Contemporains, 6* série {Louis Veuillol), p
M. JULES LEMAITRE. 3t
logiies ou contes, fragments de journal intime et délirioux <( l)illels du matin* .. » que sais-je encore! Il y a do tout cela dans les Contemporains.... Qnand on vient de relire ([\\\\ bout à l'antre ces sept volnnies et qu'après avoir admiré la preslii^'ieuse souplesse de Tespiit (jui les a conçus, on se voit dans l'oldigation dCn rendre compte en quelques pages, on se sent pris d'un véritable sentiment de détresse intérieure, comme à la pensée d'étreindre queNjne l'i'utée, de saisir l'insaisissable, dcuifermer dans la pauvre rigidité d'une formule abstraite l'infinie, l'ondoyante, la fuyante complexité de la vie. l'^t, pour toute di'linition, l'on est tenté de dire au Ircteur : « C'est charmant. Lisez. » Il faut pourtant essayer d'être un peu plus précis, et tacher d'investir, de cerner peu à peu cette souple et subtile pensée. Ce qui frappe tout d'abord dans W moindre ;irli( ]«' lit' M. .Iides Lemaître, c'est le charme inconiparable du style. Certes, en critique comme ailleurs, le stylo n'est [)as tont; mais sans le style, les idées les plus iiui^éniiMiscs. les sentinuMils les plus origiuîuix sont, ou peu s'en faut., comme non avenus. II faut très bien parler jiour se faii'e enl('ii(irc. Parmi t(mtes les voix (pii s'éIèv<Mit, celles-là seules s'imposent «pii, plus haïuKuiii'uses pins chandes ou plus vil)rantes <juc les auti'es, semblent l'éclw» d'nne Ame plus ju'ofonde, plu'^anhude ou plus riche Savez vous pniii(pi(>i (le 1res grands critiques, connue Scherer ou MontéguI, n'ont pas en an total Inule la iiolopitMé qu'ils méritaient? Parce «piils n'avaient pas. le premier surtout, la foruK^ (b'sisive, impiM-iense, qui darde la penst'e comme une Hèche, et fait (pi'elle s'inq>lante. pour y vibrer longnement, dans l'esprit ipii la reçue. Ce ujérite, .M. I.emaiire l'a au |)lus haut point : nu reconmiit entre mille aulres une page «'crite par Ini. et on m» roid)lie plus, u Nul n'écrit inieuv qu(> bii. disait I'>nMielirie, d'nu ^\\\,^ \A\\^
I. I.(>s . Itilirts «lu iiiatiM - mil |i;iru d.ui» l<> /V/M/i.t. niMi^ la Mw'nalurc T. il partir du Jl avril ISS'.» : ils n'eiu iiinltuMiroiiscinnii car M. Jules l<<>inallr«^ csl lo plus rhnrin.iiit dos • épistolicM pas '^.0 tous réunis en volume.
vif, plus souple et plus inattendu : il joue avec les mots, il en fait ce qu'il veut, il en jongle ^ » Dès ses premiers articles, il faisait admirer aux connaisseurs cette manière à lui, incisive, spirituelle, légère, cAlinement égratignante de concevoir et de dire les choses. Sur Musset : «■ Il fut le plus fringant des fantaisistes, le plus élégant des blasphé mateurs, le plus ardent des poètes et le plus faible des hommes : quelque chose comme Byron avec les nerfs et la sensibilité d'une femme. » Sur la poésie de Laprade : (c Excclsior est un cri honorable; répété durant dix mille vers, il devient un peu fatigant -. » Sur les vers de Leconte de Lisle : « Jy vois Tœuvre d'une sorte de Michelet qui n"a pas de nerfs, et qui cisèle au lieu de pétrir -^ » Il appellera George Sand « la grande faunesse qui aime naïvement les beaux hommes bruns et les Renés campagnards* ». 11 dira de Balzac : « Cet esprit lourd, puissant et comme empêtré de matière, cette espèce de taureau est un mystique ^ »; de Madame Bovary : « Tout le monde a connu Mme Bovary. Chaque petite ville a la sienne.... Mme Bovary résume toutes ces Phèdres de chef-lieu de canton^. » Et je goûte fort aussi ces quelques lignes sur Salammbô : « La cité punique est une bête fauve allongée sur le monceau de ses rapines, au bord de la mer, sous le ciel lourd, avec des ongles sanglants et des yeux d'or pleins de mystère.... Dans ce monde écrasant pour l'imagination et pénible à la pensée, Salammbô met un rayon de grâce et de douceur féminines, rayon étrange, lunaire, qui étonne les yeux autant qu'il les repose''. »
Ce style qui, on le voit, sait prendre plus d'un ton, est particulièrement remarquable et vivant dans les portraits.
1. Essais sur la lUtérature contemporaine {la Critique impressionniste) , p. 3.