‹ Les maitres de la pensée contemporaineChapitre 1 sur 16 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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DE

En un temps de politique exaspérée, c'est une agréable diversion de s'occuper de Stendhal : « Lorsque la politique, disait Stendhal, intervient dans une couversation agréable, elle fait l'effet d'un coup de pistolet dans un concert. » — Il professait l'aversion de la flagornerie électorale : « Je ne veux faire la cour à personne, moins encore au peuple qu'au ministre, moins encore au bottier de M. Guizot qu'à M.Guizot. »> En pleine lune de miel de la Révolution de Juillet, il écrivait : « Je pense que la Chambre actuelle nous conduit à cet état lamentable de République, horrible partout ailleurs qu'en Amérique. Voilà le véritable choiera morbus. Notre société tend à anéantir tout ce qui s'élève au-dessus du médiocre. » Au règne d'une aristocratie de cabaret, il allait jusqu'à préférer la monarchie de Ferdinand VII. Il a prévu que la lutte acharnée entre les partis, pour un pouvoir qui procure à la majorité le droit de tout faire, établirait la

guerre civile en permanence, et empoisonnerait l'existence dans les petites villes où l'on était jadis si gai. « Grâce à ce régime, ajoutait-il, les Français, vers la fin du dix-neuvième siècle, s'abrutiront complètement. » Essayons de nous désabrutir, du moins pendant quelques instants, en compagnie d'un esprit &\ vif et si excitant.

LA VIE ET l'oeuvre DE STENDHAL

Stendhal est un de ces auteurs dont on parle, mais qu'on ne lit guère. Il représente le dandysme en littérature, l'homme des cénacles, le contraire de l'homme des fouies. Esprit précurseur, il a exercé une influence considérable sur un artiste tel que Mérimée, sur un penseur tel que Taine, pour ne parler que des morts. lia sa place marquée dans l'histoire littéraire du dixneuvième siècle. Sa vie est piquante comme une comédie, attachante comme un roman. Il a vécu ses livres et ne doit rien à personne. Ou, du moins, s'il a des modèles, tels que Marivaux, pour l'analyse des mouvements du coeur, il ne perd rien de sa propre originalité. M. Chuquet vient d'écrire sa biographie définitive (1).

M. Chuquet compte parmi nos premiers historiens.

(i) Siendhal-Beyle, par Arthur Chuquet, de l'Institut; Paris, Pion, 1902.

Ses Guerres de la Révolution offrent un modèle d'exactitude et de clarté. Son Précis de la Guerre de 1870 est un ouvrage classique. Gomme étude d'ensemble, nous ne connaissons rien de comparable à sa Jeunesse de Napoléon. Et il semble bien que c'est Napoléon qui a conduit M. Ghuquet à Stendhal. Beyle est un témoin précieux pour les guerres de l'Empire, l'esprit du règne impérial, le contraste entre l'ancien régime et le nouveau, la vie de société sous la Restauration. Enfin, il y a des affinités entre Stendhal et son dernier biographe. L'auteur de Rouge et Noir fut l'initiateur du roman réaliste ; M. Ghuquet est un adepte du réalisme en histoire. Lisez alternativement une page de Michelet et une page de M. Ghuquet, vous saisirez sur le vif l'opposition du romantisme et de la méthode critique qui exclut de l'histoire tout mysticisme, et qui s'en tient à vérifier les dates età classer des faits vrais. La biographie analytique de Stendhal est le triomphe de cette méthode. On trouverait difficilement l'exemple d'un écrivain plus mystificateur, plus habile à irriter et à dérouter la curiosité du lecteur que « Monsieur Beyle », comme l'appelait Flaubert, et qui ait été plus préoccupé d'arranger les faits, par le désir constant de braver les préjugés, de jouer un rôle brillant et flatteur. « Vous mentez effrontément », lui écrivait un jour son ami Jacquemont, et Stendhal, relisant la lettre, ajoutait en marge : « Vrai. » Déjà les archivistes et les collectionneurs du Stendhal Club (car il y a, paraît-il, en France un Stendhal-Glub, comme, en Allemagne, un Gœthe Verein),M.. GasimirStryienski, qui a dépouillé et déchiffré les soixante liasses de manuscrits stendhaliens que renferme la bibliothèque de Grenoble, et d'où l'on a tiré le Journal, la Vie de Henri Brulard, les Souvenirs d'égotisme, les nouvelles

inédites, les pages sur Napoléon, M. Henri Cordier, le spirituel auteur de Stendhal et ses amis, Comment a vécu Stendhal, ont révélé bien des supercheries et des subterfuges. M. Chuquet, qui n'est pas un beyliste, complète et achève l'enquête. Stendhal sort de la pénombre, sa figure s'éclaire à la lumière de ces « petits faits vrais » dont il raffolait, mais qu'il dénaturait à son avantage. 11 y perd quelque peu de sa méchanceté, de son satanisme, c'est-à-dire de son prestige.

Beyle prétend, par exemple, que, dès l'âge de quatre ans, il eut horreur de la religion : mais nous savons qu'il servit la messe dans un couvent de la Propagation à Grenoble, et dans la maison familiale pendant la Terreur, et nous ne pouvons admettre, malgré la meilleure volonté du monde, que l'enfant de chœur fût déjà un hypocrite de la force de Julien Sorel. Il raconte qu'il éprouvait pour sa mère, qu'il perdit à sept ans, un amour sensuel : son immoralité précoce a pour but de nous étonner autant qae son impiété. Il traite communément son père de bâtard, de barbare, de Tartufe avare, et, à sa mort, il n'éprouve aucun chagrin ; mais, en 1803, il en parle avec émotion. Quand sa tante Séraphie, vieille fille abhorrée, qu'il soupçonne de faire l'amour avec son père, vient à décéder, il se jette à genoux pour remercier Dieu de cette délivrance ; mais il se trouve qu'il lui en voulait moins en 1808 qu'en 1833, lorsqu'elle n'était plus qu'un souvenir. Il se vante de la joie que lui causa l'exécution de Louis XVI, Il avait alors dix ans (1). Or, dans son journal de 1806 il se dit royaliste. Il se réjouit de voir des prêtres monter sur l'échafaud ; mais il se bornait alors à détester les abbés qu'on lui donnait

(i) Il était né le a3 janvier 1783.

pour précepteurs. Il semble bien qu'il fut un de ces écoliers rebelles et insupportables qui prennent le contre-pied de tout ce qu'on leur enseigne. Admis à l'Ecole centrale de Grenoble, il frayait peu avec ses camarades, qui l'avaient surnommé la « Tour ambulante », à cause de sa corpulence. 11 étudiait passionnément les mathématiques « parce qu'elles n'admettent pas 1 hypocrisie et le vague », ses deux bêtes d'aversion, — mais, en réalité, tout simplement pour se préparer à l'École polytechnique.

Il débarque à Paris, le 10 novembre 1799, juste au lendemain du 18 brumaire, et déjà se manifeste son humeur capricieuse. Il renonce à ses examens, il tombe malade et il est malheureux. Mais il a une lettre pour ses cousins Daru. C'est aux Daru que nous devons l'œuvre de Stendhal. Beyle écrivait sous la Restauration au comte Pierre Daru : « Je dois aux dignités dont vous avez été revêtu de n'être pas un petit bourgeois plus ou moins ridicule, d'avoir vu l'Europe et apprécié les avantages des places. » C'est Daru qui lo fera nommer lieutenant de cavalerie, adjoint aux commissaires des guerres, auditeur au Conseil d'Etat, inspecteur du mobilier delà Couronne. Tandis qu'en 1800 Pierre Daru fait travailler le jeune Beyle dans son salon doré, au ministère de la guerre, le bon et aimable Martial Daru, qui eut vingt-deux maîtresses, raconte Beyle, et des plus jolies, l'initie à la vie élégante. Il le mène dans la loge de Clotilde, une actrice de l'Opéra, qui s'habille et se déshabille^ sans gêne aucune, devant notre provincial ébloui. « Je dois à Martial Daru, raconte Beyle, le peu que je sais dans l'art de me conduire avec les femmes. » Il n'est que trop zélé à profiter des leçons : en 1810, il osera lever les yeux sur Mme Pierre Daru, dame de la cour, femme de l'inten-

dant général. Il faut lire dans M. Chuquet les innombrables et réjouissantes histoires d'amour dont Beyle fut le héros ou la victime aisément consolée. Toutes ne se peuvent narrer. L'un des épisodes les plus divertissants fut son odyssée à Marseille en compagnie d'une actrice, Mélanie Guilbert. Pour vivre près de la belle, le jeune Beyle prit une place de commis dans un magasin d'épicerie.

11 alla rejoindre les Daru dans la campagne d'Italie. Fou de joie, il passe le Saint-Bernard deux jours après Napoléon. Le voilà lieutenant au 6^ dragons, aide de camp du général Michaud. S'il n'avait donné maintes preuves de bravoure et de sang-froid, on serait tenté de le prendre pour le miles glorîosus en personne, tant ses récits sont sujets à caution. Il n'a jamais assisté à la bataille de Marengo, bien qu'il le laisse enttmdre sans le dire expressément, et sa carrière militaire se borne à la courte et obscure campagne du ]\Iincio. Las des conversations de ses camarades, il ne tarde pas à donner sa démission, et il invente une îoule de prétextes pour l'expliquer. Il fait les campagnes de Prusse et d'Autriche ; mais cette fois dans l'intendance, attaché à l'état civil de Daru. Il n'est pas vrai — M. Chuquet en fournit la preuve irrécusable — qu'il ait été présent à la bataille d'iéna. Quant à la bataille de Wagram, où, raconte-t-il, les boulets pleuvaient autour de lui, et où le mot emphatique d'un colonel : « C'est une bataille de géants », lui enleva immédiatement l'impression de grandeur, sa correspondance le trahit. Il n'entendit tonner les canons que de loin, car il était, ce jour-là, à Vienne, étendu sur une chaise longue, accablé de fièvre et de migraine, en proie à ce que ses chers Italiens appellent le mal français.

La période la plus brillante pour lui s'écoula de 1810 à 1812, à Paris, puis à Milan ; auditeur au Conseil d'Etat, ayant voiture de maître, ses entrées à la cour, faisant fête et menant grande vie, il s'ennuie. Il lui faut le divin imprévu. Il quitte volontairement tous ses plaisirs, et demande à suivre la campagne de Russie. Mais les dates prouvent encore qu'il n'assista pas au passage du Niémen, bien qu'il le décrive, qu'il ne vit pas l'encombrement de l'armée composée de tant de nations traverser le fleuve en chantant. A l'en croire, il aurait pris cetteretraite dantesque de Russie « comme un verre de limonade «.Nous savons qu'il eut sesheures d'intrépidité, et aussi, comme les autres, — sa correspondance en fait foi, — ses heures de découragement et de désespoir. Il revint à Paris malade, écœuré de la guerre, « blasé pour toujours sur les plaisirs de la neige ». Nous ne finirions pas si nous voulions énumérer toutes les histoires de Beyle. Ses souvenirs devraient porter en sous-titre : Poésie et Vérité, en donnant à poésie le vrai sens, qui est menterie. Néanmoins, sur les diverses phases de l'épopée impériale, sur l'enthousiasme juvénile des officiers de l'armée d'Italie, sur les généraux gorgés et fatigués des dernières années, sur les peuples et les pays où l'a promené le balai de la guerre, ou sa fantaisie amoureuse, éprise des jouissances de l'art, Beyle, profond psychologue nous a laissé des aperçus plus frappants que ne pourraient le faire des observateurs scrupuleusement exacts.

Lors de la première Restauration, comme tant d'autres il renia Napoléon, un peu son ennemi, tant qu'il était son maître, et qui ne lui parla qu'une fois malgré ses dires. Il l'appelle, à son tour, Buonaparte. Il ne méprisa les Bourbons et ne se proclama jacobin-bona-

partiste qu'après qu'ils eurent refusé ses services. Les Cent Jours le laissèrent indifférent. La cristallisation se produisit à la distance de Sainte-Hélène. Napoléon devint son idéal. Rallié à la branche cadette, en 1830, il fut nommé consul à Trieste, puis à Civita-Vecchia.

A partir de 1814, Beyle mène d'abord à Milan, jusqu'en 1820, où il connut Byron, Manzoni ; puis à Paris, jusqu'en 1830, où il fréquenta la bonne et surtout la mauvaise société, une existence d'homme du monde à l'esprit imprévu, paradoxal, de dilettante, de cavalier à bonnes fortunes, de gentilhomme de lettres. C'est durant cette seconde moitié de sa vie, après une expérience rare chez les écrivains, qu'il a composé ses ouvrages. 11 a connu les hauts et les bas, il a fait divers métiers : soldat, fonctionnaire, administrateur, voyageur amusé et insouciant. 11 a parcouru les champs de bataille jonchés de cadavres dont les roues de sa voiture faisaient éclater les entrailles. Il a vu les hommes dans toutes les conditions, et dans des situations qui mettent à nu le fond de la nature humaine. Il a fait cette découverte que le monde qu'on peint dans les livres ne ressemble pas plus au monde réel « qu'une charrue ne rappelle un moulin à vent ».

Pour mieux comprendre l'esprit de Stendhal, il faut connaître son caractère pétri de contradictions et de contrastes. Sanguin, presque apoplectique, c'est un sensuel et en même temps un sentimental. Il goûte l'amour sous forme de plaisir et de passion. Il a souvent deux femmes sur les bras. Tandis que la maîtresse qu'il entretient, quand il a de l'argent, l'attend chez lui, tous les soirs, avec un perdreau froid et du Champagne, il éprouve pour une autre femme, dont il a entrepris la conquête, les émotions de Werther à l'égard de Charlotte. Il écrit sur ses bretelles la date de ses

STENDHAL y

victoires, et il aime l'heure de VAve Maria, VheuTe des joies de l'âme, l'heure d'une douce tristesse qui s'augmente encore au son des belles cloches, l'heure de cette mélancolie si chère à la vanité, puisqu'elle consiste à dire : « Je suis si bon, comment ne puis-je trouver des hommes tels que moi? » Beyle avait l'apparence d'un silène de Jordaens, mais avec une physionomie fine dans un masque empâté, des yeux pleins de flamme, dont le sourire était délicieux. La musique de Cimarosa et les tableaux du Corrège le plongeaient dans la plus exquise rêverie. D'ailleurs, ce sentimentalisme ne nuit pas à l'égoïsme. Beyle manque étonnamment de mémoire pour tout ce qui ne l'émeut plus. Il va où le pousse son caprice, incapable de se rien refuser, de soufïrir la moindre gêne ou le moindre ennui.

Il y a chez ce sybarite un homme d'action, un fanatique d'énergie. Il a joué un rôle honorable dans cette admirable administration napoléonnienne. Il a bien servi son empereur et son pays. Lors de l'invasion, attaché au comte de Saint-Vallier, il a eu son heure d'activité patriotique, la plus noble de sa vie. Il était susceptible de devenir un conducteur d'hommes.

Le trait saillant de ce caractère, trait profondément moderne, c'est que l'homme de sentiment et d'action se double en lui de l'analyste le plus clairvoyant, et les deux personnages ne se contrarient pas, comme, par exemple, chez Benjamin Constant. Le reflet de la pensée ne paralyse pas chez Beyle la volonté, ne ralentit pas les palpitations du cœur : elle éclaire. Mais par là Beyle tourne à l'ironie de soi-même, au sarcasme amer, au désenchantement de la sensibilité déçue ou satisfaite au contraste du rêve et de la réalité, à la gaieté animale, à l'obscénité, au cynisme. Si, tout en s'efïorçant de paraître plus méchant qu'il n'est, il est

bon, c'est d'une bonté de sceptique : l'intrépide Don Ouichotte se transforme aisément en un Méphistophélès gras et réjoui.

La philosophie de Stendhal, qu'il appelle le beylisme^ n'est que l'expression raisonnée de son tempérament î?| personnel. Pour être philosophe, il ne s'agit pas de prêcher de hautes sublimités morales, une poésie obscure et mal écrite, comme les Allemands, ou, comme Cousin, de parler élégamment de brillantes chimères : il faut être clair, sec, sans illusions. Un banquier qui a fait fortune, et qui possède pour maîtresse une fille d'Opéra, est admirablement préparé à philosopher. L'immoralité profonde, disait Weiss, est probablement l'attribut commun et la condition d'activité des grands observateurs de l'homme et de la nature.

Beyle est aussi étranger qu'hostile à la renaissance chrétienne et spiritualiste inaugurée par Chateaubriand au lendemain de la Révolution. 11 s'est fait, non pas à quatre ans, comme il s'en vante, mais à vingt ans, avec Hobbes, Condillac, Helvétius, Cabanis, sa conception du monde ; il prétend la justifier par l'observation et par l'expérience. C'est l'épicurisme pur. Au delà de l'expérience, il n'y a rien que nous puissions connaître. Notre Moi est un conflit de sensations, les unes agréables, les autres désagréables. Toutes nos actions n'ont d'autres mobiles que de rechercher le plaisir et de fuir la douleur : « L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait le plus de plaisir à chaque moment. » Le lieutenant Louaut va se jeter à l'eau pour sauver un inconnu qui se noie ; c'est qu'il a besoin de s'estimer lui-même. Il préfère risquer la mort plutôt que de se dire : « Lieutenant Louaut, vous êtes un lâche. » L'honneur et l'héroïsme ne sont donc qu'une forme supérieure du plaisir. Beyle ne voit dans

les moines ascètes que des gens qui n'ont pas le courage de se tuer : leurs supérieurs jouissent du plaisir de commander.

Chaque être intelligent, jeté sur cette terre sans savoir pourquoi, s'en va donc tous les matins à lâchasse du bonheur. Il réussit d'autant mieux, qu'il sait ce qui lui fait réellement le plus de plaisir, et qu'il le poursuit avec plus d'énergie. Delà l'impérieuse nécessité d'étudier minutieusement les vibrations de son âme et la bataille de ses sentiments, d'inventer sa destinée, au lieu de la copier sur les autres, de se faire à soi-même sa pi^opre morale, de satisfaire les passions nobles, qui rendent heureux, et d'extirper les passions basses, qui produisent plus de malheur que de vrai bonheur.

Cette chasse au bonheur met les hommes en conflit ou en esclavage. Il n'est pas moins nécessaire de les connaître que de se connaître soi-même, de percer à jour les sentiments intimes de ceux qui nous environnent. «Je me sens fait, écrivait Beyle dès 1804, pour connaître les caractères, c'est ma manie. » A quelqu'un qui lui demandait un jour quel était son métier, Beyle répondait : « Observateur du cœur humain. » Le quidam, effrayé, le prit pour un espion (1).

Beyle passe sa vie à étudier le caractère des individus et des peuples, la façon dont ils vont à la chasse du bonheur. Il remarque, par exemple, que les Allemands ont la manie du mariage. Il se garde bien d'imiter les Allemands. Servitude pour les hommes, le mariage n'est avantageux que pour les femmes ; une fois mariées, elles font ce qu'elles veulent.

Les Français n'ont qu'une passion, la vanité, cause d'étiolement du caractère, car elle soumet aux conve-

<i) Lui-même se croyait sans cesse sous l'œil de la police.

nances, à ropinion, passion malheureuse, qui empoisonne la vie par la crainte du ridicule. En toutes choses, le Français ne songe qu'à faire efiet, à montrer « soi supérieur ». Beyle n"a pas assez de raillerie pour cette maladie nationale, qu'il partageait au plus haut point. Nul ne fut plus épris des beaux uniformes, des décorations, de la particule dont il s'afïubla. Devenir baron était son rêve. Il justifiait ce snobisme par la sottise universelle qui juge les gens sur l'habit.

Mais parlez-lui de sa chère Italie, de sa Lombardie, de î\Iilan, sa vraie patrie, du théâtre de la Scala, des ballets de Viganô ; voilà des gens qui entendentia chasse du bonheur, qui se livrent à l'amour sans se préoccuper du « qu'en dira-t on ». Il n'existe de préjugés en Italie que dans les basses classes. Unir les sensations tendres aux sensations fortes, l'Italie de Machiavel, de Léonard et de César Borgia, à celle du carnaval de Venise, voilà l'idéal suprême.

Beyle ne jir^fesse qu'une religion, celle de l'Energie et de la Beauii, « qui est une promesse de bonheur ». II éprouve à l'égard de Dieu uneanimosité personnelle, l'enfermant dans ce dilemme : « Ou IL n'existe pas, ou IL est méchant. «Jupiter s'est montré moins mauvais que Jéhovah ; son culte était une fête. Jupiter n'a pas inventé la peur de l'enfer, l'inquisition et le puritanisme. Beyle pardonne toutefois au papisme parce qu'il favorisa tous les arts. Il finit par se réconcillier avec les jésuites, en haine du protestantisme, qui gâte le monde par l'ennui qu'il répand. Si François I"*' eût embrassé le calvinisme, les Français seraient devenus tristes comme les Genevois.

Les livres de Beyle, en apparence si décousus, ne sont que lillustration de ses goûts et de ses idées propres. II ne songe pas un instant au public, à la mode

régnante. Il écrit chaque matin pour se donner du plaisir avec des mots, pour se distraire, comme on fume un cigare.

L'amour fut la grande afïaire de sa vie. « Je ne lai jamais vu, dit Mérimée, qu'amoureux ou croyant l'être. » Avant de théorétiser l'amour, il le pratique, « attaquant » les Jeannetons et les Clymènes, les filles d'auberge et les comtesses, les Allemandes, les Anglaises, les Françaises, les Italiennes, « qui sont les femmes les plus femmes de l'univers ». Il a « mis à les avoir » autant d'attention qu'à une partie de billard. Toutefois, ce n'estpas un don Juan, car il est réellement épris, et se résigne pendant plusieurs années au rôle de patito. D'ordinaire il se déprend vite. Les femmes ressemblent aux romans : « ils amusent jusqu'au dénouement, et deux jours après on s'étonne d'avoir été intéressé par des choses si communes ». L'imprévu qu'il trouve près d'elles n'est pas toujours le divin imprévu : il lui arrive de se réveiller, non plus au chant de l'alouette, mais au cri rauque du coq d'Esculape. A travers tant d'aventures, il ne rencontra jamais la femme qu'il eût aimée, la femme « douée d'une grande âme », Mme de Rénal, Mlle de la Môle, dans Rouge et Noir, la duchesse de Sanseverina, dans La Chartreuse de Parme.

Le livre de L'^moMr n'est pas dénué de préciosité. On connaît les théories de Stendhal sur les neuf particularités de la pudeur, les six tempéraments, les quatre formes de l'amour : Vamour physique, celui des bêtes, des sauvages, des Européens abrutis ou pressés; l'amour goût, l'amour vanité — le seul que connaissent les Français de la classe moyenne ou supérieure (car, depuis la Révolution, il n'y a plus d'énergie en France que dans le peuple, le peuple seul assas-

sine par amour, parce quïl est pauvre, et n'a pas le temps de songer à l'opinion); l'amour passion. M. Faguet juge rénumération incomplète ; il ajoute : Vamour de tête, l'amour habitude, l'amour amitié; il oublie Vamour haine.

I love and liale her.

(Shakespeare, Cymb., III, 5.)

Ce qu'a peint Stendhal , c'est la célèbre cristallisation^ l'effet de l'imagination dans l'amour. Il dit comment on aime, sans expliquer pourquoi l'on aime. Si vous êtes curieux de le savoir, lisez La Métaphysique de l'amour de Schopenhauer.

Armance, le premier roman de Stendhal, exprime le malheur de l'homme dont la nature a fait moins qu'un homme. Contrairement à l'opinion commune, M. Ed. Rod goûte ce roman, à cause de la délicatesse du sentiment (1). Il ne plaît d'ordinaire que par le côté scabreux et d'ailleurs voilé.

Beyle, critique d'art, cherche dans la littérature, la musique, la peinture, le plaisir qu'elles nous causent. Il prétend démontrer, dans Racine et Shakespeare, que la tradition classique et la tragédie surannée ont fait leur temps. Une littérature qui plaisait aux courtisans de Louis XIV est lettre morte pour les hommes qui ont vu la Révolution et la retraite de Moscou. Ils exigent de nouvelles images, une nouvelle langue, un nouvel art plus conforme à leur manière de sentir. 11 oppose la musique de Rossini au vieil opéra-comique. La Vie de Haydn est un audacieux plagiat. L'Histoire de la peinture en Ualie expose que

(i) Voir la pénétrante étude de M. Ed. Rod sur Stendhal : CollecUon des Grands Écrivains; Paris, Hachette.

le Beau n'est pas immuable, que chaque peuple, chaque climat, chaque tempérament produit un idéal de beauté différent. Ce sont là, pour le temps où il les émet, des idées hardies.

Borne, Naples et Florence, les Promenades dans Borne, les Mémoires d'un touriste apprennent aux Français à sortir de leur coquille, à regarder autour d'eux, à voyager, à observer, à chercher du plaisir dans l'infinie diversité du passé et du présent, à promener un miroir sur une route, au lieu de se repaître d'idées abstraites et de pensées creuses.

La Chartreuse de Parme est une brillante mascarade italienne. Bouge et Noir est le chef-d'œuvre de Stendhal et le roman du siècle. Il forme en quelque sorte le pendant des Liaisons c/an^rereases.Valmontnous apparaît comme le dernier personnage d'une aristocratie blasée et corrompue. Julien Sorel est le héros du nouveau régime qui vient de détruire l'ancien. C'est le plébéien instruit et dénué, avide de toutes les jouissances et qui s'exerce à les poursuivre sans scrupule et sans remords. Il engage la lutte de la pauvreté contre la richesse, du mérite contre le rang. Sous l'Empire, Julien aurait tracé sa voie triomphale en servant le démon de la guerre. Sous la Restauration, il lui faut invoquer le démon delà ruse, et il songe d'abord à revêtir la soutane du prêtre. Stendhal oppose le Rouge et le Noir, c'est-à-dire l'Uniforme et la Soutane. On allie aujourd'hui pour les confondre le sabre et le goupillon. Il y a sans doute en France, à l'heure présente,desmilliersdeJulienSorel; ils songentà parvenir non par le courage militaire, non par la feinte dévotion, qui ne mènent plus à rien, mais par l'hypocrisie sociale et humanitaire, qui conduit à tout. Julien deviendra socialiste et franc-maçon.

Le style de Stendhal reflète son esprit. C'est une simple notation de pensées sans rhétorique, c'est-àdire sans développement et sans emphase. Il prend pour modèle le Code civil. On doit tondre ses phrases au lieu de les friser. Stendhal ne pouvait souffrir l'enflure de Chateaubriand, qu'il haïssait, la poésie musicale de Lamartine, qu'il trouvait creux et vide, la plasticité de Hugo, exagéré et ridicule, la solennité d'Alfred de Vigny, lugubre et niais. Et devant ces jugements dédaigneux, nous partageons l'ébahissement de Candide chez le sénateur Pococurante : « Quel homme supérieur 1... quel grand génial rien ne peut lui plaire. »

Les livres de Stendhal ne trouvaient d'ailleurs aucun public. Iln'en retirait en douzeans que5.70U francs. Ses amis s'en moquaient à l'snvi, et il prenait très bien ce genre de moqueries. La moins apparente de ses vanités était celle d'auteur. Pour n'avoir pas l'air dupe, il traitait lui-même Rouge et Noir de fade rapsodie. Vers la fin de sa vie, il parlait de l'Académie à M. Mole. Mais il ne recherchait, prétendait-il, que le traitement : les académiciens sont des fonctionnaires comme les receveurs de l'enregistrement, et leur nom est inconnu à vingt lieues de Paris.

« Je regarde mes ouvrages, disait-il, comme desbillets à la loterie. » Il ajoutait qu'il ne serait compris que vers 1880, Il dédiait sonœuvreà l'élite, aux happy few. Il se contentîiit de cent lecteurs, voire même d'un lecteur ur^iqup. il en rencontra quelques-uns, mais qui comptent ; Mérimée, qui ne lui ménageait pas les critiques; Gœthe, qui admire dans Rouge et Noir la grande observation, le profond coup d'oeil psychologique. Dès 1818, à propos de Rome, Napies et Florence, Gœthe écrivait : « Stendhal attire, il repousse, il intéresse, il im-

patiente et eufin on ne peut se séparer de lui. » Balzac publiait en 1840 l'éloge dithyrambique de La Chartreuse de Parme, et enviait à Stendhal le célèbre récit de la bataille de Waterloo.

Un jour, à Rome, Beyle s'aperçoit qu'il a cinquante ans. 11 s'attendrit sur lui-même. Il jette un regard ému sur sa vie passée. Dans Henri Brulard, dans les Souvenirs d'égoiisme, il fait un examen de conscience, il se demande s'il a été « heureux ou malheureux, gai ou triste, vaillant ou peureux ». A la fin, la tristesse l'emporte.

C'est fort bien de pratiquer l'épicurisme, de faire de la vie une partie de chasse au plaisir quand on possède jeunesse, santé, argent. Beyle avait perdu tous ces biens. Imprévoyant et prodigue, il ne lui restait pour vivre, vers 1827, que cinq francs par jour. Il fixa la date à laquelle il se tuerait. La Révolution de 1830 le tira de cette détresse : consul à Civita-Vecchia, il y connut la solitude et l'ennui. On le rencontrait souvent à Rome ; mais l'Italie de 1830 n'était plus celle qu'il avait adorée, l'Italie qui ne songeait qu'à faire rameur et à écouter la musique : « L'Italie, disait-il, est profondément humiliée de n'avoir pas une robe lilas, comme ses sœurs la France et l'Espagne. » Lorsqu'il rencontra sur le Rhône George Sand, accompagnée de Musset, en route pour Venise, il la railla de ses illusions sur l'Italie; il lui dit que les artistes à la recherche du beau dans ce pays étaient de véritables nigauds, qu'elle ne devait s'attendre à y trouver aucune conver. sation agréable.

Il était las de son exil, il avait la nostalgie de Paris. Il en était réduit à l'amitié de ses deux chiens, l'un mélancolique, l'autre gai et vif : « J'étais triste dt n'avoir rien à aimer. » De désespoir il songea sérieu-

J. lïOUKDEAU. 2

sèment à se marier, à épouser la fille dune blanchisseuse, médiocrement laide, qui ne portait pas de chapeau. S'il faut en croire son secrétaire, une vraie peste, Beyle ne fut pas agréé, à cause de son impiété.

Il estimait qu'il ne faut jamais penser à la mort, qu'il n'y a que les pédants et les prêtres qui en parlent, qu'il la faut cacher comme une dernière fonction de la vie, malpropre et malséante. Il ne pouvait cependant s'empêcher d'y songer. Après une première attaque, où il s'était « colleté avec le néant », il s'affaissa sur le trottoir de la rue Neuve-des-Gapucines, au coin du boulevard, le 22 mars 1842, à sept heures du soir. Mérimée, Colomb et un troisième ami accompagnèrent le corps au cimetière Montmartre.

De même qu'il avait renié sa famille, à l'exception de sa sœur Pauline, qu'il aima tendrement, il renia sa patrie jusqu'au delà de la mort. Il avait composé en Italien cette inscription, qui se lit, au cimetière Montmartre, sur son tombeau.

Ci-gti HENRI BEYLE

Milanais.

Il a vécu, il a écrit, il a aimé (i).

La vraie patrie, selon lui, est celle où l'on rencontre le plus de gens qui vous ressemblent, et où, par conséquent, on a le plus de chance d'être heureux. Mais il a beau railler « la belle France », il est Français de pied en cap, par l'étourderie, la malice, la moquerie, le scepticisme. Il prétendait que les Français avaient donné leur démission en 1814 : il accusait le gouvernement de Louis-Philippe de pusillanimité dans la

(i) Qui giace Arrigo Beyle, Milanese. Visse, scrisse,amô.

question d'Orient. La guerre d'Algérie le transporta d'aise : « Elle a fait voir des têtes coupées à nos soldats. » Il espérait qu'en dépit de la République, à laquelle elle ne pouvait échapper, la France était appelée h se voir plus que jamais à la tête de la littérature et du monde. A côté de Beyle, cosmopolite et Milanais, on découvre un autre Beyle, un Beyle patriote et chauvin, un Beyle nationaliste.

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