pierre à encorbellement exquis. Çà et là, sur des morts inconnus, la croix des papes comtadins, si élégante avec ses

lignes comme fondues au centre. Léglise, construite en 1355, renferme un maître-autel du xvni*^ siècle en marbres sculptés par Péru et diverses toiles de Sauvan, de Simon de Châlons, de Pierre Parrocel représentant quelques scènes évangéliques et la dévotion au Sacré-Cœur. Saint- Didier recueillit les épaves de plusieurs chapelles désaffectées. Il doit à celle des Gélestins les images du roi René, retable en marbre blanc sculpté, sur l'ordre de ce prince, par Francesco Laurana, et cpii figure la rencontre du Christ avec sa Mère. Deux hautes statues en pierre proviennent de Villeneuve. Les reliques et le culte de saint Bénézet, chassés de sa chapelle abandonnée sur les ruines du pont, trouvèrent aussi un asile à Saint-Didier qui honore, en outre, le bienheureux Pierre de Luxembourg, évéque de Metz à quinze ans, puis cardinal à Avignon, et mort de ses austérités avant sa vingtième année. La tradition populaire célèbre cet ascéticjue enfant par des feux de joie sur la place des Corps-Saints. Les miracles opérés sur sa tombe servirent de prétexte, durant le schisme, pour raffermir l'autorité de Clément VII.

Elles fatiguent, ces églises trop riches. On y admire, on y prie; Ton n'y rêve pas. Oh! comme notre imagination songeuse de barbares s'enrevole vers les clochers de la Normandie qui ensevelissent sous le lierre leur pignon d'ardoises auprès des tombes moussues cachées sous les genévriers! Oui, sous le soleil nous restons des exilés. Ce qui chante au plus profond de nous-mêmes, ce ne sont point les vagues bleues d'Aphrodite, mais les brumes de l'Edda. Trop d'ancêtres contemplèrent pour nous les houles blanches et les sables pâles de la Baltique, l'àpre détresse d'une Bretagne, le sourire désolé d'une Loire. L'art après tout nous importe peu. Nous lui préférons le saule éploré que reflète un sombre ruisseau de Vendée, ou la joubarbe fleurie sur le toit verdâtre d'une ferme angevine.

Peut-être une âme chrétienne a-t-elle plus à se

défendre contre ce panthéisme du Nord que contre le paganisme des paysages lumineux? La séduction des automnes neustriens l'obsède comme ces romances mélancoliques de café-concert qui survivent aux chansons gaies dans un cœur revenu à Dieu.

A peine, Fan dernier, déplorai-je votre chute, ormes de Sully qui surpassiez la flèche de Saint- Didier. Dans le Nord je ne me serais point consolé de vos pareils, sur les pentes d'un étang aux eaux noires, sous un ciel pluvieux. Combien Maya se fait pour nous plus ensorceleuse avec un manteau de brouillards que sous le diadème de Phoïbos I

Aussi nos hérétiques n'ont-ils point matérialisé les concepts divins ou sensualisé la vie, comme Arius et les Albigeois ; mais ils burent le poison de la délectation morose dans la vallée de Port- Royal ou parmi les feuillages morts de La Chênaie. Si nous oublions Dieu, si 1 enchantement de ce monde nous enivre, c'est lorsque nous replions notre pensée sur d'anciennes estampes, sur des livres amis et sur les souvenances d'amours à peine esquissées, aux soirs où une pluie fine enveloppe les bois, et où le rouge-gorge égrène à l'hiver son trille mélancolique. Nostalgie délicieuse des choses, joie des printemps abolis, plus vraie que celle du renouveau !

Foules de Provence, d'Italie, d'Espagne, d'où surgirent les saints de la dilection extasiée, laissez, les fêtes pénitentielles de l'Eglise à nos âmes endolories, repliées sur l'amertume de vivre! Vous venez à Dieu ou vous vous éloignez de lui par la

passion, nous par la tristesse. Nos amours sont des tendresses lentes; les vôtres flambent comme un feu de joie. 11 y a de l'été dans vos avrils et de l'hiver dans les nôtres. Le même printemps qui vibre et rayonne sur a^os somptueux paysages caresse dans nos prairies les fragiles fleurettes, cocanes et primevères, associées à nos rêves inquiets d'enfants. Ah ! foules méridionales, foules des clairs dimanches, auxquelles les seules fêtes joyeuses semblent convenir, je vous évoque au matin radieux de Pâques fleuries, l'hosanna aux lèvres, les mains chargées de branches d'olivier, tandis que vos enfants diaprent l'église avec leur rameau provençal, une baguette étincelant de frisons dorés et de grelots, et garnie de confiseries, abricots ou oranges.

Funèbre berceau de ma conversion, nef de Saint- Didier, ainsi te revois-je. Et je ne te préfère pas aux autres sanctuaires uniquement parce que tu as abrité les heures décisives de ma vie, mais encore parce que, seule entre les églises comtadines, tu mêles à l'intense catholicisme du Sud la rêveuse mysticité du Nord. Ton entourage même participe à cette troublante complexité. Les quelques ormes survivants me replongent vers mes forêts de la Celtique, tandis que l'eurythmie provençale enjolive les madones des ruelles voisines. Et sur ta petite place, au bas du buste d'Aubanel, cette fillette qui, vêtue de l'arlèse, tend une palme, elle n'est point une florissante Latine, mais quelque grêle enfant des races blondes.

Le Méridional, moins poète quartiste, aima toujours la nature arrangée par l'homme. Les pires drames de l'Empire romain ont des jardins pour théâtre.

Ce goût persiste dans la race. Riche et pauvre réalisent le même idéal dun jardin coquet et limité. Le charmant petit square Saint-Martial, à Avignon, s'orne de plantes tropicales et de statues en pierre rude, aux costumes romains. Au fond, le buste de Roumanille domine l'exquis bas-relief de Férigoule représentant une œuvre du félibre, li Sounjarello, deux Provençales rêvant d'amour parmi les ruines latines de Saint-Rémi. Mais le délice de ce jardin c'est l'église Saint-Martial, aujourd'hui désaffectée. Sa tour octogonale aux longues baies, au flécheton bosselé de corbeaux, son chœur dont resplendit la fenêtre du gothique le plus suave, ses contreforts et son toit plat à balustrade reflètent leur cha-

leur et leur mysticité sur le square, ce coin de paix et de soleil. Saint-Martial fut l'église d'un collège de Bénédictins qui remplaça, sous Urbain V, le palais du roi de Majorque. Jadis elle avoisinait le cimetière des pèlerins pauvres, où le jeune cardinal de Luxembourg voulut reposer. Vers 1350 le peuple y dansait des farandoles. Un évéque rétablit la décence.

Cependant le Midi et le Moyen Age avaient raison, en de certaines limites, de ne pas écarter les morts de nos joies. Nous les reléguons trop aujourd'hui dans les banlieues et dans l'abstraite survivance du rationalisme. Comprenons avec le Midi catholique pourquoi les nécropoles sont des i^vdins. Eduxit populum suum in exultatione. Amour, joie intérieure, art et nature, Dieu restitue tout plus magnifiquement à quiconque, ainsi qu'Abraham, consentit un sacrifice.

J'aime, au cimetière actuel d'Avignon, ces bancs verts placés auprès des tombes; ils attestent les visites prolongées, l'intimité qui persiste. Et à la dalle écrasante je préfère ces stèles verticales, à la fois vestige de l'antique culte des Mânes et symbole chrétien de résurrection.

L'on prodigua ici les lauriers-roses, les myrtes, les palmiers, et de belles fleurs qui encadrent quelque madone ou les santlbelli, statuettes votives. Ce qu'on appelle le paganisme du Midi est souvent le véritable esprit de l'Evangile. L'Angleterre, elle aussi, en a l'intuition; pays de jouissance brutale ou de pressentiments supérieurs de

l'âme, patrie de Falstaff et d'Ariel. On voit en Provence les tombes d'anglais qui vinrent humer le soleil : leur épitaphe porte d'ordinaire quelque verset de saint Jean, cœur même du christianisme.

Dans les cimetières provençaux les croix, les statuettes attestent un goût personnel. J'ai lu de brèves épitaphes dans le goût poignant des stèles antiques. Ce peuple ne se tait pas sur les morts.

Les paysages rutilants du Midi émerveillent lesyeux plus qu'ils n'excitent au rêve. Les rubis et les topazes de tels hoxnzons nous certifient enfin véridiques les tonalités des maîtres italiens. Le plus complet parmi ces paysages de tenue classique est en France le panorama du Rocher, à Avignon. Il résume toutes les ressources, ailleurs éparses, de la nature provençale. Décor du Vinci, qu'il faut scruter sous la somptuosité d'un soir estival, et où les regards se perdent parmi cent cinquante lieues carrées réparties sur six départements. Au nordouest les Cévennes, au nord-est les crêtes bosselées des premières Alpes. Entre elles et la falaise dorée des monts de Vaucluse, l'immense ondulation du A^entoux étale au soleil, à deux mille mètres, sa nappe de neige. Montagne lumineuse, glorieusement nue, dont les multiples teintes chaudes s'adoucissent au crépuscule en violet, en gris de

1er, en onyx ou en albâtre. Au sud les profils bizarres et contournés des Alpilles épuisent la gamme du bleu et minaudent, au cœur de la joyeuse Provence, vêtus de ces outremers, de ces azurs, de ces lapis-lazuli auxquels, dans nos musées du Nord, nous refusions de croire.

Ce panorama en éventail est borné tout de suite, à l'ouest, par la houle noirâtre des garrigues languedociennes surplombant le Rhône, mamelons sauvages, mouchetés de forêts naines, thyms et chênes kermès ; là commence le désert pierreux du Gard. Mais cette mort apparaît encore somptueuse, sous le velours chatoyant des verts sombres ou le fauve éclat des rocs.

Au centre du panorama rutile, comme vernissée, la plaine comtadine. Eden que féconde un réseau de canaux d'arrosage entre le Rhône, la Durance et la Sorgue.

Les files de cyprès noirs abritant du mistral les primeurs renforcent la lumière heureuse des mas roses et des champs clos de canniers ou de rares ormeaux. Ailleurs le vert luisant des mûriers, l'argent clair des olivettes, les grises allées de platanes aimés des cigales.

Au loin, sur des cimes baignées de clarté, les acropoles rouges et les tours blondes de villages fortifiés jadis. Partout aux horizons les civilisations écroulées, sous le soleil pourtant survivantes, des Romains, des papes, des comtes de Provence, des rois français. Nulle part la mélancolie charmeresse, mais matérialiste, des petits coteaux

de la Loire dont la buée bleuâtre enveloppe de cendre jusquà la vie actuelle. Ici tout vit joyeux et foi^t, même l'autrefois. Cette nature provençale est femme, mais comme les madones du Sanzio ou les stances amoureuses et catholiques de Pétrarque. Elle s'endort au glorieux crépuscule avec une solennelle sérénité, sûre de retrouver au réveil son ciel bleu, son soleil aux flèches dor, ses rossignols et ses cigales, ses lumineuses glèbes, ses rocs brûlants, ses garrigues parfumées, ses bourgs en fête, leurs toreros et leurs tambourinaires.

Du nord au sud descend le majestueux fleuve, dont le nom grec, traduit en provençal, — lou Rose, — évoque la teinte générale que prennent, au crépuscule, les cailloux multicolores de ses grèves. Il enserre, sous Avignon, une grande île, la Bartlielasse, pleine de vertes saulaies et de mas roses, enfouis sous les cyprès et les platanes.

Entre le Rhône et le rocher des Doms se blottit un fouillis de logis, aux tuiles si vieilles qu'elles paraissent presque blanches, et de fortifications aux teintes dorées ou gris clair. C'est le chaos de rA\'ignon du Moyen Age, tours carrées, rondes, octogonales, les unes nues, dautres munies de créneaux et de mâchicoulis, parfois surmontées d'un auvent à mystérieuse lucarne, ou garnies d'accessoires étranges, tel ce croc qui servait à exposer les têtes des criminels.

Mais voici, enjambant une moitié du fleuve, les cpiatre arches survivantes du légendaire pont où l'on danse, et que construisit, par une inspiration

céleste, le pâtre Bénézet. Le tablier de pierre est étroit comme un aqueduc; en amont, des proues triangulaires brisent le flot torrentueux. Sur lune des piles la chapelle Saint-Bénézet, crevassée par l'âge, élève la tour octogonale dune abside percée de cintres, et, sur le devant, un petit campanile à double baie.

Sur ce pont passa le train luxueux des prélats, des cardinaux, des gouverneurs qui, sortant de la brillante cour de Clément VI, regagnaient l'Avignon d'outre-Rlione, cette Villeneuve où achèvent de s'effriter leurs palais, et où ils vivaient sous la domination des rois de France. .

Aujourd'hui, le silence des ruines endort les quartiers anciens de la ville que les papes avait faite si resplendissante de civilisation italienne. Rien presque ne survit du couvent des Dominicains, le plus vaste, le mieux décoré de l'Europe, et qui avait vu le couronnement de deux papes. Là saint Thomas d Aquin et saint Yves avaient été canonisés. D'innombrables toiles du xiv*" siècle, plusieurs mausolées de cardinaux ornaient le monastère de ces Frères Prêcheurs qui ont exercé tant d'influence sur l'art catholique. La céleste douceur de Fra Angelico semble issue de l'école comtadine, puisqu'aux autres maîtres le grand peintre dominicain préféra toujours Simeone Memmi, lequel appartient plus à Avignon qu'à l'Italie. Mystérieuses affinités qui rattachent aux horizons de l'Etrurie ceux de la plaine venaissine, et les madones de r Angelico aux yeux de Laure, si souvent repro-

duits par le peintre conitadin, ami de Pétrarque!

Les fresques de Memmi Unissent de s'éteindre dans les sanctuaires de \ illeneuve ouverts au vent, presque introuvables au fond de monastères dévastés. Celles de Giotto furent saccagées par les soldats de l'Empire, casernes au Palais des papes. Encore si le modernisme détruisait, sans les ravaler, les vestiges de l'art ancien et les témoins de notre histoire! Mais un magasin de fers remplace dans léglise Saint-Antoine, à Avignon, la tombe de cet Alain Chartier qui ensoleille d'un rayon la nuit de Charles VI. Un pénitencier militaire occupe le couvent des Célestins où le roi René avait placé un si macabre portrait de sa maîtresse ; il ne subsiste que le cloître gothique bâti par Martin ^ , un réfectoire lambrissé de nacre et d'ébène, une église à quatre nefs ogivales, ornée de fresques. Du couvent des Cordeliers qui renfermait le tombeau de Laure, il n'est resté qu'une nef et le clocher, compris aujourd'hui dans le collège des Jésuites. Divers ateliers remplacent le monastère des Augustins, attesté seulement par une tour carrée à mâchicoulis que termine un minaret surmonté d'un campanile de fer.

Malgré cette agonie des choses, c'est encore la domination pontificale qui a le plus profondément imprégné le Comtat. Toutefois, pour qui médite devant 1 immense panorama déroulé autour du Rocher des Doms, les trois clefs du blason avignonnais finissent par révéler leur symbolisme. Nous sommes ici au confluent de trois civilisations pri-

mordiales : la Grèce antique, la France et l'Italie. Là-bas, vers l'hellénique Arles, ce bleu velouté, ces voluptueux contours des monts de Provence s'harmonisent avec les destinées d'une race issue des îles d'Ionie. Plus près, par delà les deux bras du Rhône, Villeneuve, cité défunte, allonge ses lumineuses ruines parmi les cailloux et les aromates de la garrig'ue, entre la tour Philippe-le-Bel et l'acropole du fort Saint-André, ces deux bastions du roi de France surveillant les papes. Ici même, enfin, dans ce Comtat plus militaire que la Provence et plus artiste que le Languedoc, le sang italien a prévalu avec ses violences de passion, sa mysticité intuitive et aussi son penchant à jouir. Le paganisme florentin et l'empreinte chrétienne léguée par les papes se disputent séculairement Avignon. Tandis que dans Nîmes l'austérité du site conserve son caractère mental à une colonie exclusivement romaine, le lumineux Comtat s'harmonise avec ime race italique bien plus ressemblante à Florence qu'au Latium. Ciel trop mou par les virilités sociales, ou bien tempêtes de mistral qui surexcitent de folles énergies. L'homme de ce Midi veut jouir, au lieu que le septentrional sacrifiera la jouissance à l'intérêt calculé. C'est étrange à quel point en Provence l'on oublie instantanément les grands débats moraux et économiques où se dépense la France du Nord. Voilà pourquoi la politique se réduit à un duel entre Guelfes et Gibelins revêtus aujourd'hui de l'étiquette royaliste ou radicale.

X exagéré-je point cependant ces influences ethniques et climatériques? La madone dorée de la Métropole rayonnant sur tous les horizons me rappelle la fusion des races dans le christianisme. Et Voltaire n'avait-il pas raison de combattre le déterminisme régional, en demandant pourquoi le climat de la Grèce n'enfante plus les Sophocle et les Phidias? La vérité est que les peuples ont leur jeunesse et leur déclin, qu'ils répondent ou non à leur vocation providentielle, enfin qu'ils accomplissent des fragments différents d'une tâche générale. Car en quel égoïsme de caste s'endurcirait une France exclusivement livrée aux disciplines féodales de l'Ouest, à l'industrialisme du Nord, au militarisme lorrain, et en quelle anarchie humanitaire se dissoudrait-elle, gouvernée par le seul Midi !

Notre siècle a trop pensé. A force d'analyser l'œil il oublie le regard. La moindre sensation soulève en nous une chaîne de théories. Ne puis-je, dans le délicieux jardin qu'une municipalité avignonnaise transporta sur l'aride Rocher des Doms, considérer le ruban-diadème des Arlésiennes sans me souvenir des tanagra, ou la dentelle noire des Italiennes sans rêver aux madones du Vinci? Et pourtant je jouirais moins de ces arbustes en fleurs s ils ne m'évoquaient les lauriers-roses de l'ilyssus ; je m'attendrirais moins sur ces troncs tourmentés au bleuâtre feuillage s'ils ne me rappelaient les oliviers de Gethsémani.

Le Calvaire ici? Non, mais EdenI A peine

croirait-on aux crimes de rhumanité, à ses douleurs. Quoi, un Néron, un Borgia ont existé? Il le fallait pour qu\ni Socrate et un Vincent de Paul pussent librement choisir le bien. Mais nous avions été créés pour conserver la joie de l'innocence, non pour la reconquérir à travers les affres de l'expiation.

Un regard encore à l'échelonnement des villas riantes sur le coteau des Angles parmi les olivettes ! Puis redescendons dans le tortueux dédale du vieil Avignon par un escalier aux marches veinées de rose et scellées dans le roc blanc, brûlé de soleil, sous la falaise des tours pontificales.

Le nuage s'assombrit, tout se tait, lame se plonge en ses souvenances ou en ses renoncements à l'espoir, voilà la poésie du Nord. Le soleil reparu, les oiseaux chantent, les cœurs se rouvrent à la vie, voilà la poésie du Sud. Mais à quoi se ramènent-elles exactement au fond de l'homme? Le brio du Méridional souvent cache le feu sombre de la passion, tandis que le linceul de neige sur les forêts enchante les veillées du foyer septentrional. En somme l'influence climatérique colore les actes extérieurs de 1 homme, mais l'orientation de ses pensées ressortit à l'ubiquité de la loi morale. L'abîme n'est point entre les Borgia et Henri VIII ni entre les saints d'Italie et ceux d'Irlande; il est entre le mal et le bien. Peut-on même énoncer qu'une àme sainte apparaîtra plus intuitive et mystique en terre latine, plus métaphysicienne ou active chez les Angle-

Saxons? La race exerce ici une action supérieure à celle du climat ; Rome difTérait plus de la Grèce que de l'Angle teri*e.

Le climat ne régit guère que l'allure extérieure de notre sensibilité.

L'âme enfestoyée [enfcsfoulado], mot bien provençal ! La muse savante du féiibrige qui peint des crises de passion révèle moins cette joie des allures que ne le font l'abord d un passant ou la prose d'écrivains populaires. Dans les plus graves sujets ce brio nous fait sourire; écoutez mèste Eyssette annoncer une traduction provençale de l'Evangile : « Ah! que perlèt de libre, aquélis Evangèli! Gou- « cagno! Es un délice de lou légi! » Daudet ne suffirait pas à peindre aux gens du Nord la mimique et le ton de deux Provençaux qui causent ; répliques de castagnettes et de tambourin. Gependant l'on rencontre en Provence, pays des contrastes et des extrêmes, la froideur taciturne du bilieux passionné, fier, irascible, ou bien pusillanime et souffreteux. Mais nulle part ici le gros rire et les voix de gorge de la France centrale ; le Provençal parle de la tête ou de la poitrine. Malgré ses galéjades, sa joie extérieure, son fréquent cynisme, il rit très peu et devient mélancolique ou macabre aussitôt qu'il cesse de s'étourdir.

Dans les races le type physique survit fréquemment au caractère mental. L'idiome paraît garder la plus longue durée, et moins dans les mots que dans la prononciation et la syntaxe. Le Provençal qui apprend le français prononce dillicilement les

nasales. S il parle sa langue il conserve non seulement les formes latines, mais parfois certaines tournures grecques; il dira : loù cIoù Jan, le (fils) de Jean. Et il prononce le J en z, ainsi que les anciens Romains, lesquels disaient évidemment : Zoupiter, et non Jupiter. Ceci explique Tétymologie grecque du nom divin (Zeus pater). Le provençal actuel reste probablement la seule clef de la prononciation populaire chez les Anciens.

La phrase commencée dans Trêves par des Bomains, brisée par trente-six peuples, finit sur des sonorités gutturales de Berlin. En Provence elle s'est déroulée sans hiatus jusqu'à ce que Mistral y ajoutât soti mot.

Maurice Barrés.

Jamais je ne compris mieux la puissance de la race et combien la Provence latine ou grecque, passionnée ou artiste, diffère de la France guerrière des Celtes, qu'en assistant à un triomphe populaire de Mistral aux arènes d'Arles. Trouvez donc en Champagne ou en Normandie vingt mille gentilshommes, bourgeois ou paysans, éperdus d'enthousiasme pour un poète ! En revanche vous ne rencontrerez point sur la rive gauche du Rhône une foule acclamant un général, car Athènes exila Thémistocle, et à Rome l'armée seule élisait limperator, jamais le peuple.

Les enthousiasmes de la Provence furent toujours religieux, esthétiques ou sociologiques. Elle s'affole pour un artiste, un toréador, saint Vincent Ferrier, Robespierre, le comte de Chambord, Mistral ou Jaurès. Et je ne découvre qu'un sentiment qui ait

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réalisé l'unanimité presque complète dans cette contrée : sa haine des Bonaparte.

Ce fut à la Festo vlerginenco (la fête des jeunes filles) dans le théâtre antique d'Arles, que je vis le peuple de Provence délirer pour de l'art pur. J'admirai cette cohue de dilettantes tassée sur les gradins, accrochée aux fûts de c;^lonnes, et innombrable au point qu'elle finit par tout envahir et paralyser la fin du spectacle. Les trains regorgeaient depuis l'aube de cette multitude ivre de soleil, surexcitée par les belles sonorités de son idiome, et qui venait acclamer Mistral présidant à la prise de l'arlèse par quatre cents chatoletto auxquelles le comité du félibrige remettait une médaille avec un diplôme constatant quelles s'engageaient à ne plus quitter les bijoux anciens et la capello, le châle aux lignes tanagréennes et les bandeaux enflés sous le ruban-diadème. La foule se partageait une cantate de circonstance, YAi'latenco, sur des paroles de Mistral, tandis que de plus érudits murmuraient les strophes de Maurice Helcar :

Le clair soleil ne fait pas toute la Provence; L'olivier blanc, le pampre vert, les épis d'or, Trois richesses ne font pas tout notre trésor; Il y faut ajouter le joyau de Jouvence :

Les filles d'Arlésie, empire de i)eauté, Dont le corps eurythmique en lis éclos se dresse. Front découvert, poitrine libre, comme en Grèce Les marbres frémissants de Vénus Astarté.

Je souffrais bien quelque peu de ce paganisme qui tend à remplacer l'essor chrétien de Mireille. A

l'heure où les derniers religieux quittaient la France et où Ton décrochait les christs des prétoires, je m'affligeais de voir Mistral entouré par ces Blancs et ces liouges dont l'intransigeance ouïe sectarisme avaient préparé de telles ruines. Si peu que je comprisse de son discours provençal, j'y sentais frémir une beauté uniquement hellénique. Mais le moyen d'éluder le charme, lorsque vingt mille poitrines acclamaient les gestes harmonieux du maître, de l'Empcraire doù Miéjour, et que sa voix noble distillait l'invocation à la Vénus arlatenco, l'appel à Eschyle et à Sophocle, dieux anciens de ce théâtre, ou qu'elle implorait le respect des traditions, et sacrait l'eurythmie de ce peuple : « La « beùta di chato, de nôsti chato, ô Arlaten, se « capito immourtalo. »

Après tout, à chaque peuple son lot dans la répartition de l'ellort humain ! Au Xord les énergies sociales, au Midi l'art. Sans doute de puissants intérêts patriotiques ne sauraient troubler la jouissance de cette foule ; en revanche sous quelles grossières risées, sous quelle stupide incompréhension ne sombrerait pas dans la Beauce un si délicat spectacle ! Des colonnes greccpies à ces tambourins enrubannés qui rythmèrent les ménades d'il y a vingt siècles, je regardais circuler la sève classique, et me façonnais une âme provençale, détachée de nos brumes et de nos atavismes militaires, lorsqu'im incident réveilla en moi le septentrional. Une bagarre éclatait aux barrières. La foule extérieure, pour pénétrer dans l'enceinte, bousculait d'un élan

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les serj^ents de ville, brisait les treillages, se ruait sur les cinq ou six fantassins de service. On secoue leurs fusils, une houle les submerge, ils reculent. Alors, tandis que le public regardait indifférent, ou scandalisé que loi troublât l'eurythmie de la fête, je sentis se révoltm- au fond de moi-même les vieilles disciplines du Nord. Un instinct, que réprima la peur du ridicule, autre sentiment septentrional, m'excitait à bondir de l'estrade pour porter aux défenseurs de l'ordre un dérisoire secours. Et soudain je m'entendis hurler seul dans le g'rand silence : Bravo! Bravo! Le piquet, sur un signe du sergent, quelque languedocien prompt au devoir, avait mis baïonnette au canon, repris l'avantage. Mais comme, l'éclair de dix secondes, le charme s'était rompu et j'avais exécré cette Provence ni celtique, ni même romaine, au fond grecque!

Calmé, je rougis d'avoir senti remuer en moi l'âme du barbare. Je me repris aux qualités de ce peuple aimable qui cherche, au lieu de dénigrer, à s'enthousiasmer pour le beau. Maintenant il acclamait le défilé des Provençales dont les moins jolies empruntaient à l'arlèse une dignité attique de statues.

Et cette multitude intuitive discernait d'un regard le symbolisme des fleurs offertes en passant à son poète, tel un bouquet de saladelles sauvages cueilli sur les vases brûlantes du Yaccarès, en vue de l'église crénelée des Saintes-Maries-de-la-Mer où meurt Mireille, extasiée d'amour.

Oui, Mistral disait vrai, qu'importe la Vénus

d'Arles exilée au Louvre? L'âme de la Provence c'était ce peuple enserrant, ivre de lumière, les colonnades grecques; c'étaient ces sculpturales jeunes filles ressortant, ainsi que les canéphores, sur la blancheur des marbres, et qui portaient en elles cinquante siècles de beauté phénicienne, hellénique ou latine.

Sur les dalles où marcha le chœur antique elles s'étaient groupées, pour entonner une mélopée lente, accompagnée par le « jouglar doù florège, » la studiantina arlésienne et les joueurs de mandoline. Mélopée d'amour, où passaient comme un refrain, en cristallines syllabes provençales, les noms susurrés, les mots d'extase : nioun perdigaù (mon perdreau) que dans ce suave idiome tout en diphtongues elles prononcent : perdigaau.

Mais comme pour attester, contrepoids de cette tendresse pâmée, les violences de la passion, ils défilaient sur leurs chevaux sarrasins rutilants de sparteries et de pompons, les rudes gardians de Camargue, lazzo à la selle, trident au poing, avec leur fiancée assise de côté, d'un bras les enserrant. Ainsi s'évoquait l'ode des Isclo d'or\ où dédaigneuse la belle menace de son calignaire l'importun qui la

courtise :

M'afourtig-uè que dins loù round Traucara de soun fîcheiroun Quau que me guinche.

(Il jura qu'au cirque il percerait de son trident qui me regarde.)

Les grandes actions collectives ne s'opèrent point

avec des énergies si personnelles. Surtout on nembrigade pas l'amour. Voilà pourquoi Napoléon déclarait n'avoir jamais pu tirer de la Provence un bon régiment.

Mais il faut bien laisser à une Champagne quelque idéal à réaliser. Là pouvait naître la légende de l'Empire, et dans ces Charentes où le paysan joue sa femme, dans cette Beauce où il épouse la fille dont la terre touche son champ. Et comme elle s'eifondrerait dans l'anarchie, cette Provence idéaliste, si Paris ne lui envoyait ses administrateurs, Lyon ses apôtres.

Je songeais à cette répartition providentielle des tâches, et à ces virilités du Nord dont a besoin le Midi, tout en observant, à demi-écrasé, la lin de la fête. L'absence de mesures d'ordre aboutissait à un envahissement où tout s'abîma. Une poussière s'élevait de la chute d'une colonnade chargée de groupes. Un félibre, afin de dégager l'estrade, répandit le bruit qu'elle n'était pas solide; il finit par le croire, et s'en alla. Mistral paisible, le cigare aux lèvres, émergeait de la cohue de curieux, de gardians, de journalistes et d'arlésiennes. Seul un lyonnais, Mariéton, l'organisateur des spectacles classiques d'Orange, s'efforçait de donner des consignes. 11 n'y réussit pas. Une partie de la foule s'écoula vers la foire aux noisettes du pont de Trinquetaille ; l'autre courut se tasser aux Arènes pour regarder les gardians enlever au galop les touffes de rubans accrochées au garot des taureaux, puis les mariniers du port exécuter leurs danses

traditionnelles. Je flânai quelque temps à travers les ruelles sarrasines, intéressé d'avoir vu Athènes finir à Byzance. Puis j'entrai dans une église où commençaient les vêpres du lundi de Pàfjues.

La désolante solitude! Ni chantres, ni choristes, partis eux aussi au théâtre. Deux prêtres entonnaient les psaumes, faiblement soutenus par l'orffue, devant une dizaine de vieilles en arlèse noire et quelques chafo, épaves de la fête. Et c'était à pleurer d'entendre l'allègre cantique de Pâques, l'hymne joyeuse de la Provence, ÏO Filii, dépêché dans cette nef vide. La foi de ces pays d'amour est-elle éteinte?

Je me tuerai demain. Je n'ai pas grand espoir de la revoir, mais gui sait? Et du moins je me replonge dans le néant où l'on ne souffre plus.

Testament du général Boulanger.

Comme pour rendre plus inextricable lécheveau des réflexions que suscitait cette fête, païenne en somme, de l'amour, j'ouvris, rentré chez moi, une histoire du boulangisme, cette (( fièvre française » située aux antipodes de la mentalité provençale. J'essayai vainement dès lors de rétablir quelque ordre dans mes idées, et me laissai dériver vers de contradictoires aperçus.

Je découvrais d'abord un nom fatidique : Maillane. Ce bourg est la patrie de Mistral. Mais il m'évoquait en même temps Durand de Maillane, le conventionnel qui entraîna la Droite à livrer Robespierre aux athées de la Montagne. Il décida ainsi du 9 thermidor, sans lequel la république française devenait chrétienne. Ensuite l'intransigeance provençale perdit la Restauration ; et l'on n'eut

plus ni république ni monarchie, mais le libéralisme athée. Mireille ne suffît point à payer cela.

Mais cette Mireille elle-même, que je crains de la voir apostasier en de stériles résurrections de l'art antique, et mourir désespérée! Certains foudroyants éclairs de destinée font éclater la dérision des esthétiques et des morales à base naturaliste. Alors le dilemme se pose : croire ou mourir. Au fond des désespoirs passionnels il faut saluer encore une victoire de l'amour sur loro^ueil. Mais les vrais criminels apparaissent ceux qui sapèrent la foi. Arriver au bord du gouffre et n'avoir plus d'ailes !

Déjà Stendhal mentionne les fréquents suicides sentimentaux en Provence. Leur nombre s'accroit avec l'indifférence religieuse. Il existe là certes une prédisposition ethnique, cai% après l'Italie, c'est dans les parties latines de la Provence que ces drames se reproduisent le plus souvent. Parmi les très significatifs de ce temps-ci, il y a cette paysanne comtadine que 1 on trouva volontairement asphyxiée, un roman de Zola entre les mains. Combien de jeunes tilles retirées du llhône, enlacées quelquefois au fiancé que repoussait leur famille 1 D'autres couples se jettent sous un train. Après cela relisez la mort de Mireille, ravie dans les célestes revoirs, et comjjarez à la Provence chrétienne celle des éducateurs matérialistes I

Taine observe que la discipline catholique a sauvé la joie dans le Midi. Et il reconnaît, lui protestant, que la « joyeuse Ang^leterre >^ était celle d'avant la Réforme.

Mais il fut sans doute providentiel que l'influence de Luther ne s'étendît point aux nations latines ; car, sans s'arrêter au spiritualisme profond des âmes septentrionales, elles eussent piqué droit à l'athéisme qui menace aujourd'hui de les abrutir. Le paganisme de la Renaissance n'avait corrompu que l'aristocratie. On sait quelle rage de crimes décima les cours italiennes du xvi*^ siècle, dont le satanisme s'infiltra dans toute l'Europe, et vint jusqu'au fond des landes poitevines transformer en Moloch un baron de Retz.

L'idolâtrie de l'art perd le Midi, le cidte de la nature sauve le Nord, quand l'intégrale vérité religieuse s'est oblitérée dans les cœurs. Voilà une de

ces généralisations qui comportent des exceptions multiples, car sur l'influence climatérique prévaut encore la persistance ethnique : ainsi l'insondable dureté de la race ibère se retrouve chez certains paysans bretons; et Virgile, celte égaré parmi les latins, a seul, entre les poètes de Rome, goûté profondément le charme des plantes et des oiseaux.

Quel contraste entre la sensibilité anglo-saxonne et la sensibilité méridionale, si l'on compare les deux littératures depuis les origines ! C'est tout le débat de la poésie classique et de la poésie romantique; mais la poésie classique est-elle vraiment une poésie? Je la crois bien plutôt un prolongement de la psychologie et des arts plastiques.

Aussi haut que l'on remonte dans l'histoire des bardes anglais, on trouve ce vieux chef de clan qui compare le voyage de la vie au vol hàtif d'un petit rouge-gorge à travers une salle chauffée, par un temps de neige. Que nous voilà loin de l'amoureuse et plastique légende de Gyptis !

« Si jamais, écrit Taine parlant des races saxonnes, (( il y eut quelque part un profond et sérieux senti- « ment poétique, c'est ici. » Et il montre l'homme primitif du Nord, cette espèce de brute qui gît tout le long du jour au coin de son feu, occupé à manger et à dormir, dont les organes rouilles ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses formes poétiques, mais qui entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. « Il ne le figure pas. il le « sent. 11 n'a pas d'idoles. Ce qu'il désigne par des « noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible

LES MADONES COMTADINKS 18.0

<< et de grandiose qui circule à travers la nature et « qu'on devine au delà d'elle, mystérieux infini « que les sens n'atteignent pas. »

Voilà bien Ossian et TEdda, leurs dieux pâles aux manteaux de brouillard. \evs ceux-là, si je n'étais chrétien, monterait ma prière. Nés des profonds appels de ma race, ils me traduiraient la Divinité mieux qu'Athéné aux belles formes ou que la lumière de Phoïbos. Ils apparurent vaporeux sur les récifs, parmi les vols de mouettes, à mes ancêtres lointains des barques danoises. Ils nous protègent encore; ils enseignent à leur postérité le repliement intérieur et les fraternités larges, à l'encontre de ces artistes du Sud, héritiers de létroite cité antique et contempteurs des nuages.

Le chantre de Robin-Wood rêva deux sous les futaies anglaises. Quand ils quittaient la banquise boréale, les dunes pâles de la Baltique et les fiords, ils révélaient à Surrey l'enchantement de « la « belle saison qui fait sortir boutons et fleurs, « quand la tourterelle roucoule devant sa com- « pagne, et que le daim rejette sa fourrure d'hi- « ver. »

Ils abdiquèrent d'eux-mêmes devant les évangélistes du Nord. « Une race ainsi faite, écrit Taine, (( était toute préparée pour le christianisme, par sa « tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle, « par son penchant pour le sérieux et le sublime. »

Mais le Midi, lui, comment eût-il accédé à la vérité définitive, sinon par l'amour?

Converti, il s'attarde moins que nous à ses dieux.

Il brisa ses idoles luxurieuses avec le marteau des moines, et répudia son Aphrodite pour retrouver le concept, en elle déiiguré, de l'Amour créateur et de l'Esprit qui « couvait les eaux primitives. » Il ne s'est point retourné pour écouter une fois encore la huppe printanière ou la chanson d'Ariel; il s'est élancé à la suite de ses Béatrix et de ses Laure jusqu'aux régions immatérielles des amours indestructibles. Il n'a livré à Luther ni la Madone ni l'Eucharistie. Mais l'humanité générale domine les nuances ethniques. De ce que les Romains furent un peuple militaire conclura-t-on que les autres aient ignoré les armes? De ce que la femme règne sur le Midi conclura-t-on que le Nord ait ignoré lamour? Et, comme la vérité religieuse ressortit à cette humanité générale, l'on verra peutêtre un jour les nations anglo-saxonnes propager à travers le globe le flambeau du catholicisme. Nuances même que les divergences poétiques des races : le vieil OEdipe est déjà le roi Lear plus humain, moins fantomatique, errant sous les lumineux oliviers de Colone, non sur les bruyères noyées de brouillard.

Si cependant une littérature se spécialisa dans la peinture de la passion, ferma les yeux au reste de la vie, ce fut celle de la Provence.

La muse tour à tour satirique et mystique de Saboly tranche à peu près seule sur cette gamme de passion qui court de Pétrarque à Aubanel. Si vous voulez pénétrer le cœur de ce pays, lisez l'histoire de la fontaine de Vaucluse.

En retracer les pèlerinages sentimentaux m'emporterait trop loin des madones comtadines. Ellesmêmes j'ai hâte de les quitter, hâte de fuir Notre- Dame-de-Lumière et tous ses sanctuaires de trop de joie. Il me tarde de repasser le Rhône pour prier une fois encore devant une Vierge avignonnaise, mais exilée celle-là dans la France languedocienne, sur le pic sinistre de Rochefort, par-delà les acropoles mortes de ^'illeneuve.

Villeneuve, pierre et poussière, escaladant de ses ruines la morne garrigue, c'est le Languedoc. Le Languedoc, composé de France et d'Espagne, tandis que la Provence hérita la civilisation hellénolatine.

Sans doute à ^'illeneuve l'Italie comtadine a franchi le Rhône; mais l'impérieuse tour de Philippele-Bel lui crie : pas plus loin I Ce donjon carré, haut et massif, muni de puissants mâchicoulis et surmonté d'une longue tom^elle de guet, voilà bien un chevalier français, droit dans sa force, qui surveille, par-delà les deux bras du fleuve, le Palais des papes, formidable mais italien, cachant des embûches, préoccupé d'art, et dominé par une église.

Ainsi que le fort Saint-André, son second d'armes, la tour du roi de France résista aux Bouro^uignons du prince d'Orange et aux huguenots du baron des

LES .MADONES COMTA DINES 189

Adrets. Notre époc|ue a détruit seulement ses défenses extérieures.

A ses pieds grouille l'Italie comtadine, dans cette Villeneuve déchue, reléguée, loin de la route et du pont modernes, parmi ses carrières de roches blanches où des oliviers poudreux secontorsionnent. Partout de rutilantes masures ; çà et là quelque motif florentin, une façade rose à toit rouge, à volets verts, entre deux cyprès noirs ; ailleurs les balustres et les clématites d'une terrasse surplombant le Rhône, ses platanes, ses saulaies vibrantes de rossignols.

Ici, lumineux, indolent ou mystique, finit l'Orient. Une population de bohémiens, semblerait-il, aux éclatantes guenilles, aux galbes bruns, a reconquis sur la France cette Villeneuve-lez-Avignon, où quelques douces sonneries de couvents et de chapelles interrompent la mort radieuse des choses. Les grosses tours rondes du fort Saint-André, jaunes sous le ciel bleu, dominent les tonalités brûlantes du paysage ; la poterne quelles encadrent et les rangées de mâchicoulis semblent moins gothiques que moresques. L'enceinte ébréchée de la vaste acropole n'abrite plus les sergents du roi ni la puissante abbaye des bénédictins de Saint- André, mais le petit cloître moderne des « Victimes de Jésus o et les gamins aux yeux de tziganes qui mendient parmi les décombres.

Au pied du roc nu de cette citadelle s'allonge la vivante nécropole qu'est Villeneuve. Dans les palais cardinalices grouillent les familles indigentes.

Ici un beffroi carré d'église où pend la poulie d'un grenier à foin : là un clocheton aux tuiles affaissées, émergeant du chaos grisâtre des toits. De roses façades, où sèchent des hardes écarlates, encadrent quelque portail muré que surmontent un attique et une rosace, murée elle aussi. Nul art moderne, hormis une belle madone de pierre, au haut de son chapiteau corinthien, sur une place. Plus loin, une croix de fer, érigée en 1767, porte l'inscription, ici très saisissante : Sfat crux dum volvitur orhis. C'est le proverbe comtadin : (( Tout passe, la croix reste. » L'église paroissiale, ancienne collégiale du XIV'' siècle, éparpille sa sonnerie rouillée sur un beffroi démantelé ; les consoles des mâchicoulis ne soutiennent plus rien. Cette église recueillit, ainsi cpie l'hospice, en 1791, les épaves artistiques des monastères. Extérieurement, son mur grisâtre aux longues ogives n'évoque que du passé, parmi les logis dont la tuile ancestrale a pris le rose livide du tamaris ; mais la nef et les chapelles des bas-côtés, voilà toute l'Italie : marbres, vieux ors, colonnes polychromes, bustes dorés de saints aux figures de brigands, madones habillées de drap d'argent, chaire en marbre blanc que des angelots soutiennent, vierges Médicis ou vierges du xviir siècle avec leur air d'entrer en danse. Puis d'exquises figurines de bois, très mystiques, un charmant petit marbre de Moïse, et aux murs les peintres italiens du Comtat. Que d'art, quelle paix, quelle foi dans cette église délaissée qui veille sm* la cité défunte! Ici une madone à double face, à

quatre bras ; là des épitaphes savantes de cardinaux et de princes. Comme toiles plus remarquables, un Christ et une Sainte-Famille de Reynaud Le Vieux ; puis des deux Mignard un saint Bruno, une sainte Boseline de Villeneuve, les \oces mystiques de sainte Catherine, une Vierge à l'agneau; ensuite une copie de Winnonciation du Guide, dont ^ illeneuve posséda longtemps l'original: et encore les portraits de deux papes franciscains, Nicolas l\ et Sixte l\ , une Adoration des Mages, de l'école lombarde.

La sacristie renferme une ^ ierge du xiv^ siècle, qu'un prisonnier sculpta dans une dent d'éléphant. La chapelle de sainte Césarie contient la pierre tumulaire et l'épitaphe de cette bienheureuse, qui vécut à Villeneuve, au vi*" siècle.

Puis l'on revient aux marbres somptueux du maître-autel, épave de la Chartreuse ; le devant est sculpté d'un groupe en carrare, où quelques angelots baisent les plaies du Sauveur allongé : le corps flexible, la tète renversée, si douloureuse, l'universel abandon saisissent. Ohl le miracle du christianisme, issu de ce supplicié!

Contigu à l'église où se réfugia le peu de vie demeuré dans A illeneuve, le cloître Xotre-Dame est retombé à une mort sans résurrection. Les arceaux bruns des galeries s'effritent autour du préau, moucheté par une herbe lépreuse. D'une ogive s'élance un figuier. Des portes bardées de fer enfoncent leur rouille dans de mystérieuses murailles qu'orne un trèfle sculpté. Le bon asile

donibre et de fraîcheur! Au-dessus de tuiles obscures, un beiïroi baigne dans la clarté ; le soleil filtre par les trous de murs, blanchit les recoins. Et l'on song-e qu'ainsi Dieu, soleil conscient, illumine le monde des âmes, sollicite celles mêmes où il semble que l'on ne devrait plus chercher la vie morale.

Hormis sa valeur spirituelle, quel néant de l'effort humain 1 En cette poussière de A illeneuve se rejoignent la civilisation légiste de Rome et la féodalité franque. Nulle part la Révolution n'a plus vite ni plus irréparablement détruit.

Vers 1780 les processions solennelles de Villeneuve marchaient dans cet ordre : Pénitents gris, Pénitents noirs. Récollets, bénéficiers et chanoines de Notre-Dame, clergé de Saint-Pons, Bénédictins, prieur puis révérendissime abbé de Saint-André. Il s'y mêlait ime dizaine d'ordres religieux, cent prêtres, le personnel des prélats comtadins logés ici, les juges, viguiers, procureurs de la cour royale, le capiscol du chapitre de Villeneuve, officiai de l'archevêque d'Avignon pour ses quinze paroisses languedociennes, enfin la garnison française.

Aujourd'hui, quelques moniales, une école de Frères, une population mendiante ou socialiste s'espacent dans ces ruines, empreintes par l'Italie d'un si profond cachet artistique et religieux, par la France d'un si rude cachet militaire. Aux époques des défections méridionales, cette contrée, que le Nord disciplina, continuait à fournir

LKS .-MADONES COMTADLNES 193

d'excellentes milices contre les Espagnols ou les insurgés du Languedoc. Les rois de France la récompensèrent par d'exceptionnels privilèges.

En même temps Innocent YI l'appelait la Vallée de bénédiction. Car, dès le vi<= siècle où le moustier de Saint-André se fonda sur le Puy-Andaon, commencent ici une lignée de saints personnages et une alluvion de monastères, arrentés ou privilégiés par les comtes de Toulouse, puis par les papes comtadins et les rois de France.

Au temporel, le véritable fondateur de Villeneuve est Philippe-le-Bel. De nombreux princes, des monarques y séjournent. On y signe les traités qui réunissent à la couronne la Champagne, le Dauphiné, le comté de Montpellier. Bon centre pour regarder se former la France, et pour pardonner à la monarchie ses Louis XV, en raison de ses grands ouvriers de l'unité nationale !

Villeneuve qui en 1791 reste encore frontière, possédait hôtel des Monnaies, maîtrise générale des ports, bureau des fermes, juridiction des sels, viguerie royale. Mais seules, parmi l'amas de décombres, les citadelles et les abbayes font encore figure. La plate-forme des lumineuses tours, au fort Saint-André, brave tout assaut. Avec quelle confiance en eux-mêmes les gouverneurs pouvaient surveiller Avignon!

Le monastère bénédictin de cet antique Puy- Andaon a disparu, mais la Chartreuse de Val- Bénite se retrouve, éparpillée entre les masures d'une cité de misère où piaillent des gamins bron-

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zés. De rutilantes guenilles sèchent sur les dalles où les frocs blancs s'allongèrent en adoration. Les monastères de Chartreux comportent des ermitages juxtaposés. Il faut des âmes bien distinguées, bien douloureuses ou bien saintes, pour préférer un perpétuel silence aux bavardages de récréations. Aujourd'hui, dans ces ruines de Val-Bénite rêvent des couples d'amoureux. Ils plaignent les anciens moines. Pourtant ceux-ci accepteraient-ils de recommencer la \ie ailleurs que dans un cloître? En 1792, sept Pères ou convers sortirent conditionnellement; lun deux s'empressa d'épouser une nonne sécularisée. Les quarante et un autres refusèrent de quitter leurs cellules. La force les en chassa plus tard, ([uelques-uns pour léchafaud. Chateaubriand découvrit ici le dernier survivant, lequel errait dans les salles écroulées, et gardait les sépultures.

Domiis heatsR Marm Vallis benedictionis, cette inscription orne le second portail, d'ordre composite, qui introduit dans la Chartreuse devenue la cité Saint-Bruno. Dévastation, silence, obscurité. Des arceaux intacts jaillissent au sommet de colonnettes rongées. Et voici, encombrée de tonneaux et de charrettes, envahie d'arbustes, ses jolies voûtes trouées, les trèfles de ses baies mutilés, l'abbatiale qu'Innocent VI, aidé par l'or d'Espagne et de France, rêva d'égaler aux églises des grandes chartreuses italiennes.

Du moins s'agissait-il ici du luxe pour Dieu. Mais la pompeuse cour d'honneur! Mais ces pi-

lastres, ces architraves, ces mascarons dignes de Versailles ! Mais rélégance presque Pompadour du portique circulaire qui abritait le grand puits ! Mais ces guirlandes en pierre autour des réfectoires effondrés! Cette profusion dut affliger de saints moines. Ne nous étonnons pas trop d'errer dans cette mort, dont la dolence rachète aujourd'hui l'oro-ueil où dég-énéra Val-Bénite.

Regagnons son petit cloître, si intériorisé, lui, en lamour des réalités invisibles. Ces A'ieilles sur leur bâton, ce chat maigre cpii s'étire conviennent à sa quiétude. Les iris bleus consolent doucement les brèches des voussures. Ames de ceux qui expirèrent dans la paix, vous pouvez visiter les ogives de ces galeries mélancoliques !

Sur le mur fleuri du campanile la cloche rouillée n'appelle plus. Mais elle verse, en son calme sommeil, un souvenir de prières aux figuiers sauvages du préau. L'oratoire d'Innocent VI montre encore les splendides fresques de Simon de Lyon, élève de Giotto.

Mais, en somme, de tant de palais cardinalices et d'hôtels princiers, où confluent la voluptueuse Renaissance et le faste de Louis XIV, qu'est-il resté? Un peu d'art. Et c'est la survivante charité du Moyen Age qui veille sur lui. Le dernier rameau des fondations provençales de saint Jean de Matha, ces religieuses trinitaires cpii portent sur la poitrine la croix de Malte, rouge et bleue, entretiennent à Villeneuve rni hospice, doublé d'un musée local.

La maîtresse pièce est le tombeau d'Innocent VI.

Dérision de nos vanités 1 Pas plus que Jules II dans Saint-Pierre, ce pape n'a pu occuper, dans l'abbatiale de Val-Bénite, le mausolée impérissable quil voulait. Son corps, caché dans les murailles de la Chartreuse au temps des hug'uenots, n'en est plus sorti. Son tombeau servit darmoire à un paysan, sous Ici Révolution; des gamins jouèrent à en briser les statuettes. II remplit à moitié, aujourd'hui, la chapelle de l'hospice. La statue, en marbre blanc, du pontife, et diverses ligures décorent ce somptueux monument tout en pierre ajourée et en clochetons qui sétagent jusqu'à une hauteur de sept mètres.

Deux ou trois cents toiles ou objets d'art complètent le musée. Œuvre de Philippe de Champaigne, un Christ en croix, verdàtre et si douloureux sous un ciel de ténèbres, regarde vers son Père. Çà et là des Greuze, quelques toiles lombardes, plusieurs gravures d'Albert Durer, nombre de Mignard et de Levieux. Pierre Mignard a esquissé un martyre des Chartreux en Angleterre, d'un lancinant réalisme. Mais quel insensé, ou quel Véronèse, s'avisa de représenter l'humble sainte de Villeneuve, cette Césarie du vi'^ siècle, avec une torsade de perles et une traîne de brocard ?

Voici la Vierge Noire de saint Luc, tableau byzantin. Et partout, aux murs de ces salles qui tiennent de l'hôpital et du grenier, prient, se guindent ou minaudent, reines, chambellans, cardinaux, plusieurs papes, l'évèque Belzunce, un

•il

chartreux, frère de Richelieu, et Christophe Colomb. D'obscurs artistes, tel le frère Imbert, moine de Villeneuve, attachent ici leur nom à quelque scène pieuse. L Italie, tantôt si mystique, tantôt si efféminée, reparaît avec les statuettes de madones. Voici, sur bois, et d'une étrange joliesse, une mince Vierge qui, redressée d'un geste à la fois hiératique et charmant, tient un enfant Jésus au galbe d'imperator. Dans la statue de Notre- Dame-de-Lumières, provenue des Pénitents noirs, quelle bonté, d'essence latine, accentuée par les lèvres fortes!

Humble musée de V'illeneuve, pareil aux jardins à l'abandon où la vraie nature se manifeste, parce qu'on n'a rien exclu de toi tu résumes la vie locale, depuis les origines. Cet ibis, ce guêpier tués aux alentours, racontent, aussi bien que l'art italien ou byzantin, les parentés de la Provence avec lOrient. L'énorme masse de ce sarcophage révèle la civilisation rudimentaire des Gallo-Romains, un millénaire après l'époque qu'attestent ces haches en serpentin. Ce fer de javelot blessa peut-être un soldat de Vercingétorix. Voici un moule à boucles de ceinturons mérovingiens. Tout un siècle avignonnais revit dans les chasubles d'Innocent VI et de sa cour, ainsi que dans les sculptures gothiques provenues du tombeau du cardinal de Montirac.

Deux statuettes en bois peint, un François d'Assise et un Antoine de Padoue nous replient vers les tendresses du Moyen Age. L'administration pon-

tificale légua ces bulles sur parchemin scellées de plomb; et l'administration royale, ces sceaux en bronze de la cour de justice de Villeneuve, lesquels joignent à la couronne de France une mitre abbatiale.

Guidé par la religieuse trinitaire, dont le costume évoque la charitable sainteté des vieux ordres provençaux, Ion progresse à travers l'antique Orient, la Gaule narbonnaise, l'Italie, la France, depuis la meule de pierre que tourna un esclave jusqu'au buste de Napoléon III.

Angers porie, non seulement dans son vaste château, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers.

MiCHELET.

Reposons-nous d'un passé si solennel avec le sourire, peut-être irrespectueux, que provoque le « bon l'oi René. » Voici un tableau dogmatique fort compliqué qui porte son nom, cpioiqu'exécuté par Eng-uerrand Gharonton, puis le masque en carrare de sa seconde femme, Jeanne de Laval.

Seules presque, les tours crénelées du roi René à Tarascon évoquent en Provence la féodalité. Encore très ornées, très légères, contrastent-elles avec la noire et formidable citadelle d'Angers. Le statuaire David a exagéré le caractère des deux provinces : il a sculpté pour Angers un roi René qui ressemble à don Quichotte, pour Aix un roi René qui rappelle Sancho Pansa, débonnaire gouverneur de son ile. Le premier, bardé de fer, s'estime fort supérieur aux vilains; le second, en robe de

chambre, paraît tout disposé à leur céder sa couronne.

Ce René fut doux au peuple, en somme, et bon chrétien. Pour le reste il semble surfait. Il essaya tout, sans grand succès. Roi de Jérusalem, qui était aux Turcs, il érigea en France des chapelles, mais nentreprit aucune croisade. Roi de Naples, comte de Provence, il setîorça d'être artiste et peignit quelques croûtes. Duc d'Anjou, il donna des tournois, puis se laissa voler tous ses Etats sans lever un homme.

Il coulait une existence à la Montaigne, plus nostalgique, aimant à jouir des patries absentes. Nous le voyons aux bords du Rhône élever des créneaux. Près de la Maine, il bâtit sa petite Baume, retrouve pour les pécheurs de Reculée la familiarité méridionale, lâche des bartavelles, importe le rigolet napolitain. Peut-être la touchante épitaphe de sa nourrice, à Notre-Dame de Nantilly, est-elle un ressouvenir de la stèle arlésienne dédiée par une matrone antique à la femme qui Tallaita.

Mais, par la sainteté, la justice, le malheur, le véritable grand homme de la maison d'Anjou en Provence fut Charles II. Il marque un répit entre deux séries sanglantes de princes italiens ou allemands. Infirme — on l'appelait le Boiteux — doux, ami des poètes, ses sujets d'Aix le reçoivent « avec un excès de joie qui n'est pas croyable. » Inspiré naguère dans sa prison d'Espagne, il retrouve les reliques de sainte Madeleine et des Maries. Il réprime impitoyablement l'usure, fait re viser tous les

LES MADONKS COMTADINES 201

contrats où « la vermine juive d'Avignon suçoit le « sang du povre peuple. » Il poursuit la destruction des Templiers, exécrés pour leur arrogance et convaincus de crimes dont le moindre était alors capital; il donne leurs immeubles aux Hospitaliers. Il interdit le blasphème et le concubinage des gens mariés. Il eut, d'une seule union, neuf fils et cinq filles que l'on retrouve sur divers trônes d Europe.

Dans la maison d'Anjou-Sicile Louis II l'égalera presque, qui fonde le Parlement d'Aix et l'Université d'Angers, soutient les Armagnacs, c est -à-dire la France, établit en Provence l'unification des poids et mesures, et meurt à Angers « grandement pieux et débonnaire. » Il faut rouvrir les vieilles chroniques pour restituer leur vraie place à ces princes équitables et doux, effacés plus tard par limpiété des historiens ou par leur goût pour les batailleurs.

Il semble que la lignée de Charles II ait reçu mission de parfaire l'une par l'autre ce que Michelet appelle « l'incomplète destinée de la Provence, lincomplète destinée de l'Anjou ». Le Midi emprunta quelque discipline au pays qui avait pris comme patron saint Maurice, un soldat. Il donna en échange un reflet de ses arts et de sa civilisation bienveillante ; Angers brilla dès lors fort au-dessus des cités voisines, sans dépouiller ses instincts de hiérarchie.

Car, si l'Anjou n'offre point au Moyen Age les élans charitables des ïrinitaires et des Frères de la Merci, il se relève par la poésie puissante de ses

abbayes, Fontevrault, le Ronceray, où les quartiers de noblesse étaient exigés des moniales, dont plusieurs furent les filles de rois. Vraiment à Fontevrault, ruine enchantée au fond des brandes, dort de son plus solennel sommeil un peu de la Maison de France, mêlé à la poussière des monarques anglais.

Tandis que la Provence conservait les démocratiques Institutesde Rome, lAnj ou rédigeait la plus féodale des Coutumes, uniquement préoccupée de droits seigneuriaux. En revanche, une calme et disciplinée sagesse maintenait Angers en dehors des excès de tous les partis, tandis que Marseille, Arles, Avignon se jetaient à toutes les folies contradictoires, acclamaient tour à tour les Albigeois et la Ligue, la Terreur rouge et la Terreur blanche.

Les deux provinces pâtirent de leur séparation. Lune tomba au jansénisme et aux étroitesses de l'esprit de caste ; l'autre se livra sans mesure à la phraséologie des Mirabeau, précipita la France dans des alternatives de démagogie et de réaction effrénée, sous le prétexte tantôt d humanitarisme, tantôt de loyalisme absolu.

Cependant, malgré les reculs momentanés, une loi de progrès religieux et social mène le monde. Et l'on s'en peut convaincre au musée de ^ illeneuve en imaginant, dans le passé, les rochers du Rhône peuplés par ces tribus préhistoriques à peine relevées de la malédiction de TEden et qui, vêtues, ainsi qu'Adam, de peaux de bêtes, menacent, le silex au poing, les radeaux des premiers naviculaires.

Mais la poussière historique de Villeneuve nous enseigne encore la division des tâches dans Ihumanité. Ces cloîtres dont les délicates ogives jaillissent parmi les ronces, ces madones comtadines ébréchées à l'angle des logis conservent le souvenir d'une mysticité et dun art très italiens, tandis que les tours dominant l'àpre garrigue et entrevues au bout des ruelles proclament les destinées plus rudes, plus énergiques, du Languedoc et de la race franque.

Dins aquelo glèiso santo Fai déjà vounge cents ans Que toiin pople prèjo e canto, E vers tu lèvo li nian.

Cantico de Nosto-Damo de rocofort.

Villeneuve, cet empiétement du Gomtat sur le sol français, avait encore détaché plus avant dans le Languedoc un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-André, et dont les moines, pendant plusieurs siècles, gardèrent le sanctuaire de Rochefort, resté aujourd'hui en aussi g'rande vénération dans Vaucluse que dans le Gard qui le renferme. Par le recrutement de ses pèlerins Notre-Dame de Rochefort demeure une Madone comtadine.

Du haut de la côte des Angles saluons d'un adieu le vrai Midi. Les glaives des derniers aloès bleuissent dans les roches chaudes, devant les toits écarlates des villas. Une forêt d'oliviers grimpe depuis le Rhône. Encore un regard en arrière à la

Provence, au vernis luisant de ses vertes plaines, au saphir des Alpilles, à l'opale du A'entoux, aux monts dorés de Vaucluse! Et nous nous enfonçons dans les garrigues languedociennes, ensevelies sous le drap mortuaire de leurs chênes nains.

Au bord de la route quelque culture, oliviers déjà plus rabougris, amandiers calcinés, yeuses mouchetant dune ombre dense les cailloux blancs et les thyms secs où volète un lugubre papillon jaune rayé de noir.

Entre les mamelons sombres dorment de vastes plateaux inhabités. C'est ici la mort sous le soleil. Pourquoi ce harnais de charrette, pareil à ceux de Provence avec ses houpes multicolores et ses grelots tintant au haut d'une longue corne, attristet-il? Interrogez l'homme, il garde l'amabilité méridionale ; cependant il passe songeur entre ces mornes qui durcirent la race des Celtibères.

Un sentier conduit à des carrières torrides, enfoncements de rochers où rôtissent les buis, quelques immortelles, une fleur bleuâtre. Le ravin dégringole dans un éboulis de cailloux jusqu'à des fonds de sable fossile. Ah! la désolation languedocienne, l'harmonie de ces paysages tragiques et morts avec un peuple qui a subi les dévastations sarrasines, les Barbares septentrionaux, les Albigeois incendiaires et la rude croisade de Montfort, puis les Huguenots, les Camisards, les dragonnades, la Terreur rouge et la Terreur blanche! Les villages noirâtres, murés au dehors, guettent efi'arés du haut de leurs pics ; on les dirait brûlés

206 LES MADONES COMTA DINES

d'hier. Tout autour d eux s'enchaîne la sinistre farandole des garrigues.

Ce Languedoc oriental, d'où s'irradie encore au loin la Provence, fait songer aux diptyques enténébrant, en regard des joies célestes, l'enfer.

Cependant c'est ici, comme pour mieux écraser la tête du serpent, que Marie a placé l'un de ses plus miraculeux sanctuaires, le Lourdes du Moyen Age, Rochefort du Gard.

Grisâtre sur son cône rocheux, l'humble petit monastère apparaît brusquement à l'horizon d'un cirque immense, plaine cultivée qui remplace un lac desséché par les moines jadis. La citadelle de prières se dresse, dernier refuge, à l'entrée définitive du broussailleux désert cévenol. Et le pèlerin s'agenouille, les yeux vers le mince clocheton. Les pieds, eux, s'attarderont longtemps sur le chemin. Que voilà bien l'image d'une vie chrétienne, dure course sous le hâle, mais avec l'espoir là-bas et çà et là quelque oasis !

L'on dirait maintenant qu'un peu de Provence a reparu. Voici les files de cyprès, les mas roses, les mûriers et les olivettes. Sur un poussiéreux platane grésille la cigale. L^ne huppe court sur le chemin. Et pour raccourcir, o voyageur, tu peux écorner quelque champ de millet ou de caxdères ; ici point de brute beauceronne pour t'invectiver; quelque brun laboureur ou sa Mireille t'indiqueront loù camin avec ce désir d'être aimable que le Méridional j oint à beaucoup de curiosité.

Mais voici la fin de la douce plaine. De nouveau

l'œil s'attriste devant les grandes vag'ues sombres des garrigues murant l'horizon. En avant d'elles se surbaisse le pic isolé, cent vingt pieds de roche blanche à gravir en suivant les lacets d'une rampe ou en escaladant les cailloux.

La plate-forme atteinte, que cette petite hôtellerie des sœurs, cette madone de pierre, ce cloître ouvert sur l'horizon désolé sont accueillants ! La bonne citadelle, avec ses lumibles murs pareils à des courtines, dominant goulTre ou pentes roides. Ni Maures ni Albigeois à redouter cette nuit. Pourtant écoutez le cor de Roncevaux ! Gagnons un plus profond refuge, la ténébreuse chapelle, l'autel dédié par Charlemagne en l'an 798.

C'est septembre, mois des pèlerinages. Rochefort n'offrira pas tout son charme d'abri muet dans leffarante solitude. En revanche, l'indicible mysticité de cette procession aux lanternes qui, contournant le petit mur de la plate-forme, envoie son Magnificat si loin vers le cercle des collines, si haut vers les étoiles nacrées des nuits du sud ! Et c'est la même prière que la Bretagne disperse dans la brume de ses landes, aux soirs de Ste-Anne

d'Auray. Oh I comme de tels sanctuaires nous rapatrient par delà ce monde !

Dans la chapelle quelques pèlerins vont veiller la nuit entière. Ceux-ci somnolent, ceux-là murmurent quelques oraisons; un susurrement sort des confessionnaux ténébreux. Soudain une voix dolente, une voix d'aïeule s'élève quelque part, derrière un pilier. Quelle est cette cantilène que, sûrement, aux plus lointains soirs du passé l'on chanta ici? Ce n'est point, comme me le dit un montagnard, le cantique provençal de Sanf Gènf. 11 y a en cette complainte très cadencée la profondeur de rêve et la douceur de désolation qui caractérisent les anciens airs cévenols. La mélodie roule et s'alanguit, s'élance et plaintivement se contourne avec une sorte d'essai de joie qui n'aboutit jamais. Les paroles languedociennes, non plus, n'appartiennent à aucun cantique d'aujourd'hui. Certains mots repaysent dans la Provence : « O bello Inmaculado, o tant amado ! » Que Aoilà bien ce Midi des Cévennes où l'on peut à la fois rêver des ballades bretonnes et de la chanson de Magali! Si peu que je comprenne l'idiome roman, je ressaisis çà et là le fil de la cantilène, avec sa familiarité dévote, ses rappels à Marie nourrice, cette naïveté de la primitive Hellas que l'âme méridionale a conservée. Une heure presque, sur quatre ou cinq notes, la voix chantonne, avant que retombe la dernière strophe.

Vainement, dans l'ombre étoilée de cierg^es, m'approché-je de la vieille montagnarde; elle ne

210 LES MADONES COMTADLNES

comprend que son idiome occitan. Bientôt nul n'entendra plus ici-bas cette mélodie de fjuelque troubadour du x"^ siècle, capable d'éveiller, au plus intime de la sensibilité chrétienne, ime fibre inexplorée d'onction dolente.

Jamais je n'ai accompli le pèlerinage de Rochefort sans reculer au fond du Moyen Age et de la Castille. Vraiment le Rhône sépare de l'Italie l'Espagne. Et peut-être ai-je vu ici le dernier ermite, un vieillard du A^oisinage à barbe d'ascète, avec un froc en haillons. Il gravissait à genoux, de station en station, le chemin de croix. Nulle locomotive dans ce paysage sans date. L'on vient d'Avignon par ini coche suranné, bourré de paille en hiver pour réchauifer les voyageurs ; ou bien pédestrement l'on franchit les mornes, puis la vallée, rouge de gros cailloux que les cataractes ont polis, au temps des géants.

Oh! la tristesse de cette terre quand le soir tombe, et que sur les garrigues la cendre pleut davantage ! Au bas du pic meurt la plaine cultivée avec son quadrillage d'oliviers tondus et de mûriers où la chevêche espace sa plainte fluette, au crépuscule. Les oliviers s'essaient encore à gravir le flanc des monticules proches, où le paysan leur ménage une échelle d'étroites terrasses retenues par de petits murs, mais envahies déjà par la flore montagnarde, l'argelas d'or, les piquerons du chêne kermès, la lavande. Au sommet commence la désolation, le vert noirâtre du maquis nain qui s'enfonce, on ne sait jusqu'où, vers les Cévennes,

coupé par des ravins, des éboulis colossaux, et totalement désert, silencieux, à peine de loin en loin réveillé par un trille de merle ou le vol dune bartavelle.

A 1 orée de cette forêt de Malmont — nom sinistre — l'on s'explique l'inquiète allure du monastère ; son air de citadelle évoque les couvents palestiniens ; et voilà bien aussi le site grisâtre et inanimé de la Galilée, avec ses arides mamelons et ses plaines d'oliviers. Seulement ici point de palmiers, et, en revanche, déjà quelques chênes septentrionaux essayant de croître dans un fond humide, au bas du cône de cent vingt pieds que couronnent le prieuré, la chapelle et l'hôtellerie. Celle-ci, avec ses baies étroites qui semblent redouter un assaut, surplombe à pic les formidables éboulis du ravin, à l'opposé de la plaine et de la rampe d'accès. Une ébauche de tour bosselle le mur. Les moines qui bâtirent cela au xviii*^ siècle n étaient pas pleinement rassurés. Aujourd'hui encore, l'enceinte se ferme dès le crépuscule; on ne communique plus que par l'intérieur.

Pourtant, qu il est pacifique et humble, ce petit couvent, tout en rez-de-chaussée, sauf l'étage pour les pèlerins, huit à dix cellules carrelées, meublées d'un lit de fer, de deux chaises et d'images pieuses ! L'on y accède par les dix marches d'une tourelle obscure percée de lucarnes obliques, lesquelles semblent des meurtrières et cependant renforcent cette quiétude de l'àme qui pénètre ■chaque voyageur et le sollicite de revenir.

212 LKS MADONES COMTADINES

Entre l'hôtellerie des hommes et le couvent où vivent cinq ou six Maristes, l'on a ménagé un peu de terre pour le cimetière des religieux, de simples tertres sous les thuyas et les giroflées, puis pour une étroite terrasse où le mistral ébouriffe quelques oliviers et figuiers. Çà et là, sur le rocher, des anges en fonte, une croix de bois bénissant l'immense vallée, enfin le grand calvaire à personnages qui, entouré de massifs fleuris, termine le chemin de croix espacé sur le flanc méridional du pic. Les quatorze oratoires de sesstations bordent les lacets d'un sentier maintenu par un perrage, et qui grimpe, embaumé de lilas, bleui d'iris, ombragé par des pins où les chardonnerets gazouillent.

Oh! comme le pèlerin, isolé sur ce pic de la Bonne Mère, devant la cendre des monts, se sentira tout à Dieu! Le dimanche, dans la paix du soir, accoudé sur le mur de la plate-forme avec les religieux — telle la vigie épiant aux créneaux le retour des croisés — il regardera venir du bourg noirâtre de Rochefort la procession coutumière, une centaine de femmes et de fillettes avec la fanfare locale. Fourmis d'abord sur la route lointaine, puis groupes précisés avec leurs toilettes blanches, leurs claires ombrelles. Les bouffées de musique rythment la marche. Et cela finit par s'engager sur les rampes, au soleil adouci de quatre heures. Après le salut dans la chapelle, la procession s'en retourne, débandée, familière, le curé marchant à reculons pour conter aux enfants.

quelque histoire : « Donc il y avait une fois une petite fille qui était bien pou lido (jolie^. » La suite se perd au détour des rampes; je ne perçois plus que le gazouillis saccadé des chardonnerets qui volètent dans l'air léger sous ce calme crépuscule imprégnant de bonté les bosses mêmes des garrigues, coupées par une gorge tragique derrière les éboulis du pic concassés et miroitant ainsi que du sucre.

Dans la chapelle retombée à sa solitude voici l'heure d'inventorier l'alluvion des siècles : modernes ex-voto ou épaves des trésors pillés sous la Terreur. La chapelle basse, à triple nef, à baies étroites et oljscurcies par les verrières, apparaît nocturne sous sa voûte bleue pailletée détoiles d'or. Elle est entièrement tapissée par les oriflammes de confréries, les tableaux, les guirlandes de cœurs enlacés, les bouquets de mariées qui remplacent ici les trophées militaires de Xotre- Dame-des-Victoires. Un seul tableau rappelle im fait d'armes, combat naval très ancien, à en juger par les châteaux de poupe d'une flotte qui brûle. Dans le Midi comme en Bretagne l'ennemi héréditaire était l'Anglais; le bailli de Stiffren, ce Surcouf provençal, est mêlé dans les ballades à la gloire des vaisseaux du roi. Mais cette note militaire demeure comme perdue parmi l'amour et la mysticité qui imprègnent chaque pierre de la chapelle.

Le plus ancien tableau représente Notre-Damela-Brune, la Vierge noire jadis vénérée ici. La

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statue offrait la forme d'une pyramide ayant la tête pour sommet ; la robe est surchargée de ramages et de cabochons.

Voici de touchantes panoplies de béquilles, puis des oriflammes ù armoiries paroissiales, les guidons des confréries et du tiers-ordre, et une bannière noire qui porte en lettres d or : « Saint Guil- « laume, comte d'Orange, 798. »

Certains tableaux relatant une grâce obtenue feraient sourire un septentrional: le Midi, souvent moqueur, n a aucun sens de la véritable ironie et aucune crainte du ridicule. Ici la Madone apparaît à l'angle d'un magasin de soieries où une employée déroule un coupon. Là une diligence déverse sur le chemin ses voyageurs aux attitudes burlesques. Ailleurs toute une confrérie, emportée au galop sous l'orage, lève au ciel des bras démesurés; mais quel élan religieux du peintre vers ces âmes du purgatoire qui supplient, à gauche, au milieu de leurs flammes, tandis qu'à droite Marie ouvre ses mains lumineuses 1

La sensibilité méridionale se donne carrière en des épisodes tragi-comiques. L'ne voiture qui écrabouille un piéton porte l'enseigne d un déménageur: on croirait presque à une réclame. Quoique fort antérieurs aux automobiles, la plupart de ces ex-voto représentent des gens écrasés. Mais mon hostilité contre les massacreurs d'oiseaux triomphe au spectacle d'un chasseur qui, gisant auprès de son fusil, lèA-e les mains vers la sainte colline. Puis la politique montre son nez : les Pénitents de

LES MADONES COMTADLNES 215

Villeneuve processionnent pour obtenir le retour de Louis XVIII ; on ne dit pas s'ils chantent le vaudeville de l'époque : « Rendez-nous notre père « de Gand ! »

Un ex-voto de 1788 groupe une famille de noblesse rurale aux pieds d'une madone de style Vélasquez. Ces fillettes en paniers et corsage à pointe, que vont-elles devenir sous la Terreur?

Et voici encore des voitures qui versent; une femme tombe, esquissant un rigodon, le bras arrondi. Puis des époux confient à la Vierge leur enfant malade. Une légende, d'allure italienne, lui recommande une orpheline ; le geste du suppliant semble dire : « Après tout, c'est votre affaire! n

Les sujets varient peu : processions de Pénitents fantômes, incendies miraculeusement éteints, inondations du Rhône, gens foudroyés, malades au fond d un lit à quenouille. Dans un seul coin de la nef trois diligences versent : 1 une a ses roues en l'air, ses voyageurs sous le toit. Un chef romain condamne une martyre que lui pousse un licteur. Quelques Pièta. Le choléra de 1884, figuré par un spectre noir, s'enfuit à travers les airs, chassé de Nîmes. Enfin voici la foule banale des placpies de marbre contemporaines.

Quelques toiles de valeur émergent, d'inspiration italienne, par exemple une Madone auprès de saint Jean-Baptiste. Tout le reste semble barbouillé par un enfant. Eh! qu'importe ici l'art? Le sérieux c'est cette Vierge tutélaire invariablement penchée sur nos désolations. Les épreuves

furent bienfaisantes qui provoquèrent de tels élans de foi. Les événements de ce monde ne valent que comme tremplin vers l'infini . Si Dieu ne l'eût frappé, cet homme n'eût pas prié; si Dieu ne l'eût consolé, il n'eût pas cru efficace sa prière. Rien de plus logique que le miracle. Celui qui créa ne peut-il guérir et ressusciter? Lame elle-même n'est point impérissable par sa nature ; elle l'est par la justice de Dieu et par son pouvoir de conservation.

Entre cette justice et nos fautes quel besoin pour nous d'intercessions ! Marie est le levier qui multiplie la force de nos demandes. Elle a bien choisi son sanctuaire, dans ce site angoissant où le chrétien désemparé ne pourrait vivre sans élancer son cœur vers elle, Auxiliatrice et Consolatrice.

Quelle tristesse dans la cellule du pèlerin, par ces soirs du Midi où la nuit se déclanche soudaine, sans crépuscule ! Que ce volet grince lugubrement ! LTne dernière lueur laiteuse estompe la plaine. Un cri espacé de chevêche monte des files de cyprès. Et comme elles tintent mélancoliques, les clochettes accordées du troupeau rentrant là-bas ! Ténèbres sur les choses et au fond de soi-même. Ah! paysage à serrer le cœur ! « Les voies de l'homme « ne sont point en son pouvoir. » Qui m'eût prédit que ma destinée morale aboutirait un jour à ce coin de Languedoc? Au loin sur les rocs, cheminant à bout de forces sous l'indiffèrent soleil de

juin, dix ans déjà dans le passé Je venais jouer

à ce sanctuaire ma dernière carte contre le sui-

cide ; et voilà aussi mon ex-voto ! Mais quelle torturante série de jours, et quels reg-ards pénitents vers Tautrefois! Puis, quand on observe autour de soi, parvenu à ce sommet de la quarantième année qui partage l'existence, quels désastres de tous côtés, quelles expiations, quels pin-g-atoires anticipés! Quand nous riions des vérités divines, Dieu attendait son heure.

Et enfin c'est ici, devant ces foules méridionales, de tant d'amour et de tant d'intuition, (|ue s'éteignit en moi le dernier orgueil, l'orgueil du septentrional, (^ue de fois, depuis lors, ai-je répété au cher et douloureux maître Huysmans : « ^ ous avez tort de mépriser ce Midi qui vous a aime, et qui, lui, vous comprend mieux que les « bedeaux jansénistes du reste de la France. » Il linit par reconnaître son injustice, après avoir rencontré à Lourdes les foules de la Provence et du Languedoc.

Certes nuls cerveaux plus piètres que ceux des Méridionaux quand ils ont oublié Dieu. Ils ne conservent rien de la valeur rationnelle qui chez les Septentrionaux peut survivre à la foi. Cessent-ils d'être anges, voilà bien les plus déplaisantes brutes. Et c'est alors que Lorrains, Normands ou Bretons peuvent ressentir à leur égard ce dédain qui entraîna aux pires excès les compagnons de Montfort. Leur anarchie sociale, leurs misérables comhinazzione, leurs violences têtues, leur incompréhension de l'ironie à fond grave, leur sérieux à traiter des babioles, tout rend impossible une sympathie d'in-

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telligence entre eux et les esprits réfléchis du Nord. Mais, surnaturalisés, combien d'ordinaire ils les dépassent ! Ils vont aussi loin dans les délicatesses du cœur que dans la perversité; ils sont de Sade ou Pétrarque ; ils tuent Ihirondelle ou lui donnent ce nom charmant : cUndouleto.

L'unité française, que nous refuse l'idée de race, ne possède qu'une base, mais inébranlable : l'idée de la vocation providentielle. Gesta Dci per Francos. Dès l'an 732, Rochefort marque une victoire chrétienne et française : celle de Charles Martel sur les Sarrasins. Ceux-ci fuyaient d'Avignon, et ils furent écrasés ici. Le Ciel récompense 1 effort humain : les innombrables miracles de Rochefort durant tout le Moyen Age répondirent à l'héroïsme religieux des vainqueurs de l'Islam, de même que les prodiges de Lourdes ont immédiatement suivi la proclamation du dogme de 1 Immaculée-Conception.

Un second triomphe illustra Rochefort : celui de Guillaume d'Orange sur les Sarrasins qui, cette fois, s'étaient avancés jusqu'à Arles. C'est alors que Charlemagne bâtit sur le Puy-Reynaud une chapelle, et y dédia deux autels, l'un à Marie,

l'autre à sainte Victoire. Ce sanctuaire, dévasté par les Hongrois au x" siècle, est relevé ensuite comme dépendance des Bénédictins de Villeneuve. Plus tard, le prieuré de Rochefort obtient des papes le droit de célébrer la messe en temps d'interdit général. Puis la chapelle et le pic entier deviennent un lieu de sépulture, presque rival des Alyscamps.

Mais de nouveaux barbares surviennent ; il faut cacher dans un creux du roc la statue de Notre- Dame-la-Brune. Un pâtre la retrouvera miraculeusement. Son culte dégénéra-t-il en superstition? La Vierge noire oubliée se changea-t-elle en une idole populaire ? Cette hypothèse expliquerait seule comment un ermite, demeuré sur le pic après une nouvelle dévastation, brûla l'antique statue.

La foudre, les gens de guerre, le démon font rage autour du Puy-Reynaud. Mais, après chaque assaut, quelle pluie de bienfaisants prodiges, et quelles foules accourues de tout le Midi, du Nord même et de l'étranger ! Plusieurs croisés font ici la veillée d'armes. L'usage s'établit que, pour obtenir l'assistance céleste dans les accouchements dangereux, neuf filles gravissent à genoux les escarpements. Et les murs se couvrent d'ex-voto ; trésors et reliques s'amassent dans le sanctuaire. Mais à la fin du xii'^ siècle éclate la révolte des Albigeois. En 1208, ils ravagent toute la contrée. Le comte de Toulouse enlève aux moines de Rochefort les pêcheries de l'immense étang. Saint Louis les leur restitue, et établit au bourg voisin notaire royal et

lieutenant. Durant le xiii^ siècle — ce grand siècle chrétien, — le sanctuaire s'auréole de la sainteté du jeune Gérard, baron de Lunel, qui « aymoit la benoiste Vierge comme ung enfanctelet ayme sa mère. »

Le xiv*" siècle amène à Avignon les papes. La Chartreuse de Villeneuve, dénommée par Innocent ^ Il le « Val de bénédiction, » devient une pépinière de prélats et de docteurs, lesquels accompagnent jusqu'à Rochefort tant de royaux ou seigneuriaux pèlerins. De là ces nombreuses monnaies à l'effigie des papes découvertes aux alentours du pic.

Mais voici les jours désolés, la peste de l."H8, celle de l."3()l qui, en quelques jours, fauche dixsept mille Avignonnais, neuf cardinaux, cent évêques. Aiin de fortifier la leçon, le Ciel suscite un merveilleux thaumaturge, Vincent Ferrier, pour prêcher le jugement dans ces contrées où le relâchement et l'ignorance des clercs avaient diminué la foi. (( Les aumônes cessent, la charité se meurt, écrivait au roi le sieur de Fourquevaux. Le peuple tient les sacrements et leurs ministres en mépris. »

Le grand schisme à peine éteint, surgit le protestantisme. L'histoire s ensanglante des hideux exploits d'un baron des Adrets et d'un sire de Crussol. Dans tout le Languedoc, il n'est bruit que de catholiques roués, bouillis vifs, précipités d'une muraille, et de prêtres ou de religieuses livrés à d'ignobles supplices. En 1567, le mardi 30 septembre, les huguenots parurent en armes dans le

Languedoc, la Provence et le Dauphiné. Ils commencèrent leur expédition par la surprise des villes d'Aramon, Nîmes, Beaucaire, puis dévastèrent les bourgades, incendiant les églises, massacrant les prêtres. Alors la haine satanique dont les protestants poursuivaient le culte de Marie leur fit ravager Rochefort, tandis que Goligny décimait la population des bourgs voisins. Enfin, Henri de Montmorency, avec les troupes royales, reconcpiit le pays. Les réformés se renfoncèrent dans le Languedoc, traînant dans les ruisseaux, à Carcassonne, une statue de la ^'ierge, et fouettant, à Nîmes, un crucifix.

Cependant Marie a vaincu l'enfer. Le pic de Rochefort apparaît une borne que n'a pu franchir le protestantisme. Et le sanctuaire dévasté se relève, grâce à la longue paix religieuse du xvu'' siècle, lequel répare de tous côtés les forfaits des huguenots. Plusieurs de ceux-ci se convertissent, touchés par les prodiges qui recommencent d'éclater sur la sainte colline. Les signatures de seigneurs, de consuls, d'officiers royaux, de médecins authentiquent les procès-verbaux des guérisons, parfois même des résurrections. Un concours providentiel réunit ici, de tous les points de l'horizon, les hommes nécessaires pour restaurer la gloire du pèlerinage. La Vierge en amène jusque de l'Italie, et voici le sanctuaire de Lorette surnaturellement associé aux fastes du sanctuaire languedocien. L'Eglise officielle et le pouvoir séculier paraissent après ; l'archevêché d'Avignon, le Parlement de

Toulouse s'accordent pour restituer aux Bénédictins la direction du pèlerinage, à laquelle ne suffisaient plus ni les ermites, ni les saints directement suscités par Dieu, ni enfin la « dévote confrérie de Notre-Dame-de-Grâce, » laquelle hébergeait les visiteurs pauvres et avait solennellement offert une nouvelle statue, en bois sculpté, de la Madone portant Jésus.

Vers elle le Midi s'élance ; quarante mille pèlerins en trois jours, du 23 au 2"* août 1635. Les Pénitents, précédés de leur croix, une lanterne ouvragée aux mains, et la cagoule au visage, arrivent d'Avignon, de Villeneuve, d'Arles, de Beaucaire, d'Orange, d'Aigues-Mortes, d'Uzès, de Nîmes, de toute la Provence et du Languedoc.

Le chroniqueur des archives de Notre-Dame nous entretient des incessants miracles par lesquels le Ciel répond à ce zèle populaire et à l'activité des prieurs de confréries, des bailes et des moines qui relèvent, en les augmentant, les murs de la chapelle et du monastère. C'est une procession ininterrompue de marins échappés aux récifs, d'aveugles guéris, de paralytiques redevenus ingambes, ou de calvinistes dont Marie a sauvé l'enfant.

Une religieuse espagnole, Julienne Moreli, venue jeune à /Vvignon, et qui savait quatorze langues, la théologie, la jurisprudence, la musique, compose une longue hymne latine à l'honneur de Notre- Dame. Les Bénédictins de Villeneuve, jadis tombés dans le relâchement et dont les pitanciers rançonnaient plutôt qu'ils n'assistaient le prieuré de

Rochefort, établissent, après leur l'éforme, sept moines pieux qui dressent inventaire du trésor de la chapelle.

Long défilé de ces richesses artistiques que, depuis lors, a saccagées la Terreur. Tableaux en velours noir avec la Vierge en relief d'argent, grands pavillons de brocart, statues en bois doré, profusion de bijoux et de bagues, puis des cœurs, des jambes, des bras en métal précieux, une immense réserve d'orfèvreries liturgiques, de lampes, de chasubles en or, en argent, en tatîetas armorié, en velours de Turquie, l'une portant le blason des Pénitents bleus d'Arles ; plus dix-neuf robes somptueuses pour la Madone, lamées d'argent, relevées de broderies et de joyaux. Enfin, « quantité d'honoraires de messes et d'aumônes. »

Les Bénédictins réinstallés, le bon ermite qui, le premier, avait restauré le sanctuaire, frère Jean- Baptiste-Louis, disparaît de l'histoire, enseveli dans son humilité. Mais son œuvre est sauve. De nouveaux Moïses lèvent vers Dieu, au sommet du pic, leurs bras inlassables, en même temps que ces religieux ajoutent au sanctuaire deux ailes et deux autels, l'un pour Marie, l'autre pour Joseph, « afin que l'honneur ne sépare point ce que Dieu a si saintement uni ensemble. »

L'hôtellerie devient plus vaste, plus confortable. Après d'infructueux sondages pour découvrir une source, on maçonne la citerne souterraine qui, encore aujourd'hui, recueille l'eau des toitures. En écrêtant les rocs, en comblant quelques ravins, l'on

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accommode dételle sorte le chemin que les carrosses pourront monter jusqu'à lég'lise. Sept oratoires s'élèvent au flanc du pic en l'honneur des sept joies de la Sainte-Famille.

A ce moment redoublent les miracles. La chronique bénédictine en relate deux cent cinquante, de 1638 à 1647. Chaque jour amène des princes, guerriers ou cardinaux, une multitude de simples fidèles, venus pour s'acquitter de quelque vœu. On lit dans les procès-verbaux la guérison d'épileptiques, de pleurétiques, de sergents à demi-tués à la guerre, de gangreneux, de paralytiques, de sourds et d'aveugles, de pâtres foudroyés, ou la préservation d'enfants tombés au fond d'un puits. Dom Mège énumère dix résurrections. A trente lieues à la ronde, des processions se fondent pour commémorer les pestes chassées, les incendies éteints, la cessation des fléaux agricoles. Par milliers s'entassent dans la chapelle les ex-voto. L'union se cimente plus intime entre le Ciel et la terre, à la veille de leur redoutable divorce durant le xviu*^ siècle. Çà et là, on lit quelque nom historique : « M. le duc de Villars a donné une statue de Notre-Dame d'or émaillé. ayant cinq diamants autour de sa couronne. M. le comte et Mme la comtesse de Grignan ont donné un calice et deux beaux chandeliers d'argent, de plus deux belles chasubles, l'une de toile d'argent, fond rouge, assortie de dentelle d'or et d'argent, avec les armes de leur maison, relevées de broderies d'or. »

Anne d'Autriche fait céder au prieuré de Roche-

fort par les Bénédictins de Gonipiègne un large fragment du voile de la Sainte Merge jadis apporté d'Aix-la-Chapelle par Charles-le- Chauve. Une châsse en argent, montrant à chaque angle la figure d'un bénédictin et au centre une Madone, fut exécutée, pourrecevoir la relique, par Trophime Agard. orfèvre arlésien.

Rome dote le sanctuaire d autres reliques et d indulgences. Des châsses en argent, en cristal de roche, en or émaillé, sont offertes par les nobles familles provençales ou languedociennes.

Comme elles sont touchantes et persuasives, ces dotations des cœurs exaucés, que l'on retrouve innombrables, aux quatre coins de 1 univers, dans tous les sanctuaires de Marie, depuis l'origine du christianisme ! Dans cet immense système de bonté voilée qu'est la création Elle apparaît la dispensatrice des grâces les plus visibles. Quand les guérisons de Lourdes arrachent à la science un aveu d'impuissance à les expliquer, l'on sétonne qu'une incroyance s'obstine devant la diversité des grâces, physiques, morales ou spirituelles, répétées par millions chez les peuples et dans les siècles les plus divergents. Et il est effroyable de songer que l'antiquité païenne se soit montrée parfois plus reconnaissante des miséricordes divines que ne le font ces catholiques qui reçurent la grâce suprême d"adorer « en esprit et en vérité. » Si la voix d'un de nos ministres ou de nos instituteurs athées se fût élevée pour nier la puissance de Zeus, le misérable eût été chassé d'Athènes.

LKS MADONES C0:\1TADINES 227

Cependant, après tant de miracles et de gloire, voici pour Rocliefort de nouveaux jours tragiques, une victoire momentanée de l'esprit mauvais. L orage amassé sous la Régence et sous Louis XV crève sur le sol de saint Louis. En passant, il dévaste le pic sacré. Mais, à la période frénétique de la Révolution prélude, selon la norme démoniaque, une ère de légalité hypocrite. Pour im peu, ces commissaires qui inventorient les vases sacrés, dispersent les moines et intronisent un prêtre assermenté nous feraient accroire qu ils travaillent au règne de Dieu!

D'ailleurs la foi et 1 honnêteté survivaient dans la plupart des foyers méridionaux. La lèpre du xvni® siècle avait déchristianisé surtout les provinces proches de Paris. Les terroristes du Midi représentent la minorité qui, dans ces contrées, entraîne le reste d'un excès révolutionnaire à un excès de réaction. A Rochefort, vers 1780, les miracles répondaient encore à l'aftluence des pèlerins. L'on trouve à cette date les procès-verbaux de guérisons extraordinaires, muets ou aveugles, enfants intîrmes qui demandent qu'on les pose à terre et marchent. Les olTrandes abondent ; à cette époque remonte un bénitier en marbre orné d'une sphère à trois têtes de griffons et casque de chevalier.

Les déprédations officielles s'annoncent dès 1789. Toutefois, c'est volontairement que les Bénédictins envoient à la Monnaie de Montpellier une partie de l'argenterie. Générosité ou part au feu bien inutile! En 1790, vingt communes voisines, alar-

228 LES JJADOISES COMTADINES

mées pour le sanctuaire, adressent à F Assemblée une supplique relatant les miracles incessants et l'utilité spirituelle du pèlerinage pour la contrée.

i79U 1 Dernier rayon de Tautomne du xxuf siècle î Quel frisson d'hiver déjà secoue la poudre de vos cheveux, ô marquises, et croise le fichu sur vos gorges caressées par Watteau? Le roi paraît encore régner, mais Marat vit. Vous n'irez plus au bois, ombres légères, et les lauriers ne seront pas seuls coupés. Jamais plus effroyable gouffre ne se creusa sous le décor d'une féerie; la trompette du jugement éclate à vos oreilles, naguère enchantées d'ariettes italiennes et de reprises de menuet, ^'ous eûtes trop de confiance en la vie; elle est, pour ceux qui oublient Dieu, une embuscade de chaque heure. Puis un vocable, insoupçonné de vos rêves délicats, va surgir : le devoir social. Vous croyiez n'idolâtrer que Voltaire ; a^ous avez suscité Jean-Jacques.

La Terreur a démasqué ce qui dort de sauvagerie virtuelle chez un peuple civilisé. Mais cette sauvagerie fut démuselée par une infernale consigne ; elle n'est point le produit de ce que Taine appelle une anarchie spontanée. De récents travaux ont mis à jour la discipline maçonnique et le mot d'ordre lancé à toute la France par les loges. Jamais anarchie ne fut, ni plus habilement ni depuis plus longtemps organisée.

Comme aux temps albigeois les fureurs populaires contre l'Eglise avaient été fomentées par les comtes de Toulouse, ainsi les excès révolutionnaires débutent à Rochefort par la volonté des

gouvernants. Le Directoire départemental expulse les moines et laisse seulement entrouverte, sur la supplication des habitants, la chapelle, bientôt confiée à un intrus, lequel d'ailleurs rétracta plus tard son serment et mourut avec piété.

En 1793, le sanctuaire est dépouillé de ses richesses, puis fermé, taudis qu'au bourg de Rochefort la déesse Raison s'installe dans l'église.

Et voici vraiment la Terreur d'en bas. Un groupe de forcenés oblige, par menaces et tortures, la population à démolir les sept oratoires échelonnés au flanc du pic. Toutefois, la statue miraculeuse restait dans la chapelle ; à la porte close les chrétiens des alentours venaient encore prier, à genoux, les bras en croix. Ce spectacle exaspérait les démagogues. Un matin, trois des pires pénètrent dans le sanctuaire, décapitent la statue qu'ils appelaient par dérision le tronc de figuier, puis s'amusent à faire rouler la tête sur les rochers. Cependant, l'un de ces misérables la conserva chez lui et la restitua aux fidèles après la Terreur. Quant à ses compagnons, le Ciel se chargea de leur châtiment. Le premier dimanche de mars 1795, alors qu'ils venaient d injurier la foule pieuse qui faisait réparation au sanctuaire et de vociférer : « Puisse le tronc de figuier détacher la voûte, ce serait un bon coup de filet ! » l'un et l'autre furent écrasés par un pan de mur contre lequel ils s abritaient du mistral. Les révolutionnaires de la région, consternés, cessèrent leurs quolibets.

Voici la Restauration, en haut à demi-voltai-

rienne, à demi-pieuse, mais en bas vraiment réparatrice et capable de sauver Tàme française si le clergé eût mieux discerné dans sa prépondérance politique l'occasion d'un apostolat. Du moins rencontre-t-on à Rochefort une lignée de vrais pasteurs. L'un d'eux, en )836, sauvera le sanctuaire que les protestants, administrateurs de l'hôpital d'Uzès, s'apprêtaient à revendre à la bande noire. Il les effraye par ses accents indignés :

— Eh bien, l'on saura donc dans la France entière que les protestants d'Uzès portent encore de nos jours I3 fer et le feu sur les édifices catholiques!

Le Conseil, ravisé par ces paroles, vendit les bâtiments à l'évêché de Nîmes. Aujourd'hui, le pic appartient aux Maristes, cpii entretiennent là cinq ou six Pères, directeurs des pèlerinages. Car la ferveur des anciens temps a refleuri. De Toulouse, de Valence, surtout de Nîmes et d'Avignon, les foules accourent de nouveau. Chaque mai, chaque septembre ramènent les confréries de pénitents, les collèges, ou d'humbles fenunes qui gravissent à« genoux le rocher. Et la tradition mystique se continue : Rochefort a été agrégé à Lorette ; le culte de saint Joseph demeure associé à celui de Marie.

Pie IX accorda indulgence plénière aux pèlerins qui communient dans la chapelle. La Providence ne se montre point en retard. Combien de guérisons, ou mieux de conversions, restent le secret des âmes! Mais les récents procès- verbaux constatent des guérisons abondantes, spécialement d'enfants et d'aveugles.

LES MADONES COMTADLNES 231

(Quelques attestations feraient sourire par leur candeur méridionale, mais comme elles sont touchantes I Celle d'un bourrelier du Gard débute ainsi :

« Mon Iiévérend Père, en N.-S.

u 11 Y a environ trente-deux ans que ma pauvre grandmère et ma pauvre mère mont fait monter la sainte montagne de Rochefort à g-enoux nus, depuis le bas jusqu'à l'autel de la statue miraculeuse de N.-D de Rochefort. Nous avons commencé du soleil levant, du côté d'Avig-non, en action de grâce de ce que j'avais été guéri miraculeusement de mes deux o-enoux. Ils étaient derrière, et mes deux talons devant, et je suis parfaitement guéri. Jamais depuis je n'ai eu aucun mal. J'ai fait quatorze lieues par jour, j'ai porté SIX quintaux; de vingt-cinq à trente ans j ai lutté à Bagnols pour les vogues que malheureusement je ne connaissais pas. Sans aucun mal, j ai à présent quarante et un ans, je me porte bien, Dieu merci à ma lidèle espérance, Marie, ma bonne mère, qu'avec le secours de la grâce je n'abandonnerai jamais, ce qui ma été bien recommandé de tous mes parents et par le saint prêtre d'Ars, que j'ai eu l'avantage de voir plusieurs fois avant son décès. )>

Aujourd'hui, ainsi qu'au Moyen Age, dans le sanctuaire obscur de Notre-Dame de Rochefort brasillent, nuit et jour, les cierges, et les murs ne

232 LES >rADONES COMTADINES

suffisent plus aux ex-voto qui débordent dans le long^ corridor du couvent.

0 pic de Rochefort, escabeau pour s'élancer jusqu'à l'unique source de la joie, du fond de ce paysage sombre comme l'Auvergne, aride comme l'Espagne, et où tout semble une embuscade ou un démenti au bonheur !

Reconnaissez la Providence esthétique qui ne toléra ici aucune fausse note. Il eût suffi d'un village de Provence, blanc, rose, aux volets verts, aux tonnelles fleuries, pour gâter cette harmonie de désolation. Mais point! Là-bas, le bourg noirâtre escalade une autre colline dénudée; son vieux clocheton morne, ses masures s'estompent dans une sorte de recul charbonneux des garrigues. Xi le soleil ni le mistral ne sont ici ce qu'ils sont par delà le Rhône, à trois lieues, sous un ciel identique.

A Rochefort, le crépuscule possède des ressources de tristesse plus poignantes qu'au fond des sapinières du Puy-de-Dôme ou que sur la bruyère des caps bretons. Oh! la nuit venue, ces lueurs perdues au creux de la plaine, ces rocs à pic, cette cellule au bout d'une aile écartée, cette chandelle qui finit, ce A^olet qui grince, ce vent qui siffle, tourmente et se plaint dans le pauvre corridor ! Posada d'Espagne, solitude monacale, où si lointains se font les amis vivants, si proches les morts! Tinte doucement parmi ces ténèbres, clochette du monastère, repatrie les âmes, ainsi que tintait, dans les forets du Moyen Age, pour diriger les voyageurs perdus, la clochette de l'ermite !

Pourtant — violents contrastes de la nature méridionale, — à l'ouest du pic de Rochefort une vallée rappelle la torride Afrique. Vallée non, mais ravin rocheux qui permet de sentir enfin réel le défilé de la Hache, dans Salammbô. Ici surtout s'évoque la caravane muette, marchant sous la fournaise, depuis les jours d'Abraham, au tangage des chameaux léchant çà et là les pourpiers secs. Fossé de Titans, muré par deux falaises, éboulis de roches ventrues ou éperons violàtres ou dont la blancheur aveugle.

Au fond rôtissent les lavandes, les buis rougis, les piquerons de largelas aux fleurs d'or, et les toulïes d'herbe aride. Au sommet, à angle droit, s'ouvre un désert jaunâtre, onduleux, de cailloux aigus, de buis clairsemés, de lichen brûlé. Vers l'est, un horizon immense où tout s'eiîrondre devant l'apothéose du Ventoux, transparent albâtre

234 LES MADONES COMTADLNES

qui ascensionne en plein azin^; autour de sa cime se contourne le fouillis des gloires moindres, chaînes bosselées, chaos des premières Alpes.

Ici, au milieu de la lande, blanchissent les sentes qui descendent vers le bourgs de Rochefort, enfoncé puis relevé parmi l'étain d'oliviers et le vert tendre de mûriers.

(]e pays languedocien, par les radieux soleils, ne se revêt point de joie, mais de solennité castillane. On marche, rame étreinte et dispersée, tantôt dans le silence des sols brûlés où s'arrondit çà et là une ombre noire, tantôt poursuivi par le crissement de la cigale ou le sifflet grêle du verdier perché sur une yeuse naine.

Puis l'on s'enfonce dans des replis de garrigues où tout devient sépulcral. Sur les rares terrasses cultivées, les oliviers semblent dater des premiers colons de la Narbonnaise ; leurs troncs creux sont boiu'rés par les coquilles de limaces semblables aux ammonites prédiluviennes. Là nulle fleur, mais de vénéneuses euphorbes aux corolles verdàtres, marbrées de noir. Le chemin, bordé de blocs erratiques, roule des galets polis par les cataractes primitives. Dans un fond d'herbage, embroussaillé, pourrissent la carcasse et la toison de quelque brebis dévorée par les fauves des monts. Tout ce sol est parsemé d'ossements. Rien ne vole, hormis une large buse, épiant sa proie.

Et ce bourg de Rochefort, aux masures noirâtres I Au lieu du ciment rose de la Provence voisine, on le dirait bâti avec de la sviie. Il s'échelonne sur un

pic jusqu'à son ancienne église, sans fenêtres, tour de refuge. Comme ce Languedoc a soulfert au Moven Ao-e! Les loo-is, les ruelles clament la mort. D'invisibles moineaux pépient tristement dans les cours closes. La seule richesse est une fontaine publique où viennent puiser les femmes, ainsi que les musulmanes aux sources saintes de la Galilée.

Oh 1 ces navrants villages cévenols I Des caves, où les aïeules achèvent de mourir, monte quelque cantilène d'autrefois, et encore le tic-tac d'un métier de tisserand. Où donc ai-je entendu ces choses? Où donc ai-je connu ces tuiles roussàtres et cette senteur de passé? Je me souviens : jaunissez de genêts la garrigue, ennuagez ce ciel bleu, c'est la Vendée.

La mentalité politique de ces bourgades participe à la fois des A'iolences méridionales et des disciplines du Nord. Plus de patriotisme ici qu en Provence ; sur un lambeau d'afïiche, un candidat accuse d'antimilitarisme son adversaire ; voilà ce qu'on ne lirait point autour d'Arles. Mais ici, autant qu'en Provence, l'on voit de pieuses populations opprimées par des minorités sectaires, à coups de fraudes municipales : les Pères de Xotre-Dame-de-Gràce, réinstallés depuis trente ans sur leur pic, viennent d'être rayés de la liste électorale comme « nomades. » J'aperçois une croix de fer brisée par quelques forcenés. Et l'intransigeance politicpie est la même aussi qu'à Avignon ou à Arles ; les modérés sont rejetés vers les Rouges par l'exclusivisme des Blancs.

Dans ce coin du Languedoc solennel et farouche, où il semble toujours qu'aient passé, la veille, les Sarrasins, les Albigeois ou les huguenots, rien ne vit, hormis ces ruines noirâtres de Rochefort. A l'entour le cercle désolé des garrigues; certains cônes réguliers figurent quelque tombeau de géants. Le ciel bleu n'enlève aucune tristesse à ce paysage anachronique et hors France, fait pour les hidalgos de Cervantes ou les reitres de Salvator Rosa. Au nord, quinze mille hectares de brousse rejoignent la sauvage Lozère, ses auberges où l'on assassinait les voyageurs.

Dans cette forêt naine de Malmont l'on voit sans fin, derrière une chaîne de garrigues, recommencer une nouvelle ligne d'immobiles vagues. En remontant du ravin de deux cents pieds qui plonge sous le monastère de Rochefort, au septentrion, l'on s'enfonce dans le maquis. Des pierres rondes, des éclats de roc marquent le sentier, qui ondule parmi les verdures noirâtres, hérissées, et que partout l'on domine. C est bien ici que commence, selon le mot de Michelet, « la partie la plus barbare du sol français. » Le cœur se serre à l'idée de crimes restés à jamais impunis, dans ce massif central des Gaules, au fond de hameaux où jusqu'aujourd'hui les passions politiques, les haines personnelles, les influences locales évincent toute moralité publique, ou paralysent la répression. Et c est ici que se révèle seul efficace le recours aux patientes justices de Dieu. J'admire vraiment certains chrétiens modernes qui voudraient ne plus croire à un enfer

quelconque, alors que si souvent la perversité humaine se nargue de toute vengeance sociale, et que les humbles souiYrent et meurent sans que nul ait souci de leur appel! Comment aussi douter de quelque eftroyable purgatoire, lorsqu'on a vu certains prêtres pâlir à la pensée des suprêmes aveux reçus au fond de ces pays où il semble que la justice terrestre ne pénètre pas?

Dans le silence du inaquis noirâtre qui recouvre les mornes, je continue l'ascension lente vers les grandes garrigues d'où l'on doit apercevoir la neige des Cévennes. Mais le sentier, dont je repérais avec deux cailloux les bifurcations — ô légende gothique du Petit Poucet ! — s'achève brusquement dans un taillis d'yeuses. 11 faut s'y jeter, fortifié par la griserie des thyms, ovi distrait sur les clairières rocheuses par les buis jaunâtres qui me rappellent, là l^as, en mon Anjou si défriché, si reposant, les bordures de jardins d'aïeules et les tranquilles presbytères, près de la molle Loire.

La cime atteinte, un nouveau rempart de collines sauvages me barre encore l'horizon cévenol, dont j'entrevois seulement dans une échancrure, par delà une vallée d'abîme, les lourdes bosses et les rampes longues. Ici le mistral fauche les thyms. Et je me retourne vers le petit monastère qui, sur son pic, paraît maintenant au fond d'une gorge, renfoncé sous la formidable toile de fond du Venteux, et enseveli parmi les vagues grises des garrigues.

Au fond, à y bien réfléchii', ce Languedoc sinistre mincp-iiète moins que la Provence. Les pires drames sont ceux qui se déroulent dans une atmosphère de joie, ceux que masquent les lèvres souriantes ou les attitudes de placidité coutumière. Il me parait que les horreurs brutales du Moyen Age ont été moins tragiques que nos bourgeoises atrocités. Le démon n'est jamais plus à redouter que quand il se cache. Et il faut une sainteté bien robuste pour éviter ses séductions quand elles se mêlent aux enchantements dune nature radieuse. Le Poverello d'Assise pouvait entonner, lui, son cantique du Soleil, parce qu'auprès de son frère le Soleil il saluait, en l'universelle famille de Dieu, sa sœur la Mort. Mais dans le disque somptueux d'Hélios incendiant les marbres artésiens je reconnais trop Baal. Et d'ailleurs elle serait là pour m'avertir, tutélaire, les bras tendus vers nous, l'auxiliatrice

LES MADONES COUTADINES 239

Madone debout sur la porte d'enceinte de chaque bourgade provençale, cette Madone que les foules ne reu-ardent plus. Elles semblent, ces effigies, des choses du passé, comme si Marie elle-même, désertant avec le mouvement de la vie contemporaine les cités particulières, eût voulu se préparer à Lourdes un sanctuaire national et presque mondial.

Si 1 on recule au nord-est vers les cantons sauvages du Gomtat, vers les gorges ravinées du Ventoux, les débris des très vieilles civilisations surabondent. Et là partout, autour de ^aison, reparaît lidole du soleil, la tête radiée du Baal importé 'par les navigateurs phéniciens. Entre Oranç^e, toute romaine avec son arc de Marins et son théâtre, et les bas-reliefs de Carpentras, ces admirables captifs qui émurent Stendhal, des villages s'espacent, où des eaux glacées jaillissent encore d antiques vasques, sous les platanes, et où aux pierres rutilantes de poternes orientales les hirondelles accrochent leur nid. Les emblèmes chrétiens semblent placés là comme à la hâte. La chapelle Saint-Quenin est un exquis temple de Diane aux colonnettes cannelées encore intactes. Dans les murs de l'église, à ^^aison, s'encastrent des têtes de Mithra. On passe les torrents sur des ponts romains.

Voilà la contrée où un soir, dans une bourgade, le Midi m'apparut avec ses séductions et ses traders et me contraignit, ainsi qu'aux fêtes d'Arles, à ce ridicule rôle d'Alceste que tout septentrional finit par jouer, un jour ou l'autre, A'is-à-vis de ces

aimables anarchistes. Soir d'Orient où, parmi ces flâneurs empressés pour les étrangers et ces sculpturales Comtadines l'on rêvait de Ruth et de Booz. Ce n'était pas une vulgaire hôtellerie, mais une tente hospitalière de la Bible, où mon compagnon provençal me fît entrer, ^'raiment aussi c'étaient une g-rand'mère de conte de fées et de vieux amis, que cette hôtelière et ces domestiques. Avec des clignements d'veux significatifs on nous promit surtout un bon petit plat. Mais d'abord sous les platanes, devant la route blanche, on servit l'obligatoire apéritif. Sieste exquise dans une oasis de l'Arabie, et aussi loge de théâtre devant une scène de Y Artésienne. De seuil à seuil, d'un côté à l'autre de la grand' rue, les propos volaient avec la résonance de castagnettes et d'harmonica de l'idiome provençal. Puis soudain je songeai à ces pères de famille qui emmènent leur (( drôle, » à dix ans, prendre sa première verte au café du parti; je songeai à l'intoxication croissante du Midi entier par l'absinthe. Mes griefs s'accrurent, au dîner, par les bavardages d'énergumènes écoulant, à leur table, les commérages usés de lalTaire Dreyfus. Ils en avaient surtout au général Mercier, et à ce doux Coppée qui revêtait, à les ouïr, l'aspect d'un duc d'Albe ou d'un Néron. A bout de patience, et me rappelant l'accueil si affectueux du poète des Humbles, je cherchais l'occasion de placer quelque mot vengeur à la petite table où je dînais avec mon compagnon, quand mon indignation changea de cours en regardant mon assiette. On venait de ser-

vir le bon petit plat. C'était un salmis de fauvettes. Et, pour comble, avant l'ouverture de la chasse.

— Garçon!

— Voilà, Monsieur I Hein, n'est-ce pas qu'on a bien soigné ces messieurs?

— Faites venir les patrons.

La bonne grand'mère apparut, escortée des vieux amis, vaguement inquiets.

— Quel est le nom du braconnier qui a tué cela?

— Je ne sais pas. Monsieur. Ici tout le monde chasse. Est-ce que ces oiseaux ne sont pas bons?

Tout de même les misérables finirent par soupçonner le motif de mon indignation, et ils jurèrent leurs grands dieux qu'ils avaient servi des conserves d'alouettes.

— C'est bien! Vous aurez de mes nouvelles.

Ils n'en ont d'ailleurs jamais reçu, car, la paresse l'emportant sur la colère, j'oubliai d'écrire à la Société centrale des chasseurs, imique recours dans une contrée où les agents de l'autorité braconnent et où, au plus fort de la persécution religieuse, un curé envoyait à son préfet des bourriches de gibier.

Quand nous sortîmes, la patronne prit à part mon compagnon et lui demanda, tremblante devant ces mots qui résument pour le Midi toutes les anxiétés et tous les prestiges :

— Est-ce que ce Monsieur est quelqu'un du gouvernement?

Mon ami n'eut garde de me trahir. Néanmoins il me laissa deviner qu'il blâmait un peu ma con-

242 LES MADONES COMTADLNES

duite. Je ripostai que la charité chrétienne ne consiste point à pactiser avec le mal, et qu'au point de vue social les préjugés contre la délation légitime m ont toujours paru le plus magnifique atout que possèdent dans leur jeu les malfaiteurs. Quant aux hécatombes d'oiseaux, elles constituent un attentat contre la Providence qui voulut égayer par leur chant, par la variété de leurs couleurs et de leurs formes notre geôle terrestre. L'Ecriture insinue même que l'Esprit créateur se complaît à leur voix, et ils ont eu pour protecteurs tous les vrais amis de Dieu, depuis les saints d'Irlande jusqu'à François d'Assise. Dans le Nord nous les aimons et nous ne saurions pardonner à ce meurtrier Midi de nous infliger désormais des avrils sans fauvettes. Cependant à Aix, en 1897, se réunit un Congrès ornithophile. II y avait presque du courage chez les organisateurs à demander, au centre de la Provence, des mesures de répression. D'ailleurs le Midi prit sa revanche au banquet de clôture. Les Provençaux des alentours, admis à ce banquet, célébrèrent à grand bruit l'union des races latines. Toasts d'autant plus inopportuns que seuls les représentants du Nord, sauf un délégué d'Italie, avaient pris aux travaux du Congrès une part sérieuse. Je redoutais à la fin quelque scandale, l'apparition sur la table d'un pâté de rossignols. Ln ménage d'Anglais qui consacre sa fortune à la protection des oiseaux cherchait A'ainement à comprendre. J'allais, d'exaspération, porter un toast aux peuples du Nord, lorsqu'un Parisien se leva

et, ramenant à la question, indiqua comme le mode de protection le plus efficace la multiplication des chasses gardées. Sur quoi, mi-jovial, mi-irrité, un magistrat à barbe de jais, et ressemblant fort peu aux solennels parlementaires du vieil Aix, s'écria ingénument : « Eh bien, et la liberté? » C'était la riposte imbécile du Midi. Que de fois, depuis lors, au spectacle des « drôles » auxquels leurs parents tolèrent tout, et des énergumènes élus sous couleur de démocratie j'ai songé qu'à force d'exécrer la discipline, le Midi risque d'entraîner la France vers une despotique anarchie.

Et pourtant ne nous jetons pas à l'autre excès! Considérons les désastres prudemment préparés par le jansénisme. Le démon très caché de cette austérité froide a dévasté plus de cœurs, stérilisé plus d'âmes, fait avorter plus de plans divins que les élans désordonnés de ces Latins qui, tout en niant Dieu, supplient la Madone.

Unité dans la variété, division des tâches, équilibre compensateur des qualités et des défauts, voilà les grandes lois providentielles que l'on retrouve à chaque étape dans l'étude ethnologique ou climatérique des types humains. Et par-dessus tout la vérité divine triomphant des mentalités particulières ou bien déGgurée par elles. Un phénomène assez constant et bizarre, c'est que dans chaque nation les qualités viriles se rencontrent d'ordinaire au nord, en sorte que la Catalogne et le Piémont situés au sud du Lansfuedoc et de la Ba-

vière présentent néanmoins plus qu'eux la mentalité septentrionale. L'on dirait qu'une sorte de prédestination régit ici chaque grand peuple isolément. Et vraiment ce démon du Midi dont parle le psaume, il semble bien, ainsi que l'ange correspondant, gouverner en Espagne l'Andalousie, en France la Provence, en Allemagne Munich, en Italie la Sicile et Naples, en Grèce l'Attique, tandis que l'on rencontre la solidité militaire et sociale mais aussi la rudesse en Macédoine, en Piémont, en Prusse, en Lorraine, en Catalogne, en Ecosse.

0 Miejour — Miédzour comme ils prononcent — Midi exécrable et délicieux!

Nos fortes haines d'hommes disciplinés contre ta mentalité d'enfant ou de femme, contre tes violences et ton anarchie, fondent au feu de ta passion et de ton soleil. D'ailleurs qu'importe que nous gardions l'enchantement des ciels pâles, des forêts neigeuses et des houles grises, puisque la France nous unit à toi? La Providence a voulu ce peuple, et l'Italie n'a pas plus le droit de te revendiquer désormais que nous n'aurions celui de remonter sur nos barques pour retrouver nos frères de la Norvège.

Moi cependant, de qui la destinée se mêla si intimement à la tienne, ô Miejour, je bornerais volontiers le songe de ma vie à quelque grève de Loire où se reflète sur l'eau blonde un héron pêcheur. Là même j'évoquerais mieux ton charme

LES 5IAD0?;ES COMTADINES 247

absent. J'oublierais tes tyranneaux de villages, tes tueurs d'hirondelles, tes corridas brutales et ton insécurité, pour opposer lardeur et le velouté de tes âmes choisies aux visages sans rayon de la France centrale, à ses cœurs qui chantent si peu. Mais pourrai-je te quitter à jamais? Un nostalgique instinct ne me criera-t-il pas : voici que les myrtes fleurissent; voici le temps que. tout mince à la pointe des cyprès, le cini d or crisse son strident gazouillis ; voici que la cigale vibre au soleil sur les platanes des routes claires traversant les villages sonores aux vieilles poternes moresques et aux toits roses? Ici notre vie mentale reçoit de la lumière une merveilleuse sédation ; ici point de ces soirs angoissants des novembres septentrionaux où la pensée se dissout dans de l'ombre et s'inquiète du tic-tac d'une pendule.

Provence, contrée plus belle que jolie, plus propre à l'art qu'au rêve, plus incitante à la passion qu'à la tendresse! Ici l'àme, mieux détachée des joies calmes qui sont le vrai lien terrestre, respire les au-delà; et quand elle ne les demande point à l'extase édennique dont le Midi porte la trace, elle les prend à ce démon que les vieux colons de la Xarbonnaise appelaient Dyonisos ou Mithra. Le Nord appartient davantage à l'homme; le Midi est le royaume de la femme, si proche des puissances surnaturelles, ^'oilà ce qui explique la double tendance, intégralement catholique ou païenne, des terres latines. Les oscillations religieuses sont beaucoup moins fortes dans le Nord.

Le septentrional reste volontiers à mi-côte. Et, comme dans ce sublime système d'équilibre que représente l'univers physique ou moral, les bons et les mauvais instincts, les grâces et les tentations se proportionnent, l'on voit des saintetés et des impiétés plus excessives dans le Midi que dans le Nord.

« Ses saints, des saints que j "honore, lui ont « bâti des ponts. » Michelet exprimait ainsi le caractère pratiquement charitable de la sainteté en Provence. Mais le pâtre Bénezet, ce miraculeux architecte du pont d'Avignon, n'égale point dans l'hagiographie provençale Jean de Matha, le fondateur de ces Trinitaires qui se livraient aux Sarrasins en échange de captifs plus exposés qu'eux à apostasier. L'autre caractère de la sainteté méridionale, le charme délicat, se résume bien dans l'exquise histoire de cette Roseline de Villeneuve qui, rabrouée tout enfant pour ses excès de charité, vit les croûtes de pain qu'elle cachait dans son tablier métamorphosées en roses. Un buisson de roses fleurit sur sa tombe.

Malgré cela, les grands apôtres de cette contrée, Marthe et Madeleine, Vincent Ferrier et Catherine de Sienne sont venus d'ailleurs. La piété au-

tochtone se dégage rarement de raniour profane. Ne demandez pas au bréviaire, mais aux troubadours et à Pétrarque la légende des héroïnes provençales. Elles savent bien toutefois que l'amour véritable n'est racine que dans l'espérance des immortels revoirs et ici-bas dans le respect du foyer. De là cette fidélité conjugale qui désespéra Pétrarque ; morte, Laure revint le consoler. Et c'est le Midi qui popularisa la dévotion à la Sainte Famille ; Grégoire XI élève dans Saint-x\gricol d'Avignon le premier autel à saint Joseph,

Hommage tardif du Moyen Age envers la si touchante figure du patriarche ouvrier 1 On aime à penser qu'il inspira les Phidias anonymes de nos cathédrales, les imagiers des hameaux bretons, et toutes les réalisations esthétiques si expressives écloses de la prière et de l'humilité du peuple. Les grands saints sont les saints ignorés ; il en va de même des artistes. Ni la poésie ni la Provence ne font exception ; et le félibrige lui-même, issu des modestes foyers chrétiens de Mistral, d'Aubanel et de Roumanille, risque fort de misérablement périr dans la parade académique et le clinquant de ce faux hellénisme dont la Renaissance avait empoisonné une première fois les pays latins. Qu'on nous rende les vieux troubadom^s dont la chronique du moine des Iles dor seule a sauvé le nom ! Qu'on nous fasse revivre Guillermin et ce conseil des Pénitents Noirs d'Avignon qui lui commandait son célèbre christ, le 16 avril 1659, « si l'on pouvait « trouver promptement une dent divoire nette et

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« saine, bonne pour faire un crucifix parfait et ac- « compli, plus long et plus gros que celui qui est <( porté à présent. » Et l'Italien sculptait cette incomparable face dont un côté exprime l'atroce douleur, l'autre la divine acceptation.

Nos artistes ne prient plus ; de là l'ignominie de l'imagerie religieuse contemporaine. Ajoutez à cette cause le jansénisme sacerdotal qui croirait pécher en enseignant l'esthétique dans un séminaire. La Provence à peu près seule s'est défendue jusqu'ici contre les verrotiers pour sauvages du quartier Saint-Sulpice. Ses églises demeurent encore des musées d'art. Je ne crois pas son clergé plus zélé que celui du Nord, mais en général quelle supériorité pour le goût !

Entre les amis d'un jour qui s'éparpillent sur les chemins de notre existence, j'envoie mon souvenir reconnaissant à ce curé félibre de Vaison auquel je dois d'avoir vécu quelques heures à la fois helléniques et chrétiennes dans ce canton où les micocouliers de Mireille poussent parmi les arceaux sveltesdes cloîtres, et où de petits génies déversent l'eau des vasques antiques au voyageur épuisé par

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le soleil et par la poussière de ces routes d'Orient. Ici plus qu'ailleurs, sous l'air très pur, la pierre irradie de la clarté; les cyprès noircissent davantage dans le ciel si bleu. En ces replis du Ventoux^ sous la crête formidable d'où s'aperçoivent le Viso^ le Gerbier des Joncs et les Pyrénées, et que le marin salue encore à quarante lieues des côtes, la calandre se grise de chaleur sur les glèbes rouges, entre les oliviers que les Grecs importèrent, tandis que parmi les ligues trop mûres volète le tarnaga^ la pie-grièche du sud aux ailes transparentes de taifetas rose. Sol multiple : là-haut les neiges, la forêt de hêtres; ici les épineux cactus d'Afrique. Et plus innombrable, et plus impossible à étreindre est encore l'histoire, tous ces siècles et toutes ces civilisations, ce que racontent les idoles de Mithra, les chapiteaux de Saint-Quénin décorés de scènes antiques, les sanctuaires de la Madone accrochés au flanc des monts fauves comme les couvents inaccessibles des moines palestiniens. Et enfin des rencontres étranges, des types de Cervantes et de Ribéra, la folle pieuse qui accueille les visiteurs dans cette chapelle, ce mendiant qui tire de sa besace une montre d'or et un chapelet ; et des illogiques, des impulsifs, ces noves (nouveaux mariés) qui, trois fois l'an, pas davantage, assistent à la messe du dimanche et, le cœur abîmé d'amour, remercient Dieu.

Tout revit dans cette Provence, les formes et les sensibilités ailleurs les plus abolies. Les fontaines de Sextius et les aqueducs de Marins soulèvent

dans Aix même le masque de pompeux ennui que le xvn^ siècle infligea à cette cité d'hôtels seigneuriaux, de mascarons et de fers forgés, qui a le cynisme, à vingt lieues d'Arles, de s'intituler l'Athènes du Midi I Mais, comme dirait Stendhal, il faut peut-être « une àme singulière » pour préférer une guirlande de marbre hellénique aux perruques de Louis XIV, et une stèle funéraire des Alyscamps aux lettres de la marquise de Sévigné, laquelle n'a remarqué dans ce pays que sa pimbêche de fille et le mistral.

Accuserons-nous de cette sécheresse française l'orgueil et l'égoïsme du principe aristocratique? Mais les civilisations antiques étaient des patriciats ; et notre démagogie n'a enfanté jusqu'ici que les cafés du Commerce, les halls de gares et la tour Eiffel. Je crois bien plutôt que l'inspiration esthétique d'ime époque est en rapport direct avec son esprit religieux. Or, Phidias priait, ses biographes l'attestent, avant de sculpter ses grands dieux, et la Cité romaine était un vaste système de religion. L'antiquité n'adorait pas « en vérité, » mais elle adorait « en esprit ». Le Moyen Age adora en esprit et en vérité ; aussi l'expression morale de ses arts demeure-t-elle insurpassable. Quant au xvii*^ siècle, son christianisme est une façade; il a naturellement engendré le xyu!""; et il ne faut jamais oublier cette incroyable Assemblée de 1682 oîi il ne se rencontra que deux évêques — aussitôt persécutés — pour déclarer qu'en cas de conflit ils obéiraient au pape plutôt qu'au roi. Il y a loin

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des femmes des Croisés aux duchesses à tabouret ; -celles-là nous ont légué la cathédrale de Chartres, •celles-ci les écuries de ^ ersaïUes.

Fuyons donc lennui d'Aix, cette tache à la Provence, A défaut d'art moderne, je retrouverais ailleurs des ligures et des mœurs intéressantes encore aujourd'hui. A mesure qu'on avance vers lEstérel s'accentue la mélancolie ardente du regard italien; puis vous reconnaîtrez Scipion à Nîmes, les Sarrasins en Camargue, sur le port de Marseille les roux Ligures, sans reparler des types classiques, grecs ou florentins, d'Arles ou d'Avignon. Mais qui nous consolera des processions de la Fête- Dieu ou des Panathénées? Certes pas cette jolie cavalcade de toreros chamarrés d'or que suit avec son drapeau une fanfare, et à qui la foule grouillante aux toilettes vives lance des fleurs, des œillades et des poufounado (série de baisers).

Ahl combien plus poignant dans les nuits de mai le défilé des troupeaux de Camargue gagnant les pâturages alpestres, avec leur interminable piétinement doux, le son grave des longues clochettes accordées, les bergers sorciers ou poètes, la solennelle avant-garde des béliers enrubannés? C'est le vieil Orient, c'est la Bible qui passent ainsi sur les routes françaises. La dernière image qui me survivra de la Provence, la voilà! Et j'y ai vu pleurer des étrangers qui n'avaient rien compris encore à ce pays. Mistral n'a point suffi pour peindre un tel spectacle : il y fallut la divination de Michelet évoquant les soirs de Lot et d'Abra-

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ham. Une sorte de paix édennique plane sur ce vivant souvenir des tribus primitives : parfois les lièvres de l'Alpe verte se lient d'amitié avec un troupeau, et le raccompag-nent en automne au milieu des chiens de garde jusqu'aux lagunes du Vaccarès.

Pouvais-je quitter la Provence, ses paysages qui irradient tant de splendeur et de joie grave, sans visiter son sanctuaire esthétique, Saint-Rémi? Mais d'en parler dignement, je ne le saurais. Il faudrait dépouiller et revêtir trop d'atavismes, chasser de mes yeux les ciels plombés des caps armoricains, leurs grises bruyères, leurs menhirs moussus, si tristes dans l'abandon de la lande, sous un pin maigre, les soirs.

Ils dorment, eux aussi, dans la campagne, mais comme baignés dune immortelle lumière, l'arc , triomphal et le mausolée de Saint-Rémi. Cet arc romain paraît plus jeune que celui de l'Etoile : un siècle du climat séquanais détruit plus de pensée humaine qu'un millénaire en Provence. Romain, soit ! Ces captifs, ces légionnaires, ces cavaliers au mou- A-ement superbe l'attestent ; mais un ciseau grec a fouillé les grenades, les raisins, les rameaux d'oli-

vier de ces g-uirlandes, sœurs des chaînes fleuries] du théâtre d'Arles, et surtout l'exquise cannelure des colonnes.

Pourtant combien je préfère le Mausolée et cesdeux Latins debout, là-haut, devant les horizons L Ils ont vu passer à leurs pieds tous les Barbares sanj que leur alîection indestructible y prît garde, et ils! se parlent encore entre eux, car ils vivent. Rieni n'égale la g-ràce de ce monument intact, sorte dej Lanterne des morts telle que l'antiquité plastique] la put concevoir. Le socle élevé de quatre mètres représente une bataille entre Romains et Gaulois: au-dessus, un étage vide à quatre baies cintrées est encadré de colonnes cannelées à chapiteau corinthien; puis, dominant le tout sous un chapeauj de pierre, une cage ronde dont les barreaux sont des colonnettes du même style abrite les deuxi statues, plus grandes que nature, et qui semblent se; promener comme dans leur atruun jadis. Sur la frise] nagent des dauphins et des sirènes. Je n'ai rien remarqué dans la Rome impériale de comparable ai ce monument. Il ma ôté l'envie de voir la Grèce je crois bien que TArlésie est son fruit mûr.

Et j'ajouterais qu'elle est aussi le fruit mûr de l'art chrétien, si je ne craignais sottement de pa-j raître influencé par le voisinage de Marseille. Maiil enfin me voici à neuf lieues de la fontaine de Vau^ cluse et du jardin de Pétrarque, à une lieue de^ Baux où Dante exilé médita la Divine Comédie ! 0| il n'est pas contestable que la plus ressemblante vision de l'au-delà dans les arts fut atteinte pa^

ces deux poètes théologiens. Ils ont complété par leurs expériences de l'amour ce que la raison ou l'intuition des philosophes antiques et ce que la doctrine inspirée de saint Thomas d'Aquin leur avaient enseigné de l'enfer, du purgatoire et du ciel. Le Moyen Age septentrional n'y comprit rien. (Je parle des représentations extérieures, noii des âmes silencieuses à qui Dieu révèle tout.) Pour ce Nord si douloureux et agité le ciel ne fut qu'un repos : ses statues tombales dorment sans réveil. S'il rêva quelque joie paradisiaque, Villon nous en décèle la pauvreté :

Au moustier voit dont est paroissienne Paradis peint où sont harpes et luths, Et un enfer où damnés sont boulus.

Le bâillement d'un concert interminable, voilà le ciel ! La notion de l'amour en est exclue, comme aussi de l'enfer, dont cependant la privation de cet amour fait le pire supplice. Il faut encore cinq siècles d'évangélisation pour triompher de cette grossièreté gothique, et que Musset crie à Rolla :

L'éternité commence; Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point aimé!

Et pourtant, tels sont le fractionnement des tâches, la direction providentielle des énergies et la vocation successive des peuples, que cet art catholique et cet amour lui-même, c'est le Nord qui les a sauvés. Ce beau fruit si mûr de la civilisation méridionale, il allait pourrir, infecter toute l'Europe, quand Simon de Montfort et ses barons

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descendirent à l'appel du pape, et, outrepassant ses ordi'es, sourds à sa voix paternelle, réussirent du moins à refréner le matérialisme albigeois et l'élégante dépravation de ces cours d'amour qui n'étaient plus c[ue des académies de libertinage.

Souvent depuis lors, au xv" siècle, au xvu^ et aujourd'hui, ces trop belles contrées auront besoin, pour dissiper leurs ferments morbides, d une bourrasque de mistral. Il s'en est fallu de peu que le gouvernement radical lui-même, excédé par l'anarchie méridionale, ne rouvrît politiquement le conflit du Nord et du Sud, et que M. Clemenceau ne recommençât à Narbonne la Croisade contre Albi.

Mais quand lacchos est chassé de Thèbes, quand l'emprise satanique a cessé, comme vite il reconquiert, ce Midi, sa supériorité ethnique! Quel contraste entre les stupides ordures crayonnées sur les murs tourangeaux et les délicates phrases d'amour inscrites en Provence au bord des chemins! « Je t'aime, toi qui lis ce que je viens d'écrire; ton mari. » Voilà ce que je remarque par exemple dam la salle d'une petite gare.

Et nulle trace ancestrale de servitude ou de misère. Aucun joug ne courberait ici les fronts, n'assombrirait les cœurs, sans le sectarisme antichrétien des radicaux-socialistes implantés sur cetb terre avide d'égalité et crédule à tous les rhéteurs, Voici un groupe de Provençales qui causent, indignées d'un récent sacrilège. De municipales brutei viennent de jeter au Rhône une admirable croix di xiii*^ siècle. Il a fallu que le préfet lui-même vînl

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rappeler au respect de lart ces iconoclastes de cabaret. Rien n'égale la bassesse haineuse des politiciens satanisés de cette contrée édennique.

Le Paradou! C est le nom d'un bourg au centre exact de la Provence. Comme pour compléter le symbolisme biblique, une route escarpée à travers des roches conduit de là jusqu'à cette ville morte des Baux qui semble écrasée sous un anathème. Du fond dune vallée de Josaphat, cirque immense llanqué de falaises étagées ou savançant comme des promontoires, on aperçoit soudain sur une corniche, ainsi quun nid d aigle, à travers les funèbres chênes verts, la cité navrante. Pourtant nul feu céleste n "incendia cette Gomorrhe. Quand on approche, on reconnaît avec stupeur une ville dont la population, un soir d'il y a cinq siècles, s'en est allée, laissant les portes ouvertes, et jamais n'est revenue. L'histoire éclaircit-elle ce mystère?

La fantasque Arlésie n'en renferme aucun plus étrange. Et le rêve s'égare du délicieux édicule à colonnes doriques qu'est le pavillon de la reine Jeanne dans cette cité vide, à la blonde chevelure de la princesse des Baux, recueillie par le Muséon arlatèn. Seule la luxuriance méridionale a refait de la vie. Par les fenêtres sans vitres les tîguiers s'élancent. L'ortie et le thym, cette bruyère du sud, décorent l'àtre noirci d'une suie séculaire et la niche vide des santihclli ou de la Madone, ^'oici un logis intact, sous ses tuiles rousses ; on pousse la porte, personne! Une église s'ouvre : l'autel depuis cinq cents ans attend un prêtre.

Qu'est-ce en définitive que ce Midi, moral ou physique? Le Midi, c'est d'avoir laissé Paris dans sa boue, ses cupidités, ses névroses, pour s'éveiller au soleil, sous le ciel bleu, devant les monts d'albâtre et dor, parmi les roses de décembre et les aloès, au gazouillis de fauvettes descendues, elles aussi, du Nord hiémal. Ici la vie intellectuelle ou rêveusement sentimentale s'obnubile au profit de la spiritualité pure, de la passion ou de l'ivresse matérielle d'exister. L'on s'explique ces destinées orientales de patriarches, écoulées au bord d'une source, à l'ombre d'un palmier, et aussi les heures de l'Hellas et celles de l'Italie, Rome exceptée. L'on comprend pourcpioi ici ce n'est pas la logique qui mène l'homme, mais les impulsions surnaturelles, passionnelles ou brutales.

Affaire de nuance extérieure peut-être? L'homme

partout l'esté partagé entre le même appel de l'infini et les mêmes instincts de déchéance. Seulement le Méridional, prompt à s'extérioriser, révèle mieux qu'un autre le tréfonds de sa pensée ; de là son apparent héroïsme ou son apparente abjection. Un Provençal vous en apprend plus sur sa vie en cinq minutes qu'un Poitevin en dix ans. C'est un pli mental, plutôt qu'une performance morale, qui prête au premier un air de cvnisme, tu second un air d'hypocrisie. Le Méridional apparaît comme le microphone de la conscience humaine.

Au Parlement, tandis que les impulsions raisonnables sont imprimées par le Xord, le Midi claironne les élans ou les reculs. D'ailleurs sa verbeuse indiscrétion a tôt fait de révéler les bas instincts qui se tapissent sous les pompeuses formules de ses réformateurs ou de ses rétrogades. De là ce dédain avec lequel les hommes sérieux parlent des députés du Midi. En revanche, le Midi demeure le plus capable de s'enthousiasmer pour une idée neuve, ou de se constituer le chapelain des causes perdues.

La Provence spécialement, tour à tour socialiste et réactionnaire, grisée de mots sonores et de gestes violents, sémietterait dans l'anarchie si elle redevenait jamais un état autonome. Malgré cette inaptitude politique, on s'attache à ses populations vindicatives et reconnaissantes.

Mais de généraliser n'ayons garde, car elle est complexe, souvent contradictoire. Trop diverses

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se révèlent ses origines. Ligure, grecque, sarrasine, puis façonnée pai" l'Italie et par la France, soumise au fouet du mistral et au sirocco énervant, elle ne saurait présenter Thomogénéité de la Normandie où, sous un climat neutre, une seule race a prévalu.

Comment prétendre enfermer dans lune de ces formules qui circonscrivent mentalement certaines régions, la Provence de Mireille, celle de Tartarin, celle de Numa Roumestan, toutes les trois réelles? Quel rapport établir entre les ignobles corridas et les représentations classiques dOrange ? A Arles, au cœur de la terre hellénique et sainte des oliviers, rejetons de ceux de Colone et de ceux de Gethsémani. entre le théâtre de Sophocle et le cloître de Saint-Trophime, vous vous heurtez aux brutalités romaines du cirque. Oui, terre brutale, cynique même, et en regard de cela très artiste, très amoureuse, très sainte.

Ce Midi est insaisissable, et je n'écris plus une phrase sans réfléchir que le contraire serait aussi vrai! Ma pensée, avide de synthèse et qui rencontra naguère une telle sécurité d'investigation dans la Vendée simpliste et logique, se heurte aux perpétuelles contradictions de la mentalité provençale.

Un oiïîcier vous dira que ces anarchistes sont les plus souples des hommes. Tel écrivain parle du Provençal « froid, impossible à pénétrer, » et cela est aussi vrai que de le définir tout extérieur et vous i étant au nez sa vie. La Provence se ré-

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vèle presque aussi artiste que l'Italie; cependant un professeur de dessin déclarera que ses élèves n'ont d'aptitude que pour la construction mécanique. On renverse les croix, on élit des sectaires, et les églises néanmoins restent pleines. Ce peuple comme les Romains n'ose parler de la mort, mais il place des bancs auprès de ses tombes. Il semble vraiment que la Provence se transforme et échappe sans cesse, ainsi que sa Mag'ali légendaire. La seule remarque un peu certaine, c'est qu'en tout sa population tend aux conséquences extrêmes. Mais la mieux définir est impossible ; elle est l'alluvion de trop dissemblables atavismes ; elle désespère les psychologues et aussi les directeurs de consciences. Plus on la pénètre, et plus on hésite entre l'exécration et l'enthousiasme. L'on finit par accepter à la fois le jugement de Stendhal, déclarant inhabitable le Nord cpiand on a connu les âmes méridionales, et la terrible conclusion de Daudet sur les hommes du Midi : «■ Est-ce que tu seras « un menteur, toi aussi? Est-ce que tu auras l'in- « constance légère et cruelle, prenant la vie en « virtuose? Est-ce que tu feras le trafic des mots « sans t inquiéter de leur accord avec ta pensée? » Peut-être est-il beau pour un peuple d'échapper, par le mieux et le pire, à la médiocrité morale. Les démons sont des débris d'anges. L'esprit du mal rôde autour de l'excellent; l'infâme Gilles de Retz fut d'abord l'héroïque compagnon de Jeanne d'Arc, et Néron représente l'effroyable contrepoids des destinées providentielles de Rome. Vraiment

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la puissance de contrastes de la Provence dépasse l'équilibre naturel qui permet de parler à la fois de la sécheresse et de la générosité françaises, de la précision et de la nébulosité allemandes.

Si en France, selon le mot de Michelet, << la vie forte est au nord. » si le druidisme se révélait un culte autrement spiritualiste que les paganismes de la Xarbonnaise, si les Corneille, les Racine, les Bossuet , les Pascal , les Chateaubriand appartiennent à nos provinces septentrionales, si la sag'esse sociologique d'une Normandie, d'une Lorraine, compense les déplorables partis pris politiques des Méridionaux, il reste pourtant que la civilisation et 1 intégrale vérité du christianisme nous vinrent avec les armées de César et avec les apôtres rhodaniens.

La France peut reprocher au Midi la pacotille artistique et 1 hellénisme frelaté qui, du xvi*" siècle jusqu'aux rénovations de Jean-Jaccpies, étouffèrent la nature et corrompirent 1 art lui-même. En revanche, nous devons à la Provence le culte de la beauté plastique et le respect de la passion.

Les plus touchantes cantilènes de l'àme chrétiene, YO Filii et Y Adestc sont nées l'une en Provence, l'autre en Portugal. Le ^lidi a doté la France de cette énergie de joie qui, alliée à 1 endurance disciplinée du Nord, sauva, aux jours tragiques, la patrie. Et, si les preneurs de matérialisme, depuis Gassendi jusqu à Zola, furent souvent des Méditerranéens, combien de saints et d'admirables mystiques les rachètent 1

Les femmes sculpturales, héritières de l'Aphrodite arlésienne, l'allure olympienne des Provençales aux vog-ues de Barbentanne et d'Eyragues, les yeux d'Italie, passionnés et souffreteux, si communs chez les hommes d'Avignon, les durs fronts latins de Nîmes gardent le prestige des peuples qui civilisèrent le monde. Puis, des disciples de Béthanie jusqu'à Pétrarque et Jean de Matlia, une légende de sainteté et d'amour auréole cette terre, d'une vie régionale si intense.

On continuera de l'appeler la Provence. Car les divisions départementales représentent un idéal d experts ruraux, singulièrement inexpressif en comparaison des provinces, mais surtout des larges groupements ethniques figurés plus anciennement par les trois Narbonnaises, l'Aquitaine, la Xeustrie, les Lyonnaises.

Sous le soleil encore radieux de novembre qui, dans les jardins pleins de fauvettes, entrouvre les roses tardives, dore les kakis, ensanglante les dernières grenades et pique de rouge les arbousiers, ah ! oublier l'amertume des heures ! A ivre la quiétude éternelle aux Alyscamps d'Arles où, sur les cippes dédiés aux Mânes et sur les mausolées chrétiens s'épèle le souvenir d'idylles familiales ! Accompagner les morts de ce peuple jusqu'au campo-santo moderne où les lauriers-roses ombragent les niches vitrées des madones ! Pvetrouver dans les ruelles sarrasines, aux alentours de la Major, les yeux d'Orient, et, devant les Arènes, des Scipions de dix ans au nez busqué, au menton charnu, au geste d'imperator !

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La vision des tanagra provençales drapées dans l'arlèse, une causerie avec quelque prêtre jovial mais affiné sur les mœurs populaires si imprévues, sur les confréries de pénitents et les <( fraternités » d'ouvriers, un rayon de ce soleil qui égale à nos étés les décembres comtadins, et voilà de quoi jouer les Balaam, achever en bénédictions la phrase commencée contre le Midi.

Mais malheur à l'athée et au janséniste qui ne reconnaissent point une direction providentielle dans l'ordonnance de la beauté, et ne sentent pas qu'un lien mystérieux relie la coupe de Gyptis à la barque de Marie-Madeleine, ou les canzones d'un Pétrarque à l'ardente charité dun Jean de Matha !

L'œuvre de Mistral osl une magnifique action C'eut dans ces

sentiments et avec une profonde émotion que Je quittai ce grand homme et ce centre d'un monde particulier.

Maurice Bahhès.

Sous les platanes de Maillane je rectifiais, écoutant le maître, certaines de mes idées livresques sur la Provence. Lart suprême, c'est-à-dire la simple nature, s'exprimait par sa bouche tandis que je l'interrogeais sur les races locales :

— Quelles races? Mais il n'y a pas de races! Rencontre-t-on une belle femme, on dit : « Voilà une grecque » ou bien : « Voilà une romaine. » Je réponds : « Mais non, c'est une provençale I » Pourquoi voulez- vous que le climat, le pays facile n aient pas produit ici un beau et heureux peuple? Le sol a de merveilleuses affinités avec les hommes. Il existe, auprès d'Orange, une pierre antique qui porte cette dédicace : Genio loci. Le génie du lieu, oui, tout est là! Expliquez-moi comment, à l'heure précise où nous allions fonder le félibrige, tous les

villages provençaux adoptèrent sans se concerter le costume arlésien qui est, en etîet, tout récent?

— De tels accords, maître, me font croire davantage à ce que j'appelle la Providence esthétique. Il y aurait, sur ce point, un bien intéressant chapitre à ajouter aux excellentes et si oubliées études de Bernardin de Saint-Pierre. Cependant permettez-moi de ne pas répudier tout à fait l'idée de race. Pourquoi cette arlèsf. ce costume où s'est réfugiée la beauté hellénique, l'harmonieuse simplicité des tanagra, ne se rencontre-t-elle que dans les cantons où le sang grec a prévalu, et non chez les latines du Gomtat, moins encore parmi les ligures des montas^nes ?

A chaque peuple sa vocation spéciale. Au grec le sens de l eurythmie, au latin le sens de la passion. Et clia({ue lot de qualités s'équilibre d'un lot de défauts : tendance à lanarchie chez le grec, et à la violence chez le latin.

A coup sûr, réfléchissais-je, Ion ne saurait attribuer à un génie bienfaisant, mais plutôt à la persistance ethnique, ces ignobles Lutteurs qui déshonorent un square à Avignon et semblent attester là, jusc^ue dans la sculpture contemporaine, la brutalité du goût latin. En revanche, à Arles, la direction des musées vient de placer dans le jardin public une Niohc, merveilleux marbre de Lefebvre, œuvre digne de l'Hellas rhodanienne; ici j'inscrirai volontiers sur le socle : Genio loci.

Ceux qui sentent la Révélation chrétienne se poser, non comme le fer du couteau, mais bien

comme le diadème attendu, sur les connaissances antérieures, ceux-là reconnaîtront dans le génie du lieu l'une des réalités surnaturelles altérées par le paganisme. Et pourquoi sétonner de cette part d'erreur peu à peu ajoutée par l'imagination des anciens à leurs vérités émanées de la Révélation primitive? Ne voyons-nous pas aujourd'hui, dans les parties accessoires du dogme chrétien, l'interprétation populaire se nuancer différemment chez les petit s-lîls des druides en Bretagne, et chez les Provençaux, d'atavisme helléno-latin?

L homme ne possède point lintuition angélique. Combien d'opinions opposées chez les philosophes, chez les théologiens eux-mêmes ! La réceptivité humaine teinte ici-bas, tel un verre coloré, la tlamme des vérités absolues.

De là des illogismes pratiques, plus fréquents qu'ailleurs sur ces bords du Rhône où l'on voit un Blanc déserter l'église parce que le curé lui déplaît, un Rouge anticlérical retirer sa lille d'un pensionnat parce que l'éducation ne lui paraît pas assez dévote.

Et chez Mistral lui-même l'étrange complexité! Gomme tant de catholiques du Midi, il tient pour les Albigeois contre Montfort. Mais il j a mieux! Barrés lui prête ce propos : « Ce n'est pas Charles Martel, c'est le comte d'Arles qui défît les Sarrasins. Avons-nous eu raison? Nous aurions peutêtre des Alhambra ! >;

Déconcertante parole chez le poète des Isclo d'or et de tant d'odes où sont exaltés les provençaux fidèles à leur foi dans les fers barbaresques, et

malmenés les renégats qui acceptèrent le turban et les voluptés de l'Islam. Elle me surprenait davantage, écoutant le maître narrer avec conviction un miracle.

A neuf ans, agonisant de lièvre, sa mère l'avait conduit au sanctuaire de Saint-Gent, et il y fut instantanément guéri. C'est à titre d'ex-voto qu'il enchâssa dans Mireille deux strophes à la louange de .Sa 71^ Gens.

— Saint-Gent, observai-je, devait bien ce miracle à la Provence. Mais apprenez-moi, maître, l'origine du délicieux cantique à ce saint.

— Le cantique que Gounod a placé dans sa partition? G est un vieil air du pays.

— Comme la Marche des liais, dont Bizet auréola son Arlésienne. A Aix on chante encore cette marche. Est-elle vraiment de Lulli?

— Pas du tout! J'ai fait opérer des recherches aux archives du Conservatoire. Aucune trace. G est bien une cantilène d'ici, un air et des paroles de chez nous, sortis du peuple.

— Et où revit, mieux que partout ailleurs, l'âme enthousiaste, joyeuse et pourtant grave au fond de la Provence. Ah! pourquoi ce pays oublie-t-il aujourd hui le chemin de ses sanctuaires?

— Gomment ! Mais, il y a trente ans, l'on ne comptait plus à Saint-Gent que deux cents pèlerins. Aujourd'hui, des milliers! Il faut voir la fête de nuit, les jeunes coureurs qui se relaient, durant quatre lieues, pour porter, au reflet des torches, la statue de l'ermite comtadin jusqu'à sa chapelle où,

à l'arrivée, on fait pleuvoir du toit les couronnes.

— Le quasi cursores de Lucrèce, les couronnes sacrées des temples, quel arôme perpétué du monde antique 1

Alors nous parlons de la Sainte-Baume, trop délaissée, elle, depuis trente ans. Je m'excuse d'en avoir entrepris une apologie insuffisante , ignorant quelques preuves capitales d'authenticité. Je n'ai point expliqué par exemple pourquoi le sépulcre actuel de Marie-Madeleine ne porte dans ses sculptures du iv*^ siècle aucun trait relatif à la Pénitente ; c'est que primitivement et jusqu à l'incursion sarrasine, le corps occupait un sarcophage d'albâtre, en souvenir du vase de l'onction ; ceci est attesté par les documents que retrouva Charles IL Mais à quoi bon des preuves? Sans cette multitude d'attestations archéologiques ne suffisait-il pas d'un raisonnement de bon sens? Est-il explicable qu'une tradition fragmentaire et concordante se relie et se complète sur une étendue de cent lieues carrées, à la Sainte-Baume, à Saint-Maximin, à Marseille, à Avignon, à Tarascon et aux Saintes- Maries-de-la-Mer, sans que cette tradition soit véridique? 11 faudrait supposer qu'un imposteur, ainsi que dans le conte du Chat Botté, fût allé successivement mystifier des populations très séparées et leur enjoindre : « Vous direz, vous, qu'ici vint Lazare; vous, qu'ici movirut la Magdaléenne ; vous, que vous possédez le corps de Marthe; vous, que vous pouvez montrer le foyer fruste et le puits des autres saintes femmes; et vous, que vous fûtes

274 LES MADONES COMTADLNES

évangélisés par Maximin. » Enfin toute hésitation cesse dans la crypte de Montmajour et aux Alyscamps, où l'on sent le christianisme sourdre dès la fin du i"' siècle au sein de l'ambiance polythéiste. Quand des archéologues incroyants admettent comme incontestable le voyage des saintes femmes en Provence, et nient seulement le miracle, il est douloureux de voir cette tradition attacpiée du fond de son cabinet par un prêtre.

Arles, Arles, il faut toujours revenir à toi! Tu peux rappeler à ces ergoteurs de textes l'oratoire de Trophime dédié « à la Vierge encore vivante. » Métropole sacrée, qu'une conspiration d'historiens sacrifie à Lyon et à Trêves, tu restes vraiment le point des Gaules où le germe évangélique fut déposé.

Le janséniste qui dénie aux païens toute beauté morale, toute grâce divine, résistera-t-il à la leçon de tes stèles funéraires et de leurs si touchantes invocations aux dieux Mânes?

En revanche, le sceptique qui refuse au Christ de nous avoir révélé les vérités complètes et enseigné la mansviétude, s'obstinera-t-il à ne pas voir, en tes Arènes, le ténébreux ergastule où le troupeau d'esclaves voisinait avec les cages des tigres, puis, surmontant la loge proconsulaire, le décret encore lisible par lequel l'Empereur chrétien abolit les égorgements du Cirque? Supprimez l'Evangile, le virus romain aura tôt fait de rétablir ici les gladiateurs et les esclaves crucifiés ou livrés aux bêtes. Qu'est-ce qu'une corrida, sinon le serpent coupé qui essaie encore de mordre?

Au-dessous du clinquant de ciLHlisation dont le Midi se pare, on découvre une corruption raffinée, de la subtilité d'esprit, la folie de la prospérité, de la cruauté froide et réfléchie. La civilisation de la Gaule méridionale ressemble à celle du Bas-Empire ou à celle des Arabes.

Théophile Lavallée.

Supprimez rEvangile, le virus oriental aura tôt fait de changer Toulouse ou Marseille en des Byzances pires que la première. Les historiens qui n'observent pas les réactions de la grâce divine dans un milieu social ne sauraient écrire à l'égard du Midi français qu'un réquisitoire. Car cette région, au Moyen Age comme aujourd'hui, olFre le spectacle de races dégénérescentes, mais surnaturalisées par un intense influx divin aux prises avec les suggestions démoniaques.

Abandonné à ses penchants naturels, rien de plus lamentable que ce Midi. Sa littérature se borne aux mièvreries licencieuses des troubadours, aux ignomiinies d Un Sade, aux fadaises d'un Florian. Si le mouvement félibre a fait exception, c'est que

276 LKS MADONES COMTADINES

Mistral, Aubauel et Roumanille furent, au moins dans leur (euvre. résolument catholicjues. Chez eux, au milieu dun ardent essor passionnel, vous ne rencontrerez aucune des pensées philosophiques communes dans les littératures du Xord, mais, en revanche, ces éclairs sur le monde invisible, ces intuitions théologiques (jui traversent Mireille et Nerte.

La lutte du démon contre Dieu, si tlagrante dans le Midi, est tragitjuement résumée j)ar un monument provençal. Et il faut vraiment que le sens du surnaturel soit aujourd hui bien oblitéré, pour que les historiens et les guides présentent avec des termes presque identiques le cloître de Saint-Trophime, abrégé de la sainteté chrétienne, et les sataniques préaux de Montmajour.

A une demi-lieue d'Arles, sur un roc nu. dans une de ces solitudes sépulcrales où l'Evangile nous montre im refuge des esprits mauvais, l'abbaye de Montmajour dresse l'orgueil de son donjon carré à mâchicoulis, de son palais en ruines, et de son escalier qu'envierait ^'ersailles. La crypte elle-même, où l'autel central de l'Abbé dominait et surveillait les chapelles où officiaient les moines, inquiète par son allure despotique. Elle avoisine une geôle où^ selon la tradition, de saints personnages lan- U'uirent; leurs mains, leurs o-enoux creusèrent la paroi qu'ils s'etforçaient de gravir pour atteindre jusqu'à un reflet du jour extérieur.

Mais ce mauvais aspect de féodalité monacale n'est encore rien. Où le satanisme se révèle vrai-

ment, cest dans les deux cloîtres. Jy entrai surpris; j'en sortis épouvanté. Si j'étais directeur de consciences, et que lun de mes pénitents doutât de la Puissance infernale, je lui ferais lire Faust, puis je l'enverrais méditer, au clair de lune, dans le préau de Montmajour, ou bien dans le donjon de Titfauges. Toutefois, Gilles de Retz chercha surtout 1 or. et ne rencontra qu accessoirement le sadisme; le drame de Gtvthe dévoile les coupables investigations tle la pensée, l'orgueil philosophique, tandis qu'à Montmajour le démon s'est insinué plutôt par la dépravation charnelle. Les chapiteaux des deux cloîtres étalent, avec un cynisme digne des fresques de Pompéï, les hontes de la luxure. Ah! ils ne se sont pas mis en peine, ces moines déchus, des pourquoi et des comment de la création ! 11 leur a suffi de perpétuer, en ces sculptures, l'aveu de leurs tentations. 11 faut voir leur symbolisation du péché originel, seul document biblique dont ils se soient inspirés! Car tout le reste, lunes, soleils, femmes chevauchant des dragons, appartient au baalisme; et l'on serait tenté d'attribuer ces images aux Sarrasins qui occupèrent Montmajour et dont les tombes étroites, orientées vers le soleil, peuplent les rocs voisins, si, du ix*" au xviiF .siècle, les moines n'avaient repris l'entière possession de ce lieu que je n'ose appeler une abbaye, et si, sur le sépulcre des Abbés, l'on ne remarquait, en guise d'emblèmes chrétiens totalement absents, certains monstres dévorant des corps d'hommes. Tout clame l'attirance avec la haine de la femme, et la plus abjecte impu-

dicité. Ici, en ce Midi qui révèle les pensées secrètes „ uniouraffreux s'ouvre sur les forfaitsdes monastères relâchés. Le paganisme n'a rien osé d'aussi scandaleux, tant il est vrai rpie ce qui se soustrait volontairement à la vocation divine, tombe dans un gouffre plus profond. Il a pu exister ici quelques saints moines comme il en peut exister de mauvais dans les bons monastères ; mais la pensée collective de ce lieu est à Satan.

Le plus étrange, et qui prouve l'ironie rageuse de 1 enfer contre le ciel, c'est que ce monument d'ors-ueil et de luxure se soit assis sur une base empreinte de la plus touchante tradition chrétienne. On voit encore dans le rocher la grotte qui abritait saint Trophime lorsqu'il revenait d'évangéliser, sur les barques des utriculaires, les îles de la plaine, alors lagune. On voit le confessionnal de saint Gésaire, cellule taillée dans le roc et communiquant par un guichet avec l'excavation où un pénitent s'agenouillait, tandis que les autresattendaient leur tour sur un banc creusé plus loin.

Ils sont demeurés presque intacts, au-dessous de l'infernal donjon, ces témoins de la primitive Eîrlise des Gaules. L'on voudrait s'attacher à eux. oublier le satyre qui figure Adam, les ignobles sexualités, le symbole matérialiste de la Terre, mère universelle allaitant deux monstres, tout cet effroyable décor d un promenoir de moines.

Hélas! l'histoire consultée de Montmajour ma confirmé les démoniaques révélations de ces sculptures. Anathématisés par les papes, en révolte

ouverte contre les exempts du roi de France, persécutant les bons religieux d un monastère franciscain qui les avait convaincus de fabriquer des reliques, les moines de Montmajour apparaissent exclusivement préocciq^és de lucre et de domination.

Ils ne rencontrèrent que deux protecteurs, le pape Alexandre VI et l'anti-pape Benoit XIII.

Au pied des ruines de Montmajour, je cueillis une écarlate fleur de grenadier, et quelques (( figues mielleuses » en souvenir d'André Chénier et d'Homère. Des fruits, des fleurs, les mêmes que l'on retrouve sculptés sur l'arc romain de Saint-Rémi, voilà tout ce qui continuera de survivre de cette poésie provençale qui s en va lentement vers la mort .

Depuis le iv'^ siècle, qui marque son apogée, sans cesse décline la civilisation de la Gaule narbonnaise. Arles, minée par les fièvres, écartée désormais de la mer, ne reverra jamais ses deux ports et ses trois flottes. Abandonnée de sa noblesse appauvrie ou jouisseuse, livrée à une démagogie vandale, elle s'éteint sans l'agonisante grandeur d'une Sybaris. Son dernier eifort d'idéalisme aboutit à ensevelir son passé dans des musées. Sa colossale statue d'Auguste, son Apollon et Mar-

svas, ses délicates Danseuses ne sont que débris. Pourtant, dernier atelier de l'art grec et premier sanctuaire chrétien des Gaules, elle demeure encore la cité pour sauver une pierre de laquelle on raserait sans remords bien des Paris.

Mais, parmi ses musées lequel, celui de la Xarbonnaise ou celui de la Provence d'hier, le Lapidaire ou l'Arlatèn, contient les choses les plus abolies, les plus incapables de jamais renaître?

Il n'est pas jusqu'à la faune de ces contrées, si particulière ou continuatrice de l'Afrique, que n'achève d'exterminer la tourbe d'imbéciles chasseurs lâchée sur la France. Les oiseaux d'Orient, guêpier vert, merle bleu, le rollier, ce vivant saphir, n'enchantent plus que de rares réserves, dans les fourrés de la Haute-Camargue.

Elle meurt elle aussi, cette bizarre Camargue, quoique ses gardians sarrasins y reproduisent encore les mœurs de la pampa argentine. Tandis que le Vaccarès se comble, et que décroît la file méditative des flamants roses, et que disparaissent les derniers castors, on calcule le jour où la mer, qui ronge chaque année cinq mètres de la plage, déracinera l'église des Saintes-Mariés. Et déjà je l'ai vue, comme en l'avenir, émerger des vagues. Jour d'effrayant mirage où, sous le soleil torride de juin, l'illusion commençait à cinquante mètres, tant que je dus, pour regagner la chaussée, chercher sur la vase durcie la trace de mes pas. D'étranges arbres surgissaient d'un golfe que le mirage avait subitement creusé dans la ligue indéfinie

262 LES MADOXES COMTADINES

des sables à lendroit où, il y a vingt siècles, existait le réel estuaire du Vaccarès. Ainsi, ce prestige radieux confondait les àg-es ; il me montrait la côte telle quelle se dessina jadis, et telle qu'elle apparaîtra demain avec son ég'lise et ses maisons de pêcheurs environnées par les flots.

Je songeai alors à l'extraordinaire harmonie des sols et des races. Les Provençaux ressemblent à ce mirage ; ils restent les contemporains de toutes leurs civilisations successives. Au contraire, au fond des brouillards de la Neustrie qui enlinceulent les ormes de la haie proche, le rêve des hommes paraît traîner la nostalgie de joies sans retour.

Trop pareil à ma dolente race, pourquoi menèje ici ton deuil, Provence, ô pei^pétuelle ressusciteuse? Si rien de viril et de largement humain ne sort plus de toi, Dieu ne peut-il encore, ainsi qu'aux jours d'Ezécliiel, souffler sur des ossements pour refaire un peuple?

Saltavit et plac II if .' Certes, nous excusâmes trop tes folies, nous cajolâmes trop en toi la continuatrice d'Hérodiade et 1 héritière de Gorgias. Mais peut-être le son de tes tambourins nous a-t-il empêchés d entendre le cri d une àme profonde, religieuse, militaire même, qui jaillit de toi à certaines heures.

(( Envoyez-moi mes Marseillais et je conquerrai toute l'Afrique », écrivait Bugeaud. Les Méridionaux désespérèrent d'abord les Croisés, puis leurs réserves d'esprit inventif sauvèrent du désastre les lourds Allemands. Le comte de Toulouse eût

volontiers renoncé à la Palestine pour s emparer de Constantinople, mais ce furent les Provençaux et les Génois qui fabriquèrent les machines et les tours roulantes à l'aide desquelles le lorrain GodefroT emporta Jérusalem, le ^'endredi Saint de Fan 1099, à l'heure où le Christ voulut mourir.

Nie qui voudra la persistance ethnique, c'est dans ses parties latines ou celtibériennes que le Midi conserve encore aujourd hui l'esprit militaire; c'est dans le Comtat, et surtout dans ce Languedoc qui fournit tant de g'énéraux à la Convention et à l'Empire, et cpii vient d ajouter de glorieux épisodes à l'histoire de nos conquêtes coloniales.

Mais qu'importerait de voir flotter à Tombouctou les trois couleurs, si la pénétration européenne n aboutissait qu'à exterminer la faune australe et qu'à substituer aux splendides étoiles de l'Orient les produits étriqués de notre industrie"^ L'abolition de l'esclavage et des sacrifices humains, voilà le résultat sérieux de notre politique coloniale.

Que n'y ajoute-t-on l'aide aux missionnaires, le secours apporté à la civilisation chrétienne contre la barbarie musulmane? Ici la faute est au gouvernement, c'est-à-dire au Midi, incontestablement responsable du sectarisme olïiciel de la France.

L intelligence politique semble éteinte en effet chez ces héritiers dégénérés d'Athènes et de Rome. Lne république modérée et forte, telle que le Nord 1 organiserait, rencontre parmi eux peu d'adeptes. Quand ils ne rêvent pas une démocratie pourvoyeuse de leurs appétits et de leurs rancunes, ils

284 LES MAD<tx\ES COMTADLNES

S en tiennent au rudimentaire concept de la monarchie. L'Italie elle-même semble désormais incapable de supporter le labeur de ses anciennes républiques; elle ne doit son relèvement qu'à la royauté . L'inégalable gouvernement que représentent les Institutions de la République romaine ne refleurira plus; les Marins et les Caton sont bien morts. Mais à quoi reprocher le néfaste avènement de César et d'Octave, sinon à la corruption du patriciat?

Ainsi fut-il toujours. La monarchie est nécessaire aux barbaries et aux civilisations déclinantes. La république exige des intelligences lumineuses, des âmes saines. Quand Israël commença de prévariquer il répudia ses juges, voulut des rois. Samuel vainement objecta : « Le roi prendra vos « fils et les mettra sur ses chars ; il prendra vos <( filles pour s en faire des parfiuneuses. Il pren- « dra la meilleure partie de vos champs et de vos « vignes et la donnera à ses serviteurs. Alors « vous crierez contre votre roi que vous aurez « choisi; mais l'Eternel ne vous écoutera point. »

Il n'apparaît donc pas clairement que la monarchie soit de droit divin, sinon à titre de châtiment, ainsi que la lèpre ou la disette. Aussi voyonsnous aujourd'hui les peuples énergiques et justes s'organiser en républiques, fonder par exemple ces admirables démocraties australiennes où les Parlements ouvrent leurs sessions par une prière. Et nos missionnaires se félicitent de la transformation du Mexique et du Brésil en républiques.

Alors pour([uoi en France cette honteuse exception? Serait-ce (juavant déditier une maison neuve il importe de déblayer des ruines antérieures le sol? Oui sans doute, c'est à travers les plâtras de Versailles et les scories du patriciat latin que se faufilent les serpents maçonniques et les rats juifs. Ceci se constate dans le Midi beaucoup mieux qu'ailleurs, parce ([ue l'impulsion centrale y est plus tardive et les anciennes classes dirig-eantes plus corrompues.

En Provence celles-ci demeurent tenaces dans les préjug'és, mais nullement dans les devoirs du patriciat. Le peuple tendant de son côté aux excès de l'esprit éo^alitaire, il en résulte une violente antipathie de castes, bizarrement tempérée par la familiarité orientale du serviteur avec le maître et par un rapprochement d'éducation et de goûts. C'est l'exact contrepied de lancienne Xeustrie où les distances, sociales se maintiennent, mais où Ton rencontre en bas la déférence, en haut la protection.

Il faut bien reconnaître aussi, sans croire pourtant aux calomnies historiques, qu'il subsiste dans le Comtat un relent pharisaïque dû au gouvernement de certains vice-légats . L'anticléricalisme propre à cette région, si volontiers relig'ieuse, ne saurait s'expliquer autrement. Si la Bretagne a conservé tant de vénération pour son clergé, c est peutêtre parce que, durant l'elfroyable tuerie des Montfort et des Blois, l'on voit les évêques nantais et rennois crier miséricorde en faveur du peuple et

jeter leur bâton de pasteurs entre les combattants. Du Guesclin rançonnant Avignon renvoie au pape ses deux mille florins dor lorsqu il apprend que l'impôt en fut levé sur la population ; il exige que le trésor ecclésiastique les fournisse. Beau trait anticlérical d\ni grand chrétien! La fissure par laquelle le démon envahit l'Eglise fut toujours la passion de l'argent ou du pouvoir. Il faudrait afficher dans chaque sacristie l'évangile des Vendeurs du temple.

Le peu de dévouement social que 1 on constate aujourd'hui dans le Sud-Est provient du clergé pauvre. Il rachète ainsi le crime de certains prêtres ruraux plus avides dun presbytère confortable cpie d Une église pleine de fidèles. Cette absence de zèle sacerdotal, puis le dilettantisme et l'obstination dynastique de 1 aristocratie, voilà les causes profondes de l'avilissement des masses électorales dans ce Comtat qui depuis vingt ans délègue au Parlement les pires sectaires, les agents de dissolution morale et les bandits du Panama; dans ce Comtat suspendu jadis aux lèvres des saints et qui aujourd hui renverse les croix, promène le drapeau rouge aux enterrements civils.

A observer la France, une ^ olonté se révèle, qui de tant d'alluvions ethniques disparates forma cette g-rande nation.

En revanche lenfer s'acharne contre elle. Or il apparaît que pour la perdre et pour la sauver le démon et Dieu emploient fréquemment le Midi et la femme.

C'est ce Midi qui tout entier trahit la France pour suivre Eléonore de Guyenne. C'est ce Midi qui lui demeure seul fidèle, par un retour impré^"u, lorsque paraît Jeanne d'Arc.

Et vraiment en France le patriotisme s'affirme connexe avec la foi. Quiconque nie le miracle de la Pucelle et les destinées providentielles du pays de Clovis, de Geneviève, de Charlemag'ne et de saint Louis, pour n'admettre comme idéal que les affinités du sang, devrait logicpiement déplorer que le nord des Cévennes ne se soit pas ratta-

ché à l'Angleterre, le sud à l'Espagne et à l'Italie.

Ainsi pensais-je avant mon retour à Dieu. L'intuition de ce chrétien virtuel que fut Michelet ne nie convainquait pas. Je comprenais au fond ces séparatistes de Bretagne et de Provence chez lesquels le concept matérialiste de la race étouffe le sens spiritualiste de la nation.

Aujourd'hui encore, le plus tenace vestige de cette mentalité d'incroyant reste la tendance à m'intéresser plus à la race qu'au peuple ou à l'individu. Je le dis atin d'atténuer mainte page de ce livre où j'oubliai trop peut-être la liberté morale de l'homme en exaltant son atavisme. En revanche, combien cette tendance m'a-t-elle facilité une foi presque enthousiaste au dogme du péché originel et à celui des mérites collectifs de la Rédemption I Puis je sens l'individu responsable, non seulement de sa moralité et de son salut, mais de la mentalité de ses descendants et de leur bonheur ou de leur malheur terrestre.

Et cette mentalité héréditaire réagit même, extérieurement du moins, sur la moralité personnelle. La lutte du libre-arbitre varie de forme selon les climats et les groupes. On pourrait distinguer parmi les péchés plus particuliers au Nord l'orgueil et la gourmandise ; parmi les plus fréquents dans le Midi l'envie, la paresse, la luxure.

Les formes de la vertu se diiférencient-elles? Il paraît régner chez les Septentrionaux plus de moralité moyenne, tandis que le Midi aura, ainsi que la Magdaléenne, beaucoup péché mais beaucoup

aimé. Les plus ardents sei'viteurs de Dieu, les plus dévoués aux hommes naquirent d'ordinaire en terre latine. Cette multitude de confréries, ces prieurs laïques des villages, ce culte enflammé pour la Madone, ces chefs-d'œuvre de l'art catholique qu'enferment Arles, Toulouse, Avignon, tout le Midi, cette profusion de sanctuaires traditionnels compensent, et au delà, le naturalisme jouisseur des vieilles hérésies ariennes ou albigeoises dans le Languedoc et la Provence, de même que l'épouvantable histoire des crimes italiens a pour équilibre les grands ordres religieux et linnombrable armée de Tertiaires séculiers que Rome dissémina dans l'univers. D'ailleurs, s'il faut à tout prix qu'un peuple s'écarte momentanément de la vérité objective, mieux vaut qu'il se retire, une bible à la main, dans les Cévennes par haine des scandales ecclésiastiques et au mépris des dragonnades, que de suivre dans Terreur, piteux troupeau, Henri VIII ou les ambitieux princes d'Allemagne.

En somme, il existe une prédestination physiologique des races, une prédestination morale des peuples à tenir tels ou tels rôles dans le vieux drame toujours renaissant qui se joue entre l'homme, le démon et Dieu. Car chaque événement de l'histoire, comme chaque incident d'une vie particulière présente différentes surfaces. Ni la Cause première ni les causes secondes ne s'éliminent l'une l'autre. Le médecin ne pouvait pas guérir ce malade sans la permission divine ; Dieu ne voulait pas le guérir sans l'intervention de la

science humaine. Le Christ qui a fourni un enseignement symbolique pour chaque situation, a guéri des lépreux, ressuscité des morts sans même prononcer mie parole; mais une fois il délaya de la terre avec sa salive pour opérer le miracle, afin de nous démontrer cette coexistence de l'élément naturel et de l'intervention divine dans les circonstances normales de la vie. L'historien superficiel n'aperçoit dans les événements politiques que des généraux ou des ministres ; Michelet, plus intuitif, y découvre la puissance occulte de la femme ; le philosophe creuse davantage et rencontre le démon ou Dieu. Tous v sont.

Les Egyptiens regardant comme de peu d' importance le temps de la vie font au contraire grande attention à la longue mémoire que la vertu laisse après elle. C'est pourquoi ils appellent hôtelleries les maisons, et demeures les tombeaux.

Dk>doiîe de Sicile.

Plus l'on remonte haut vers l'enfance du monde, plus les dogmes de la Révélation primitive se dégagent purs. L'Inde brahmanique entrevoit encore le mystère de la Trinité divine. L'Egypte à travers ses Pyramides et son Livre des morts contemple l'immortalité; Osiris pèse les âmes.

Hormis les Phéniciens anathématisés à chaque page de la Bible, et dont le baalisme ne légua à la Provence que la bizarre et deux fois millénaire idole de Mithra, chaque peuple imprima sur ce sol tant visité sa forme particulière d'une confiance identique au lendemain de l'épreuve terrestre.

Le Grec idéaliste redoute la souillure du cadavre; il ranime une figure sur le marbre, et l'effleure avec l'aile d'Hermès conducteur des âmes.

Le Romain positif, actif et nostalgique ainsi que l'Anglais, reconstitue au défunt son milieu. De là ces vases somptueux, ces verreries, ces bijoux, ces jouets, ces nécessaires de toilette qui, du fond des sarcophages des Alyscamps, revinrent nous initier, dans les musées dArles et de Nîmes, à l'intimité des élégantes de la Xarbonnaise. Toutefois, les laconiques épitaphes où ce dur Romain mit tant d'amour, et son monotone appel aux dieux Mânes attestent que, malgré ce regard en arrière, il n'a point redouté que tout fût fini. l\ a, ainsi que l'Hellène, espéré en Zeus très juste, très bon, très puissant, qui nous appela une fois à la vie et qui peut nous ressusciter. Ses poètes, les théologiens de l'Antiquité (vates renferme le sens d'inspiration) présageaient à la conscience du coupable un Tartare très ressemblant à l'enfer, et à celle du juste la léthargique prairie d'asphodèles qui paraît bien symboliser ces limbes, mieux précisés par Virgile, et où les âmes attendaient que le sacrifice du Calvaire eût fécondé les germes de leurs mérites.

Dieu n'a donc jamais abandonné sans quelque lumière les hommes qu'il a créés. Laissons le jansénisme appeler « relâchement dogmatique » cette doctrine qui demeura celle du Saint-Siège, alors même que l'âpre Moyen Age oubliait la mansuétude et la largeur d'esprit des Pères grecs. Aux fruits l'on reconnaît l'arbre, et pour achever le procès de ces jansénistes si durs à leur prochain, il suffirait de la lettre qu'écrivait Mgr de Belzunce à l'archevêcpie d'Arles pendant la peste de Mar-

seille : « Le zèle des catholiques, le refus de ces « Messieurs (le clergé janséniste) de confesser leurs « adhérents ont converti plusieurs personnes. La « morale sévère fuit le danger, mais la morale « relâchée donne sa vie pour le salut des âmes. » Néanmoins si le jansénisme est mal fondé à nier la possibilité du bien subjectif au sein des erreurs objectives, la supériorité spirituelle des sacrements chrétiens nous est affirmée par le Christ parlant de Jean-Baptiste, ce saint de l'Ancienne Loi : « Le « plus petit dans le royaume de Dieu (c'est-à-dire (( dans l'Eglise catholique) demeure plus grand que (( lui. » Et voilà bien aussi la leçon des épitaphes chrétiennes en regard des stèles du paganisme, aux Alyscamps. Quelle illumination subite apportée aux cœurs droits! Et cette clarté s'accroîtra sans cesse. De même que rame qui s'est confiée à Dieu s'elTare de découvrir sans cesse de nouveaux horizons à sa bonté, ainsi 1 interprétation extérieure des dogmes progresse. Mais, pas plus dans la théologie que dans 1 univers matériel il n'y a transformation ; il y a seulement évolution d'un identique.

Refiirjium peccatorum!

Au bord du sentier pierreux, devant l'horizon violàtre des garrigues languedociennes, un soir, je rencontrai parmi des oliviers crevassés et incultes un petit cimetière sans clôture, huit à dix tertres de cailloux portant à la tête, au lieu de croix, une grosse pierre fichée dans le gravier rouge. J'aurais cru à quelque sépulture sarrasine sans deux ou trois couronnes récentes.

Comme le bourg voisin exhibait des noms de rues révolutionnaires, et qu'on y lisait sur les visages une expression mélangée des anciens huguenots et des « étripeurs de curés » actuels, je pensai que cette absence d'emblèmes religieux était voulue. Cependant ces fosses, si tristement matérialistes dans le mont désert, étaient comme couvées par un calvaire, deux chapelles et un très vieux chemin de croix dont les stations escaladaient le cailloutis de la garrigue. Au sommet de l'une

des chapelles une séculaire madone étendait ses bras sur les pauvres morts sans prière, oubliés dans cette solitude devant les sauvages horizons noirs.

Ah! Languedoc, Provence, Italie, Espagne, terres pécheresses mais de si ardent amour envers Celle qui incline au pardon la justice divine, comment désespérer de vous? Elles portent, les altières Castillanes, les noms si doux des fêtes viro-inales. Un moine du Mont-Cassin ma conté l'aventure récente d'une Italienne qui jeta menaçante aux pieds de la Madone son nourrisson expirant, et, revenue, le trouva guéri. Du pic de Rochefort à la ç-rotte miraculeuse de Massabielle le Languedoc n'est qu un sanctuaire pour Marie, vainement attaqué par l'indéfectible lignée des ariens, des albigeois, des huguenots, des camisards et des francs-maçons. Et si la Provence finissait par oublier Dieu, elle continuerait d'espérer en la Bcllo Inmaculado comme dit l'Arlésie, en la Bonne Mère comme dit le Comtat.

La statue de Marie, absente des plus chrétiennes villes du Nord, bénit toujours les poternes et les places des cités rhodaniennes livrées aux municipalités sectaires. Les lieux de pèlerinages varient, ainsi qu'une litanie, les appellations à la Mère du Christ. Dans ces notes de hasard combien de Madones comtadines aurai-je oubliées, Notre-Dame de Beauregard, Notre-Dame-la-Brune, Notre-Damedes-Couronnes, vingt autres 1 Et que d'antiques oratoires dont je ne sais rien, au bord d'une route

296 Lr:s madones comtadines

éblouissante ou accrochés à une falaise dorée, un instant attirèrent mes yeux !

Cependant à Arles la séquelle des loges a pu faire jeter bas par deux nervi tremblants de peur une exquise madone de la Renaissance. Les jolies niches encorbellées des logis se vident une à une de leurs statuettes. Avec la dévotion la beauté menace de fuir ce sol sacré. Pareil à l'orgueilleux docteur de Gœthe, le démagogue athée oppose « à l'éternelle activité, à la force salutairement « créatrice la main , glacée du démon. » i\près les reliques du Moyen Age ils finiront par saccager l'art antique. Elle les gênera, ces brutes, l'Hellas si religieuse sous les voiles du polythéisme. Oh! parmi les marmoréennes guirlandes du théâtre, oublier la bassesse haineuse des journaux, relire la Philoctèfe, évoquer ces âmes d'Ionie qui attestèrent la majesté sacrée du grand Zeus!

Quel sacrilège que de porter la main sur une pierre d'Arles ! Elle n'est pas seulement la rançon de Babel, le point unique du globe où tous les anciens peuples se retrouvèrent ; elle apparaît aussi le centre spirituel des siècles. Ici l'intuitif traditionalisme de Sophocle conflue aux divinations amoureuses de l'Italie et aux destinées messianiques d'Israël puisque les filles de Rébecca et de Rachel, devenues les saintes femmes du Calvaire ont fui jusqu'en Provence leur patrie déicide. Et^ si proche d'Arles, Avignon enferme la pensée du catholique Moyen Age, le reflet pontifical de Rome.

Oserions-nous dès lors limiter au Septentrion l'esthétique chrétienne, comme si la poésie des nuag-es et un crépuscule mortuaire étaient indispensables à ce qui est la Lumière et la Vie ? L'intégrale vérité ne fait acception ni des climats ni des races. Elle a pu vaincre le particularisme de la Cité latine et adoucir les Barbares.

Arles noue le monde antique au christianisme hellénique du iV siècle. Avignon apparait davantage le trait d'union entre la Chrétienté du xiv*" siècle et l'époque moderne. Moins glorieux que la métropole constantinienne, il se révèle en revanche moins reculé dans les âges abolis et plus capable de survivre. L'enthousiaste Provence y entonnera encore dans les banquets l'hymme de la Coupo sanlo, alors que l'anarchie du sang grec aura dégradé sans retour les fils dégénérés des naviculaires dans les ruelles ardentes de Trinquetaille.

Malgré le croissant matérialisme de ses habitudes, quelque espoir d'une renaissance morale subsistera pour la ville de Laure, aussi longtemps qu'au fond de ses chapelles décorées par tant d'artistes l'on continuera de A^oir les Pénitents, pieds nus, la corde au cou, s'approcher à genoux de la table sainte, et que scintilleront, le soir, au coin des ruelles ténébreuses, les dernières petites lampes italiennes devant la Madone.

Vous que je vis en garde contre le drac brutal des légendes rhodaniennes, ô Mère, voici que je vous retrouve priant pour nous sur les grèves de cette Loire qui si doucement caresse ou si perlidenient enlise I

Là-bas un éblouissement de soleil, une chute dans le torrent sombre et profond en finissaient tout de suite avec l'imprudent ou le désespéré. La solennité des monts menait son deuil. Des confréries funéraires antérieures au christianisme, les croix des Aljscamps où s'agenouillèrent ceux qui avaient vu Jésus, veillaient le pauvre mort.

Ici point ! Celui que la chatte blonde promena de sable en sable, avec qui elle joua longuement avant de le noyer enfin dans un peu plus deau, n'entendra même pas sonner sur lui, au flanc des petits coteaux proprets, les cloches paresseuses des monas-

tères et des villages où tout somnole auprès du cher clos de vigne.

Personne au reste ne troublera son repos. Aucun énerg'umène pour revendiquer, le drapeau rouge à la main, sa dépouille. Même ces paisibles gens ne lui refuseront point quelque prière, car enfin la religion profite au commerce et il existe sans doute un bon Dieu qui pourrait faire tomber la grêle. Ensuite, à l'auberge, devant une (( fillette » de vin blanc, on prononcera l'oraison funèbre : « G'est-il malheureux! » si ce mort était riche, et, s'il était pauvre : « Il a fini de souffrir. »

J'avais quitté Pétrarque; je retrouve Rabelais. Cependant Pétrarque, le voici de nouveau, mais combien différent de lui-même, rimant, au lieu des canzones de Laure, ses notes de route ou quelque acrostiche à la louange d'une belle inexistante : il s'appelle Joachim du Bellay.

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, Et puis est revenu, plein d'usage et raison. Vivre entre ses parents le reste de son âge!

Quel plus plat idéal imaginer? Il n'a, ce bourgeois, retrouvé à Rome aucun écho des grandes voix du stoïcisme, et pas même rêvé aux roses épicuriennes de Lydie, encore moins entendu le sanglot de la passion latine ou le vieux verset de la Genèse : « Tu quitteras ton père et ta mère, et vous deviendrez un en une chair. » Grattez ce gentilhomme humaniste, le vigneron tourangeau apparaîtra.

KOTRE-DAME DE BÉHUARD 303

Et pourtant les barnums de la critique et le psittacisme des foules, indillerentes au fond à la poésie, se sont-ils sutFisamment repassé la loque minable de ce sonnet! Pas un snobisme littéraire qui n'ait papillonné, extasié, autour de lui.

Mince gloire pour TAnjou, si cette province n'eût compté parmi ses poètes, dans l'antiquité Virgile, celte de la tribu des Andes, et depuis lors des écrivains aussi pénétrés de la nature que le fut Victor Pavie.

Mais on n'explique pas à qui n'en ressent point l'émoi quelle symphonie de l'àme religieuse avec l'univers extérieur se dégage de vers comme ceux-ci :

Dans la brume des soirs entends-tu Toiseau-jacques De sa note discrète effleurer les sillons, Timide avant-coureur du carillon de Pâques Dont s'émeut la nature et dont nous ti-essaillons ?

Ici a soufflé la dernière risée de cette brise dont s'enivra Henri Heine sur les plages de Norderney et que le chantre de Robin Wood écouta frissonner dans le mystérieux feuillage de la futaie anglaise. Voilà d'un coup toute la supériorité du Xord reconquise.

Pourtant, quelle ne fraîchisse pas trop ici, cette brise des houles polaires ! Que la robuste Bretagne la laisse se dépenser sur ses landes, car elle emporterait le frisotis coquet de ces peupliers, tarirait ce fleuve débile, éparpillerait la ouate de ces jolis nuasres voletant sur un soleil vite à bout de force !

Andegavi molles.

Ménage.

Douce, ah! douce, si douce Loire! Ne me découvrirais-je pas le transfuge de mon enfance si je continuais d'invectiver cette càlinerie des êtres et des choses que tu façonnas à ton empreinte de langueur plutôt que de tristesse, de sourire plutôt que de joie, sous ta dilluse lumière bleuâtre, au long de tes sables d'or pâle qui meurent dans l'eau blonde si mollement? Pourrais-je donc oublier, entre les grands léards argentés de tes îles, les calmes traînées de crépuscule rose sur tes nappes larges? Ah! ton murmure, sirène, comme il nous berce quand tu frôles la vase sablonneuse des oseraies ! Et ces moulins dont les vergues virent sur les coteaux clairs, sous le ciel léger, ils tricotent, avec leur monotone geste d'aïeule, la trame de nos heures les plus reposantes.

Je rêve à cette jolie pirogue sans rames et à deux gouvernails, l'un en proue, l'autre en poupe, que je

NOTRE-DAME DK liÉHUARD 305

vis emportée l'ollement au iil du Rhône, lancée de deux coups de barre d'une rive à l'autre, accélérant le vertige de sa course et épuisant les deux pilotes qui la dirigeaient sur ce torrent.

Ici, comme elles glissent débonnairement, ces lourdes toues frustes aux bouts carrés, goudronnées et plates ! Plus loin ce grand bateau à l'immense voile qu'aucune brise n'enfle somnole comme son placide équipage, hâlé sur la berge verte par un gars aux calmes yeux bleuâtres et aux retombantes moustaches vaguement blondes de Celte. Ils songent, ces philosophes, que l'on arrive toujours assez vite, pourvu qu'il reste un coup à boire dans 1 auberge proprette du hameau aux blancs tulFeaux où ils mano-eront la matelote, à la veillée. Parlez-leur d'amour, ils vous répondront : « Les femmes, l'une ou bien l'autre!... Et puis, à « cinquante ans ferme ton cœur, ouvre ta cave. » Je corrige le cynisme du dicton; il n'y est point parlé du cœur.

Loire édennique, quelle sérénité tu nous verses ! Nul fleuve à égaler la nonchalance de tes plages si tièdes, si souples au pied nu, et le charme de tes étranges lointains, de lumière et de brume tout ensemble, où confine à la joie du Midi le rêve septentrional.

Sœur des vieux Léthés, tu modères les extases trop vives, tu débilites les révoltes d'âme, tu dilues la souffrance.

Au fond, ton attirance est matérialiste. Tu conseilles l'abdication, non le renoncement; tu ne

promets point rimmortalité, mais loubli. Aussitôt que les ^'alois s'intoxiquèrent de tes effluves, la monarchie fut perdue.

Magicienne, tu ensevelis le souvenir de tes drames. Car tu berças les furies de l'homme. Tu amenais les barques des Northmens qui incendièrent le monastère du Mont-Glone. Puis voici tes sang-lants donjons et la butte guerrière des Saint-Offange. Tu as promené dans Nantes les maîtresses et les victimes de Carrier. En ce tempslà, ta Touraine et ton Anjou s'éveillèrent scandalisés que l'on troublât leur repos. Toi, tu ne pris parti que pour trahii-; tu noyas les républicains d'Erigné qui s'adossaient à tes rochers; tu te fis facile aux Vendéens qui te traversèrent pour s'enfoncer dans cette Bretagne d'où ils ne devaient pas revenir.

Aussi bien, après Saint-Florent parais-tu te cacher. Tu trembles encore d'avoir entendu la rude chanson des Gars et le tambour des Mayençais. Tu te fais petite, on ne te reconnaît plus entre les grands coteaux sombres du Bocage et de l'Armorique, comme si tu rougissais de ton origine tourangelle et saumuroise, et de ces populations, tes vraies filles, qui jugent bon tout le monde et ne se dévouent pour personne, fêtent leur curé mais ignorent leur église, et témoignent à tout venant leur amabilité égoïste, leur belle humeur faite d'absence de passion.

... (lu ciel la prudence infinie Dépari à chaque peuple un différent génie. Corneille.

Ces lymphatiques populations sont nécessaires cependant à Iharmonie française. Elles servirent de tampon aux grands conflits du Nord et du Midi, et ensuite de modérateur politique. Mais il leur fallut recevoir d ailleurs un peu de virilité ou d'idéalisme. L" Anjou doit sa civilisation de demi-teintes aux influences opposées de Tltalie et de l'Angleterre. Le pas lourd des légions lui traça des routes: pour se représenter cette conquête des Gaules il suffît de relire l'expédition des Français au Tonkin.

A olontiers cracherais-je à Rome sur la statue de César que je saluerais ici. A ce matérialiste politique nous devons d'avoir connu la paix romaine, prélude social du christianisme.

Ensuite, une féodalité puissante s'implanta sur ce sol et dans toute la Neustrie. Son esprit y demeure aussi vivant que l'esprit de la cité antique

308 NOTRE-UAMH DH IIÉIILARD

dans le Midi. L'Anjou sétonna de devenir militaire, et il alla discipliner la Provence cjui l'initia en retour à la politesse et aux arts.

Puis les faciles rives de la Loire se donnèrent aux rois anglais. Ils y perdirent leur virilité, burent le philtre de l'ensorceleuse et, oublieux de leur brumeuse patrie, se firent inhumer à Fontevrault.

Ainsi, comme le gulf-stream pour réchauffer les terres boréales ou le mistral pour assainir le Midi, le Ciel suscite les uns chez les autres des peuples aux qualités complémentaires. Si le Romain et l'Ang'lais ne leur eussent apporté un peu de vigueur, ces placides riverains de Loire eussent fini par ressembler au fabuleux catoblepas, lequel par stupidité se mangeait les pattes.

Mais les apports ethniques demeurent lents à s'amalgamer. Le type primitif de chaque race reparaît après des siècles de fusion. Dans les îles du fleuve, plus séparées des invasions, ce chasseur de canards ou ce pêcheur élancé, au poil d'un blond de filasse, au teint clair et à la prunelle de turquoise, c'est le Gaël : ses pères vécurent sous des. huttes de rondins dans les forêts de la Celtique,, et sacrifièrent à Hésus.

Dans l'angle de la Maine et de la Loire où tout le sous-sol est en débris romains et où hivernait Labiénus, voici des figures pleines, des nez busqués, et surtout des noms de lieux ou de familles, Belligan, Yigan, qui nous racontent autant d'histoire que l'appellation de camp de César conservée à ce canton .

Une exception toutefois m'étonne. Nulle part ou ne rencontre le type britannique. Ces vertueux Anglais vinrent-ils et s'en retournèrent-ils avec leurs épouses? Alors que le galbe d'un Vendéen de la Sèvre nous narre quelque incursion kymrique deux ou trois fois millénaire, comment aucun baronnet de la Tamise n"a-t-il perpétué sa souche ici ? Presque tous les monuments d'Angers, Saint- Serge, l'hôpital Saint-Jean sont l'œuvre des rois Plantagenets. Ils innovèrent même un style d'églises, ogival et byzantin, répandu sur toute la province et que, dans V Anjou et ses monuments mon grand-père, M. Godard -Faultrier, baptisa de leur nom.

Si, à cette exception de l'anglais, les types physiologiques des races subsistent dans la vallée de la Loire, en revanche leurs caractères mentaux y ont totalement disparu. 11 faut monter en Vendée et en Bretagne pour les retrouver. En Anjou Gaëls, Kymris, Romains, tout s'est fondu sous cette atmosphère neutralisante, lourde et molle, tiède et pluvieuse, qui débilite et finit par abolir les originalités des anciens peuples aussi complètement que leurs monuments; car ici il faut creuser pour découvrir quelques substruclions de ces arènes et de ces thermes restés intacts dans le Midi. Sur les deux rives de la Loire une population s'est donc formée, exempte de divergences et de reliefs, offrant partout la même allure de naïveté moqueuse, de serviabilité superficielle, de religiosité sans élans mystiques, de curiosité sans sympathie, d'in-

310 NOTRE-DAME DE lîÉHUARD

tellig'ence sans intuition. Qualités plutôt négatives^ sorte de grisaille mentale qui chez le voyageur venu de la Provence, des Flandres ou de la Lorraine, éveille la sensation d'errer au bord du Styx, parmi des ombres inofïensives et lasses. Il n'existe nulle part de foules aussi éloignées de la cruauté, mais en retour aussi exaspérantes par la sottise traînarde de leurs propos. L'empreinte féodale de ce pays se révèle par une supériorité intellectuelle et un dévouement social assez fréquents chez les classes dirigeantes; elles méritent d'ordinaire ce nom qui serait ridicule à Arles. Dans aucune autre région la différence de niveau entre le patriciat et le peuple ne subsiste aussi profonde. Voilà le secret des élections conservatrices. Si ce troupeau ne gardait l'instinct de suivre ses chefs, il courrait se jeter dans quelque trou, à la débandade. Et j'imagine mieux un parterre de Cafres à l'opéra qu'une foule angevine ou tourangelle aux représentations classiques d Orange. Mais, comme tout s'équilibre, on se sent ici préservé des hideux énergumènes, des chasseurs de chardonnerets et des pitres bavards qui salissent le Midi. Quant à la masse du clergé, issue de la Vendée, elle possède le zèle des âmes, et serait louable si maint curé ne mettait sa gloire à remplacer un clocher roman par un pain de sucre, n'enseignait encore çà et là le jansénisme légué par Tévéque Arnauld, et ne demeurait obstinément réfractaire à l'apologétique moderne qu il confond avec l'erreur moderniste, et qui ailleurs rencontre enfin tant de sympathies, surtout dans

le Midi et dans les Flandres. On ne convertira plus des populations, même celle-ci, en accrochant des trapèzes au chant des cantiques ; mode d'apostolat utile certes, mais insuffisant depuis que le journal pseudo-scientifique égare les foules.

Un seul homme. Robespierre, résistait à l'entraînement. De ce

Jour il devint un homme d'Etat

Il comprit que la guerre était un crime gratuit contre le peuple, et qu'elle anéantirait cette république prématurée dont parlaient les Crirondins.

Lamartine.

Miclielet s'étonne de cette stagnation dormeuse de l'Anjou après son activité d'autrefois, lorsqu'il donnait des rois à l'Europe, à Jérusalem, et conquérait la Sicile. Le phénomène cependant s'explique. Ces aristocraties étrangères qui lançaient un moment aux aventures leurs apathiques vassaux, elles subirent à leur tour la déprimante emprise des ciels de Loire.

Un instant la Révolution galvanisa ce cadavre d'une province, et Beaurepaire mourut aux avantpostes de la patrie en danger. Mais il se passe ensuite un fait déconcertant. Les rudes gars du Bocage façonnés, eux, par un ciel ferme et un sol de granit, entrent à Angers sans obstacle ; on les accueille avec sympathie ; volontiers crierait-on

avec eux : Vive le roi ! Puis ces Vendéens revenant décimés de leur tournée normande s'efforcent de reprendre Angers pour rentrer dans le Bocage. Alors la population entière se lève pour les repousser; femmes, enfants courent au rempart; on croirait lire le siège de Xumance ou celui de Saragosse. De toutes les bizarreries de la Révolution voilà bien la plus indéchiffrable !

On finit néanmoins par entrevoir que cette province léthargique, mais capable de réveils virils, exècre les partis extrêmes. Au fond elle fut et elle reste girondine. Elle subit de très mauvaise grâce le joug jacobin, puis acclama le renversement de Charles X. Elle a tort. A une nation aussi portée vers l'anarchie que l'est la France il faut une autorité centrale puissante, le Comité de Salut Public ou la Restauration.

Où nous menèrent ces honnêtes Girondins? A établir, malgré les supplications de Robespierre, une république prématurée, et à déclarer la plus effroyable des guerres modernes. Sans leur proscription c en était fait de la France. Ils reparurent en 179.0 avilis sous le noin de Thermidoriens, et tout tinit à Waterloo.

Qu'a gagné le monde à la Révolution française? Un peu plus de sécurité légale et de justice sociale, la substitution des tram^vays populaires aux carrosses de Versailles ; mais surtout la diffusion de la civilisation chrétienne en Afrique et en Asie, grâce à la concurrence d'armements entre les peuples européens.

NOTRE-DAME DE lîEHUAIiD

Si 1 on n'examine la Révolution qu'en France et au point de vue religieux. Ion se trompe en la proclamant évangélique ou en la qualifiant démoniaque. Elle est 1 un et l'autre, comme toutes les évolutions humaines. Les saturnales de la déesse Raison relèvent de Satan ; la fête de l'Etre Suprême, bien plus chrétienne au fond qu on ne l'a dit, marque une première revanche de Dieu.

Quant aux excès du terrorisme, on les retrouve à tous les g-rands tournants de l'histoire. Les échafauds de 1793 ont une cause providentielle : le déluge de sang- qui devait laver le xvui'' siècle, et une cause naturelle : la fortune inopinée de quelques monstres. Il faut accuser à la fois les roués de la Régence et Carrier.

Les responsabilités terrestres sont collectives. L'on comprend mieux le mauvais sort jeté à tous les trônes par la Maison d'Autriche quand on réfléchit au voltairianisme persécuteur de Joseph IL

Nous possédons ici-bas toutes les pièces du bonheur ; il ne nous manque que le fil pour les coudre. Ceci ne s'expliquerait point sans la faute et la sentence originelles qui modifièrent tragiquement la destinée collective de l'humanité. Un peu plus, un peu moins de souffrance, voilà ce que désormais nous pouvons attendre selon que nous nous écartons ou nous rapprochons davantage du devoir, et un peu plus ou un peu moins de dignité sociale selon que les peuples et les époques font une place à Dieu plus large ou plus étroite.

L'important c'est de sauver son âme, et la rétribution posthume dépend, elle, du libre-arbitre de chacun. La race, l'ambiance ne comptent ici que comme des facteurs aggravant ou restreignant la responsabilité de nos actes.

A ces cœurs tièdes des bords de la Loire Dieu

ne demandera que des vertus moyennes. Le démon pour le vice ne se montre pas plus exigeant. Il ne faut point chercher ici sainte Thérèse ou les Borgia. Sauf deux ou trois très anciens évêques canonisés, TiA-njou ne compte aucun saint. En revanche il laisse aux âmes fortes du Bocage poitevin le sanguinaire sadisme de Gilles de Retz. Saint Martin vint d'ailleurs. Il descendait sur une barque au long- des o-rèves du fleuve, détruisant les idoles; regardez ce missionnaire du Congo, vous le revoyez. L'un et l'autre ils savent que l'adoration du celte et celle du nègre ne va pas à un caillou ou à une bûche, mais que le fétichisme est symbolique. Quand on lui a précisé le mystère de Dieu, l'idolâtre d'hier place une croix au haut du menhir ou du cocotier; alors il commence d'adorer « en vérité >) le Créateur et le Maître que la veille il adorait seulement « en esprit. »

L"ne tradition touchante remémore une soirée que saint Martin passa dans une île de Loire auprès d'un vieux druide. Le prêtre de Tentâtes, abandonné de ses fidèles, ne se convertit point; mais il quitta sans haine l'apôtre, et s'enfonça dans les forêts des Mauges pour y survivre à son culte.

De monuments très anciens il n'a pu résister aux pluies de l'Ouest que les dolmens et les menhirs. Ils attestent cette religion primitive encore exempte d'idolâtrie, sinon de cruauté. Moïse ordonne aux Hébreux d'ériger des autels de pierre que le fer n'ait point pollués : voilà le dolmen. On retrouve cette réprobation du fer dans toutes les traditions

religieuses, et notre matérialisme métallurgique n'est point pour leur donner tort.

Les holocaustes humains à Teutatès démontrent deux choses : la nécessité, partout reconnue, du sacrifice expiatoire, puis l'égoïsme païen qui préféra immoler autrui plutôt que de se renoncer soimême. Joseph de Maistre exagère en écrivant que le sacrifice du Calvaire a aboli tous les autres. Ce sacrifice infini représente le chifîre initial qui donne une valeur aux zéros de nos immolations individuelles, mais elles subsistent, et pas seulement morales, extérieures aussi et physiques.

J "aimerais à supposer que Béhuard est cette île oîi saint Martin et le druide s'entretinrent de la Divinité. Béhuard, sanctuaire sauveur du fleuve matérialiste!

Hélas! que penserait saint Martin, que penserait le druide si, entrant aujourd'hui dans une auberge, on leur disait : « Dame oui, le pèlerinage est un grand commerce pour l'île! Et puis en été, le dimanche, il y a les pêcheurs à la ligne ! » Mais dans cette France envoûtée par le démon du lucre oîi ne recueille-t-on pas de tels propos?

La longue, la mince île verte aux sablonneux sentiers somnole dans son silence et sa fraîcheur, sous les souches crevassées des saules où une carapace de boue marque Fétiage de la dernière crue. L'hiver, Béhuard devient une plaine d'eau; seuls émergent le petit roc de l'église et la chevelure des arbres engloutis, au milieu du lac de deux kilomètres en largeur que forme alors le fleuve.

En mai, de minuscules champs, quelques vergers proprets, la jungle drue des chanvres dans le limon léger interrompent les étroites prairies, leurs haies d'églantines, leurs profonds sophas dherbe sombre qui manquent tant aux bords du Rhône, à tout le Midi.

Les rares habitants se taisent. Les femmes ne sont guère jolies et la plupart ridiculisées par ce bonnet pont-de-ceyais qui prêterait à la Vénus de Milo un air endimanché. Miséricorde! où sont le

ruban-diadème d'Arles, ou seulement, proches dici, les coiffes mystiques de la Sèvre et les hennins que la Bretagne hérita de sa duchesse Anne ! 11 faut observer la coiffure des femmes pour pénétrer la pensée d'une population.

En ces timides et pâles berg-erettes reconnaitrais-je leurs aïeules que je vis. parmi les monts de Provence, dans le val de Fourrières au nom sinistre, défendre contre les légions leurs petits sur les chariots des Barbares? Les hommes, eux, je les retrouve. Ajoutez à ces corps sveltes, à ces cheveux blonds le casque triangulaire, le ceinturon large et les braies, voici les Celtes qui, sans la victoire de Marins, une seconde fois escaladaient le Capitole.

Mais qu'importent ces insulaires? Ils ne signifient rien ici. C'est entre la Madone et la Loire que le drame se joue.

A la proue de l'île Marie nous accueille ; sa statuette à l'abandon occupe une niche ancienne et fruste au milieu des damiers de saules. Agenouillons-nous pour éviter l'emprise du fictive matérialiste.

Jamais elle ne se montra, cette Loire, plus ensorceleuse et déprimante de la volonté. Mais en ce moment elle semble, la belle ironiste, laisser faire les hommes qui s'efforcent de la corseter dans un système de barrages, pitoyable travail de géants tombés en enfance. 11 ne s'expliquerait point sans de périodiques banquets et sans ce fait que, le réseau des routes étant achevé et au delà, il importe

aux ing-éiiieurs de découvrir quelque prétexte pour subsister. Le contribuable paie, tout va bien. Mais si un père de famille se livrait à de semblables fantaisies sur son domaine, l'asile de Sainte-Gemme dont la façade blanchit là-bas, en amont, se hâterait de le recueillir.

Némésis, la vengeresse des crimes de lèse-nature, saura bien, à la première débâcle de glaçons, restituer au fleuve ses beautés languides et nous préserver dune Loire muée en quelque canal coulant entre deux grèves tirées au cordeau. Hélas! sur les rives l'homme triomphera, et voici qu'on jalonne une route banale à la place du chemin d'ombre qui de la tra'iquille gare des Forges conduisait jusqu'à la maisonnette de pêcheurs où l'on passait doucettement sur un bac le petit bras.

Deux barques amarrées à des saules, en plein courant, voilà le port où dans l'île on atterrit. Quelle fraîcheur ! Quelle solitude ! Si l'on pouvait oublier le fardeau de vivre, ce serait ici. L'on y rêve d'exotismes sans rapport avec nos sensations enregistrées. Là rien de la Provence helléno-latine, rien de ce deuil du Moyen Age que mènent ailleurs les horizons neustriens ; rien de l'étrange évocation des bords de la Tamise où les châteaux à balustres, les arbres ronds d'un vert outré, les ponts en arc remuent une souvenance de jouets d'enfants et de contes de fées. Mais, devant ce paysage éclairé par la réverbération de la Loire, l'on ne sait quoi nous hante de plus solennel que lui, de plus austral surtout. A peine s'étonnerait-on de voir des

g'oyaves, des cocos pendre parmi ces saules arg-entés.

Tel dut apparaître Otaïti aux explorateurs qui y burent voluptueusement l'oubli de l'Europe. Le nirvànah s'explique, l'immortelle somnolence des yeux clos continuant de percevoir une clarté blanchâtre, très douce, où rien ne vit plus. Existe-t-il ailleurs des hommes que l'ambition agite, des peuples qui sentr'égorgent pour élargir leur place, une religion qui enseigne la loi de l'effort ? A la génération qui dune main nonchalante labourait ce sol facile en 1793, ou tendait des nasses sous cette saidaie, que pouvaient importer le tonnerre rénovateur de la Convention et 1 agonie de la famille royale?

Rien de surprenant dès lors à ce que l'apathie angevine ait pu enliser tant de conquérants et unifier dans la stagnation des races si différentes.

Oserais-je bien le leur reprocher? Ne sais-je pas que les mollesses de ce ciel assoupissent après trois générations ces familles de navigateurs dont parle Lamartine, et « qui conservent dans les mœurs « quelque chose de la hardiesse de leur vie et de « l'agitation de leur élément? >

Aux rives létliarg'iques de la douce Loire, je ne veux pas terminer ces pages — les dernières peutêtre que j'écrirai — sans reporter ma pensée vers la falaise de Honfleur et, là, dans un de ces sanctuaires de la ^ladone que sur tous les chemins de l'existence je retrouve. En cette chapelle de Notre- Dame-de-Gràce. enfouie sous des ormes très anciens et bénissant l'estuaire de la Seine, un ex-voto du xvni'' siècle, pauvre croûte qu on brûlera demain, représente un navire à sec de toile, la seule misaine gonflée, emporté dans un soir de bourrasque. Et voilà le plus reculé souvenir des miens.

Comme à certaines minutes nous sentons revivre les morts sans histoire, dont les joies ont préparé nos joies, les douleurs nos douleiirs! Sur la dunette de vos trois-màts, ou sous l'incendie des tropiques parmi vos nèg'res. que je vous évoquai de fois, capitaines de navires et colons de Saint-Domingue, aïeux lointains I Modestes serviteurs de l'Ancienne France que vos pères avaient dévastée, vous vous haussiez jusqu'à combattre sur les vaisseaux du Roi; puis, incapables du joug-, vite vous vous ren-

>(;»TP.E-DAMi: DE BÉIIIARD 3'23

voliez à bord de vos humbles bâtiments, repris par la libre aventure, soulevés par l'angoisse atavique, par les survivants appels des rois de la mer. Et vous aviez raison : pas de pire supplice que d'attendre au port ce qui ne viendra jamais !

Vous rentriez mourir sous le même auvent d ardoise à Hontleur, mais vous y rapportiez le soleil des Antilles. Paresseux et violents, bons et inflexibles, attirés par d'incessants mirages ou repliés sur l'auLrefois, inaptes à savourer la minute présente, vous étiez nés pour tout entrevoir, hormis le bonheur.

Je rêve aux a'ieules inconnues qui passèrent, dans leurs blanches toilettes de créoles, parmi les champs de cannes à sucre où les colibris étincellent. Je leur dois peut-être, à ces mortes dont je ne sais rien, la contradictoire nostalgie des radieuses étoiles australes et des brumes de la mer du Xord.

Ahl de celles-ci surtout I Et c'est au fond d'une nuit des siècles plus intense, loin par-delà ces aïeux d hier, que mon souvenir s'en retourne juscpi'à des idolâtres et des barbares dont le sang pourtant fut mon sang.

Un soir, sur la gi'ève d'Ostende, devant les houles blafardes, j'écoutai le chant des Northmens. C était, au plus profond de la mentalité transmise, la voix d'ancêtres du ix" siècle. Je cessai d'être moi-même, je redevins mes pères.

L'angon à la main, les cheveux dans le vent, nous surgissions des fiords danois sur nos barques d'osier aux cous de cygne. Nous n'avions point

contre le Midi la jalousie des Francks; nous ne le comprenions pas. Rois de la mer, notre ivresse d'essor libre détestait et plaignait quiconque n'avait jamais fait ses amours de vagues tempétueuses, caché ses petits dans les nids rocheux des cormorans. Quels dédains pour la Méditerranée d'Aphro- " dite ! Il fallait à nos poumons et à nos yeux l'illimité des houles qui ne s'arrêtent qu'à des îles, la nuit du pôle, le fantôme des icebergs, le pouls robuste des marées. Quand tombait l'un de nos chefs, nous l'ensevelissions dans son navire, avec son arc et sa hache, parmi ses coussins de plume d'eider, et nous le coulions dans l'eau calme du fîord.

Une rage était en nous de détruire et de renouveler; nos bras débiles terrorisaient l'Europe. Nous apparaissions à la fois aux bouches de l'Escaut et sur le Rhône, en Armorique et dans la mer des Orcades. Nos cœurs n'étaient point cruels, et nous promenions l'incendie ; mais il fallait un but à ce besoin d'affronter les havres et de tirer nos barques sur les grèves. Nous méprisâmes les cavaliers d'Attila et le Sénat de Rome.

Nous nommions Dieu Odin, et les walkyries erraient dans nos songes. Les scaldes nous chantaient l'Edda, et nous berçaient avec le souvenir de nos patries que nous ne savions ni habiter ni oublier.

Il faut fermer ces ailes de goéland, me rassoupir, vieux pères, sur les blondes g'rèves de Loire ; et là contempler le progrès des âges, l'activité stérile succédant à vos dévastations, et vos homicides barques, qui défilèrent ici, remplacées par ces endiguements que désavouerait l'instinct d'un castor. Avec tant de millions gaspillés que ne reboiset-on les rives du fleuve !

Entre la sauvagerie des Northmens et notre barbarie industrielle faut-il donc fixer l'apogée de la civilisation française au xv'' siècle, comme nous y incite la délicieuse chapelle de Béhuard? Je la vois toute empreinte dune grande mémoire, celle du plus méconnu de nos rois parce qu'il préféra fonder l'unité nationale plutôt que de parader en chevalier. Assez tôt François P"" criera : « Tout est « perdu, fors l'honneur. » Mots brillants dont un pays ne se relève pas. Après s'énervent ou caval-

cadent les Valois abâtardis ; tout décline malgré les granitiques étais de Richelieu et la façade en plâtre doré du xyii*^ siècle. L'avenir dira si la Révolution fut le râle ou la résurrection de la France.

Je 1 aime, ce Louis XI, d avoir d'une même main maté les anarchies populaires et les hautains scélérats sur lesquels une menteuse histoire s'efforce de nous apitoyer. 11 frappe, trois siècles à l'avance, les Emio'rés, les Hébertistes et le fédéralisme orirondin. Il est le Comité de Salut Public dans une seule tête appuyée sur mille ans d hérédité monarchique.

Laissons l'athéisme s'indigner de sa superstition. Nous en sommes aujourd hui à Yinfrastition^ au gorille engendrant Socrate. A suppo.ser qu'il ne représente pas une fable haineuse, comme celle des enfants de Xemours sous 1 échafaud. le chaperon garni de médailles ne me gêne point. Et il n'apparaît pas clairement que Louis XI se soit beaucoup plus parjuré que ses ennemis, les féodaux qui, sous l'étiquette de Ligue du Bien Public, s'alliaient aux Anglais, émiettaient la France, stérilisaient la mission de Jeanne d'Arc. De parjure authentique et bien prémédité il existe celui du chevaleresque François F'" signant le traité de ^ladrid. Mais à ces charmants étourdis et qui protègent les artistes, courtisent les belles, tout d'avance est pardonné dans la patrie de Lauzun. L histoire selon les salons et les académies ne chicanera pas les louanges au protecteur du A'inci pour quelques milliers de Vaudois A'ictimes de son étourderie ; il suffît à cette histoire de mener le deuil devant l'écha-

NOTRE-DAME DE liÉIlLARD 327

faud d un haut seig-neiir tel que Xemours, traître à sonpavs. Mais que de pharisaïsmeà laplace de l'esprit évang-élique, pour que les écrivains religieux liaient pas davantage jeté lanathènie à ce Fran- <,-ois I'"'' qui soutint Montaig-ne contre la censure ecclésiastique, et empoisonna trois siècles avec le faux hellénisme et les dépravations italiennes de la prétendue Renaissance! Cependant Louis XI, le tvran féroce, presque Xéron. édifiait les plus exquis oratoires, réveillait le zèle des clercs. Comme progrès social on doit à son règne rétablissement des postes, et au règne de François I"' le supplice de la roue.

Le vrai crime de Louis XI, crime d imprévoyance, ce fut le manoir de Plessis-lez-Tours. Il y guettait, au centre de sa toile, tous les félons. Mais, pas plus que Louis XIV n'entrevit le règne futur des courtisans de Versailles, le vieillard absorbé dans la politique et la dévotion ne pressentit 1 emprise de la Loire .sur un François I"' ou un Henri III, et quelles catastrophes allaient sortir de Chambord et de Blois. II n'élevait point, lui. un palais de fée dans la maigre Sologne, ni ne ciselait un escalier où les Mignons monteraient à cheval. La Loire ne lui était pas le sérail d'un despote oriental, mais la sieste d une existence tendue vers le bien de son royaume.

Car il l'aima, cette Loire. Il la peupla de sanctuaires comme pour se faire d'avance pardonner le paganisme cp.ii sortirait d'elle et envoûterait ses siiccesseurs.

La politique j allait bien aussi. Je le retrouve en Anjou caressant les prieurs de moines, soupant chez les bourgeois ses bons amis, chassant avec les seisfneurs de trois bassets. Car enfin la légende n'est pas toute erronée, et le paladin de sa prime jeunesse s'était mué en un profond psychologue du trône, connaissant que la violence ne mène à rien. Le voici en train de cajoler les sujets du roi René comme une maîtresse de maison soutire à une amie ses domestiques. « Mes compères, leur insinue-t-il, votre René est un brave homme, mais un prince très insignifiant. Il n'a d'ailleurs que faire de a^ous. Laissez-le manger des rigolets à Naples et farandoler chez ces Provençaux qui me viendront, eux aussi. Il vous célèbre des tournois et importa sur vos guérets la bartavelle ; moi, messires, je doterai vos châteaux où les tiercelets nichent dans les salles, et vous serez gens du royaume et mes bons compagnons. » Un jour René, absorbé dans ses peintures, apprit qu'il n'était plus souverain que de Jérusalem, où campaient les pachas. La réunion de l'Anjou et de la Provence à la couronne n'avait pas coûté une goutte de sang.

Elle avait bien coûté au vieux roi un peu d'honneur. Ce jacobin du xv*^ siècle professait que l'ingratitude constitue un devoir du citoyen. René lavait sauvé en se rangeant du coté de la France contre le duc de Bretagne.

Et tout de même, ce René, il serait trop injuste de le quitter sur un sourire. Comme tant d'autres

NOTRE-DAME DE BÉHl'ARD 329

à son époque, il se laissa ensorceler par l'Italie; par la Provence aussi et par la Loire peut-être. Avant de mourir le Sancho en robe de chambre qui le figure sur une place d'Aix, il s'était montré réellement le svelte chevalier que David a campé au pied de sa formidable forteresse d'Angers. Tous ces duchés et ces royaumes delà Maison d'Anjou- Sicile qui allait s éteindre avec lui, il avait dû les reconquérir.

Il se montrait d'ailleurs doux au peuple. Une seule fois, pendant la famine du siège de Xaples, il refusa un morceau de pain à la veuve de l'Ecriture ; il en porta la peine : cette femme révéla au roi d'Aragon le secret d'un souterrain ; René perdit la ville : ce fut le commencement de ses longs revers.

Mais plus tard on le retrouve conversant avec ses amis, les pêcheurs de la Maine, ou composant l'épitaphe de sa nourrice Tiphaine qui voisine, à Nantilly de Saumur, avec l'exquise logette à fleurons et à panache de pierre où se lit : « C y est l'oratoire du roy Louis XL » Les belles Arlésiennes pleurèrent quand René les quitta; un troubadour en

vit une

A qui cuida le cœur faillir Au dire adieu.

11 avait pris pour devise : Ardent désir. Du moins, après de coupables libertinages, sut-il dans ses atîections familiales multiplier son cœur sans en rien chasser.

Aux petits soins pour sa mère Yolande d'Aragon, époux passionné d'Isabelle de Lorraine et de Jeanne

330 NOTRE-DAMR DE lîÉHLARD

de Laval, il replie ses vieux jours sur les catastrophes de sa fille, Théroïque Marguerite d'Angleterre.

Que d'histoire claironnent ces noms ! Le sommeil moderne d'Angers en devient plus inexplicable. Faut-il accuser seule la mollesse des ciels de Loire ? Ou bien l'Anjou aurait-il perdu sa virilité avec son autonomie? Le grand œuvre de Louis XI, la centralisation monarchique, aurait-il eu son revers?

Si du moins le petit peuple y eût gagné durablement! Mais les rois suivants ne s'occupent guère de lui, et les pouvoirs locaux moins qu'autrefois. Ce laboureur à qui Louis XI tapait sur l'épaule, ce bourgeois chez lequel il s'invitait à souper, les imaginez-vous à ^'ersailles où une marquise meurt sans avoir pu atteindre au tabouret?

En 1683 la famine ravage l'Anjou. Un commissaire de lévèque — unique protecteur — découvre des taudis pareils à des étables, où l'on broute, quand on en a, du pain de fougère, et où des mères sèches ne possèdent plus un double pour jicheter du lait. Que fait le Présidial? Il négocie afin d'obtenir de Louis XIV le droit de porter la robe rouge aux grandes cérémonies.

Par là croule, et justement, la monarchie. La Piévolution bourg'eoise, a;irondins et thermidoriens, la remplace et lègue au peuple l'alcoolisme, la pornographie, la tuberculose et l'athéisme, qui valent bien la famine.

Mais à quoi bon redire des vérités que très peu consentent à entendre et dont ensuite personne ne se souvient?

Les vérités se révèlent solidaires. Cette minuscule église de Béhuard, vieillotte et coquette sous son flècheton d'ardoise, avec sa petite rosace trifoliée et le gothique sobrement fleuri de sa raboteuse façade, dailleurs blottie toute modeste entre son rocher et des logis de pêcheurs où une niche de madone protège les croisées basses résiliées de plomb, elle est une vérité esthétique, parce qu'en même temps qu'une vérité religieuse elle est une vérité sociale. Elle marque l'une des rares heures où le roi défendait les humbles contre les violents et réalisait l'Evangile. Mais les fastueuses et glaciales caricatures de la Grèce que Louis XV osa dédier à sainte ^ladeleine et à sainte Geneviève devaient enfanter l'autel de la déesse Raison, pendant que les marches de la guillotine poussaient pour Louis XVI dans le parc de Versailles.

Louis XI possédait trop le sens du surnaturel pour prétendre cori^iger la nature. Il n'eût pas pensionné Boileau. De festons et d'astragales on ne rencontre ici que la dentelle des fougères et le velours des mousses perçant le schiste. Çà et là

quelque ronce rustique, et l'on rêve de dégonfler avec ses épines le ballon du xvii'" siècle. Quel purgatoire pour Louis XIY s'il a compris le néant de ses pompes et la valeur d'un églantier !

Ici pour escalier des Suisses quelques marches creusées à même le roc. Et l'on imagine le vieux roi finaud, sous son feutre et sa pelisse, qui cause de la dernière pèche aux aloses avec l'ouvrier. Il fit mieux ; il laissa le rocher fruste à l'intérieur de l'église, laquelle revêt ainsi l'aspect d'une demigrotte. Que de bonhomie en tout cela! Qu'on se sent loin du haineux portrait de Louis XI par Casimir Delavigne, et de ce que les poètes ou historiens en quête de voix académiques vendirent contre ce grand prince aux héritiers de Nemours et du Téméraire.

C'est qu'il les exécra tant, ces hauts rapaces qui saccageaient les nids de son peuple ! Peut-être même poussa-t-il trop tôt et trop loin dans la voie égalitaire. On surprend le secret de sa pensée dans la charte municipale qu'il octroie à Angers. Maire, sous-maire, échevins, procureurs et clercs, tout le monde est anobli ; il voulait avilir- l'aristocratie en la multipliant. Trop tard Louis XIV apercevra le danger; la noblesse de cour, la plus funeste, survit seule. Les petits gentilshommes des provinces ont disparu. La noblesse militaire, la vraie, tombe à l'indigence ou, par les mariages, à la roture. Il pousse à sa place une caste d'échevinage et de commerce; le jour approche où le monarque ne découvrira plus dans son royaume qu'un seul gentilhomme : monsieur Jourdain (nom qui en ra-

conte long" sur lancienneté des infiltrations juives!) Louis Xn' rature donc les chartes de son prédécesseur. \ ain remède. L agiotage de La^v va porter à la féodalité un coup plus irréparable que la future nuit du 4 août. Et tout continue de saiîaisser jusqu'au jour où il s'installe à XcAV-York une Bourse des marquisats, au ^'atican un débit de comtés, et où, de chute en chute, l'armoriai de France va servir de pedigree au ^ eau d'or.

Mais, à supposer que Louis XI se soit trompé en substituant aux parchemins de la Croisade une noblesse de papier-monnaie, il faut le féliciter sans réserve d'avoir sapé les scandaleux privilèges de certains corps, notamment de ces Universités que plusieurs villes des provinces possédaient pour leur malheur, (^uels forfaits et quel gâchis révèlent les considérants de son ordonnance sur l'organisation d'une police à Angers ! « Les escoliers font assem- « blées de nuict et de jour, portant espées, brac- « quemarts, voulges et armes invasibles, et s'en « vont par les rues riblant, jectant pierres, rom- « pent, brisent huys et maisons; et d'autres tien- " nent maisons secrètes où se font jeux dissolus, " maulx, excès, batteries, ravissements de femmes, ■ ' larcins et homicides. »

Le roi, en conséquence, établit un guet permanent dont avicun privilégié ne sera exempté. Il fonde en 1478 la garde nationale de 1789.

Son œuvre fut bonne. Mieux vaut protéger une multitude de foyers honnêtes que de fournir un Cid à Corneille.

334 NOTRE-DAME DE nÉHUABD

L'esprit ég-alitaire lui-même, tenace chez Louis XL demeure conforme aux desseins providentiels. Si ses successeurs eussent persévéré dans sa voie, nous atteignions à la justice sociale sans voir les ruisseaux rouges de 1793 se perdre dans le fleuve sanglant de l'Empire.

« N'appelez votre maitre personne autre (|ue « Dieu. Vous êtes tous enfants d un même Père. » Voilà ce que riposte lEvangile à ceux qui légitiment les inégalités sociales sur l'exemple de la nature. Le Christ est venu précisément substituer au règne de la matière et de l'orgueil celui de l'esprit et de l'amour. Au fond de la lutte des castes vous retrouverez la liste entière des péchés capitaux. Un homme empanaché fait deux coupables : un superbe, im envieux. Jésus chevauchait sur ime ànesse et portait une tunique sans couture.

C'est au nom dune prétendue hiérarchie des races que l'on a maintenu en plein christianisme 1 esclavage. Quel fut le résultat pour la race réputée inférieure ? Les admirables convertis du lac Tanganika sont les frères des stupides anarchistes de Haïti; c'est qu'il y a moins de cent cinquante ans que Ion vendant séparément le père, la mère et les enfants d une famille noire. « Périssent les colonies « plutôt qu'un principe! » Je l'admire, ce cri de Vergniaud qui coûta leurs plantations à mes trisaïeux et pouvait leur coûter la vie.

Et pourtant il meut été désagréable d'apprendre qu'une goutte de sang nègre eût coulé dans leurs veines. Persistance imbécile d un préjugé et de cet

honneur du monde contre lequel tonitruaient les chaires du xvu'' siècle. Toussaint Louverture cependant ne g-rimpait pas dans les cocotiers, quoique puissent prétendre les sociologues du transformisme, et il n'apparaît point que des mulâtres tels que le général Dumas et ses fils aient fait honte à l'humanité.

C'est l'honneur de la France et de l'Angleterre d avoir effectivement supprimé l'esclavage dans leurs c )lonies. L'Allemagne et le Portugal continuent la traite sur les cotes africaines; seulement ils 1 intitulent : « Transbordement d'engagés libres. » On la devine, la liberté de ces engagés! Une grimace, un cri rauque sans signification suffisent à l'établir pour le mercanti européen et l'anthropophage qui lui vend ainsi ses ennemis ou, à leur défaut, ses sujets.

En escaladant le raboteux escalier taillé dans la sombre roche qui fait corps avec l'église, on plonge par des ogives à meneau dans des logis d'autrefois.

La minuscule nef se replie, elle aussi, vers du passé. Une épitaphe, un vitrail, trois ou quatre objets d'art à peine; mais de quelle coquetterie sobre et de quelle attirance étrange ! H y a en ces choses de l'enfeu et de la bonbonnière, de la chapelle de pauvres et de l'oratoire princier. Point de congelante régularité surtout. Une ou deux baies ogivales à fleuron de tuffeau s'ouvrent sans symétrie; et ces lucarnes aux carreaux verdàtres font rêver de (piehjue aïeule surveillant au dehors ses marmots, et du vieux roi embusqué aux croisées de Plessis-lez-Tours, épiant le réveil de ses ennemis.

Pourtant ce n'est pas ce Louis XI là qui s'évoque dans l'église de Béhuard, et surtout point tel que

l'ont fixé dans les imaginations des caricatures soldées. Voici sur le vitrail son portrait authentique et que sûrement il a vu. Par une mélancolie de vieillard il s'y est fait représenter jeune. Qui reconnaîtrait le risible tyran de la légende ? Il prie, à genoux sur un coussin blasonné, et l'on sent toute la sincérité de son oraison. Au lieu de la casquette à médailles de plomb et de la fourrure râpée, il porte cuissards et éperons à longue tige. La ligure imberbe , aux traits réguliers et délicats, s'empreint d'une grâce et d'une énergie singulières. Et ce qui subitement m'arrête devant ce Louis XI imprévu, c'est son extraordinaire ressemblance d expression avec Saint-Just.

Au fond ils sont le même homme. Nés en d'autres jours, Saint-Just eût abattu les grands féodaux, Louis XI eût prononcé le réquisitoire contre les Dantonistes. Royauté, république, mots creux! Ni la monarchie n est nécessairement l'ordre public, ni le gouvernement de plusieurs n'est nécessairement la justice sociale. Dans le vice un Barras vaut un Louis XV; dans la sainteté un Garcia Moreno vaut un Louis IX. Si en 17!).'} Louis XI eût régné, Saint-Just devenait inutile.

Ne recherchons donc pas la supériorité de l'un des deux régimes qu'ils représentent, mais la valeur de leur commun idéal. Le voici : le minimum de liberté politique avec le maximum d'égalité sociale; c'est-à-dire un formidable pouvoir central, mais non militaire comme l'Empire, gouvernant des citoyens sans castes.

Pensée excessive ou prématurée. Saint-Just luimême apparaît comme une preuve de l'utilité de cette petite noblesse militaire qui survivait çà et là dans les provinces aux sournoises proscriptions de Louis XI.

Observez les différentes classes de l'aristocratie en 1793; chacune est à sa place logique. La noblesse de cour, ou bien pousse la Révolution à l'anarchie, comme le duc d'Orléans, le comte de Mitabeau, le marquis de Barras, ou bien conspire à Coblentz avec l'Allemand et l' Anglais. La petite noblesse militaire, elle, s'est partagée aussi : dans les provinces où se sont perpétuées les mœurs saines antérieures à François P'', elle a nom Bonchamps, Lescure; ailleurs, elle s'appelle Marceau, La Tour d'Auvergne, Saint-Just, et elle couvre les frontières ou s'efforce de substituer une discipline dictatoriale à la discipline monarchique anéantie. Mais où rencontrer la noblesse de robe? La voici sur la hideuse charrette, entre Turcaret chez qui elle soupait la veille, et ces victimes innocentes que tout déluge entraîne. Qui la conduit à l'échafaud? Les athées et les déclassés du Comité de Sûreté Générale, ces clercs de procureurs auxquels, en dépit des édits royaux, elle permettait de lire Voltaire.

La Providence a compliqué le corps humain. C'est sans doute une erreur que de prétendre trop simplifier l'organisme social et réduire la nation à un uniforme troupeau paissant sous la houlette d'un roi ou d'un dictateur. Mais on ne corrio^e un

€xcès que par un autre. En détruisant Taristocratie, Louis XI eut pour excuse de rencontrer en face du trône les héritiers de ces Armagnacs ou Bourguignons qui avaient exterminé jadis les deux tiers prescp-ie de son peuple ; Saint-Just eut pour excuse d'apercevoir à Coblentz les fils des roués.

Il ne faut nier les égarements initiaux ni de l'un ni de l'autre : la lutte du dauphin contre son père, et le réquisitoire contre Louis X^ I.

On peut reprocher au roi la duplicité de ses intrigues, et au tribun de s'être abusé sur soi-même : car la complaisance avec laquelle Saint-Just parle du patriciat et non de l'aristocratie, de l'empire et si peu de la république, détonne avec le socialisme d état, très sincère cependant, de son projet d'Institutions.

Mais l'im et l'autre ont haï les injustices, passionnément aimé le peuple, estimé insuilisant de jeter aux malheureux cpielques aumônes, et voilà leur grand crime !

Voilà l'origine des calomnies intéressées qui salirent leur mémoire. On rejeta précisément sur eux, par plus de perversité, les forfaits de leurs ennemis : Louis XI, ce loup, persécute les agneaux de la Ligue du Bien Public ; Saint-Just porte une culotte de peau humaine et loge dans une chambre tapissée d'ossements ; lui ce raffiné, fidèle comme Robespierre au costume de l'Ancien Régime, et qui habitait bourgeoisement un modeste hôtel de la rue Gaillon! Louis XI une fois par mois tire de leur cachot les fils du duc de Nemours et leur

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arrache une dent. Saint-Just — il s est trouvé un Poujoulat pour l'écrire — dépeuple l'Alsace par la guillotine ; lui qui la délivra de la Terreur en faisant arrêter Schneider, le Carrier de Strasbourg^ I Mais qu'importe la bêtise d'une calomnie? « Si c'était vrai? » songe le lecteiu-, et cinq minutes après il y croit. Ah! l'on comprend le regret de Napoléon à Sainte-Hélène, de n'avoir pas eu le temps de faire récrire l'histoire de France, systématiquement faussée! Le comble — et que j'ai lu dans un manuel scolaire — c'est d'attribuer à Robespierre les saturnales de la déesse Raison, et à Couthon les massacres de Lyon, alors que le premier osa seul proclamer à la tribune l'existence de Dieu, et que le second fut rappelé pour avoir refusé d'exécuter le décret d'extermination qui fut plus sûrement confié à Fouché et à CoUot d'Herbois. Mais c'est que la pensée non travestie d'un Robespierre serait plus redoutable que celle d'un Gollot ou d'un Marat pour les réactionnaires intransigeants et les républicains dantonistes.

Dans le terrible rapport contre Danton, des souffles idylliques courent cà et là, qui me ranimeraient limage du vieux roi hostile au faste et conversant aux rives de Loire avec les pêcheurs « L'exemple de tous les grands hommes est-il <( perdu pour l'univers? Ils nous conseillent tous « la vie obscure ; les cabanes et les vertus sont les « grandeurs du monde. Allons habiter les bords « des fleuves et bercer nos enfants, et les in- « struire au désintéressement et à l'intrépidité. »

Alais Saint-Just ajoute que pour protéger la vertu modeste une justice inflexible est nécessaire contre les factieux. Toutefois, que ceux f[ui l'accusent d'avoir été un pourvoyeur systématique de l'échàfaud relisent la phrase suivante : « La cruauté frappe « sans mesure, mais la sagesse concilie tout, (jue a les ambitieux soient bannis et les vices avec « eux, et que la Providence les conduise dans un « autre hémisphère et les instruise à la vertu par <( le malheur! »

A cette mâle éloquence les professeurs de déclamation préféreront toujours la phraséologie de Mirabeau. Et à Louis XI qui fonda l'unité nationale, à Saint-Just qui sauva deux fois les frontières, sur le Rhin et sur la Sanibre, les Français continueront de refuser la gloire qu'ils prodiguent à l'homme de Pavie et à l'homme de Waterloo. Waterloo, le nom d'une victoire de la Convention !

Je veux me remémorer les vers de François 1"" sur la tombe de Laure, et qu'en Provence il écouta chanter le merle bleu, et (jue sur une vitre de Chambord il flagella d'un joli distique la versatilité féminine, mais surtout qu'il préserva du protestantisme son royaume, pour ne pas sentir trop rudement le contraste de ses portraits, ignobles de vice, avec le profil si délicatement énergique de Louis XI, à Béhuard. Entre le dilettantisme du premier et le christianisme du second les derniers Valois devaient opter : ils préférèrent Barabbas.

Quand on voit les Henri III et les Charles IX succéder à Louis XI, et Barras renverser Saint- Just, I on a envie de donner lune pour l'autre rovauté ou république. On se réfugierait dans la théocratie si l'on n'apercevait les juges de Jeanne d'Arc, ou dans l'Empire si l'on ne pensait à Waterloo et à Sedan. Ah! ce fut jusqu'ici une chose propre que les g-ouvernements de la France ! Volontiers reviendrais-je au doux René, à nos ducs, à nos duchesses surtout, des politiques et des saintes comme Yolande, puisque la Maison d'Anjou-Sicile ignorait cette néfaste loi .salique qui a privé la France d'une Elisabeth et d'une \'ictoria. Mais comment accepter ce régime féodal quand on se souvient qu'une brute paillarde, l'angevin Pierre de Craon, déchaîna par une querelle de femmes et un assassinat cette guerre entre la Bretagne et la France, origine de la folie de Charles \ I et des etîra vantes catastrophes qui la suivirent ? Comment souhaiter le gouverneniâut des femmes après une Isabeau de Bavière qui, pour une nuit de débauche, vend un rovaume? Et il se rencontre

des chauvins pour reproclier leurs hontes et leurs crimes historiques à l'Angleterre et à l'Espagne !

La France, mais elle ne surnage que par un continuel miracle ! Elle reprend les destinées d'Israël prévaricateur et châtié, repentant et sauvé encore une fois. Nous en sommes à douter qu'une républicjue acceptable puisse s'établir jamais ; et quand on regarde en arrière ce qu'a produit 1 hérédité du trône, on découvre çà et là quelque saint Louis, quelque Louis XI, pour des séries de Henri III et de Louis XV. Le plus souvent on se félicite de voir le monarque abdiquer aux mains d'un ministre ; et le trône n'a peut-être brillé d'un éclat continu que sous les rois fainéants, dont Louis XIII eut le bon sens de renouer la tradition.

Et puis tout cela importe-t-il? Que le peuple broute de la fougère sous les rois, râle à la Bérésina sous l'Empire, ou s'empoisonne d'absinthe sous la république, que gagne-t-il, que perd-il à telle ou telle formule politique? C'est l'homme lui-même qu'il faudrait changer, déliA'rer du démon et du péché originel. On rétrograde jusqu'au pessimisme de Salomon, jusqu'au sinistre refrain d'Homère : « les infortunés mortels. »

Il ne nous reste pas même de nous réfugier avec Saint-Just au bord des fleuves; l'emprise de cette Loire nous y retrouvera. Et c'est elle qui m'incite à ces pensers lâches, à cet universel : à quoi bon?

— De quoi t'inquiètes-tu? murmure-t-elle. Estu assez naïf pour t'imaginer qu'une volonté indi-

viduelle puisse changer quelque chose aux redoutables destinées de l'humanité ? Mais, moi, ne coulais-je pas aussi molle, aussi resplendissante, quand les chasseurs d'aurochs hurlaient dans les halliers où vous avez aligné vos vignes? Le sang des victimes de Carrier m'a-t-il plus souillée que celui du duc de Guise? Est-il resté davantage à mes échos de la Marseillaise des Mayençais que du Montjoye! Saint-Denis! des chevaliers? Laisse tout cela !

Alors, découragé, je me retourne vers le vitrail, vers ce Louis XI et ce Saint-Just, et je leur crie :

— Vous étiez- vous trompés? Auriez-vous aussi bien rempli votre destinée si toi, vieux monarque, tu eusses caressé Diane de Poitiers, otTert aux Mignons les épices du drageoir, au lieu de consumer tes années dans une lutte sans repos, traquant et traqué, captif de tes vassaux ou geôlier de La Balue, haï de tous et diffamé jusque dans la postérité; et si toi, tribun, tu eusses soupe gaîment avec d'Orléans, Barras et Danton, agioté sur les assignats, plutôt que de périr à vingt-six ans et de laisser la mémoire d'un fanatique, d'un proscripteur ?

Mais Louis XI me répond :

— J'ai couronné l'édifice patient de la France. Ceci aurait peu de valeur dans l'hypothèse matérialiste, mais les peuples ont leur A'ocation ; chacun d'eux représente un rouage dont la Providence a besoin et qui ne se refuse point au travail sans entraîner des troubles profonds. J'ai pacifié ce pays,

étendu les chartes communales, abattu les violents. Des familles par milliers ont vieilli doucement dans leurs chaumières, que la frivolité d un autre monarque eût laissées en proie aux spadassins. J "ai renversé plusieurs des barrières qui séparaient les hommes, et avancé ainsi la réalisation de ce vœu du Christ : « Que tous soient un 1 » — Et moi, dit Saint-Just, j'ai refait des aimées triomphantes avec les hordes sans discipiine de Strasbourg- et de Charleroi. Contre les insurgés de 1 intérieur la Convention déléguait ses scélérats ou ses imbéciles; mais si la frontière était envahie, le Comité m'y envoyait, sûr qu'au lieu d'une défaite les courriers lui annonceraient une victoire. J ai fusillé des traîtres par négligence, et fait d un simple capitaine le conquérant de la Belgique. J'ai refondu le code des droits de l'homme ; j'y ai inscrit 1 hommage envers la Divinité et le devoir social vis-à-vis des pauvres. Je fus le ])ras du débile Robespierre contre toutes les anarchies, et il n'est pas tombé du moins avant d'avoir contraint la Convention atterrée à proclamer l'existence de lEtre Suprême et l'immortalité de l'Ame. J ai préparé une arche pour le déluge fangeux du Directoire, et légué des germes de justice qui lèveront dans l'avenir comme ces grains de froment impérissables enclos dans le tombeau des Pharaons.

— Et après? riposte l'ironique Loire. De tant d agitation le sort de l'homme se trouve-t-il amélioré? Louis XI g-uérira-t-il les maux de l'âme, rendra-t-il la foi à cet incroyant, la résignation à cet éprouvé? Saint-Just consolera-t-il les cœurs que l'amour a trahis? Espères-tu que tous deux, étayés de tes autres héros, d'un Philippe-le-Bel et d'un Richelieu, ils fermeront la plaie de ce cancéreux, ils ouvriront les prunelles de cet aveugle? Alors quoi, qu'avez-vous gagné? Encore une fois, laisse tout cela! Promène tes pieds nus dans le bain tiède de mes eaux dorées: ne tobstine plus à te montrer insensible à mes longs regards fauves, et à la volupté de mes sables que je lèche et releclie ainsi qu'une chatte. Quand tu me fuyais, mon souA'enir vivait en toi.

0 Loire, t'écouterons-nous? Si nous te cherchons, ne te déroberas-tu point? X'apparais-tupas

.NOTRE-DAMb: DE BÉHUARD 347

rembùche incessante, la sphing-e qui attire et dévore les cœurs confiants? Combien s'y sont aventurés sur tes plages, et tes sables enchanteurs s'entr'ouvrirent mollement sous leurs pas, dans une agonie lente les engloutirent ! Cependant tu offres aussi des plages très sûres. Dans ces corbeilles de léards, tes îles, on ne se lasserait jamais daimer. Ton eau qui paraît dormir vit en dessous. Parmi la merveilleuse sédation de tes paysages, d'antiques abbayes, tel Glanfeuil, reflètent leur claire façade de tuffeau sur tes nappes larges. Ah! Loire, révèlenous ton âme silencieusement chrétienne 1

J'interroge tes lénifiantes tendresses comme je scrutai la tumultueuse passion du Rhône. Brutal dans ses crimes ou actif dans sa bienfaisance, il me remémorait , lui, tantôt les carnages du cirque romain au bruit des trompettes et des acclamations, tantôt l'ardent amour des premiers apôtres et des confrères de la Merci. Je te devine, toi, perfide ou pacifiante ; mais le choix reste le même : l'enfer ou le ciel.

Qui nous tracera le chemin? A cette petite mouette blanche, ton àme croirait-on. qu'importe que nous posions le pied sur la fausse grève enliseuse ou sur la plage amie et dans l'onde claire qui rafraîchira nos muscles las ?

Tu vas, tu t'éloignes, et je ne puis plus ni penser à Dieu ni évoquer les cœurs virils qui poussèrent en avant les destinées de la France.

Que me reste-t-il, sinon de me retourner vers l'Immaculée?

Sprs unie a.

Me voici, Xotre-Dame l'Angevine, à genoux dans votre chapelle de Béhuard; et je lève vers vous, ô Mère, des yeux où repasse la lumineuse image de vos sanctuaires comtadins.

Puis-je douter que vous m'écouterez cette fois encore, et que vous me rappellerez la croix de votre Fils, unique espérance pour la patrie définitive et même pour ce monde-ci?

Quand le médecin a secoué désespérément la tête, quand l'affligé n'attend plus rien, Mère, vous êtes encore là! Quelles blessures n'avez-vous pas soulagées, quelles âmes n'avez-vous pas guéries? Dans lequel de vos sanctuaires ne voyons-nous point les murs tapissés d'ex-voto? Partout où le démon rode, vous veillez. Dans les multiples embuscades de l'existence vous êtes présente pour diriger qui s'égare.

Nous sommes là, les yeux fixes, devant une ina-

NOTRE-DAME DK RÉHUARD 349

paisable douleur, devant récroulement d'une espérance sans laquelle vivre n'est plus possible. Ah! Mère, pitié! pitié! Accomplissez le miracle qui nous procurera la force d achever cette heure, cette journée, et chang-era nos ruisseaux de larmes en une joie surabondante.

Pour un miraculé du corps, que de milliers de soutïrances morales consolées par vous, et d'âmes ramenées à Dieu ! Mais aussi grâce à quelle obstination dans la prière ! Il faut vraiment lasser la Providence. Sans cela le prodige se substituerait à la vie normale, la terre deviendrait le ciel. Il n'existerait plus ni épreuve ni expiation possibles s'il suffisait dune vague oraison des lèvres povu" faire aussitôt jaillir l'apaisement de nos maux et l'effacement de nos fautes.

Ainsi s'explique cette effroyable nuit de l'âme dont parlent tous les mystiques. Alors la vérité doute d'elle-même ; saint \ incent de Paul perd la foi, Jeanne d'Arc cesse de croire à ses voix. L'amour s'interroge : suis-je de Dieu ou suis-je du démon? C'est la forêt et l'obscurité : à gauche un l' roc, à droite un précipice, on ne sait plus. Le bien revêt 1 apparence du mal ; 1 illusion satanique ne se distingue plus de la grâce. Alors les tragédies ordinaires de la vie deviennent peu de chose; le monde autour de nous s'écroulerait sans accroître notre douleur. On crie vers Dieu, puis contre Dieu. On appelle de Lui à Lui-Même, de sa rigueur à sa miséricorde. Mais rien, pas de réponse, nulle clarté. Ou n'envisage désormais l'au-delà

que comme une formidable embûche, ou comme une prévôté qui nous ressaisira si nous désertons par le suicide la lutte terrestre. Ah! sans cela livresse d'en finir!

— Cette joie, cette consolation, Seigneur! — Non, rien. — Cet espoir pour demain! — Il te trompe. — Cette certitude au moins du salut! — Judas ma trahi. — Croirai-je mon directeur de conscience? — Le pape seul est infaillible et quand il parle en général. — Tous ont-ils raison contre moi ? — Cela est possible. — Alors dois-je abdiquer mon jugement? — Le monde peut se tromper. — Mais je ne rencontrerai donc nulle part la sécurité ; il nest donc pas d'assistance pour ceux qui vous servent? On n'est pas même certain de vous aimer. Que penser? Que devenir? — Attends.

Ah! la souffrance physique, les deuils cessent de compter devant cette agonie suprême de lame, où la prière semble un blasphème et la grâce une imposture. Par quel prodige continue-t-on le traintrain de l'existence? Voilà ce qui explicpie comment l'on subsiste dans le purgatoire et dans l'enfer : les forces sont proportionnées à chaque épreuve, à chaque expiation. La souffrance demeure intégrale pour la justice ; sa sensation est limitée par la miséricorde. Ainsi la loi hébraïcpie permettait-elle d'anesthésier par un breuvage le condamné, sans lui épargner l'exécution de la sentence.

L'affreux dans la nuit de l'âme ici-bas, c'est sa lenteur et sa reprise sous de nouvelles formes. L'on s'eifare de pressentir une épreuve sans limite,

et de ne plus ramer sur un fleuve mais sur un océan qui nous entraîne.

Et pourtant une grâce intérieure nous affirme le retour de la clarté. Quand Colomb demande trois jours encore à ses équipages, il sait bien qu'avant le soir du troisième la vigie aura crié : terre !

L'épreuve achevée, la lumière rentre à flots dans l'àme. Le souvenir et l'espoir, les anciennes et les nouvelles amitiés se concilient pour le cœur qui commence d'entrevoir la grande paix unitive.

Cette heure. Mère, hâtez-la! A ous avez entendu le plus horrible cri de 1 humanité, le Lamma sabactani du Christ lui-même, délaissé par son Père afin qu'il épuisât tous nos calices. Epargnez-nous la torture des attentes déçues, l'angoisse des jours où l'on souhaite à défaut du bonheur une accalmie, à défaut d'une accalmie le sommeil. Si nous vous jetons éperdus des prières presque sacrilèges, si nous vous supplions de hâter pour nous la mort, oh I ne nous répondez pas seulement que ce monde est une préparation douloureuse à l'immortel bonheur! Que de ce bonheur du ciel nous puissions acquérir au moins l'idée, et non celle de l'abîme où s'éternise la soif d'un impossible amour! Ne nous montrez pas seulement le futur trésor des joies qu'accroîtront nos maux présents; anticipez dès ici-bas cette heure si lente à venir! Et puis, écartez du gibet où nous agonisons le corbeau et la guêpe, le faux consolateur et le sermonneur! Que des pitiés silencieuses nous rassérènent, ou que, murés en nous-mêmes, nous y rencontrions

352 >r)TRE-r>AME de béhuard

Dieu ! 0 vous qui vieillissiez à Eplièse, auprès de Jean et des premiers fidèles, rivée dans le souvenir du Calvaire !

Enseig-nez-nous aussi à fuir ce repliement sur nos ég'oïsmes, que du Bellay nous conseille. Que doit-il rester d'un « beau voyag'e » sinon une expérience poiu" mieux vivre, c'est-à-dire pour élaguer en nous ce qui n'est pas divin? Voici que nos chers morts tombent l'un après l'autre, et nous finirions par confondre leurs mémoires s'ils ne continuaient de vivre auprès de nous, dune existence définitive et épurée. Ah! ne les cherchons point dans le passé terrestre, dans des log'is familiaux ou des paysages. Là trop d'images disparues se succèdent. Qui comptera les herbes d une prairie, les heures écoulées, les larmes qui coulèrent amères ou suaves, les sourires abolis, les voix dont on évoque en vain l'inflexion, les visages que les portraits nous rendent figés? Notre passé n'intéresse que nous ; il ne nous survivra pas; il meurt avant nous-mêmes dans nos mémoires. Ne soufflons pas désespérément sur une cendre qui ne se ranimera point. A peine quelque mélodie réentendue nous restituerat-elle de lointaines minutes, et avec quel serrement de cœur!

Tout coule. Ce brin d'osier que le fleuve emporte ne repassera jamais ici. Mais ceux qui, choisissant la meilleure part, n'ont contemplé durant soixante années qu'un enclos abbatial et les ogives d'une chapelle, ceux-là ont connu 1 unique vérité consolatrice : <( Le monde évolue, la croix demeure. »

Po\ir les autres, qui élirent la vie extérieure, que leur devise soit : En avant ! Ne retournons pas les veux comme la femme de Loth ; nous nous figerions dans le sel amer des souvenances. Notre vie s'estelle écroulée ainsi qu'une fourmilière, il faut entreprendre im devoir nouveau. Tant de cœurs restent à consoler, tant d'àmes auxquelles traduire les appels de Dieu! Diminuer le plus possible ici-bas la tâche de la Providence, voilà le lot du chrétien; c'est notre inertie qui oblig'e cette Providence à multiplier le miracle. Au prix d'un eiîort nous vivrons en paix avec nous-mème. Il y a trop peu d'ouvriers pour qu'il soit permis, au lieu de lier la g-erbe, de soupirer sur les fleurs fanées du champ. Ne nous disons point que chaque seconde nous éloigne d'un passe, mais bien qu'elle nous rapproche de la patrie où la mort ne sera plus. Les pharisiens eussent laissé Jésus tranquille s'il se fût contenté de rêver aux anémones de la Galilée ; mais que serait devenue l'humanité ? Sa voix divine nous a dit : « Laissez les morts ensevelir « leurs morts. » On ne les retrouve vivants que dans cette portion de soi-même qui est l'âme, le libre, le moral, lindestructible.

Enfin, 6 Mère, pitié pour votre peuple ! Son incroyance n est pas toujours son œuvre. Votre Fils est crucifié dans les âmes par ceux mêmes auxquels il recommandait de ne point enclore le vin nouveau dans les vieilles outres. Mère, détruisez l'orgueil de la science vaine, et aussi l'orgueil de l'ignorance systématique, obstinée dans ses rou-

354 ISOTRE-DAME DE RÉHUARD

tines ! Arrachez lEçrlise au règ^ne de la Bête matérialiste et au virus janséniste ! Ah 1 nous périssons, nous périssons! ^'otre Fils sonimeillera-t-il encore au fond de la barque à denii-submero^ée et où les rameurs ne savent plus discerner les phares? Oh ! un rayon dans latTreuse amertume de la conscience contemporaine ! Ah I Mère protégez-la î Soutenez larche qui chancelle et détruisez le Veau dor. Amollissez le cœur qui refuse la grâce ; montrez à l'avare et au jouisseiu' l'indigent qui regarde sa famille agoniser de faim. Révélez le ciel aux pvgmées qui s imaginent sauver le monde avec leurs systèmes politiques ou philosophiques.

Que dans le mariage l'amour ne soit plus prostitué à l'ambition ! (^ue les cloîtres se remémorent les âges bénis où des moines appauvris par l'aumône voyaient les anges servir la table vide devant laquelle ils s'asseyaient en priant ! Enseignez à nos générations sensuelles et superbes la résignation à la douleur et le renoncement à l'orgueil.

Arrachez les âmes aux craintes et aux illusions niaises de l'avenir terrestre ; ce soir elles peuvent être condamnées à Tenfer. Rappelez aux cœurs que la dilection véritable possède en Dieu seul ses racines, sa force et son aboutissement . Ah ! l'effroyable compte des actions inutiles et des heures gaspillées !

Obtenez, ô Marie, que le xx*^ siècle ne s'achève pas sur le ricanement de quelque ^oltaire, mais sur le cri d'amour d un saint Bernard !

Ah! certes nous périssons! L'anarchie rurale croissante partout, la mentalité de liquoristes qui

NOTRE-DAME DE BÉdUABD 355

remplace lame française, la bestialité philosophique à quoi se réduit renseignement officiel, la routine inféconde des écoles congréganistes où l'on évangélise le cœur mais non l'intellig'ence de 1 enfant, voilà ce qu'ont produit d'un côté le parlementarisme radical, et de l'autre une opposition dynastique ou républicaine hostile à toute culture nouvelle des esprits. Ce pays devient cadavérique \ jàm fœtet. ^ aiuement s ellorcent de le g^alvaniser les puérils complots des royalistes et le sénile radotage des libéraux. Mais l'effroyable, c'est la stérilité de l'action religieuse. Quand douze apôtres ont converti le monde ancien, renversé les idoles des Grecs, des Romains et des Barbares, soixante mille prêtres ou réguliers, d'innombrables apologistes laïques et hommes d'œuvres, le Ciel lui-même à Lourdes ou par de sinistres avertissements, ne parviennent point à arracher à l'ensemble de cette nation putride un cri de foi ! Les députés à tout vendre grouillent dans la tête de ce cadavre, et la décomposition se propage aux extrémités. Il faudrait à la France un miracle politique qui fît pâlir la mission de Jeanne d'Arc, et vingt ans d'un despotisme moralisateur frappant à la fois sur l'élégante anarchie des snobs et sur la crapuk'use anarchie des démagogues. 11 faudrait, je le répéterai sans cesse, Louis XI ou Saint-Just, la populaire monarchie d'avant François F'" qui dura dix siècles, ou la république dictatoriale qui avorta sur l'échafaud de thermidor.

Oui, mais nous n'obtiendrons un tel secours du

notre-da:me de béiiuard

Ciel que quand nos efforts l'auront rendu utilisable ; il faut que ce gouvernement robuste inculque au peuple une doctrine, et cette doctrine doit d'abord être préparée par des missionnaires intelligents, dont aucune routine apologétique ne paralyse le zèle.

... les CrKyse.s invisibles, les rapports lointains, les lois cachées....

Ernest Hello.

Elles remontent paresseusement, les énormes voiles rectangulaires des chalands, blanches entre le vert bleuâtre des îles. C'est ici le grand bras du fleuve. Mais je reste insensible, ce soir, à ses grèves doucement mourantes et aux reflets qui tremblotent prolongés dans l'eau, étalée si large entre une plage de sable et les coteaux de la rive gauche. C'est que je m'efforce d'arracher à cette Loire son secret moral; je lui crie comme la princesse de Shakespeare : « Que je voudrais connaître « le fond de ton cœur ! »

J'aperçois pourtant là-bas ses blanches églises de tuiîeau, gaies et claires. Plus loin je retrouverais son monastère de Glanfeuil et le sépulcre de saint Maur. puis, au fond des bruyères du Saumurois, de vieux murs rongés de lierre où des saint s ont prié. L abbatiale de Gunault, rose et coquette, injiocente ironiste sur ses chapitaux romans, me re-

niémorerait le bon Moyen Age, la pièce de bœuf annuelle que les moines portaient au suzerain de Trêves, accompagnée d'une miche et d'un barillet de vin. Alors les pauvres, dans l'attente de ce festin, dansaient de joie.

Puis-je d'ailleurs oublier le Tours de saint Martin, germe évangélique déposé au centre de la France, et Orléans où la vierge lorraine sauva ce pays tenaillé entre les Anglo-Bourguignons et les fidèles mais atroces bandes des Armagnacs?

Mais inexorablement ma pensée revient vers le Chambord despotique et galant de François I", vers l'inquiétant italianisme de ces châteaux de la Loire, vers Blois surtout imprégné de traîtrises : Henri III, Gaston d'Orléans, Catherine de Médicis, l'assassinat du duc de Guise et de son frère le cardinal, Mlle de Montpensier enfin et la Fronde. Plus bas, voici Saumur avec ses huguenots incendiaires, puis son acariâtre jansénisme aussitôt mué en athéisme et en dévergondage. Et la Loire suit son cours logique, juscpi'à Nantes où Carrier la coiffa du bonnet rouge — et de cpiel rouge! — Trois mois durant, elle se fit sa complaisante, et doucement berça de vieux prêtres avant de les engouffrer.

Pourtant je ne m'arrête pas encore là. Au fil du fleuve ma rêverie continue vers des drames plus particuliers cpii me hantent ainsi qu'un conte d'Edgar Poë. Elle s'arrête aux extrêmes brisants de la Loire, à la sinistre pointe de Saint-Gildas où se perdit la Beine-du-Sud.

(^uand de cadavres et d'épaves dix lieues de côtes étaient parsemées, le grand mât flotta de vague en vague jusqu'aux falaises basses du sémaphore, au bout de ce pi'omontoire désolé où quelques immortelles et des chardons bleuâtres fleurissent dans le sable. Repris et poussé par les marées, il Unit par s échouer entre deux roches. L'énorme tronçon, entaillé par les coups de hache désespérés de l'équipage, vieillit là quelques années, à mi-distance d'une sinistre anfractuosité nommée la Grotte-du- Diable qui regarde Noirmoutiers, et des ruines d'un prieuré bénédictin éparses devant l'estuaire de la Loire etlhorizon de la péninsule guérandaise.

A bien des époques, ma pensée s'en est revenue vers ce débris sur lequel, dans ma plus lointaine enfance, on sanuisait à me faire marcher. ^ ers des années abolies dans ma propre mémoire elle me rattire, la triste épave, et il me semble qu'elle me parle :

— Enfant, ramasse des coquillages et cesse de troubler l'abandon du vieux mât. Mais auparavant écoute ceci : J'étais né sur une colline verte de la Northumbre; je grandis là, élargissant peu à peu ma place. De belles mousses profondes caressaient mes racines, et la fauvette à gorge bleue des forêts septentrionales chantait sur mes branches. Je procurais aux paysans des alentours leur provision de ramilles pour les joyeuses veillées d'hiver. Je vivais hem'eux, ne désirant point d'autres ciels. J'eusse achevé ma carrière, poutre puissante, à soutenir la maison d'humbles villageois, et j'aurais

abrité longtemps les fils de leurs iils. Mais je rêvai d'aventures. Des matelots sont venus et mont emporté, laissant des éclisses à la place où aucune force ne pouvait désormais me rétablir. Alors, enfant, j'ai vu du pays. Mes pavillons ont échangé des pensées avec les sémaphores de tous les continents. Le dernier oiseau qu'on aperçoit auprès du pôle, là où cesse la vie, le ptermigan s'est reposé sur mes hunes, et mes fanaux ont salué les phosphorescentes étoiles australes. Mes voiles conduisaient des trésors vers de lointaines patries. J'ai aussi abrité sous mes vergues d amoureux couples . Sur le tard je me repentis de ces vanités, et je pris part à la croisade contre les schismatiques de Sébastopol. Ensuite mon cœur s'est rallumé aux désirs de ce monde. J'arrivais ici portant à mon bord les richesses du Gallao, puis déjeunes femmes avec leurs bébés. Et me voilà!

Ecoute-moi; cesse de regarder aux horizons la joie ou la détresse des destinées, la joie d un jour, la détresse de toute une vie.

Nous avions, pendant la traversée, surmonté des assauts terribles. Les gigantesques vagues du cap Horn et les icebergs menacèrent de nous engloutir. Nous nous en tirâmes cependant, comme les forts nageurs qui se plaisent à rebondir sur le dos des lames. Les longues houles de l'Atlantique, durant des mois, m'agitèrent aussi.

Enfin nous aperçûmes les îles avancées de l'Europe. Je me réjouissais de reposer tranquille à l'abri d'une jetée. Après, je serais reparti. Mûri

par l'expérience, j'aurais servi Dieu dans la paix. J aurais conduit vers des terres inconnues les pieds sacrés des apôtres et propag-é l'Evang-ile dans des cœurs nouveaux. Mais nous courions trop à l'insouciance, et notre capitaine prit pour le chenal une série d'écueils.

Elle fut dure, enfant, notre agonie! Cette Loire nous prolongea six mortelles heures. Nous chassions doucement sur le sable. Puis nous talonnâmes, nous revînmes à flot, et nous recommençâmes de racler le fond. Nous échangions avec le sémaphore des signaux qu'il ne comprenait pas. La nuit se ferma. Quand les rudes coups s'apaisaient un peu, nous renaissions à l'espoir, qui aussitôt s'évanouissait. Jusqu'au matin nous fatiguâmes la tempête par notre obstination à vivre. Nos signaux de nuit multipliaient d'inutiles appels. Enlin, sur un banc de sable elle nous acheva, cette Loire, traîtresse jusqu'à sa dernière grève. Et me voici, enfant, couvert d'algues noires au lieu de mes mousses vertes de la Northumbre ! Quelque capitaine apitoyé me redressera-t-il joyeux sur son bord, me rendra-t-il ma jeunesse, et reverrai-je la Croix du sud scintiller dans les nuits bleues où lampe la mer de Corail?

Sur ses récifs, trop irréparablement la Loire ta déchicpieté; tu ne reverras pas la Croix du sud.

Si tu la revois, c est que quelque tempête t'aura repris, entraîné sans but, épave eavalcadant au dos des lames, errante d écueils en îles sans te fixer, effroi et pressentiment pour les jeunes pilotes, sujet de larmes pour les veuves des pêcheurs qui te regarderont passer lentement.

Mais non! Tu t effriteras ici, sous ton linceul de goémons noirs. Lanatife s'attachera à toi, les crabes grouilleront alentour, sans cpie tu remarques désormais plus rien

Et moi, je rêve aux deux douaniers bousculés par le vent sur ce cap sauvage, cinglés par le sable, assourdis par le formidable ressac de cette nuit de mort, et qui aperçurent, au milieu de la Loire, les fusées de ld.Beinc du Sud. Mais des plages, du port, ce lugubre feu d'artifice n'attira aucun sauveteur.

Ail! les appels des âmes désemparées, qui en prendra pitié? Dans les mansardes des mornes faubourgs comme au fond de Tautomnale solitude des parcs princiers, combien d'agonies insoupçonnées, drames intérieurs aussi terribles que les derniers craquements d'un navire ! Ce ^allgaire télégramme que transmet en plaisantant avec ses camarades quelque employé, c'est l'arrêt de mort, la sentence de tortui^e pour un cœur. Ces pas dans le fétide escalier d'un logis de pauvres, c'est la rentrée du père qui n'a pu trouver de pain. Ah! le mot qui rouvrirait le ciel de l'espoir I Ahl le sou qui sauverait ces petits! Non, personne ne quittera son sommeil et natfrontera les rafales de 1 existence pour écouter le cri suprême dune détresse matérielle ou d'une agonie psychologique !

Stelln luaris!

Ces signaux des âmes désemparées, quelqu un les a vus pourtant. Lorsque nous agonisions sur une épave, essayant de reprendre haleine et de nouveau écrasés par une vague furieuse de la destinée, quand tout était tempête autour de nous et ténèbres, nous avons levé vers Marie des yeux clos à l'espoir terrestre, et soudainement nos cœurs se sont illuminés dans la paix.

Ah! toujours préservez-nous de blasphémer contre un bienfait durable de la Providence parce que sa première sève nous parut amère. Le psaume magnifiquement la dit : (( Les justices de « Dieu sont droites, et elles réjouissent les cœurs. » Mais que les volontés humaines ne mettent point d'obstacle à leur cours! Car le ruisseau bienfaisant s'accumulerait en torrent vengeur derrière cette digue des rébellions.

Alors seraient dé^us nos rêves de quiétude. Par la torture physique ou par les affres sentimentales

NOTRE-DAME DE BÉIIUARD Sfio

il faudrait se voir arrachés à l'ambiance matérialiste qui déprime aujourd'hui les esprits dès ving-t ans. Si « le cœur a besoin de Tàme » selon le mot de Victor Hugo, l'àme a parfois besoin du cœur et de ses réserves de souffrance.

Loi d'expiation ! Mais nous étions créés pour l'Eden. Et, même après la chute, le bonheur innocent peut ici-bas se reconquérir. Avant que l'homme ait choisi sa place posthume dans l'enfer ou dans le ciel, il porte déjà dans l'àme cet enfer ou ce ciel. Le Napolitain qui sous les orangers en fleurs, devant la baie où glisse l'aile des barques latines, soupire sur une mandoline, poin* la bien-aimée, la romance de Santa-Lucia, aussi bien a pénétré le secret de la joie que la douce famille norvégienne qui, le dimanche, associant la nature au culte de son Créateur, porte des friandises aux bêtes de l'étable ou répand pour le bruant de neiges des graines sous les sapins. Et cette Loire elle-même, souple ensorceleuse ou revêche janséniste, n'a-t-elle jamais entendu quelque serment d'immortelle tendresse susurré au bord de ses eaux transparentes, les soirs? Ah 1 le pressentiment du rendez- vous dans la vie unitive, au sein de cet Etre éternel qui connaît le chilfre exact des grains de poussière répandus sur les millions d'astres, et de qui l'amour surpasse encore, si l'on peut dire, lintelligence ! Comme elles se multiplieront en Lui nos pauvres miettes de dilection que nous avons tant de peine à associer l'une avec l'autre dans ce monde de division et d'aridité!

La religion [relicfare], ce qui relie I Partout les chemins de la terre nous enseignent la divergence des esprits, des races, des peuples, mais aussi leur communion supérieure dans le culte d'une Divinité inégalement mais universellement connue . Sans sortir de la vérité catholique et de la France, quel abîme mental sépare dans les diverses provinces le caractère de cette heure historique qui ne sonne qu'une fois pour chacune! Car la ^ endée vit dans ses genêts de 1793, l'Anjou dans sa civilisation du roi René; la tapisserie de la reine Mathilde, où ressuscite toute la féodale conquête de lAngleterre, est pour la Normandie ce (|ue sont pour la Provence les sarcophages d'Arles et son théâtre, suprême splendeur du ciseau grec. Cependant la même certitude chrétienne plane dans les granitiques églises du Bocage et sous les voûtes ang-e- A'ines de Saint-Maurice ; une identique liturgie se déroule à Baveux, cette capitale ethnique de la Neustrie, derrière le sombre mur fortifié de la cathédrale, et entre les statues dapôtres, helléniques encore, de Saint-ïrophime, à Arles, cette capitale ethnique de la Narbonnaise.

Qui donc protège à la fois le Rhône tumultueux de ces Latins passionnés et le calme fleuve des Celtes, sinon les chapelles de la Madone? Notre- Dame-des-Gardes veille sur la verte nécropole de la Vendée militaire comme Xotre-Dame-de- Rochefort rassure l'àme angoissée par la noire fai'andole des ^arrisrues et la désolation des hameaux cévenols brûlés et rebrûlés durant dix

siècles. Nolre-Dame-des-Xeig'es ou Xotre-Damede-Lumière selon les altitudes de la Provence, Belle Immaculée ou Bonne Mère selon l'instinct plus esthétique et mystique ou plus familial et replié des diilerentes races, Vous demeurez le centre unique d'oîi diverg-ent Lous ces rayons I Conçue avant les siècles dans le plan providentiel, votre Fils exauçait, au nom de vos intercessions futures, la prière ignorante du druide de Chartres et de Ihiérophante égyptien qui invoquaient dans l'avenir la Mère vierge d un Dieu. Vous êtes l'arche d'alliance de tous les peuples. Car la vérité religieuse apparaît le seul pont qui les réunisse ; et c'est moins à un usage de lancienne Rome qu'à un mystique symbolisme qu il faut demander létymologie du mot : pontife [celui qui clève un pont). Répudions donc à jamais le jansénisme, lequel creuse des fossés.

Marie est Celle qui multiplie le cœur des mères, rend possible même la pluralité de l'amour; elle nous entrouvre sans cesse les horizons de la vie unitive. Aimons-nous moins le Christ parce que nous l'aimons, elle? Les grandes dilections se fortifient l'une par l'autre. Marie reste la chaîne des cœurs que la mort crut séparer, et le lien même •des cœurs plus inexorablement séparés par la vie. L'Esprit, principe de l'amour universel, féconda son sein miraculeux. Le cœur sacré de son Fils fut' formé du sien. L'eau et le sang qui s'épandirent de la plaie du crucifié pour laver nos souillures et fortifier nos débilités, avaient été à Bethléem son lait virginal. Sans Marie l'œuvre rédemptrice ne se fût point accomplie. En elle la femme a réparé le -crime de la première aïeule et effacé notre tare originelle.

Immaculée, elle est la pin^eté des vierges. Notre- Dame de Cana, elle se révèle la protectrice des dilections conjugales. Mère de Jésus, elle sanctifie la maternité. Epouse selon la Loi de l'humble charpentier de Nazai'eth, elle offre l'exemple du foyer

chrétien, et enseigne la soumission dans la tendresse.

On s'étonne que le Moyen Age ait si long-temps oublié le culte de saint Joseph. Mais notre siècle est le sien, (pii se penche davantage sur les misères du peuple, et qui n'oserait plus travestir en rois les prètres-juges qu'étaient en réalité les Mages.

Les âmes faiblement chrétiennes hésitent à prier saint Joseph, comme si elles craignaient de faire tort à la dévotion envers Marie. Ah! l'abbé Perreyve Fa mieux dit : « Au ciel les choses, quoique « multiples, ne s'effaceront pas l'une l'autre, parce « que le ciel est le lieu où se résout l'éternel mys- « tère de la multiplicité dans l'unité. Là deux joies « pourront habiter en même temps notre âme, ainsi « que deux souvenirs et deux amours, parce que « nous verrons, nous penserons, et nous sentirons « tout dans l'immobile unité du cœur divin. »

Qu'un Louis XI, un René d'Anjou, si familiers au peuple, et si tendrement dévots à la Vierge aient négligé saint Joseph, cela surprend. Mais que ce patron céleste des ouvriers soit demeuré totalement étranger à un François I"", rien de plus logique. Sous ce règne, de tout point néfaste, le peuple commence à retourner vers l'esclavage. En 1539 éclate la première grève des typographes; de par ordonnance royale ils sont réintégrés dans leurs ateliers, avec quinze heures de travail, payés d'un dérisoire salaire et soumis aux verbes en cas de faute. Un édit royal de lo4'4 termina le diffé-

rend, à peu près dans les ternies qu'eussent employés vis-à-vis de leurs nègres les colons de la Floride. Quand François F'" meurt, on sait de quel mal, la guillotine de 1793 est déjà dressée.

Patron plus spécial des ouvriers, des causes désespérées et des morts pieuses, Joseph semble parachever sur certains points les grâces universelles de Marie. 11 fallait ces exceptionnelles assistances et l'eucharistie pour rendre supportable aux âmes le formidable labeur du christianisme.

Quand nous plions sous un faix inconnu de l'antiquité, quand nous désespérons d'atteindre cette cime du royaume de Dieu que constituera l'élite des fronts baptisés, Marie se tient là. Blanche veilleuse, elle nous rassure au fond des ténèbres morales où se prépare pour nous, à travers les épreuves et les atermoiements, l'œuvre patiente de la justice rémunératrice. Elle est la vigueur des accablés, l'humilité des victorieux, l'espoir de ceux qui n'attendent humainement plus rien, la sérénité de ceux qu'affolerait une joie excessive. A peine baptisé, le monde qui la saluait avant sa venue, s'élance vers elle ; la Gaule narbonnaise dédie un autel à la Vierge encore vivante.

Dans ses innombrables sanctuaires miraculeux, à Lourdes par exemple, Marie restreint à quelques privilégiés ses guérisons corporelles, car le prodige extérieur doit demeurer une exception. Mais les grâces qui restent le secret des âmes, elle ne les mesure pas, celles-là. Si nous savions le don de Dieu! Que représentent quelques milliers d'aveu-

gles, cancéreux, tuberculeux ou paralytiques subitement rendus à la santé, en regard du merveilleux resté invisible, des situations désespérées qui trouvent une solution, des athées qui proclament la toi! Latl're des attentes déçues, les séparations crues définitives, les espoirs de conversion abolis, les coups du sort dont il semble quon ne se relèvera pas. Marie silencieusement remédie à tout cela. Elle a des promesses intérieures qui arrachent son arme au suicide, transforment les sanglots de détresse en pleurs de joie, et le blasphème en cri de reconnaissance. Et pas seulement à Lourdes ou dans ses sanctuaires plus intimes, mais devant un oratoire familial, moins encore, au fond d'un désert où ne parut jamais son image, et jusque dans une âme qui ne la prie point mais pour laquelle on prie, ou dont elle récompense les intentions droites. Elle est présente dans la vocation du séminariste et dans la dilection des fiancés. Pas plus jalouse de nos affections qu'une mère ne 1 est du bonheur de son enfant, un élan du cœur, un cri de reconnaissance lui suffisent. Elle accorde au delà de nos prières, et ajoute au pain quotidien qu on implorait une paix inaltérable. « Mère, voilà votre iilsl » Comme cette parole tombée de la croix sur le genre humain lui a rouvert les portes de l'espoir! Auxiliatrice du missionnaire pour la conversion des infidèles, Marie protège encore le musulman c[ui ne permet pas qu'on l'outrage. Elle est miséricordieusement mêlée aux paroles secrètes de Dieu à l'âme, ou à ces cheminements étranges que Joseph de Maistre

appelle « les ruses de la Providence, » et qui nous égarent un instant afin de nous conduire vers un port plus sûr.

Rose mystérieuse, on vous rencontre, ô Mère, dans le sourire apaisé, dans les yeux plein de ciel qui étonnent chez des êtres écrasés par la souffrance.

Consolatrice des affligés, vous avez vu crucifier votre enfant, vous avez le ]3ouvoir de tarir les pleurs, et vous nous aimez.

Santé des infirmes, vous êtes Celle que remercient les millions d'ex-voto de vos églises.

Refuge des pécheurs, vous avez peuplé de miracles un sanctuaire parisien, à quelques pas des ignominies de la Bourse. Et vous arrachez une àme à l'enfer d'un passé coupable. Dieu la soumet alors au purgatoire terrestre d'une torture corporelle ou de quelque douloureux amour. Elle remonte à genoux la pente si facilement descendue ; elle halète à l'escalade d'âpres cercles, pareils à ceux du cirque des Baux où Dante, fugitif en Provence, comprit la loi des temporaires expiations. Puis, quand l'heure de la délivrance a sonné.

Cause de notre joie, vous transportez dès icibas cette àme du purgatoire à un ciel anticipé. Les rayons de l'Eden se refléteront pour elle sur les eaux lénifiantes dune Loire. Guérie des vieilles révoltes, cpiitte de leur rançon, elle s'avancera plus doucement vers la Lumière qui ne décline point, vers les dilections intarrissables unifiées dans le Cœur de votre Fils « ce centre de tous les cœurs. »

Secou7's des chrétiens, vous qui participez à la

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patience de TEternel, ah! calmez nos angoisses quand nous désespérons du salut de notre patrie après deux siècles d'impiété ! Rappelez-nous que Dieu a fait les peuples convertissables. Si une splendide aurore religieuse se lève sur IWmérique et sur l'Australie, ne regardons pas cependant comme irrémissiblement condamnée l'Europe, cette France desséchée par l'utilitarisme, cette Italie minée par les sectes antichrétiennes, cette Allemagne des panthéistes et cette Angleterre de Darwin. Chacune d'elles contient en revanche de magnifiques germes de prosélytisme.

Inerte du ciel, vous retenez le cri de désespoir sur les lèvres de la femme (h)nt le mari ou le fils meurt sans prier.

Arche d' alliance . vos sept douleurs composent le rayon qui descend de la croix sur nos âmes, et vous leur traduisez les promesses du Christ.

Mère du bon conseil, vous nous aidez à remplir cette page du devoir moral que le Ciel a crayonnée d'avance pour les écoliers que nous sommes. Car notre liberté consiste à accomplir dans l'humilité une tâche prévue, ou à nous y soustraire par l'orgueil.

Etoile du matin, vous nous rassérénez à mesure que nous nous avançons des ténèbres de la vie terrestre vers l'immortelle lumière de la tombe. Au sinistre Jamais-plus du matérialiste vous opposez le toujours, toujours du chrétien.

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