L INFLUENCE DE STENDHAL
La mort de Stendhal passa inaperçue. Les journaux qui la mentionnèrent écorchèrent son nom. Mais M. Bussiôre lui consacrait, l'année suivante, dans la Bévue des Deux Mondes (1), une étude où il parlait de sa célébrité « clandestine ». Déjà l'influence de Beyle s'était exercée sur l'œuvre d'un des esprits les plus fermes et les plus fins, d'un des écrivains les plus artistes du dix neuvième siècle, sur Mérimée. Ceux que la pensée de Stendhal a une fois mordus en garderont Tempreinte, la cicatrice ineffaçable.
Beyle avait rencontré Mérimée chez Lingay, à son retour de Milan, en 1821. Mérimée, qui n'avait que vingt ans, lui déplut d'abord par sa laideur, par son nez retroussé, par l'air méchant de ses petits yeux, par
(i) i5 janvier i843.
je ne sais quoi d'effronté. Pourtant, malgré la différence d'âge, ils se lièrent. Ils passaient leur temps à discuter, et Ton imagine la conversation de ces deux observateurs si foncièrement ironiques. Leur amitié, dit M. Rod, à base de méfiance réciproque, était pimentée par la crainte d'être dupes l'un de l'autre. Mérimée nous a laissé sur Beyle la notice la plus moqueuse; on voit que Beyle l'a prodigieusement diverti; te) M. Barbey d'Aurevilly réjouit jadis M. Bourget. Dans une de ses lettres, Stendhal consulte Mérimée sur le cas scabreux d'Octave de Malivert, le héros du roman d'Armance. On a publié sept lettres de Mérimée à Stendhal, qui donnent mieux encore le ton de leurs entretiens, propos de club et de fumoir, mais qui, imprimés, auraient leur place dans une bibliothèque de musée secret (I). Ils critiquaient réciproquement leurs ouvrages. Beyle était étranger à la ridicule vanité des auteurs. Il supportait parfaitement, raconte Mérimée, que Jacquemont inscrivît en marge de ses manuscrits : « Détestable, style deportier », etc.. Mérimée reproche à Beyle, à propos du caractère de Julien Sorel, dans Bouge et Noir, « d'avoir exposé, à nu et au grand jour, certaines plaies du cœur humain, trop salopes pour être vues. Il y a, dans le caractère de Julien, des traits atroces, dont tout le monde sent la vérité, mais qui font horreur. Le but de l'art n'est pas de montrer ce côté de la nature humaine. « Ce n'est pas que Mérimée eût une meilleure opinion des hommes. Peut-être même va-t-il plus loin que Stendhal. Il croit que l'homme fait le mal, même dune façon désintéressée, le mal pour le mal. Mais le goût, le tact l'aver-
(i) Sepl Mires de Mérimée à Slendfial. Tiré à 25 exemplaires;
Rollei-Jam, 1898.
tissaient que l'artiste doit garder retenue et discrétion. 11 s'était fait une régie, à laquelle il est resté lidèle, et qui devrait être celle de tous ceux, grands ou petits, (|ui tiennent une plume : « J'écris pour ceux qui valent mieux que moi. -> Stendhal, à son tour, blàme Mérimée de manquer de tendresse, de ne faire aucune avance à la sensibilité du lecteur. Or, Mérimée avait, au fond, le cœur bien moins inofficieux que Beyle ; sous ses dehors de glace, il passa sa vie à obliger. Stendhal regrettait encore que Mérimée prêtât trop d'attention à la forme, au style. 11 lui remontrait qu une fois sur le champ de bataille, il faut tirer et non polir son fusil.
Mais, sur d'autres points, Mérimée a reconnu que les idées de Beyle avaient déteint sur les siennes. Comme Beyle, Mérimée ne goùle que les anecdoctes dans l'histoire, celles qui peignent les mœurs d'une époque. C'était surtout par le côté bizarre et grotesque que Beyle se plaisait à représenter la guerre ; dans l'admirable Enlèvement de la Bedoule, Mérimée montre l'envers égoïste et lugubre de la gloire. L'un et l'autre ont rais en relief ces passions fortes qui contrastent aveclescaractères effacés, l'insipidité dune civilisation bourgeoise. De même que Beyle, Mérimée peint les natures primitives, telles qu'on les rencontre encore dans les classes inférieures, dans un état de société antérieur, égaré parmi le nôtre. Beyle a exploré l'Italie, Mérimée parcourt l'Espagne et la Corse. Ainsi que Beyle, Mérimée affecte de mépriser « ces imbéciles de Français ».Mais, à la veille de sa mort, son cœur saigne devant la débâcle.
A la fin de la notice que Mérimée a consacrée à Beyle vers 18."30, qui courut sous le manteau, et qui ne fut publiée en partie qu'en 1863, lors de la publication des
œuvres complètes de Stendhal, il écrivait : « Je m imagine que quelque critique du vingtième siècle découvrira les livres de Beyle dans le fatras de la littérature du dix-neuvième siècle. C'est ainsi que la réputation de Diderot a grandi au dix-neuvième siècle, c'est ainsi que Shakespeare... a été découvert par Garrick. »
Lorsque Mérimée écrivait ces lignes, huit ans après la mort de Beyle, celui-ci avait déjà trouvé dans un normalien, Hippolyte Taine, un admirateur enthousiaste et le propagateur de sa renommée. Vers 1849, M. Jacquinet, maître de conférences à l'École normale, y enseignait la littérature française. C'était, à cette date, un esprit subtil, ingénieux, se plaisanta ouvrir largement sa fenêtre aux bruits du dehors. Il était lié avec Sainte-Beuve. Il parlait volontiers de Stendhal. Pour le jeune Taine, Stendhal fut une révélation, le coup de foudre (1). ,
Pour mieux comprendre cet enthousiasme juvénile, il faut se représenter, à cette date, l'état des esprits. Le romantisme idéaliste et humanitaire avait sombré dans la tourmente de 1848. On entrait, en politique et en littérature, dans une froide et dure réaction favorable au réalisme. Taine lisait Rouge et Noir dans l'esprit où Beyle l'avait composé, vers la fin de la Restauration, lorsque la Congrégation triomphait. Bouge et Noir est, en une certaine manière, un pamphlet contre la Restauration et l'hypocrisie dominante. Jeune professeur envoyé en province en 1851 et espionné par la faction cléricale qui dirigeait alors l'Université, Taine, ivre de pensée libre, voyait son avenir à la merci d'une dénonciation, et il fut bientôt disgracié. Il se compare, dans ses lettres, à Julien Sorel au séminaire.
(i) Voir les Souvenirs de jeunesse de Sarcey.
Prévost-Paradol écrit dans La Liberté de penser et il signe Lucien SoreL Dans une lettre encore inédite à Guillaume Guizot, Taine défend Stendhal et constate quil a lu Bouge et Aoir de soixante à quatre-vingt fois Stendhal estimait que toute admiration est un certificat de ressemblance. Entre le jeune homme laborieux et austère, sans attitude et sans raideur, le stoïcien spinoziste que fut Taine dès ses premières années, et Stendhal, l'épicurien immoraliste et alïecté, on ne trouve qu'opposition et contraste. Mais grande est entre eux laflinilé intellectuelle. La philosophie de Taine et celle de Stendhal ont le même point de départ: Coudillac, Cabanis, les physiologistes et les idéologistes, si elles n'ont pas le même peint d'arrivée.
Taino, dit excellemment M. Chuquct, a, pour parler comme lui, ramassé les idées de Stendhal, qui traînaient à terre, et il leur a fait un sort. Mais il a eu la loyauté de reconnaître sa dette... 11 assure que Stendhal a « importé dans Ihistoire du cœur des procédés scientifiques », a « marqué les causes fondamentales », nationalités, climats, tempéraments, a « traité les sentiments en naturaliste et en physicien »... Taine n'eut peut-être pas composé sa PliHosopfiie de l'Arl, s'il n'avait lu l'Histoire de la peinture en Italie. C'est sous l'influence de Stendhal qu'il explique et juge les tragédies de Racine. C'est de Stendhal qu'il tient cette idée que la France du dix-huitième sii'cle n'est qu'un salon... C'est à Stendhal qu'il a pris cette pensée qu'il y a du condottiere dans Napoléon... Le touriste dont Stendlml publie les Mémoires n'est-il pas l'ancôtre de Frédéric-Thomas Graindorge ? Enfin, dans son esquisse de la Volonté, Taine lire des ouvrages de Stendhal, et notamment de La Chartreuse de Parme, un grand nombre de ses preuves.
Dans son étude sur Rowje et Noir, Taine nous dit
que, pendant six ans, il a lu Stendhal tous les jours. «■ Stendhal, écrira-t-il plus tard, est un des hommes qui, avec Balzac. Sainte-Beuve, M. Guizot. M. Benan, ont, depuis Montesquieu, le plus ajouté à la connaissance de l'homme et de la nature humaine. » Nous serions tenté de dire que, contrairement à Beyle. qui fut souvent un audacieux plagiaire. Taine exagère cette dette envers Stendhal. Combien sest-il élevé au-dessus, et au delà !
Dans la première étude qu'il consacrait à Taine (16 mars 1857), Sainte-Beuve avouaitne pascomprendre cet engouement pour Stendhal, traité de grand romancier, de plus grand psi/chologue du siècle. Dans le portrait qu'il a tracé de Stendhal, en 1834, à l'occasion de la publication de ses œuvres complètes. Sainte-Beuve réduit Stendhal, cet esprit sagace, fin, perçant et excitant, mais décousu, mais afîecté. mais dénué d'invention, au rôle de Cosaque, de uhlan, déclaireur d'avant-garde à lusage. non du public, mais des gens de lettres qui viendront après lui. 11 juge ses romans toujours manques, malgré de jolies parties, et, somme toute, détestables (1), et il laisse percer le bout de l'oreille. Sainte-Beuve trouvait sans doute souverainement injuste la demi-obscurité où végétait son propre roman de Volupté. Et il prétend que cet éloge «( à mort )) de La Chartreuse de Parme, que Balzac écrivait en 1840, et par lequel Stendhal était bombardé grand homme, fut récompensé par un prêt d'argent (2;.
Peu après Sainte-Beuve, et pareillement à l'occasion de la publication des œuvres de Stendhal, M. Caro écrivait une étude d'ensemble sur l'homme, le roman-
(i) Étude sur Taine, Causeries du lundi, t. XIII. (2) La réfutation de celte calomnie (avec preuve à l'appui) est dans le livre de Cordier (pp. i3o, 174, 175).
cier, le penseur. Il défendait contre Stendhal la philosophie spirilualiste, traitée « de blague sérieuse > ou d'hypocrisie. Aux yeux de Stendhal, quiconque |tcnsait autrement que lui élait un parfait hypocrite. Avec M. Caro commençait contre Stendhal moraliste, contre Stendhal éducateur, une réaction que nous voyons se produire aujourd'hui parmi les stendhaliens hierencore les plus exaltés.
Stendhal avait prédit qu'il serait lu et goûté vers 1880, et cette étonnante prophétie, qui nous semble plutôt une habile suggestion, s'est réalisée presque à l'heure dite. Vers cette date, les écoles littéraires qui se sont succédé si rapidement, se réclamaient de Beyle à l'envi. Flaubert, il est vrai, exécrait u Monsieur Beyle » à cause de son mépris pour l'écriture artiste. Maupassant s'inspirera trop directement de lui-même et de la nature pour la regarder à travers l'écran stendhalien. Mais M. Zola, en 1882, revendique Stendhal au même titre que Balzac, comme le père du roman naturaliste.
Avec M. Bourget, Stendhal devient 1 initiateur du roman psychologique, du roman d'analyse. Dans les Essais de psychologie comtemporaine (1883), Stendhal nous apparaît multiplié par Taine, multiplié par M. Bourget. C'est une sorte de fascination qu'exerce sur le jeune disciple, bientôt un maître, Beyle, gentilhomme sans blason, observateur du grand monde. Cruelle énigme, Mensonge, la Physiologie de l'amour moderne, les Sensations d'Oxford et les Sensations d'Italie, Cosmopolis, titre emprunté à Stendhal, sont imprégnés de beylisme.
Cependant, d'autres critiques se montraient sévères pour Stendhal. M. Brunetière signale dans Beyle la parfaite expression de l'individualisme romantique et
antisocial. Il le déclare impertinent et nous prie de ne pas toujours croire que Stendhal pense, lorsqu'il se moque. M. Faguet, M. Edouard Rod, M. Douraic, le jugent de même avec pénétration et indépendance. Dans son Introduction au Roman russe (1888), M. de Vogué témoigne pareillement à Stendhal une sympathie imparfaite : « Son cœur, dit-il, a été fabriqué sous le Dirt^ctoire, du même bois que celui d'un Barras ou d'un Tcilleyrand... Il a versé toute son âme dans celle d'un Julien Sorel, âme méchante, très inférieure à la moyenne... » On ne saurait à la fois goûter 1 évangélisme de Tolstoï et l'égotisme de Stendhal, qui a pour formule : « Cliacun pour soi, dans ce désert d'égoïsme qu'on appelle la vie. »
Pour les jeunes gens qui ont suivi, Stendhal est éclipsé par une nouvelle idole, Frédéric Nietzsche. Très justement M. Faguet voit en Stendhalle premier des nietzschéens. L'un et l'autre ont leur origine dans la Renaissance païenne, dans Machiavel. Nietzsche écrit que la découverte de Stendhal compte parmi les hasards les plus heureux de son existence. Bouge et Noir fut son Lieblingsroman. La théorie du Surhomme, la morale nietzschéenne : Rien n'est vrai, tout est permis, n'est-ce pas du beylisrae pur ? Mais pour des lecteurs névrosés, incapables de réagir, cette littérature aboutit au crime passionnel.
C'est ce que M. Bourget devait constater un jour; stendhalien libéré, il a écrit Le Disciple, il a écrit L'Étape. M. Barrés a substitué au Culte du Moi, le Roman de F énergie nationale. Pour exprimer le cosmopolitisme qui était au temps de Stendhal une originalité, et qui est devenu un danger, M. Barrés a inventé ce mot les Déracinés, expression désormais acquise à notre langue.
Slciullial, dit M. Chuquet, aura toujours ses dévots; ils goùteut eu lui Végolisme, l'originalité qu'il porte en toutes choses, ses airs cavaliers, ce que sa manière a d'ironique et de hardi, de libre et d'impertinent, — frei tind frech, a dit Gœthe, — ce qu'il a de sentimental et de sensuel, ses contradictions et ses contrastes. Ils préforent, selon l'expression de Balzac, la littérature des idées à la littérature des images, et ils mettent un mot fin. un aperçu profond une pensée neuve, au-dessus d'une belle tirade et de ce qu'on nomme une belle page. Tout en reconnaissant que Stendhal écrit mal, ils lui trouvent un véritable talent, parce qu'il les intéresse, les frappe, les excite, et un véritable style, parce qu'il expose naturellement, sans soin, mais sans effort, d'une façon rapide et comme discrète, des sensations vives, des émotions sincères, des observations piquantes.
Ils verraient presque des défauts dans ses qualités, et ils excusent ses négligences et ses faiblesses, parce qu'il a tâché, parfois avec succès, de « faire ressemblant ».
Ne soyons pas trop dupes de Stendhal, qui ne voulut être dupe de personne. La non-duperie n"esl-elle p:;s le premier article du crec/ost^ndlialien ?