‹ Les maîtres de l'histoire: Renan, Taine, MicheletChapitre 39 sur 44 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

et de sympathie qui était en lui ; si bien qu*il arrive à s'identifier, à se confondre avec l'objet qu'il contemple, par une de ces illusions, par un de ces miracles que l'amour seul peut produire. Comme chez la religieuse extatique qui à force de penser au Christ finit par le voir et l'entendre, la pensée en lui se changeait en vision. On peut l'appeler un halluciné, mais non un rêveur; il apportait au travail une force de volonté, une énergie extraordinaires. Rien ne pouvait le distraire de l'objet de son étude. Jamais il ne lisait un livre, ne se préoccupait d'une chose, étrangers à son travail du moment. Il s'absorbait dans son sujet, il ne voyait que lui. Il acquérait ainsi une intensité prodigieuse de pensée et comme un don de seconde vue.

A Tépoque de la maturité de son talent, entre 4830 et 1840, il ne vivait que dans ses ouvrages, il leur donnait tout ce que son esprit et son cœur avaient de chaleur et d'énergie, à ce point qu'il semblait indifférent au monde, aux hommes, aux personnes même qui lui tenaient de plus près, et qu'il pouvait passer dans la vie ordinaire pour froid et insensible. Les douleurs, les humiliations de son enfance l'avaient tout refoulé en lui-même ; ce n'est que plus tard, après ses cours du Collège de France et

surtout à l'époque de V Oiseau^ que son cœur révéla tout ce qu'il contenait de bonté.

La vie qu'il avait menée dans son enfance, l'éducation qu'il avait reçue, avaient favorisé ce développement excessif de l'imagination.

On dit parfois que pour développer l'imagination il faut la nourrir, l'enrichir ; c'est le contraire qui est vrai, il faut l'appauvrir et l'affamer. Elle est le résultat d'une exaltation de l'esprit à qui la simple réalité des choses ne suffit pas, et qui supplée à son indigence en la revêtant de couleurs ou de formes créées par lui-même, en en exagérant les proportions, en réunissant selon sa fantaisie en combinaisons nouvelles ce que la nature a séparé; en un mot, en créant ce qu'il désire à force de passion et de volonté. Ce désir intense ne peut naître que dans les esprits mal satisfaits des aliments qui leur sont donnés. Si l'instruction et la vie ne fournissent pas au cerveau d'un enfant bien doué une occupation suffisante pour dépenser ses forces, il les dépensera par l'imagination. S'il ne voit pas le monde extérieur, s'il ne reçoit pas par l'instruction la nourriture intellectuelle dont il a besoin, il créera pour luimême un monde. L'imagination la plus puissante que la littérature nous fasse connaître est

peut-être celle de Bunyan, qui a su, dans soa Voyage du pèlerin, donner à des allégories et à des symboles plus de réalité que n'en a aucun personnage de roman ou d'histoire. C'était un homme sans instruction, un chaudronnier qui n'avait jamais lu que la Bible et qui était enfermé en prison. Hichele ta passé son enfance dans une espèce de prison, dans la salle basse et sombre où il faisait son travail de compositeur d'imprimerie. Il n'avait pu nourrir son esprit que de deux ou trois livres, une mythologie, Virgile, VlmikUion de Jésus-Christ. Son imagination prit des ailes : il créa. Une phrase, un mot, prirent pour lui une valeur extraordinaire; il y trouva des richesses infinies, des sens profonds, des beautés inconnues. C'était l'intensité de son désir qui créait ces beautés, par une illusion semblable à celle de l'amour : l'homme aflfamé trouve savoureux tous les aliments, même les plus insipides.

Michelet garda toute sa vie les habitudes d'esprit contractées dans son enfance. Il ne put jamais regarder qu'un petit nombre de points, d'objets à la fois ; mais son imagination s'en emparait avec une force inouïe et finissait par y voir un monde. « Il me suffit d'un seul texte, disait-il, là où il en faudrait vingt à d'autres. »

Loin de chercher à surexciter son imagination par la vue des objets extérieurs, jwir une vie agitée, c'est par le recueillement, le sil^ace, risolement, la concentration sur lui-même qu'il lui conserva toute sa puissance.

Jamais vie ne fut mieux réglée que la sienne. Il était au travail dès six heures du matin et il restait enfermé jusqu'à midi ou une heure, sans permettre qu'on vînt le déranger ou le distraire. Même pendant ses voyages, pendant ses séjours au bord de la mer ou en Suisse, il ne souffrait pas que rien fut retranché à ses heures de travail. L'après-midi était consacrée à la promenade et à l'amitié. Tous les jours on pouvait venir le voir de quatre à six heures. Il ne travaillait jamais la nuit, et sauf en quelques rares occasions, se retirait pour dormir vers dix heures ou dix heures et demie du soir. D'une extrême sobriété, ne prenant d^autre excitant que le café, qu'il aimait avec passion, ayant le tabac en hoireur, il n'acceptait ni dîners ni soirées hors de chez lui. Ces distractions eussent dérangé l'unité de sa vie et de ses pensées, four que son esprit eût toute sa liberté, il fallait que rien ne changeât dans les objets qui l'entouraient. Ils étaient

pour lui comme une partie de lui-même.

Jamais il ne souffrit que le drap qui recouvrait sa table à écrire fût changé, ni que les vieux cartons sales et déchirés où il renfermait ses papiers fussent renouvelés. Son caractère était aussi calme et paisible que sa vie était régulière. Son abord était simple et affable ; sa conversation, mélange exquis d'esprit et de poésie, ne dégénérait jamais en monologiie, et, sans avoir rien de guindé ni de solennel, maintenait sans effort l'esprit des interlocuteurs dans des régions élevées. Ses manières avaient gardé les traditions de politesse de l'ancienne France ; sans y mettre de recherche, il montrait les mêmes égards à tous ceux qui l'approchaient, quel que fût leur rang ou leur âge; celte politesse n'avait rien de banal, car on y sentait une réelle bienveillance. Sa mise était toujours irréprochable. Je le vois encore assis dans son fauteuil, à sa réception du soir, la taille serrée dans une redingote sur laquelle on n'aurait pu trouver une tache ni un grain de poussière; ses pantalons à sous-pieds bien tirés sur ses souliers vernis, tenant un mouchoir blanc dans la main, qu'il avait délicate, nerveuse et soignée comme celle d'une femme, et la tête encadrée dans ses cheveux blancs, longs, légers et soyeux.

Les heures s'écoulaient vite à Tentendre ! Il y avait dans ses paroles tant de profondeur et tant de fantaisie, tant de joyeuse sérénité et tant de sympathique bonté, de l'esprit sans malice et de la poésie sans déclamation I Sa conversation était ailée ; les idées jaillissaient comme des flèches vives, daràées d'un trait ; ou bien il les laissait s'envoler une à une, d'un vol inégal et capricieux, comme des oiseaux, mais sans les suivre ni les rappeler. Il n'insistait jamais, ne développait pas. Il était un causeur incomparable, et l'on sentait en lui, sans qu'il cherchât à le faire sentir, ce je ne sais quoi de divin qui fait l'homme de génie.

Ce qui donnait à ce génie la grâce, c'est qu'il y joignait la modestie. Il savait écouter, il se laissait contredire, il demandait avis. Même devant des hommes plus jeunes que lui et dont le talent n'était pas égal au sien, il émettait souvent ses idées avec réserve, les questionnant, s'informant de leur opinion. Ce n'est pas qu'il feignît d'ignorer ce qu'il valait. Il a dit de son histoire « mon monument » ; et quand il attaquait l'usage du tabac, en montrant que tous les esprits créateurs du siècle, Hugo, Lamartine, Guizot, n'ont jamais fumé, il y ajoutait son propre exemple. Mais

2K8 MICHOiKT.

il n'exagérait point son mérite, n'occupait pas le public de sa personne, et surtout avait la sagesse de ne pas se croire appelé à jouer tous les rôles et à déployer tous les talents. On eut beau le supplier d'entrer dans la vie politique, il repoussa toutes les avances qui lui fureat faites. Après lé 2 Décembre, il perdit ses places et fut presque réduit à la pauvreté parce qu'il refusa le serme&t ; mais il ne fit pas tapage de son désintéressement et ne chercha point à se faire uii piédestal des malheurs publics. Passionnément épris pour ses œuvres tout le temps qu'il les composait, 11 les abandonnait presque et devenait indifférent à leur sort quand elles étaient terminées. Non seulement il méprisait la réclame, mais il était presque insouciant de l'éloge ou du blâme. Il ne sollicitait pas d'articles, et les critiques les plus vives n'excitaient chez lui que le sourire, pourvu qu'elles fussent tournées avec esprit.

Cette sérénité de caractère, cette vie de cénobite, discrète et régulière, bien loin d'éteindre les ardeurs et l'énergie de son âme, les conservaient et les entretenaient au contraire. Rien n'en était dépensé au dehors, et c'est ainsi qu^il a pu produire cinquante volumes sam

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rien perdre de la chaleur de son cœur ni de l'éclat de son imagination.

Ce n'était pas seulement pour pouvoir composer, créer, qu'il avait besoin de silence et de solitude, c'était aussi, c'était surtout pour pouvoir écrire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus grands écrivains du siècle. Son style est peut-être le côté le plus original de son génie. Il serait difficile de dire à quels modèles, à quels antécédents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de lointaines analogies. Dès son Histoire romaine, il ne ressemble à personne. Si j avais à définir quel est le caractère propre de Michelet comme écrivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas à proprement parler un coloriste, il ne cherche pas à peindre par le choix curieux et l'association' frappante des mots; il n'est pas un logicien, apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la forte liaison des idées ; il n'est pas un orateur, entraînant son public par Tampleur et la gradation savamment ménagée des périodes. Il est un musicien qui cherche à exprimer les sentiments et môme à

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décrire les objets par le son et par le rythme. Tous les grands écrivains sont plus ou moins musiciens, les poètes surtout. Mais la plupart adoptent une certaine allure constante, une certaine mélodie de phrase qui charme doucement l'oreille et fait dire de leur style : € C'est une musique. » Il en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin, font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mélodie toujours égaement ample, sonore, engendre la monotonie ; chez George Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonnée aux autres qualités du style. Celte harmonie est, a i contraire, la première préoccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposés, combinés, de façon à produire un rythme, une harmonie parfaitement d'accord avec le caractère de la pensée et aussi variés que la pensée elle-même. Son style est comme la notation musicale de sa pensée ; il en suit tous les mouvements, les allées et les retours, les secousses, les saillies ; de là cette variété inf.ciie de rythme; ces phrases tantôt amples et cadencées, tantôt brèves et saccadées, où les mots agissent à la fois our l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens. Michelet avait besoin de calme et

de tranquillité pour noter ainsi ses pensées. Les bruits du dehors Tempêchaient d'entendre le rythme intérieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempête, il cherchait à écrire ses impressions, il vint un moment où il dut s'arrêter ; la violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil avaient blessé en lui une puissance, « la plus délicate de l'écrivain, le rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon instrument, la première se trouva cassée » . Ces expressions nous montrent que Michelet sentait qu'il écrivait comme un musicien compose. Dans ce même récit de la tempête, au chapitre VIP de la MeTy se trouvent de nombreux exemples dé la puissance d'expression qu'il trouve dans la variété du rythme de ses phrases. Au début, il peint le charme de la plage de Royan.

« Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur sable fin, donnent aux pieds les plus délicats les plus douces promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui égayent la dune de leur jeune verdure. »

Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue tout en paraissant

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prête à s'arrêter à chaque pas I Un peu plus loin la tempête éclate :

« Le grand hurlement n'avait de yarianie que les voix bizarres, fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle ; elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses comme d'une main forte pour arracher le volet ; c'étaient des plaintes aiguës par la cheminée ; des désolations de ne pas entrer, des menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements , d'effrayantes tentatives d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le grand heu ! heu ! tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable. »

C'est dans VOiseau que Michelet est arrivé à la pleine maturité de son talent d'écrivain, c'est là qu'il a pu le mieux exercer les qualités musicales et rythmiques de son style.~Je n'ea citerai que deux exemples. L'un sur Taloueite :

« Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit plus. »

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La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus légère par des dissyllabes, puis, toujours plus grêle, ainsi que le chant de Valouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefSj les plus nets, les plus clairs.

Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons an, on, e, a, o», m, font une gamme chromatique ascendante. L'autre phrase est une invocation à la frégate, le plus puissant par ses ailes, le plus infatigable des oiseaux.

« Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue, maître de Tespace, dont le vol si rapide supprime le temps ! »

N'y a-t-il pas là trois coups d'aile, courts, vigoureux : « roi de l'air, — sans peur, — sans fatigue », — un quatrième plus large et plus fort, ce maître de Fespace », et Toiseau file en planant, les ailes immobiles et étendues, — « dont le vol si rapide supprime le temps. » Changez un seul mot à ces phrases, même le plus inutile au sens, et vous en détruirez la valeur aussi bien qu'en ôtant une note à une phrase musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-être insignifiants en eux-mêmes, Michelet fait-il pénétrer dans Tesprit, d'une manière

ineffaçable, son idée et son sentiment. Déjà dans ses premiers livres cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans le Peuple. Quatre lignes font un tableau ^mplet de la grandeur déserte et désolée de l'empire romain en décadence : «Des voies magnifiques attendaient toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y trouvaient plus personne à désaltérer. »

Dans les dernières années de sa vie, Michelet, entraîné inconsciemment par ses tendances au rythme, a fini par retomber fréquemment dans les mêmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement à la mesure des vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans la Montagne, dans Nos Fils, et déjà même dans la Sorcière, des pages entières en vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de très beaux effets; par exemple, dans cette page de la Sorcière :

« C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête des Morts du printemps où l'antiquité la plaçait, pour la mettre

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en novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs. En mars, où on la mit ensuite, — elle était avec le labour — l'éveil de l'alouette; — la mort et le grain, dans la terre, — entraient ensemble avec le môme espoir. — Mais, hélas ! en novembre, — quand tous les travaux sont finis, — la saison close et sombre pour longtemps, — quand on revient à la maison, — quand l'homme se rasseoit au foyer — et voit en face la place à jamais vide, — ohl quel accroissement de deuil! — Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de douleur *. »

Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; la Montagne offre des séries d'alexandrins :

« Et le temps est venu — où la mort me plaît moins, — où je lui dis: Attends. — Parlé-je ainsi pour nioi? — Oui, pour moi, j'aime encore. — Pourtant j'ai fait beaucoup. — Gomme œuvres et labeurs, — j'ai dépassé

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