L INFLUENCE DE STENDHAL
La mort de Stendhal passa inaperçue. Les journaux qui la mentionnèrent écorchèrent son nom. Mais M. Bussîère lui consacrait, Tannée suivante, dans la Revue des Deux Mondes (i), une étude où il parlait de sa célébrité « clandestine ». Déjà Tinfluence de Beyle s'était exercée sur l'œuvre d'un des esprits les plus fermes et les plus fins, d'un des écrivains les plus artistes du dix-neuvième siècle, sur Mérimée. Ceux que la pensée de Stendhal a une fois mordus en garderont Tempreinte, la cicatrice ineffaçable.
Beyle avait rencontré Mérimée chez Lingay, à son retour de Milan, en 1821. Mérimée, qui n'avait que vingt ans, lui déplut d'abord par sa laideur, par son nez retroussé, par Faîr méchant de ses petits yeux, par
f i) i5 janvier 1843.
je ne sais quoi d'effronté. Pourtant, malgré la différence d*âge, ils se lièrent. Ils passaient leur temps à discuter, et Ton imagine la conversation de ces deux observateurs si foncièrement ironiques. Leur amitié, dit M. Rod, à base de méfiance réciproque, était pimentée par la crainte d'être dupes l'un de l'autre. Mérimée nous a laissé sur Beyle la notice la plus moqueuse; on voit que Beyle Ta prodigieusement diverti; te) M. Barbey d'Aurevilly réjouit jadis M. Bourget. Dans une de ses lettres, Stendhal consulte Mérimée sur le cas scabreux d'Octave de Malivert, le héros du roman A'Armahce. On a publié sept lettres de Mérimée à Stendhal, qui donnent mieux encore le ton de leurs entretiens, propos de club et de fumoir, mais qui, imprimés auraient leur place dans une bibliothèque de musée secret (1). Ils critiquaient réciproquement leurs ouvrages. Beyle était étranger à la ridicule vanité des auteurs. Il supportait parfaitement, raconte Mérimée, que Jacquemont inscrivit en marge de ses manuscrits : « Détestable, style de portier y>, etc.. Mérimée reproche à Beyle, à propos du caractère de Julien Sorel, dans Rouge et Noir, «d'avoir exposé, à nu et au grand jour, certaines plaies du cœur humain, trop salopes pour être vues. Il y a, dans le caractère de Julien, des traits atroces, dont tout le monde sent la vérité, mais qui font horreur. Le but de l'art n'est pas de montrer ce côté de la nature humaine. » Ce n'est pas que Mérimée eût une meilleure opinion des hommes. Peut-être môme va-t-il plus loin que Stendhal. H croit que l'homme fait le mal, même d'une façon désintéressée, le mal pour le mal. Mais le goût, le tact l'aver-
(i) Sept lettres de Mérimée à Stendhal. Tiré à 25 exemplaires, Rotterdam, 1898.
tissaient que Tartiste doit garder retenue et discrétion. IL s'était fait une règle, à laquelle il est resté fidèle, et qui devrait être celle de tous ceux, grands ou petits, qui tiennent une plume : « J'écris pour ceux qui va" lent mieux que moi. » Stendhal, à son tour, blâme Mérimée de manquer de tendresse, de ne faire aucune avance à la sensibilité du lecteur. Or, Mérimée avait, au fond, le cœur bien moins inofficieux que Beyle; sous ses dehors de glace, il passa sa vie à obliger. Stendhal regrettait encore que Mérimée prêtât trop d'attention à la forme, au style. Il lui remontrait qu'une fois sur le champ de bataille, il faut tirer et non polir son fusil.
Mais, sur d'autres points, Mérimée a reconnu que les idées de Beyle avaient déteint sur les siennes. Comme Beyle, Mérimée ne goûte que les anecdoctes dans l'histoire, celles qui peignent les mœurs d'une époque. C'était surtout par le côté bizarre et grotesque que Beyle se plaisait à représenter la guerre ; dans l'admirable Enlèvement de la i?e(/oa/e, Mérimée montre l'envers égoïste et lugubre de la gloire. L'un et l'autre ont mis en relief ces passions fortes qui contrastent avec les caractères effacés, l'insipidité d'une civilisation bourgeoise. De même que Beyle, Mérimée peint les natures primitives, telles qu'on les rencontre encore dans les classes inférieures, dans un état de société antérieur, égaré parmi le nôtre. Beyle a exploré l'Italie, Mérimée parcourt l'Espagne et la Corse. Ainsi que Beyle, Mérimée affecte de mépriser « ces imbéciles de Français ».Mais, à la veille de sa mort, son cœur saigne devant la débâcle.
A la fin de la notice que Mérimée a consacrée à Beyle vers 1850, qui courut sous le manteau, et qui ne fut publiée en partie qu'en 1865, lors de la publication des
œuvres complètes de Stendhal, il écrivait : « Je m imagine que quelque critique du vingtième siècle découvrira les livres de Beyle dans le fatras de la littérature du dix-neuvième siècle. C'est ainsi que la réputation de Diderot a grandi au dix-neuvième siècle, c^est ainsi que Shakespeare... a été découvert par Garrick. »
Lorsque Mérimée écrivait ces lignes, huit ans après la mort de Beyle, celui-ci avait déjà trouvé dans un normalien, Hippolyte Taine, un admirateur enthousiaste et le propagateur de sa renommée. Vers 1849, M. Jacquinet, maître de conférences à TÉcole normale, y enseignait la littérature française. C'était, à cette date, un esprit subtil, ingénieux, se plaisant à ouvrir largement sa fenêtre aux bruits du dehors. Il était lié avec Sainte-Beuve. Il parlait volontiers de Stendhal. Pour le jeune Taine, Stendhal fut une révélation, le coup de foudre (1).
Pour mieux comprendre cet enthousiasme juvénile, il faut se représenter, à cette date, l'état des esprits. Le romantisme idéaliste et humanitaire avait sombré dans la tourmente de 1848. On entrait, en politique et en littérature, dans une froide et dure réaction favorable au réalisme.* Taine lisait Rouge et Noir dans l'esprit où Beyle l'avait composé, vers la fin de la Restauration, lorsque la Congrégation triomphait. Bouge et Noir est, en une certaine manière, un pamphlet contre la Restauration et l'hypocrisie dominante. Jeune professeur envoyé en province en 1851 et espionné par la faction cléricale qui dirigeait alors l'Université, Taine, ivre de pensée libre, voyait son avenir à la merci d'une dénonciation, et il fut bientôt disgracié. Il se compare, dans ses lettres, à Julien Sorel au séminaire.
(i) Voir les Souvenirs de Jeunesse de Sarcey.
STEiNDHAL 28
Prévost-Paradol écrit dans La Liberté de penser et 11 signe Lucien Sorei, Dans une lettre encore inédite à Guillaume Guizot, Taine défend Stendhal et constate qu'il a lu Bouge et Noir de soixante à quatre-vingt fois Stendhal estimait que toute admiration est un certificat de ressemblance. Entre le jeune homme laborieux et austère, sans attitude et sans raideur, le stoïcien spinôziste que fut Taine dès ses premières années, et Stendhal, l'épicurien immoraliste et affecté, on ne trouve qu'opposition et contraste. Mais grande est entre eux l'affinité intellectuelle. La philosophie de Taine et celle de Stendhal ont le même point de départ : Condillac, Cabanis, les physiologistes et les idéologistes, si elles n'ont pas le même point d'arrivée.
Taine, dit excellemment M. Chuquet, a, pour parler comme lui, ramassé les idées de Stendhal, qui traînaient à terre, et il leur a fait un sort. Mais il a eu la loyauté de reconnaître sa dette... Il assure que Stendhal a € importé dans rbîstoire du cœur des procédés scientifiques ». a « marqué les causes fondamentales », nationalités, climats, tempéraments, a c traité les sentiments en naturaliste et en physicien »... Taine n'eut peut-être pas'composé sa Philosophie de FArî, s'il n'avait lu ï Histoire de la peinture en Italie. C'est sous rinfluence de Stendhal qu'il explique et juge les tragédies de Racine. C'est de Stendhal qu'il tient cette idée que la France du dix-huitième siècle n'est qu'un salon... C'est à Stendhal qu'il a pris cette pensée qu'il y a du condottiere dans Napoléon... Le touriste dont Stendhal publie les Mémoires n'est-il pas l'ancêtre de Frédéric-Thomas Graindorge ? Enfin, dans son esquisse de la Volonté, Taine tire des ouvrages de Stendhal, et notamment de La Chartreuse de Parme, un grand nombre de ses preuves.
Dans son étude sur Rouge et Noir^ Taine nous dît
que, pendant six ans, il a lu Stendhal tous les jours. « Stendhal, écrira-t-il plus tard, est un des hommes qui, avec Balzac, Sainte-Beuve. M. Guizot. M. Renan, ont, depuis Montesquieu, le plus ajouté à la connaissance de rhomme et de la nature humaine. » Nous serions tenté de dire que, contrairement à Beyle, qui iut souvent un audacieux plagiaire, Taine exagère cette dette envers Stendhal. Combien s'est-il élevé au-dessus, et au delà !
Dans la première étude qu*il consacrait à Taine (16 mars 1857), Sainte-Beuve avouaitne pas comprendre cet engouement pour Stendhal, traité de grand romancier^ de plus grand psychologue du siècle. Dans le portrait qu'il a tracé de Stendhal, en 1854, à Toccasion de la publication de ses œuvres complètes, Sainte-Beuve réduit Stendhal, cet esprit sagace, fin, perçant et excitant, mais décousu,, mais affecté, mais dénué d invention, au rôle de Cosaque, de uhlan, d'éclaireur d'avant-garde, à Tusage, non du public, mais des gens de lettres qui viendront après lui. 11 juge ses romans toujours manques, malgré de jolies parties, et, somme toute, détestables (1). et il laisse percer le bout de Toreille. Sainte-Beuve trouvait sans doute souverainement injuste la demi-obscurité où végétait son propre roman de Volupté. Et il prétend que cet éloge « à mort » de La Chartreuse de Parme, que Balzac écrivait en 1840, et par lequel Stendhal était bombardé grand homme, fut récompensé par un prêt d^argent (%.
Peu après Sainte-Beuve, et pareillement à Toccasion de la publication des œuvres de Stendhal, M. Caro écrivait une étude d'ensemble sur Thomme, le roman- Ci) Étude sur Taine, Causeries du lundis t. XIII. (a) La réfutation de cette calomnie (avec preuve à l*appui} est dans le livre deCoRoiER (pp. i3o, 174, 175}.
cîer, le penseur. Il défendait contre Stendhal la philosophie spiritualiste, traitée a de blague sérieuse » ou d'hypocrisie. Aux yeux de Stendhal, quiconque pensait autrement que lui était un parfait hypocrite. Avec M. Caro commençait contre Stendhal moraliste, contre Stendhal éducateur, une réaction que nous voyons se produire aujourd'hui parmi les stendhaliens hier encore les plus exaltés.
Stendhal avait prédit qu'il serait lu et ^oûté vers 1880, et cette étonnante prophétie, qui nous semble plutôt une habile suggestion, s'est réalisée presque à l'heure dite. Vers cette date, les écoles littéraires qui se sont succédé si rapidement, se réclamaient de Beyle à Tenvi. Flaubert, il est vrai, exécrait « Monsieur Beyle » à cause de son mépris pour l'écriture artiste. Maupassant s'inspirera trop directement de lui-même et de la nature pour la regarder à travers l'écran stendhalien. Mais M. Zola, en i882, revendique Stendhal au même titre que Balzac, comme le père du roman naturaliste.
Avec M. Bourget, Stendhal devient 1 initiateur du roman psychologique, du roman d'analyse. Dans les Essais de psychologie comtemporaine (1883), Stendhal nous apparaît multiplié par Taine, multiplié par M. Bourget. C'est une sorte de fascination qu'exerce sur le jeune disciple, bientôt un maître, Beyle, gentilhomme sans blason, observateur du grand monde. Cruelle énigme^ Mensonge^ la Physiologie de l'amour moderne j les Sensalions d'Oxford et les Sensations d'Italie, Cosmopolis, titre emprunté à Stendhal, sont imprégnés de beylisme.
Cependant, d'autres critiques se montraient sévères pour Stendhal. M. Brunetière signale dans Beyle la parfaite expression de l'individualisme romantique et
26 LES MaItBES de la PENSÉE CONTEMPORAINE
antisocial. Il le déclare impertinent et nous prie de ne pas toujours croire que Stendhal pense, lorsqu'il se moque. M. Faguet, M. Edouard Rod, M. Doumic, le jugent de même avec pénétration et indépendance. Dans son Introduction au Roman russe (1888), M. de Vogué témoigne pareillement à Stendhal une sympathie imparfaite : u Son cœur, dit-il, a été fabriqué sous le Directoire, du même bois que celui d'un Barras ou d'un Talleyrand... Il a versé toute son âme dans celle dun Julien Sorel, âme méchante, très inférieure à la moyenne... » On ne saurait à la fois goûter lévangélisme de Tolstoï et Tégotisme de Stendhal, qui a pour formule : « Chacun pour soi, dans ce désert d'égoîsme qu'on appelle la vie. »
Pour les jeunes gens qui ont suivi, Stendhal est éclipsé par une nouvelle idole, Frédéric Nietzsche. Très justement M. Faguet voit en Stendhal le premier des nietzschéens. L'un et l'autre ont leur origine dans la Renaissance païenne, dans Machiavel. Nietzsche écrit que la découverte de Stendhal compte parmi les hasards les plus heureux de son existence. Rouge et Noir fut son Lieblingsroman. La théorie du Surhomme^ la morale nietzschéenne : Rien n'est vrai, tout est permis^ n'est-ce pas du beylisme pur ? Mais pour des lecteurs névrosés, incapables de réagir, cette littérature aboutit au crime passionnel.
C'est ce que M. Bourget devait constater un jour; stendhalien libéré, il a écrit Le Disciple, il a écrit L'Étape. M. Barrés a substitué au Culte du Moi, le Roman de l'énergie nationale. Pour exprimer le cosmopolitisme qui était au temps de Stendhal une originalité, et qui est devenu un danger, M. Barrés a inventé ce mot les Déracinés, expression désormais acquise à notre langue.
Stendhal, dit M. Chuquet, aura toujours ses dévots; ils goûtent en lui Végolisme, Toriginalité qu'il porte en toutes choses, ses airs cavaliers, ce que sa manière a d'ironique et de hardi, de libre et d'impertinent, — fret und frech, a dit Gœthe, — ce qu'il a de sentimental et de. sensuel, ses contradictions et ses contrastes. Ils préfèrent, selon l'expression de Balzac, la littérature des idées à la littérature des images, et ils mettent un mot fin, un aperçu profond une pensée neuve, au-dessus d'une belle tirade et de ce qu on nomme une belle page. Tout en reconnaissant que Stendhal écrit mal, ils lui trouvent un véritable talent, parce qu'il les intéresse, les frappe, les excite, et un véritable style, parce qu'il expose naturellement, sans soin, mais sans effort, d'une façon rapide et comme discrète, des sensations vives, des émotions sincères, des observations piquantes.
Ils verraient presque des défauts dans ses qualités, et ils excusent ses négligences et ses faiblesses, parce qu'il a tâché, parfois avec succès, de « faire ressemblant ».
Ne soyons pas trop dupes de Stendhal, qui ne voulut être dupe de personne. La non-duperie n'est-elle pas le premier article du credo stendhalien?
LA JEUNESSE DE TAUCB TAINE ET PRÉTOST-PABADOL
Pour peu qu'on s'intéresse aux idées, il n*est guère de lecture plus attrayante, nous dirions aussi plus sî^lubre, que la correspondance de Taine ; et Ton ne saurait témoigner assez de reconnaissance à sa famille, qui la publie avec tant de soin et de piété. C'est la meilleure biographie, écrite en quelque sorte par luimême, d'un homme qui a creusé son sillon dans le champ de la pensée française, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, et qui, d'outre-tombe, compte encore aujourd'hui parmi les esprits dirigeants.
Le premier volume de la Correspondance (i) va de 1847 à 1853, et nous fait assister à la formation intellectuelle de Taine, durant ses années d'apprentissage et d'épreuves. Taine termine brillamment ses études»
(i) /T. Taine, sa oie et sa correspondance; Paris, Hachette, igoa. Voir attssi VexceWeni Essai sur Taine^ de M. Giraud, a* édition; Paris, Hachette, 1902.
entre à TÉcole normale, puis est nommé suppléant à Nevers, ensuite à Poitiers, et, tombé en disgrâce à cause de ses opinions philosophiques, quitte TUniversité et donne des leçons au cachet à Paris. Ses lettres sont adressées à sa mère et à ses sœurs, à ses amis, Edouard de Suckau et, notamment, Prévost-Paradol.
La lecture alternée des lettres de Taine et des réponses de Paradol, publiées par M. Gréard, à la fin de l'incomparable étude qu'il a consacrée à Paradol (i), forme comme un dialogue de jeunes gens de Platon, par l'élévation et l'importance des sujets traités : Dieu, la nature, le sens de la destinée. Et tantôt aussi on croirait entendre causer des jeunes gens de Musset, tant la plainte en est profonde, tant la modernité en est aiguë.
L'esprit fertile d'un poète ou d'un romancier ne saurait imaginer un pareil contraste entre ces deux interlocuteurs de vingt ans, mais si différents d'origine, de caractère. Né à Vouziers, dans les Ardennes, tout près de la frontière, d'une famille de petite bourgeoisie provinciale et de fonctionnaires attachés au sol natal, Taine n'a rien d'un « déraciné ». Paradol est le fils d'une actrice du Théâtre-Français ; un sang sémite coulait aussi, dit-on, dans ses veines.
M. Gréard, avec sa délicatesse de touche et sa pénétration, marque ce contraste, en quelque sorte héréditaire, entre ces deux natures exceptionnelles. Taine, grave dès la jeunesse, replié sur lui-môme, voué à la recherche solitaire de la vérité, regardant comme le souverain bien la moindre parcelle de cette vérité conquise ; un pur intellectuel : « Je n'ai jamais compris les arts que par la pensée, confesse-t-il, le beau que
(i) Prévost -Paradol ; Paris, Hachette, 1894.
f)dr la philosophie et l'analyse. » Paradol est une nature d'artiste pareillement avide de savoir, mais attirée par tout ce qui brille, impulsive, impatiente de jouissances, prête à se précipiter dans la grande aventure de la vie. « Nous habitons deux mondes, écrivait Taineà Suckau, parlant de Paradol, et nous ne pouvons nous toucher : lui, celui des nerfs ; moi, celui du cerveau. 11 raisonne électriquement, moi, pédantesquement; lui, avec une sensibilité agacée et bondissante ; moi, avec le flegme d'un recteur suivi des •quatre Facultés. »
L'opposition de leurs natures se peignait dans leurs personnes. Ce qui frappait chez Taine, c'était Tégalité •de ton, la politesse tranquille. « Il y avait chez Paradol, dit M. Gréard, une mobilité, un mélange de hauteur et d'abandon, de pétillante jeunesse et de gravité précoce, de gaieté caressante. »
Dès les bancs du collège Bourbon, où ils s'étaient liés de Tamitié la plus étroite, ils discutaient à perte «de vue, comme c'est l'usage entres jeunes gens, les grandes questions philosophiques, selon les idées dominantes.
Vers 1848, la science régnait en maîtresse. Renan, <[ui venait de quitter le séminaire, écrivait : « La «cience est une religion. » L'observation des faits, en philosophie, en morale, en histoire, en littérature, se substituait à l'étude des pures théories. L'Ecole normale allait devenir avec Taine le berceau de la critique scientifique. On s'y enthousiasmait pour Sainte-Beuve, Balzac et Stendhal.
Ce fut Paradol qui initia Taine au mouvement scientifique. Bien que voué aux lettres, Paradol allait suivre les cours de Magendie au Collège de France ; et lors- 4|u'il sortait de l'Ecole normale le jeudi, il courait
dans les hôpitaux, assister aux opérations et aux pansements. Il devançait la psychologie contemporaine. « J*aime à chercher, écrivait-il, dans les phénomènes de la maladie et de la mort, l'explication de la vie. » — c< Je t'ai donné Spinoza, lui écrivait Taine, tu m'as donné Burdach et Geoffroy Saint-Hilaire. Je t'ai initié à la métaphysique, tu m'as appris la physique et la physiologie. Frères en philosophie, en politique, en littérature, nos esprits sont nés ensemble et Tun pour l'autre, et si je te perds, il me semble que je perdrais tout mon passé. »
Mais en dépit du point de départ commun, ils étaient irrésistiblement poussés en sens opposé par l'originalité et la puissance même de leur talent. Toute philosophie sincère est l'expression d'un tempérament personnel. Taine et Paradol, n'ayant pas la même hérédité, ne pouvaient concevoir de même le sens de la vie.
Paradol se proclamait athéiste et matérialiste. Cette outrance choquait la probité intellectuelle de Taine. Il n'y voyait que le goût du paradoxe : « Tu soutiens que Dieu n'existe pas, parce que Ihumanité y a cru. » Il gourmandait son ami, Taccusait de nonchalance pour la vérité.
Dans une profession de foi philosophique, écrite à vingt ans, au lendemain même de la Révolution de février, intitulée La Destinée humaine, Taine dit qu'à quinze ans il a perdu ses croyances religieuses. Il les a remplacées par un déisme spiritualiste, une foi en l'immortalité ; puis, il est tombé dans le scepticisme, comptant sur sa raison et sa volonté, qui a plié à l'obéissance son corps et son âme, pour le détourner de toute pensée vile et de toute action basse. Mais il ne put se tenir au scepticisme, et il trouve le salut dans la pensée panthéiste.
'3l> LES MAÎTRES DE LA PENSÉE CONTEMPORAINE
Une lettre de Taine adressée à Paradol commente ces diverses étapes de la pensée philosophique. Au premier degré, le sensualisme matérialiste : la vie secomposede sensations agréables ou de sensations pé« nibles. L'homme est attiré vers les unes et fuit les autres. Le bien, c est Témotion sensible ou le plaisir. Renouvelée de Lucrèce, de Thaïes, cette doctrine florissaît au dix-huitième siècle avec Helvétius et au commencement du dix-neuvième siècle avec Fourier.
La seconde étape, c'est lespiritualisme. La conscience que Thomme a de son Moi fait qu'il lui semble distinct des objets matériels. Il se sent une cause spirituelle, il obéit à la loi du devoir, qu'il sépare du plaisir. II conclut Dieu des idées développées en lui par la loi morale. L'anthropomorphisme pur succède au matérialisme.
Au dernier terme, le penseur arrive à la conception de l'identité du devoir et du plaisir, de la liberté et de la nécessité. Spinoza en est un admirable interprète. Il nous délivre des contradictions, il nous assure le repos. Et c'est là l'évolution naturelle de la pensée humaine, d'une physique à une psychologie et enfin à une métaphysique.
Or, Paradol s'arrête à la physique pure, au matérialisme sceptique, et son ami en conçoit la plus vive inquiétude. « Tu sacrifies, lui écrit-il, la loi de la morale à la loi du plaisir. » Le spiritualisme d'un Descartes ou d'un Malebranche est supérieur à cette étroite philosophie. Par moment, il craint de voir son ami passer quelque jour à l'autre extrémité, et finir catholique pratiquant. Il lui cite l'exemple du père Gratry.
Taine et Paradol discutent avec une égale passion les questions brûlantes de la politique sociale. On est
au lendemain du formidable événement de 1848, puis du coup d'Etat et de la réaction césarienne. Paradol se proclame socialiste, adepte de Proudhon, de Fourier, de Louis Blanc. Taine demande des preuves : « Envoiemoi, si tu peux, une démonstration du droit au travail, sinon tais-toi. » On a parfois attribué l'esprit conservateur de Taine, après la Commune, à des appréhensions personnelles : c'est le propriétaire, pensait-on, qui dicte les idées du philosophe. Or, vers 1850, il possède pour tout patrimoine 1.^00 francs de rente, il jouit dans TUniversité d'un traitement précaire de 1.200 à l.oOu francs. Cela ne le rend pas plus accessible à Tutopie socialiste. Il est partisan du droit de propriété absolue ; il considère la personne humaine comme sainte, sacrée, inviolable, et reconnaît de même les droits de l'Etat, dans la limite de ses attributions. Son amitié alarmée use de tous les arguments pour dissuader Paradol de se lier à une cause, de publier ses vues politiques, de s'engager ainsi irrévocablement : « Sais-tu, lui écrit Taine, si dans un an le mouvement de ton esprit ne t'aura pas jeté dans d'autres pensées?... Tu joues avec ton avenir... Pour toi, homme étrange, tu es si fort pressé de combattre, que tu veux t'enrôler avant de savoir quel est le bon parli ; plus lu as de séduction et de force dans l'éloquence, plus tu peux être nuisible et funeste. » Les fouies sont conduites au scrutin par leur instinct aveugle ; le paysan donne sa voix selon l'intérêt de sou champ ou le bruit de son village ; le charlatan ou l'ambitieux sait prendre le vent. L'homme éclairé doit se faire une opinion longuement réfléchie et appuyée de preuves certaines. De même que Renan écrivit vingt volumes d'histoire reîigieusc, pour arriver aux conclusions que le gavroche parisien atteint sans effort, Taine a consacré trente ans
à un immense labeur; il a dressé un monument historique pour se faire une opinion en politique, pour savoir comment il devait voter, en réalité pour justifier les opinions libérales et patriotiques auxquelles Paradol lui-même devait donner une expression si éclatante. Admirable exemple de probité politique.
Enfin les deux amis agiteot entre eux cette question 81 pressante de leur avenir, de la carrière à suivre. Taine, avecTardeur d'une conviction profonde, cherche à dissuader Paradol de se jeter à corps perdu dans la mêlée des partis, de devenir orateur, journaliste, de se dépenser au jour le jour, sans profit pour lui-même, ni pour personne. Nouveau Polyeucte, il veut conver tir Paradol à la philosophie, le faire entrer au couvent philosophique, où la pensée travaille au progrès de l'humanité. C'est là qu'est le refuge, la paix, le calme, le souverain bien.
Paradol lui répond : « La philosophie qui fait ton repos ne saurait faire le mien ; je voudrais être puissant, je voudrais être riche, je voudrais être aimé. » « Sur ma parole,répliqueTaine, je juge quelquefois que tu aurais dû naître directeur de théâtre, ou sultan. » Taine estime que l'idéal romantique est tout ce qu'il y a de plus faux, que les grandes passions ne sont que des excès, des changements, des renversements, un opium, une ivresse, une maladie, une mort — que la santé, c'esl le bouilli, un ménage, un métier, agrémentés de quelques fleurs, de jouissances d'art, de causeries, decam^ pagne. Il cite le mot de Chateaubriand : « Si je croyais encore au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. »
C'est là, pensez-vous, une sagesse trop précoce. Rassurez-vous : ce jeune philosophe de vingt ans connaît les heures de découragement, de dégoût, de colère, de spleen, dans cet aflreux désert de la province où.
suspecté pour ses idées, il vit entouré de commérages, de tracasseries, de surveillance occulte. Son piano, ses cigarettes, ses promenades matinales à travers champs^ la société de Spinoza, de Stendhal, de Musset, de Marc- Aurèle, de Beethoven et de Mendelssohn ne le consolent qu*à demi de cette solitude, de Tennui de seriner des singes en cage, de la sottise humaine, de sa thèse sur les sensations refuséa comme subversive, de son avenir incertain. Il est la proiedes idées noires ; mais il possède un contre-poison : Tétude patiente et attentive des lois de la vie.
Taine s'est toujours défendu d'être pessimiste. Optimisme et pessimisme ne sont, d'après lui, que des questions d'optique, selon que Ton envisage les choses dans Tensemble, qui n'est qu'harmonie, ou dans le détail^ qui n'est que limite, imperfection, insuffisance. Quoi de plus grandiose que le spectacle de l'univers, que l'œuvre accomplie par l'humanité! Quoi de plus misérable qu'une vie humaine !
« Cette vie humaine si mutilée, cette nécessité où Ton est de ne pouvoir aimer qu'à demi et les autres et soi-même, ce vice radical de la nature de l'homme qui, blessé dans le fond de son être, se traîne sans jamais pouvoir être guéri, sur le chemin que lui ouvre le Temps, tout cela m'émeut comme cette vue de la mer cl des vaisseaux en péril. » Il écrit encore : « Je n espère pas, nul homme réfléchi ne peut espérer. » Ce qui revient à dire que Taine, bien loin d'être un positiviste, est un idéaliste sansillusions, disposition d'esprit assez fréquente de notre temps, source d'une trislesse incurable
Le pessimisme de Paradol est de tout autre essence. C'est ce fond d'amertume dont parle Lucrèce, c'esî aussi la défaillance de l'artiste suivie de relèvements
passionnés. M. Gréard nous dit qu*au milieu de ses succès, il n'était guère de jour où Paradol n'éprouvât le désir de la mort. Mais avant Paradol lui-même, Taine a vu avec effroi errer autour de son ami, comme dans le tableau symbolique de Gustave Morqau, le pâle génie du trépas. Sa clairvoyance lui disait que Paradol finirait par le suicide.
En amitié, Taine était idéaliste, il pensait « que deux hommes qui ont des convictions entièrement contraires ne sauraient être bien amis ». La politique accomplit son œuvre néfaste en éloignant l'un de l'autre les Dioscures. On voit par cette correspondance à quel point Taine, au sortir de l'école, est entré dans la vie tout armé, ne livrant rien au hasard, à quel point il a •tenu le serment qu'il s'était fait à lui-même de demeurer inébranlablement fidèle à ses principes, à la voie qu'il s'était tracée. « Qu'est-ce qu'une grande vie, demande Alfred de Vigny ? Une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr. »