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RENAN ET LA DEMOCRATIE

La philosophie n'a été pour Renan qu'un délassement, un jeu de l'esprit. Sa conception de l'histoire, beaucoup plus importante, offre le plus haut intérêt, à cause de l'application qu'il en a faite. Renan est avant tout historien.

Après avoir éprouvé en lui-même comment les dogmes finissent, Renan a été conduit à rechercher comment ils commencent. Mais son attention et sa pensée ont été également sollicitées par l'histoire du présent. Durant l'Empire, tant que la vie publique fut peu intense, presque étouffée, Renan se consacra tout entier à ses missions, à ses savantes études; la guerre de 1870 et ses suites le tirèrent violemment de cette quiétude. Chez Taine comme chez Renan, cette date marque un tournant de l'esprit : ils furent saisis d'angoisse pour les destinées futures de leur patrie.

La guerre dépouilla Renan de toutes ses illusions sur l'Aîleraagoe. La pliilosophie allemande avait été sa libératrice ; lorsqully fut initié, il disait : « Je crus entrer dans un temple. » Herder, Hegel, Strauss donnèrent l'impulsion et plus d'une idée directrice à ses ji**Mieis. li voyait le génie français fécondé par l'Aile-

magne, recevant d'elle la profondeur, le sérieux, l'entière liberté de l'esprit, y ajoutant la politesse, la clarté, l'élégance souveraines : « Le rêve de sa vie, dit M. Séailles, c'était l'alliance intellectuelle, morale et politique de l'Allemagne, entraînant celle de l'Angleterre », et formant ainsi la Triplice des grands peuples •européens qui marchent à la tète de la civilisation. Renan tombait dans la même erreur que Mme de Staël, qui ne connaissait de l'Allemagne que les poètes et les penseurs, et avait négligé de fréquenter les casernes. Son livre eut pour appendice l'invasion, pour commentateur Blûcher. Renan avait oublié tout cela; l'oubli «st la maladie des Français ; — il a fallu que Hegel lui fut expliqué par Bismarck.

Le tonnerre allemand qu'Henri Heine nous avait annoncé, en nous conjurant de nous tenir prêts, frappa Renan en plein cœur. Jamais ne s'accréditera la fable d'un Renan sans patrie, répandue par M. de Concourt dans son Journal : M. Séailles prouve à M. de Concourt qu'il n'a rien compris aux propos qu'il prête à Renan ; celui-ci les a démentis, se bornant à constater que M. de Concourt est un esprit remarquablement dénué d'idées générales. D'autres témoignages encore le contredisent. M. Brandès nous dépeint Renan, peu après la déclaration de guerre, désespéré, les yeux remplis de larmes, se répandant en malédictions sans nuances contre ceux qui commettaient ce crime inexpiable de lèse-humanité. Comme il avait autrefois brisé avec l'Eglise, il rompit avec l'Allemagne dans sa belle lettre au docteur Strauss, et, lui qui jugeait le monde un spectacle si divertissant, qu'il ne voudrait pas le réformer, même s'il le pouvait, ne songera plus qu'aux moyens de réparer nos désastres, il écrira en 1871 un livre sur La Réforme intellectuelle et morale.

Nous avions rencontré dans U Avenir de la Science (1849) un Renan démocrate. Sous la double influence de la jeunesse et des idées du temps, Taine et Renan furent un instant favorables à l'esprit et aux hommes de la Révolution, se laissèrent éblouir par la légende révolutionnaire qui commençait à se former vers 1847, grâce à Louis Blanc, Michelet, Lamartine, comme arme de guerre contre le gouvernement de Juillet. On sait en quoi consiste cette légende. Les héros bornés de la Convention apparaissent animés d'une profonde pensée philosophique, quand ils opposent laraison abstraite à toutes les traditions, à toutes les réalités de l'histoire : ces politiques improvisés, avocats, journalistes, devenus valets de guillotine, sont sacrés grands hommes d'Etat, car les convictions fanatiques tiennent lieu de toutes les capacités. Les principes de 89 sont présentés comme un évangile appelé à régénérer le monde; et nous n'avons plus qu'à en déduire les applications. Toute violation de la loi est une action d'éclaL si elle flatte la vanité démocratique : l'insurrection est proclamée le plus sacré des devoirs. Le coup d'Etal fut la première conséquence de cette légende; l'invasion et la Commune furent la seconde ; les événements imposèrent à Renan cette conclusion, que la démocratie révolutionnaire sous ses deux aspects, aussi inséparables que les deux côtés d'une médaille, l'anarchie et la césarisme, menait la France aux abîmes.

Déjà, en 1869, Prévost-Paradol, dans La France nouvelle, prévoyait le double danger d'une guerre et d'un gouvernement purement démocratique. Avec une éloquence prophétique, il exposait que chaque régime contient un mélange de fiction et de réalité ; si la fiction tend à prévaloir, le régime menace ruine. La fiction du gouvernement monarchique personnel et absolu, c'est

que chaque génération produira un souverain sage et avisé. La fiction du gouvernement aristocratique, c'est que la classe noble, désintéressée par les biens qu'elle possède, représentera l'élite intellectuelle et politique de la nation. La fiction démocratique, c'est que le peuple souverain sera juste, éclairé, inaccessible à la flatterie, à la corruption ; qu'entre deux candidats, dont l'un lui dira des vérités désagréables, l'autre flattera ses préjugés les plus grossiers et ses instincts les plus bas, il préférera l'honnête homme. Mais si le contraire arrive, si les honnêtes gens sont écartés des affaires publiques et remplacés par les fripons et les fourbes, l'Etat se trouve bientôt livré au désordre, au pillage, à l'anarchie : la dictature est proche. Après Paradol, Montégut, pendant la Commune, signalait un autre danger que la Révolution triomphante faisait courir non plus seulement à la liberté et à Tordre, mais à l'idée môme de la patrie. Enfin, Taine, avec son courage tranquille, allait essayer de démolir ces menteuses légendes qui nous ont déjà fait tant de mal et qui nous en feront tant encore, en jetant une lumière vengeresse sur la confusion, la violence et la cruauté des temps révolutionnatres. 11 va disséquer ces héros, étaler sur la table d'anatomie ces cœurs pourris et ces cerveaux malades, et suspendre enfin au gibet toutes ces charognes jacobines.

Renan ne s'est pas montré moins sévère pour la Révolution. 11 en signale le vice même, qui est de donner la prédominance absolue au droit abstrait sur le droit historique. Son Code coupe le lien des générations, semble fait pour l'homme qui naîtrait enfant trouvé et mourrait célibataire. La volonté de la nation, c'est-àdiredela majorité deses représentants, mécaniquement comptée, devient la seule source du droit public, et chaque législature peut tout remettre en question : los

intérêts constants d'un grand pays sont à la merci des majorités instables, capricieuses, toujours prêtes à •engager l'avenir. Renan juge le corps électoral bien inférieur au monarque le plus médiocre d'autrefois. Nécessairement sans poésie ni grandeur, la démocratie ne lui semble môme pas conciliable avec la sécurité de la nation. Il voit en elle « le plus énergique dissolvant « que le monde ait connu jusqu'ici... L'égoïsme, cette « source du socialisme; l'envie, cette source de la « démocratie, ne créeront jamais qu'une société faible, « incapable de résister à des voisins puissants. » Or, Renan aime la France, et toute sa sévérité lui vient de 45on amour : « Une nation, s'écrie-t-il, qui a un si noble « passé, n'a pas le droit de renoncera sa mission. »

11 est plus aisé de signaler les maux que de découvrir fes remèdes. Ceux qu'indiquait Renan n'étaient guère praticables. Il proposait à la France l'exemple de la Prusse après léna. Son salut exigeait qu'elle se transformât en une monarchie militaire, qu'elle donnât à son armée une organisation nobiliaire. La France doit réparer son ingratitude révoltante enversles Bourbons : les fautes de cette famille lui ont fait injustement oublier les longs services qu'elle lui a rendus ; en décapitant son roi, elle a commis un suicide. Rétablissons la monarchie, supprimons le suffrage universel, que nous ont imposé ces gamins de 1848. Concluons l'alliance de l'école primaire etdel'Eglise, afin de tempérer parla ce que l'enseignement élémentaire a de nuisible: qu'est-ce que l'homme qui ne peut que lire et écrire? une bête stupide et orgueilleuse : cela n'a d'autre effet que de gâter le naturel aimable de l'ignorance, l'instinct, la saine raison. La religion remplace pour le petit peuple l'art et la science, accessibles seulement à l'homme de haute culture. Affranchissons l'enseigne-

ment secondaire d'une rhétorique creuse, qui prend les mots pour des idées, et les idées pour des faits. Développons au plus haut point l'instruction supérieure. La force de l'Allemagne lui est venue d'une double source: la science de ses chefs, la discipline de ses soldats.

Ces mesures radicales, que Renan, étranger à tout €sprit de parti, proposait à la France, afin qu'elle reprenne son rang à la tête des nations civilisées, étaient trop sévères, trop héroïques, pour paraître autre chose que déplaisantes à l'esprit populaire. L'expérience du passé permetde douter qu'elles eussent été efficaces. Renan attribue trop d'importance aux institutions et pas assez au caractère national. Comme le rappelait M. Dietz en réponse à M. de Vogué, à la recherche d'une Constitution nouvelle, nous avons essayé depuis un siècle de tous les systèmes et de tous les régimes, monarchie plus ou moins tempérée. République, dictature, et ça n'a jamais pu marcher longtemps, par cette raison toute simple que le vice n'est pas dans la forme du gouvernement, mais dans le fond même de la race. C'est un sujet d'étonnement pour les étrangers que les Français, doués de si aimables, de si sérieuses qualités privées, prudents, conciliants, économes, les transportent si peu dans leur vie publique. Partagés entre l'extrême esprit de routine et l'extrême esprit d'innovation, passant de l'inertie à la frénésie, on voit les meilleurs d'entre eux toujours disposés à se décharger du souci, des embarras et de la responsabilité des aflaires, les abandonner aux politiciens de profession, manquer totalement de courage civique, et oublier que le bon ordre et la liberté sont le prix d'une éternelle vigilance.

Renan ne tarda pas à juger que le rétablissement

de la monarchie était impossible en France, et il en fut réduit à mettre toutes ses espérances dans une République fondée par les paysans, qu'il souhaitait modérée, raisonnable, honnête, et dont il va suivre le développement avec des sentiments changeants. Le premier de ces sentiments fut à vrai dire l'ironie. Il écrit les Dialogues et les Drames philosophiques afin de laisser clairement entendre aux politiciens qui se sont emparés du pouvoir, et qui tentent d'édifier leur for tune sur les malheurs de la patrie, combien il les méprise cordialement.

11 y a, dans la philosophie de Renan, toute une théorie sur le mépris. 11 vante la volupté fine et pénétrante de cet état d'âme essentiellement aristocratique, qui se passe de la participation des autres, qui est discret, tolérant môme, qui se suffit à lui-même, et qui donne par surcroît au style les nuances les plus délicates. Il reproche à Lamennais d'avoir éprouvé trop de colère et pas assez de mépris. Mais chez Ihomme supérieur ce sentiment ne se comprend guère, et nous préférons le mot de Leibnitz : Je ne méprise presque rien. Presque est même encore de trop. Imagine-t-on un naturaliste qui n'aurait que du dédain pour les crabes de la mer, et qui réserverait son estime aux oiseaux de paradis ? Toutes les formes de la vie humaine comme celles de la vie animale sont nécessaires par cela même qu'elles existent. Il en est seulement de nuisibles qu'il faudrait tâcher de rendre inofïensives. Le mépris n'y saurait suffire : il n'est que la vaine consolation de l'impuissance.

Mais on doit se reporter au moment où Renan écrivait ses Dialogues. Publiés seulement en 1876, ils ont été composés en 1871, pendant les dernières convulsions de la Commune. On a vu l'émotion de Renan

lors de la déclaration de guerre, on devine l'irapression que fit sur lui la Commune, l'incendie de la Bibliothèque du Louvre, ce vandalisme sauvage, fruit de l'esprit égalitaire, qui voudrait anéantir toute supériorité jusque dans les œuvres du passé. A la farouche domination des foules, à la dictature sanguinaire du prolétariat, Renan oppose la suprématie nécessaire des grands hommes. Son royaume d Utopie est gouverné par une oligarchie d'hommes supérieurs, par une sorte de théocratie scientifique, qui ne règne que pour le bien du peuple, mais qui le tient en respect grâce à de formidables engins de destruction, afin que ce qui est juste pour la première fois devienne fort. Ce rêve de Renan est à Textréme opposé de son socialisme de 1848. Il se résignait alors joyeusement au pénitencier de l'avenir, que l'on nous annonce sous forme de société collectiviste, où chacun aura sa tâche assignée ; il s'accommodait d'avance d'un métier manuel qui le ferait vivre en lui laissant l'esprit libre ; il suivrait le noble exemple de l'ouvrier opticien Spinoza, qui polissait des verres de lunette; de Cléanthe, stoïcien et porteur d eau ; du philosophe alexandrin Ammonius Sacoas, portefaix. Mais le paradis collectiviste, par ses aspirations grossières à la diffusion des richesses, au droit à la paresse, ne lui inspire plus que du dégoût; il transformerait la terre « en .une planète d'idiots, se chauf- « fant au soleil dans la sordide oisiveté de l'être qui ne « vise qu'à avoir le nécessaire de la vie matérielle ». Combien plus favorable que cette tyrannie d'en bas serait le règne d'une aristocratie intellectuelle I Renan se peint lui-même sous les traits d'un despote à la mode d'Orient, servi par des esclaves dont il se serait fait adorer, et ne sortant qu'avec un escorte de janissaires armés de grands sabres recourbés.

Le succès des Dialogues nous a valu les Drames philosophiques. Cette forme est on ne peut mieux adaptée à la nature d'esprit de Renan, qui ne saurait énoncer une idée sans que surgisse aussitôt dans son esprit la proposition contraire. Les personnages de ses drames représentent les antithèses de sa pensée, qu'il laisse divaguer en toute liberté ; ils seraient d'un efiet charmant non à la scène, mais sur un théâtre de marionnettes ou d'ombres chinoises, devant le public restreint qui seul peut convenir à l'œuvre de Renan.

Caliban (1874) fait suite à La Tempête, de Shakespeare ; c'est, dit M. Séailles, la démocratie jalouse, envieuse, brutale, ennemie de l'aristocratie à qui elle doit tout, sa vie morale, intellectuelle, nationale. A la tête de ses nouvelles couches sociales, le barbare Caliban nous donne l'éternelle comédie du révolutionnaire réconcilié avec le pouvoir, une fois qu'il le détient, et, dès lors, zélé conservateur de sa propre fortune. Tel le rusé compère, élu Président de République pour avoir voté autrefois l'abolition de cette même Présidence ou le néo-jacobin, parti pour démolir la Bastille du Sénat, où il se prélasse aujourd'hui dans son fauteuil de sénateur. Caliban juge de même excellent le lit de Prospère, quand c'est lui qui l'occupe, et le divin sourire d'imperia l'enivre. Le monde n'en ira peut-être pas plus mal ; mais quelque chose est mort, c'est Ariel, la poésie, l'illusion religieuse, l'idéal.

Dans Caliban, Renan se résignait à la démocratie ; dans L'Eau de Jouvence (1880) il fait un pas nouveau vers elle : « Caliban au fond nous rend plus de services « que ne le ferait Prospero restauré par les jésuites et u les zouaves pontificaux. » Renan prend son parti de l'immoralité des masses, de leur incapacité intellectuelle, de leur dépravation foncière. Il exprime toute

son horreur pour les Sociétés de tempérance : « Le peuple est pauvre, et vous voulez qu'il soit vertueux! » Il ne vaut quelque chose que quand il s'amuse, quand il est ivre. Le philosophe et le savant ne lui demandent que de les laisser en paix.

Le Prêtre de iV^/72z (1885) exprime une prophétie^ sinistre. Vaincue par Rome, Albe songe à la revanche ; mais divisée, désunie par les questions religieuses et les questions sociales, Albe est devenue la proie des démagogues. Elle succombera. Ce n'est pas le droit qui règne sur le monde, c'est la force, c'est le crime heureux. L'esprit démocratique, en face d'un Etat aristocratique, sera toujours le plus faible, car il n6 se peut concilier avec le sacriflce, l'abnégation qu'exige le patriotisme guerrier.

Finalement l'homme supérieur n'a d'autre mot à dire à la démocratie que le Noli me iangere. On s'étonne après cela que Renan soit allé solliciter « les voix puantes (1) » du peuple souverain aux élections législatives de 1869, et aux élections sénatoriales de 1876. Il se présentait, il est vrai, comme un candidat d'apaisement et de concorde, partigan de tout progrès réel, ennemi de toute guerre, de toute révolution. Les nuances de ses professions de foi ne se rencontrent guère dans le Barodet. La République a comblé Renan de dignités et d'honneurs, moins pour rendre hommage à son mérite que pour s'en faire un allié contre l'ennemi clérical; mais il n'était pas assez engagé dans le parti pour siéger dans ses Assemblées. Taine fut battu de même par l'instituteur de son village. Renan adonné, depuis, une plaisante excuse à ses velléités politiques : « La mort sur le champ de bataille, écri«-

(l) SlIAKESPEARE^ Coriolou.

80 LES MAÎTRES DE LA PENSÉE COiNTEMPORAINE

« vait il, est la plus belle de toutes. Si parfois j'ai pu « désirer d'être sénateur, c'est que j'imagine que, sans (( tarder peut-être, ce mandat fournira de belles occatt sions de se faire assommer, fusiller, des formes de « trépas enfin préférables à une longue maladie qui « vous tue lentement par démolitions successives. » Renan a dû se résigner à une mort commune. Il n'a pas éprouvé la joie suprême de tomber sous le couteau ou sous la balle de quelque brute.

Nul ne fut plus que lui étranger aux frayeurs bourgeoises. Dans U Avenir de la Science^ il rappelle que les temps les plus orageux ont été les plus fertiles en chefs-d'œuvre, et que le sang féconde le génie. Les pures et immortelles créations des Phidias, des Platon, des Aristophane datent d'une époque qui ressemblait à la Terreur de 93. Montaigne, lorsqu'il écrivait ses charmants essais au fond de sa petite tourelle du Périgord, savait qu'il pouvait être égorgé d'un moment à l'autre, au détour dechaque chemin. Apprenons de ces grands hommes à vivre tranquilles au milieu des alarmes, des fureurs civiles. Les grossières menaces ne nous font point peur. Dans LAbbesse de Jouarre^ Renan nous propose en exemple l'ancienne aristocratie, qui sut finir avec tant de grâce, en se riant de ses bourreaux.

Après avoir rêvé de régénérer la France par la religion, puis par la science unie à la démocratie, puis par une réforme dans le sens aristocratique, Renan juge l'entreprise vaine. Puisque nous ne pouvons changer l'humanité, la modeler à notre image, il ne nous reste qu'à jouir de l'attachant spectacle que nous procure son étrange, son infinie variété. Renan se réfugie dans une sorte de quiétisme ironique et transcendantal. Il tourne au Méphistophélès « paterne et bénisseur ».

On a sévèrement jugé cette dernière forme de la philosophie de Renan. Le patriote italien Giuseppe Mazzini, à la veille de sa mort, écrivait un article sur La Réforme intellectuelle et morale. Il avait, disait-il, ouvert le livre avec un sentiment de désir et d'espérance, il le fermait avec tristesse et découragement Mazzini juge la Révolution, la Commune, le Socialisme aussi sévèrement que Renan, mais il le blâme de chercher un remède aux^maux de son peuple en évoquant les fantômes du passé, de se montrer non seule, ment indifférent, comme Gœthe, mais hostile aux aspirations politiques et sociales des foules, Mazzini et Renan, les deux pôles du caractère humain! Le fanatique d'action, prêt à bouleverser le monde pour réaliser son idéal, voit un signe de décadence dans Tabdication du penseur qui se contente d'en faire sa proie intellectuelle. Renan se peut justifier cependant. Nous admirons Rousseau quand, au siècle dernier, il prêtait son éloquence à des millions d'êtres humains opprimés et sacrifiés ; pourquoi blâmer Renan, lorsqu'en pleine démocratie triomphante il revendique les droits de l'élite ? « On a donné, disait Voltaire, quelques souf- « flets au genre humain, nous y ajouterons force coups « de pied dans le derrière. » Renan se livre au même exercice à l'égard du Peuple Souverain ; et vraiment c'est bonne justice, si Ton songe au succès de tant d'histrions et de plats flagorneurs de la démagogie. • Nous n'avons point d'ailleurs qualité pour l'imiter. C'est la disgrâce des grands originaux de laisser après eux de méchantes copies. Voltaire nous a valu le voltairien, le sectaire borné; Renan, le renaniste, l'ironiste superficiel, une forme d'esprit qui, si elle devait se répandre parmi la classe cultivée, serait «un malheur de plus pour la pauvre France malade de

volonté {i) ». M. Séailles termine son livre par d'éloquentes pages contre le renanisme, auxquelles on doir s'associer, à condition toutefois d'en exclure Renan qui a désavoué d'avance ses nréteudus disciples. Sa mission d'artiste, de critique et de savant, merveilleusement remplie, était d'analyser, de douter, de contempler. La tâcke des défenseurs de l'ordre actuel, serait d' affirmer, agir et créer. S ils y faiblissent, le.^ barbares sont là, prêts à Tentreprendre, après des destructions, des ravages où les ironistes seront submergés. En prévision de ce déluge. Renan écrivait un }our : « Les bourgeois de l'avenir ne me devront aucune reconnaissance ! »

Et enfin, le dernier mot de Renan, nous le<îonnaissons, grâce à Philippe Berger, témoin de ses derniers moments. Renan, à l'agonie, écrivit au crayon ces deux mots : affirmation.^ contradiction^ qui devraient servir d'épigraphe à son œuvre (2).

,i) Nietzsche.

{2) En d'autres termes, le poar et le contre.

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