‹ Les maitres ornemanistesChapitre 46 sur 406 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

« Les ouvrages de Jean Le Pautre, que l'on présente au public dans ce recueil, sont assez connus et assez estimés de tous les artistes pour nous croire dispensés d'en relever le mérite. Jamais dessinateur ne fut plus abondant ni plus varié dans ses productions. Ornement, Architecture, Paysage, Histoire, tout naissoit avec une facilité étonnante de son crayon, ou, pour mieux dire, de sa pointe; car rarement il se donnoit la peine de faire des desseins, mais il gravoit tout de suite ses compositions, à mesure qu'il les avoit imaginées. Aussi le nombre de ses gravures est- il très-considérable. On a rassemblé la meilleure partie dans cet Œuvre, contenant 780 différens exemples des parties de l'Architecture les plus suscep-

ECOLE FRANÇAISE, XVII» SIÈCLE, STYLE LOUIS XIV. 6r,

tibles de décoration. II est distribué en trois volumes, composés chacun d'environ 260 planches, dont on peut voir le dénombrement dans les tables insérées au commencement de chaque tome; un plus grand détail seroit fort inutile. On ne doit pas non plus s'attendre à trouver dans le cours de l'Ouvrage aucune explication des planches qu'il renferme; le livre parle assez de lui-même, sans qu'il soit nécessaire de le grossir inutilement par de fréquentes dissertations. C'est pourquoi nous terminerons cet Avertissement par le récit de quelques particularités delà vie de ce grand homme, du moins de celles qui ont pu venir à notre connoissance. L'illustre Monsieur Mariette pourra satisfaire un jour plus amplement la curiosité des amateurs, par Y Histoire de la Gravure en taille douce et des artistes qui y ont excellé : Histoire à laquelle il travaille depuis très long-tems, et que l'on attend avec toute l'impatience que mérite une matière aussi curieuse et aussi intéressante.

« Jean Le Pautre naquit à Paris en 1617 (Jal dit iôi8), de parens d'un état médiocre, qui le mirent, dès sa plus tendre jeunesse, chez un menuisier nommé Adam Philippon. Comme ce menuisier avoit été quelque tems à Rome et qu'il possédoit le dessein, il servit de maître au jeune Le Pautre : bientôt après il lui mit la pointe à la main, et il en fit un graveur. Le Pautre commença ses essais par diverses études de morceaux d'ornement que Philippon avoit dessinés en Italie et qu'il lui donna à graver; c'est ainsi qu'il eût le bonheur d'entrer dans la carrière en copiant des morceaux capables de lui insp'irer le goût des bonnes choses. Ces études, au nombre de vingt-six planches, que l'on trouve au commencement du premier volume de ce recueil, sont les seules gravures que Le Pautre ait faites d'après les desseins d'autrui; dans la suite, tout ce qu'il grava étoit de son invention. Il est vrai qu'il étoit doué d'un génie si fécond qu'il réussissoit également dans toutes les parties de son art; il avoit de plus une ardeur infatigable pour le travail, et cette ardeur étoit secondée par une facilité encore plus grande, car il inventoit sur-le-champ, comme nous l'avons déjà remarqué, il gravoit au premier coup tout ce qu'il lui venoit en pensée, avec une promptitude presque incroyable. Après cela il n'est pas étonnant de voir cette prodigieuse quantité de desseins, d'ornement de toute espèce qu'il a gravés dans la vue de se rendre utile, non-seulement aux peintres et aux architectes, mais encore aux orfèvres, ciseleurs, sculpteurs, et pour le dire en un mot, à tous les artistes dont la profession a quelque rapport au dessein.

11 Le célèbre Antoine Le Pautre, son frère puisné, qui a mérité la place de premier architecte du Roi, lui étoit redevable de son habileté dans l'architecture. Ce fut Le Pautre, le graveur, qui lui donna les premières leçons de son art, et lui communiqua ce goût mille et nerveux que l'on admire dans ses édifices. Antoine Le Pautre apprit aussi de son frère l'art de graver à l'eau-forte; il publia un recueil de ses ouvrages, connu sous le titre d' Œuvres d'architecture d'Antoine Le Pautre. architecte du Roi, dont la première édition parut en i652, sans aucun discours. Ce livre fut réimprimé après la mort de l'auteur, et les réflexions judicieuses que M. d'Aviler a ajoutées à chaque édifice, dans cette seconde édition, la rendent encore plus recommandable, et la feront toujours rechercher avec empressement par les amateurs de la bonne architecture. Au reste, ces deux frères ayant travaillé longtems ensemble, il n'est pas étonnant qu'on remarque dans leurs ouvrages le même goût et la même manière de dessiner. Lorsque le cavalier Bernin vint en France, il honora de son sufl'rage les productions de Jean Le Pautre, et il avoit coutume d'admirer la facilité avec laquelle cet excellent artiste savoit se retourner sur toutes sortes de sujets, et paroître toujours neuf dans ses compositions. Les autres Italiens pensent de même à son égard, et le nom de Le Pautre et ses ouvrages seront toujours en vénération parmi les vrais connoisseurs. Il fjut pourtant convenir qu'il y a quelque choix à faire dans ses desseins; ceux de sa jeunesse, par exemple, sont supérieurs à ce qu'il a fait dans un âge plus avancé, et ses dernières productions sont plus lourdes et plus chargées. Jean Le Pautre étoit de r.-\cadémie Royale de Peinture et de Sculpture.

t 11 mourut à Paris, en 1682, ù l'âge de soixante-cinq ans. »

Page 1