LA JEUNESSE DE TAINB TAINE ET PRÉVOST-PARADOL
Pour peu qu'on s'intéresse aux idées, il n'est guère de lecture plus attrayante, nous dirions aussi plus salubre, que la correspondance de Taine ; et Ton ne saurait témoigner assez de reconnaissance à sa famille, qui la publie avec tant de soin et de piété. C'est la meilleure biographie, écrite en quelque sorte par luimême, d'un homme qui a creusé son sillon dans le champ de la pensée française, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, et qui, d'outre-tombe, compte encore aujourd'hui parmi les esprits dirigeants.
Le premier volume de la Correspondance (1) va de 1847 à 1853, et nous fait assister à la formation intellectuelle de Taine, durant ses années d'apprentissage et d'épreuves. Taine termine brillamment ses études,
(i) H. Taine, sa vie et sa correspondance; Paris, Hachette, 1902. Voir aussi V excellent Essai sur Taine, de M. Giraud, »• édition; Paris, Hacliette, 1902,
entre à l'École normale, puis est nommé suppléant à Nevers, ensuite à Poitiers, et, tombé en disgrâce à cause de ses opinions philosophiques, quitte l'Université et donne des leçons au cachet à Paris, Ses lettres sont adressées à sa mère et à ses sœurs, à ses amis, Edouard de Suckau et, notamment, Prévost-Paradol.
La lecture alternée des lettres de Taine et des réponses de Paradol, publiées par M. Gréard, à la fin de l'incomparable étude qu'il a consacrée à Paradol (1), forme comme un dialogue de jeunes gens de Platon, par l'élévation et l'importance des sujets traités : Dieu, la nature, le sens de la destinée. Et tantôt aussi on croirait entendre causer des jeunes gens de Mussettant la plainte en est profonde, tant la modernité en est aiguë.
L'esprit fertile d'un poète ou d'un romancier ne saurait imaginer un pareil contraste entre ces deux interlocuteurs de vingt ans, mais si dilïérents d'origine, de caractère. INé à Vouziers, dans les Ardennes, tout près de la frontière, d'une famille de petite bourgeoisie provinciale et de fonctionnaires attachés au soi natal, Taine n'a rien d'un « déraciné ». Paradol est le fils d'une actrice du Théâtre-Français ; un sang sémite coulait aussi, dit-on, dans ses veines.
M. Gréard, avec sa délicatesse de touche et sa pénétration, marque ce contraste, en quelque sorte héréditaire, entre ces deux natures exceptionnelles. Taine, grave dès la jeunesse, replié sur lui-même, voué à la recherche solitaire de la vérité, regardant comme le souverain bien la moindre parcelle de cette vérité conquise ; un pur intellectuel : « Je n'ai jamais compris les arts que par la pensée, confesse-t-il, le beau que
(i) PrévQ si -Paradol ; Paris, Hachette, 1894'
par la philosophie et l'analyse. » Paradol est une nature d'artiste pareillement avide de savoir, mais attirée par tout ce qui brille, impulsive, impatiente de jouissances, prête à se précipiter dans la grande aven ture de la vie. « Nous habitons deux mondes, écrivait Taine à Suckau, parlant de Paradol, et nous ne pouvons nous toucher : lui, celui des nerfs ; moi, celui du cerveau. Il raisonne électriquement, moi, pédantesquement; lui, avec une sensibilité agacée et bondissante ; moi, avec le flegme d'un recteur suivi des quatre Facultés. «
L'opposition de leurs natures se peignait dans leurs personnes. Ce qui frappait chez Taine, c'était l'égalité de ton, la politesse tranquille. « Il y avait chez Paradol, dit M. Gréard, une mobilité, un mélange de hauteur et d'abandon, de pétillante jeunesse et de gravité précoce, de gaieté caressante. »
Dès les bancs du collège Bourbon, où ils s'étaient liés de l'amitié la plus étroite, ils discutaient à perte de vue, comme c'est l'usage entres jeunes gens, les grandes questions philosophiques, selon les idées dominantes.
Vers 1848, la science régnait en maîtresse. Renan, qui venait de quitter le séminaire, écrivait : « La science est une religion. » L'observation des faits, en philosophie, en morale, en histoire, en littérature, se substituait à l'élude des pures théories. L'Ecole normale allait devenir avec Taine le berceau de la critique scientifique. On s'y enthousiasmait pour Sainte-Beuve, Balzac et Stendhal.
Ce fut Paradol qui initia Taine au mouvement scientifique. Bien que voué aux lettres, Paradol allait suivre les cours de Magendie au Collège de France ; et lorsqu'il sortait de l'Ecole normale le jeudi, il courait
dans les hôpitaux, assister aux opérations et aux pansements. Il devançait la psychologie contemporaine. « J'aime à chercher, écrivait-il, dans les phénomènes de la maladie et de la mort, l'explication de la vie. » — « Je t'ai donné Spinoza, lui écrivait Taine, tu m'as donné Burdach et Geoffroy Saint-Hilaire. Je t'ai initié à la métaphysique, tu m'as appris la phj^sique et la physiologie. Frères en philosophie, en politique, en littérature, nos esprits sont nés ensemble et l'un pour l'autre, et si je te perds, il me semble que je perdrais tout mon passé. »
Mais en dépit du point de départ commun, ils étaient irrésistiblement poussés en sens opposé par l'originalité et la puissance même de leur talent. Toute philosophie sincère est l'expression d'un tempérament personnel. Taine et Paradol, n'ayant pas la même hérédité, ne pouvaient concevoir de même le sens de la vie.
Paradol se proclamait athéiste et matérialiste. Cette outrance choquait la probité intellectuelle de Taine. Il n'y voyait que le goût du paradoxe : « Tu soutiens que Dieu n'existe pas, parce que l'humanité y a cru. » Il gourmandait son ami, l'accusait de nonchalance pour la vérité.
Dans une profession de foi philosophique, écrite à vingt ans, au lendemain même de la Révolution de février, intitulée La Destinée humaine, Taine dit qu'à quinze ans il a perdu ses croyances religieuses. Il les a remplacées par un déisme spiritualiste, une foi en rimmortalité ; puis, il est tombé dans le scepticisme, comptant sur sa raison et sa volonté, qui a plié à l'obéissance son corps et son âme, pour le détourner de toute pensée vile et de toute action basse. Mais il ne put se tenir au scepticisme, et il trouve le salut dans la pensée panthéiste.
Une lettre de Taine adressée à Paradol commente ces diverses étapes de la pensée philosophique. Au premier degré, le sensualisme matérialiste : la vie se compose de sensations agréables ou de sensations pénibles. L'homme est attiré vers les unes et fuit les autres. Le bien, c'est l'émotion sensible ou le plaisir. Renouvelée de Lucrèce, de Thaïes, cette doctrine florissait au dix-huitième siècle avec Helvétius et au commencement du dix-neuvième siècle avec Fourier.
La seconde étape, c'est lespiritualisme. La conscience que l'homme a de son Moi fait qu'il lui semble distinct des objets matériels. Il se sent une cause spirituelle, il obéit à la loi du devoir, qu'il sépare du plaisir. li conclut Dieu des idées développées en lui par la loi morale. L'anthropomorphisme pur succède au matérialisme.
Au dernier terme, le penseur arrive à la conception de l'identité du devoir et du plaisir, de la liberté et de la nécessité. Spinoza en est un admirable interprète. Il nous délivre des contradictions, il nous assure le repos. Et c'est là l'évolution naturelle de la pensée humaine, d'une physique à une psychologie et enfin à une métaphysique.
Or, Paradol s'arrête à la physique pure, au matérialisme sceptique, et son ami en conçoit la plus vive inquiétude. « Tu sacrifies, lui écrit-il, la loi de la morale à la loi du plaisir. » Le spiritualisme d'un Descartes ou d'un Malebranche est supérieur à cette étroite philosophie. Par moment, il craint de voir son ami passer quelque jour à l'autre extrémité, et finir catholique pratiquant. I) lui cite l'exemple du père Gratry.
Taine et Paradol discutent avec une égale passion les questi /US brûlantes de la politique sociale. On est
au lendemain du formidable événement de 1848, puis du coup d'Etat et de la réaction césarienne. Paradol se proclame socialiste, adepte de Proudhon, de Fourier, de Louis Blanc. Taine demande des preuves : « Envoiemoi, si tu peux, une démonstration du droit au travail, sinon tais-toi. » On a parfois attribué l'esprit conservateur de Taine, après la Commune, à des appréhensions personnelles : c'est le propriétaire, pensait-on, qui dicte les idées du philosophe. Or, vers 1850, il possède pour tout patrimoine 1.200 francs de rente il jouit dans l'Université d'un traitement précaire de 1.200 à l.SOO francs. Cela ne le rend pas plus accessible à l'utopie socialiste. Il est partisan du droit de propriété absolue ; il considère la personne humaine comme sainte, sacrée, inviolable, et reconnaît de même les droits de l'Etat, dans la limite de ses attributions. Son amitié alarmée use de tous les arguments pour dissuader Paradol de se lier à une cause, de publier ses vues politiques, de s'engager ainsi irrévocablement : « Sais-tu, lui écrit Taine, si dans un an le mouvement de ton esprit ne t'aura pas jeté dans d'autres pensées?... Tu joues avec ton avenir... Pour toi, homme étrange, tu es si fort pressé de combattre, que tu veux l'enrôler avant de savoir quel est le bon parti ; plus tu as de séduction et de force dans l'éloquence, plus tu peux être nuisible et funeste. » Les foules sont conduites au scrutin par leur instinct aveugle ; le paysan donne sa voix selon l'intérêt de son champ ou le bruit de son village ; le charlatan ou l'ambitieux sait prendre le vent. L'homme éclairé doit se faire une opinion longuement réfléchie et appuyée de preuves certaines. De même que Renan écrivit vingt volumes d'histoire religieuse, pour arriver aux conclusions que le gavroche parisien atteint sans effort, Taine a consacré trente ans
à un immense labeur; il a dressé un monument historique pour se faire une opinion en politique, pour savoir comment il devait voter, en réalité pour justifier les opinions libérales et patriotiques auxquelles Paradol lui-même devait donner une expression si éclatante. Admirable exemple de probité politique.
Enfin les deux amis agitent entre eux cette question si pressante de leur avenir, de la carrière à suivre. Taine, avecTardeur d'une conviction profonde, cherche à dissuader Paradol de se jeter à corps perdu dans la mêlée des partis, de devenir orateur, journaliste, de se dépenser au jour le jour, sans profit pour lui-même, ni pour personne. Nouveau Polyeucte, il veut convertir Paradol à la philosophie, le faire entrer au couvent philosophique, où la pensée travaille au progrès de l'humanité. C'est là qu'est le refuge, la paix, le calme, le souverain bien.
Paradol lui répond : « La philosophie qui fait ton repos ne saurait faire le mien ; je voudrais être puissant, je voudrais être riche, je voudrais être aimé. >> « Sur ma parole, répliqueTaine, je juge quelquefois que tu aurais -dû naître directeur de théâtre, ou sultan. » Taine estime que l'idéal romantique est tout ce qu'il y a de plus faux, que les grandes passions ne sont que des excès, des changements, des renversements, un opium, une ivresse, une maladie, une mort — que la santé, c'es* le bouilli, un ménage, un métier, agrémentés de quelques fleurs, de jouissances d'art, de causeries, de campagne. Il cite le mot de Chateaubriand : « Si je croyais encore au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. »
C'est là, pensez-vous, une sagesse trop précoce. Rassurez-vous : ce jeune philosophe de vingt ans connaît les heures de découragement, de dégoût, de colère, de spleen, dans cet affreux désert de la province où.
suspecté pour ses idées, il vit entouré de commérages, de tracasseries, de surveillance occulte. Son piano, ses cigarettes, ses promenades matinales à travers champs, la société de Spinoza, de Stendhal, de Musset, de Marc- Aurèle, de Beethoven et de Mendelssohn ne le consolent qu'à demi de cette solitude, de l'ennui de seriner des singes en cage, de la sottise humaine, de sa thèse sur les sensations refusée comme subversive, de son avenir incertain. Il est la proie des idées noires ; mais il possède un contre-poison : l'étude patiente et attentive des lois de la vie.
Taine s'est toujours défendu d'être pessimiste. Optimisme et pessimisme ne sont, d'après lui, que des questions d'optique, selon que l'on envisage les choses dans l'ensemble, qui n'est qu'harmonie, ou dans le détail, qui n'est que limite, imperfection, insuffisance. Quoi de plus grandiose que le spectacle de l'univers, que l'œuvre accomplie par l'humanité ! Quoi de plus misérable qu'une vie humaine !
« Cette vie humaine si mutilée, cette nécessité où l'on est de ne pouvoir aimer qu'à demi et les autres et soi-même, ce vice radical de la nature de l'homme qui, blessé dans le fond de son être, se traîne sans jamais pouvoir être guéri, sur le chemin que lui ouvre le Temps, tout cela m'émeut comme cette vue de la mer et des vaisseaux en péril. » Il écrit encore : « Je n espère pas, nul homme réfléchi ne peut espérer. » Ce qui revient à dire que Taine, bien loin d'être un positiviste, est un idéaliste sans illusions, disposition d'esprit assez fréquente de notre temps, source d'une tristesse incurable.
Le pessimisme de Paradol est de tout autre essence. C'est ce fond d'amertume dont parle Lucrèce, c'est aussi la défaillance de l'artiste suivie de relèvements
passionnés. M. Gréard nous dit qu'au milieu de ses huccès, il n'était guère de jour où Paradol n'éprouvât le désir de la mort. Mais avant Paradol lui-même, Taine a vu avec eiïroi errer autour de son ami, comme dans le tableau symbolique de Gustave Moreau, le pâle génie du trépas. Sa clairvoyance lui disait que Paradol finirait par le suicide.
En amitié, Taine était idéaliste, il pensait « que deux hommes qui ont des convictions entièrement contraires ne sauraient être bien amis ». La politique accomplit son œuvre néfaste en éloignant l'un de l'autre les Dioscures. On voit par cette correspondance à quel point Taine, au sortir de l'école, est entré dans la vie tout armé, ne livrant rien au hasard, à quel point il a tenu le serment qu'il s'était fait à lui-même de demeurer inébranlablement fidèle à ses principes, à la voie qu'il s'était tracée. « Qu'est-ce qu'une grande vie, (igmande Alfred de Vigny ? Une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr. »