‹ Les maitresses de Louis XVChapitre 1 sur 17 · RUE JACOB · texte numérisé non relu

RUE JACOB

Droit de Iradnction at de reproduction réaervé.

Dû l'If

(suite)

JLe Ijt (Je jpsjicp du 13 décemby^ 1756 wmtimm^ le jow mêi^fi la rémission de tou§ tes officie? du pafter ment. J^teî}dpjR^^|pL, la justice était iftterrompMt les intérêts privés n'avaient p}us d'^vp^a^t^ ni 4^ procur rpurs; toute la Ff^'UGg ^'^gitait çpus i^es pas9ix)ni0 gi gqs e^ès d'ppipiop d'py ^ortiÇRttrop 9o^y^^t; les mmjes pa-r litiqueg, q^i?.nd, le 5 jpmvi^r 1757, Louis XY IPflntaoJ en carro^^e pour a{ter f^^ire les ^ii^ ^, TfiiilîPq i^it fr^pp^ par Ps-mienç-Pn ordre 4u Rpi appefeil; le Um^ p^iu h présider pour la pr^mièrp fois l/è çom^l d'^^.. Le pè|*p DesmaFet§9 icpj^fesseur du Roi, ^'enfermait av^p le Px>i; la. ^eiae r^jt^^v^it du blei^sé de? déclarsSi^ii? d.<9 repentir; n^adap[|e dg Pompadour h'^q irpcevait ricp, pf^9 uR billet, p^ m napt.

Pendant que le Roi est aux mains de TÉglise et de la médecine, pendant près de dix jours , la marquise est chez elle; au dehors, sous ses fenêtres, ce sont des menaces de mort et les cris du peuple; au dedans, c'est la curiosité impitoyable de tout Versailles qui entre chez elle <c comme dans une église », vient jouir de sa vue et s'en repaître. La marquise pleure, s'évanouit, recommence à pleurer et s'évanouit encore. Il y a autour d'elle Bernis qui la regarde les larmes aux yeux , la duchesse de Brancas qui ne la quitte guère, très-souvent Rouillé, et le contrôleur général Saint-Florentin. Le docteur Quesnay ne fait qu'aller et venir du Roi à la marquise; il la* console, la réconforte, lui dit qu'il n'y a rien à crg-indre, que si le Roi était un autre homme, le Roi pourrait aller au bal le soir. Mais l'homme que. madame de Pompadour attend, le seul homme qui puisse la rassurer, le garde des sceaux, Machault n'est pas encore venu et ne se présente pas. Le fils de madame du Hausset est dépêché pour épier au château ce qui se passe; il revient dire que le garde des sceaux est chez le Roi. Il est renvoyé pour savoir ce que Machault fera à la sortie ; Machault rentre chez lui. « Et c'est là un ami ! » s'écrie la marquise désespérée. Bernis essaye de la calmer; il la dissuade déjuger Machault si vite, quand on annonce le garde des sceaux. Machault entre, sa mine est sévère : « Comment se porte madame de Pompadour? » demande-t-il d'un ton glacé. Et le voilà dans le cabinet de la marquise. Tout le monde sort. Au bout

d'une demi-heure, la marquise sonne ; elle est noyée de pleurs : « Il faut que je m'en aille... » Ses dents s'entre-choquent, et, comme elles casseraient un verre, c'est* dans un gobelet d'argent qu'on lui fait prendre de l'eau de fleur d'oranger. Un peu remise, elle donne les ordres à son écuyer pour préparer son hôtel à Paris, et fait prévenir ses cochers de ne point s'éloigner. Le départ se prépare; la porte est fermée à tous ceux qui ne sont pas de la société intime de la marquise. Tout à coup, sur le seuil de la porte, c'est la voix de la maréchale de Mirepoix : « Qu'est-ce doûc, madame, que toutes ces malles?... Vos gens disent que vous partez ?* »• Et la maréchale va à la marquise que ses femmes déshabillaient pour la mettre plus à l'aise sur sa chaise longue, a Hélas! ma chère amie, répond cl'un ton mourant madame de Pompadour, le maître le veut, à ce que m'a dit M. Machaùlt. — Et son avis à lui, quel est-il? — Que je parte sans différer. — Il veut être le maître, votre garde des* sceaux, et vous trahit... Qui quitte la partie la perd. » Ces paroles, leur ton, l'assu^ rance de madame de Mirepoix raniment madame de Pompadour; et au bout d'une heure de conférence avec la maréchale , M. de Soubise, l'abbé de Bernis, et M. de Marigny, le frère de la favorite sort en disant à madame du Hausset: « Elle reste, mais motus... On fera semblant qu'elle s'en va, pour ne pas animer ses ennemis. C'est la petite maréchale qui l'a décidé. Maïs son garde (Machaùlt) le payera. »

6 UVIiÈ DEUXIÈME.

IjSl petite maréchale atait bien jugé la posltioh. A quelques jours de là on apprenait que le Roi avait revu madame de Pompadotir. Le grand air de tristesse de M. de Machault était remarqué, et Ton pi'oflostiquait sa chute. Mais cette fchu te de Machault faisait le^ affaires* dii plud mortel ennemi de la inartjuise. D'Argettsoh, à qui le Roi blessé et se croyant mbwant avait donné les clefs de ses papiers secrets à Tttânon^ pltiè anbré que jamais atiprèâ du Roi, appelé à tobt nitiflietit par lui pour là confidence fet la commissidil de déitiW'ehes secrètes^ d'Argenson^ uiié fois débarrassé de MaehauUj se jugeait tiiaître du ministère, et il estihiaife qu'avec son crédit sur Teèprit dd Ad, m 8ti|)èriorîte iûcoiitestable sur tous Iéê lîliriistréë, fîiadàiiie dé Pdiflpadour n'était plus à redouter. Fidèle à séâ platls ^ il tenait toute prête la beauté dfe la belle feotîitesse d'Eâparbès pour la lâcher sur le Rdîj fet 11 la préparait disail'bn ) à là succesâldU de madaffle de PbmpkdoUr pn¥ ce billet que surprenait m certain d'Arboiilin à là dévotion de la marquise : « L'indécis ëët eiifiii dé^ eidéj Le garde dessceaitti est réntbyéi Vôu« allez rev^ nir, ma chère comtesse^ et noue séroni^ leâ matt^6â dli tifipdi »

Aussij quand l'abbé de Bernis^ dépêché à ée moitierit par madame de Potnpadour verd M. d'Aî^enson pour ftabiter d'une réconcilialion, en réveuait avec Un rëfuâj tous jug&redt que cela allait être ëtitre la favorite et le ministre une dernière passej Uù combat â lllbrt. Le

lendemain de k réponse de d'Atgënson^ la marquiie demandait sa chaise , et au grand étonnement de sei gens, elle se faisait conduire chez lui. Elle rentrail bhèfe elle fort rdteuse) et leâ yeux au plafond^ son manteau au dos, ses mains dans ton manchon^ elle restait si longtemps debout detant la cheminée ^ absorbée dans ses pensées^ que Bernis lui disait : a Youë âyea l'air d'un mouton qui rêve* — Ce9t un Imp quifhïi rêvet^ le mauton^ » lui répondait madame de Pbmpadour (l)^

Quelques jours après l'assassinat du Roi^ madame de Pompadour avait envoyé chercher Janelle^ intendant des postes^ pour lui recommander dé sdustraire dans les extraits de lettres qu'il porterait au Roi tout oe qui ferait allusion à l'attentat. Janelle pi*omettait de se conformer au désir de la marquise ; In^is il en référait à d'Ârgeneon qui entrait dans la plus violente colère et le menaçait de le mettre en prison s'il prenait les ordres de itiadame de Pofnpadour^ C'était cette eilplusion et ces menades du ministre qui avaient ^cidé la mar* quisé à rehtt*eV1ie dont elle Sortait si soucieuse et que Besenval ifapporte ainsi. Madame de Pompadour commençsdt par manifester sa surprise à d'Argënson de^ ordres t|u'il avait donnés à Janelle, et d.(^^9.i}alt ne pouvoir concev^r les rbisoiiB qui pouvaient le déterminer à remettre sous les yelix du Roi un évédehienlr dont le souvenir était si pénible. D'Argenson répondait qu'il

(1) Mémoires de madame du Hadnett Porfo, J9mM««lfik i6ft4i

a LIVRE DEUXIÈME.

devait la vérité au Roi et qu'aucune considération dans le monde ne pouvait le porter à s'écarter de son devoir. Madame de Pompadour reprenait que c'était de bien grands principes; mais que M. d'Argenson voudrait bien lui permettre de lui dire qu'ils étaient hors de saison dans cette occasion , et que l'intérêt puissant de la tranquillité du Roi devait l'emporter sur tout autre calcul. D'Argenson déclarait qu'il n'avait point à changer d'opinion, et qu'il était surpris que madame de Pompadour, qui n'avait aucun ordre à donner, se mêlât d'un détail qui le riegqrdait seul. C'est alors que madame de Pompadour jetait au ministre cette déclaration de guerre : ' « Il y a longtemps, Monsieur, que je connais* sais vos disposition^ pour moi » je vois bien que rien ne peut les faire, changer... J'ignore comment tout ceci finira, mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'il faudra que vous ou moi nous nous en allions (1). »

Sur le mot de madame de Pompadour à Bernis, le Roi entrait. Une scène de larmes où il fallait porter à la marquise des gouttes d'Hoffman , une faiblesse que dissipait un verre d'eau sucrée arrangé de la main du Roi , un baiser sur cette niain qiii l'avait servie , un sourire, voilà comment fut jouée la disgrâce, da d'Argenson (2). Deux jours après, le ministre recevait du Roi cette lettre de cachet: o Votre service ne m'est plus

(1) Mémoires du baron de BesenVal, publiés par Berville et Barrière. Baudouin, \sn,yoLl.

(2) Mémoires de madame du Hausset.

nécessaire ; je vous ordonne de m'envoyer votre démission de secrétaire d'État de la guerre et de tout ce qui concerne les emplois y joints, et de vous retirer à votre terre des Ormes (1). »

Cette chute était la délivrance de la marquise, l'affermissement et la tranquillité de sa domination.

La campagne avait, commencé sur mer par un succès sur les Anglais, la prise de Port-Mahon, et la dispersion de Tescadre de Tamiral Byng ; sur terre, pousr sée vivement par la soudaine entrée du Roi de Prusse en Bohême, elle débutait par un succès, par la victoire d'Hastembeck, gagnée par le maréchal d'Estr.ées sur le prince de Cumberland, victoire qui euvrait au vainqueur la ville et Télectorat de Hanovre, les Etats de Brunswick, de Zell, de Lunebourg et de Wolfenbuttel. Malheureusement des intrigues de palais, des animosités de femmes, arrêtaient bientôt l'heureuse fortune de nos armes.

Malgré des cajoleries à Richelieu, madame de Pompadour ne lui pardonnait pas de l'avoir traitée en grisette > elle lui en voulait de ne point avoir fait une cour respectueuse à sa beauté ; elle lui gardait rancune d'avoir décliné la' proposition dont elle croyait l'avoir honoré, en lui proposant pour son fils la main de sa

(1) Journal anecdoUque de Barbier, vol. IV. ^ Vie privée de Louis XV.

fille Alexandrine. Elle était jalouse et inqttiète de riûtimite de Rlcheliett atec le Rdij Aê la direction qu'il pbu- Taii donner aul caprideâ du maître \ elle se plalgtidit eticore de ce qu'en une occasion toute récétite j l'assassinat de Damiens^ Richelieu ay&it trop dessiné seë vues particulières, et, se tournant ters le règne du Daûphitl, s'était allié aux ennemis de la maîtresse. Aussi, Richelieu n'avait-il obtenu le commandement de l'expédition de Mahon que par les intrigues de la duchesse de Lariraguàis (1), et l'àppul seferet que la duchesse avait trouvé . dans Bernisj séduit pal* le plan de Richelieu dbnt il défendait l'audace au conseih 8a nomination atâit été arrachée presque violemment à la marquise de PompâdOur, qui avait l'habitude dé le traiter fort mal penddnt ëes absences^ et s'était^écriée, quand on était venu lui parler du eommatldement que btigùait Richelieu : « M^ dé Richelieu? il ëbt ariseÊ fanfaroii poui* vouloir ètte bhargé de eéla I II mettra autant de légèret'é à preudre une ville qU a séduire uUe femme) bélû. serait plaisant. Il lui faudrait

(1 ) La chaleur que la sœur de madame de Mailly mit à la nomination de Hifehdlbil ëfit tiobfirmêë pàt t»stté leti^e adressée àsdti amant tih jiôu i)lus tard: «Ma pauvre tête me tourne. J'ai bien peur que Tamiral Bing n'arrive avafil (Jue la trarichêè ne sôit ouverte, et par conséquent ne vous donne beaucoup de difficultés, e% ne vous àilotige votre siège. J'espete Men (ftie vous surmonterez toutes ces difficultés et que vous serez vainqueur de ttàlibti. Maté ]ë cHlirié bieil 4u^>lé'siè^e ne àoit bièb ineurtrlèr. Àh qiie je suis donc malheureuse de vous voir ^u milieu *dé ces dangers. Je voudroisétre votre cuirasse. Mais songez je vous en conjure qu'un gênerai ne pëbt til né dbit s'ëifcposèl* : èl {îbii, vtfliB Ji*etëft J)aS à VoUi, votiS êtes à iftoi, a moi qui vous adore, qui ne vis que pour vous, qui vous regarde comme

ce que j'ai de plus cher au monde. Ma vie est attachée à la votre »

Catalogue d'autographes de A; MartiO) 1848. i

MADAME llE PÔMPADOUR. ' il

quelques bontttis disgrâces t)our lui apprendre à ne douter de rieti. » Et k nominatioii enlevée, madame de LàUrâgiiais îîiàndait à ftlchelieu qu'elle croyait qUé l'espéranfee de lé voir éctouer était entrée pour un peu dans la grâce obtenue. Le succès de Richelieu emportait titl Instant ces petites rancunes; mais bientôt înadàïlie de f ômpadoûr y revenait, et, refroidie par d'Argehsôti , ëtiëdre inihiâtre et forl jaloux de Richelieu , elle faisait âU Vàin(|ueur de Mihorque Tàccueil le moin^ empressé et sôiiMâit a Loiiis XV le ton indifférent avec lequel il tjilèslionnait kîchelieu décontenancé sur les £guefe de teinbrquë. (1).

Il y avait autour d'elle Un autre homme que madame de Pompàdbub' voiilàit pousser àù commandement. Cet hbiritnej plelti de lui, éloquent et superbe d^assurancdj honhète homftiô, galant homme, beau courtisan, brave, dé^ltiiéi*éssé, loyal, lé Jirince de Soubise en un mot, dvdit eiltraîné l'àiiiitiê de madame de Pompadour dans

{i) Ménibii'eK dii Hiarécilàl duc de Richelieu, PaHs, 1793, Vol. IX. -- Les relations de Richelieu et de madame de Pompadour gardèrent toujours iih tond de l-essentiniéht el uii ton d^àigreur que nous laisse deviner cette lettre de madame de Pompadour au duc à propos d'une demande insignifiante : <( Comment est-il possible qu'un homme aussy considérable que tbUs é*écliatiffè stir d'aussy peillfe objets. Au reste sy vous croyés qtië c'est un dégoût pour vous, vous e^tes le seul a le croire^ ame qui viv.e n*y a songé, je ne parle pas de vos caillettes de Paris, il n'est pas en mon pouvoir de les empêcher de tbiKs mailder toutes les plattitudes imaginables, et il ne me Test pas davantage de vous empêcher de les croire d'après ces vérités exactes, je nepuis()uè ni^en tenir a ce quej'ay fait jusqu'à présent, je ne vous donneray jainaîB dé sujets le^times de vous plaibdre de moy. Mais en vérité il m'est impossible de prévoir ceux que votre imagination dit YOË àuiies fëlrbtil ùàitre — . . »

ses plans, dans ses projets; il lavait séduite en lui promettant de vaincre, et en l'assurant que ses victoires reviendraient à celle qui l'avait fait nommer. Sa sœur, la comtesse de Marsan, ne cessait de rebattre les oreilles de madame de Pompadour des lenteurs du maréchal d'Estrées, de la nécessité d'un général plus entreprenant. Aux séductions des projets de M. de Soubise,aux plaintes de la comtesse de Marsan, se joignaient les plaintes de Paris Duverney qui avait rendu de grands services à madame de Pompadour avant sa faveur et qui était fort avant dans ses conseils. Munitionnaire général à l'armée, il avait affaire à la sotte hauteur du maréchal d'Estrées qui ne voulait point s'entendre et concerter avec lui les opératioiîfe militaires. A cela se joignaient contre d'Estrées les riens, les coups d'épingles, les petites susceptibilités, ces reproches adressés par lui au prince de Soubise, qui, ne commandant qu'une division, timbrait ses lettres : Armée de Soubise; reproches qui blessaient personnellement madame de Pompadour dans l'amour-propre de sa protection à Soubise. Puis c'étaient encore les hauteurs de sa femme, qui, sentant son mari menacé, ne cachait point sa mauvaise hu* meur et se répandait en paroles imprudentes; c'étaient ses liaisons avec les hommes hostiles à l'Autriche, dont on pensait qu'il partageait les vues politiques; c'étaient les grandes et les petites choses qui préparaient la disgrâce de d'Estrées et la fortune de Soubise, que cependant il était impossible de substituer brusquement au

MADAME DE POMPADOUR. j3

maréchal d'Estrées sans révolter tous les maréchaux de France, tous les officiers généraux plus anciens que le favori de madame de Pompadour (1).

Richelieu, très-poussé par Duverney dont il s'était fait Tami, était encore soutenu par Choiseul, alors comte de Stainville, qui, arrivant de Rome en ce temps, l'appuyait auprès de madame de Pompadour pour un commandement qui devait avoir, selon lui, le bon effet de rompre une union trop étroite entre Richelieu et son neveu d'Aiguillon, d'empêcher une ligue trop puissante du parti anti-autrichien, et de compromettre Richelieu dans une guerre contre les ennemis de l'Autriche.^ Surmontant son mauvais vouloir pour l'homme, madame de Pompadour ne tardait pas à voir dans Richelieu le général de transition qui devait faire passer l'armée de d'Estrées aux mains de Soubise. Une conférence sollicitée par Duverney avait lieu chez elle, en présence du •Roi. Après avoir blâmé les timidités de d'Estrées, Duverney exposait le plan concerté avec Richelieu, et qui consistait à attaquer le roi de Prusse par l'Elbe et l'Oder. Les Français et les impériaux devaient se porter sur Magdebourg, les Suédois et les Russes sur Stettinv Les approvisionnements se feraient sur la Meuse, le Rhin, le Weser. Ce plan, qui promettait de magnifiques ^résultats, demandant le concours de Duverney, concours auquel le maréchal d'Estrées refuserait de se prê-

(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VIII et IX.

ier, Duverney proposait pour le commandemaat le vaiur queur de Mijiorqup, le maréchal de Richelieu qyi, peur se concilier madame de Pompadpur, propQiftit de mettre sou^ les ordres du prince de Spuhise 35,000 hommes ^ la têtp desquels le prince e^trerp-it en gftXQ, l'enlà¥e«r^it au roi de Prqsse, ^t; se ferii.it 1^ plus graad honr neuf, dette offre décidait b rapatriap enti^ la &r Yorite et le maréchal, et ai|^ cp^ditions i^ publicité que voulait le maréchal. A Choi^y, ppiidwt h café, éonum le Roi était debout environné 49 h cpur, Richislieu s^ présentait devant madanie de Pompadour. StainyiU^ allait causer un mom^n|; p.ygç eU^ ( puis, prengpt pd.F la main le maréchal, il l'aH^eRg,it à la favorite'. Le bruil; de ce raccommodement, l^^ ^qmitcs secrets, les mour vements du maréchal dp Ricbelieu, lès déclamations plus hardies de la comteji^e 4e Harsan, le^ indiscrétions, Tair de la cour, |;out avertissait la maréch^b d'Ëstrées de la résolution prise, du cQmffîa,pdementprQ- ^^is, du rappel prochain de ^pu mari. Furieuse de dépit et de rcsspntiment, osanj l'injure, le ss^rçaçnie, Tipgolenpe poutre la favorite en qui elle ne trpuvait guère l^s fpilités qu'elle ja,vp,it irouyée^ chez madame d^ ])Jailly, elle allait jusqu'à se glisser dans l'intérieur def petits appartements, et, pénétrant jusqu'aux maîtresses spçrètes du Roi, elle cherchait à lep attacher à ss^ haiue, 4 les intéresser et à les fgiire travailler au rei^voi de madame de Pompadour; et le Roi était tout étonné d'entendre la pçtite l^urfi, l'iancien modèle du peintre

Bouelier, lui diva un jour d'un top moqueur 2 n Mali h (pm\ teri^A en ètes^yous donc avee votre fameuse vieille? 9 J^e Roi, plein de colère, voulait savoir qui lui av^( mii 66 mot dm^ h bouche. Murfi pleurait, et lui UQI^jpaît 1» Ri^réchale 4'Ketirée» 4Qnt elle recev^t de fréquentefi viaitea. Ce misérahle incident décidait le commaudeinent de Richelieu, il décidait le rappel de d'^Htréei»; ^ eile maréchal de Belle-Iale, soupçonnant le dnUQUB du jeu, n'avait écrit à d'Estrées 4^ ^^ preaaei* pour iLVoir l'honneur de la campagne, si le in^échal de l^ph^liki ne s'était arrêté à Strasbourg, pour attendre Qt fêter la duchesse de Lauraguais de retour des eaux, R|(}heUeu enlevait à d'Estrées la victoire d'Haa^ tembeck, qui ne précéda que de quelques jours son arrivée (1).

^chelieu prend le commandement de l'ajrmâe, et son bonheur éclate aussitôt. 11 refoi^le, par upe suite de mnuiBuvr^a hardies, Farmée du duo de Cumb^rland, démoralisée et frappée de terreur ; il l'accule vers l'ena* bou^urQ de l'fllbe ) il l'enferme dans une position où il ne lui rQste que le choix entre ees trois extrémités : poseriez atmes, être taillée en pièces ou sauter à la mer. Au¥ ouvertures que lui fait le duc de Guinberland, Richelieu lui répond qu'il n'a pas le pouvoir de trsûter,

(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, Buisson, 1793, yqI. IX. r- Mémoires 'historiques et anecdotes de la cour de France pendant la feiY^ur de madame de Pompadour. Paris, Bertrand, 1802. — Mémoires secrets 8«r les règntts de Uois XIV et de Louis XV, par fea Ducke. JMsfon, 1791, vol. n.

et madame de Pompadour et le Roi approuvent sa réponse. Puis qu'arrive-t-il ? Un tour de génie du Roi dé Prusse. Richelieu se laisse prendre à une lettre de Frédéric, chef-d'œuvre de grosse rouerie et de basse flatterie, qui fait une dupe -de celui qu'elle appelljB « le neyeii du grand cardinal de Richelieu, celui qui a mérité dés statues à Gênes, celui qui a conquis l'île de Minorque malgré des obstacles immenses, celui qui est sur le point de subjuguer la Basse-Saxe. » Richelieu conclut la trop fameuse convention de Closter-Seven (10 septembre 1757). Les Français restaient maîtres de Télectorat de Hanovre, du landgraviat de Bremen, dé la principauté de Verden. Les Hanovriens devaient passer au delà de l'Elbe ; les troupes de Brunswick, de Hesse, de Saxe-Gotha, et généralement tous les alliés du Hanovre devaient se retirer dans leurs pays respectifs, et garder la plus parfaite neutralité jusqu'à la fin de la guerre. Telles étaient les bases de la convention (1).

Ce fut la faute capitale de la guerre, une générosité qui recommençait les Fourches Caudines en se contentant de demander à une armée, qu'on devait faire prisonnière de guerre, le serment de ne plus porter les armes, en se fiant à une bonne foi que le désir d'une revanche, l'impatience de Thumiliation, et les échecs de la France, allaient sitôt tenter.

(1) Mémoires secrets par feu Duclos, vol. H. —Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. IX.

MADAME DE POltfPADOUR. 47

Cependant Bernis, admis au Conseil Je 2 janvier 1 757, déclaré ministre des affaires étrangères au mois de juin de la même année, avait soumis, comme madame de Pompadour l'avait pensé, ses répugnances à sa nouvelle position. Ses antipathies pour Talliance autrichienne, ses premières opinions, le respect des traditions nationales de notre politique étrangère, ses craintes, ses timidités, s'effacèrent peu à peu sous le succès et l'éclat des débuts de la nouvelle politique française; et, réconcilié avec les plans et les idées de madame de Pompadour par leur fortune , il attendait de jour en jour, d'heure en heure la nouvelle officielle de l'entier désarmement et de la dispersion de l'armée ennemie, impatient, agité par l'attente et l'espérance, se promenant seul dans son cabinet, réfléchissant à ce que l'histoire dirait un jour de tous ces glorieux événements qui avaient signalé les premiers jours du traité de Versailles : la prise de Mahon , la victoire d'Hastembeck, la destruction de l'armée hanovrienne ; puis, repassant dans sa tète les moyens par lesquels toutes ces choses avaient été exécutées, quels personnages les avaient conduites, quelles tètes avaient porté la plupart des projets, les intrigues qui avaient précipité les événements, la part des hommes, des ambitions, du hasard, de la raison, de la passion, de l'imprévu dans tout ce qui avait été fait et dans tout ce qui était arrivé, son rôle à lui-même, au milieu de tant d'obstacles, de peines, d'ennuis, de comédies, il se disait : « Pauvre

postérité! que sauras -tu? Et comme la vérité au

fond pourrait se moquer de toi » Et comme il

se disait cela, l'officier qui apportait la convention de Closter-Seven faisait claquer son fouet à sa porte. Bemis le voit monter chez lui, il ouvre la dépèche, lit la teneur du traité, en prévoit à l'instant les suites fatales, et laisse échapper : « Le rêve est fini... Ah! parbleu 1 la postérité n'est pas si à plaindre, elle ne sera pas dans le cas de s'étonner si mal à propos ! (1) »

Aux yeux du ministre, la convention était une trop grosse faute pour que le maréchal y fût tombé de bonne foi et sans bonne volonté. Mais il ne restait plus rien à faire qu'à couvrir et autoriser le commandant de l'armée française, dans la crainte qu'en le désavouant on ne fournît aux ennemis le prétexte de violer la convention à la première occasion favorable. Bernis dépêcha donc sur-le-champ jr Richeheu les pouvoirs de ratifier, en lui recommandant de prendre toutes les précautions nécessaires pour faire exécuter un traité qui aurait dû être une capitulation militaire et qui était, grâce à sa sottise, une convention politique dont l'exécution dépendait de la loyauté des Anglais appelés à la ratifier.

Mais cette déplorable convention de Closter-Seven allait être suivie de fautes encore plus graves de Richelieu, d'accommodements plus condamnables,» de

(1) Notice sur le cardinal de Bernis, par Loménie de Brienne, à la suite dee Mémoires de madame du Hausset. Baudouin^ 1S24.

Dégocialions avec le Roi de Prusse donnant plue de prise au)i soupçons d'une inaction qui a contre elle toutes les apparences d'une trahison de la temporisation. €hassé de Prague/battu à Gosternitz par le géné« rai autrichien Daun, impuissant à tenir la campagne, pressé par les Russes qui pénétraient dans la Prusse ducale, menacé par le général Haddick qui poussait jusqu'à Berlin et y levait des contributions de guerre, Frédéric fanait représentera Richelieu, par un émis* saire habile, qu'il ruinait l'œuvre du cardinal son oncle pour fortifier l'ennemi naturel de sa patrie. Il lui fai* sait rappeler les beaux jours du commencement du règne de Louis XY, lorsque, partageant tous deux la confiance de madame de Châteauroux, ils dirigeaient la politique et les armées de la France contre l'Autriche. L'émissaire de Frédéric représentait encore à Richelieu que le règne de la femme qui avait dérangé l'ancien système de la diplomatie française ne pouvait être de longue durée ; « qu'en cas de mort » le Dauphin reprendrait l'ancienne politique; qu'en cas de disgrâce, une nouvelle maîtresse se hâterait d'y revenir. On disait à Richelieu que le temps avait passé sur les charmes de madame de Pompadour; on lui faisait entrevoir que la place était toute prête pour une autre. On lui demandait si le vainqueur de Mahon

j devait se tenir en dehors des éventualités , ne point se réserver l'avenir. Enfin, lui faisait demander Fré-

« déric, une guerre de trois femmes devait-elle renver-

ser sous Louis XV Tédifice des trois plus grands rois de la monarchie française : Louis XIV, Louis XIII, Henri IV (I)? Entraîné,- séduit, gagné, Richelieu demeurait au repos , résistait à [^occasion , respectait Magdebourg et ses trois ou quatre mille recrues inca* pables de résistance, abandonnait à ses propres forces le prince de Soubise, et laissait perdre au général de . madame de Pompadour cette désastreuse bataille de Rosbach (5 novembre 1759), qui allait avoir en France l'écho douloureux d'un autre d'Azincourt; déroute fatale, dont les pamphlets devaient faire une honte, et qui allait pendant de longues nuits ôter le repos à madame de Pompadour, et ne lui permettre qu'un sommeil forcé par des calmants (2).

A la première nouvelle de la déroute de Rosbach, Bernis s'effrayait sur les . suites d'une politique dont les premiers succès lavaient bien plus étonné que convaincu. Les intrigues et les divisions du conseil, l'incapacité notoire de nos généraux, la conspiration, sinon des vœux, au moins des prévisions de la France en faveur du roi de Prusse, ce qu'il voyait et ce qu'il pré- * voyait, le décidaient à déclarer ouvertement qu'on ne devait pas se flatter de faire la guerre plus heureusement; que la France et l'Impératrice n'avaient point de capitaines à mettre en ligne avec le Roi de Prusse et le prince Ferdinand de Brunsv^ck ; qu'il fallait se <

(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, Buisson^ 1793, vol. IX.

(2) Mémoires de madame du Hausse!. Baudouin, 1824. «

presser de faire la paix. La rupture de la convention de Closter par les Hanovriens et les Hessois qu'enhardissaient nos revers, et bientôt la déroute des Autrichiens à Lissa qui jetait la consternation à la cour de Vienne et semblait devoir abattre Tlmpératrice et la disposer à un accommodement , poussaient Bernis à de nouvelles représentations, à de nouvelles demandes de paix.

Mais la paix, c'était la ruine de l'œuvre de madame de Pompadour, la condamnation solennelle de son système, une humiliation éclatante de son orgueil. L'alliance avec l'Autriche n'était point en effet unç politique accueillie, protégée et adoptée par elle : elle était, du moins à ses yeux, une politique imaginée par elle, animée par elle, émanée d'elle, une idée qui lui était personnelle , un plan qui lui appartenait en propre. Fallait-il donc céder aux mauvaises chances du moment, et leur sacrifier les espérances de l'avenir, la fortune que la France avait le droit d'attendre et d'invoquer en d'autres rencontres ? Les exemples de l'histoire n'étaient-ils pas là pour engager à surmonter le présent et à persévérer dans ia lutte? Ne montraitelle pas à toutes ses pages une victoire soudaine réparant tous les malheurs, effaçant une suite de désastres? Le triomphateur du jour, Frédéric lui-même, n'était-il pas le mémorable modèle de cette patience qui lasse les revers, et de cet entêtement à vaincre qui venait dé le sauver en un jour d'une position désespérée ? Et

n'y avait-il plus dan» la monarchie le coNir opiniâtre d'un Louis XIYy marchant avec le drapeau de Id France contre le vent des destins?

Ainsi raisonnait et s'exaltait madame de Pompa^ dour, enivrée et comme soulevée, au-dessus d'elle* même et du niveau de son âme par la grandeur des intérêts et la majesté des hasards de la politique et de la guerre. Elle se roidissait dans une ohstinatioâ presque cornélienne que soutenaient sa mémoire et l'béroïsme sonore des vers de tragédie. Avec l'aveu-» glemeni et la volonté intempérante de son sexe, elle voulait ne s'arrêter qu'à l'eitrémité des cbosles; et il ItD semblait naturel de trouver autour d'dle et dani» la France la persistance de résolation, l'effort eantinii, le courage désespéré, que lui avait demandés si souvent le maintien de sa faveur* Puis , ({uel moment pour céder I le moment où l'opinion se dédiainait contre elle^ où l'émeute des libelles et des iii}ure8 pourrait s'attribuer l'honneur de l'avoir effrayée ou convertie t Sur ee terrain, le ministre et la favorite ne pouvajedt ft'wteadre. Bernis raisonnait sur le présent, les éveii-^ tuaUtéa présumables et menaçantes : il avait raîaoti comiaae le bon sens d'un homme. Madame de Pompadour raisonnait sur des possibilités heureuses^ «m re« tour des chances du sort, la révélation d'un gén^^ % elle a^ait raison comme l'imaginatioli d'une femme.. Aufltti, e<mtre ks représentations de Bernis, ne faîsailf Ile qu'irriter chez le Roi la blessure de RoÀMb, et se

MADAME DE POMPADOUR. iS

récrier auprès de lui sur la honte de signer la paix après une défaite.

La passion que les femmes mettent dans la proted* tion animait encore madame de Pompadour pour la continuation de la lutte. Désolée de Taffront de Soti^ bise, elle voulait donner roccasion d'une revanche au maréchal, bafoué par les chansons et les épigrammes, par Paris , par Versailles, par les badauds aussi bien que par les grandes familles qui jetaient à la favorite le cri du sang des leurs versé dans une « soubisade ». Ja^ mais bataille perdue ne valut au vaincu tant d'insultes, une t^lle popularité de ridicule; et cependant c'est le devoir de Thistorieft, dont la justice n'est pas vendue au succès^ de reconnaître que Soubise ne méritait point de si cruelles risées. Sa seule faute à Rosbaeh fut une faute grande il est vrai, mais excusable : il fut nlalheureux. Cette bataille qu'il perdit, il n'avait point voulu la donner après un examen fait de la position de l'ennemi. Soumis au prince d'Hilbrirghausen, commandant l'armée des Cercles , qm paraît avoir été acheté par Frédéric, Soubise combattait dans le co/nseil èe guerre sa résolution d'attaquer, et s'appuyait de l'avis du comte de Mailly ; il demandait à différer jusqu'au lendemain pour avoir le temps de tracer son plan de bataille. Il envoyait même deux de ses aides de camp pour ordonner à l'armée de rester dans ses positions. Mais le prince d'Hilburgïiausen mettait son armée en mouvement, et entraînait ainsi Soubise, forcé

de le suivre, et d'ailleurs pressé de donner la bataille par une dépêche de Stainville arrivée de Vienne au dernier moment. Ajoutons encore, pour la défense du maréchal, que dans cette bataille, qui fut presque au premier choc une déroute, Soubise avait pris la seule disposition qui pouvait faire échouer le plan du roi de Prusse (1). Ces excuses de Soubise, reconnues par un écrivain qui lui est fort hostile, la vengeance qu'il tira plus tard de Rosbach aux brillants combats de Sundershausen et de Lutzelberg, peuvent excuser jusqu'à un certain point l'engouement de madame de Pompa* dour pour le général battu à qui elle faisait écrire une lettre de condoléance par le Roi. Dans le commandement général des troupes qui était donné à Richelieu, elle ne laissait pas sacrifier son favori; et M. de Choiseul , tout en blâmant cette satisfaction donnée à la maîtresse , apprenait à Richelieu que la réserve de l'état-major était faite au profit du prince de Soubise. Et madame de Pompadour persévérant à caresser l'idée de lui rendre un premier commandement , la guerre continuait sous le triste commandement du comte de Clermont, le successeur de Richelieu, dont les défaites n'étaient balancées que par la victoire de Saint-Cast, remportée le 4 septembre 1768, en Bretagne, sur les troupes de débarquement anglaises.

11 existe une correspondance de madame de Pompa-

(1) Mémoires du maréchal dac de Richelieu, par Soulavie, vol. IX.

dour , précédant et suivant cette victoire, qui montre toute la part qu'elle prend à cette guerre, toute Tactivité de ses sollicitudes, son importance, ses préoccupations et ses fatigues de premier ministre , et tout l'écho qu'un succès des armées du Roi trouve en elle. C'est une série de lettres adressées au vainqueur de Saint- Cast, au gouverneur de la Bretagne, à d'Aiguillon; lettres où les calineries et les paroles familières de la femme se mêlent au ton d'autorité d'une volonté presque royale. Malgré sa santé misérable, des accès de fièvre qui lui reviennent toutes les nuits, madame de Pompadour, au milieu de tant d'autres soucis, apaise les mécontentements de d'Aiguillon, lui envoie les mémoires de Bertin et de Berryer avec ses observations, et têttie^ comme elle dit, pour le service du Roi^ travaille à le réconcilier avec Orry. Elle plaisante, elle veut le séduire : elle lui dit que s'il lui chante pouille comme à Orry, il arrivera qu'étant moins douce que le contrôleur général, ils se battront. Elle se refuse à le remplacer par M. de Lorge qu'elle trouve « trop procureur, trop avare, l'âme pas assez noble pour représenter en chef dans une grande province.» Et pour triompher de ses insistances et de sa mauvaise petite tête, elle lui écrit le 6 septembre 1758 : « Vous avez raison. Monsieur, il est très vray que mon esprit et mon cœur sont continuellement occupés des affaires du Roi, mais sans l'attachement inexprimable que j'ay pour sa gloire et sa personne, je serois souvent rebutée des obstacles con-

M LIYHE DEUXIÈME.

tinuels qui se rencontrent à faire le bieû. » Croit«elle (jue les Anglais vont se rembarquer? crdint-elle que d'Aiguillon ne puisse les joindre ? Elle jette au papier ces mots dont la rodomontade est d'un bel acœnt : (X Les vilains ne tous attendronts pas^ Monsieur^ j'en meurs de peur, car je suis sure que vous les rosseriez magnifiquement. Vos lestres font plaisir à lire, on y rèconnoît le oitoyen, le sujet zélé et éclairé ei une petite teste très bonne dans ce moment et dont je dis tous les Mens du monde parce qu0 je les pense; bonsoir Monsieur j»

Et à la nouvelle de la victoire^ voici sa félioitatîon à d'Aiguillon :

a C'est dvec bien du regret. Monsieur^ que je ne vous ay pas dit tout ce que je pensois avant bier sur la gloire dont vous venés de vous couvrir, mais ma teste estoit sy defuloureuse, que je nus de force que pour yoùs. dire un tï^%4 Nous avons chanté aujourd'hui votre Te Deum^ et je vqus assure ^ue ça été avec la plus grande satisffaotkHi ; j'avois prédit vos succès^ et en ^ffet comment étdit il possible quavee autant de 2èle^ d'intelligisnee^ une. teste aussy froide^ et des troupes qi^î brulitient aisisy qtie leur chef de venger le roy^ vous ne fussiés pas vainqueur. Cela n^ se pouvoit pas. Un petit billet que je vous ay écrit avant votre brillante joitrnée a du s vous faire eonnoitre ita façon de penser ponr vous et lai justice dont je fais profession. Distes moy^ je vous prie aotudllxneiit si v<n» este» bien facbé contre

mo; de n'avoir pas cédé a vos inatandes, et aUt belles raisons que vous m'avés conté^ elles ne var» loient rien dans ce temps, et je les trouyeroi» encore plus détestables aujourdhuy« Un autre n'auroit pa» fait aussi bien que vous^ je serois dans la douleur au lieu d'être dana la joyè y vous vous sériés perdu et il y auroit bien de quoy. Osés dire maintenant que ma teste ne vant pas mieui^ que. la votre^ je vous en deffie, »

Et quand l'homme qu'elle complimente ainsi , effrayé des difficultés qui grandissent^ veut absolument donner sa démission, quels effort» de madsone de Pom*^ padour pour retenir dans son gouvernement le vainqueur de Saint -(Cast^ auquel elle finit par écrire (tO septembre 1760) i « Ahl fi^ j% rougis pour vou» •de vous voir moins de courage que moy^ vous avéa les désagréments de votre petit commandement et moy ceux de toutes les administrations, puisqu'il n'est pas de ministre» qui ne viennent me conter leurs chagrins (1). »

Mais qu'était-ce^ une victoire, la petite victcHOre de Saint^Cast, parmi tant de désastres, contre les revers de noa armes^ la déroute de nos troupes au delà do

(1) Lettres autograpbeB de madame de Pompadour au dac d'Aiguillon, conservées au Bristish MusœuiA et publiées par la Correspondance Utti-

Rhin ? Les illusions de madame de Pompadour abandonnaient son ministre. Inquiet, cédant à ses timidités pessimistes, découragé, très-sensible au bruit de l'opinion, aux piqûres des pamphlets, voyant, comme il récrivait, « les reins de la monarchie affaiblis^ » alarmé de cette protection à Soubise, de cette Fronde qui s'organisait en France, troublé d'idées noires et allant jusqu'à craindre que madame de Pompadour ne fut déchirée par le peuple à une seconde défaite de Soubise ; plein de dégoût pour une œuvre où il était entré froidement par reconnaissance pour madame de Pompadour et par courtisanerie pour le Roi, gardant une conscience droite dans une ambition sage, Bernis était travaillé et torturé par le malaise, les regrets et les remords d'un honnête homme qui croit compromettre son nom avec les intérêts de sa patrie. Désespéré et dégoûté, il écrivait : « 11 me semble être le ministre des

affaires étrangères des Limbes Pour moi j'ai rué

tous mes grands coups et je vais prendre le parti d'être en apoplexie comme les autres sur le sentiment..,. Le principe s'éteint chez nous. » A tout moment, il faisait part à madame de Pompadour des ennuis qui lui remplissaient le cœur, des pressentiments qui lui envahissaient l'esprit, de ses alarmes, des impossibilités matérielles d'un plus long effort, de la nécessité des économies, des réformes, de l'urgence de la paix. Mais il n'obtenait rien « J'excite un peu d'élévation dans le pouls, écrivait-il, puis la léthargie recommence, on

MADAME DE POMPÀDOUR. 29

ouvre de grands yeux tristes, et tout est dit (1). » Sans se lasser, il revenait toujours à la paix, que le conseil lui avait permis de négocier, mais dans les négociations de laquelle il rencontrait toujours l'opposition et les traverses de la politique personnelle de madame de Pompadour. Cependant arrivait la nouvelle du désastre de Crevelt (23 juin 1758); Bemis, en même temps, obtenait sur un ordre du Roi à Boulogne, communication de Tétat des finances. Épouvanté, il allait trouver madame de Pompadour, et, puisant dans la ruine de la France une énergie supérieure à son caractère, il représentait à la favorite, avec une force et une autorité de parole qu'elle n'était point habituée à lui voir, que toutes les disgrâces présentes leur étaient imputées à tous deux età eux seuls; que le public n'était pas instruit de l'opposition qu'il avait montrée à la première proposition du traité avec la cour de Vienne, des objections qu'il avait faites, des précautions qu'il avait prises, des préalables qu'il avait exigés, qu'on lui avait promis et qu'on n'avait pas tenus. Le public, continuait Bemis, ignorait les articles secrets du traité, articles si avantageux à la France, et dont le succès était infaillible avec d'autres généraux que les noires ; le public savait seulement que lui, comte de Bernis, était le signataire d'un traité de suites si déplorables, qu'il en était regardé comme le seul auteur ; que pour elle, elle était accusée, plus justement, de

(1) Corresp. inédite du cardinal de Bernis. Revue française. Juillet 1828. — Le cardinal deBeruis, par M. Sainte-Beuve. Causeries du lundi.

l'avoir suggéré, et de vouloir continuer la guerre pour donner un commandement à Soubise. Ces récriminations, ces accusations de Bernis, jetaient madame de Pompadour dans une colère qui ne se refusa pas, diton, la vivacité des mots. Bernis terminait la scène en lui déclarant que s'il ne pouvait déterminer le Roi à la paix, il était décidé à se retirer pour se disculper de vouloir continuer la guerre. Sur quoi , la marquise lui disait, d'un ton amer, que ce serait manquer de reconnaissance, et qu^après toutes les grâces dotit il avait été comblé, il ne paraîtrait pas faire grand sacrifice à son honneur. Bernis lui répondait assez dignenaent que quand on le verrait remettre ses abbayes, renoncer à la promesse du chapeau et se borner au seul prieuré de la Charité, le Roi et le public le jugeraient plus favorablement qu'elle ne pensait.

Après avoir ainsi averti madame de Pompadour de sa résolution, le comte de Bernis déclarait au conseil que le traité ne pouvait se suivre quant au moment présent ; que la bonne intelligence pouvait subsister entre les cours de France et de Vienne, mais que le coup était manqué par l'incapacité des généraux, parla rupture de la convention de Closter, par l'anéantissement de la marine. L'armée après ses revers devait rétrograder infailliblement derrière le Rhin ; et rimpératrîce> à laquelle la pénurie de nos finances ne permettait plus de payer les subsides convenus, ne pouvait plus agir qu'avec des moyens incapables d'amener un résultat.

Berni» terminait en disant qu'il ne pestait qu'un parti à prendre : engager l'Espagne à une médiation armée. 11 était appuyé par le conseil et le Dauphin qui empor» taient le consentement du Roi^ yenu^ à ce qu'il sem"» blaity de l'appartement de madame de P^mpadour au conseil avee d'autres idées ^ et les entêtements de la favorite : le comte de Bernis était autorisé à négocier sur ce plan avec la cour de Vienne.

Cette démarche de Bernis sembla à la favorite une déclaration de guerre. Elle fut étonnée, stupéfaite, dé cet acte de caractère dont le ministre l'avait menacée sans qu'elle y ajoutât foi; elle fut blessée au cesur par l'audace et Féclat d'indépendance d'un homme dont elle ne voulait pas oublier la première posture aupràfi d'elle, et dans lequel elle croyait trouver jusqu'au bout une créature, et un commis de ses volontés. A ccressen^ timent se joignait, chez madame de Pompadour, la ja^ lousie de la place que Bernia avait prise dans l'amitié particulière du Roi, depuis la tentative d'asaaasiqat de Damiens, la jalousie de l'importance qu'il avs^it acquise, de l'initiative qu'il avait fait paraître dans sa place. Elle ne lui pardonnait ni les réforme adont il avait eu l'idée et le courage dans la dépense de la maison royale, pi ce plan de ministère, où Bernis, dans la situation difficile de la France, voulait grouper les capacités, les intelllgences fortes, Chauvelin, le comte de Maurepas, le due de Nivernois, son parent, non point, comme quçlquesuns l'insinuaient à madame de Pompadour, po»ur jeter

à bas ses appuis et la renverser, mais pour donner à la direction des affaires une autorité vigoureuse, et servir au besoin les intérêts de la France contre les passions de la favorite (1).

Ces dispositions de madame de Pompadour parve* naient à la connaissance de M. de Stainville, notre ambassadeur à Vienne, et le faisaient aussitôt changer de conduite. Tant qu'il avait reconnu dans les instructions de Bernis Tinspiration de madame de Pompadour, il les avait exactement suivies; mais dès qu'il eut appris le dissentiment entre la favorite et le ministre, dès qu'il put supposer par les lettres de madame de Pompadour que Bernis avait perdu l'amitié de la femme, il quitta secrètement le parti et le service du ministre pour les idées de la favorite. Bien qu'il eût négocié la paix, et envoyé le consentement de l'Impératrice, il s'autorisait des regrets que l'Impératrice éprouvait de cette reculade, de l'humiliation que madame de Pompadour en ressentait, pour appuyer à Vienne, et à Versailles, auprès de Marie-Thérèse et auprès de la favorite, sur le découragement trop prompt et trop facile de l'abbé de Bernis. Il soutenait, contre ses alarmes, que rien n'était désespéré, que tout pouvait encore se réparer, et devait se relever. En même temps qu'il établissait ainsi l'avenir de sa fortune en flattant et en ranimant les espérances vaincues, mais toujours

(1) Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV, par feu M. Duclos. Paris, Buisson^ 1791, vol. H.

vives et insoumises, de Flmpératrice et de la maîtresse, Slainville, par une manœuvre infiniment habile, poussait la négociation du chapeau de cardinal pour Bernis, Le cardinalat donnant les prééminences de premier ministre, l'ambassadeur savait par là préparer la chute de Bernis, en mettant le Roi en garde contre lui, en rappelant dans Tesprit du maître ces ombrages contre un cardinal ministre qu'y avait semés le cardinal de Fleury lui-même, ombrages puissants, invincibles chez Louis XV, qui avaient écarté le cardinal de Tencin du pouvoir, et qui devaient, selon toute prévision, en faire descendre le cardinal de Bernis. Mais déjà le ministre chancelait. Reprenant courage aux encouragements de Stainville, madame dePompadour conquérait la volonté du Roi, et faisait revenir F^ouis XV au parti qu'il n'avait abandonné qu'à regret, au parti de la continuation de la guerre. Sur ce changement du Roi, sur cette victoire de la favorite, Bernis jugeait que ses devoirs étaient finis. 11 offrait la démission de son département qui serait, disait-il, plus convenablement placé entre les mains du comte de Stainville, puisque M. de Stainville voyait les moyens de relever les affaires. Après des pourparlers, des allées, des venues, toutes les petites faussetés réciproques qui accompagnent d'ordinaire ce&sortes d'accommodements, il fut convenu que Bernis, auquel le chapeau venait d'arriver, agirait de concert avec le nouveau ministre, M. de Stainville, et serait de plus chargé en partic;2lier d'une négociation avec les parle

ments dont le maniement exigeait presque un départemeût séparé (1).

Stainville^ au premiei* conseil où il assista, et madaôie de Poitipadour eulrent beau se confondre en prôt^tations d'amitié, en instances de ne pas lès quitter , le ca^inâl se sentait dans une situation fauBse ; îî gênait te mim6t^é, il gênait la favorite, il était gêtoé luiméiHe. Au bout de quelque temps, lassé et t^ésolù à un sacrifice 'éomplet, il allait droit à eux, leur parlait dé la conWaihte où il les mettait, leur représentait que ne pensant pas fcomme eux sur les affaires, il parattrait toujours les traverser en opinant au conseil, et leur déclarait que te mieux était, pour la conservation de leur aâiitié, de se séparer et qu'il demandât au Roi la permission de s'absehter quelques mois, en donnant pour prétexte leÉi besoins de sa santé . On le retenait encore ; mais les cat'essLes ne parvenaient pas à l'abuser. Il comprenait le rôle qu'on voulait de lui, le besoin que l'on avait de son ci^édit auprès du parlement de Paris pour l'enregistrement d'un emprunt de quarante millions qui souffrait de grandes difficultés. ïl avait pratiqué de trop près madame de Pompadour pour ne point la savoir implacable dans ses rancunes; et, sans illusions, il attendait, d'un jour à l'autre, la disgrâce.

de fut dans cette attente singulière qu'un jour, dans une de ces conversations indifférentes qui

(1) Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV, par feu M. t>utloB. Paris, Buisson, vol. U.

avaient remplacé entre la marquise et lui, les entretiens familiers et abandonnés d'autrefois , il lui dit : « Nous séparer à la bonne heure, rien de plus simple et de plus facile.... Mais pourquoi un coup 4e poi*gnard? » Madame de Pompadour ne répondait pas (1). < Le coup de poignard , » c'est-à-dire Texil du mî* msb^, entrait dans son plan comme dans son cà^ rtfectère. 11 lui semblait nécessaire à la satisfaction de sMi aihour-propré , nécessaire à la sauvegarde de ses iniérêtB. Nô fallait-il pas engager le Roi, le lier par une lettre de cachet contre un retour pour le ministre qu'il avait le plus aimé, depuis le cardinal de Fleury, celui pour lequel it avait eu le plus d'attachement, celui dotti la discrétion lui avait inspiré le plus de cotifianee? Ne fallait-il pas i*enverser brusquement et d'un grand èoUp la domination que Bernis avait prise sur le Rôi, tn àeh hors de la favorite, par la douceur et l'aménité de ôes façons, ses grâces d'homme d'église, son dévouement dans des circonstances critiques, ce respect et ce sincère amour d'un courtisan de bonne foi pour la persotine de son Roi, dévoilés au Roi pendant de longues années par le viol du secret de la poste ? Cette amitié du maître qui perçait dans les difficultés qu'il faisait pour exiler Bemis à Vic-slir-Âisnë, dans l'embarras que son visage ne pouvait cacher au cardinal au souper de la veille de son départ, cette séduction du Roi, demandaient tjne la

(1) Notice sur le cardinal de Bernis, par Loménie de Brienne, à la suite des Mémoires de madame du Hausset.

marquise se vengeât de sa créature par une punition qui fût un exemple.

On a dit que madame de Pompadour n'avait fait que se défendre contre l'ingratitude d'un protégé travaillant à la renverser. On a parlé d'un Mémoire du cardinal où il disait que, dans l'état des affaires, il était besoin dans l'État et auprès du Roi d'un premier ministre, d'une centralisation de la volonté du conseil, d'un pouvoir et d'une décision qui auraient eu l'unité et l'énergie des dictatures qui sortaient Rome des grands dan<» gers. Ce Mémoire aurait éclairé et effrayé madame de Pompadour sur les ambitions du cardinal, et elle aurait fait sonner à l'oreille du Roi le mot dictateur comme une menace (1). Mais cette version est-elle la vérité? En admettant même le Mémoire, et cette proposition d'un ministre dirigeant, dont le rôle de fermeté et de décision était réservé dans les projets de Bernis au maréchal de Belle-Isle, les intentions dû ministre étaient elles tournées contre sa bienfaitrice? Tout le personnage de Bernis repousse ce soupçon. S'il fait, dans son ministère, dans ces circonstances trop grandes pour lui et qui l'écrasent, une assez triste figure d'honnête homme, il laisse derrière lui une pure image de galant homme ; et le dernieT trait que méritait sa mémoire, est la justice que lui a rendue madame de Pompadour elle-même, qui évitait d'en parler, comme pour échap-

per au souvenir et aux remords de sa disgrâce, et ne lui reprochait jamais, dans son cercle intime, que de l'incapacité. Une nuit que malade, et gardée par madame du Hausset, elle s'était laissée aller à parler des amitiés qu'elle avait perdues dans son chemin, il lui venait à la bouche, comme un écho de ses reproches intérieurs, cette parole sur le malheur de l'exil du cardinal : « . , .Enfin je songe à moi qui aurais joui de sa société et vieilli avec un ancien et aimable ami (1 ). »

L'homme qui remplaça le comte de Bernis, la seconde créature et le second ministre du règne de madame de Pompadour, le ministre de la politique à outrance de la favorite, celui qui poussa jusqu'au bout Texécu-^ tion et les conséquences de ses idées, mérite sa place dans l'histoire de la maîtresse, et par le grand rôle qu'il a joué sous elle, et par la fortune étrange de sa popularité. Injustice singulière! madame de Pompadour portera dans son temps et bien au delà l'impopularité de la guerre de Sept ans, la peine de nos désastres et de nos malheurs, et le ministre qui servit d'une façon passionnée l'entêtement de ses plans, qui l'affermit et l'enhardit dans les efforts et les résolutions extrêmes, demeurera de son temps le favori de l'opinion publique, et gardera les sympathies de l'avenir.

(1) Mémoires de madame du Hausset.

d» LIVRE DEUXIÈME,

Le comte de Stainvilley fiU de M. de Stainville, envoyé du grand-duc de Toscane, était un petit homme, laid de visage , aux traits courts et ramassés qui lui donnaient, sous ses cheveux roux, quelque chose de la tète d un doguin. Mais des yeux vifs et petillanta, une physionomie animée, faisaient oublier ses traita, U avait la taille bien prise, la jambe belle, un $^ord our vert et riant, des façons polies relevée^ de cette nuance d'audace cavalière que les grands seigneurs de la eo« médie de Beaumarchais devaient faire voir sur le théâtre. Entré dans le monde avec une ligne de conduite, un plan raisonné de tenue et d'ambition, il avait débuté par des méchancetés, des mots acérée, im pemflage soutenu, une sorte de démonstration du danger qu'il y avait à se faire son ennemi *, et il parvenait par ce jeu d'intimidation à une telle reiîDmmée d'esprit et de cruauté badine, que beaucoup affirmaient qu'il avait servi de modèle au Méchant de Gresset (1). Il mettait, daps eette amertume impitoyable et pleine de grâces, sa sûreté aussi bien que sa vanité , des rafûnemente, defi jouissances, et ce libertinage de l'iropie qui sq tqt vêlera a^ec des caractères si frappants dan^ lo^Lin^^aiu dangereuses de Laclos, et montrera le pluii graqd abîme moral du dU-huitième siècle. Puis, cette repu-» tfktioP acquise, le comte de Stainville avait pri^ le rôle d'homme k bonnes fortunes ; et, malgré sa figure, il

(1) Portraits et caractères de personnages distingués de la fin du dixhuitième siècle, par Senac de Meiib^n* ^fl^tu, 1813.

MADAME DE POMPAPOUR. ^

réussissait grandement auprès 4es femipes. Cette vie le menait jusqu'au jour où, livrant a madame de Pop)? padour les lettres de madame de Choiseul-B^omanp^, il s'attachait la reconnaissance de la femnie de Franç@ cçntre lac^uelle il avait ^épens^ le plvis d'esprit. Pès[ lors il touchait a la fortune qu'il avait Içoigi^em^e^t cherchée. Il était Qpn^mé toutes les fois qu'^ sf^ présentait pour souper avec le Roi; et le bruit de sa faveur le déb|irrassait de cette épithete ^e^cç q^^^ avait si longtemps sifflé a se^ ore^Uçs (0* I^'^^^* rance de la protection de n^a^aipe de Pompadoup lui faisait épouser ufie d^^ fiUe^ les plua rip^^^ dlei la finapce, mademoiselle Crozat^ uue des plus pupe§ et , des plus nobles figures d'épq\ise de l'époque. Il quittait la carrière militaire où Q^i l'avait v^, sans grand éclat, aide-major générfil de ripfauteôe. Il était envoyé à Ropap, puis ^ Vieune^ Pwis, de Vflfflba^sade de Vienne, n}ad?ime de PompadouT l^ rappelait pour prendre le portefeuille du c?irç|inal fle Bipru^s, §ti presque aussitôt, il était créé duc. §t pair (10 dépei^r. brel7â8).

Du pomte de St^inville le duc çlfi Chcftseul ^^\\ gardé l'air, les manières, l'esprit, uu fisprit qui» îflftigçé ses retenues npuYeUeS| s'écbîtpp^it encore en fflQts ^j[f^ pitié sur ses entpurs, ses amia, ^es çpnBfiîssaOpes. Une

(i) Portraits et caractères de personnages distingué^ ^^ li| Q^ 4l^ 4^~ huitièqie siècle, par S^nacde Meilhan. V^^tUy 18,13: r-]|lIémoif^|i^u p^réchal duc de Richelieu, vol. IX.

mobilité, un changement, une légèreté prodigieuse des impressions, une indiscrétion qui, au plus petit obstacle, lui faisait violer un secret ou perdre un homme, un manque de parole sans remords et qui ressemblait à Tétourderie, une nature qui n'avait que l'esprit de méchant et ne connaissait ni la haine ni la vengeance, un goût du plaisir décidé, tyrannique, et que le ministre avouait à Louis XV ne pouvoir sacrifier aux affaires de la France, une obligeance à toute épreuve et particulièrement ouverte aux étrangers, une prodigalité s'oubliant jusqu'à la profusion, une facilité et une aisance de rapports qui écartaient de ses approches la gravité de sa place, une comédie de mépris et d'insouciance de sa fortune dont, écrivait-il, « il se souciait comme de Colin-Tampon ; » une gaieté merveilleuse, intarissable, avivée par les revers, cette égalité de bonne humeur qui enveloppe si bien tant d'hommes de ce temps que l'on ne sait si elle est en eux un don natif ou acquis , une forme ou un masque de l'âme ; une grande recherche, une savante affectation de la bonhomie, la vertu de caractère dont M. de Choiseul se montrait le plus jaloux (1); voilà ce dont est fait cet homme dont on ne saisit guère la physionomie que de profil, ainsi que dans la galerie de portraits de Cochin, et qui, plein de contradictions et de replis, cache au

(1) Mémoires de BesenvaL Baudouiriy 1821, vol. I. —Portraits et caractères, par Senac de Meilhan. >- Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. IX.

fond de lui des coins impénétrables, des ombres, quelque chose de fermé où Thistorien ne peut pénétrer.

Le ministre avait ses qualités particulières : un esprit plus étendu que profond , mais hardi et délicat, un rare coup d'œil, la perception immédiate des obstacles, des résultats, de Tespèce d'hommes à employer; une décision prompte, cette fermeté et cette suite dans les résolutions qui passent à travers les embarras; la précision des ordres (1); cette séduction sans exemple de rimagination et de la chaleur d'idées du politique, de la parole du causeur, de l'agrément de l'homme, qui groupa autour de son ministère et de sa disgrâce cette armée sans égale d'enthousiasmes et de dévouements. Choiseul apportait encore dans sa place une force de travail de huit heures par jour, un travail où il mettait cet absolutisme ministériel qu'il appelait lui-même a du despotisme » (2). Rapportait dans les formes de son respect pour le Roi une dignité, une hauteur, une conscience orgueilleuse de son personnage, inconnues jusqu'alors du ministère et du Roi. Il montrait enfin, dans cette politique en sous-ordre et commandée par la maîtresse, un zèle d'énergie, une volonté intraitable, inflexible, quelque chose de propre à sa nature et de particulier à ses facultés, une direction qui accusait sa personnalité. Dans ce siècle où la frivolité, la corrup-

(1) Le Pot pourri, 1781, n° 3.

(2) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, toI. IX.

4? UYRE DEUXIÈME.

tiô»! l» vieiillesfte. d^ Ifi^ race, effaçaient h reU^f uaé de» ^pes d'hui»»mté, M, deChoise^l révélait ?n lui cette marque si rare de Thomme : le caractère) «c ^^ cMaçièrCj, » c'ert aippi qu'est appelé e^t jugé Choiseul (feA* W portrait trouvé dana les papien et copié d© l^ mm de l^puw XVi (i).

Gboiseul était doublé de sa sœur, L'intelligene^ raativité domiaante de la duoheasQ de Grammont, ee ççeur et pea vertus d'boinme qui lui feront regarder de §i haut h mort au tribunal révolutionnaire!, M, dq Ghoi&çul lea possédait. \l disposait absolument des éner^^ i^t des dévouements d^ cette femiUQ que hn eputempor^ins pou? peignant grande et forte, le teint éclatant, Vceil brûlant, la voi\ dure, l'abord bwtain(3)E Cbaupine^ae et çoadjutriqe de l'église de ]\otre«Dawe de Bouvweii destinée au prinee de Pauffremont, mariée au eomte de Gran^mowt dont Cboispul faisait l§ver l'interdiction, Béatrice, comtesse d^ Cboi^eul'' gtainvillfti appartenait tpnt eptiéFe à la grandeur et aux ambition? de «on frère, EUe mm% dans sa fortune; ejlQ partageait pe» penaée», ses travws, son préditi et jusqu'au?^ fatigues de son ministère. C'était auprèi d'eUe que se débattait et se préparait le plu» délicat dqs affaires; tandi» qu'au^dc^ou^^ d'ellei la ebambre de pa protégée, de la petite JuUei encombrée par la

(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, toI. IX.

(2) LeUres de la marquise du Def faut à Hor^c^ W^pQplç- ^9^^ c^ Walpoole. Paris, TreuUfl p{ W^f^^ |§lî, y^J. I,

MADÂ14Ë m POMPADOUR. 43

cour et la ville, ét^it comme le bureau secondaire qù s'agitait le travail des petites intriguer (1).

Ainsi aidé, aiP^ doué» Cboiseul allait eucor^ avoir la puissance, les ressorts d'action et les moyens d'au-» torité, If a influence^ et les gages de durée, que doo-r uent un graud nom, H^ alliances dans les grande^ fa^ milles, uq iponde d^ parents à la cour. Il allait être dana TÉtftt uqe de ç,^i graudç^ et absorbantes person* nificatious du pouvoir dont les ombrages de l^ouia XIV avaifut voulu débarrasser le trône, m habituant la monarchie à des ministres du tiers état (2) ; sages préyi* sious de ce grand génie de l'autorisé royale, qui avait voulu que l'avenir de sa couronne échappât aux e^U gences. comme au?i accroissements des ministres de grande famille, à l'obligation de leur accorder, avec le portefeuille, la dignité de pair, le cordon bleu, un graud gouverneuiwt, tous ces honneurs et toutes ces forces dont Cboiseul étmt successivement armé : après la pairie, le gouvernement de Toulouse ; après le gouvernenient de Toulouse, la surintendance générale des postes; après la surintendance des postes, la charge de colonel-géQéral de^ Suisses et Grisons ; après cette charge, le cordon bleu. Par cet oubli des traditions de Louis Xiy , auxquelles on n'avait dérogé jusque-là que pour le vieux maréchal de Belle-Isle, par tous ces

(1) Mémoire du maréchal duq 4e Ripheliau, voU IX.

(2) Revue francise, juillet 1828. — Mémoires de M. le duc de Ghoiseul écrits par lui-même et imprimés sous ses yeux dans son cabinet à ChanteloHP en t77t» 6| pi|Mié^ par jSoulavie Taloé, 1 790,

manteaux de grandeur, par toutes ces sources de puissance, par la possession et la distribution des pensions, des charges, des grâces, par tous ces entours appelés auprès de lui, le comte de Choiseul-Stainville rappelé du service de l'Autriche, les Choiseul-Beaupré, les Choiseul-Labaume, les Stainville, groupés et placés, par cette famille grossissante peuplant la cour, les affaires et l'armée, par cette armée d'ambassadeurs, de cardinaux, de maréchaux de camp, d'inspecteurs généraux de la cavalerie créés par lui , sortis de sa main, par le monde d'intérêts et de reconnaissance attaché à sa fortune, par les places données, par le trésor ouvert, par les passions caressées, M. de Choiseul arrivait à agrandir le cercle de son importance et le rayon de sa faveur bien au delà d'un ministère : il devenait un parti, et le maître d'une opinion publique de la France; si bien que plus tard cette chose si simple avec un ministre ordinaire, tiré de la bourgeoisie, sans racines à la cour, sans parti dans l'État, le renvoi de Choiseul, devait demander presque un coup d'État au Roi.

Le duc de Choiseul, arrivant d'Autriche, était engagé dans la politique de madame de Pompadour et par le désir de plaire à la favorite, et par ses attaches personnelles. Il appartenait à une famille lorraine d'origine; son père, envoyé du grand-duc de Toscane, était pensionnaire de l'Autriche ; plusieurs de ses parents avaient des emplois à la cour de Vienne. Son

éducation, les traditions de son nom, ses goûts et ses sentiments étaient d'accord avec les obligations de sa position pour lui commander une politique autrichienne. Il apportait un plan assez vague en sa ligne générale, une sorte de formule diplomatique des idées ou plutôt des désirs de madame de Pompadour. C'était une alliance du Midi^ du midi de l'Europe, une alliance de la France avec TAutriche et l'Espagne, dont l'effet devait être, sinon d'empêcher, au moins de balancer l'alliance du Nord , l'union de l'Angleterre avec la Prusse et la Russie, L'Angleterre était, pour Choiseul, l'ennemi de la France, la puissance contre laquelle la France devait tourner l'effort de ses armées et de sa diplomatie, quoiqu'il prophétisât, avec beaucoup de sens, un affaiblissement de l'Angleterre par la révolution d'Amérique qui devait, dans un prochain avenir, la faire moins redoutable pour la France. Il se disait opposé aux engagements de subsides pris envers l'Autriche et les petites puissances d'Allemagne. Il voulait qu'on entretînt avec ces puissances des relations d'amitié ; qu'on ménageât la cour de Turin. 11 voulait enfin qu'on se fit une alliée intime, une auxiliaire soumise de la cour d'Espagne. C'était là l'idée capitale de son plan, le point de départ de ce Pacte de famille conclu si heureusement, mais trop tard (15 août 1761), qui, enchaînant l'Espagne à la France, établissait une alliance perpétuelle entre les deux couronnes convenant de se garantir réciproquement leurs États, et de regar-

der à l'avenir comme ennemie toute puissance ennemie de l'une d'elles (1).

Le système de politique intérieure de Ohoiseul plus libre, plus indépendant, et qui allait pliffi^is impo^rà la favorite les instincts et les tendance* du ministre-, Ce système allait être comme le plan d« politique extèricfw*, un ^tier changement de î^^lsprit de côtiduite du fâitliëtère précédent. Avec l'intelligettceet l'adresse de bubots se servant des Jansénisteft et des partelil^té contre lli vieille cour de Louis XIV, «on testament, son ombre, Gboiseul se servira de <^e« mêmes jaménisies et de céis mêmes parlements conire le p&rU des jésuites, ie parti de l'autorité tout-puissant autour du Roi et dans le Dauphin. Il prendra son appui sur le Parlement , tt relèvera à la justice politique, il en fera la commissioii dévouée au ministre qui jugeM Lally et le duc d^Aiguil» Ion. Ministre d'une monarchie, il embrassera, pour gouverner et se maintenir, l'esprit de liberté. Il fondera son règne, une faveur sans exemple et sans retour, sur Tapplaudissement des hommes de lettres, des philosophes, des encyclopédistes, sur l'intelligence, sur l'esprit de la France, qu'il flattera, séduira, rentera on achètera (2).

Tels étaient les inclinations, les idées, les plans, que devait développer dans le ministère l'homme remar^ quable, le personnage sympathique qui, malgré les de*

(1) Mémoires du duc de Gboiseul. — Revue française, juillet 1838.

(2) Mémoires dû maréchal duc de Richelieu, toi. Et.

hora, l'écUt et led gf&des d'un gfàûd espril, detiieUi^eM pour la postérité juste, au dehor^s de la t^rauce, le «éfviteiir de k polititçuê de madame de Pompadoyi^ aptèà R<)sbâ^; àiu dedans, Th^mittë d'État qtii avança l'h^irê d^ la RéTOlutt^A.

Le prra^er acte du nonir^ii ministère ûfè If. de Cheé» seul était u^ ûo^veau ti^ité (30 dél^mbrë 176^} p» lei|ciel la Franise te ikît plUs éti*oï1iém<ent ^ «t s^etïgA^ geait plu* àvaiit datts là ^enre. Om^ lé «10601111» H» 24^000 honrtites stipulé par le traité de 1 7 66 , le Roi «'engageait à Maisilënir ^ Âlieiiiagûë uiië àiii)éë de CêHI HâllebomMgS p^dàiit toute là durée dé la gu^M.

La toute^puifesante dit*ec^on, là haute main de tmd^ me ée Pompadour ne pèsent point seuleMeàl suf ta politique étrangère^ et sur tout le détail dé «ette poMliqu6) ^r te go«uverneîlient de î'armée j l«ir lêii tîomiiïâti-» demenis, ièé notninatiote, leé rècompettâès qu'elle diè* tait derrière la porte du (mbitiet : élle!^ pesaient en(ro!% sur les affaires do Tititérieûr, et s'impofi^iEÉeftit (f usete tt*^ ment au ministère. N'étàit-'ce point là favorite qui M^ sait les ifiinisti*es des financés? la favorite qili dressât les ministres futurs à lëui? emplioi, et leur faisait ià leçoô avant leur entrevue avec le Roi? L'anecdote a gardé à l'histcére la jolie aventure de Mi Silhouetté, tsei autre Sully de la façon de la marquise, avec lequel elle remplaça en 1759 Boulogne, eréftttfre de ©ernfe.

Madame de Pompadour l'avait préparé par une conversation de deux heures. Quel mécompte, quand Silhouette reste court et comme hébété à ce premier mot du Roi : a Ah! vous voilà M. de Silhouette.... Les lambris de votre cabinet sont-ils vernissés? » Et quelle mercuriale au pauvre homme, le Roi sorti : « Mais, Monsieur, on répond... on dit oui, on dit non... on parle... est-ce qu'il y aurait été voir?.,. Belle afTaire que vous me donnez là ! Le voilà sombre. Il me faudra huit jours pour le faire revenir sur votre compte... (1). » Et, Silhouette nommé, madame de Pompadour ne le laissait que quatre mois et demi au ministère : elle donnait sa succession à Bertin.

Mais si Ton veut voir dans sa plénitude et avec tous ses caractères Tinfluence de madame de Pompadour, si Ton veut se rendre un compte exact de son rôle de premier ministre, de sa participation cachée, mais vive, ardente, effective aux choses de TÉtat, il faut suivre et étudier ses efforts et ses menées dans les affaires du Parlement Un document d une authenticité irrécusable va nous la montrer entrant à fond dans les embarras de la monarchie, pénétrant au cœur des choses, rêvant et accomplissant un rôle de médiatrice entre la cour et le Parlement, s'y employant de toutes ses forces, se compromettant personnellement dans les démarches, maniant la discussion, provoquant les con-

(1) L'Espion dévalisé. Londres, 1782.

férences, employant tour à tour pour la soumission et la captation des parlementaires la hauteur, la caresse, la menace, la persuasion , jusqu'à l'éloquence, toutes les adresses et toutes les ressources de l'homme d'État aussi bien que toutes les comédies de la femme.

Remontons à la rémission des offices du Parlement par les présidents et conseillers, le 13 décembre 1756, à la suite du Lit de justice tenu par le Roi. Il se trouvait parmi les démissionnaires un homme qui devait à la sévérité de ses mœurs, à l'honnêteté de sa vie, à la constance de son caractère, la considération de son corps, l'estime du public, et l'honneur d'avoir eu ses traits reproduits par Carmontelle daùs cette galerie presque exclusivement consacrée aux parlementaires et aux opposants par le peintre ordinaire de portraits intimes de la maison et du parti d'Orléans. Sa connaissance du droit public, les lumières qu'il apportait dans les débats du Parlement, les précédents dont il appuyait les démarches hardies, lui avaient donné, dansdes Chambres, un grand rôle d'utilité; et l'opposîtidh cfu-ilfâi- . sait, sous le manteau, à la cour et à ma<}ame de Bempadour dans la continuation du'' journàjdç Baeto mont, ajoutait encore à son influence. Mais ce magistrat, le président de Meinières, était -père. 11 avait un fils pour lequel il avait demandé au Rm en 1755 l'agrément d'une charge au- Grand-Côiiséil. Cet agrément lui avait été refusé. Il se rejetait sur une place d'enseigne aux gardes qu'il n'obtenait pas da^aatageV

Cependant des antis qui s'intéressaient aux ennuis du p^re et à la carrière du fils, M* de Biron, la comtesse de Montesquieu, madame du Roure, Tabbé Bayle, essayaient up rapprochement entre madame de Pompa^ dour et le présideAt. Après plusieurs tentatives, et plu* sieurs eoiiférences de Bernis avec M. de Meinières à l'iiôtel de Belie-Isle , madame de Pompadour se ren* 4<^it au^ sollicitations des amis du président. En femme iatelligentiB, elle voulait user de Toceasion, tenter ce piagistrat dont elle tenait le fils entre ses mains, et en gagnant la reconnaissance du père, séduire sa cpnscience , et amener le parlementaire à être en^e la cour et son corps l'intermédiaire d'une pacification.

Madfime de Montesquiou disait au président de Meinières de se rendre à Versailles le 26, à six heures, et de demander Gobillon, valet de chambre. Le 26, le président se rendait à Versailles, deuiandait Gobillon qui l'introduisait chez madame de Pompadour. Madame de Pompadour était seule. Mais laissons-la. peindre au président lui-même : « Seule, debout auprès du feu, elle me regarda de la tète aux pieds avec une hauteur qui me restera toute ma vie gravée dans Vesprit, la teste sur l'épaule sans faire de révérence et me mesuraut de la façon du monde la plus imposante. » Après ce regard et cet accueil, la marquise disait d'un ton colère ^ fon valet de chambre indécis sur le siège qu'il devait dQnner au président : « Tirez une chaise ; » et

MADAMB m POMPADOUR. 51

les 46UX interlocuteurs assis Tuq en faoe de l'autre, la CQpférence Qpfnfn^PÇ^H ^vec uq peu de tremblement 4an§ la voi? m^l »»purée du parlementaire qui se mourrait de timidité et de peur. M. de Meinières assurait m^d^^itie de Pqmpadpur de soa profond respect, du désir qu'il 0,vftit dâ la convaincre qu'il était étranger à tq^t^s le$ intrigues et toutes les cabales dont on Taccu-' 8^t, 4^ l'espérance qu'il avait que cette ponvietion ac? qip^e par 1^ ipafquise, sa bonté, son humanité, son inclination naturelle à venir au secours* des malheureux, la portiCrjû^nt à lui acjcprder ss^ protection auprès du Hoi pour obtenir a son ^h l'agrément d'une place da cornette dans nn régiment de cavalerie ou d'enseigne dan^ le réglaient d^^ gardes. Et il finissait en se plai« gnant de l'^ipelusion donnée à son fils à cause de lui, s^n^ qu'il pût savoir quel était son crime.

Alors la marquise, qui n'avait jusque là donné signe de vie qu^ p^ une petite inclination du corps, lorsque le président lui avait pp^rlé de spn penchant naturel à obliger, a droite copime un jonc sur son fauteuil , » les yeux fixés sur le parlenientaire avec une fixité ppopre à le déconcerter : -r- • Comment, monsieur, vous igno^ re^f dite^-VQU», ce que vops avez fait et quçl est voirq crim^?r-.. » Et après cette exclamation assez vive, elle reprocb^'it au président le secours que ses livres, ses maqui^crit^, se^ recherches, avaient apporté aux remontrances. Meinières répondait timidement qu'il n'avait fait que donner des autorités qui étaient répandues par-

tout; et revenant à son fils, il se plaignait du Roi qui jusqu'alors n'avait jamais enveloppé dans la disgrâce les parents de ceux auxquels il se laissait aller à marquer son mécontentement.

La marquise de Pompadour : « Le Roi est le maître, monsieur; il ne juge pas à propos de vous marquer son mécontentement personnellement, mais de vous le faire éprouver en privant monsieur votre fils de jouir d'un état. Vous punir autrement serait une affaire : vous êtes officier. Il emploie le moyen qui est dans sa main, il faut respecter ses volontés. Je vous plains, cependant, et je ne demanderais pas mieux que de me voir à portée de vous rendre service. Vous savez par exemple que le Roi désire dans ce moment des marques de soumission de la part de messieurs des enquêtes et requêtes qui ont donné leur démission ; qu'il a donné des preuves de ses bontés à ceux qui lui ont écrit des lettres particulières. Si vous vouliez en écrire une de même et, par votre exemple, engager plusieurs autres à en écrire de semblables, ce serait un service que vous rendriez au gouvernement dans les circonstances présentes, que je serais en état défaire valoir, et alors vous pourriez espérer quelque changement dans les dispositions du Roi à votre égard. Mais quand je n'aurai autre chose à dire à S. M., sijion ; Sire, j'ai vu aujourd'hui M. de Meinières; il m'a protesté de l'attachement le plus respectueux pour votre personne et caetera, le Roi me répondra : Qu'a-t-il fait pour me le prouver? Rien.

Et les choses demeureront dans le même état et je ne pourrai rien faire pour vous. »

Le président de Meinières répondait en développant longuement les motifs qui lui faisaient estinier cette démarche inutile pour le Roi, dangereuse pour sa compagnie, et déshonorante pour lui.

La marquise de Pompadour cherchait à le combattre. Elle lui disait que la grâce accordée à son fils ne devait pas arriver sur l'heure, ne concorderait pas avec sa lettre, n'aurait pas Fair d'une complaisance; que n'allant plus au Palais, il n'avait pas à s'embarrasser comment ses confrères prendraient sa démarche. A cela, Meinières, à qui l'assurance commençait à revenir, déclarait qu'il se sentirait mal avec lui-même, et qu'il croyait qu'il aimerait mieux se faire capucin.

Alors, madame de Pompadour ; « le suis toujours étonnée d'entendre mettre en avant leur prétendu honneur pour ne pas faire ce que le Roi désire, ce qu'il veut, ce qu'il ordonne, et ne pas considérer qu'il est du véritable honneur de remplir les devoirs de son état, et de faire cesser le plus tôt qu'il est possible le désordre qui règne dans toutes les parties de l'administration par le défaut de justice. Voilà, monsieur, en quoi il faut faire consister son honneur : à reconnaître ses torts, la légèreté, la précipitation d'une démarche si contraire à toute règle, à toute bienséance; à tâcher, par une conduite différente, à effacer dans l'esprit du Roi et de ses sujets l'impression défavorable qu'une action

de cette nature doit y causer. Je crois tJUe personne n'ignore combien j'honore la magistrature; mais il n*y a rien que je ne donnasse pdlir n'avoir point un pareil reproche à faire à ce tribunal auguste, à ce premier parlement du royaume, à cette cour de France qui fait d'elle-même un éloge pompeux dans tous sfes écrits, ses remontrances, etc. QUoi ! c'est bette cbur si iSage qui veut sans cesse rectifier le gouvernement, tjui eh un quart d'heure se porte à Une extrémité de cette espèce? On ne suit que sa passion, son redèéiitiinéttt, sDh aveuglement, sa fureur, et voilà les déttiisâions parlieS. C'est poul^tant avec ces insensés-Iâ que vous aVei dohtié Vbtre démission, monsieur de Meittièrëé ; et voUS hiëttez votre honneur à ne vouloir paà VdUs détacher d'eui? Vous aimez mieux voil* périr le royâUttlë, Ifes finâiifeës, l'État entier, el vous fâiteft en cela consister votre honneur? Ah! monsiéul» de Meinièresj ce ti'ëW jlàâ l'hbh^heur d'un sujet véritablement attaché à ionRdi ni niêihë d'un citoyen. ^

Lé président restait émerveillé dé cette éloquence, de cette dignité et de cette grande convenance de là parole de la marquise^ de ce ton^ qui échappait aVëc tant d'aisance et de noblesse aux familiarités et &\xt bai^âéi^ ses dd la langue des affaires, du style ministériel et diplomatique du temps. Puis la dischssidn reprenait bur la démisèlon du président de Meinières, bur la faute qtt'on avait faite après l'assassinat du Roi de ne point aèc^ter la souihission du Parlement^ Offerte à demi-

mot dans la lettre du président Dubois, sur les membres que madame de Pompadour voulait exclure du Parlementât que Meinières défendait; enfin, sur la contrainte que quelques membres mal pensants exerçaient sur le t*este de la compagnie, contrainte que le président s'empressait de nier.

La marquise de Pompadour : « Je vois bien, monsieur de Meinières , que nous ne serons pas plus d'accord sur cela que tout le reste, et j'en suis fâchée. Je vous l6i répète^ c'est la trop grande bonté du tloi dont il a été jusqu'à présent qui vous rend ftiljotii*d'hui tous si entreprenants et si difficiles. A la fin, monsieur, sa bonté se lasse et il veut être le maître. N'âlleSÉ poiût attribuer aux ministres le ressentiment particulier et personnel du Roi, comme VOUS faites toujours. Il rie s'agit point d'eux, c'est ici le Roi qui est personnellement blessé et qui par lui-même et sand y être en an* cune façon excité par personne veut être obéi. Mais je vous demande un peu, messieurs du parlement, qui êtes-vous donc pour résister comme vous faites àUx Vo-^ lontés de votre maître? Croyei-vous que LbUis XV rië soit pas aussi grand prince que Louis XIV ? Penservous que le parlement d'aujoutd'bui soit coriipoSé de magistrats supérieurs eh qualité, en capacité et en nlé^ rite, à ceux qui composaient le p&Hement alors? Ati ! je le souhaiterais bien ! Qu'il s'en faut qu'ils leUl* reSSetaîblentl Mais considérez vous-même ce qu'ft été lê pkriement depuis 1673^ après que Louis XIV lui eut 6té les

remontrances jusqu'en 1715, et vous verrez si le parlement a jamais été plus grand et plus considéré que dans cet espace de temps. Pourquoi aujourd'hui, messieurs du parlement, trouvez-vous extraordinaire qu'on vous ramène à l'exécution de l'ordonnance de 1667, lorsque le parlement qui existait pour lors n'a pas soufflé après le lit de justice de 1673 qui était plus rigoureux? »

Interdit par la rapidité et la vivacité du débit de ce discours , Meinières laissait échapper : « Ils n'osèrent pas!... » — « Y songez-vous, monsieur de Meinières? » s'écriait madame de Pompadour, ce ils ne Vosh-' rent pas^ et vous l'osez ! Pensez-vous donc que le Roi soit moins puissant que son bisaïeul? Ils ne rosh^ent pas! Ah mon Dieu! quel sentiment, quelle expression! Je sais que c'est la façon de penser commune à messieurs du parlement et à d'autres ; mais il y en a peu qui l'avouent et je suis fâchée de savoir de votre propre bouche que vous avez aussi ce sentiment. »

Meinières s'excusait, et finissait en disant que c'était un grand malheur quand un prince n'écoutait pas ceux qui l'avertissaient des surprises qui pouvaient lui être faites, et que Louis XV ne serait pas aujourd'hui surchargé de dettes immenses contractées par Louis XIV, si le parlement de Louis XIV s'était opposé à ce torrent . de créations d'offices et de rentes sur la ville qui accablaient à présent l'État.

Sur cette parole de Meinières qui touchait à l'administration des finances, la marquise se levait, et disait

MADAME DE FOMPADOUH. &7

avec grâce au président : — « Je vois bien que je ne gagnerai rien auprès de vous, je n'en entre pas moins dans votre peine<.. J'ai été mère, et je sais ce qu'il doit vous eij coûter pour laisser votre fils sans état. » Et elle le menait à la porte, lui faisait une inclination de tète et le suivait de l'œil jusqu'à ce qu'il eût fermé la porte. Elle jouissait de l'étonnement du robin qui sortait de chez elle avec une admiration qui éclate, sous sa plume, dans le récit de cette scène (1).

Il arrivait que les ressentiments de madame de Pompadour, aigris par le peu de succès de cette négociation, étaient détournés du parlement et des parlement taires par Une démarche de l'archevêque qui tournait toutes les passions et toutes les vengeances de la favorite contre les hommes d'église et les Jésuites.

Quelques jours après l'attentat de Damiens, il avait été remis au Roi une lettre décachetée par le cabinet noir, qui accusait l'archevêque d'une complicité dans l'assassinat. Le Roi, qui connaissait l'archevêque , lui envoyait la lettre pour lui montrer le mépris qu'il faisait de la dénonciation ; et, dans une entrevue^ il lui mafquait toute l'estime qu'il avait pour son caractère. Mais des ennemis de madame de Pompadour profitaient

(1) Mélanges de iiltérature et d'histoire recueilUs et publiés par la Société des bibliophiles français. Paris^ Techener^ 1856. — Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, 1793, vol. VIIT.

m LIVRE DEUXIÈME.

de là première ifidighation dé rarchèvêqiie, de ses préventioùd Contre k favorite, pour lui persuader que c'était la maîtresse qui avait maligancé et tripoté toute cette affaire de la lettre. L'archevêque se laissa doûvaiûcre; Bt soii maademétit relatif à la délivrance du Roi, au lieu d'être une action de grâces, fut un réquisitoil^e edntre madame de Pompadour, son parti, ses appuis, sesatiiisi L'archeVÔquô y attribuait l'attentat « aux erreurs du temps, aux scandaleâ dans tous léâ états et dans tous les genres, et à l'introduction dans les écrits et dans les esprits d'une multitude de principes qui portaieiit \m isuj^ts à la désobéissance et à \fk rébellion contre le souverain; » 11 osètit y dire que l'attentât avait été eodimis par trahison et de dessein prènêdité danà te palûiê: c'était désigner du doigt madame de PoUipël^ dour et l'Antichambre de Quésnây.

Les commentfeires deâ amis officieux ne firent point défaut à madame de Pompl^dour que ce mandement de l'arehevèt^ue remplit tout à la fois de colère et de craintest Madame de Pompadour avait l'habitude du earëie>* tèi'e du Hoi et l'expérienoe de son cœUr. Elle le vnyait retomber dans les idées religieuses^ Elle remarquait combien sa donscience chrétienne s'alarmait des ëlttà» queS dirigées contre TÉglise par la ëouT-de philostdptieé qui entourait sa maîtresse à ce moment* Examinant sans illusion sa position , elle crut que cet audacieux ulândéttiefat pouvait affienèr sort renvoi. L'exil de l'archevêque devenait pour elle une question de vîé dii de

iilWt, utiè victoire tiedessàlre. Au moiè de février 1 159, rârchëvêqué était exilé en Gascogne. Il avait au reste été au-deVant de là disgrâce, pB.T cette belle réponse à Richelieu envoyé auprès de lui en négociateur par le Roi : « OU'on dresise Uh échafaud au milieu de la coût*, j'y motitëmi poût fediltèhii* mes droits, t^empllf mes de- Voirëj et ôbéif aiil IbiS de Ina Coilsbience (1). »

Cet eiil dé rfli*cheV6que, cJèttë éclalaiite dêclaratioh dé guerfë à éoil parti, rapprochaient fatalement madame de PdinpàdôUi* du parti opposé, deé parlementaires. Elle tëveMit à Meiniêt^éS qu'elle fi'aVait point laissé exiler avec les démissiotlHalréfe dli PâHemént, exilés le 36 jativiël', Viîigt et utl Jbufs après Tas^assitiat du Roi; et lui fedchàht eti poché uil plâti d'a^rahgëment, elle lui éérlv&ît de se rëhdre à Versailles le 8 jliin.

Dàtië ëettë nouvelle tonfétëhcë, le Président ëoinlaebbàit |)ar parler à madame de Pompadour du rappel iléîs sëijEe parletaëritàireâ exiléâ. La marqiiise en rejetait Tidéë, et le pHait de ëhëi*chër*uii autre expédietit. Le Pi^Hidéht insistait, tt Mais faudraiMl, mohàieuî» de Mëittiêrëé, ^l*épdhdait todd&me de Pompadour, — que TÉlat Jpérît ])arcé qu'on ne Vous rendra pas vos seize exilés ? Janiâis lêi affaires du Roi n'ont été dans une si belle

(1) MéÉioifes historiqilés et aneédoteé de )a cour de France pendant la faveur de madame de Pompadour, 1802. — Mémoires du maréchal duc de Aichëiieti, vol. Vm et A.

situation : mais je ne vous le dissimule pas, monsieur, si vos résistances duraient encore, il faudrait que le Roi manquât à ses alliés, à ses engagements et qu'il cessât de payer les rentes, les pensions, et l'État vous aurait cette obligation. Vous avez, dites-vous, le meilleur maître qui soit dans le monde, il vous laisse voir sa peine et la situation cruelle où vous réduisez son royaume et vous demeurez sourds et indifférents; un faux point d'honneur vous retient : n'est-ce pas le moyen d'ulcérer le cœur du Roi ? De quoi vous plaignez-vous ? Vous avez tous donné vos démissions; le Roi a retenu celles qu'il a voulu ; il rend les autres à ceux qui les lui demanderont; il a puni les uns et fait grâce aux autres : n'est-ce pas le meilleur des rois ? »

Le président se récriant à propos de ce mot cruel de grâce qui ne se fait qu'aux criminels, madame de Pompadour reprenait: « Ce que j'ai dit, monsieur, est dur, mais je ne suis pas un chancelier : quand ceux qui doivent vous parler le feront, ils pèseront leurs expressions pour ne rien diminuer de la considération qu'il est essentiel de conserver à la magistrature. Mais il faut que l'honneur du Roi, qui n'est pas moins important que le vôtre, soit ménagé et sauvé ; il a dit deux fois qu'il avait exilé des particuliers, qu'il avait pourvu au remboursement de leurs offices, croyez-vous qu'il puisse changer à la face de l'univers ? »

Meinières parlait de devoirs.... Madame de Pompadour lui répondait : « Mais fussiez-vous simple citoyen,

pourriez-vous voir de sang-froid une poignée d'hommes résister à Vautorité d'un roi de France? N'en auriez-vous pas une mauvaise opinion ? Quittez votre petit manteau de magistrat, monsieur le Président, et vous verrez tout cela comme je le vois. »

Meinières citait l'exemple de Henri IV qui avait cédé, et parlait d'exilés rappelés par lui. A quoi la marquise de Pompadour répondait d'un ton ironique : « Cela est très-beau pour Henri IV.... »

Cette seconde entrevue de la favorite et du parlementaire demeurait encore sans résultat ; et le plan d'arrangement du Président était remis à Bernis. Mais ces deux audiences avaient eu le grand effet de mettre face à face les représentants des deux parties : elles avaient abouché la cour avec le Parlement. D'autres conférences entre d'autres personnages, d'autres essais d'arrangement entre l'autorité royale et les franchises parlementaires, préparaient une réconciliation. L'oubli que madame de Pompadour, toute-puissante par la chute de d'Argenson, faisait de ses ombrages et de ses ressentiments passés, l'ascendant que Stainville, de retour de Rome, prenait sur elle, ses conseils, le patronage de la cause du Parlement où il l'entraînait, amenaient entre le Roi et le Parlement une paix, dont l'article secret est ainsi révélé par Soulavie, bien informé de toute la suite de ces négociations et i ar les pa-

m I.IVRE PEUXIÈMK.

piera 4^ Richelieu et par sa qualité 4e pr||,pa : IJordr^ des Jçmites sera définitivem^t détruit (1).

D'intérêts si hauts, da médiatioi^ ?i §IPikY^9 ^W p}M« grandes affaires de TÉtat, ipad^-me dp Fapip^lif dpscendait et courait aui;: ocpupatipQS Içs p}^9 l^èpçs, j^\^\ mille passe-temps d une vie tgjjjpuff ^to», tPH^PUI* agissante, toujours eipplQyjéf e{; 4i^tr4H@, ^llâ 9§ ye? muait dans le repos et même dans les trêves de son rôle, occupant, à ses moments perdus, son esprit, sa pensée, ses doigts, sa pluipe pu sfi. pointe. j^Ua %& mpntrait partout, elle touchait ^ tput, eUiÇ se dépeps^'it et se répandait en tous lieux et ^Q mille choses, avec une ^è«> vre, une activité et une yplpptç nerveuses, vérit|d)le» ment étonnantes dan^ UU corps ^i (rèHe et f^i maladif. C'était un tour au Salon de peinture, où elle donnait en trois paroles le mot à lopinign publique et aux critir ques d'art; c'était une promenade à Sèvres, avec ma? dan^e du Hausset, pour surveiller la chère por^^laine, et les services aiuv roses auxquels son nom est pe^té ; c'était la correction et la censure d'une tragédie ; c'étaient des conférences avec Quesnay pour arrêter les poursuis t^s contre Mirabeau, ou bien de^ commissions ^ donner pour les ventes, ou bien upe visite à Boissy, qu'elle sauvait du suicide, lui, sa lemiUP et son iiU, en lui

(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu par Soulavie. Paris, Buisson, 1793,vq1.VUI.

MADAME m POMPAPOUR. Sa

d0on9.pt le privilège du Mereure. C'était rimpmsdîo» dans quelque chambre de Versailles d'une tragédie da Corneille, pour laquelle elle se métamorpBosait en prote (1 ) ; c'était la toilette d^§ ^îinianebes» où elle donnait audience intime à l'esprit de Duclos, de Bernis, et de MarmoAtel ; c'étaient des plans, des projets (Je tra^s- . formation et d'embellissement de Paris où elle voulait achever le Louvre pour ep faire le Musée (Je la Frapce^ jeter ça et là des jardins, démolir les piaisons des ponts, déblayer les quaiSjj rebâtir la CJté. C'était CJairon qu'elle ramenait ^ l£^ vérité du costume, Crébillop auquel elle apportait l'applaudissement de toute la cour. C'était un mauvais impromptu qu'elle rîniait sur une mauvaise victoire de la France :

Da haut de la voûie azurée Desoends, fille du roi des dieux I

Ou bien ce madrigal, plus mauvais encore, où elle

(1) Madame de Pompadour ftt imprivuer à Versailles, 4m> m chambi«« sous ses yeux, le Caniique des cantiques et le Précis de ¥M€ciésimst$ f aju» phraaés par Voltaire ; elle fit aussi imprimer Rod^j/ume, prénoesse^ dsf PartkeSt au Nordy 1760, in-4, pour l'édition de lai^aelle M. de la Fiae» lière rapporte \à curieuse note de If . de Ifarigny <[ui se trouvi^t suv l'exemplaire dueomte d'Ourcbe> de Najpcy, « Ma scBiir eut un jour la eu* riosité de voir imprimer. Le roi fit veair ua petit détachemeat de Vim-» primerie royale et Ton fit imprimer dans la ciïambre de madame de Pom? padour à Versailles, et sous ses yeux, la présente tragédie de Moâogun^. U en a été tiré trës*peu d'exemplaires.

« Comme l'appartement de ma soeur étoit situé au nord, on a mis pouf lieu d'impression : au Nord.

a Elle a gravé elle-même à l'eau-fortet d'après Boucher, ia piaach» qu'on voit en tète du volume. »

feignait d'être jalouse des amours de l'Aurore pour le Roi:

Qael voile importun nous couvre?

Je veux un moment Parcourir mon amant...'.

C'était un philosophe à protéger, un académicien à faire (1), une candidature à ruiner, un livre à répandre , un homme d'esprit à gagner, un historien à corrompre. C'étaient mille gages et mille protections à donner aux lettres. C'était le touret du graveur Guay qu'elle installait chez elle. Puis à côté de Guay, sur une planche que Boucher lui chauffait , lui vernissait et lui flambait , elle promenait la pointe du gra-

(1) A Tappui de Tinfluence de madame de Pompadour sur les nominations de l'Académie, rappelons la curieuse lettre de M. de Marigny h Tabbé Leblanc, publiée par nous dans nos Portraits intimes {i'^ série, 1857) :

« Versailles, ce 2 mars 1748.

« J'ay parlé, très cher abbé, à ma sœur, au sujet de la lettre qu'elle devoit avoir reçu, et comme vous m'avés paru désirer de savoir sa réponse, ipositive, lavoicy litteralle et mot pour mot : • Je vous assure, mon frère, <que j'ay dit à M. Gresset que je ne dirois pas un mot pour luy, attendu «que je m'intéresse pour l'abbé Leblanc; je crois les places de l'Académie «décidées dans le moment présent; qu'il se tienne tranquille et je lui prbwudls qu'à la première vacance je m'employerai pour luy avoir les voix des personnes de l'Académie que je connois; c'est un homme sage et vertueux, mais qui a peu d'amis. » Sur le mot de^peu d'amis, nous sommes convenus qu'il étoit tout simple qu'un caractère droit et honnête comme le vôtre n'eut pas beaucoup d'appui dans ce pays-cy ; vous sçavez mieux que moi que pensée du fort et du faible de cette réponse, vous ne devez pas avoir grand peine à deviner le dessous des cartes.

« Ma lettre lue et relue, je vous prie en grâce de la brûler, de façon qu'il ne soit question du contenu deladitte qu'entre vous etmoy. Il faut cacher de grands desseins sous un secret impénétrable. »

veur à Teau-forte, et découvrait, soùs le dessin du crayon d acier , Tor rouge du cuivre. Car la marquise était une artiste : elle gravait elle-même, ou à peu près. Aimant l'art, elle avait voulu y mettre la main et le pratiquer ; et elle avait eu la jolie idée de s'adonner à ce petit art sans fatigue, si plein de caprice et d'imprévu, qui semble fait pour être le talent d'amateur d'une femme. Malheureusement l'œuvre gravé de madame de Pômpadour donne une meilleure idée de sa bonne volonté que de son aptitude, et de son zèle que de ses dispositions. Il calomnie son goût igîncère et intelligent de l'art : ce n'est point l'eauforte spirituelle, hardie, fortunée et bénie jusqu'en ses maladresses , l'eau-forte des maîtres grands et petits du dix-huitième siècle. Prenez garde encore de comparer madame de Pompadour à ses pairs : sa pointe est si loin de la pointe des amateurs du temps, ses essais semblent si médiocres auprès de la verve facile et du génie heureux du comte de Caylus, de la délicatesse et de l'harmonie de l'abbé de Saint-Non ! Une planche où elle n'a point eu de collaborateur, les Butmirs de laity qu'elle a copiée péniblement trait pour trait sur une eau-forte de Boucher, trahit son peu d'intelligence du maniement de la pointe, son peu de verve, ses timidités d'écolier à attaquer le cuivre . Parcourez son œuvre : ses seules planches réussies sont reprises d'un travail de burin qui cache les erreurs de sa pointe , ou bien sont recouvertes du gras pointillé que Boucher

seul sait donner à la chair. Puis il reste une autre déception quand on ferme la Suite d'estampes gra^ i)ées par madame la marquise de Pompadour : au lieu de croquis pris sur le vif, de portraits intimes , de scènes d'intérieur , de coins de salons, d'images volantes du temps, de souvenirs , d'indiscrétions , de confidences, qui devraient être l'intérêt de son œuvre, on n'a vu que les pierres gravées de Guay, des cachets, des allégories, des trophées : ce sont les tiroirs d'un médailler vidés sur soixante-neuf planches (1).

Madame de Pompadour suffisait à tous ces soins, à de si grands travaux, à des occupations si diverses. Et son activité infatigable trouvait encore des loisirs dans une vie si pleine et que tant d'agitations se disputaient. La voici dérobant à ses soucis et aux mille affaires de chacun de ses jours le temps de se rappeler à des amies par des correspondances familières qui ont la liberté et le laisser-aller d'une causerie. La 'gazette de la cour, et l'âme de la femme qui tient la plume, tout y passe pêle-mêle dans un style sans gêne dont le ton d'amabilité est une cordialité brusque, presque virile. De commissions d'étoffes d'ameublement, madame de Pompadour saute aux propriétés qu'elle acquiert, aux retraites où elle aime à se réfugier, à ses déménàge-

(1) Voir à TAppendice le catalogue de l'œuvre gravé de madame de Pompadour.

MADAME DE PÛMPADOUR. 67

ments à Versailles , au train errant de la cour, aux morts d'hier, aux mariages qu'elles fait à Crécy, aux couples qui dansent dans la cour de son château. Ses eQQuis, ^es joies, ses changements d'humeur et d'habitude, optun écho franc et vivant dans ces brèves épttres à bâtons rompus qui méritent une petite place dans la biographie de la favorite (1).

a 11 y a un siècle que je ne vous ai écrit , grande femme. Les spectacles , mille choses différentes ift'ei} ont empêchée. Le malheur du pauvre Coigny (2) nous a mis au désespoir. Le Roi en a été à me faire peur. 11 a donné des marques de son bon cœur dont j'ai craint les suites pour sa santé. Heureusement la raison a pris le dessus. Après avoir attendu longtemps monsieur votre frère je l'ai vu hier. Nous n'avions pu npus joindre. 11 m'a donné un beau livre , et m'a promis de vous retirer sa maison afin de vous forcer à revenir ici ; vous jugez aisément que je lui en sais bon gré. J'ai abandonné Tretou (3) et ai acheté à la place La Selle, petit château près d'ici assez joli. J'ai besoin de mes ba-

(1) Ces lettres, publiées dans les Mélanges des biblwphUes, sont adresfsées à la comtesse de Lutcelbourg, la oorrespondaute de Voltaire, à laquelle plus tard Voltfure s'adressait pour obtenir une copie du portrait de madame de Pompa^dour. La comtesse de Lutaelbourg était dans les correspondances de madame de Pompadour la grand' femme, cqmme dans sa conversation et ses lettres le comte de Bernis était son piffeon pattu, le duc de Chaulnes son cochonf madame d'Amblemont son torchon^ le duc de Nivernois son petit époux*

(2) Le comte de Coigny, tué en duel le 3 mare 1748.

(3) Montretout.

sins (1), mandez-moi ce que je vous dois car je n'en sais plus rien. J'ai parlé à monsieur de Venelle; il m'a dit que s'il lui étoit possible, il vous ôtéroit le magasin. La petite Madame vient de mourir des dents ; Monsieur le Dauphin s'en désole. Bonsoir, grand' femme; vous connoissez mon amitié. Ce 26 mars 1748. »

(c J'ay été désolée de la fausse couche de madame la Dauphine (2) ; mais j'espère que cela se réparera bientost. Le Roi se porte, grâce au ciel, à merveille, et moy aussi; vous croyés que nous ne voyageons plus, vous vous trompés, nous sommes toujours en chemin : Choisy, La Muette, petit château et certain hermitage près la grille du Dragon à Versailles où je passe la moitié de ma vie. Il a huit toises de long sur cinq de large et rien au dessus , jugés de sa beauté ; mais j'y suis seule ou avec le Roy et peu de monde, ainsy j'y suis heureuse , on vous aura mandé que c'est un palais

(1) Dans une précédente lettre, madame de Pompadour écrivait : « Ce n*est pas des nankins peints que je désire, niais si vous trouvez des gourgourans d*une couleur pour faire des rideaux de meuble soit en jaune et blanc, cramoisi, vert ou bleu, cela est plus de résistance que le taffetas. Si vous trouvez encore de ces basins, je ne serois pas fâchée d*en avoir deux ou trois cents aunes pour des lits de garde robe. Adieu, Madame, soyez persuadée que je vous trouve fort aimable et que je serai ravie de vivre avec vous. »

(2) Fausse couche arrivée à la fin de janvier 1749; c'était la seconde fausse couche de la Dauphine qui fit un moment désespérer le Roi d'avoir des petits-fils. Cette lettre, qui; faisait partie de la collection de M. Artaud, a été publiée en fac-similé dans V Isographie.

MADAME DE POMPAÛOUR. 69

ainsy que Meudon qui aura neuf croisées de face sur sept. Mais c'est la mode à présent à Paris de déraisoner et sur tous les points. Bonjour, ma très-grande femme, je feray une chambre pour vous à Meudon , et je veux que vous me promettiez d'y venir. Ce 27 février. »

« J'espère et je me flatte bien fort, grande femme, que mon silence n'a fait nulle impression sur vous, en tous cas vous sériés bien dans votre tort. La vie qiMS je mène est terrible, à peine ais-jeune minutte à moy, répétitions et représentations et deux fois la semaine voyages continuels tant au petit Château qu'à la Muette , etc. Devoirs considérables et indispensables, Reyne, Pauphin, Dauphine gardant heureusement la chaise longue, trois filles, deux infantes, jugés s'il est possible de respirer, plaignes moi et ne m'accuses pas (1). »

« L'accident de la petite La Paye est horrible, grande femme, et je pense comme vous qu'il est impossible que votre fils l'épouse. On n'a jamais épousé les Petites Maisons, ce seroit là le <;as , et quoique je la plaigne fort, c'est une chose impraticable. Le Roi m'a

(1) Cette lettre, qui n'a pas été publiée non plus dans les Mélanges des bibliophiles, est extraite d'un catalogue de lettres autographes du 23 mars 1848.

donné le logement de monsieur et madame de Penthièvrè qui me sera très-commode. Ils passent dans celui de madame la comtesse de Toulouse, qui en garde une petite partie pour venir voir le Roi les soirs, lis sont tous très-contents et moi aussi , c'est par conséquent une chose agréable. Je ne pourrai y être qu'après Fontainebleau parce qu'il faut l'accommoder. Je reçois votre compliment pour madame la duchesse aVéc grande satisfaction. 11 y a sûrement peu de pét*sonii6s qUi âoieut aussi aises t[uè moi des espérances que nous avons. Ge que l'on vous a mandé de moi est absolument faux. Je vous f0ï*ai rembout*ser incessamment ce que je vous doisj j'ai ce qu'il me faut pour tous mes meubliôs dé Bellôvue, aitisi je n'ai plus besoin de perse , et je voUs en remercie en vous embrassaut, grande femme , de tout mon cœur* Ce 29 1760. »

« Les enfants sont arrivés à bon port , grande femme, et ont été envovés tout de suite au cabinet du Jardin des plantes. Je ne les trouve paë trop jolis à voir. Vous jugez bien que j'ai été enchantée de recevoir le Roi à Belle vue. S. M. y a fait trois voyages; il doit y aller le 26 de ce mois. C'est Un endroit délicieux par la vue; la maison, quoique pas bien grande, est com* mode et charmante, sans nulle espèce de magnificence. Nous y jouerons quelques comédies. Les spectacles de Versailles n'ont pas recommencé, Le Roi veut dimi^

MADAME DE POMPADOUH. 71

nuer sa dépense dans toutes les parties; quoique cellelà soit peu considérable, le public croyant qu*elle Test, j'ai voulu en ménager Topinion et montrer Texemple. Je souhaite que les autres pensent de même ; je vous crois bien contente de Tédit que le Roi a donné pour anoblir les militaires. Vous le serez bien davantage de celui qui va paroître pour rétablissement de cinq cents gentilshommes que S. M. fera élever dans Tart militaire. Cette école royale sera bâtie auprès des Invalides. Cet établissement est d'autant plus beau que S« M. y travaille depuis un an et que ses ministres n'y ont nulle part, et ne l'ont su quQ lorsqu'il a eu arrangé tout à . sa fantaisie, ce qui a été à la fin du voyage de Fontainebleau. Je vous enverrai l'édit d'abord qu'il sera imprimé.

« Ce que vous désirez pour votre fils ne me paroît pas possible. J'ai consulté des gens instruits qui m'ont dit que les officiers des gardes regarderoient cela comme un vol quejeleur ferois; que d'ailleurs les 12,000 livras d'augmentation seroient sûrement ôtés; ainsi 2,000 livres ne f croient pas grand bien à votre fils et en feront beaucoup à un exempt. Cherchez quelque autre chose que je puisse obtenir pour votre fils ; je m'y porterai avec toute l'amitié que vous me connoissez pour vous. Ce 3 janvier 1751. »

« 11 est vrai , grand'femme , qu'il y a bien long-

temps que je ne vous ai écrit. Nous avons été toujours courant avant le carême, et depuis la paresse ma pris. Sachez-moi gré d'y renoncer pour vous. Je ne doute pas que vous n'ayez été fort aise de madame de Chevreuse* C'est une très-bonne femme et de mes amies depuis que je suis au monde. La mort dé la pauvre madame de Mailly a fait de la peine au Roi, j'en suis fâchée, aussi je Tai toujours plaint. Elle était malheureuse. Elle fait le petit Vintimille son légataire. Nous avons ici depuis trois semaines le duc des Deux-Ponts; il est on ne peut pas plus aimable. Bonsoir, grand'femme, je vous aime bien véritablenient.

a Ne m'envoyez pas l'Oraison funèbre du maréchal de Saxe; je ne puis penser à sa mort sans douleur. Ce 1" avril 1751. »

«c Vous pouvez juger de ma joie (1), grand'fenime, par mon attachement pour le Roi; j'en ai été si saisie que je me suis évanouie dans l'antichambre de madame la duchesse. Heureusement, on m'a poussée derrière un rideau, et je n'ai eu de témoins que madame de Villars et madame d'Estrades. Madame la Dauphine se porte à ravir, M. le duc de Bourgogne aussi; je l'ai vu hier, il a les yeux de son grand'père, ce n'est pas maladroit à lui. Je vais lundi à Crécy pour cinq

(I) Naissance du duc de Bourgogne, né le 13 septembre 1751.

MADAME DE POMPADOUU. 73

jours , tout de suite à Fontainebleau ; je marie les filles dans mes villages (1); j'en donne le divertissement au Roi. Ils viennent le lendemain manger et danser dans la cour du château. Ceux que le Roi a ordonnés à Paris sont dignes de sa bonté, mais en province ils feront encore plus de bien. Bonsoir, grand'femme, en voilà long pour être éternellement sur les grands chemins, car nous y sommes. A Choisy, 29 septembre 1751. »

« 5 novembre 1761.

a Je ne sens que trop, grand'femme, quel est le malheur d'avoir une âme sensible ; ma santé a été un peu dérangée de la mort de madanie de Tournehem. Je me porte un peu ndieux depuis quatre jours.

a La Sauvé n'est autre chose qu'une folle qui s'est imaginé qu'en mettant un paquet effrayant dans le lit de M. le duc de Bourgogne, elle auroit l'air, en avertissant, de lui avoir sauvé la vie, et que sa fortune et celle de sa famille seroit faite. Nota qu'il n'y avoit dans le paquet que de quoi brûler le drap, encore si l'on avoit mis le feu dessus et impossibilité de faire aucun mal à l'enfant. Son prétendu empoisonnement

(]) ce Madame de Pompadour fit à Crécy, en deux fois, quarante-deux mariages à roccasion de la naissance des princes. Elle dota maris et femmes à raison de 300 livres et 200 livres pour les habits. » Relevé des dé* penses de madame de Pompadour, par M. Leroy.

ea est uae suite ^ ce quelle avoit pris et vomi est prouvé du taia de derrière une glace. Elle est à la Bastille, où elle restera jusqu'à ce qu'elle dise ses motifs ; mais il n'y a pas eu la plus légère inquiétude pour le prince; il se porte à ravir. Nous sommes si souvent sur les chemins que je ne vas plus à la chasse depuis trois ans. 11 faut bien se donner le temps de penser. Bonsoir, grand'femme, je vous aime bien véritablement. )j

« Mon Bouillon n'est plus malheureux , ma pauvre comtesse, mais, en revanche, M. de Soubise l'est au dernier excès : vous connoissez mon amitié pour lui, jugea de ma douleur, des énormes injustices qu'on lui a faites à Paris, car, pour son armée, il y est admiré et aimé comme il le mérite. Madame la Dauphine est dans la plus grande affliction de la mort de la reine sa mère(l); c'est une des victimes du roi dePrusse(2). Pourquoi la Providence lui laisse-t-elle le pouvoir de faire tant d'infortunes? J'en suis au désespoir. Bonsoir, ma grande comtesse, je ne veux pas vous entretenir

(1) Femme de Frédéric-Auguste, électeur de Saxe.

(2) Dans une autre lettre, madame de Pompadour dit à la comtesse de Lutzelbourg. « Qu'appelez-vous le Salomon du Nord, grand'femme, dites le tyran, » et, revenant à son antipathie pour celui qui Tarait baptisée du nom de Cotillon IV, elle disait encore à madame de Lutselbourg : « Je hais à ïùoti Vos lutliériens d*aimer le roi de Prusse, et si j*étois à Strasbourg, je me battrois toute la journée. »

pltiB Idtigtetiipfl des chagrins que vous partage» , patl'amitié que Voue aVéz poui» moi et que je vous rend» bien. 28 iiovembte 1797. ^

« J'ai reçu vos lettres, grand'femme, et celles de Totre fils, elleà m'ont fait grand plaisir. Je lui cherche toujours une tnoitié, et je Voudrais biett que l'hiver ne se passât pas sans l'avoir mis en ménage. Je vous remercie de vos étoffes, je suis dans la réforme et d'une sagesse qui me surprend moi-même. J'ai vendu mon nœud de diamans pour payer des dettes. Cela n'est-il pas beau ? Vous allez dire que je suis comme Cicéron qui n'avoit pas besoin des autres pour être loué ; je vous dirai pourtant avec franchise que je ne le mérite pas, car ce sacrifice m'a peu coûté. Bonsoir, grande, je vous embrasse de tout mon cœur. 1758. »

«L'arrangement utile qui vient d'être fait pour le service du Roi, grande femme, prive votre fils d'un revenu honnête, mais S. M. en même temps lui donne une gratification pour attendre d'autres grâces, c'est une marque de bonté très flatteuse. Le maréchal ne peut faire ce que vous desirez pour votre neveu. A l'égard de vos eaux il m'a assuré que vous les auriez sans qu'il vous en coûtât rien. Vos lottes avoient la meilleure mine du monde, je n'en ai pas mangé parce que je fais

gras, a cause du lait d'anesse que je prends depuis qua* tre mois. La bataille (1) m'a fait un grand plaisir , M. de Soubise avait si bien placé ses quartiers et choisi un si bon champ de bataille a Berghen que nous ne pouvions être battus. Mon seul regret est qu'il n'y ait pas été et que le Roi l'ait retenu auprès de sa personne. Ne vous tourmentez pas du voyage de Lyon, il n'y a nul risque pour moi. Si la confiance dont le roi m'honore n'était pas à l'abri de quinze jours d'absence, elle serait bien mal établie, et je ne pourrois en être flattée. J'irai pendant ce temps me reposer dans mon écurie de Saint'Ouen. Vous n'aurez pas encore ce portrait de quelque temps, Vanloo l'habille pour le salon de la saint Louis et ce n'est pas une petite affaire. Bonsoir, grande femme, je vous embrasse de tout mon cœur.. 6 mai 1759. »

Puis quittant la plume, madame de Pompadour cherchait le délassement dans la lecture. Elle appliquait son esprit ou laissait aller sa pensée à quelqu'un des livres de cette bibliothèque (2) qui satisfaisait tous les goûts de son intelligence, et répondait à tous les besoins de sa situation. La bibliothèque de madame de

. (1) Bataille de Berghen, où Broglie battit les Hanov riens.

(2) Catalopjue des livres de la bibliothèque de feu madame la marquise de Pompadour, dame du palais de la reine, 1765. — Le produit de la vente des 3,561 numéros .de la bibliothèque monta à 41,940 livres 8 sols.

Pompadour n'était pas seulement en effet le cabinet de lecture d'une femme : elle était encore l'arsenal et l'école de la favorite. Les plus sérieux volumes n'y figuraient point pour la représentation et la parade; ils complétaient l'éducation de madame de Pompadour , ils lui fournissaient des armes de gouvernement , les termes des choses d'État, la connaissance des précédents histO' riques, l'art de toucher à la politique sans gaucherie, la facilité de parler sur les plus graves questions d'auto^rité et sur les plus grands conflits de prérogatives avec . l'accent et presque la compétence d*un ministre. Les livres de droit public, de vieux droit français, l'histoire de tous les pays, l'histoire de France, lui. apprenaient tout ce qu'il était nécessaire qu'elle sût pour être, sinon à la hauteur, au moins dans les convenances de son rôle. Comme la femme politique, la femme philosophe trouvait d^'Us cette bibliothèque des secours et des ressources : les moralistes anciens et les moralistes modernes étaient rangés sur les rayons*; et madame de Pompadour n'avait qu'à étendre le bras pour toucher à la sagesse du paganisme ou à la sagesse de Voltaire, et s'affermir dans le stoïcisme de sa dernière heure. A côté de ces livres d'étude, et de ces livres de conseil, des manuels de son esprit et des bréviaires de son âme, venait la magnifique collection de la comédienne et de la chanteuse, l.es archives de la virtuose, cette suite unique d'ouvrages sur le théâtre, de pièces depuis les mystères, d'opéras gravés et imprimés dont le beau ca-

binet de Tauteur de» Recherchei $ur les théâtres^ Beauchamps, avait fait le premier fonds. Çà et là des livres à figures, des oeuvres de graveur, Gallot, La Belle, Sylvestre, tentaient parfois la main de la graveuse, lassa de tenir la pointe^ et lui donnaient leurs muettes leçons. Mais jBurtout que de livrer, dans tous ces livres dont les plus sévères agréaient à Tœil par leurs doa de maro-^ quin et leurjs plats armoriés, que de livres parlaient à l'imagination de la femme, Tamusaient, la berçaient, l'en- . traînaient dans la distraction du rêve l La bibliothèque de madame de Pompadour était le palais du roman s romane d'amour de tous les pays d'amour, espagnols^ italiens, français, romans de chevalerie, romans héroïques, romaas historiques, romans moraux et politit* ques, romans satiriques, romans comiques, romans mervailleux et romans féeriques, la favorite avait voulu que tous les enfants de la fiction hun^aine l'entourassent de leurs mensonges et de leurs enchantements, et lui donnassent pendant quelques heures l'oubli du présent et d'une vie si enviée !

Le temps et la mort servaient madame de Pompa* ,dour. Ils la débarrassaient successivement des deux Dauphines, du Dauphin, cet ennemi constant et re^ doutable sur lequel elle n'avait cessé de jeter le ridicule. La disgrâce la délivrait encore de ce marquis de Souvré, qui avait si longtemps représenté à lui tout

seul ropposition de la cour contre la favorite, avec tant d'audace et d'esprit, des à-propos si impitoyables, tant de jeux de mots sans peur et pareil à celui qui lui va-lut Texil ; il avait dit « qu'il s'étonnait que madame la marquise de Pompadour voulût apprendre l'allemand pendant qu'elle ne faisait qu'écorcher le français (1)*» Et cependant toutes ces morts qui diminuaient le parti de la famille royale, cet exil qui privait d'uu chef et d un modèle le petit groupe des mécontents de la cour, ne donnaient point la tranquillité à madame de Pon^pa*^ dour. Elle sentait, avec son tact de femme, que le Roi ne l'aimât plus, et qu'il ne continuait à la garder que par une sorte de charité , par la crainte d'une résolu-» tion énergique s'il la quittait, d'un coup de désespoir, d'un suicide. Et dans le temps où madame de Pom« padour pénétrait dans le Roi ces secrets sentiments qu'il avouera quand elle sera morte, une liaison du Roi venait alarmer la favorite. Il ne s'agissait point cette fois d'une aventure du Parc aux cerfs, d'un de ces caprices de passage qui avaient laissé jusque-là la favo* rite sans ombrages, et le cœur du Roi sans émotion. Le nouveau caprice du Roi ressemblait à Tamour. La femme qui avait ainsi touché Louis XV n'avait point voulu aller au Parc aux cerfs, et le Roi allait la voir dans une petite maison de Passy. Elle s'appelait Romans. C'était la fille d'un avocat de Grenoble, que sa sœur, madame

(1) Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, par Barbier, vol. IV.

Varnier, avait amenée au Roi dans les jardins de Marly. . Sophie Ârnould, qui chanta plus tard chez elle dans sa salle de spectacle du village des Vertus, a dit d'elle «c que la nature, abandonnant les règles du goût, avait pris plaisir à faire une grande exagération chez cette personne extraordinaire. Mademoiselle de Romans considérée à part était moulée de sa personne et chez elle tout était en rapport et en perfection, mais cette perfection était/ colossale, et dans un cercle, elle dépassait toutes les autres femmes, comme on le raconte de Calypso; si bien, ajoute Sophie Arnould, que le Roi semblait auprès d'elle un écolier ou un demi-roi. » Elle avait les plus beaux cheveux noirs, si longs qu'elle pouvait s'en couvrir, et qu'ils tenaient à peine dans les coiffures inventées par elle pour dissimuler la grandeur de ses traits et de sa personne, les grosses boucles, les nattes démesurées, les larges chignons flottants, de mode jusqu'à la fin du règne de Louis XVI. Une de ses séductions était la nonchalance , la langueur presque orientale de ses attitudes , la paresse voluptueuse de son beau corps presque toujours étendu sur un canapé dans l'abandon des postures lasses. A tous ces charmes, mademoiselle de Romans joignait des droits sur le Roi qui avaient manqué à madame de la Tournelle, qui manquaient à madame de Pompadour : elle avait un fils de Louis XV, un fils que le Roi, sur les instances de la mère, reconnaissait presque. Ce fils du Roi était la joie et l'orgueil de mademoiselle de Romans.

xMADAME DE POMPADOUR. 81

Elle protnenail partout, dans uiie corbeille, cet enfant beau comme le jour; elle rhabillait de dentelles, et le montrait à tous ; son secret Tétouffait , elle le laissait déborder, et aux Tuileries, devant la foule qui se pressait et entourait l'enfant, elle s'écriait: «Ah! mesdames et messieurs, n'écrasez pas et laissez respirer l'enfant du Roi ! (1 ) »

Cette mère, cet enfant, étaient le souci de madame de Pompadour; et un jour qu'assise dans un coin du bois de Boulogne, ses cheveux relevés par un peigne de diamants, mademoiselle de Romans donnait le sein au fils de LouisXV, elle vit s'approcherd'elledeux femmes dont l'une se cachait sous ses coiffes et dans son mouchoir, dont l'autre la salua en lui disant : « Voilà un bien bel enfant. — Oui, je peux en convenir quoique je sois sa mère, » dit mademoiselle de Romans ; et comme la dame lui demandait si le père était bel homme: « Trèsbeau. Si je vous le nommais, vous diriez comme moi. — J'ai donc, l'honneur de le connaître, Madame? — Cela est très-vraisemblable. » Les deux femmes s'éloignèrent; et madame de Pompadour, écartant son mouchoir de sa bouche, disait avec un soupir à madame du Hâusset, sa femme de chambre, qui avait porte la parole : ce H faut convenir que la mère et l'enfant sont de

(1) Papiers manuscrits de Sophie Ârnould. — Paris, Versailles et les provinces, 1823, vol. P". ^ Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, parBarhier, vol. IV. — Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. IX.

bpUed créatures. 1) Et elle revenait à Versailles le déses* poir au cœur. Elle s'alarmait encore de voir ses alarmes sur le front de M. de Choiseul. Mais ce conseil et cette providence des maîtresses, la maréchale de Mirepoix, lui rendait le courage avec son sang^froid/ sa vue saine des choses, et ces résumés de situation qu'elle savait faire si nettement et si vivement, avec un sens si pratique de la vie et des caractères. Parlant du Roi, madame de Mirepoix disait à madame de Pompadour : (c Je ne vous dirai pas qu'il vous aime mieux qu'elle, et si par un coup de baguette elle pouvait être transportée ici, qu'on lui donnât ce soir à souper, et qu'on fût au courant de ses goûts, il y aurait peut-être pour vous de quoi trembler. Mais les princes sont avant tout des gens d'habitude. L'amitié du Roi pour vous est la même que pour votre appartement, vos entours. Vous êtes faite à ses manières, à ses histoires; il ne se gêne pas, ne craint pas de vous ennuyer. Comment voulez-vous qu'il ait le courage de déraciner tout cela en un jour, de former .un autre établissement, et de se donner en spectacle au public par un chatigement aussi grand de décoration ?» Elle lui disait encore, à propos de cet enfant qui était la grande inquiétude de madame de Pompadour : « Soyez persuadée que le Roi se soucie fort peu d'enfant. Il en a assez, et ne voudrait pas s'embarrasser de la mère et du fils. Voyez comme il s'occupe du comte de Luc qui lui ressemble d'une manière frappante; il n'en parle jamais, et je suis sûre qu'il ne fera

rien pour lui. Encore une fois nous ne sommes pas sous Louis XIV... (1). »

Ces paroles de maydame de Mirepoix sauvaient madame de Pompadour du découragement : elles lui don* naierit la force de lutter, la certitude de yaincre, et la présence d'esprit nécessaire pour cacher au Roi ses alarmes et ses terreurs, reprendre sur lui un pouvoir sans partage, et réduire cet amour aux proportions d'une intrigue du Parc aux Cçpfs (2),

(1) Mémoires de madame du Hausset, publiée par M. Barrière. Saudouin^ 1826. ^

(2) Oeox lettres Autognaphea de la corresponiaiiee de Louis X¥ avec mademoiselle de Eomafis sont conservées dans des colleetioos particu* lières. La première» déjà publiée par cous, faisait partie de la coliaotÎM de feu M. de Panisse; la secoade, inédite^ (ait partie de la beile eoUcctiiNi de M. Chambry.

ft A VersaiUes, ce 8 décembre 1761.

« Je me suis très bien aperçu ma grande que vous aviés quelque chose dans la teste lors de votre départ d*icy, mais je ne pouvois deviner ce que ce pou voit être au juste. Je ne veux point que notre enfant soit sous mon nom dans son extrait baptistaire, mais je ne veux point non plus que je ne le puisse reconnoistre dans quelques années si cela me plaist. Je veux donc qu'il soit mis Louis Aimé, ou Louise Aimée, fils, ou fille de Louis le roy ou de Louis Bourbon côme vous le voudres pourvu qu'il n'y aie pas de (blanc) de votre costé, vous y faires mettre ce que vous voudres. Je veux aussy que le parai n et la maraine soient des pauvres, ou des domestiques, excluant tous autres. Je vous baise, et embrasse bien tendrement ma grande amie, v

Lasuscription porte : A mademoiselle de Roman, grande rue de Passy, à Passy,

* A mon arrivée icy j'ay appris votre heureuse délivrance, je ne m'y attendois pas si tost, il faudra faire le baptême ce soir tard ou demain de grand matin. Vous fairés dire au curé, sous le secret de la confession, de qui est cet enfant, de n'en jamais parler et de ne point montrer ny de donner d'extrait de ce baptême que de ma part si cela lui est possible comme je le croy : le parain et la maraine, deux domestiques dont vous

HA LIVRE DEUXIÈBfE.

Ainsi donc , les inconstances même, les plus longs et les plus vifs caprices du Roi ne pouvaient briser sa chaîne. L'habitude Tavait asservi à la domination de madame de Pompadouri Et la favorite était arrivée à ce moment de confiance et de sécurité d'une liaison où les infidélités des sens de lamant n'ont plus de mer naces pour la position d'une maîtresse. Après cette der-

gérés 8ure du secret, le nom Louis Aimé fils de Louis de Bourbon et de votre nom. dame de Meilly Coulonge.

« Louis. »

M A Versailles, le 13 janvier 1762, a 5 heures du soir. »

Le fils de mademoiselle de Romans avait été baptisé sous le nom de Bourbon, fils de Charles de Bourbon, capitaine de cavalerie. A la mort de madame de Pompadour, un abbé de Lustrac, qui était chargé dé Téducation de l'enfant et en même temps de la correspondance de mademoiselle de Romans avec le Roi, s'imagina de faire de mademoiselle de Romans une maîtresse en titre. Il l'excita à se répandre au dehors, à aller aux importunités, aux exigences, à Taudace, à .l'éclat ; mais les ministres, à peine libres, ne voulaient pas de premier ministre dans le Ut du roi. Louis XV se lassa bientôt d'être compromis si haut. Mademoiselle de Romans fut enlevée fort rudement et séparée de son enfant que M. de Sartine confia à l'un de ses commis avec mille écus par an pour le faire élever. Tous ses papiers furent saisis, hors le billet de paternité du roi de France qui ne se trouva pas. L'enfant grandit au collège de Ponleroi. La mère se maria assez malheureusement avec un M. de Caveinac. Louis XY mourut. A peine Louis XVI était-il sur le trône que la mère fit parvenir entre ses mains, avec Tactc baptistaire de Louis-Aimé de Bourbon, le petit billet du feu roi. Louis XVI se fit présenter le beau jeune homme, qu'on trouva à Lonjumeau, couvert d'un sarrau de toile; les mille écus de pensi'on étaient détournés par le commis. 11 donna ordre à l'archevêque de Paris de le tousurer, le combla de bénéfices et lui accorda le droit de son nom que le fils do mademoiselle de Romans porta dans le monde sous le titre de l'abbé de Bourbon. (Fastes de Louis XV, de ses ministres, maîtresses, 1782, seconde partie. — Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. IX.) — Ajoutons la mention faite de mademoiselle de Romans dans le Livre rouge : « 1767 : Par ordre du^Roi, à la demoiselle de Romans, 250,000 livres; par ordre du Roi, 243,000 livres. «

MADAME DE POMPADOUK. 85

nière épreuve , madame de Pompadour pouvait croire . sa faveur inébranlable. Rien ne devait plus l'inquiéter dans le présent; et elte était délivrée de ce tourment de l'avenir qui empoisonnait sa fortune , de la pensée fixe de ses insomnies, du souci continu mêlé à toutes ses joies, de la jalousie de ses ambitions sans cesse inquiètes, toujours tremblantes. Et cependant, dans cette délivrance, au milieu de ces jours sans alarmes, quand son règne semblait définitivement assuré, et que tous les bonheurs semblaient lui sourire , une tristesse plus profonde et plus sombre que l'ennui des derniers jours de madame de Maintenon s'emparait lentement de madame de Pompadour, remplissait son visage et son âme, la solitude de son cœur et le regard de ses grands yeux mourants. Le plus grand, et il faut le. dire aussi, le plus noble rêve de sa vie était déçu : il fallait renoncer à la gloire, « renoncera toute gloire! ». » écrit-elle avec désespoir dans une lettre qui semble le cri suprême et déchirant de ses espérances et de ses orgueils vaincus. Ne vous trompez pas en effet au masque de madame de Pompadour, à cette parade d'indifférence et d'insouciance , à ce mot avec lequel, pour étourdir Louis XV, elle blasphémait la postérité du bout des lèvres : « Après nous le déluge ! » La favorite ne méprisait point la mémoire de son nom. Elle se souciait et se préoccupait de l'histoire. Elle avait, tout le temps de sa faveur, poursuivi et quêté partout la gloire avec la passion et l'entêtement d'une femme. Sur ce grand trône

OÙ le hasard l avait élevée, elle avait cherché à se hausser jusqu'à la postérité , et le présent pas plus que le tombeau ne lui avaient semblé la fin de son règne et de son bruit. Elle avait rêvé de lier son image et ce nom de Pompadout à un règne de conquête, à des villes prises, à des provinces soumises, à l'agrandissement de lamo* narchie^ à Téclat de nos armes, au fracas des victoires, & toutes les grandes immortalités de la guerre, ce pafri* moine de l'honneur d'un peuple. Un moment elle avait cru surpasser les combinaiso&s politiques du cardinal de Richelieu et les plans si vantés du marquis de Lou** vois* Un moment elle avait calculé l'heure où Frédério serait obligé de mendier sa grâce. Un moment elle avait ' avancé la main sur le Hanovre, la Hesse , les deux Saxe. Un moment elle avait cru pousser les frontières et le drapeau de la France jusqu'à l'Escaut^..!. De tant d'illusions que restait-il ? La fortune des batailles s'était jouée de la France ; et madame dé Pompadour comptait toutes ces défaites qui avaient suivi Rosbach| et Minden, et Warbourg, et Filhingdhausen, ïevers sans exemple qui avaient diminué jusqu'à la réputation de bl*avouredu soldat français en Europe, et qui exposaient la rive française du Rhin au pas des troupes étrangères. Que d'humiliationl pour elle, dans ces humiliations de la France : notre côte de la Manche incendiée , bombardée ; nos escadres réfugiées dans nos ports et désertant les mers ; et l'Inde et l'Amérique, où la fortune nous trahit comme en Europe 1 Puis c'était au dedans

du royaume tous les contre-coups de ces désastres, toutes les misères des guerres malheureuses, les campor gnes privées d'un million d'hommes, l'agriculture demandant des bras, le commerce anéanti , les finances épuisées et faisant défaut aux besoins du Roi et de l'État, la France plus ruinée, plus affaiblie, plus abaissée qu'aux plus tristes jours du coucher de la monarchie de Louis XI Y I Spectacle lugubre qui la pressait de toutes parts, ^t la blessait à tous les instants, malédiotiens des destins, des hommes et des choses^ où elle entencfait déjà la voix de son impopularité future ; cha* grins sourds , hontes dévorées , blessures toujours ouvertes, où le regard honteux du Roi devant quelque général étranger illustré par nos revers faisait saigner la vanité d'une femme presque aussi douloureusement que l'orgueil d'un peuple !

Et enfin, quand toute la politique de madame de Pompadour vint aboutir à ce traité de Paris ; quand il fallut se résigner à signer Tabandon de nos droits sur le nouveau monde, céder l'Acadie, le Canada, l'île du cap Breton, toutes les îles du golfe et du fleuve Saint-Lau-» rent ; quand il fallut se plier à tous ces sacrifieels dont les siècles à venir devaient demander compte à ma* dame de Pompadour comme au véritable maître de la politique du Roi Louis XY ; quelles souffrances chez la favorite (1) qui, se rabattant sûr les détails du protocole

(1) Dans les affaires les plus graves, dans celles qui tiennent le plus au cœur de madame de Pompadour, qui intéressent le plus sa vanitéy il est

88 LIVIU: DEUXIÈME.

et voulant là au moins sauver la dignité du Roi, manquait se brouiller avec Choiseul à propos du vieux titre de Hoi de France pris dans le traité par le roi d'Angleterre ! (1)

Ce réveil 9 après ce rêve, point de gloire après tant d'impatience et tant d'envie de la gloire, c'était une déception bien dure pour une femme habituée à avoir toutes choses à sa volonté et à son caprice. Madame de Pompadour ne s'en consola point, et je 6hagrin d'une chute si grande lui fut une torture aussi mortelle que la maladie qu'elle portait en elle et qui la tuait.

Un mal intérieur, des souffrances sourdes travaillaient madame de Pompadour. Cette organisation nerveuse, cette poitrine faible, qui demandaient le repos et

curieux de voir toujours la femme passer au travers de Thomme d'État, et le chiffon et la fanHoIè venir sous sa plume. C'est là Tintérèt de cette lettre écrite au sujet de ce traité de Paris qui lit passer tant de nuits blan* ches à la favorite, et adressée au duc de Nivernois, son petit époux.

(( Ce M. d'Eon est dit^on un fort bon sujet, et MM. les Anglais ont été très polis de lui donner à apporter le traité. Je ne doute pas qu'il ne s'en trouve bien. J'aime ainsi que vous le roi d'Angleterre, il me paroit rempli de candeur, d'hamanitâ et de toutes les vertus qui forment un bon roi. C'est le plus grand éloge à mon gré. Les conquérants ne sont que des tyrans qu'à tort on appelle grands hommes. Ah ! les vilaines bourses que vous nous avez envoyées ! elles sont grosses comme des cordes : aussi notre ami Praslin en a-t-il été gratitié. Quand je ne vous rappellerois pas au souvenir de notre très aimé maître, la besogne que vous avez faite ne vous auroit pas laissé oubliçr. Elle est enfm terminée, embrassons-nous pour nous en féliciter l'un et l'autre.

n Les petites dames vous saluent. »

(i) Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, par Charles Laeretelle. Faris, 181 a, vol. IV.

MADAME DE POMPADOUH. 89

le ménagement, secouées et échauffées par cette vie de courses, de fatigues, « cette vie toujours en Tair et sur lés grands chemins', » comme elle dit quelque part, se lassaient davantage chaque jour, La tension de toutes les activités morales enfiévrait et épuisait encore ce corps auquel madame de Pompadour ne. voulait pas faire grâce, et qu'elle continuait à faire aller et à agiter. C'était un miracle de la voir ainsi, dévorant son mal et debout, pour beaucoup qui la croyaient minée par un poison lent. De sa beauté, de ce frais visage si vif et si animé en 1748, il ne lui restait plus guère que l'éclat de ses yeux, agrandis par la fièvre et pleins d'une flamme ardente. Cette physionomie enchanteresse, où tant d'âme et d'esprit passait et se jouait dans un éclair, ne montrait plus qu'un sourire grimaçant sur un masque d'ironie. Vainement elle plâtrait et chargeait de blanc et de rouge vif ce visage tiré, plombé, éteint ; vainement, sous la toilette, les artifices, les coquetteries désespérées, elle voilait sa maigreur, et s'acharnait à cacher tout ce qu'il y avait en elle de déjà mort; tous la voyaient comme elle était : usée, malade, mourante (1).

Ce fut dans un voyage de plaisir, à Choisy, que la machine tout à coup s'arrêta ; les forces se dérobèrent à la volonté de la marquise : il fallut s'aliter.

Des ennuis que le public ne soupçonnait guère as-

(1) Mémoires historiques et anecdotes de la cour de France. Parte, 1802.

saillaient la marquise au commencement de sa maladie. Elle était tourmentée dans le lit où la tenait la fièvre par des embarras d'argent. Tels étaient depuis longtemps les misérables tracas de cette femme avide et recevant de toutes lès mains, à laquelle le peuple attribuait le placement de sommes énormes à l'étranger. Dans sa furie de bâtisses et d'acquisitions de tout genre, la favorite avait dépensé bien au delà de ses revenus et des bénéfices de sa place. A tout moment, elle était obligée de recourir aux expédients, sans que rien la corrigeât d'acquérir et de travailler à posséder davantage. La pension que le Roi lui faisait en 1746, cette pension de 2,400 livres par mois, que le Roi comptait à peine, aux premiers moments de la passion, dans les générosités dont il comblait sa maîtresse, se régulari* sait avec l'habitude de la liaison et ne dépassait pas 4,000 livres par mois. D'un autre côté, les étrennes du Roi, qui montaient en 1747 à 50,000 livres, descendaient bientôt à 20,000; et, dès 1750, elles cessaient entièrement. Comment arriver à une balance, surtout dans les mauvaises années de la guerre de Sept ans, en 1760, par exemple, où sa pension était tombée à 3,000 livres par mois, et où elle achetait encore Ménars? Madame de Pompadour faisait face au plus pressé avec toutes sortes de ressources et de sacrifices, tantôt par des gains au jeu qui s'élevaient en 1752 à près de 38,000 livres, en 1753 à 20,000 livres; tantôt, en cas de mauvaise chance, par des ventes de tabatières» des

ventes de bijoux, des ventes, de bracelets de perles ; ou bien encore par un peu d'argent, un cadeau de 6,000 livres, par exeniple, qu'elle tirait du Roi pour son courage à se laisser saigner. Ce défaut d'équilibre entre les recettes et les dépenses, la gêne au milieu de cette opulence qui amassait les dettes, arrivait à ce point que CoUitt était obligé d'emprunter 70,000 livres au moment où madame de Pompadour tombait malade. Qui eût pensé que la favorite ne devait à sa mort laisser d'argent que trente-sept louis d'or dans sa table à écrire (1)?

Au bout de peu de jours, la toux de la malade augmentait. Le lit l'étouffait. Les médecins ne cachaient pas leurs inquiétudes* Le Roi venait voir la malade presque tous les jours ; et les jours où il était retenu à Versailles, des courriers lui apportaient d'heure en heure les nouvelles de Choisy qu'envoyaient chercher de leur côté les membres de la famille royale. La marquise ne tardait pas à être condamnée; et il ne semblait plus rester d'espérance, quand an bout de trois semaines, il arrivait un mieux soudain. La fièvre dimi-- . nuait; la toux cessait presque; et un matin, les amis de madame de Pompadour se disaient la bonne nouvelle : elle avait pu dormir cinq heures dans un fauteuil, et elle se trouvait si bien qu'elle devait essayer de dor-

(1) Relevé des dépenses de madame de Pompadour, depuis la première année de sa faveur jusqu'à sa mort^ par J. A. Leroy. VeràaiUes, Montalant Bougleux,

n UVHb: DEUXIÈME.

mir dans son lit le soir (1). Après quelques reprises de fièvre, la marquise pouvait se lever, puis bientôt aller se promener en voiture aux environs de Choisy. Les médecins eux-mêmes fixaient déjà le jour de son retour à Versailles. C'était une résurrection. Cochin recevait Tordre de dessiner, pour la convalescence de la marquise, un cartel dans lequel Favart prenait déjà la mesure de sa chanson sur l'éclipsé de soleil :

(( Le soleil est malade, Et Pompadour aussi.

Ce n'est qu'une passade, L'un et Tautre est guéri.

Le bon Dieu qui féconde Nos vœux et notre amour Pour le bonheur du monde Nous a rendu le jour

Avec Pompadour.

Votum popuUs ktus ejus (2). »

Mais estampe et chanson devaient arriver trop tard. La marquise, transportée à Versailles au palais, enlevée aux soins de Quesnay qui connaissait son mal et son tempérament, livrée aux mains maladroites de Richard, la marquise se mourait.

Madame de Pompadour ne démentit en ces dernierâ moments rien de son caractère. Sa mort fut fidèle à sa vie, La favorite fut convenable dans ce spectacle suprême

(1) Correspondance inédite de madame du Deffand, publiée par le marquis de Sainte-Aulaire. PaHs^ Michel Lévy, 1859.

(2) Catalogue de Tœuvre de Charles-Nicolas Cochin fils, par Jombert. Paris, 1770, n* 278 de Tœuvre.

comme dans une pièce apprise ; et l'on eût dit que l'agonie était sa dernière comédie et son rôle d'adieux. Elle appelait, avec l'agrément du Roi, le curé de la Madeleine, et Tétonnait moins par les élancements de piété d'une chrétienne, que parla tranquillité d'âme d'un philosophe et la résolution nette d'une fin décente. Elle rouvrait ce testament fait en 1757 :

« Au NOM DU PÈRE ET DU FiLS ET DU SaINT-EsPRIT.

« Je, Jeanne Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, épouse séparée de biens de Charles Guillaume Le Normant, ecuyer, ai fait et écrit mon présent testament et ordonnance de ma dernière volonté, que je veux être exécutée dans son entier.

« Je recommande mon âme a Dieu, le suppliant d'en avoir pitié, de me pardonner mes péchés, et de m'accorder la grâce d'en faire pénitence et de mourir dans des dispositions dignes de sa miséricorde, espérant appaiser sa justice par les mérites du sang précieux de Jésus Christ mon sauveur et par la puissante interces* sion de la sainte Vierge, et de tous les saints et saintes du Paradis.

« Je désire que mon corps soit porté aux Capucines de la place Vendôme, a Paris, sans cérémonie et qu'il y soit inhumé dans la cave de la chapelle qui m'a été concédée dans leur église.

« Je laisse a M. CoUin, en reconnoissance de son attachement a ma personne, une pension de. . ' 6,000 1.

A M. Quesnay, quatre mille livres 4,000 l.

A M. Nesmes, trois mille livres 3,000

A M. Lefèvre, piqueur, douze cents livres. 1,200 A mes trois femmes, a mademoiselle Jeanneton, a mes trois valets de chambre, cuisiniers, officiers, maître d'botel, sommelier, concierge, a chaque le reveau a dix pour cent du fond de cinq cents livres; et pour rendre mes intentions plus claires, je vais citer un exemple : madame Labbaty est a moi depuis douze ans ; si je mourois dans le moment, on lui payeroit 600 livres de rente viagère, faisant douze fois cinquante a dix pour cent de 500 livres de fond, attendu que chaque année de service, il lui sera augmenté 50 livres de plus. Je laisse a mes laquais, cochers, suisses, porteurs, portiers, jardiniers, femmes do garde robe et de basse cour, le fonds de 300 livres, dont on leur payera le revenu, en suivant la même méthode, que je viens d'expliquer dans l'article précédent.

ce Je laisse au reste de mes domestiques qui ne sont point compris dans les deux articles ci-dessous nomijiés, cent cinquante livres en fonds, dont il leur sera fait la pension de la même manière expliquée ci-dessus. Plus, j'ordonne que toutes les pensions et fondations faites de mon vivant, auront pleine exécution ; plus je donne a mes femmes de chambre tout ce qui concerne ma garde robe en habits, linges, hardes y ooinpris les dentelles.

« Plus je donne a ma troisième femme de chambre une gratification de trois mille livres, non compris sa rente

viagère ; plus à la femme de garde robe servant jour* nellement auprès de ma personne, douze cents livres de gratification, non compris sa rente viagère.

tt Plus, a mes trois valets de chambre, trois mille li<« vres de gratification.

« Je supplie le roi d'accepter le don que je lui fais de mon hôtel de Paris, étant susceptible de faire le palais d'un de ses petit&-fils.

<c Je désire que ce soit pour monseigneur le comte de Provence.

<K Je supplie aussi Sa Majesté d'accepter le don que je lui fais de toutes mes pierres gravées par Ouay, soit brasselets, bagues, cachets, etc., pour augmenter son cabinet de pierres fines gravées .

ce Quant au surplus de mes meubles et immeubles, biens de quelque nature et en quelques lieux qu'ils soient situés, je lès donne et lègue à Abel'François Poisson^ marquis de Marigny^ mon frère, que je fais et institue mon légataire universel ; et, en cas de mort, je mets en son lieu et place M. Poisson de Malvoisin, maréchal des logis de l'arnaée , actuellement chef de brigade des carabiniers, et ses enfants.

« Je nomme pour exécuteur de mon présent testament M. le prince de Soubise, auquel je donne le pouvoir d'agir et faire tout ce qui sera nécessaire pour l'entière exécution d'icelui, et notamment d'indiquer tels fonds, rentes et effets de ma succession qu'il jugera à propos, pour pourvoir au payement exact de toutes les pen-

mi LIVBE DEUXIÈME.

fiions viagères par moi léguées ; et, au cas qu'il ne s'en trouve pas de convenables, je lui donne le pouvoir de prendre sur les deniers comptants qui proviendront de la vente de mes meublés, la somme suffisante pour être employée en acquisitions de fonds ou rentes dont les revenus serviront à acquitter lesdites pensions viagèreSy comme aussi de nommer et de choisir telle per^ sonne qu'il jugera à propos et aux appointemens qu'il lui fixera, pour faire la recette des revenus destinés par mon exécuteur testamentaire, et faire le payement, desdites pensions viagères à chacun desdits légataires, lesquels, au moyen de ladite délégation et destination, •ne pourront rien prétendre, ni avoir aucuns privilèges ni hypothèques sur tous les autres biens de ma succession.

« Quelque affligeante que soit pour M . de Soubise cette commission que je lui donne, il la doit regarder comme une preuve certaine de la confiance que sa probité et ses vertus m'ont inspirée pour lui. Je le prie d'accepter deux de mes bagues, l'une mon gros diamant couleur d'aigue-marine, l'autre une gravure de Guay représentant l'Amitié ; je me flatte qu'il ne s'en défera jamais et .qu'elles lui rappelleront la personne du monde qui a eu pour lui la plus tendre amitié.

« Fait à Versailles le 15 novembre 1757.

« Jeanne-Antoinette Poisson,

Marquise de Pompadour (1). »

(1) Il n'est pas sans inlérèt de donner, à propos de ce testament, une estimation des richesses mobilières et immobilières de la favorite, dont

JNIADAMK DE POMPADOUR. 07

Madame de Pornpadour relisait le codicille qu'elle avait écrit au dos de ce testament le 30 mars 1761 :

« Je substitue à Abel-François Poisson, mon frère, marquis de Marigny, ma terre du marquisat-pairie de Menars et ses dépendances et telle qu'elle se trouvera le jour de mon décès, et à ses enfants et petits-enfants mâles et toujours à Taîné. S'il n'a que des filles, la

les renseignements ont été donnés par elle-même à Collin peu de temps avant sa rnort^ estimation où se mêlent quelques dépenses.

État de mes effets en général.

J avais en vaisselle d*argent pour 537,600

Plus, en vaisselle d'or ou en colifichets 150,000

Elle a dépensé pour ses menus plaisirs et en se satisfaisant. 1,338,867

Pour sa bouche, pendant les dix-neuf années de son règne, . 3,504,800 Pour les voyages du Roi, extraordinaires, comédies, opéras et

fêtes données en différentes maisons 4,005,900

Gages pour mes domestiques, dix-neuf années, ci. . . . 1,168,886

Pensions que j'ai toujours faites jw^Qfw'à wfl wor^ (5ic)- . . î'.î>9,?36 Une cassette contenant quatre-vingt-dix-huit boites d*or, éva*

luées Vune dans l'autre à 3,000 livres, ci 394,000

Une autre cassette contenant tous mes diamants 1,783,000

Une superbe collection de pierres gravées par le sieur Leguay

chez moi, donnée au Roi^ estimée, ci 400,000

En différents morceaux de vieux laque 111,945

En porcelaines ancien nés 150,000

Achat de pierres fines pour compléter la collection. . . . 60,000

Linge pour draps et tables pour Crécy, ci 600,452

Plus, pour mes autres maisons 400,325

Ma garde-robe, tout compris 350,253

Ma batterie de cuisine pour toutes mes maisons 66,172*

Ma bibliothèque, y compris nombre de manuscrits. . . . 12,500 Donné aux dames qui m'ont toujours accompagnée pour présents, en variant les effets, ci 460,000

Donné aux pauvres pendant tout mon règne 150,000

En générosités aux concierges, en robes, vestes d'étoffes, ainsi

qu'au cabinet du Roy loo,ooo

A reporter 15,973,936

T If. 7

substitution n'aura pas lieu, et la terre sera partagée entre elles.

a Au cas de mort de mon frère sans aucune postérité, je mets en son lieu et place et aux mêmes conditions M. Poisson de Mal voisin, actuellement chef de brigade des carabiniers. »

Et elle dictait à Gollin ce second codicille ;

LiTres

Report 15,973,936

Pour les affaires de mon père, M. de Machault les régla à la

somme de 400,000 livres, ci 400,000

En tableaux et autres fantaisies 60,000

La dépense de la bougie pendant dix-neuf années. . . . 660,000

La dépense des fallots et chandelles 150,000

En belles juments, voitures, chaises à porteur, chevaux de

selle, quoi qu'en ait dit le gazetier d'Utrecht, en tout, cy. 1,800,000

Fourrages, nourriture de mes chevaux, dix-ueuf années. . 1,300,000

Pour toute ma livrée, dans toutes mes maisons 250,000

Pour achat de Crécy 650,000

Achat de la Celle 260,000

Achat d'Aulnay 140,000

Achat de la baronnie de Tréon 80,ooo

Achat de Magenville 25,000

Achat de SaintpRémy 24,000

Achat d*Oville, à moitié chemin d'Orléans 11 ,000

Achat de Thôtel d'Évreux, à Paris 650,000

Achat d'un terrain à côté dudit hôtel 80,000

Dépensé à Champs pendant Pespace de trois ans 200,000

Dépensé à Saint-Ouen pendant Pespace de cinq ans, près de 500,000 livres, sans faire les réparations constatées par la

maison de Gesvres . 500,000

Total 23,213,918

Médailles d'or et d'argent 400,000

A ces 23 millions, il faut ajouter plusieurs acquisitions et dépenses oubliées, qui font monter, d'après les chiffres qu'a relevés M. Leroy, à 36 millions le coût des dix-neuf années de règne de madame de Pompadour.

a Ma volonté est de donner comme marques d'amitié pour les faire ressouvenir de moi aux personnes suivantes :

« A madame du Roure le portrait de ma fille en boîte garnie de diamans. Quoique ma fille n'ait pas l'honneur de lui appartenir, elle la fera ressouvenir de Tamitié que j'avois pour madame du Roure.

a A madame la maréchale de Mirepoix ma montre neuve de diamans.

a A madame de Château de Renaud une boîte du portrait du Roi, garnie de diamans qu'on devoit me livrer ces jours-ci.

« A madame la duchesse de Choiseul une boîte d'argent garnie de diamans.

(( A madame la duchesse de Grammont une boîte avec un papillon de diamans.

« A M. le duc de Gontaut une alliance couleur de rose et blanche de diamans, enlassée d'un nœu4 verd ; et une boîte de cornaline qu'il a toujours beaucoup aimée.

« A M. le duc de Choiseul un diamant couleur d'aigue-marine et une boîte noire piquée à pans et gobelet.

« A M. le maréchal de Soubise une bague de Gay représentant l'Amitié; c'est son portrait et le mien depuis vingt ans que je le connois.

a A madariie d'Amblimont ma parure d'émeraudes*

« Si j'ai oublié quelqu'un de mes gens dans mon tes-

tament, je prie mon frère d'y pourvoir, et je confirme mon testament; j'espère qu'il trouvera bon le codicille que l'amitié me dicte et que j'ai fait écrire par M. Colin, n'ayant que la force de le signer.

a La marquise de Pompadocr (1).

« A Versailles, le 16 avril 1764, »

Mourante, madame de Pompadour demeurait la favorite et la maîtresse. Son agonie donnait audience jusqu'à son dernier souffle ; et ses mains à demi froides serraient encore le pouvoir. Quelques heures avant sa mort, elle recevait Jannelle qui venait lui rendre compte du secret de la poste. Puis, quand elle sentit que tout était terminé et que tout allait s'éteindre, elle finit par ce mot qui donne à sa mort un sourire presque

(1) Les originaux desdits testameats et codicille avaient été déposés chez M* Baron le jeune, notaire, par acte du 16 avril, « par lequel acte M* Colin a déclaré que madame de Pompadour, après lui avoir dicté et signé les dispositions ci-dessus, l'a charge verbalement de distribuer à des pauvres l'argent qu'il trouvera dans la table volante en forme d'écritoire de madame, pour laquelle distribution il trouveroit dans la même table une note indicative par lettres initiales des noms de ceux auxquels l'intention de madame est que l'argent soit remis. Plus, de récompenser noblement les médecins, chirurgiens, apothicaires et garçons de Tapothicaire du Roi, qui l'ont vue et soignée pendant sa maladie. Enfin , qu*elle vouloit que Ton donnât à la dame Bertrand, sa garde, 3,000 livres, parce qu'elle étoit fort contente d'elle, m Mémoires historiques et anecdotes de la cour de France. Paris, 1802. — Le testament de madame de Pompadour fut publié après la mort du marquis de Mènars, mort intestat et sans enfants, à la suite d'un procès entre M. Poisson de Malvoisin et la veuve de M. le marquis de Ménars. Voyez Mémoires secrets pour servir à V histoire de la république des lettres en France, vol. XX.

MADAME DE POMPADOUR. lOi

antique : •< Un moment, Monsieur le curé, nous nous en irons ensemble... »

Un mot sans cœur, jeté sur le convoi qui emportait la morte au couvent des Capucines, fut toute Toraison funèbre que le Roi, las de sa servitude, donna à madame de Pompadour, cette femme qu'il dira un jour n'avoir jamais aimée et n'avoir gardée que pour ne pas la tuer. Et, à peine est-elle enterrée cette Pompadour qui emplissait la cour , que la reine Maric-Leczinska écrit au président Hénault : « Au reste, il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus que si elle n'avoit jamais existé. Voilà le monde, c'est bien la peine de l'aimer (1) ! »

Que la Postérité fasse comme la mort ; qu'elle dépouille madame de Pompadour de sa fortu-ne; qu'elle lui ôte le triomphe de sa grâce, l'auréole de son scandale; et que, sans se laisser toucher par l'attrait irritant et sensuel du personnage de la favorite, sans s'arrêter à cette pourpre bâtarde, à ce rayon de majesté que les rois jettent à leurs amours , elle lève tous les voiles et pénètre jusqu'à la femme, la femnae apparaîtra comme un rare exemple de laideur morale. Une sécheresse absolue, une possession d'elle-même entière et continue , une domination supérieure des premiers

(1) Mémoires du président Hénault écrits par lui-même et publics par le baron de Vigan. Dentu, 1855.

mouvements, des instincts, des élans; un mensonge et une comédie de toutes les facultés, des organes même, du sentiment comme de la passion, de la parole, du geste, du regard, des lèvres, des sens de Tâme aussi bien que des sens du corps ; un égoïsme parfait, et qui fait, avec Tégoïsme du Roi, le ménage d'un Pont de Veyle et d'une du Deffand ; l'esprit d'un politique, une âme où tout est plan, projet, conduite, où rien ne parle que ce qu'elle veut, et dont rien ne s'échappe que pour un but; un caractère brisé, dompté, rompu à subir sans révolte les tyrannies et les caprices du maître ; un amour-propre de maîtresse, si bien étouffé, si bien réduit, que le dernier honneur de la femme, la jalousie même n'y bat plus, et que la tolérance y descend jusqu'au proxénétisme ; un cœiu* de philosophe, ironique, sceptique et de sang-froid, où rien de tendre ne remue, où rien d'ému ne tressaille, où se taisent les religions de la femme ; un cœur dont les caresses et les amitiés ne sont que des chatteries; un cœur sans clémence, sans pardon, sans retour, inexorable dans le ressentiment et la vengeance, sourd aux lamentations de la Bastille, sourd aux gémissements de Pierre-Scize ; un cœur où la mort de sa fille ne laisse avec le temps d'autre blessure qu'une déception d'ambition et un regret d'orgueil , — tel est le fond de la marquise de Poinpadour, et ce qu'on trouve derrière la favorite.

Froide et sèche, madame de Pompadour appartient, malgré ses charmes et ses dehors, à là race des Main-

tenon. Elle est de la famille des gouvernantes de roi et des favorites premiers ministres. Elle développe et étale dans la faveur la femme que promettait la jeune fille, cette jeune fille, pétrie et pourrie par sa mère, qui, surmontant la pudeur des illusions de son âge, se destinait résolument à être a un morceau de roi. » L ambition est la règle de ses passions, comme elle est la raison de sa conscience. Et dans cette ambition même, il n'y aura ni les instincts de grandeur, ni les insolences de domination d'une Montespan ou d'une Châteauroux. Fille de la bourgeoisie, madame de Pompadour fait son règne et son rêve à l'image et à la mesure de la bourgeoisie. Toute-puissante, sa volonté ne peut se façonner au grand ; et le gouvernement de son caprice laisse percer les misères et les petitesses de l'ordre dont elle sort. Ce n'est le plus souvent qu'une direction chipotière et touche-à'tout, qui, ne pouvant s'élever plus haut que le tripotage, se rabat sur le détail, et descend en se ramifiant jusque sur la moindre lieutenance. Et ce n'est point seulement de la bourgeoisie, c'est encore de sa famille et de sa race qu'elle apporte dans sa place et dans son rôle les vilenies et les appétits : il y a en elle du sang de traitant qui semble s'étendre à ses exigences et les marquer d'une bassesse originelle. Elle ne gouverne pas, elle accapare. La monarchie n'est entre ses mains qu'une feuille des bénéfices; et voyez-la pressant sa faveur et tirant tout à elle, argent, honneurs, terres, pensions, places, traitements, cordons,

grâces, survivances, — c'est la première des favorites qui déshonorent le scandale et leur fortune par la cupidité et Tinsâtiabilité de la maltôte; la première qui, par les pots-de-vin qu'elle laisse accepter à ses femmes de chambre, les bons du Roi qu'elle leur laisse vendre (1), les associations des femmes et des courtisans aux bénéfices des fermiers généraux, les croupes sur leurs places (2), apprend à la noblesse les viles passions de la finance et l'abaisse aux ambitions d'argent.

Et maintenant allez au Louvre, et regardez le portrait de Latour. Dans la fleur et la poussière de vie du pastel, une tout autre femme vous apparaîtra. Habillée d'un satin blanc où courent les branchages d'or, les bouquets de roses et les fleurettes, robe d'argent aux grandes manchettes de dentelles s'ouvrant au coude, au corsage enrubanné d'un parfait contentement dont le violet pâle est tendre comme le calice d'un pavot lilas, madame de Pompadour est assise sur un fauteuil de tapisserie , dans une attitude familière qui retrousse un peu sa jupe et laisse voir un bout de jupon de dentelle, et sous le jupon deux pieds qui croisent l'une sur l'au-

(1) L'Espion américain en Europe ou LeUres illinoises. A Londres, aux dépens de la compagnie, 1766. L'Espion américain accuse de ce trafic « La Duhossay » {sic).

(2) Portraits et caractères de personnages distingués de la fin du dixhuitième siècle, par Sénac de Meilhan. DentUy 1813.

MADAME DE POMPADOUEL 105

tre deux mules roses au haut talon. Sa luain droite appuie à peine, d'un geste qui voltige, sur le papier d'un cahier de musique qu'elle tient de l'autre main, le bras plié et accoudé sur une console. Un œil de poudre est jeté dans ses cheveux. Son regard n'est point au cahier de musique; doucement distrait, il Semble écouter quelque joli rêve, tandis qu'un demi-sourire, d'une sérénité délicieuse, errant sur ses lèvres, rayonne sur tout son visage. Derrière elle, c'est une tenture bleue, coupée de baguettes dorées qui encadrent sur un côté un panneau de peinture : une marche de paysans dans un chemin de montagnes. Auprès d'elle, sur un canapé, une guitare encore frémissante dort sur un cahier de musique. Sur la console où son coude repose, des volumes reliés en veau, comme des livres d'usage et des amis de tous les jours, montrent, à portée de sa main, la compagnie de son esprit : c'est le Pastor fido, sorti des presses d'Elzevir en 1659, la Henriadey vendue à sa mort sous le n° 721 de sa bibliothèque, le tome 111 de VEsprit des loix, et le tome IV de VEncyclopédie. A côté d'une sphère, un livre à couverture bleue à demi ouvert, portant sur le dos : « Pierres gravées, » laisse pendre sur la console au pied d'or une gravure au bas de laquelle on lit : Pompadour sculpsit , et ces mots : « Représentation de la situation où est le graveur en pierres fines et des divers instruments... » Au bas, un carton noué de bleu et armorié aux trois tours, est le carton de l'œuvre gravé de madame de

Pompadour. Quelle image adorable de la favorite (1), peinte et vivante dans sa beauté spirituelle, iians les amitiés de son inteUigence, dans le règne de ses goûts! Toutes ces choses qui Tentourent et qu'elle aima, lui prêtent leurs séductions, leur reflet et leur lumière. Portrait magique ! qui semble personnifier sa mémoire, et figurer la charmante immortalité qui lui restera : l'immortalité de TArt.

Madame de Pompadour a véritablement aimé l'Art. Elle l'a protégé, elle l'a pratiqué, et ses eaux-fortes, si peu qu'elles vaillent, si maladroites qu'elles soient quand sa pointe n'a point d'aide, témoignent ati moins de son zèle et de ses goûts d'amateur. Une passion

(1) Citons, d'après un Éloge de Latour, peu connu et inséré dans VAlmanach littéraire de 1792, l'anecdote qui raconte la manière dont ce portrait fut fait par le grand pastelliste.

R ... Quelque temps après, La Tour fut mandé à Versailles pour faire le portrait de madame de Pompadour. Il répondit brusquement : « Dites à madame que je ne vais pas peindre en ville. » Un de ses intimes amis lui observa que le procédé n'était pas honnête. Il promit donc de se rendre à la cour au jour fixé, mais à condition que la séance ne serait interrompue par personne. Arrivé chez la favorite, il réitère ses conventions et demande la liberté de se mettre à son aise. On la lui accorde. Tout à coup il détache les boucles de ses escarpins, ses jarretières, son col, ôte sa perruque, l'accroche à une girandole, tire de sa poche un petit bonnet de taffetas et le met sur sa tête. Dans ce déshabillé pittoresque, notre génie, ou, si on l'aime mieux, notre original, commença le portrait. 11 n'y avait pas ^n quart d'heure que notre excellent peintre était occupe, lorsque Louis XV entre. Latour dit, eu ôtant son bonnet : « Vous aviez promis, Madame, que votre porte serait fermée. » Le Roi rit de bon cœur du costume et du reproche du moderne Apelleset l'engage à continuer.^ Il ne m'est pas possible d'obéir à Votre Majesté, répliqua le peintre, je reviendrai lorsque Madame sera seule. » Aussitôt il se lève, emporte sa perruque, ses jarretières, et va s'habiller dans une autre pièce, en répétant plusieurs fois: «Je n'aime point à être interrompu. » La belle &vorite céda au caprice de son peintre et le portrait fut achevé... »

MADAME DE POMPADOUR. i07

d'amateur, voilà ce que madame de Pompadour apporta dans le patronage des arts de son temps. Ce n'est point chez elle l'encouragement banal et de convenance commandé aux personnages qui régnent comme une grâce de leur rôle et comme un devoir aimable de leur pouvoir. Madame de Pompadour met à toutes les choses de l'art un goût et un zèle dont les caractères sont frappants et ne peuvent tromper. Elle donne à l'art les meilleurs loisirs de sa pensée, tout le temps qu'elle dérobe aux affaires, une part de sa vie, tout son cœur; et peut-être qu'au milieu de tous ses projets politiques, le rêve qui l'occupa le plus fut l'achèvement du Louvre, et la réunion des chefs-d'œuvre dans le Louvre achevé. L'art, l'art français de son temps, est sa distraction, son passe-temps, sa consolation même. 11 est sa dépense et sa ruine. Par le ministère de son frère, la favorite répand sa faveur et les grâces du Roi sur le monde des artistes. Peintres , sculpteurs , graveurs , architectes, montrent ses bienfaits et s'honorent de son applaudissement. L'art du dix-huitième siècle est son client, de Boucher à Chardin, d'Oudry à Vien, de Cochin à Guay, de Soufflet à Gabriel, et de Gabriel à l'Assurance. Elle suit ce petit peuple de grands noms dans ses efforts, dans ses travaux. Elle apporte à les juger la vivacité de son sentiment ; elle leur distribue la critique où la louange selon la conscience de son impression. Elle leur donne son imagination, ses idées; elle leur montre des chemins nouveaux. Elle enlève un niomerii

108 LIVHE DEUXIEMi:.

à roiympe et au monde de la Fable son peintre favori, le dessinateur et le conseiller de ses eaux-fortes, Boucher , dont si souvent les trois crayons entourent des attributs des arts le médaillon de la marquise. Elle exige de lui des dessins de la vie commune, des personnages familiers, une jardinière, une batteuse de beurre , une laitière, dont elle fera des statues à son château de Crécy (1). Inspiration remarquable, et dont on a oublié de lui rapporter le mérite, elle indique, elle dicte à Vanloo la Conversation espagnole. Elle veut tirer Tart français de la servitude et de la monotonie des sujets de tradition ; elle veut délivrer notre école des Alexandres, des Césars, des Scipions, des héros grecs et romains. Elle appelle enfin les artistes à une représentation de la vie contemporaine ; elle les pousse, malgré leurs résistances, leurs objections, leurs préjugés et leurs habitudes, à faire de leur temps leur proie et le royaume de leur génie (2).

Et pour que cette gloire de madame de Pompadour ait plus de gages de durée, des rappels plus journaliers, un caractère particulier de rayonnement, ce ne sera point seulement TArt qui protégera et accompagnera sa mémoire. Pour vaincre le temps, elle n'aura point seulement pour elle la toile, le marbre, le cuivre gravé.

(1) Catalogue des différents objets de curiosité dans les sciences et les arts qui composaient le cabinet de feu M. le marquis de Méuars, par Basan et Jouliain. Paris, 1781.

(2) Lettre sur le Salon de 1755. A Amsterdam, chez Arkstée et Merkus, 1755.

MADAME DE POMPADOUH. i09

Elle aura aussi l'industrie de l'art; et son souvenir res tera attaché à Tart de son temps dans tout ce que cet art a eu d'intimé, de familier, de pratique et de particulièrement lié à la vie de l'homme. 11 semble en effet que la grâce et le goût de toutes les choses de son temps lui appartiennent. Elle a marqué à son cachet, on pourrait presque dire à ses armes, ce monde de matière que semble animer d'un bout à l'autre Tidéal des habitudes d'un peuple et des besoins d'une société. Tout le siècle est comme une grande relique de la favorite. Sa personnalité vit dans tous ces témoignages du passé que la curiosité garde dans le musée des mœurs. Elle préside à cette variété et à cet ensemble d'objets, sî divers dans l'universalité de leur type, que le dix-huitième siècle créa à son image pour entourer son existence, la servir et la parer. La mode, ce grand domaine de gloire des maîtresses, est sa plus petite popularité. Vivante, elle ne baptise pas seulement les élégances et les coquetteries, le déshabillé qu'elle imagine, le nœud d'épée qu'elle refait au maréchal de Saxe ; elle baptise encore toute la main-d'œuvre de son temps, tout le mobilier et tous les accessoires d'une civilisation exquise et raffinée. Elle baptise le carrosse, la cheminée, le miroir, le sopha, le lit, la chaise, la boîte, l'éventail, jusqu'à l'étui, jusqu'au cure-dent du dix-huitième siècle (1) ; chefs-d'œuvre ou babioles que, morte, elle tou-

(i) Lettre sur madame la marquise de Pompadour, manuscrit du dixhuitième siècle communiqué par M. Socquard.

ilO LIVRE DEUXIÈME.

che encore de son nom comme d'un rayon et d'une baguette magique.. De la tapisserie de Beauvais à la chinoiserie jetée sur l'étagère, de la tasse de Sèvres au pot à oilles d'argenterie, du panneau de boiserie au lustre de Bohême, du cartel à la glace en trumeau, du grand à l'infiniment petit du goût, des bois chantournés et dorés au vernis Martin d'une navette à frivolité, tout le beau et tout le joli, toutes les recherches et tous les charmes du siècle, se recommandent d'elle comme d'une patronne du luxe et de la rocaille. Ils retournent à elle comme s'ils émanaient d'elle, et comme s'ils devaient hommage à la femme dont le sellier Lafontaine reçut quatre mille livres de pension pour la beauté d'une berline, et l'ébéniste Migeon une rente de mille livres pour la sculpture d'une chaise percée (1). C'est là la grande fortune de madame de Pompadour : elle représente ce caractère inimitable et constant étendu à toutes les modes d'un temps et à toutes les applications d'un art, un style ; elle est la marraine et la reine du jRococo.

Ce sera dans ce cortège et dans ce triomphe aimable, entourée de toutes les grâces de son temps, que madame de Pompadour s'avancera vers la postérité. Le temps en s'éloignant d'elle jettera un voile sur la favorite, l'histoire oubliera la femme, et il restera de la maîtresse de Louis XV une ombre radieuse et charmante,

(1) Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson. Jannet,

assise sur un nuage de Boucher, au milieu d'une cour divine et de cette famille de Muses , la Peinture , la Sculpture, rArchitecture, la Gravure, la Musique, les Beaux-Arts, tous les Arts que Vanloo jetait suppliants aux genoux du Destin pendant la maladie de madame de Pompadour.

Nous publions ici le catalogue de Tœuvre gravé de madame de Pompadour (1) d'après Texemplaire de la bibliothèque de r Arsenal donné par elle-même à M. le marquis de Paulmy, en 1756, et contenant quelques notes curieuses. Nous avons complété ce catalogue avec les pièces et les notes de l'exemplaire de la Bibliothèque impériale (Cabinet des Estampes).

Il y a d'abord six pièces qui ne portent pas de numéros; les trois premières sont trois très-maladroites eaux-fortes copiées

(1) Une lettre du marquis de Marigny, que nous communique M , fixe

ainsi le nombre de pièces composant Tœuvre gravé de madame de Pompadour :

« 4 février 1777.

« L'œuvre de madame de Pompadour, tel qu'elle Ta donné et tel que je l'ai donné aussi à plusieurs personnes, n'est composé que de 52 planches; mais conune elle en a fait plusieurs depuis, j'ai l'honneur de vous envoier un recueil qui en contient 63, c'est le seul qui soit ainsy complette. II y en a en outre 3 estampes qu'elle a gravées d'après Boucher, et 3 autres gravées d'après des tableaux en yvoire. J'ai cru vous faire plaisir d'y joindre les titres qui avoient été écrits à la main pour les 52 estampes qui complut le recueil tel qu'il a été donné. Je vais faire encaisser ces deux recuiels , et je les envoirai aux carosse^ de Bourgogne, ainsy que vous me l'indiquez. Je serai fort aise d'apprendre qu'ils vous sont arrivés en bon état.

Page 1