Histoire de, FroHçej II
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Ce qwi frappaft avant tout chez lui, c'était sa modestie. Elle se manifestait dans son apparence même. Elle n'avait rien qui attirât les regards. D était d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne; ses traits sans régularité, ses yeux légèrement discors et voilés par des lunettes, son corps un peu chétif, surtout dans sa jeunesse, ne révélaient rien de lui à un observateur inattentif. Mais, en le voyant de près, en causant avec lui, on était frappé du caractère de puissance et de solidité de la structure du crâne et du visage, de l'expression, tantôt réfléchie et comme retournée en dedans, tantôt interrogatrice et pénétrante de son regard, du mélange de douceur et de force de tout son être. A mesure qu'il vieillissait, ce caractère de sérénité robuste et aimable s'était accentué, et le peintre Bonnat Pa bien rendu, dans l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui existent de Taine, car sa modestie répugnait à poser devant l'objectif des photographes, comme à répondre à l'indiscrétion des interviewers. 11 avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit, à la réclame; il fuyait le monde non seulement parce que sa santé et son travail l'exigeaient, mais parce qu'il lui déplaisait d'être un objet
de curiosité et de mode. Ce n'était point sauvaj2;erie de sa part, car nul n'était plus accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit recueillir un avis. Non seulement il était exempt de toute aflTectation, de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le dor. de ne jamais faire sentir sa supériorité, de mettre à l'aise les plus humbles interlocuteurs, de les traiter en amis et en égaux, de leur donner l'illusion qu'il avait quelque chose à recevoir d'eux.
Ce don n'était point l'effet d'un artifice de courtoisie et de condescendance, mais tenait au fond même de sa nature et de ses sentiments.
Il venait tout d'abord du sérieux de son caractère. Très sensible au talent, à la beauté, la vérité lui importait bien davantage. Il était bien plus désireux de trouver le vrai que de recueillir des éloges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuadé qu'il y trouverait toujours quelque chose à apprendre, et sa conception, toute scientifique, de la vérité lui faisait attacher un prix infini à l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent précises et sûres. — Aussi préférait-il par-dessus tout la conversation des hommes qui sont maîtres dans un art, dans une
science, voire dans un métier; il savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances spéciales pour l'édifice de ses propres conceptions générales. Il préférait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu avec un enfant à la frivolité des conversations mondaines ou à la rhétorique des demisavants. La frivolité déclamatoire ou blagueuse lui était odieuse. L'ironie même lui était étrangère, bien qu'il n'ait manqué ni d'enjouement ni de verve satirique.
Sa modestie avait aussi sa source dans sa bonté et sa bienveillance. Quoique sa philosophie fût assez dure pour l'espèce humaine et classât une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il était en pratique plein d'indulgence, de pitié, charitable comme tous les humbles de cœur. Il avait même cette bonté plus rare qui rend attentif à éviter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son cœur que sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect de l'âme humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la douleur. C'est ce qui explique la démarche, mal comprise de quelques-uns, par
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laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et si ferme dans son incroyance, a exprimé le désir d'être enterré selon le rite protestant Son aversion pour l'esprit de secte, pour les manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait redouter un enterrement civil qui aurait pu paraître un acte d'hostilité contre la religion et lui attirer des hommages inspirés plus par le désir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mémoire.
Il était heureux, au contraire, de témoigner sa sympathie pour la grande force morale et sociale du christianisme^ Un enterrement catholique, d'autre part, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de ses doctrines. Il savait que l'Église protestante pouvait lui accorder des prières tout en respectant son indépendance, et sans lui attribuer des regrets ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il a voulu être conduit à son dernier repos avec la simplicité qu'il portait en toutes choses, sans discours académiques, sans pompe militaire, sans rien aussi qui pût prêter aux disputes passionnées des hommes et ajouter à cette anarchie morale dont il avait cherché à combattre les effets en en démêlant les causes.
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Cette bonté, cette douceur, cette réserve, cette modestie, ce respect des sentiments d*autrui ne s'alliaient d'ailleurs à aucune faiblesse de caractère, à aucune complaisance pour les convenances mondaines, à aucune timidité de pensée. La nature pacifique de Taine et ses idées sur les lois de révolution sociale s'accordaient à lui inspirer la crainte et l'horreur des révolutions violentes, mais peu d'hommes ont montré dans leur vie intellectuelle une sincérité, une probité aussi courageuse. Il ne concevait même pas qu'une considération personnelle pût arrêter l'expression d'une conviction sérieuse. Il avait, au sortir de l'École normale, sans aucun désir de bravade, compromis sa carrière en exposant sincèrement ses idées philosophiques. Il avait abandonné l'Université pour courir les risques de la carrière littéraire indépendante, sans se donner des airs de martyr ou de héros. Il avait ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses idées sans s'inquiéter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans jamais répondre aux attaques de ses adversaires; toute polémique personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile à la science; enfin, dans ses Origines de la France contemporaine, il avait
successivement soulevé contre lui les indignations de tous les partis en leur disant à tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincérité courageuse, ce n'est pas seulement vis-à-vis des autres et du monde qu'il l'avait montrée, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis-à-vis de luimême. Ayant eu de bonne heure une idée très nette du domaine réservé à la science, il s'était interdit d'espérer d'elle plus qu'elle ne pouvait lui donner comme aussi d'y mêler aucun élément étranger. Il en séparait nettement la morale pratique * et la religion. Il ne lui attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les règles de la vie. Mais, d'un autre côté, dans le domaine qui lui est propre, il l'avait suivie, sans crainte, sans hésitation, sans regrets, sans jamais lui demander où elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pût entrer en conflit avec la science. Il se
1. Sa morale, nous l'avons dit, était celle de Marc-Aurèle: vivre conformément à la nature, et il dit que cette morale dépasse toutes les autres en hauteur et en vérité, qu'elle est d'accord avec notre science positive (Nouveaux Essais de critique et d'histoire, p. 310). Mais dans son Essai sur Jean Rey-' naud (ïbid., p. 40), il insiste sur la nécessité de ne pas mêler la morale et la religion à la recherche scientifique. Il ne faut pas que celle-ci soit gênée par des préoccupations étrangères, ni subordonner aux conceptions philosophiques la règle impé- Tative du devoir.
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serait fait un reproche, comme d'une faiblesse, de s'inquiéter si la vérité scientifique est triste ou gaie, morale ou immorale. Elle est la vérité, et cela suffit. Il s'est gardé de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la probité, l'austérité et, si je puis dire, la chasteté de sa pensée.
Un tel caractère, une telle vie, une telle œuvre sont le caractère et la vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la sainteté suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'ascétique et de surhumain que Taine pouvait admirer, mais à quoi il ne prétendait pas. Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et simple. Épris du réel et du vrai, il ne se prescrivait point de règle qu'il ne voulût pleinement observer, comme il n'afïîrmait rien qu'il ne crût pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses beaux sonnets sur les chats*,
i . Une indiscrétion a permis au Figaro de publier ces sonnets au lendemain de la mort de Taine. Nous espérons qu'ils recevront une publicité plus durable que celle d'un journal ; car ils méritent d'être conservés, par leur beauté propre et pour la lumière qu'ils jettent sur le caractère et les idées de leur auteur. Ce sont les seuls vers qu'il ait écrits. Leur perfection nous permet d'apprécier les dons extraordinaires d'assimilation d'un écrivain auquel plus d'un critique a refusé la facilité, trompé par sa puissance.
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ces animaux graves, doux, résignés, amis de Tordre et du confort, pour qui il avait une véritable adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi sa conception de la sagesse, qui réunit Épicuie à Zenon. Son idéal de vie n'était pas l'ascétisme chrétien de l'auteur de VJmitation ou des solitaires de Port-Hoyal, ce n'était pas même le stoïcisme roide et outré d'Epictète, c'était le stoïcisme attendri et raisonnable de Man> Aurèle. Il a vécu conformément à cet idéal.
N'est-ce pas un assez bel éloge?
Les théories des philosophes ne sont pas seulement intéressantes par ce qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prétendent expliquer; elles le sont aussi, plus encore peut-être, par ce qu'elles nous apprennent sur les philosophes eux-mêmes. Nos idées sur les choses ne sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extérieur sur noire sensibilité et notre cerveau ; ce qu'elles expliquent le mieux, c'est notre propre constitution intellectuelle. La théorie favorite de
Taine sur la genèse des grands hommes consiste à voir en eux des produits de la race, du mbment et du milieu^ et à démêler ensuite dans leur individualité une faeulté maîtresse dont toutes les autres dépendent. On a souvent critiqué cette théorie, si séduisante pourtant; mais, s'il est beaucoup d'hommes de génie à qui elle s'applique avec peine, elle s'aj^lique à merveille à Taine lui-même.
Il est bien de son pays et sa race ; il est de la lignée des meilleurs esprits français : ami des idées claires et pondérées, de la simplicité harmonieuse; éloquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental, point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux do la beauté des formes et des couleurs. Si ces qualités s'associent chez lui à un ton parfois tranchant, à une sévérité parfois chagrine et satirique, on peut y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises.
Il est, par excellence, comme nous l'avons montré, le représentant de son époque, de son moment. L'effondrement, le lamentable fiasco de la République de 4848 avait guéri les Français de l'enthousiasme et des chimères, et dès 1840 Sainte-Beuve déclarait que le romantisme avait avorté. Les esprits étaient tout préparés
à accepter des doctrines qui chercheraient dans les faits eux-mêmes leur raison d'être, qui les prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramèneraient l'art, la littéralure, la philosophie, la politique à l'observation du réel, comme au seul principe de vérité et de vie.
Il a reçu enfin profondément l'empreinte du milieu où il s'est formé. L'austérité de sa race a été accrue en lui par l'existence laborieuse, solitaire, économe de ses premières années; les injustices dont il a été victime lui ont fait trouver un certain plaisir à affirmer ses idées sans s'inquiéter de l'opinion du monde et à dédaigner les faux jugements dont il était l'objet, qu'il écrivît ses Philosophes français au xix^ siècle^ la préface de sa Littérature anglaise ou les Origines de la France contemporaine. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui l'influence des divers milieux qu'il a fréquentés. Il y a chez lui des retours, des ressouvenirs du romantisme qui régnait encore au temps de sa jeunesse, mais ses instincts étaient classiques, comriie le montre la préférence qu'il accordait à Musset sur Hugo et Lamartine. L'enseignement universitaire et l'École normale développèrent encore en lui certains c^tés de l'esprit
classique : le besoin de généraliser et d'abstraire, le goût pour la systématisation et pour la raison oratoire. Il fréquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et médecins, et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phénomènes de la vie physique et de tout soumettre à un déterminisme universel. Il trouva dans ces études les bases de son réalisme scientifique. Enfin, il eut une prédilection marquée pour la société des artistes. Il vit la nature et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrême à toutes les questions de coloris, de costume, de mœurs, de décor extérieur, où il voyait la tt'aduction sensible de la vie intérieure. Il est, de tous nos grands écrivams, celui dont les procédés descriptifs font le plus songer à ceux de la peinture. Il en a les accumulations de touches successives, les oppositions d'ombres et de lumières, les empâtements ; son imagination n'a rien de rêveur, elle est concrète et colorée.
Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle a été chez Taine la faculté maîtressej celle qui a dominé et façonné toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc? Cet écrivain si
coloré, cet historien toujours préoccupé de
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voir des hommes vivants, agissante, parlants, ce critique qui aime par-dessus tout, dans les œuvres littéraires ou artistiques, la force et Téclat, Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour facilité dominante une faculté d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathématique? Il en est ainsi pourtant. Là se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramène pour lui à un problème de dynamique : l'univers sensible comme le moi humain^ une OBuvre d'art comme un événement historique. Chacun de ces problèmes est réduit à ses termes les plus simples. Au risque même de mutiler la réalité, la solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathématicien démontrant un théorème, d'un l(^iden posant un syllogisme. S'il a devant lui un écrivain on un artiste, il induit ce qu'il a dû être de la race, du milieu et du mooient; puis, quand il a saisi la faculté maîtresse de son individualité, il en déduit tous ses actes et toutes ses oeuvres. S'il cherche à déterminer ce qui constitue ridéai dans l'art, il ne le trouve que dans le degré d'importance et le degré de bieoiEaisanee, c'està-dire d'utilité générale, de l'œuvre d'art, eteacourt le reproche d'oublier l'élânent mystérieux,
indéfinissable à causede son iofinieeomptexité, qui s'appelle la beauté. S'il veut expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans k raison abstraite achevant de détruire un organisme social où les forées naturelles et spontanées, soit individuelles, soit collectives, ont été suceessivement épuisées et anéanties, et provoquant d'abord l'anarchie révolutionnaire, puis l'écrasante centralisation créée par NapoiécHi. Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre ^ie cette démonstration, le rôle des .parlementaires sous l'aneien régime, l'œuvre de la CJonstituante, l'action des causes extérieures, gueires et insurrections, se trouvera éliminé comme par définition. Cette faculté logique dominatrice dietera à Taine sa doctrine, qui sera le déterminisme le plus inexorable. Le déterminisnae est pour lui, tomme pour Claude Bernard, la base de tout progrès H de tmite critique sdentifique, et il dierche dans le détwminisme l'explication des faits de Thisloire comme celle des œuvres de l'esprit.
Totrtefois, si Taine était un logicien, il était un logicien d'une espèce particulière. C'était «a logieien réaliste, et sa logique n'opérait que eœt des notions conerètei». Ce serait mal com-
prendre sa doctrine que de la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la connaissance de sa constitution intellectuelle. Il était admirablement doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération mentale de ce genre^ il voyait les chiffres et opérait comme il aurait fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie. Le point de départ de sa théorie de l'Intelligence, c'est le signe, l'idée n'étant pas autre chose pour lui que le nom d'une séri^ d'expériences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une série d'images, l'image est le résultat d'une série de sensations, et la sensation le résultat d'une série de mouvements
moléculaires. On remonte ainsi à travers une série de faits sensibles à une action mécanique initiale. De plus, pour lui, et c'est là ce qui le dislingue des purs positivistes, le fait 3t la cause sont identiques. Tandis que le positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur concomitance ou leur succession sans prétendre saisir aucun rapport certain de causalité, Taine, au nom de son déterminisme absolu, voit dans chaque fait un élément nécessaire d'un groupe de faits de même nature qui le détermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits est à son tour conditionné par un groupe plus général qui est aussi sa cause, et on pourrait théoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'à une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans cette conception, la force, l'idée, la cause, le fait arrivent à se confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu'à la métaphysique, j'imagine que cette métaphysique aurait été un mécanisme monistique dans lequel les phénomènes du monde sensible et les idées du moi pensant n'auraient été que les apparences successives que prennent pour nos sens les manifestations de l'être en soi, de l'idée en soi, de l'acte en soi.
Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a été en même temps un grand peintre, comment s'est formé ce style si personnel, où la vigueur du coloris et de Timagination s'allie à la rigueur du raisonnement, où cha- <iue touche du pinceau du peintre est un élément indispensable de la démonstration du philosophe. L'imagination même de Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je Tai dit, ni sentimentale ni rêveuse. Elle n'a pas ces éclairs inattendus, ces visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout à coup les fonds mystérieux de Tâme ou de la nature ; ce n'est pas une imagination suggestive et révélatrice, c'est une imagination descriptive et explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute leur intensité colorée, et, par des comparaisons longuement poursuivies où se retrouve toute te puissance d'analyse du logicien, elle nous aide à classer les faits et les idées. Son imagination n'est que le vêtement somptueux de sa dialectique. On a prétendu que le style coloré que nous admirons en lui ne lui était pas naturel, qu'en entrant à TÉcole normale on lui reprochait son style terne et abstrait ; qu'il s'est créé un style nouveau, à force d*étude et de
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volonté, «n se nourrissant de Balzac et de Midbelet. Il y a là one bonne part de légende. Sans doute, la volonté a joué, chez ce robuste génie, un rôle dans la fornaation de son style comme dans celle de ses idées ; mais il y a un accord trop profond entre son style, sa méthode et sa doctrine pour qu« son style n'ait pas été produit par une nécessité intime de sa nature. On ne fabrique pas à volonté un style de cette beauté, solide, éclatant, tantôt vibrant de nervosité, tantôt s'épanchant en périodes d'une large et majestueuse harmonie. Il faut reconnaître cependant que ce mélange de dialectique et de pittoresque, cette application de la scienee à la critique et à l'esthétique, cette intervention constante de la physique et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout ramener à des lois nécessaires et à des principes simples et clairs, n'étaient point sans dangers ni sans inconvénients. La comptei^ité de la vie r^tre difficilement dans des cadres aussi précis et aussi inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable privilège, partout où elle combine des éléments, d'ajouter à ces éléments un élément noQw^eau qui en résulte, mais n'est point explir que par eux. Q^a est vrai surtout dans le
monde organique, et, ce qui constitue la vie, c'est précisément ce je ne sais quoi mystérieux qui fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit de la fleur. Le mécanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce mystère, et c'est ce qui donnait à son style comme à son système une rigidité qui éloignait de lui bien des esprits. Amiel a exprimé, avec l'excès que son âme maladive portait en toutes choses, rimpression que produisent les œuvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques, que blesse la logique :
« J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort et âpre ; mais cela manque de charme, d'humanité, dé noblesse, de grâce. Cette sensation, pénible à la dent, à l'oreille, à l'œil et au cœur, tient à deux choses probablement :
à la philosophie morale de l'auteur et à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité, qui caractérise l'école physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans la litté-
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rature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette aridité secrète, que Ton sent dans ces pages, qui vous happe à la gorge comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement connaître. J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algèbre au lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des joies de la pensée, bref, la mort de la poésie, écorchée et anatomiséo par la science. »
Il y a là, avec une part de vérité, beaucoup d'exagération et même d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitulé : Sainte Odile et Iphiyénie en Tnuride^ pour voir à quel point Taine sentait la beauté antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour reconnaître qu'il avait le don de la grâce, et celles sur la Réforme en Angleterre pour sentir combien il était ému par les luttes de la conscience et par le spectacle de l'héroïsme moral. Il serait facile en parcourant ses ouvrages de montrer
que ce grand esprit, si profondément artiste, aussi capable de goûter, en musicien consommé qu'il était, une sonate de Beethoven que les rêveries métaphysiques de Hegel, était accèssible à toutes les grandes idées commeà tous les grands sentiments; mais il regardait comme un devoir de probité morale autant qu'intelieotuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs de son cœur.
Chassant de ses conceptions toutes les entités métaphysiques, tout élément mystérieux, ramenant tout à des groupements de faits, Taine devait transformer tous les problèmes de littérature et d'esthétique en problèmes d'histoire. Aussi ses ouvrages, à l'exception de son Voyage aux Pyrénées et de son livre V Intelligence, sont-ils tous des ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'évolution par laquelle la critique littéraire est devenue une des formes de l'histoire. Villemain avait le premier montré les relations qui existent entre le
développement historique et le développement littéraire. Sainte-Beuve avait cherché avec plus de rigueur l'explication des œuvres littéraires dans les circonstances de la vie des écrivains et du temps où ils avaient vécu. Taine vit dans ces œuvres avant tout les documents les plus précieux, les plus significatifs que l'histoire puisse enregistrer, en même temps que le fruit nécessaire de l'époque qui les a produites.
L'Étude sur La Fontaine est une étude sur la société du xvn« siècle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur l'esprit romain ; THietoire de la Littérature anglaise est une histoire de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps où les Anglo- Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les fleuves pour piller, brûler et massacrer tout sur leur passage, en chaotant leurs chants de guerre, jusqu'à celui où le noble poète Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de poète lauréat et un siège à la Chambre des lords. Dans le Voyage en Italie, dans la Philofiophie de VArt, vous apprenez à connaître la société italienne du xv® et du xvï* siècles, la vie de la Hollande au xvn* siècle, les mœurs des Grecs du temps de Périclès et d'Alexandre. On sent très bien que
pour Taine l'histoire littéraire et l'histoire de l'art sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-même est un fragment de l'histoire naturelle universelle. Même la Vie et opinions de Thomas Graindorge^ sous sa forme humoristique, est une étude sur la société française écrite par le même historien philosophe à qui nous devons VHistoire de la Littérature anglaise. Jamais aucun écrivain n'a apporté dans ses œuvres une pareille unité de conception et de doctrine, n'a montré dès ses débuts une conscience aussi nette de sa méthode et un talent aussi constamment égal à lui-même. Dès l'École normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait déjà sa méthode de généralisation et de simplification : « Tout homme et tout livre, disait-il, peut se résumer en trois pages et ces trois pages en trois lignes ; » mais, en même temps, il s'attachait à voir et à rendre le détail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le Voyage aux Pyrénées fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosité descriptive semblable aux exercices de doigté d'un violoniste, si la description semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-même; regardez y bien, vous verrez même ici la description aboutir presque toujours à une idée philosophique ou histo-
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rique. Partout ailleurs elle a pour but unique de fournir des éléments à une généralisation historique. C'est la description d'un pays qui sert à expliquer ses habitants, la description des mœurs et de la vie des hommes qui sert à expliquer leurs sentiments et leurs pensées. Taine a au plus haut degré le don de rendre visibles tout le décor et tout le costume des civilisations et des sociétés les plus diverses, de produire un efifet d'ensemble par une accumulation de traits de détail et par le choix habile des traits les plus caractéristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art n'est pas moins grand à ramener à quelques mobiles clairs et peu nombreux, logiquement coordonnés et subordonnés à un mobile principal, la variété bigarrée des phénomènes extérieurs. On regimbe bien un peu à accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais on est subjugué par la rigueur et l'accent de conviction de la démonstration, et aussi par la sérénité avec laquelle l'historien décrit et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils représentent les caractères essentiels de leur époque et manifestent les mobiles qui l'animent. 11
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parlera presque du même ton de sympathie admirative de Benvenuto Cellini, qui personniûe rhûmme de la Renaissance, indifférent au bien et au mal, sensible seulement au plaisir de déployer librement son individualité et de jouir de la beauté sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui personniBe l'homme de la Réforme, indifférent à la beauté et préoccupé seulement de purifier son âme pour la rendre digne de la grâce divine. Cette sympathie est celle du savant qui apprécie dans un végétal ou un an' mal la fidélité et l'énergie avec lesquelles il représente le type auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus parfaits des diverses variétés de l'animal humain. S'il les classe et les subordonne les uns aux autres, comme les œuvres d'art, d'après le degré de bienfaisance et d'importance du caractère qu'ils manifestent, on sent bien qu'en sa qualité de naturaliste tous l'intéressent, et que son admiration va surtout à ceux qui réalisent pleinement un type, quel qu'il soit.
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Pourtant, cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisnie philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se contente pas ici d'écrire et d'analyser ; il juge, il s'indigne ; au lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire, une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes, d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mêmes poids et la même mesure que pour les révolutions d'Italie et d'Angleterre, et, après avoir été si indulgent aux tyrans et aux condottières du XY^ et du XVI® siècle, il parle avec une véritable haine de Napoléon, ce condottiere du xix^, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais rués à travers l'histoire. On a vivement reproché cette inconséquence à Taine. On a même été jusqu'à attribuer ses sévérités envers les révolution* naires à la passion politique, au désir de flatter
les conservateurs, à je ne sais quelle terreur des périls et des responsabilités du régime démocratique. Nous avons cherché à expliquer, en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a changé de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les émotions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine, il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manière mesquine et puérile qu'on imagine. 11 a cru y voir le signe de la décadence de la France, l'explication et la conséquence des bouleversements politiques survenus il y a un siècle. Bien loin de lui reprocher l'émotion qu'il en a ressentie, je suis tenté de lui savoir gré de s'être aussi vivement ému et, voyant la France sur la pente d'un abîme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrêter par le tableau tragique des maux dont elle souflre.
Il n'a point, d'ailleurs, renié sa méthode ni sa doctrine; il les a plutôt accentuées. Nulle . part il n'a employé d'une manière plus constante le procédé d'accumulation des petits faits pour établir une idée générale; nulle part il n'a exposé la série des événements de l'histoire comme plus strictement déterminée par l'action de deux ou trois causes très simples agissant
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toujours dans le même sens. Ce qu'on peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifié le problèine, d'en avoir négligé certains éléments, d'avoir, malgré l'abondance des faits réunis par lui, laissé de côté d'autres faits qui leur servent de correctifs, d'avoir, en un mot, poussé au noir un tableau déjà sombre en réalité. Ce qu'il y a d'exagéré dans l'ouvrage de Taine, vient à la fois de son amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour son caractère et ses institutions. Il était vis-à-vis d'elle comme un fils tendrement dévoué à sa mère, mais qui serait séparé d'elle par de cruels malentendus, par une foncière incompatibilité d'humeur, et à qui son amour même inspirerait des jugements sévères et douloureux. La nature sérieuse de Taine, ennemie de toute frivolité mondaine, sa prédilection pour les individualités énergiques, sa conviction que le progrès régulier et la vraie liberté ne peuvent exister que là où se trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit d associatioii allié à l'individualisme, tout chez lui concourait à lui faire aimer et admirer l'Angleterre et à le rendre sévère pour un pays enthousiaste et capricieux, où la puissance des habitudes sociales émousse
l'originalité des caractères, où le ridicule est plus sévèrement jugé que le vice, où l'on ne sait ni défendre ses droits ni respecter ceux d'autrui, où l'on met le feu à sa maison pour la reconstruire au lieu de la réparer, où le besoin de tranquillité fait préférer la sécurité stérile du despotisme aux agitations fécondes de la liberté. La France a inspiré à Taine la cruelle satire de Graindorge; l'Angleterre le plus aimable et le plus souriant de ses livres : les Notes sur V Angleterre. Les poètes anglais étaient ses poètes préférés, et, comme philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain.
Telle a été la raison de la sévérité excessive de ses jugements sur la France do la Révolution. A les prendre au pied de la lettre, on serait tenté de s'étonner que la France soit encore debout après cent ans d'un régime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un déterministe comme Taine ait paru reprocher à la France de ne pas être semblable à l'Angleterre. Mais, après avoir reconnu ce qu'il y a d'exagéré et d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre hommage, non seulement à la puissance et à la sincérité de son œuvre, mais aussi à sa vérité. II n'a pas
tout dit, mais ce qu'il a dit est vrai . Il est vrai que la monarchie de Taucien régime avait préparé sa chute en détruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son pouvoir; il est vrai que la Révolution a déchaîné l'anarchie en détruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans lès mœurs; il est vrai que l'esprit jacobin a été un esprit de haine et d'envie qui a préparé les voies au despotisme; il est vrai que la centralisation napoléonienne est un régime de serre chaude qui peut produire des fruits splendides et hâtifs, mais qui épuise la sève et tarit la vie; et Taine a mis ces vérités en lumière avec une abondance de preuves et une force de pensée qui partent la conviction dans tous les esprits non prévenus. Si une réaction salutaire se produit en France contre les excès de la centralisation, le mérite en reviendra en grande partie à cette œuvre si critiquée. Quoi qu'il arrive, il aura eu le mérite d'avoir posé le problème historique de la Révolution dans des termes tout nouveaux, et d'avoir contribué pour une large part à le transporter du domaine de la légende mystique ou des lieux communs oratoires dans celui de la réalité
humaine et vivante. Malgré la passion qui anime souvent ses récits et ses portraits, il a ici encore servi la science et la vérité.
J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage à ce libre, vaillant et sincère esprit, à cet amant passionné du vrai, qu'en cherchant à caractériser les traits essentiels de sa vie, de son caractère, de son œuvre et de son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqué de respect envers sa mémoire en usant envers lui de ces ménagements d'oraison funèbre qu'il a tenu à écarter de son cercueil. Mais j'aurais bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans notre temps, par le caractère comme par le talent, ont le plus honoré la France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai éprouvé en le voyant disparaître qu'en m'associant à ce que m'écrivait un de mes amis en apprenant la fatale nouvelle:
« La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumière qui s'efface de ce monde.
Jamais personne n'a représenté avec plus de vigueur l'esprit scientifique; il en était comme
une énergique incarnation Et il s'en va au moment où les bonnes méthodes, seules efficaces pour atteindre la vérité, faiblissent dans la conscience des jeunes générations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour quelque temps, la fin d'une grande chose. Et puis, qu'il s'en aille ainsi tout de suite après Renan, c'est vraiment trop de vide à la fois. ■ Rien ne restera plus de la génération qui nous a formés; ces deux grands esprits en étaient les représentants; nous leur devions les enseignements qui nous avaient le plus touchés et les plus profondes joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pères intellectuels. »
Décembre 1893.
JULES MIGHELET
Je crois utile de faire précéder l'étude qu'on va lire de quelques mots d'explication, pour bien en préciser le but et la portée. Je n'ai point écrit une biographie de Michelet * et n'ai point voulu faire la critique de ses œuvres. Il n'est qu'une personne qui ait qualité pour raconter la vie de Michelet; c'est celle qui pendant de longues années a vécu à côté de lui, associée à tous ses travaux et à toutes ses
1. M. Jules Simon a consacré à Michelet une très intéressante notice, pleine de souvenirs personnels, dans le volume intitulé : Mignetf Michelet, Henri Martin. On trouvera aussi une étude biographique sur Michelet dans les Études biographiques et UUéraires de M* 0. d'Haussonville.
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pensées, à qui il a légué ce qu'il avait do plus précieux, les papiers intimes, les notes quotidiennes, où il mettait le meilleur de son âme. Elle seule pourra nous le faire bien connaître, dire ce qu'il a été et ce qu'il a voulu, les aspirations idéales et les émotions profondes dont ses écrits n'ont pu être que l'incomplète révélation. Déjà les deux volumes autobiographiques qu'elle a publiés. Ma Jeunesse et Mon Journal^ nous ont appris ce que furent les vingt-quatre premières années de Michelet, et nous ont permis de retrouver dans l'enfant et le jeune homme la sensibilité et les tendances intellectuelles de l'homme fait. Ses livres, d'autre part, m'ont trop puissamment ému, je l'ai personnellement trop connu et aimé pour que mon jugement pût être impartial et pour qu'il me fût possible de signaler ses défauts et ses erreurs; mes travaux, d'ailleurs, et les tendances naturelles de mon esprit m'entraînent dans une direction trop différente de la sienne pour qu'il me fût permis de me poser en disciple et de répondre en son nom aux critiques et aux attaques dont il a été l'objet.
Je n'ai voulu que rendre hommage à la mémoire de Michelet; hommage qui était de ma part une dette personnelle. Je n'ai pas
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cru pouvoir mieux honorer et servir sa mémoire qu'en rappelant simplement ce qu'il a fait, et en montrant combien noble et pure^ a été l'inspiration de ses œuvres et de sa vie. Je laisse à d'autres et à l'avenir le soin de les passer au crible et de décider quelles furent ses fautes, comme écrivain et comme savant.
Pour moi, je ne puis songer qu'à une chose, c'est à l'impression laissée dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et l'adolescence se sont écoulées pendant les douze premières années du second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui accablait les âmes pendant cette triste époque. La jeunesse, l'enthousiasme, l'espérance, qui avaient rempli les cœurs avant et après 1830, semblaient éteints à jamais; les artistes, les écrivains qui avaient fait la gloire de la première moitié du siècle étaient vieillis et déchus; la voix éloquente du seul grand poète dont le génie eût survécu ne s'élevait que pour maudire la lâcheté de ses concitoyens et l'abaissement de sa patrie. Ce mot même de patrie semblait n'avoir plus de sens. Séparés par un abîme de la France du passé, dont ils avaient perdu les traditions et les croyances, désabusés des espérances de liberté et de pro-
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grès tour à tour excitées et déçues par tant de révolutions, entraînés malgré eux vers un avenir incertain et redoutable, les plus nobles esprits se réfugiaient dans un dilettantisme égoïste ou dans des rêveries humanitaires.
Pour plus d'un, et je suis du nombre, les livres de Miehelet ont été alors une consolation et un cordial. On apprenait, en les lisant, à aimer la France, à l'aimer dans son histoire ressuscitée par lui, à l'aimer dans son peuple dont il interprétait les sentiments secrets et les nobles aspirations, à l'aimter dans son sol même, dont il savait si bien peindre le charme et la beauté. Avec lui, on prenait foi dans l'avenir de la patrie, en dépit des tristesses du présent. On ne pouvait échapper à la contagion de son enthousiasme, de ses espérances, de sa jeunesse de cœur,
La vocation qui m'a poussé vers les études historiques, c'est à lui que je la dois. Le premier il m'a ému de sympathie pour ces morts innombrables qui ont été nos ancêtres, qui nous ont fait ce que nous sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les. pensées, les désirs et les passions. Le premier il m'a fait comprendre que, dans l'ébranlement des bases religieuses et politiques de notre vie nationale,
il faut lui donner une base historique et renouer, par la connaissance intelligente et pieuse du passé, la tradition interrompue. Il m'a fait voir dans l'histoire l'étude la plus propre à élargir l'esprit tout en l'affermissant, à donner h respect des choses anciennes tout en en faisant perdre la superstition. Enfin, U m'a montré comme la plus noble des vocations, celle d'enseigner l'histoire, d'enseigner la France, de servir d'intermédiaire, de lien et d'interprète entre la France d'hi^ et celle de demain. Aussi le sentiment que j'éprouve pour lui n'est-il pas celui du disciple pour un maître dont il adopte les doctrines, suit ,1a méthode et continue l'œuvre ; c'est un sentiment moins étroit, plus profond et aussi plus tendre, une sorte de reconnaissance filiale envers celui chez qui j'ai toujours trouvé de nobles inspirations et de paternels encouragements.
C'est là le seul rôle que pouvait jouer Michelet. Il était, il est encore par ses écrits, un inspirateur; il ne pouvait pas devenir un maître, au sens strict du mot Sa manière de penser et d'écrire était trop individuelle, l'imagination et le cœur y avaient une trop grande part. Lui-même n'avait point eu de maître ; il n'aura pas de disciples. Il serait aussi puéril
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et dangereux de vouloir imiter ses procédés de composition que de vouloir imiter son style. Il n'avait point de méthode qu'il pût enseigner et transmettre, car il ne procédait que par intvition et par divination. Le génie ne s'enseigae pas. Même à l'École normale, il fut surtout un merveilleux excitateur des esprits.
Plus tard, au Collège de France, il se méprit même, à ce qu'il semble, sur le rôle qu'il était appelé à jouer. Il transforma sa chaire en tribune, il chercha moins à instruire la jeunesse qu'à l'enthousiasmer ; et il contribua à dénaturer le caractère de notre enseignement supérieur en transformant ses leçons en morceaux oratoires, adressés non à une élite studieuse, mais à la foule.
Michelet n'a pas formé plus d'élèves par ses livres que par son enseignement. Il a laissé des chefs-d'œuvre à admirer, il n'a pas laissé de modèles à imiter. Sans doute il a mis en lumière des côtés de l'histoire, des points de vue négligés avant lui. Il a donné la place qu'elle méritait à la peinture des mœurs et des caractères, et il a montré combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs pour qui sait les interroger; il a insisté sur l'influence jusque-là négligée des causes phj^-
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siologiques et pathologiques en histoire, et ouvert aux investigations une voie nouvelle, très dangereuse il est vrai, mais fertile en découvertes curieuses. Il a marqué tous les sujets qu'il a traités d'une empreinte ineffaçable ; il est impossible à ceux qui s'en occupent après lui de négliger ce qu'il a dit, et il est bien rare qu'il n'ait pas éclairé d'un trait de flamme quelque point obscur qui sans lui serait resté dans l'ombre. Néamoins il ne peut servir de guide ; il faut toujours le contrôler, le rectifier, et très souvent le contredire. Il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit pas tout et il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la précision scientifique, la méthode, l'unité de plan et d'idées qui sont nécessaires pour devenir le chef d'une école historique. La préface qu'il a mise en tète du septième volume de son Histoire de France suffirait à montrer qu'il ne pouvait prétendre à un pareil rôle.
Après avoir fait de la France du moyen âge un tableau merveilleux de poésie et de vérité, après avoir pendant six volumes fait aimer et comprendre les mœurs et les sentiments de ces siècles à demi barbares, tout à coup, arrivant à la Renaissance, il fut saisi malgré lui de la même haine aveugle, du même esprit de réac-
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tion violente qui animait contre le moyen â^ les hommes du xvi* siècle; il voulut rétracter, efEacer les pages émues et sympathiques qui resteront malgré lui son plus beau titre de gloire. L'esprit de chacune des époques dont il s'occupait revivait en lui avec un élan de passion irrésistible; c'est ce qui fait sa grandeur comme artiste, la puissance de vie qui anime son histoire; c'est ce qui fait aussi sa partialité, le caractère incomplet, exagéré, inégal de sœ dernières productions historiques. On l'admire, on Técoute, tantôt avec une émotion bienveillante, tantôt avec une curiosité avide et parfois indiscrète; mais on ne peut pas lui abandonner la direction de son jugement et de son intelligence.
Ce que j'ai dit des œuvres historiques de Miclielet, je pourrais le dire aussi de ses petits livres, où se mêlent, d'une façon charmante et bizarre, la science, la philosophie, la psychologie et la poésie, qui entraînent et ravissent l'imagination et le cœur sans convaincre ni satisfaire la raison. Nul ne ks a lus sans être ému, et pourtant les idées qui s'y trouvent exprimées n'ont point fait de prosélytes. C'est que ces idées n'ont point un caractère bien déterminé ; elles flottent entre la science, la re-
ligion et la poésie-, sans être ai accoi^pagnées da déductions rigoureuses, ai afiBrmées avec une foi absolue, ni pourtant abandonnées à la région des rôves. Tout s'y môle : la fantaisie, tes espérances ;my8tiques et Tétude positive de la nature. J'ai cherché à faire comprendre, à résumer les traits généraux de ces idées phi^ losophiques de Miohelet, en les exposant sans les juger; mais je ne voudrais pas que le respect avec lequel j'ai parlé de ces larges et nobles conceptions fût pris pour une adhésion qui dépasserait ma pensée. Miohelet a montré ^ue les «cienœs naturelles ouvraient des voies nouvelles à l'art, à la poésie et aux sentiments religieux; en cela, comme dans ses travaux historiques, il a été un révélateur, mais il n'a pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ni montré avec précision le but auquel on devait tendre. Il ne le pouvait pas, du reste. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de lui donner, en tant de directions variées de l'esprit, le rôle d'initiateur.
L'avenir seul pourra discerner dans son œuvre les intuitions justes et les rêveries éphémères. Michelet n'aura pas de continuateurs immédiats, de disciples attachés à la lettre de ses paroles; mais ses idées germent en se-
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cret dans plus d*un cerveau et plus d'un cœur. <E Je n'ai pas de famille, disait-il, je suis de la grande famille. » Combien n'en est-il pas, en effet, parmi les hommes d'aujourd'hui, qui sont à des degrés divers unis à lui par un lien presque filial, et ont reçu de lui l'étincelle qui anime leur travail ou leur viel Combien n'en est-il pas qui lui doivent des émotions bienfaisantes et durables, qui ont senti après avoir lu ses livres leur cœur élargi, attendri, capable de plus grands sacrifices 1 A une époque où tant d'esprits se laissent aller en pratique au découragement, en théorie à un pessimisme universel, Michelet a toujours espéré et il a fait croire au bien. Il n'est pas d'éloge à ajouter après celui-ià.