‹ Les maîtres de la pensée moderneChapitre 7 sur 51 · Ed. Bruder, lettre · texte numérisé non relu

Ed. Bruder, lettre

2. Les ouvrages où Huet a réfuté Spinoza sont : le savant ouvrage Dcmonstralio evangelica (1679) et le De concordia ralionis et fidci (1692). D'autres théologiens l'ont combattu : par exemple Kithard Simon, suspect lui-même d'être un des inventeurs di; l'exégèse rationaliste.

système de Spinoza avec plus de détail, mais toujours avec le même emportement; et nous voyons, par son témoignage, que les idées de Spinoza n'étaient pas sans avoir eu de son temps une certaine influence.«Notre nature est éternelle, ditAriste (l'interlocuteur de Théodore, c'est-à-dire de 3Ialebranclie). Nous sommes une émanation nécessaire de la divinité . Nous en faisons partie ... Ne croyez pas, ajoute Arisle, que je sois assez impie et insensé pour donner dans ces rêveries ; mais j'ai ouï dire qu'il y a des esprits assez corrompus pour s'en laisser charmer. » Théodore répond : « Je croirais volontiers que ceux qui produisent de semblables chimères n'en sont guère persuadés... Quel monstre ! Quelle épouvantable et ridicule chimère!... S'il y a des gens capables de se forger un Dieu sur une idée aussi monstrueuse, ce sont des esprits nés pour chercher dans l'idée du cercle les propriétés du triangle. »

On voit qu'à cette époque, à la fin du xvn^ siècle, le nom de Spinoza était devenu une espèce d'épouvanlail.

L'opinion commune se représentait ce système sous les apparences les plus odieuses et comme une œuvre en quelque sorte diabolique. L'un des témoignages les plus curieux de l'exécration et de l'horreur inspirées par Spinoza dans l'Église catholique est la diatribe éloquente et virulente à laquelle se livra, dans la chaire chrétienne elle-même, l'un des plus grands prédicateurs du temps, le doux Massillon. Pour s'exphquer un tel anathème, il fal-

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lait que le nom de Spiuoza lût aussi répandu dans le monde que ses écrits éLaient peu connus. C'était le symbole et le résumé de toute l'incrédulité du temps, et ce nom paraissait d'autant plus séducteur qu'il était plus mystérieux. « Pourquoi croyez-vous, s'écria Massillon, que les prétendus incrédules souhaitent si fort de voir des impies véritables, fermes et intrépides dans l'impiété, qu'ils en cherchent, qu'ils en attirent même de pays étrangers, comme un Spinoza, si le fait est vrai qu'on l'appela en France pour le consulter et pour l'entendre... un Spinoza, ce monstre qui, après avoir embrassé différentes religions, finit par n'en avoir aucune, n'était pas empressé de chercher quelque impie déclaré qui l'affermît dans le parti de l'irréligion et de l'athéisme; il s'était formé à lui-même ce chaos impénétrable d'impiété, cet ouvrage de confusion et de ténèbres, où le seul désir de ne pas croire en Dieu peut soutenir l'ennui et le dégoût de ceux qui le lisent ; où, hors l'impiété, tout est inintelhgible, et qui, à la honte de l'humanité, serait tombé en naissant dans un oubli éternel et n'aurait point trouvé de lecteur, s'il n'eût attaqué l'Être suprême, cet impie, dis-je, vivait caché, retiré, tranquille ; il faisait son unique occupation de ses productions ténébreuses et n'avait besoin pour se rassurer que de lui-môme. Mais ceux qui le cherchaient avec tant d'empressement, ces hommes frivoles et dissolus, c'étaient des insensés qui souhaitaient de devenir impies et qui cherchaient dans le témoignage d'un liomme obscur, d'un transfuge de toutes les

religions, d'un monstre obligé de se cacher aux yeux de tous les hommes, une auLorité déplorable et monstrueuse qui les affermit dans Timpiété ^.»

Cette diatribe insensée, qui prouve une si étrange ignorance de la vie de Spinoza et de sa doctrine, nous donne le mot de l'opinion ecclésiastique et catholique sur Spinoza au xvii® siècle.

Mais ce ne sont pas seulement des allusions plus ou moins vives ; ce sont des attaques directes, des réfuta lions en l'orme, qui viennent porter la guerre jusque dans le sein du spinozisme. Nous en signalerons trois principales, pour ne parler que de la France: celle de François Lamy (1696)''; celle de Bayle % dans son dictionnaire (1697); et enfin celle de Fénelon, dans son Traité de l'existence de Dieu (1718) *.

Le livre de dom Lamy a pour but de prouver que Spinoza est « un athée » ; on ne distinguait pas alors entre l'athéisme et le panthéisme : « car, dit-il,

1. 5IassilIon, Sermon pour la quatrième semaine de Carême : Des doutes sur la religion. Ce passage, que l'on n'avait pas remarqué, a été signalé par 31. Nourrisson dans son Spinoza et le naturalisme contemporain (Paris 186G), ouvrage plein de renseignements bibliographiques curieux et où nous avons beaucoup puisé.

2. Nouvel athéisme renversé, ou réfutation de Spinoza tirée de la nature de l'iiomme (Paris 169G) .

3. Nous citons Bayle, quoiqu'il ait écrit en Hollande, mais parce qu'il appartient à la France par sa nationalité ; son dictionnaire est de l'année 1697.

4. La réfutation du spinozisme se trouve dans la deuxième partie du Traité de l'existence de Dieu, qui ne parut qu'en 1718, trois ans après la mort de Fénelon , et six ans après la publication de la première partie.

de ne reconnaître qu'un être universel indistingué de toute la nature et de l'assemblage de tous les êtres ; un être sans liberté et sans providence, qui, sans but et sans fin, sans choix et sans élection, soit emporté par une nécessité aveugle et inévitable en tout ce qu'il fait, ou plutôt qui ne fait rien, à qui toutes choses échappent aussi nécessairement qu'un torrent à sa source... il nous paraît qu'il n'en faut pas davantage pour former l'athéisme. » Quant à la réfutation de dom Lamy, elle s'appuyait sur les principes de Descartes : (f Je suis composé, disait-il, de deux êtres, d'un être pensant et d'un être étendu. Ces deux êtres sont si différents l'un de l'autre qu'on peut les concevoir non seulement l'un sans l'autre, mais même avec exclusion l'un de l'autre. Chacun de ces êtres pouvant être conçu seul, sans rapport à quoi que ce soit et sans le secours de l'idée d'aucun être, ils ne sont manière d'être de quoi que ce soit. Ce sont donc de vraies substances. Il est donc faux qu'il n'y ait dans l'univers qu'une substance. » On reconnaîtra facilement dans ces lignes l'argumentation cartésienne. C'est ainsi que Descartes, s'il en avait eu connaissance, aurait réfuté le système de Spinoza.

Ce n'est pas là d'ailleurs une simple hypothèse. Quoique Descartes n'ait pas connu Spinoza, qui n'a paru et écrit qu'après sa mort, cependant, il ne faudrait pas croire qu'il n'ait pas connu la possibilité de cette conséquence tirée de son système. En effet, un théologien de Lcyde nommé Revins, dès 1647, ayant affiché en Hollande dans un placard

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universilaire^ comme c'était l'usage alors, que les attributs de la pensée et de l'étendue pourraient bien être les attributs d'une seule el même substance, Descartes le réfuta dans une de ses lettres par un argument semblable à celui de dom Lamy. Voici comme Revins s'était exprimé dans son ])lacard : « Si nous voulons suivre le sentiment de quelques nouveaux philosophes qui disent que l'étendue et la pensée sont des attributs qui sont en certaines substances, comme dans leurs propres sujets, puisque ces attributs ne sont point opposés, mais simplement divers, je ne vois pas que rien puisse empêcher que l'esprit ou la pensée ne puisse être un attribut qui convienne à un même sujet que l'étendue, quoique la notion de l'un ne soit pas comprise dans la notion de l'autre... » A quoi Descartes répondait : « Lorsqu'il s'agit d'attributs qui constituent l'essence de quelque substance, il ne saurait y avoir entre eux de plus grande oppusition que d'être divers... Pour ce qui est de ces sortes d'attributs qui constituent la nature des choses, on ne peut pas dire que ceux qui sont divers, et qui ne sont en aucune façon compris dans la notion l'un de l'autre, conviennent à un même sujet : car c'est de même que si l'on disait qu'un seul et même sujet a deux natures diverses, ce qui en fera une manifeste contradiction - ».

Suivent quelques développements qu'il faut lire

1. Ce placard fut publié sous le litre de Consideratio fteviaiia.

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