‹ Les maîtres de la pensée moderneChapitre 27 sur 51 · Schopenhauer, Die Welt als Vorstellung, livre III · texte numérisé non relu

Schopenhauer, Die Welt als Vorstellung, livre III

n'est pas le monde réel, le vrai monde, que le vrai monde c'est le monde des idées, le monde des choses en soi, que l'univers sensible n'a de réalité que comme expression et symbole du monde intelligible. Ce monde intelligible, qui est le vrai objet de la philosophie comme la religion, Kant, à la vérité, ne pense pas comme Platon que nous en ayons une intuition directe, ni même un souvenir, mais il enseigne que nous y pénétrons parla loi du devoir. C'est la loi du devoir qui nous apprend que nous appartenons à un autre monde que l'univers sensible, corporel et mécanique, à un monde de liberté, de justice et de sainteté, à un royaume des fins, dont le souverain ou Dieu est le représentant vivant et la source éternelle de la loi de justice et d'amour, monde oîi la nature sacrée de l'humanité {homo res sacra homini) se manifeste par l'égalité de droits et par l'inviolable dignité delà personne humaine, monde vrai vers lequel gravitent sans le savoir toutes les créatures sensibles ou insensibles, et que cherchent à réaliser par la vertu les hommes altérés de justice et de vérité, monde dont la possibilité ne peut se comprendre que si, au delà des phénomènes qui paraissent et qui passent, se cache une vraie et solide existence, une vivante et immuable essence, dont les arts sont l'expression abstraite et sévère, que la philosophie atteint plus profondément que les arts et les sciences, mais, hélas ! dans une langue inadéquate et impuissante, eniin qui trouve une révélation inépuisable et intarissable dans les cœurs religieux. C'est là que tout nous

ramène, aussi bien la docte ignorance d'un Kant que le mystique élan d'un Maiebrauche ou d'un Platon.

Nous sommes étonné de voir les sciences dites positives montrer tant de préventions contre la philosophie, car il nous semble que ces sciences, profondément méditées et considérées dans leurs parties les plus hautes, touchent aux confins de la métaphysique, et n'en sont même pour ainsi dire que le premier degré. Quelle est en effet la prétention de la métaphysique? C'est de nous conduire des choses sensibles aux choses intelligibles, du subjectif à l'objectif, c'est-à-dire de ce qui nous paraît à ce qui est, des phénomènes aux substances et aux causes, et enfin du relatif à l'absolu. Or nous allons voir que ce passage a lieu dans les sciences, et qu'il est même précisément ce qu'on appelle la science.

On pourrait croire, en eff'et, à première vue que, dans les sciences de la nature, ce sont les choses sensibles qui sont l'objet de la science, et que les

sens en sont l'iustrament : mais un peu de réflexion nous fait voir qu'il n'en est rien. Les sens ne sont que des agents secondaires obéissant à un maître supérieur qui est l'entendement. Le sensible n'est que l'occasion de la pensée et le signe de l'intelligible. Par exemple, lorsque le physicien traite de la chaleur, croit-on qu'il entende parler de la sensation de chaud ou de froid qu'il peut personnellement éprouver ? Cette sensation est-elle autre chose pour lui qu'un avertissement de la présence d'un certain agent, dont il étudie les lois sans se préoccuper de ses propres impressions ? De même l'électricité se confond-elle avec la sensation de commotion douloureuse qu'elle provoque, les propriétés chimiques des corps avec les sensations de salé, d'acide ou d'amer qui les accompagnent ? Ces sensations sont des signes que le savant ne fait que traverser pour atteindre ce que les sens ne peuvent connaître, ce qui ne se découvre qu'à l'esprit, à savoir les rapports généraux des phénomènes, les lois, les genres, les types, en un mot le pur intelligible. Plus la science s'élève dans ses généralisations, plus elle élimine le sensible et s'en dégage. Ainsi, dire avec les physiciens d'aujourd'hui que la chaleur est, selon toute apparence, identique à la lumière, et que l'une et l'autre ne sont que des mouvements, n'est-ce pas écarter, je dirai même fouler aux pieds toute représentation sensible? Car, pour les sens, quoi de moins semblable que la chaleur et la lumière, la lumière et le mouvement? On peut conclure de ces faits que, si la métaphysique prétend s'élever au-

dessus des choses sensibles pour atteindre jusqu'aux derniers intelligibles, elle ne fait en cela que continuer, en traversant peut-être un peu trop vite beaucoup d'intermédiaires, elle ne fait, dis-je, que continuer et imiter la méthode des savants .

De ce qui vient d'être exposé, on peut conclure aisément que les sciences passent sans cesse du subjectif à l'objectif, de ce qui paraît aux sens à ce qui est en réalité, car elles passent de ce qui n'est vrai que pour celui qui l'éprouve à ce qui est vrai pour tous les observateurs en général, et par conséquent indépendamment de chacun d'eux en particulier. On connaît cette pensée de Pascal : .< L'un dit : Il y a deux heures ; l'autre dit : il n'y a que trois quarts d'heure. Je regarde à ma montre, et je dis à l'un: Vous vous ennuyez; et à l'autre : Le temps ne vous dure guère, car il y a une heure et demie. » C'est l'image du vulgaire et de la science. Trois personnes sont réunies dans une chambre. L'une dit : Il fait chaud ici ; la seconde : Il fait froid. Le savant consulte le thermomètre, et fixe le degré de température indépendamment' des impressions de chacun. Voilà la température objective de la chambre. En généralisant cette observation, on peut dire que les sciences nous donnent une véritable démonstration du monde extérieur, si souvent mis en doute par les sceptiques. Tant qu'on n'a vu dans le monde extérieur, comme le pyrrhonisme de l'antiquité, que des phénomènes variables et changeants, sans autre lien que celui qu'étabhssent l'imagination et l'habitude, on comprend jusqu'à un certain point le

scepticisme à l'égard du monde extérieur : mais lorsque, par l'analyse, l'expérimentation et le calcul, on vient à déterminer a priori l'ordre dans lequel les phénomènes devront se produire, lorsque l'induction, dépassant les limites de toute expérience, pénétrant dans le passé, reconstruit l'histoire du monde avec une admirable précision, qui pourrait ne voir là que le rêve de l'imagination, le fantôme d'une raison subjective? A propos de quoi irais-je supposer que ces phénomènes si complexes, soumis à tant d'influences entrecroisées, et cependant dérivant tous de quelques lois très simples, à quel propos irais-je supposer que ces phénomènes viennent de moi et ne résident qu'en moi ? Passe encore pour Kepler et pour Newton, qui ont découvert les lois du système du monde. On peut dire que c'est leur propre raison qu'ils ont objectivée ; mais, pour moi, ou pour tout autre, qui ne savons pas même formuler ces lois, qui les comprenons à peine, qui n'en connaissons ni la démonstration ni les conséquences, de quel droit pourrions-nous supposer qu'elles sont l'œuvre de notre esprit ? Voici la Mécanique céleste de Laplace, à laquelle il est imposs)ble de rien comprendre sans être versé dans les plus hautes et les plus profondes mathématiques. Ce livre explique avec la plus merveilleuse précision des mouvements que je n'ai jamais observés, des phénomènes dont je ne sais pas même le nom. Et tout cela, ces phénomènes, ces mouvements, ces lois, ces nombres, ces calculs, ce grand système de mécanique, serait l'œuvre de mon esprit ? On voit

que d'absurdités pour l'idéaliste ou sceptique qui voudrait aller jusque-là. Quant à celui qui, moins excessif, ne bornerait pas tout à la raison individuelle et se contenterait de soutenir la subjectivité de la raison humaine en générai, la science lui donne encore une sorte de démenti, car il n'y a pas toujours eu de raison humaine, il n'y a pas toujours eu d'hommes sur la terre. Si haut que la géologie fasse remonter l'origine de l'homme, on n'ira pas jusqu'à dire que l'homme est éternel, car la vie même n'est pas éternelle. Cependant, avant l'homme, le monde existait. Supposez donc, comme le disait autrefois Protagoras, que l'homme soit la mesure de toutes choses : que signifie cette histoire du monde antérieur à l'homme? A quel propos et comment l'homme aurait-il pu tirer de la série de ses phénomènes subjectifs une induction qui lui représenterait un monde antérieur à lui, dans lequel il serait apparu un jour et qui cependant n'aurait jamais existé ? Si tout est subjectif, comment l'homme peut-il concevoir quelque temps où il n'aurait pas été? Supposer avec Fichte que c'est l'esprit qui crée le monde actuel est déjà une singulière fiction : mais imaginer que l'esprit trouve dans ce monde actuel, déjà fictif, les traces d'un monde antérieur qui n'a pas existé, c'est le comble de la fantaisie et du paradoxe.

il n'est pas aussi facile d'établir, je le reconnais, que les sciences nous font passer des phénomènes aux substances et aux causes, et pour le démontrer il faudrait des analyses trop délicates et trop diffi-

ciles pour être utilement abordées ici. Contentonsnous de dire que les sciences nous font passer du relatif à l'absolu : elles le font par exemple lorsqu'elles établissent entre les phénomènes des rapports fixes, indépendants de mon propre point de vue, de mes affections et même de mon existence. Ces rapports sont en soi toujours les mêmes, et on peut toujours les retrouver dans quelque circonstance que ce soit. Sans doute ces rapports paraissent changer avec les circonstances ellesmêmes ; mais si l'on décompose les phénomènes complexes qui résultent de la rencontre des circonstances, on voit que la loi qui les régit n'est que la résultante de toutes les lois élémentaires qui régissent chaque classe de phénomènes en particulier, de telle sorte que la complexité même de ces rapports est une vérification merveilleuse de la parfaite exactitude des lois simples qui se sont combinées pour les produire. Ces lois sont donc quelque chose d'absolu : sans doute elles sont loin d'être le dernier absolu ; mais elles le supposent, elles y conduisent, soit qu'on les considère comme la manifestation d'un être infini, dont elles seraient l'essence même, ce qui est l'hypothèse du panthéisme, soit qu'on les suppose décrétées et portées par une intelligence et une volonté absolues, ce qui est la doctrine théiste. Vous dites qu'il suffit de constater que de telles lois existent, sans qu'il soit nécessaire de rechercher si elles sont absolues ou relatives ; mais n'est-ce pas là trop présumer de l'incuriosité humaine, et comment voulez-vous nous apprendre qu'il existe

dans la nature des rapports permanents, généraux, absolus au moins en apparence, sans que nous soyons tentés de demander s'ils ne seraient pas l'expression ou l'œuvre de quelque être absolu ?

En un mot, bien loin de voir entre les sciences et la métaphysique, comme on est tenté de le croire, une opposition et une rivalité naturelles, il nous semble au contraire qu'elles sont intimement liées, que les sciences doivent nécessairement éveiller la curiosité métaphysique, non pas peut-être chez les savants, qui ont autre chose à faire, mais chez les hommes que leur esprit prédispose à ces sortes de recherches. Les sciences, quoi qu'elles en aient, plongent de toutes parts dans l'intelligible et dans l'absolu. A la vérité, elles peuvent toujours en revenir quand elles le veulent, reprendre pied dans le monde phénoménal et vérifier leurs conjectures par l'expérience. De telles vérifications échappent à la métaphysique ; mais, si elle n'a pas l'expérimentation et le calcul, elle a l'induction, l'analyse et le raisonnement, et ce ne sont pas là des moyens absolument impuissants. Sans doute il faut toujours un point d'appui: si haut que l'on s'élève dans l'atmosphère, c'est encore l'air qui nous pousse, et il ne faut pas, suivant la charmante image de Kant, imiter la colombe qui, iière de la facilité de son vol, s'imagine qu'elle volerait plus rapidement encore, si elle planait dans le vide. La métaphysique ne peut donc se passer d'un point d'appui : ce point d'appui, on l'a vu, elle peut le trouver dans les sciences elles-mêmes et dans les hautes généralités

scientifiques, qui ne sont d'ailleurs que les applications des idées fondamentales de l'esprit humain, telles que la psychologie les découvre dans la conscience. Pour finir par oii nous avons commencé, nous voudrions que tous les savants et tous les théologiens, bien loin de chercher toujours à décourager la philosophie par leurs envieuses critiques, lui applaudissent au contraire et la suivissent de leurs vœux. La métaphysique n'off"rira jamais sans doute cette absolue certitude que l'on trouve soit dans un dogme religieux, soit dans une science rigoureusement démonstrative, et, si elle est sage, elle se contentera de ce qu'Emile Saisset appelait si justement « un dogma tisme limité. » La métaphysique a néanmoins deux grandeurs par où elle est immortelle : d'un côté, elle est le plus haut effort de la liberté de la pensée; de l'autre, elle nous ouvre des perspectives profondes sur les régions de l'éternel et de l'invisible. Par la liberté, elle est la sœur de toutes les sciences ; par l'infini, elle est la sœur de la religion. L'esprit humain n'a nul intérêt à se mutiler lui-même, il est impossible de fixer des limites infranchissables au cercle de la vérité. Si l'on voulait limiter l'espace, on verrait qu'au-delà de ces dernières limites il y a encore de l'espace ; ainsi en est-il du champ de la vérité. L'esprit humain franchira toujours ces limites arbitraires, et ne s'arrêtera qu' à la conception du dernier intelligible, de la dernière substance et de la dernière cause. Ainsi monte de degrés en degrés la métaphysique dans la région des idées pures : c'est de là qu'elle a jusqu'ici défié les attaques du scepticisme.

qui, bien loin delà couper par la racine, n'a jamais réussi au contraire qu'à lui imprimer un élan nouveau. Du haut de ce monde intelligible, elle défiera encore le scepticisme dans l'avenir comme par le passé, à la condition toutefois, je l'avoue, de redescendre do temps en temps prendre pied parmi les hommes, et de ne point trop dédaigner la caverne de Platon.

Page 1