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LA PHILOSOPHIE PERVERSE

M. Henri Lîchtenberger a publié la première étude d'ensemble consacrée en France à Frédéric Nietzsche (1). Il a complété cette étude par un petit volume d'extraits et de pensées, dont nul ne pouvait mieux que lui fixer l'ordre et le choix. Deux des ouvrages les plus célèbres de Nietzsche, Par-rfe/df le bien et le mal, elle Zarathoustra, traduits par M. H. Weiskopf , G. Art et Henri Albert (2), inaugurent la publication de sesœuvres complètes. Il deviendra bientôt, en France, aussi familier à ceux qui pensent, qu'il l'est en Allemagne.

De bonnes âmes pourraient s'en inquiéter. La phi-

(i) Un vol. in-i&; Paris, F. Alcan, 1899.

(2) Société du Mercure de France.

losophie de Nietzsche jouît d'une réputation pernicieuse. Un privât docent à l'Université de Berlin nous citait Texemple d'un de ses élèves, jeune homme timide et rougissant, plein de respect pour ses maîtres, qui, après une lecture de Nietzsche, changea du tout au tout. Insolent, méprisant, provocateur, un jour, dans une visite, il tenta de faire violence à une Frau Professorin. Il avait pris au pied de la lettre le précepte fondamental du maître : « Rien n'est vrai, tout est permis {Nichts istwahr, ailes isi erlaubt). »

On a dit de cette philosophie qu'elle prêchait la révolte et l'anarchie, on l'a comparée à une dynamite littéraire, à un arsenal de bombes intellectuelles. Ses disciples tendraient à former comme une armée du Conire-Salut^ une Ligue de la perdition. Mais il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et l'originalité si paradoxale de Nietzsche consiste surtout dans l'expression souple et chatoyante qu'il a donnée à la conception de la vie, à la morale de la Renaissance païenne. Le profond connaisseur de l'Italie du seizième siècle, Burckhardt, qui professait à Bâle en, même temps que Nietzsche, avait sans doute contribué à l'initier à cet individualisme aristocratique des princes et des artistes d'au delà des monts. Le passage suivant de Machiavel, tiré du Discours sur Tite-Live^ que nous n'avons vu citer nulle part en concordance avec Nietzsche, résume à merveille toute la théorie exposée dans Par delà le bien et le mal et devrait servir d'épigraphe :

« Notre religion, écrit Machiavel dans son style lapidaire, couronne plutôt les vertus humbles et contemplatives que les vertus actives. Elle place le bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des choses humaines, et l'autre au contraire (la religion

païenne), faisait consister le souverain bien dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les qualités qui rendent l'homme redoutable. Si la nôtre exige quelque force d'âme, c'est plutôt celle qui fait supporter les maux que celle qui pousse aux grandes actions. Les méchants ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte des hommes qui, pour aller en paradis, sor'. plus disposés à supporter les injures qu'à les venger. »

Ce passage renferme toute la théorie de Nietzsche sur la table d'évaluation des valeurs morales, sur ce qu'il appelle la morale des maîtres et la morale des esclaves, sur le sens différent, contradictoire, des mots de bien et de mal, de bonté, de beauté, de courage, selon que l'on se place au point de vue païen ou chrétien. La virtù, telle que l'entend Machiavel, c'est l'énergie et l'habileté déployées pour atteindre un but de domination, le droit des meilleurs, des plus forts, des hommes de proie, des césariens, pour pousser par tous les moyens, malgré lui, le troupeau humain vers la civilisation. Nietzsche salue dans Borgia, dans le prince de Machiavel, le type splendide des conducteurs d'hommes.

La pensée de Nietzsche ne diffère guère de celle de Stendhal, grand admirateur des pourpoints et des poignards du quattrocento, comme aussi de Bonaparte, le condottiere au génie surhumain qu'il avait suivi à travers l'Europe.

Le discours de Vautrin à Rastignac, sur l'art de parvenir, c'est encore du pur Nietzsche avant la lettre. Vautrin prend texte des mémoires de Benvenuto Cellini, et il oppose la morale des ambitieux sans scrupules, « aux reins solides et au sang riche en fer », à celle des bonnes gens « de la sainte confrérie des savates du bon Dieu ». Il s'agit non de se résigner.

mais de guerroyer, sans trêve ni merci, afin de conquérir sa place au soleil. Nietzsche exalte de même la dureté, la cruauté, la ruse, Taudace téméraire, Thumeur batailleuse qui augmente la vitalité de l'homme et dit oui au mal et au péché.

Nietzsche oflre ainsi la contre-partie de Tolstoï. 11 expose la morale des combattants; Tolstoï, celle des infirmiers, des brancardiers, de la Croix de Genève, qui ramassent les vaincus et pansent leurs blessures, et dont rame compatissante voudrait voir tous les humains, au lieu de s'entre-déchirer, s*embrasser les uns les autres.

Le nietzschéisme rompt en visière au christianisme, à la démocratie, qui professent également le dogme de l'égalité des hommes. Pour Nietzsche comme pour Renan, comme pour Carlyle, Tinégalité entre les humains est, au contraire, criante. Le progrès est Tœuvre non des foules, mais des races et des hommes supérieurs, des génies, des héros, des surhommes. L*œuvre de la démocratie, du socialisme, qui en est la quintessence, c'est de tout abaisser au niveau le plus médiocre» d'unir les faibles contre les forts, et d'organiser la société au profit des incapables. D'après Nietzsche, nous nous exagérons les souffrances des classes populaires, BOUS les jugeons avec nos nerfs. Nous tendons en même temps à les augmenter par la culture imprévoyante que nous donnons à ceux qui peinent.

Les vrais promoteurs du progrès industriel, ce ne sont pas les prolétaires, mais les inventeurs, les héros de l'industrie, de la banque et du commerce, les hommes d'entreprise, d initiative âpre et avide, les financiers de proie.

A l'égard de Tesprit juif, Nietzsche éprouve des sentiments contradictoires.^ La Bible fait appel aux senti-

ments de commisération en faveur des humbles, et cela lui déplaît. Mais la Bible exalte aussi l'esprit vindicatif : « Œil pour œil, dent pour dent», et la vengeance fait partie de la morale des maîtres, tandis que l'Evangile engage l'homme souffleté à tendre l'autre joue. Il faut admirer chez les juifs le génie de l'argent, de la patience, de l'audace; il n'est pas prudent, pour les nations parmi lesquelles ils vivent, de se brouiller avec eux.

Les races supérieures sont faites pour l'hégémonij: contre la démocratie pacifique, Nietzsche vante la vertu civilisatrice de la guerre. Il prédit de grandes guerres pour la suprématie du moùde, et, jusqu'ici, il n'a pas été mauvais prophète. Ne venons-nous pas de voir la démocratie américaine s'élancer dans la voie des conquêtes? Enfin, les « Européens d'après-demain », les surhommes^ se révolteront contre la tyrannie du peuple, les Gullivers briseront les liens dans lesquels les Lilliputiens les tiennent asservis.

A travers l'exagération et l'outrance, les théories de Nietzsche ne sont pas sans affinités avec celles de Kant, de Spencer, de Darwin. Kant proclame l'impératif catégorique, non de l'intérêt, comme le veut Nietzsche, mais de la conscience ; il reconnaît toutefois que le devoir n*est guère obéi ; il loue comme un bienfait les lUttes malveillantes entre les hommes, et jusqu'à la passion de commander, parce qu'elle éveille de nobles qualités. Nietzsche célèbre de même la volonté de puissance, ^^^ille zur Macht. Spencer considère que la philanthropie, qui permet aux mal venus de vivre, opère une sélection à rebours et finirait par transformer le monde civilisé en une cour des Miracles. Nietzsche voit de même l'Europe s'enlaidir, dégénérer à vue d'œil. La morale de Nietzsche, la morale de combat, est la

vraie morale scientifique, telle qu'on peut la déduire^ avec plus ou moins de rigueur et de modération, de la théorie de Darwin sur le struggle for life.

Pris à petites doses, certains poisons peuvent devenir salutaires. La philosophie de Nietzsche s'offre comme antidote à la maladie du siècle, au pessimisme découragé, au dégoût de la vie.

N'est il pas le professeur d'énergie par excellence, lui qui donne ce précepte : Se lever chaque matin avec }>lus de volonté qu on en avait la veille? Pour lutter contre le monde, il faut le connaître : aimons donc la réalité, ses laideurs, ses mauvaises odeurs, les difficultés, les tracas, les embarras de toute sorte, et cessons de prendre l'attitude ridicule d'idéalistes toujours déçus. Bien loin de geindre, cachons nos souffrances, fuyons la commisération comme une injure, ayons la dureté du diamant pour nous, et pour les autres gardons aux lèvres le sourire d'une gaieté divine.

La jeunesse positive, qui veut « arriver », au risque de se casser les reins, trouve en Nietzsche la parfaite expression de ses aspirations et de ses rêves. C'est aussi un autre aspect de la maladie du siècle qu'il nous présente : le mal n'a fait que se déplacer et se répercuter ailleurs. A la dépression des Werther et des René a succédé la frénésie des Julien Sorel et des Rastignac. Nombre de faux surhommes se prennent pour des Bonaparte, des Talleyrand en herbe, et se croient tout permis. Mais, dans notre société bourgeoise, le mépris de la petite morale risque fort de conduire ces héros de la volonté à la police correctionnelle ou à la Cour d'assises.

Nietzsche désavoue ces disciples manques : il ne veut d'ailleurs de disciples d'aucune sorte. Se faire disciple, c'est appartenir au troupeau. Toute philosophie

supérieure est incommunicable. C*est à ciiacun à donner un sens à l'univers, selon ses vues, son expérience propre. Le monde est ma représentation^ c'est-à-dire ma nature d'esprit, mon système nerveux.

La philosophie de Nietzsche est le reflet de son imagination plus encore que de son caractère. Sa vie d'érudit, puis de dilettante errant et valétudinaire, resta toujours étrangère à l'action. Poète, musicien, épris de formes harmonieuses, il n'était doué que pour le songe. Il professait pour la belle prose, la politesse, l'élégance aristocratique de nos classiques, une admiration sans partage. La vulgarité, la grossièreté l'affectaient au delà de toute expression. Bien loin d'être invulnérable, il possédait une âme de sensitive ; mais sa force morale égalait sa capacité de souffrir. Son cœur saigna d'une rupture avec Wagner. Il a parlé des femmes avec rudesse. Chez les femmes savantes, on devait, disait-il, soupçonner quelque tare physiologique : la femme émancipée viole, à ses dépens, la loi de l'éternel féminin. La femme est faite pour le délassement du guerrier et pour lui procréer de beaux enfants.

Nietzsche eût souhaité connaître l'amour-passion. Il dédaigna l'amour vulgaire, vécut dans le célibat, et s'en tinta l'amitié délicate et tendre de quelques femmes distinguées.

Il finit par perdre la raison. On a cherché à établir un lien entre sa folie et sa philosophie orgueilleuse et solitaire. Ce lien est beaucoup moins apparent que chez Rousseau, dont certains livres peuvent servir au diagnostic des maladies mentales.

Nous nous trouvions en correspondance avec Nietzsche, au moment même où le mal vint fondre sur lui.

188 l'ES MAÎTRES DE LA PENSÉE CONTEMPORAINE

Nous fûmes fort étonné de recevoir, un matin, une proclamation aux HohenzoUern, qu'il nous priait de faire insérer dans le Journal des Débats, Le lendemain, «econde lettre, où il nous confiait qu'il était le Christ €n personne, le Christ crucifié (1). Nous rappelons ce souvenir personnel parce qu'il est intéressant de constater quelle forme singulière prenait chez Nietzsche le ■délire des persécutions et des grandeurs. Le malheureux s'incarnait lui-même non en son Zoroastre, mais €n ce Christ sur le Golgotha, en ce Dieu des esclaves, contre lequel il avait lancé l'anathème. Peut-être n'était-ce là qu'un retour à de premières croyances : JNietzsche, l'immoraliste (2), était fils d'un pasteur.

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