PAVIE
Nous n*espérions nullement rencontrer à Pavie un grand nombre de majoliques intéressantes, ni surtout des pièces de fabrication locale : qui irait chercher des pièces d'Urbino à Urbino même serait très désappointé ; les faïences étant facilement transportables, ce n'est pas dans les villes où on les a fabriquées qu'il faut les étudier. Nous n'allions guère à Pavie que pour voir les bacini qui décorent plusieurs des églises de cette ville. Grande a donc été notre surprise quand nous nous sommes trouvé en face de nombreux fragments très précieux pour l'histoire de la fabrication des poteries dites à la Castelîana ; qu'on nous passe cette dénomination très impropre ici, puisqu'il ne s'agit que de produits de Pavie : elle a du moins l'avantage de suppléer à de longues explications. Nous ne croyons pas inutile d'ajouter que nous devons tous les renseignements qui vont suivre à M. le chevalier Brambilla et à M. Reale, conservateur de la Pinacothèque, qui, avec une obligeance extrême, nous ont fait les honneurs de leurs propres collections et du Musée Communal.
Les deux pièces les plus anciennes que nous ayons trouvées font partie de la collection Brambilla. Ce sont deux plats de la fin du xv« siècle, en terre rouge recouverte d'une engobe blanche ; l'un offre au centre un médaillon représentant un buste d'homme de profil, à longs cheveux et coiffé d'une toque; autour du médaillon sont deux bordures concentriques de rinceaux ; sur l'autre, se voient également dans un médaillon deux bustes de femme de profil, superposés, le tout entouré
de rinceaux. Ces pièces sont lavées de vert, de bleu, de brun et vernies ; le revers est recouvert d'engobe. A la même fabrication appartiennent deux écuelles décorées de zigzags réservés en blanc et lavés des mêmes teintes.
M. le chevalier Brambilla a recueilli ces pièces à Pavie même ; mais ce qui établit encore mieux leur provenance ce sont les nombreux fragments qu'il possède, quelques-uns n'ayant pas encore reçu de vernis, qui ont été trouvés dans le sol même de la ville, en même temps qu'un de ces supports triangulaires dits « pattes de coq » dont les potiers se servaient pour disposer les pièces dans le four.
Parmi ces fragments nous ne citerons que les plus intéressants : l'un d'eux, fragment de plat tout à fait analogue à ceux que nous venons de décrire, porte une inscription incomplète
en lettres capitales où l'on lit : LERO Un autre (collection
Reale) offre une tête de profil grossièrement dessinée ; un autre une crosse ; un autre le monogramme de Jésus ainsi dessiné :
Ces derniers fragments ne sont pas vernis. Ils proviennent sans doute de pièces défectueuses ou brisées à la cuisson. Cette fabrication a duré jusqu'à la fin du xvii« siècle, comme le prouvent plusieurs pièces que nous décrirons plus bas , peut-être même jusqu'au xvin«. Mais il paraîtrait que dès le xvii« siècle, à Pavie, on ne fit plus que des pièces monochromes, vertes ou brunes, au lieu de laver l'engobe blanche, assez grossièrement du reste, de plusieurs teintes comme on le faisait au XV® et au xvi« siècle. Il faut avouer que ces pièces de la décadence, sauf de rares exceptions, sont d'une facture très barbare ; c'est de la poterie du genre le plus commun. A cette fabrication appartiennent trois pièces de la collection Reale,
une bouteille à long col, une gourde, et un de ces pots à large panse et à ouverture trilobée de la forme de ceux dont on se sert encore en Italie pour mesurer le vin. Sur la panse de la bouteille sont grossièrement gravés, d'un côté un chasseur qui vise avec un fusil un oiseau perché sur un arbre, de Fautre un vaisseau ; les deux autres pièces sont couvertes de rinceaux exécutés de la même manière ; ces trois pièces sont revêtues d'un vernis vert sombre ou jaune.
Les produits les plus intéressants et en même temps les plus artistiques, s'il est permis d'employer cette épithète pour les désigner, datent de la dernière partie du xvii« siècle. Ce sont des plats ornés de gravures représentant des rinceaux ou des fleurs et portant des devises. Beaucoup de ces plats portent le nom d'une famille de Pavie, la famille Cuzio. On peut voir des échantillons de cette fabrication -au South Kensington Muséum (Cat. Fortnum, p. 78), au musée de Cluny et au musée du Louvre. Nous en avons vu un certain nombre d'autres et peut-être, en réunissant les divers renseignements qu'ils nous fournissent , est - il possible d'éclaircir cette question.
M. Fortnum et M. Genolini pensent que la famille Cuzio n'a point dirigé une fabrique de poteries. Les échantillons qui portent son nom seraient les pièces d'un même service qui auraient été fabriquées par les membres de la famille pour faire des cadeaux. M. Genolini a rassemblé un certain nombre de renseignements sur cette famille. Il nous apprend qu'Antonio Maria Cuzio, dont le nom figure sur des plats, naquit en i632 de Giacomo Cuzio et d'Anna Lucia Maggi ; il devint prêtre en i653 ; il vivait encore en 1695, comme l'indique un des plats que nous allons décrire. Mais Antonio Maria n'est pas le seul à avoir signé des poteries ; nous trouvons aussi Giovanni Antonio Barnaba Cuzio dont le nom se voit sur une des pièces que nous avons vues à Pavie. Si l'on admettait l'hypothèse de M. Fortnum et de M. Genolini, l'amour de la
céramique aurait été poussé fort loin dans la famille Cuzio et deux protonotaires apostoliques n'auraient pas dédaigné de faire concurrence à des potiers de profession. M. Genolini va même plus loin ; il tire un argument en faveur de son hypothèse de rimperfection de ces pièces ; ce serait suivant lui de la poterie d'amateur. Cela est bien invraisemblable. D'ailleurs il ne faut pas oublier que chaque métier avait à celte époque ses privilèges et que Ton ne fabriquait pas de la poterie, même la plus grossière, comme bon vous semblait. Quant à être imparfaites, les poteries des Cuzio ne le sont ni plus ni moins que les autres de la même époque ; c'est de la vaisselle destinée à un usage quotidien, voilà tout. Nous pensons donc que le nom des Cuzio est à ajouter à ceux des fabricants de Pavie, si tant est que le nom de quelques-uns de ceux-ci soit connu, ce que nous ignorons encore. Car on ne peut ranger parmi les potiers de Pavie Giorgio de Xjubbio, qui, bien qu'originaire de cette ville, ne paraît pas y avoir travaillé.
Dans tous les cas, voici, par ordre chronologique, la description des pièces qui nous sont connues :
i« Plat orné de feuillages. Légende :
YOANNES ANTONIVS BARNABAS CVTIVS PA- PliENSIS. ANNO DOMINI 1676. DIE VNDECIMA IVNY.
La date « 1 1 juny 1676 » est répétée six fois sur l'extrémité des feuilles rangées autour du plat. (Collection Brambilla.) 2° Grand plat. Sur la face l'inscription :
PRESBYTER ANTONIVS MARIA CVTIVS PAPIENSIS PROTHONOTARIVS APOSTOLICVS FECIT. 1688.
Et au centre :
PAPIiE
(Collection du marquis G. Passalaqua; cité par M. Genolini, page i3o.)
3* Plat orné de fleurs ; au centre un écu de forme ovale chargé d'un arbre arraché, surmonté de trois oiseaux, accosté de deux lions rampants (ce sont les armes de la famille Cuzio, suivant M. Genolini); autour de Vécu la devise :
TIMETE DEVM
Sur le bord le proverbe :