‹ Les majorats littérairesChapitre 7 sur 7 · IG · texte numérisé non relu

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— <182 — ses lois qu'autant qu'elles répondent à l'idéal formé dans son esprit : dès que cet idéal est ébranlé, la société se transforme. Ainsi la Révolution de 1789 fut l'abjuration de l'idéal religieux, politique et social qu'avait consacré la littérature du dix-scplième siècle. De même, la réaction commencée sous le Consulat, et dont la République de I8/18 a provoqué la recrudescence, est, sauf les modifications exigées par le temps, un retour à cet ancien idéal.

Sous la plume des Bossuet, des Fénelon, des Fleury, des Arnauld, des Piiscal, des Bourdaloue, des dom Calmet, le Christianisme acquit une rationalité, une splcMideur qu'il n'avait jamais eues, même au temps de saint Augustin et de saint Paul. Philosophie, sciences exactes et naturelles, poésie, éloquence, servirent à celte transfiguration chrétienne. Alors il y eut orgueil et joie à professer l'Évangile; le croyant put se dire qu'il avait pour lui la raison divine et la raison humaine. Le Christianisme fut plus qu'une foi : ce fut le système du monde, de l'homme et de J)ieu.

La monarchie partagea cette gloire de la religion. Prosateurs et poêles se réunirent dans uoe commune axloration de la royauté, à

— i83 — laquelle la théorie de la souveraineté du peuple, récerameni introduite par les protestants, ne pouvait que donner le double prestige de la tradition et de la logique. Au dix-septième siècle, on n'en était pas venu à concevoir le gouvernement des sociétés comme une dépendance du droit et de la science; on partait unanimement du principe d'autorité, incarné selon les uns dans le prince, selon les autres dans le peuple, dans tous les cas éclairé par l'Église et sanctionné par ordre de Dieu. Or, dès que l'on invoque l'autorité et l'ordre divin, il est absurde de placer la souveraineté dans la masse, de faire le sujet roi, d'appeler gouvernant ce qui précisément doit être gouverné.

La hiérarchie sociale, à son tour, malgré ses misères fort apparentes, reçut la même consécration. Si Molière, Boileau, La Bruyère, se moquèrent des petits marquis, ils n'en témoignèrent pas moins un profond respect pour le principe de la noblesse, en qui l'on trouvait une des conditions de la société et Une manifestation de la dignité individuelle. Puisque l'on accordait, ce que l'on accorde encore aujourd'hui, que l'égalité des biens et

des coudilious est une chimùie, l'insliliition de la noblesse était donnée, et Fénelon dans son Télémaque, Saint-Simon dans ses Mémoires, avaient raison de maintenir la distinction des castes et de revendiquer jjour la noblesse plus de pouvoir et d'influence. Le crime de Richelieu, aux yeux de ces grands publicistes, fut d'avoir amoindri cette noblesse; et l'une des réformes les plus importantes que l'on attendait à la mort de Louis XIV, comme on l'avait attendue à sa minorité, était une restauration de la puissance féodale. Quant à la bourgeoisie, organisée par corporations et maîtrises, elle était, avec les parlements, le plus ferme appui du système.

Après s'être formée sur la société comme sur son prototype, la littérature avait donc servi à la conservation de cette même société en l'idéalisant. Cet idéalisme couvrait d'effroyables abus, des vices monstrueux : mais l'impression n'en fut pas moins profonde ; c'est par là que la France s'est soutenue jusqu'en 1789. Éclipsée pendant les douze années de l'agitation révolutionnaire, la gloire du grand siècle nous a de nouveau ressaisis, et le règne de Louis \1V fut encore plus admiré de notre

époque qu'il ue l'avait été par les contenipolaiDS.

Comment la France se détacha- t-elle de cet idéal? En autres termes, comment la Révolution devint-elle possible?

Nous le savons : le dix-septième siècle, conservateur et croyant, avait été moins raisonneur qu'artiste. 11 s'était servi de la raison pour affirmer, pour embellir le 5^r^^M quo; sa dominante, soutenue par trente années de succès, fut la poésie de l'art. Le dix-huitième siècle mit en jeu une faculté opposée : sollicité par la science et le mal-être, il compara la réalité avec l'idéal, réfléchit plus qu'il n'admira : l'analyse fut sa muse ; elle le conduisit à la négation.

C'est qu'en effet la réalité, dans l'Église, dans le pouvoir, la noblesse et la roture, était hideuse, et que les moins prévenus contre l'ordre établi durent croire à l'impossibilité d'une guérison, conséquemment traiter de mensonge l'idéal.

En deux mots, la Révolution fut une protestation de la raison positive contre les suggestions de l'imagination et de la foi, et tout ce qui s'est passé depuis en a été la conséquence.

L'idéal monarchique, féodal et tiiéologal était faux, je veux dire que la réalité sur laquelle il reposaitétaitirrationnelle, immorale, et que tôt ou tard, devant les révélations de la critique, son prestige devait s'évanouir. L'analyse du dix-huitième siècle fut irréprochable: la Révolution en a été le fruit légitime.

Maintenant cette Révolution elle-même est outrageusement niée et mise en péril : il n'est pas plus difficile d'expliquer ce fait que l'autre.

Ai-je besoin de rappeler à mes lecteurs que dans tout ceci je n'entends accuser ni directement ni indirectement le pouvoir, que je ne fais pas de la satire politique, mais bien de la psychologie sociale? Ce n'est pas un complot que je dénonce ; c'est un courant d'opinions que je signale, un enchaînement d'idées et de faits dont je montre la série et dont je déduirai tout à l'heure les dernières conséquences : toutes choses eu dehors de l'action gouvernementale, et qui ne tombent sous la responsabilité de personne.

J'ai dit plus haut, IL" partie, ^^ 0, 7, 8, que la décadence dont nous sommes téuioius avait sa cause, non dans les principes de la Révolu-

tion, qui sont justice et science ; non dans les conclusions que nous avons essayé d'en déduire, puisque ces conclusions se résument en un développement du droit et de la liberté ; — mais dans l'insuffisance de la génération, qui ne s'est pas trouvée à la hauteur de l'entreprise. Nous avons été pesés dans la balance, et, comme le roi Balthazar, nous avons été trouvés faibles, minus habentes. Nous n'avons résolu aucun des grands problèmes posés par 89, et nous succombons à la fatigue et à la démoralisation. N'ayant su idéaliser, ni par nos institutions, ni par nos arts, ni par nos actes, la Révolution que nous avions entreprise; loin de là, cette Révolution ne nous ayant laissé que des souvenirs d'horreur, nous ne pouvions manquer de retomber sous l'idéal du dix-septième siècle, grâce à cette littérature splendide, un instant infirmée par la philosophie. Dès le temps de la Terreur, la France tendait les bras à son Dieu et à son roi (1) :

(1) Robespierre, qui rétablit VÊtre suprême, entretenait une correspondance avec Louis XVIII. Cette correspondance, que Courtois, auteur du rapport sur les événements de ïlîerinidor, s'était appropriée, fut remise par lui, après la Restauration, à M. Decaze, qui

Naitoléonlui rendit l'un el l'aulrejni i<'lil des conquOtes, nue noblesse, des décorations. A ce point de vue Ton peut dire que Napoléon lui un génie réparateur, organe fidèle des sentiments de son époque.

Mais la restauration énergiquement commencée par le premier Consul, faiblement soutenue par les Bourbons et par Louis-Philippe, n'est qu'ébauchée; et nous sommes un peuple logicien, un peuple qui aime à épuiser ses données et à suivre une piste aussi loin qu'elle puisse conduire. Or, que dit ici le sens commun? C'est que l'esprit de critique est

avait fait exprès le voyage de Bruxelles pour traiter avec l'ancien régicide : c'est du moins ce qui m'a été raconté en Belgique. D'après ce qui a transpiré de cette correspondance, il ne paraît pas que Robespierre ait donné aucune espérance au Prétendant : mais n'est-ce pas nu fuit accusateur que la politique du triumvir ait pu être considérée par Louis XVIll et par les Puissances comme un retour vers l'ancien ordre de choses; n'était-ce pas un connuencement de trahison que coi ù-parw entre iichef de la Montagne et le frère de celui dont il avait fait voler la mort? Quant à Courtois, il reçut le salaire d<' tous les fourbes : on lui avait promis sa radiation de la liste des proscrits; la corres|)ondance ro\ale une fois ressaisie, on ne s'occupa plus de lui.

toujours déchaîné, et qu'il s'agit de s'en rendre maître.

Ou a beau réprimer, intimider, avertir, sévir : la législation de la presse est de peu, la censure rien ; l'action des tribunaux ne sert qu'à activer le feu. D'un autre côté, il est évident que, avec la meilleure volonté du monde et en dépit de toutes les exhumations, nous ne pouvons rétrograder de deux siècles et refaire la société telle qu'elle était sous Louis Xiy. Il faut ici deux choses : 1° substituer aux idées de 1789, aux croyances sérieuses du dix-septième siècle et à l'esprit de recherche du dix-huitième, des mœurs de fantaisie qui, flattant l'orgueil et la volupté, dispensent de toute philosophie, répandent le doute sur les institutions et fassent prendre en pitié les principes; 2° opérer, si j'ose ainsi dire, la nation de la faculté de raisonner, lui faire la ligature du cerveau, en un mot exterminer la critique, en plaçant les idées sous la main de l'État. .

La première partie de ce programme est à peu près remplie : il n'y a plus qu'à laisser faire. L'esprit d'analyse, qui distinguait la France du dix-huitième siècle, a cédé la place

au culte (le l'art pur, de l'art sans conditions, sans soutien, conçu comme une création fantastique, aflranchie de toute réalisation sociale. Nous ne sommes plus les pionniers de l'idée ; nous sommes les chevaliers de Y idéal. Le droit et la morale, les lois de l'histoire et de la politique n'ont de valeur, à notre jugement, qu'autant qu'ils servent de thème à cet idéal, devenu notre foi unique et notre unique amour. Vidéal est la religion de nos écrivains, quelque spécialité qu'ils cultivent, critiques, historiens, philologues, aussi bien que romanciers et poëtes. La Révolution elle-même est devenue une fantaisie. La société française, comme toutes les sociétés qui se corrom pen t, ne croyan t plus à rien, et à elle-même moins qu'à tout le reste, est devenue purement et simplement diletiante : le plus prosaïque des peuples se croit artiste par excellence; ni les principes, ni la justice, ne le passionnent plus. Le temps des idées est passé ; et l'écrivain qui discute, démontre, conclut, devant un public français, n'est plus aujourd'hui de son époque. Déjà même cet essor industriel dont nous étions si fiers se ralentit : nous avouons, ce que n'eussent pas accordé nos pères, que l'Allemand et

l'Anglais nous surpassent pour la production (le tous les objets de consommation usuelle et à bon marché ; mais personne, ajoutons-nous, ne nous égale pour les articles de goût ! Aussi, tandis que les Anglais, dont le commerce égar lait à peine le nôtre en 1788, fontpour huit milliards d'affaires avec le dehors, nous atteignons à peine à la moitié; bientôt, pour peu que nous suivions notre spécialité idéaliste, le libreéchange aidant, nous nous verrons enlever notre propre marché!... Qui faut-il accuser de cette aberration des esprits? Tout le monde et personne. C'est un fait de décadence et de divagation sociale, comme la sensibilité de 93, la théophilanthropie de 98, la dévotion de 1825, le romanlisme de 1832, etc. On peut en marquer l'origine et le développement dans l'histoire ; on ne saurait en méconnaître la spontanéité.

Reste à exécuter la seconde partie du programme-, la déroute de l'intelligence, si bien préparée par ce dilettantisme ramollissant. Il est évident que, le sens critique une fois oblitéré dans la nation, la Révolution est définitivement vaincue ; la France, prétendue artiste, qui s'imagine dominer le monde avec &on idéale

est déchue; Paris, ((iieron proclamait le cerveau du globe, n'est plus que la capitale des lorettcs et des marchandes de modes. Or, tel est précisément l'effet qui serait obtenu par la création d'une propriété intellectuelle. Et admirez comme l'entreprise vient à point! L'occasion est favorable, l'opinion de longue main disposée, la nation mûre par cette décisive révolution. Personne, k l'exception de quelques esprits frondeurs, ne proteste : les économistes affirment, les jurisconsultes approuvent, les littérateurs en masse applaudissent. Le conseil d'État est saisi, le Corps législatif et le Sénat appelés à délibérer; la presse, en majorité, a donné son assentiment. Pourtant on se tromperait si l'on concluait de cet ensemble à une initiative quelconque, et l'on peut admirer ici une fois de plus cette logique des événements que la religion populaire a nommée Providence, et qui fait que chaque manifestation de l'histoire, en bien comme en mal, se produit à son heure.

§ 2. — Esprit de la loi sur la propriélé littéraire. Dans l'ancienne Egypte, le sacerdoce niinii-

lait, avec le privilège des choses sacrées, celui de la science, de la littérature et des arts. Un des elTets de ce privilège est resté visible aux regards de la postérité, dans l'uniformité de l'architecture et de la statuaire égyptiennes. A quinze et vingt siècles d'intervalle, les types ne changeaient pas. Le même caractère d'immobilité se reproduit dans les monuments de la Perse et de l'Assyrie, signe non équivoque de l'inféodation de l'industrie et des arts. On conçoit qu'avec de pareilles mœurs ces vieilles sociétés vécussent, pour ainsi dire, hors du temps. Un siècle était pour elles comme un jour : quelle gloire ! Ceux qui admirent la longue durée de ces premières monarchies devraient au moins dire à leurs lecteurs à quelles conditions elle était obtenue. A une léthargie de quarante siècles, beaucoup préféreraient les libertés de la vie nomade : la famine, la barbarie, la guerre perpétuelle paraîtraient moins désolantes.

Les partisans de la propriété intellectuelle nient qu'elle doive avoir pour résultat de neutraliser l'invention et d'arrêter le progrès en inféodant les idées et en détruisant la concurrence. Cette négation peut être citée en pré-

somplioii de leur innocence ; elle ne lait pas honneur à leur perspicacité.

a) Je crois avoir démontré que les choses (jui relèvent de la science et du droit sont par nature non vénales; que les travaux des artistes et des gens de lettres participent de ce caractère de non- vénalité, et qu'indépendamment des considérations d'économie politique, qui ne permettent de leur allouer qu'un simple honoraire, la dignité de leur proléssion est un motif qui leur interdit d'exiger plus.

Or, ou la loi nouvelle n'aurait pas de sens, ou elle impliquerait que les professions appelées libérales ne sont, à tous les puinls de vue, qu'une variété de l'industrie servile ; qu'en effet ces professions ont pour but, comme les autres, la richesse avant tout, parlant la forlune des producteurs; qu'ainsi lesdits producteurs ont le droit de retirer de leurs œuvres le plus grand profit possible, en mettant à la communication de ces œuvres telles conditions qu'il leur plaît; que la première de ces conditions peut être le privilège, à perpétuité, d'en vendre des exemplaires; que soutenir la gratuité des œuvres de l'esprit, comme celle des actes de la conscience, serait attribuer aux

écrivains et aux artistes un caractère qui ne leur appartient pas, faire d'eux les ministres du beau, du bien et du vrai, tandis qu*îls n'en sont que les colporteurs souvent inconscients, en tout cas irresponsables et non garants ; qu'il n'est plus permis de dire, comme autrefois, que le poëte est le prêtre et Tinterprète des dieux, tandis qu'il n'est qu'un marchand de cantiques et d'amulettes ; que ce langage métaphorique ne convient plus à notre époque et ne saurait être pris au pied de la lettre, et qu'à défaut par le législateur de pouvoir créer dans le domaine de l'esprit une propriété analogue à la propriété foncière, ce ne sera que justice s'il accorde à l'écrivain, en gnîse d'héritage, un monopole d'une durée illimitée.

C'est donc une déclaration de vénalité des œuvres de philosophie, de sciehce, dé littérature et d'art, tant pour le fond que pour la forme, que contiendra la loi.. Ce premier paâ franchi, voyons la suite.

b) Poursatisfaireàla cupidité de l'homme de lettres etlui conférer le monopole qu'il réclame, l'État, avons-nous dit, arbitrairement, contre toute règle dé droit et tout principe d'écono-

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mie, changera uu contrat de vente eu un contrat de rente perpétuelle. Or, en signant un pareil acte, le législateur aura fait pis que de payer à l'auteur uu prix exorbitant, il aura fait abandon de la chose publique, du domaine intellectuel, et cela en pure perle, au grand dommage de la communauté.

Nous savons quel est le caractère de la production humaine, aussi bien en matière de philosophie, de littérature et d'art, qu'en fait d'industrie et d'utilité. Cette production ne consiste point en une création, dans le sens métaphysique du mot, ni des idées ni des corps, mais en une façon donnée à la matière et aux idées, façon essentiellement individuelle et passagère. Pour cette façon, et pour la priorité d'aperception qui parfois l'accompagne , vous délivrez à l'écrivain un droit qui embrasse l'idée en elle-même, c'est-à-dire ce qui est impersonnel, inamovible, commun à tous les hommes. Mais cette idée, aperçue, exprimée pour la première fois, je veux le croire, et dont vous faites si généreusement une propriété, elle eût été produite demain par uu autre, peut-être plus mal, peut-être mieux ; elle eût été produite, dix ans plus lard, simul-

tanémeiil par plusieurs. C'est un fait que lorsque l'heure d'une idée est venue elle éclot en même temps partout, comme une semaille, en sorte que le mérite de la découverte, comparée à l'immensité de l'évolution humanitaire, se réduit à presque rien. C'est ainsi que le calcul différentiel a été découvert presque en même temps par Leibnilz, Newton et Fermât, puis, sur quelques indications du premier, deviné par Bernouilli. Voilà un champ de blé : pouvez- vous me dire l'épi qui est sorti le premier de terre, et prélendez-vous que les autres qui sont venus à la suite ne doivent leur naissance qu'à son initiative ? Tel est à peu près le rôle de ces créateurs, comme on les nomme, dont on voudrait faire le genre humain redevancier. Ils ont vu, exprimé ce qui était dans la pensée générale ; ils ont formulé une loi de nature, qui tôt ou tard ne pouvait manquer d'être formulée, puisque le phénomène était connu ; ils ont donné une figure plus ou moins belle à un sujet que l'imagination populaire, longtemps avant eux, avait idéalisé. En fait de littérature et d'art, on peut dire que l'effort du génie est de rendre l'idéal conçu par la masse. Produire, môme dans ce sens restreint,

est chose méHtoîre assurément, et, quand la production est réussie, elle est digne de reconnaissance. Mais ne déshéritons pas pour cela riiumanité de son domaine : ce serait faire de la science, de la littérature et de l'art un guet-apens à la raison et à la liberté»

c) La propriété intellectuelle lait plus que porter atteinte au domaine public; elle fraude le public de la part qui lui revient dans la production de toute idée et de toute forme.

La société est un groupe ; elle existe d'une double et réelle existence^ et comme unité collective, et comme pluralité d'individus. Son action est à la fois composite et individuelle ; sa pensée est collective aussi et individualisée. Tout ce qui se produit au sein de la société dérive à la fois de cette double origine. Sans doute le fait de la collectivité n'est pas une raison suffisante pour que nous nous mettions en communisme; mais, réciproquement, le fait de l'individualité n'est pas non plus une raison de méconnaître les droits et les intérêts généraux. C'est dans la répartition et dans l'équilibre des forces collectives et individuelles que consiste la science du gouvernement, la politique et la justice.

Or, Je vois bien ici la ^aratitie dondée à l'iildividu ; mais quelle part a-t-on faite à la société? Que la société doive à l'auteur la ré^ munération de sa peine, de son initiative, si vous voulez, rien de mieux. Mais la société est entrée en part dans la production; elle doit participer à la récolte. Cette part à laquelle elle a droit, elle l'obtielit par le contrat d'échange, en vertu duquel compensation est faite du service rendu au moyen d'utle valeur équivalente. La propriété intellectuelle, au contraire, donne tout à l'auteur, ne laisse rien à la collectivité : la transaction est léonine*

Tel est donc l'esprit de la loi proposée : 1<> déclaratioti de vénalité à Tégard de choses qui par nature ne sont pas vénales \ 2° abandon du domaine public ; 3° violation de la loi de collectivité.

Passons à l'application.

§ 3. — Appropriation dli dotilaiûë irtteilèfclUél.

La conséquence invincible, fatale» de ces prémisses, malgré toutes les réserves que ferait le législateur, malgré les protestations des postulants du îuonopOle littéMire ëUJc-mêmes,

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c'est que, par la concession à perpétuité de ce monopole, ce n'est pas seulement le travestissement d'un produit en propriété (jue l'on a opéré, c'est l'idée elle-même, l'idée universelle, impersonnelle, incessible, inaliénable, qui se trouve appropriée. Ici, en effet, le fond est inséparable de la forme, et l'un entraîne toujours l'autre. D'où la conséquence qu'eu dehors du livre monopolisé on ne pourra ni lire ni écrire ; en dehors de la pensée de l'écrivain propriétaire, on ne pensera plus.

Prenons pour exemple le Traité W Aritlunctique de Bezout. Je suppose, pour la commodité du raisonnement, que Bezout est l'inventeur du système de numération écrite, des quatre règles, des proportions, des logarithmes, en un mot de tout ce que l'on trouve dans son volume.

Bezout publie son Arithmétique^ pour laquelle la loi lui garantit un privilège de vente à perpétuité. Défense sera donc fLiite à quiconque de publier une autre arithmétique : car il est évident qu'ici le fond emporte la forme ; que les diUerences de rédaction ne sont rien ; qu'il n'y a pas deux manières d'opérer; que les tables de logarithmes sont idenliquemenl les

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mêmes ; les signes, la langue, les définitions, aussi les mêmes. Donc il n'y aura, pour toute la France, pour toute l'Europe, qu'un seul trailé d'arithmétique, le traité de Bezout, et tous ceux qui voudront apprendre à calculer passeront par Bezout.

Disons-en autant des traités de géométrie, d'algèbre, de mécanique, de physique, etc. Pour cette classe innombrable de publications, dont le mérite est tout entier dans l'idée, la concurrence sera détruite : j'entends ici par concurrence la faculté de reproduire en autres termes l'idée de l'inventeur. En deux mots, le fond emportant la forme, il n'y aura qu'un seul livre : Una idea, unus auctor, unus liber.

Changeons d'exemple : nous venons de voir comment, dans une création de l'intelligence, le fond emporte la forme; nous allons voir comment la forme emporte le fond.

En vertu de je ne sais. quelle loi de 1791, confirmée dans ces dernières années par arrêt de Cour impériale, les livres liturgiques sont devenus propriété épiscopale. Dans tel diocèse ils se vendent au bénéfice de l'archevêché ; dans tous les cas, nul n'a droit de les vendre

qu'avec la permission dii prélat. Une consé- ([uence de cette appropriation, c'est que les livres de prières se ressemblent tous; eti sorte que le fidùle ne peut prfer Dieu que suivant la foi*me prescrite et dans le^ termes indiqués par le supérieur ecclésiastique, il y a le Bréviaire, les Heures paroissiales, les Anges conducteurs. Pensez-y bien et autres ouvrages de dévotion usuelle, qui tous ne peuvent avoir cours que s'ils sont approuvés par Monseigneur. Ici, je disque c'est la forme qui emporte le fond : en effet, quelle est la substance de ces livres? tJne élévation de l'âme vers Dieu, qu'elle considère comme père, créateur, rédempteur, justificateur, juge, et à la fin rémunérateur et vengeur. Sur cette donnée si vague, si générale, si mystérieuse, il est clair que l'expression varie à l'infini, et que l'on peut faire des livres aussi différents entre eux que la liatrnchomyomaclde diffère de V Iliade. Or, l'iiglise a pris le devant; elle a rédigé des formules dé prières, composé l'Office du matin et celui du soir, avec réserve d'en donner traduction ou interprétation. C'est donc bien réellement la forme qui eniporte ici le fond : la loi aidant, personne

n'a le droit d'enseigner aux enfants à prier Dieu autrement, ni de répandre parmi les fidèles des formules d'adoration non approu-^ yées (1).

Je dis maintenant que rien ne serait plus aisé que d'englober, soit dans l'une, soit dans l'autre de ces deux catégories, savoir les livres de science, dont le fond emporte la forme, et les livres de foi, dont la forme emporte le fond, toutes les productions de la littérature et de l'art; d'approprier, en un mot, tantôt la forme en vertu de Tidéc, tantôt l'idée en vertu de la forme.

Un ouvrage de philosophie, d'économie politique, de jurisprudence, qui serait reconnu

(1) Il n'y aurait qu'un cas où le droit de produire, de publier et de vendre des prières puurrait être reconnu à un écrivain concurremment avec l'Égiise, ce serait celui d'une religion nouvelle. Mais il faudrait pour cela deux choses, l'une que le principe de la liberté des. cultes fût admis, l'aun-e qu'il fût bien établi que la nouvelle religion n'est pas une^contrefaçon. Or, je ne crains pas de le dire, cette dernière condition est impossible à remplir, ainsi qu'il résulte de l'exemple de toutes les sectes sorties du Christianisme. Par où l'on voit que la propriété littéraire conduit juste au système de l'iaquisition

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classique, et dont les idées seraient originales, donnerait l'exclusion à tous les écrits du même genre, qui, variant leur rédaction, retiendraient la même substance. Chacun sait que le plagiat ne consiste pas seulement dans le vol des phrases, dans l'usurpation du nom ou de la paternité ; il consiste aussi, et cette manière de voler le bien d'autrui est de toutes la plus lâche, dans l'appropriation d'une doctrine, d'un raisonnement , d'une méthode , d'une idée. Il y a une Philosophie de Descartes, de Malebranche, de Spinoza, de Kant, etc. ; une Démonstration de C existence de Dieu de Ciarke, une autre de Fénelon ; une Morale de Zenon, une autre d'Épicure, etc. Quelle razzia chez les libraires, dans les bibliothèques, si , en vertu du droit de propriété littéraire , tous contrefacteurs, imitateurs, copistes, citateurs et commentateurs allaient être évincés, et le privilège de publication et modification réservé au\ auteurs prétendus originaux.

Notez que ce serait logique, utile même à certain point de vue, et moral. On mettrait un terme à l'invasion des médiocrités, fléau de la raison publique; on chasserait ces geais parés des plumes do l'aigle et du paon, et l'on

imposerait une barrière au bavardage. Certes, je préfère, quoique lente et souvent faussée, la justice de l'opinion à cette police ; mais enfin de telles exigences de la part des propriétaires seraient parfaitement fondées, et tôt ou tard le pouvoir, y trouvant son compte, y ferait droit.

Quant aux œuvres d'imagination, dont l'idée n'est pas précisément dans le choix du sujet, qui est peu de chose, mais dans l'expression donnée à un idéal, il y aurait lieu également à de larges interdictions.

On dit d'un artiste dramatique, par exemple, qu'il a créé un rôle ; le véritable artiste ne se reconnaît même qu'à cette création facile à constater. Pourquoi donc un artiste rival, habile à singer, mais incapable d'inventer, s'emparerait-il de la création d'un camarade, et jouerait-il les mêmes personnages, non d'après ses propres études, mais d'après les méditations d'autrui ? Ce joueur de rôles créés par un autre n'est point un véritable comédien ; c'est une doublure, que l'on supporte tant qu'elle se présente de bonne foi, mais qu'il faudrait chasser si elle tranchait de l'original. Or, voyez d'ici la conséquence : pour

assurer les (Jroils de Tartisle dramatique, aussi sacrés que ceux de Tauteur, il faudrait garantir au premier une redevance sur ceux qui lui emprunteraient sa mimique, chose impraticable, ou interdire la représentation, ce qui devient absurde.

Même observation pour la peinture, la statuaire, la poésie, le roman. On vole une idée politique ai)SGliiment comme on dérobe une formule d'algèbre ou une invention industrielle ; il y a dans le monde des arts tout autant de gens vivant de cette piraterie que dans le monde des fabricants. Si la loi de propriété artistique cl littéraire est appliquée sérieusement, elle devra prévoir tous ces cas de rapine ; il y aura des jurys d'experts, pour en connaître, et, la forme emportant toujours le fond, nous en viendrons, de fil en aiguille, à approprier jusqu'aux sujets de composition, comme firent les Égyptiens, dont |es prêtres avaient seuls le droit d'exécuter, d'après les types convenus, les peintures murales , les bas-reliefs, statues, sphinx, obélisques, temples et pyramides. La logique conduit là, et rien n'est impitoyable comme la logique.

§ 4. — Continuation du même sujet : înféodation, accaparement, favoritisme.

On vient de voir comment, de la conversion légale du produit littéraire en propriété refltifère on arrive à l'appropriation des idées elles-mênlfes. Ce que j'ai dit jusqu'à présent n'est que pour la théorie : je vais montrer, dU point de vue de la pratique, que riert ne serait plus aisé à réaliser que cette appropriation. Stir plusieurs points déjà elle existe.

Les ouvrages tombés dans le domaine public atitérieuréiiient à la promulgation de la loi, continueraient, pensez-vous, de faire partie de ce domaine : ceux-là du moins seraient Une digue contre Texteusion et l'abus des nouvelles propriétés. Il n'en est rien : les anciens auteurs seront eux-mêmes appropriés, voici comment.

Un professeur^ un inspecteur déà étildes, ajoute à un auteur grec ou latin une introduction, des notes, une biographie, un lexique. Son édition est déclarée la meilleure par le conseil de l'Université, et seule autorisée. Or^ ces additions sont œuvre de génie, par consé-

quent propriété de l'éditeur. Permis à chacun de réimprimer le texte antique et de l'accompagner de telle glose qu'il lui plaira ; mais défense de s'approprier le travail du commentateur eu crédit. Qu'arrive-t-il ? La concurrence s'arrêtant, l'accessoire emporte le principal, et les Gcorgiques^ les Métamorphoses ^ les Lettres de Cicéron, deviennent une source de revenu, à perpétuité, pour l'annotateur qui peut dire : Mon Virgile, mou Ovide, mon Cicéron. C'est ainsi, ou à très-peu près, que se fait en France le commerce des livres classiques.

L'abbé Lhomond, qui se dévoua à l'instruction de la jeunesse et qui mourut pauvre, donnait ses Éléments de grammaire française pour 50 centimes. La grammaire de MM. Noél et Cliapsal, plus étendue, coûte trois fois autant. On peut évaluer l'excédant des frais de publication de cette grammaire sur celle de Lhomond à 10 cent. Malgré l'énorme différence du prix, la grammaire de MM. Noël et Cliapsal se substitua à toutes les autres ; elle devint uu objet de commerce considérable, auquel naturellement la contrefaçon ne manqua pas. J'ignore si elle a été remplacée à son tour : je

parle de trente ans. Ce fut comme une métairie pour ces messieurs. Ne peut-on pas dire cependant qu'exerçant des fonctions supérieures dans l'Université, pour lesquelles ils recevaient d'honnêtes émoluments , ils devaient en échange à l'Etat tout leur travail, d'autant plus qu'ils usaient naturellement de leur position pour faire passer leur grammaire? Mais non : on cumulait, l'État tolérait. Actuellement à la rémunération viagère s'ajoutera un privilège perpétuel. Doue, adieu les études grammaticales, la critique littéraire, la lexicographie, les humanités. Tout s'immobilise en s' appropriant. Comprenez -vous maintenant comment des écrits qui par eux-mêmes n'auraient pas dix ans de durée, s'imposeront pendant des siècles?... De temps à autre, un ministre, jugeant que telle édition a vieilli, transportera à l'une de ses^créaturcs le privilège de vente, comme on transporte une régie à un nouvel entrepreneur. Qu'aura-t-on à dire ? D'un côté, l'État ne fera qu'user de son droit en déclarant que tel ouvrage lui paraît meilleur que tel autre ; de l'autre, il respectera la concurrence et la propriété!...

Ce système d'inféodation peut s'appliquer

de mille manières. La perpétuité d'cxploilalion au profit des auteurs établie, il est à croire que les ouvrages les plus imporlauts, les plus populaires, n'entreront jamais dans le domaine public : les héritiers des auteurs ou leurs ayants-droit préféreront user de leur privilège. iMais un écrivain médiocre, bien eti cour, a fait un livre qui se vend mal ; le gouvernement déclare l'utilité publique et exproprie le livre moyennant iudcmnilé. Voilà le favoritisme transporté dans le domaine de la pensée libre, de l'art libre. Que dis-je? Voila le vrai mérite coupé dans sa racine, neutralisé par une concurrence déloyale suscitée au besoin par le gouvernement. Ou bien c'est un ouvrage hors ligne, qu'il serait dangereux de proscrire, mais qui heurte la pensée secrète et la politique du pouvoir : on déclare l'utilité publique, et l'ouvrage, expurgé, transformé, voire même supprimé, disparaît par l'expropriation.

Naturellement il existe dans les œuvres de Voltaire, de Diderot, de Rousseau, de Volney, une foule de belles choses, de choses morales, vraies, utiles, que l'on n'aurait pas le courage de perdre. Si hostile que se montre

— 2H — le pouvoir à la philosophie, il se gardera bien d'un pareil vandalisme. En revanche, on ne saurait dissimuler qu'il se trouve dans ces mêmes écrivains nombre de pages surannées, entachées d'inexactitude et d'erreur, des passages licencieux et mauvais. Et puis, combien y a-t-il de bourses qui puissent se donner les soixante-dix volumes de Voltaire, les trente de Rousseau, les vingt-cinq de Volney, etc. ? On satisfait à toutes les exigences, on écarte les inconvénients, au moyen d'œuvres choisies accompagnées d'analyses , de résumés, de noies critiques, d'appréciations générales. Ces œùvt'es Choisies, encouragées, récompensées par le gouvernement, sont livrées à la consommation à des prix modiques : qui s'avisera de réimprimer les oeuvres complètes? On peut ainsi, avec ce système légal, rationnel, moral même, faire un Voltaire chrétien, un Rousseau conservateur, un Diderot royaliste, etc. Chargez M. de Lamartine d'éditer Rabelais ou Lafontaine : vous verrez ce qu'il en fera (1).

(1) Avec la propriété liuéraire, la critique littéraire devient impossible, condamnée qu'elle est elle-même au

Ainsi le pouvoir deviendrail uiailre de la vie et de la mort des écrits; il pourrait à volonté en perpétuer ou en abréger l'existence; il ferait et déferait les réputations : toute peu-

privilège et à la prostitution. Les vrais chefs-d'œuvre de littérature sont excessivement rares; et rien de plus aisé que de réunir, en un très- petit espace, tout ce qu'il y a de meilleur en un écrivain. Quarante ou cinquante chansons, au plus, sont tout Déranger; le reste, c'est-à-dire trois ou quatre cents, ne vaut que pour l'érudition. Sera-t-il permis à un critique, faisant un cours de littérature, de recueillir ces quarante ou cinquante petites pièces, qui, avec les criti(iues, les notices, etc., ne formeront pas, dans le cours, un quart de volume? Il y aurait à cela de graves inconvénients pour la propriété. Car il pourrait arriver que l'on préférât ï'excerpta, avec la critique, à la collection tout entière : dès lors plus de redevances, plus de propriété. Les meilleurs romans peuvent être traités de la même manière : cinquante pages de Notre-Dame de Paj-is, citées dans un cours de littérature, avec un compterendu analytique, dispenseraient de lire l'œuvre de Victor Hugo. Toute littérature tend à se condenser en une anthologie, toute philosophie à se résumer en quelques aphorismes, toute histoire à se réduire en une chronique raisonnée. D'autre part, l'œuvre littéraire étant un produit commercial, on ne sait jusqu'à quel point il serait permis de démonétiser un auteur, atteint, non plus seulement dans sou amour-propre, uiais dans ses iuiérél:». Que faire?...

sée, tout talent, tout génie, serait subordonné à son système. Aucune opposition ne tiendrait sérieusement devant lui. La propriété et l'expropriation, la concurrence et la critique lui seraient autant de moyens infaillibles d'arrêter toute pensée qui ne serait pas la sienne, toute manilestation contraire à son idée. La vie disparaîtrait de la nature, de la philosophie et de l'art; et nous deviendrions comme l'antique Egypte, nn peuple de momies, d'hiéroglyphes et de sphinx (1).

§ 5. — Publications périodiques.

Le premier qui eut l'idée de créer un journal en France, fut un nommé Renaudot, médecin, fondateur de la Gazette de France, qui, com-

(I) On annonce la fondation d'un Crédit Intellectuel, faisant pendant au Crédit Foncier, au Crédit Mobilier, au Crédit agricole, et à toutes les espèces de Crédits qui pullulent en France depuis dix ans. C'est M. Enfantin qui a donné, dit-on, le plan de ce nouveau Crédit. Je n'en ai pas encore lu les Statuts : maisje l'affirme d'avance, le Crédit Intellectuel venant compléter la propriété intellectuelle, sera le coup de grâce de l'intelligence.

inencée en 1634 sous le ministère de Richelieu el continuée par les fils de Renaudot, s'est conservée jusqu'à ce jour.

L'idée du journal, tant au point de vile littéraire qu'au point de vue industriel, était une idée éminemment brevetabic, appropriable.

Voilà un homme à la fois savant, écrivain, imprimeur et libraire, qui imagine de donner chaque matin au public, en une feuille, le résumé des faits politiques, militaires, administratifs, judiciaires, académiques, scientifiques, artistiques, ecclésiastiques, littéraires; le compte-rendu de la Bourse et des théâtres : la mercuriale; les accidents et les sinistres; les nouvelles de l'étranger; des articles de critiques, des annonces, etc. Est-ce que ce n'est pas là une idée merveilleuse, féconde, capable de donner les plus heureux résultats, nonseulement financiers, mais intellectuels et moraux?

En créant le journal, l'auteur a donc fait œuvre de génie; il a fait plus, il a créé tout un genre nouveau de littérature. S'il est un ouvrage qui rentre dans les conditions de la propriété, c'est assurément celui-là.

Ce n'est pas tout; pour atteindre son but et

donner à son entreprise toute la perfectioq dont elle est susceptible, ce même homme a constitué une commandite; ila rassemblé des capitaux considérables ; il s'est procuré un matériel immense. Ses rédacteurs, choisis parmi les lettrés les plus habiles, sont payés fort cher; il entrelient dans tous les chefslieux de province et dans les capitales de l'Europe des correspondants attentifs; bref, rien n'a été par lui épargné de ce qui peut donner à sa feuille l'universalité et l'intérêt. Déjà il a pris ses mesures pour se créer des succursales en province, en établissant de petits journaux, véritables satellites de la grande planète parisienne. Pour satisfaire à toutes les exigences, à toutes les bourses, il aura un résumé hebdomadaire et un mensuel, donnant la substance du journal quotidien, ce qu'on nomme aujourd'hui reme.

En vertu du principe de priorité d'invention et d'appropriation littéraire, le roi accorde le privilège à perpétuité et pour toute l'étendue de ses États. Défense est faite à tous d'établir des journaux ou publications périodiques, qui, évidemment, ne pourraient être que des contrefaçons de i?i GfizeUe, Qiïpj de plus juste? Le

prince ne ferait évidemment en cela que consacrer l'œuvre du génie ; il ne pourrait permettre que des corsaires, instruits par l'exemple, encouragés par le succès, vinssent se jeter à la traverse et se conjurer pour la ruine de l'inventeur. L'excuse donnée par la contrefaçon, qu'elle ne rapporte pas les événements dans les mêmes termes, ni ne les envisage de la même manière, qu'elle contient même beaucoup de choses omises par le premier occupant, que même il lui arrive souvent de l'attaquer, cette excuse, dis-je, ne serait pas admissible, puisqu'elle consisterait à faire du droit d'avis, d'information ou de rectification, accordé a tous à l'égard du journaliste, un droit d'usurpation de son industrie, de son idée.

Donc, voilà la nation française tout entière inféodée à la Gazette, ne pensant plus que par l'écriloire du sieur Renaudot, qui luimême prend le mot d'ordre de Sa Majesté!... Les partisans de la propriété littéraire vont dire que j'exagère les conséquences de leur princii)e, pour me donner le plaisir lacile de le renverser. Mais qu'ils daignent donc considérer ce (jui se passe aujourd'hui.

Par suite clos conditions faites à ia presse, les journaux sont devenus des officines de la plus dangereuse espèce, non-seulement pour le Pouvoir, qui sait se défendre, mais pour le pays, qu'elles ne renseignent qu'à moitié, pour les partis et les opinions qu elles sont censées représenter. Et pourtant la propriété n'est pas déclarée, la concurrence existe : en un sens, il n'y a pas privilège.

L'autorisation de publier un journal , accordée par le ministre, peut équivaloir à un cadeau de 100,000 fr. C'est comme une concession de dock ou de chemin de fer. Un journal est un brevet d'existence donné par le pouvoir à une opinion, à un parti, de même que la suppression de ce journal est la mort.

Le journalisme monopolisé tient dans sa main la politique, les affaires, la bourse, la littérature et l'art, la science, l'Église, l'État. Autant de sources de profit. Une insertion vaut de l'argent, une annonce de l'argent ; un compte-rendu, favorable ou défavorable, — il y a toujours une partie qui paie, — de l'argent; une réclame, beaucoup d'argent. Là, la vérité, la justice, le sens commun ont cessé d'être gratuits : ce sont, comme le mensonge,

la partialité, le sophisme, l'éreiutemcut, des services qui ne se donnent pas pour rien. La société, à défaut d'une opinion libre et souveraine, reposant sur l'intrigue et l'agiotage : tel est le paradis du journalisme vénal, cultivant à la fois la servilité politique, la spéculation bancocratique, la réclamation industrielle et littéraire, l'intrigue rationaliste, le pouf philanthropique et toutes les variétés du charlatanisme. En ce moment, et grâce à la législation existante, nous ne sommes qu'en purgatoire : décrétez la propriété littéraire, nous entrons dans la damnation éternelle.

§ 6. — D'un impôt sur la propriété littéraire.

L'idée de propriété appelle celle d'impôt. Si la paternité littéraire est assimilée à la propriété foncière, cette paternité, produisant des rentes, est passible de .contribution. Cette contribution, pour être juste, devra exister sous deux formes : l'une directe et flxe, proportionnelle à l'étendue ou superficie de la propriété ; l'autre indirecte et variable, proportionnelle a l'importance de l'exploitation. Si un ouvrage ne rendait pas de quoi payer même sa

contribution directe, abandon en serait forcément fait par l'auteur, comme d'une terre stérile : on constaterait ainsi la mort naturelle des écrits. L'État, devenu, par la désertion du propriétaire, héritier de l'œuvre, en ferais ce qu'il lui plairait : il l'enverrait au pilon ou au grenier, ou bien la livrerait à un arrangeur, qui tirerait des matériaux le meilleur parti.

L'idée d'une taxe sur les produits de l'intelligence n'a rien qui effarouche les partisans de la propriété littéraire.

« Pourquoi, demande M. Helzel, n'aurait-elle pas ses charges, comme toutes les autres propriétés? Ne vaut-il pas mieux avoir une propriété imposée, sujette même à des servitudes, qu'une propriété temporaire, et par conséquent niée dans son principe ? »

C'est comme si l'on disait : Ne vaut-il pas mieux avoir un belet bon majorât de 50,000 fr. de rente, quitte à payer 3,000 fr. au fisc et à faire 15,000 fr. de frais de représentation, que de vivre de sa demi-solde ?

M. Hetzel, qui croit avoir résolu le problème de la propriété littéraire, parce qu'en sa qualité de libraire-éditeur il a indiqué un

moyen, plus ou moins commode, d'établir et de percevoir les droits d'auteurs, prouve ici de la façon la plus naïve ce que je lui ai dit à lui-même, que pas plus que MM. Alphouse Karr, Alloury, Pellctan, Ulbacli, etc., il ne sait le premier mot de la question. 11 part du fameux principe de M. Karr : La propriété littéraire est une propriété; et, celte calembredaine érigée en aphorisme, il montre comme quoi il ne serait pas difficile d'assurer aux auteurs, à perpétuité, tant pour cent sur les ventes. Mais il s'agit précisément de savoir si la propriété littéraire est une propriété^ comme dit M. Alphonse Karr, c'est-à-dire, parlons français en français, si la production littéraire peut donner lieu à une propriété analogue à la propriété foncière. Or, c'est justement le contraire que nous avons démontré, d'abord par l'économie politique, puis par l'esthétique ; etc'estcedont l'hypothèse d'une contribution sur les œuvres de l'esprit va nous faire sentir une fois de plus la haute inconvenance.

Rappelons une dernière fois ce que nous avons surabondamment expliqué, que les produits de la littérature et de l'art appartieu-

uent à la catégorie des choses non vénales, des choses qui se corrompent par le trafic, et qui répugnent invinciblement à toute fin intéressée. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit à ce sujet : ce sont de ces vérités qui ne se démontrent pas directement par syllogisme ou par a plus 6, mais qui se déduisent de la nécessité sociale, et qui se sentent, pour peu que l'on ait de sens moral, aussi certainement que Ton sent l'indignation, le repentir ou l'amour. Or, un impôt sur la science, la poésie, les beaux-arts, serait le pendant d'un impôt sur la piété, sur la justice et la morale, ce serait la consécration de la simonie, de la vénalité judiciaire et du charlatanisme.

Je crois volontiers que nous ne sommes pas, au fond, pires que nos aïeux ; mais je ne saurais non plus me refuser à l'évidence, et ne pas reconnaître qu'il y a présentement dans les âmes un trouble profond. Nous avons perdu cette délicatesse de sentiment, cette susceptibilité d'honneur qui, à d'autres époques, distinguaient notre nation. L'indiflerence religieuse et politique, le relâchement de la morale privée, par dessus tout l'invasion de l'utilitarisme sous un vernis d'idéal, ont dépravé,

ly.

oblitéré en nous tout un ordre de facultés. L'idée de vertu gratuite est au-dessus de notre intelligence comme de notre tempérament ; avec celte idée se sont envolés la dignité, la liberté, la joie et l'amour. Nous comprenons à merveille que nous ne pouvons pas donner notre labeur pour rien ; mais qu'à l'inverse de cette loi de réciprocité économique, nous nous devions les uns aux autres respect, vérité, charité, bon exemple, et cela sans espoir de salaire, niliil indc sperantes; que la probité en affaires ait pour fondement une justice tout à fait désintéressée, et que telle soit la loi de la communauté humaine, c'est ce qui n'entre plus dans notre entendement. Nous ramenons tout à l'utile ; nous voulons être payés de tout. J'ai connu un journal qui pratiqua six mois la probité, la véracité et l'impartialité, afin de vendre ensuite plus cher son silence et ses réclames. Cette maxime que Con ne respecte que ce qui ne se paie pas^ est devenue pour notre raison pratique un paradoxe. C'est pourquoi, en posant le principe de la non-vénalité des produits de notre faculté esthétique, comme de ceux de notre faculté juridique, et en déduisant de ce principe

l'immoralité d'une propriété intellectuelle et d'un impôt sur le commerce artistique et littéraire, je ne puis en dernière analyse que faire appel au sens intime de mes lecteurs, leur déclarant franchement que, au cas où leur âme aurait cessé de vibrer à cet appel du beau, du juste, du saint et du vrai, je serais à leur égard sans aucun moyen de conviction. Mes raisonnements seraient en l'air ; j'aurais perdu mon temps et mes paroles.

Je répète donc que ce qui serait vrai pour le chrétien d'un impôt sur la messe et les sacrements, savoir, qu'un semblable impôt serait impie et odieux, serait vrai au même titre, sinon peut-être au même degré, d'un impôt sur l'instruction, sur les livres d'école, par suite sur la diffusion de la science, de la philosophie, de la littérature et des arts. C'est par ce côté que les droits de timbre sur les journaux, le cautionnement qui leur est imposé, les rétributions universitaires, sont reprochal^es. Il est possible que l'impôt sur les livres n'en arrête pas d'abord la circulation : avec le temps, l'effet moral sera terrible. En décidant, par le double fait de l'appropriation et de l'impôt, que toutes les choses qui, jusqu'à

ce jour, avaient paru sacro-sainles au\ nations, inviolables au fisc, étrangères au trafic, seront à l'avenir réputées choses d'utilité simple, partant vendables, imposables, appropriablcs, vous aurez d'un trait de plume produit dans l'ordre moral la plus épouvantable révolution. Devant le fisc, impassible comme le Destin antique, supérieur h la raison, à la conscience, à l'idéal, tout sera matérialisé, fatalisé el ravalé. 11 n'y aura plus rien que l'on puisse appeler beau, généreux, sublime et sacré, tout sera pesé dans la balance mercantiliste, évalué à prix d'argent, eslimé d'après la jouissance. La poésie et l'éloquence , de même que la morale, cultivées en vue du gain, \ie vaudront que pour le gain ; la probité non payée sera réputée une probité de dupe. Et comme le Code civil, le Code pénal, le Décalogue et l'Évangile, eu prescrivant à l'homme ce qu'il doit faire et ne pas faire, n'ont point assigné de rémunération à leurs observances, et qu'il s'en faut que tout le monde admette, avec Benlham et l'école utilitaire, que la justice soit toujours profitable, le délit et le crime deviendront de simples faits de contrebande. La probité ne sera qu'une manière d'eu-

tendre les affaires : quelle simplification î Le juif se retranche le prépuce, en signe d'affranchissement de la chair et de renoncement à l'impureté ; nous, à qui le Christ a recommandé la circoncision du cœur, nous nous retrancherons la dignité, la vertu, et cet idéal fortifiant qu'elles révèlent. Nous réaliserons l'ironie d'Horace, faisant de la philosophie une étable à pourceaux, et, tout glorieux de notre turpitude, nous tomberons en extase devant ce progrès !

Je doute que ces réflexions soient comprises de mes adversaires. Non que je suspecte leur moralité : à Dieu ne plaise que la conscience soit chez eux aussi bas tombée que le jugement ! Ce que j'accuse en eux est l'abus de la phraséurgie qui leur a fait perdre l'acuité et la rectitude de la raison. La littérature, dans le milieu intellectuel où ils vivent, n'est autre chose qu'un article de la confection parisienne, l'art un commerce de bimbelots. Enivrés de leur propre faconde, ils prennent pour des découvertes les défaillances de leur raison. Quiconque essaye de leur dessiller les yeux est par eux traité de sophiste, et plus ils divaguent, plus ils posent en inspirés. Ne les en-

lendez-vous pas chaque jour protester contre les charges, servitudes et entraves de la presse ? Prenez garde ! ce n'est pas pour la vérité et le droit qu'ils combattent, c'est pour leur industrie. Ce beau zèle qu'ils montrent pour la presse libre ne les empêche pas de demander en faveur de l'écrivaillerie des redevances perpétuelles, sauf les taxes à prélever par l'État. Ils rougiraient de leur contradiction s'ils la pouvaient voir ; heureusement, et c'est ce qui fait leur innocence, ils sont aveugles (1).

(1) Je n'ai parlé, dans ce §, de l'impôt sur la propriété littéraire qu'au point de vue de son influence sur les idées et les mœurs. Il y aurait à dire aussi quelque chose de l'influence de cet impôt sur la librairie, dont la liberté n'est pas déji^i irès-grande, et qui en aurait encore moins.

Naturellement, la perception de l'impôt se ferait chez les débitants, qui s'en couvriraient sur le public. Ajoutant au montant de la taxe les droits d'auteur, payables d'avance, à raison de 8 à 12 {)our 100 du prix fort, on arriverait, pour l'impression d'un volume à 3 fr. , tiré à mille exemplaires, à une moyenne de 300 fr., impôt et redevance, en sus des frais d'impression, à fournir par le libraire avant toute rentrée de fonds. Pour pou (ju'un éditeur publiât ou réimprimât dix volumes semblables en un an, ce serait une mise hors de 3,000 fr. dont il aurait grevé son commerce ; que serait-ce, s'il s'agissait

§ 7. — Constitution de la propriété industrielle à l'instar de la propriété littéraire : rétablissement des maîtrises et corporations.

La création d'une propriété littéraire analogue à la propriété foncière, a pour conséquence forcée la reconstitution des privilèges industriels, ce qui implique, dans un laps de temps fort court, le rétablissement de tout le système féodal.

Il est clair que la forme donnée à la pensée par l'écrivain n'a rien de plus personnel et de plus sacré que la formule du savant ou l'invention de l'industrieux, et que si une redevance perpétuelle peut être accordée à la première, elle ne pourra être refusée aux

d'éditions de 5,000 à 10,000 ; de volumes à 6 fr., d'ouvrages en plusieurs volumes et de réimpressions plus nombreuses? Ce n'est plus par mille, c'est par centaines de mille francs, non compris les débours d'imprimerie, que se compteraient les avances des éditeurs. Combien de maisons sont en mesure de supporter de pareilles charges? Supposez que, pour plus de garantie, le gouvernement impose aux libraires un cautionnement : voilà, par l'inipôt, le cautionnement et le brevet, le commerce des livres tombé presque en interdit. -

deux autres. Toutes les réserves exprimées à cet égard par les avocats de la propriété littéraire, que cette conclusion étrangle, sont pur verbiage. C'est au surplus ce qu'entendait le prince Louis-Napoléon, lorsqu'il écrivait à Jobard, préchant pour la perpétuité des brevets d'inventions, les paroles que nous avons citées :

« L'œuvre intellectuelle est une propriété comme une terre, comme une maison ; elle doit jouir des jiièmes droits, et ne pouvoir être aliénée que pour cause d'utilité publique. »

11 n'est pas un métier qui ne soit aujourd'hui flanqué ou assailli de plusieurs inventions brevetées. Ces brevets, transformés selon le vœu de Jobard en propriétés, constitueraient autant de privilèges d'exploitation, de véritables maîtrises, avec cette difl'érence qu'autrefois ht maîtrise était un fief régalien, tandis qu'aujourd'hui elle aurait pour origine une prétendue propriété.

En premier lieu, on ne saurait nier que, avec la perpétuité du privilège, la concurrence ne reçoive un coup mortel. Ce qui soutient la liberté industrielle et commerciale, c'est que

les brevets sont à terme, et, au bout de quelques années, tombent dans le domaine public. Les industriels, fabricants et manufacturiers non brevetés, réduits aux procédés communs, font les plus grands efforts pour se soutenir jusqu'à l'expiration du privilège, expiration qui est pour eux la délivrance. Quelquefois ils deviennent inventeurs à leur tour ; souvent aussi l'invention brevetée reste impuissante, soit que ses produits ne répondent pas à la demande, soit que l'application soit prématurée, mal calculée, faite dans des conditions défavorables. Quoi qu'il en soit, le brevet d'invention temporaire et la concurrence agissant l'un sur l'autre comme deux cylindres qui tournent en sens inverse, entretiennent le travail et engendrent le progrès. Il y a bien des inventeurs malheureux, je le confesse; il y en a d'indignement dépouillés ; trop souvent une invention utile est stérilisée; d'autres fois elle enrichit de misérables spéculateurs après avoir ruiné l'inventeur. Tout' cela est affaire de réformes à introduire tant dans la législation des brevcls que dans l'économie générale et dans les mœurs. Ce qui importe, c'est de donner satisfaction égale à la liberté et au

Renie, et de faire que, par leur concours, l'initiative individuelle, le bon marché des produits, la prospérité publique, soient entourés des plus fortes garanties.

Mais, devant une perpétuité de brevet q!ii aurait pour résultat inévitable de sacrifier l'une dés deux forces économiques à l'autre, la liberté au génie, ou le génie à la liberté, la concurrence découragée s'arrêterait bientôt, et, pour avoir trop donné à l'invention, nous tomberions dans l'immobilisme. — Non, s'écrie Jobard ; contre les inventions brevetées à perpétuité, vous aurez à perpétuité la concurrence des inventions nouvelles. — Cette réponse, qui au premier coup d'œil paraît satisfaire la théorie, tombe devant la pratique.

Triptoléme invente la charrue; c'est l'araire, encore en usage dans quelques pays. L'araire est un instrument qui se compose, 1° d'un soc pointu, emmanché comme un crochet au bout d'une perche, et destiné à soulever la terre horizontalement, en dessous ; 2" de deux oreilles poussant à droite et à gauche la terre soulevée, sans la retourner. Pour cet outil, Triptoléme obtient brevet d'ioveutiou, avec

privilège de fabrication et de vente. Plus tard, l'imperfection de l'araire est reconnue. Un laboureur y ajoute, en avant du soc, un contre, destiné à couper verticalement la terre ; il élargit le soc d'un côté, supprime l'une des deux oreilles, ajuste et contourne l'autre de telle manière que la bande de terre, coupée verticalement par le coutre et horizontalement par le soc, est renversée sur son axe par l'oreille et mise sens dessus dessous. Un troisième installe l'instrument sur deux roues, et ajoute quelque amélioration de détail. Chacun de ces inventeurs est breveté à son tour, comme le premier, avec privilège de fabrication ou droit à une redevance perpétuelle, Sur quoi je fais observer trois choses.

D'abord, au point de vue de l'art agricole, considéré en lui-même, ces inventions successives ne se font pas réellement concurrence ; elles se complètent l'une l'autre, s'appellent, se soutiennent; de telle sorte que, si la charrue perfectionnée de Mathieu de Dombasle l'emporte de beaucoup sur l'araire de Triptolème et lui fait rude concurrence, au regard du public, obligé de payer à l'un et à l'autre la redevance, les choses se passent couime

s'il n'existait qiriinc seule el même invenlion, un seul et même privilège.

La conséquence sera que les inventeurs qui ont concouru tour à tour à la construction de la charrue, au lieu d'exploiter séparément chacun son idée, s'associeront pour la labrication des charrues et araires, formeront une Compagnie de charronnage en nom collectif et commandite, pour la fourniture des instruments aratoires à tous les pays où se pratique le labourage. Ou bien encore ils céderont, à prix d'argent, le droit de fabrication, pour des circonscriptions déterminées, à des compagnies d'entrepreneurs. Voilà les mailrises dûment constituées, toute une corporation créée, la corporation des charrons fabricants de charrues el d'araires. Vienne maintenant la charrue à vapeur, elle sera bien accueillie : ce sera un participant de plus, il est vrai, mais aussi un surcroît de bénéfice pour la Compagnie.

Dernier résultat de la charrue simple et perfectionnée dans le système des brevets perpétuels : les petits cultivateurs, qui ne pourront lever charrue, entretenir un attelage et payer les redevances, forcés de labourer a

la bêche, serout ruinés par la concurrence des gros cultivateurs, produisant à meilleur marché, grâce à l'étendue de leurs exploitations, et couvrant facilement leurs frais. La question de progrès se trouve ainsi transformée en une question de capital ; d'un côté l'art agricole gagne, de l'autre la fortune du petit peuple est compromise. On est parti de l'égalité, et voici que la propriété industrielle met en péril la propriété foncière ; le travail est impossible au pauvre, la petite culture fait abandonner la terre : si bien qu'en dernière analyse, là oii il y avait cent petits propriétaires, il n'existe plus qu'un seigneur terrien, pair de France et décoré de tous les ordres.

Ici se démontre, avec l'évidence la plus écrasante, ce que nous avons dit dans la première partie de cet écrit : que dans l'économie sociale, la production matérielle et la production immatérielle sont soumises à des conditions inverses l'une de l'autre; que, par des considérations primordiales, dont notre philosophie n'a pas encore atteint la profondeur, la première a pour contrefort le partage et l'appropriation du fonds terrestre, tandis que la seconde est établie sur l'indivision et > l'ina-

liénabiiité du domaine intellectuel et moral; enfin, que ce rapport d'opposition est tel que, d'un côté, avec la communauté du sol ou la féodalité foncière, disparaît bientôt la liberté de la pensée et de l'industrie, pendant que, de l'autre, avec l'appropriation artistique et littéraire, disparaîtrait à son tour et non moins rapidement la propriété foncière et la liberté industrielle. Autant, en un mot, la communauté du sol serait mortelle à la liberté du travail et à l'indépendance de l'esprit, autant, en revanche, l'appropriation du domaine intellectuel serait funeste à la propriété foncière. Oh! messieurs les économistes et jurisconsultes, qui parlez avec autorité comme si vous étiez les pontifes de la Raison, vous avez encore du chemin à faire avant d'arriver seulement aux propylées de la science. Apprenez d'abord votre langue; repassez votre grammaire, refaites votre logique, recommencez votre droit et faites un nouveau stage. Ne négligez pas l'histoire, ni la métaphysique, ni l'esthétique; ne dédaignez même pas la théologie, pas plus que la tenue des livres. Vous pourrez après cela aborder l'économie politique et vous poser cette question.

que vous ne résoudrez pas du premier coup : Qu^ est-ce que la projwiété ?

Des conséquences aussi désastreuses ne pouvaient sortir que d'un principe essentiellement faux : c'est pourquoi, sans m'enquérir davantage des raisons constitutives de la propriété foncière, je nie de toute l'énergie de ma conviction la propriété intellectuelle. L'araire de Triptolème était un perfectionnement digne, si vous voulez, de l'immortalité, mais qui ne méritait pas à coup sûr une perpétuité de privilège. L'idée fondamentale de la charrue est bien plus simple encore que celle de l'araire : elle consiste à ouvrir la terre, ou pour mieux dire à la rayer profondément, c'est le vrai sens du mot arare, au moyen d'un croc et en procédant par traction, au lieu d'employer une pointe et de procéder par impulsion, comme fait le porc avec son groin ou le jardinier avec sa bêche. Allez donc breveter une pareille idée? Déclarez, si vous l'osez, qu'il est défendu, à moins de payer redevance, de gratter et creuser la terre en tirant un pic ou croc, parce que ce serait une contrefaçon !... Mais, l'idée première donnée, et elle est aussi vieille que le monde.

le reste s'ensuit. J.a série des perrectionneluents ou inveulions se déroule comme nu raisounemenl : empèclierez-vous donc encore l'individu de raisonner? Donc s'il est juste d'encourager et de récompenser l'intelligence dans l'individu, il est absurde de l'iiitordire dans les masses, et c'est ce que l'on lait par la perpétuité. Ce n'est pas, encore une fois, l'individu qui invente et qui crée : c'est l'industrie humaine, dont les principes et toute la théorie sont impersonnels, anonymes, qui se déroule.

Autre exemple ; ce sera le dernier.

Guttenberg est breveté pour son invention des caractères mobiles ; Fust et Schœller le sont à leur tour pour la Tonte des caractères. Naturellement ces inventeurs ont besoin l'un de l'autre; ils s'associent. Privilège leur est accordé, à perpèluilé, d'imprimer des livres, de fabriquer des caractères et des presses, comme de céder à d'autres, moyennant remboursement et pour des localités déterminées, le droit d'imprimer, de fondre, de faire le commerce des livres imprimés et des instrifments servant a l'inq^riinerie. Plus tard, aux balles on substitue le rouleau; on cliché; on

remplace la presse en bois par la stanhope et la colombienne; enfin, on construit la presse mécanique. Toutes ces inventions viendront se grouper autour de l'invention primitive, et de nouveau nous avons corporation et maîtrises, la corporation des typographes, avec ses maîtres, compagnons et apprentis. Arrive Sennefelder : la lithographie va faire concurrence à la typographie ? Non : les imprimeurs sur mobile ou leurs ayants-droit traitent avec .l'imprimeur sur pierre, et les anciens privilégiés s'intitulent : Imprimeurs et lithographes ^ au choix du public.

Un des sujets de plainte des amis de la liberté est le privilège conservé depuis 89 pour la librairie et la typographie. Mais ce qu'on n'a pas vu, c'est que ce privilège peut devenir un excellent moyen de police. Supposez la propriété intellectuelle en vigueur, les gouvernements n'auraient presque rien à faire de ce côté. Dans un système de féodalité industrielle, les maîtres imprimeurs seraient nobles ; ils feraient partie de l'aristocratie ; autant et plus que le roi ils seraient intéressés à la conservation de V ordre. 11 suffirait de laisser agir les privilèges, privilèges d'auteurs et privilèges

(riniprimcurs, et la police de la presse serait laite par les maîtres et propriétaires ceut fois mieux que par la censure.

Les journaux ont parlé, dans ces derniers temps, d'une pétition des ouvriers lypo^raphes, demandant le rétablissement des corporations, et d'une autre pétition des maîtres, réclamant la censure. Le motif allégué par les premiers était la concurrence des femmes, qui, employées au travail de la composilion; font baisser le salaire des hommes ; la raison des autres est le risque de condamnation. Nous sommes sur la pente : établissez la propriété littéraire, et de l'avis de tout le monde, gouvernement, lettrés, maîtres et ouvriers, nous voilà revenus au régime féodal!...

Ici encore je répéterai l'observation faite plus haut à l'occasion de la charrue : A faux principe, conséquences funestes. Pourquoi cette perpétuité de monopole à Guttenbcrg et à ses associés? Est-ce que l'idée fondamentale de l'imprimerie, savoir, la mobilisation des caractères, ne devait pas résulter tôt ou'tard de l'art d'imprimer sur des planches solides, art connu bien avant Guttenbcrg et qui constitue la typographie chinoise? Esl-cequc cette

mobilisation des types n'était pas donnée, à contrario, dans leur solidité même ? Est-ce que Ce n'est pas un des procédés les plus familiers de l'esprit humain, de prendre sans cesse l'envers ou le rebours des choses, de renverser les idées, de retourner la routine, de contredire là tradition, comme fit Copernic quand il changea l'hypothèse de Ptolémée, comme fait le logicien, qui procède tour à tour par induction ou déduction, par thèse ou antithèse? Quant aux perfectionnements successifs, ils sont le développement de l'idée mère, une série aussi inévitablement donnée dans cette idée, que l'idée elle-même était donnée dans sa contraire.

Ce que je dis de l'imprimerie et du labourage, il faut le dire de tout métier, de toute industrie et de tout art. Chacun forme une série d'opérations qui s'engrène dans une autre ; de telle sorte que, si l'on devait appliquer à tous les cas qui le requerraient le principe d'appropriation, la masse des populations se trouverait dans la dépendance de quelques centaines d'entrepreneurs et maîtres brevetés, formant l'aristocratie de la production, du crédit et de l'échange. Ce serait comme si

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Ton avait établi une prescription contre Tintelligence au profit du monopole.

Ainsi le principe de la propriété intellectuelle conclut droit, par la servitude de l'esprit, soit à la reconstitution des fiefs, soit au communisme de la terre, déclarée partout propriété de l'État, en un mot à la restauration du réj;ime de droit divin ou féodal. Pas une industrie, pas un métier qui, affranchi depuis des siècles, ne puisse être monopolisé au moyen de quelques brevets d'invention ou de perfectionnement. Ce qui n'empêche pas les partisans de la propriété intellectuelle d'être en même temps partisans de la libre concurrence et partisans du libreéchange, que dis-je? En voici qui, au moment où ils réclament la propriété littéraire, demandent qu'on supprime le privilège de propriété industrielle par l'abolition des brevets d'invention (1). Accordez ces contradictions si vous pouvez.

(1) Conclusions du rapport de la CoramissioB sur rexpo>iiion de Londres. — Ainsi, 1° Organis;iiion de la bancociaiic cl (lévt.l()ppt.*meiil des mœurs boursières par l'éiabiissenieut de soi-disanl Compagnies de Crédit fon-

§ 8. — Influence du monopole littéraire sur la félicité publique.

Je crois avoir suffisamment expliqué, pour tout homme dont la pensée n'est pas empri-

cier, mobilier, agricole, etc., et la multiplication des Sociétés anonymes; — 2° Concentration des services de transports dans les Compagnies de chemins de fer; — 3° Ruine de l'industrie nationale par le libre-échange ;

— k° Guerre à outrance h la petite industrie et au petit commerce par la grande fabrique et les vastes bazars;

— 5° Institution d'une propriété artistique et littéraire et fondation d'un Crédit intellectuel, pour l'asservissement définitif de l'esprit humain et la crétinisaiion des masses; — 6° Du même coup, déclaration d'infériorité de l'industrie et subalternisaiion des classes ouvrières, irrévocablement assujetties par la suppression des brevets d'invention et la constitution des grands monopoles ; — 7" Restauration du système féodal, par l'agglomération des héritages, la recomposition des fiefs et l'abolition de Yaleu : en résultat, retour au moyen âge, au régime des castes, à l'oppression ihéocratique et à l'autocratie prétorienne, condamnation de tous les principes, de toutes les idées, de tous les droits et de toutes les garanties de la Révolution : tel est le plan que se sont donné pour mission d'exécuter de prétendus sauveurs, aux cris sans cesse répétés de : A bas les socialistes ! A bas les parta^eux ! A bas les brigands!... Et nous ne sommes pas à la fm. La nationalité y passera à son

sonnée dans le cercle des intérêts matériels, comment la création d'une propriété artistique et littéraire est la négation des idées supérieures qui font la dignité de l'homme, en

tour : car il faut que cette race vaniteuse et turbulente, incapable de se gouverner elle-mêiue et de tenir le drapeau de la liberté, soit enfin bridée. Ce n'est déjà plus, depuis 1830, l'esprit français qui gouverne en France : ce sont les souvenirs féodaux évoqués par cet exécrable romaniisme que nous venons de voir compléter son œuvre par la demande d'une propriété littéraire; c'est le génie matérialiste, utilitaire et exploiteur d'Albion, renouvelé de Beniham, de Malthus et de Law, et couvert d'oripeaux théologiques et philanthropiques par la séquelle de Saint-Simon et la coterie de Say ; c'est le iMammon juif, dieu de l'usure et de l'agiotage, dont les sacerdotes [dominent partout aujourd'hui, dans la politique et dans les affaires; ce sont toutes les influences maudites venues de l'étranger, que nous prenons pour des révélations de la sagesse humanitaire, et dont nous portons l'ignominie. La race française ne semble propre, désormais, qu'à faire l'exercice. Mais cet honneur même lui est enlevé : ce sont les Anglais, les Hollandais, les Allemands, les Suisses, les Juifs qui commanditent les soldats, et, tôt ou lard, l'argent se refusant, nous apprendrons, par la plus triste expérience, qud victoi7'ts et conquêtes sont Milité et rien que yanilé. 1814 et 1815 ne nous ont amené que l'invasion; l'influence étrangère, chaque jour plus puissante, nous fera jouir d'une gloire plus grande encore, la dénationalisation.

ralTiancliissaut des servitudes de la chair et du ménage. Je veux montrer à présent comment cette même propriété mettrait le sceau à la démoralisation, en aggravant le paupérisme.

Autrefois, — j'ai assez d'âge pour en avoir été témoin, — avant que le mercantilisme et ses procédés usiiraires eussent tout envahi, les relations de services et d'intérêts entre les diverses classes de la société avaient un caractère bien différent. La manière de vendre, de livrer, de traiter, était incomparablement plus douce. Chacun faisait bonne mesure : le commerçant, l'artisan, le journalier et le domestique, personne n'épargnait sa peine. La balance penchait toujours du côté du payant ; on ne regardait pas à cinq minutes ni à un centilitre ; on gagnait largement ses gages, et sa journée, et sa commission. Les patrons, à leur tour, les entrepreneurs et les maîtres en usaient de même avec leurs ouvriers, commis et domestiques : il y avait, outre le salaire payé, des gratifications, pourboires et épingles, dont l'usage s'est conservé, mais en devenant partie intégrante du prix et obligatoires. Le marchand en gros et en détail faisait bon poids, mesure comble, ajoutant à la

douzaine, au ceul, au mille. De la les 13/12 et même lZi/12 des libraires : mais prenez garde, ce n'est plus largesse, c'est chose duc.

L'effet de ces mœurs, géuéralement observées, était ua accroissement positif de la richesse publique. C'était comme si chaque producteur d'utilité, depuis le domestique et le mauouvrier jusqu'au grand industriel, avait fait don à la masse, en sus de ce qu'il était tenu de livrer, d'uu boni de demi, un, deux pour cent de sou produit par jour, le rentier d'une part équivalente de son revenu quotidien. Et remarquez ceci : cette libéralité à l'égard du prochain s'accompagnait d'un grand esprit d'économie. On se permettait peu de luxe, plus avare pour soi-même afin de n'être pas chiche avec les autres. Là était une des causes du bon marché et du bien-être ; là aussi une des sources de la moralité. On travaillait, on économisait davantage ; on dévorait et l'on pillait moins. En résultat, on s'en trouvait plus vaillant et meilleur, ce qui veut dire plus heureux. L'avidilé écartée, ni'insolence, ni bassesse; point de grapj)illage chez les petits, point de rapine chez les grands ; peu

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(le coulage dans la société ; les prévisions de l'entrepreneur, du père de famille, se trouvaient justes. La munificence envers les autres avait son article dans le moindre budget. On n'était pas trompé dans ses dépenses : car, après avoir calculé sur le prix et la quantitéconvenus, on était sûr que l'inipercepiible déficit qui accompagne toute production, acquisition, transport, consommation, et qui en se répétant devient un fardeau, était couvert par la remise insignifiante dont alors on ne pariait pas.

Tout cela est changé, au grand détriment du pays et de chacun, comme il est aisé de voir. L'esprit nouveau du commerce, où tout se suppute par francs, centimes et fractions de centimes; où la grande maxime est que le temps est de ["argent, et que chaque minute a son prix ; cet esprit de trafic mesquin et d'âpre agiotage a changé les conditions du bienêtre, et aussi la moralité. Nous sommes devenus ladres, par suite larrons. A chacun le sien, disons-nous ; et nous interprétons cet axiome d'éternelle justice par un mesurage d'une désespérante exactitude. Rien de moins, l'honnêteté le commande; mais rien de plus

que ce qui a été couvenii, exprimé par les chiffres, et qui est slriclemeut dû. jXaturelleuient, celte précision idéale, impossible à réaliser, tourne au détriment de celui qui paie. Le domestique trouve qu'il en fait toujours trop, , et que le maître est en reste ; il se lève et se couche à ses heures, se réserve un jour de sortie par quinzaine, exige des étrcnues, recueille dans le ménage tout ce que le maître est censé négliger, obtient des remises des fournisseurs, s'enrichit cnGn d'un coulage qu'il a lui-même provoqué et qu'il est loin de compenser par ses services. L'ouvrier et le commis comptent les instants ; ils n'entreront pas à l'atelier avant le coup de cloche ; ils ne donneront pas une minute de plus à la besogne ; et comme le patron déduit un quart de journée à celui qui est en retard, l'ouvrier à son tour refuse le plus léger supplément de peine, exige qu'on lui solde tout, minutes et secondes. J.cs façons se ressentent de ce mauvais vouloir; le travail est négligé, mal fait. On fraude, en sécurité de conscience, sur la qualité, et l'on s'enhardit de la sorte à frauder sur la quantité; le déchet et la malfaçon sont rejetés de l'un sur l'autre ; tout le monde.

avare de son service, fait mauvais poids, fausse mesure, trompe sur le titre et sur la qualité. Celui quia reçu une pièce fausse ne la clouera pas sur son comptoir ; il la glissera dans ses paiements. L'homme employé en conscience, c'est-à-dire à la journée ou à la semaine, remplit mal ses heures. L'ouvrier aux pièces, pour en faire davantage, néglige l'exécution ; c'est, comme dit le peuple, un massacre. Toute cette malversation aboutit à un déflcit général inaperçu d'abord, mais qui se traduit à la longue en cherté et en appauvrissement. C'est comme si chacun des individus qui concourent à la production et à l'échange, homme ou femme de service, travailleur de la ville et de la campagne, commis, employé, fonctionnaire public , rentier , etc. , enlevait à la masse l'équivalent d'un quart d'heure, plus ou moins, de travail par jour. Portez à 10 centimes le prix de ce quart d'heure, et à 25 millions pour la France le nombre des individus faisant quotidiennement acte de production ou d'échange : vous aurez, au bout de l'an, une somme de 912,000,500 francs, à passer par profits et pertes. A elle seule, cette cause de déficit suffirait à

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expliquer l'état de gêne de la nation. Ajoutez maintenant que ce que l'on rc l'use au travail et a la loyauté des transactions, ou le reporte sur le luxe. L'esprit d'épargne et de frugalité fléchit dans la même proportion que le travail et la bonne foi; on devient avare, précisément j)arce que l'on dévore davantage ; si bien qu'en dernière analyse, pendant qu'on poursuit la jouissance, on côtoie l'imuioralilé et la misère.

Une des missions de la littérature et de l'art était certainement d'entretenir et de développer les vieilles mœurs. Le principe en existe dans les consciences : il n'y avait qu'à cultiver, sarcler et faire fleurir ce germe précieux. Ici, l'écrivain et l'artiste parlaient d'autorité. Leurs œuvres étant reconnues non vénales par nature et ne donnant droit qu'à une indemnité de temps, ils avaient qualité pourprèclieT la modestie et le désintéressement. Donnant eux-mêmes l'exemple du saciiûce, ils étaient les apôtres de la bienfaisance publique et comme les ministres de la richesse. C'est le syslème contraire qu'ils serviront, lorsque aura été consacré par la loi le principe d'une propriété qui détruit tout ce qu'il y

a de généreux et d'honorable dans les transactions. La classe des artistes et gens de lettres ne s'est-elle pas faite déjà le représentant de la misère vaniteuse, en prenant le nom significatif de Boliême?

Infatués de leur talent, calculant leur rémunération d'après Topinion exagérée qu'ils se font de leurs ouvrages, les gens de lettres et les artistes ne rêvent, que fortunes subites et rentes seigneuriales. Le public entrant dans ces vues, au lieu de littérature et d'art nous n'avons plus qu'une industrie appliquée au service du luxe, agent de la corruption générale.

Le journaliste se paie à la ligne, le traducteur à la feuille ; suivant la vogue, le feuilleton produit au signataire depuis 20 jusqu'à 500 fr. Un de mes amis reprochait un jour à Nodier les longs adverbes qui émaillent sa prose diffuse et lâche ; il répondit qu'un mot de huit syllabes faisait une ligne, et qu'une ligne valait 1 franc.

Les libraires ont trouvé le secret de blanchir les pages (1), d'élargir les lignes, de

(1) Ce n'est pas toujours par spéculation : ils le font

grossir les caractères, de iHultiplier à volonté les feuilles et les volumes. U» livre ne se paie plus d'après les Irais qu'il devrait raisonnablement coûter et la juste rémunération à payer à l'écrivain ; il s'évalue d'après la vogue, la superficie et le poids. Respectant la pensée de l'écrivain et non moins soucieux de la bourse des souscripteurs, l'éditeur de Yllistoire du Consulat et de CEmpire a mieux aimé donner pour 2 francs de grands volumes de GOO et même 900 pages, que de manquer à l'ampleur et à la vérité de l'histoire. Le spéculateur qui publie les Misérables met en dix volumes, fait payer 60 francs ce qui tiendrait largement en quatre tomes et ne devrait coûter que 12 fr. A ce simple rapprochement on peut deviner de quel côté est l'œuvre littéraire, de quel côté l'agiotage.

On se plaint que la jeunesse lettrée encombre les carrières, que le travail manuel est déserté, qu'il y a péril pour l'ordre et les mœurs. On a accusé de ce péril les Grecs et

souvent, hélas! pour échapper au timbre. Témoin la présente publication.

les Latins : absurdité. Le ver rongeur n'est ni dans Virgile, ni dans Gicéron, ni dans Démostliène : il est dans cet industrialisme littéraire auquel on s'apprête à mettre le sceau par la constitution d'un monopole perpétuel. Tandis que les œuvres sérieuses sont délaissées, la littérature industrielle déborde, le monde se remplit de talents déclassés, d'une habileté de brosse, si j'ose ainsi dire, extraordinaire. On écrit peu d'inspiration ; l'auteur chez qui la pensée naît originale, et se revêt en naissant d'une expression faite pour elle seule est devenu un phénix. En revanche, nous savons admirablement revêtir des riens de la pourpre des maîtres et des modèles. Tout est devenu vénal, parce que tout a été fait industrie et métier. Nous ne sommes plus même de la bohème, nous sommes de la prostitution ; et je ne sais pas si ces pauvres danseuses, que les directeurs de théâtres paient à 2 francs par soirée, ou même ne paient pas du tout, attendu qu'elles se contentent pour tout salaire de l'occasion qui leur est oflferte d'exhiber leurs charmes, ne sont pas plus honorables que la tourbe affamée de nos gens de lettres. Au moins, si ces malheureuses vendent leurs corps,

elles ne trafiquent pas de leur art. Elles peuvent dire, en un sens, comme Lucrèce : Corpus tantum vwlatmn, animus insons.

§ 9. — Résumé général : Encore la propriété.

J'ai été trop long : je suis pourtant loin d'avoir tout dit.

J'aurais voulu montrer, avec de plus amples développements, comment, sous l'action de la propriété intellectuelle, le commerce et l'industrie retournent au régime des corporations, maîtrises et jurandes; comment la propriété foncière est à son tour entraînée dans le même mouvement, et, d'aleu que l'a faite la Révolution redevenant fief, retournerait à une forme moins civilisée, moins sociale. Déjà, si mes informations ne me trompent, il existerait dans un certain monde un projet de conversion de la propriété foncière et d'organisation de grandes compagnies agricoles, destinées à remplacer et la petite culture et la petite propriété, comme on a remplacé les commissionnaires de transport et les voituriers par des compagnies de chemins de fer. L'idée féodale n'est pas morte en France ; elle sub-

— 2o3 — siste chez certains soi-disant déiuocrates, bleu plus que chez les lecteurs de la Gazelle et les associés de Saint- Vincent de Paul.

J'aurais à faire voir aussi comment, la France entrant dans cette voie rétrograde, pendant que les autres États suivent la marche opposée, l'antipathie ne peut manquer de devenir croissante entre les peuples, les mœurs incompatibles et les intérêts hostiles; comment une guerre de principes résulterait de nouvelles institutions, guerre dans laquelle la France et la Coalition auraient changé de rôle, la première défendant le droit féodal, la seconde le droit libéral et révolutionnaire. Il est clair que si la propriété intellectuelle, c'est-à-dire le monopole perpétuel des produits de la littérature et de l'art et des inventions de l'industrie, est établie en France, les traités de réciprocité sont annulés, et que le travail étranger, affranchi de tout privilège, jouissant de nos propres découvertes sans payer de redevance, serait placé dans des conditions meilleures que le nôtre. Pour qu'une guerre ne sortît pas de cette situation, il faudrait donc, ou que l'étranger consentît à revenir au système féodal dont il est en train de se

défaire, ou que lu Fraucc abolit sa propre loi et se remît à l'unisson de la liberté.

J'abrège ces considérations, et je me résume :

a) Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de propriété littéraire analogue à la propriété foncière. Une semblable propriété est contraire à tous les principes de l'économie politique ; elle n'est donnée ni par la notion de produit, ni par celles d'échange, de crédit, de capital ou iV intérêt, et ne saurait résulter de leur application. Le service de l'écrivain, considéré du point de vue économique et utilitaire, se résout en un contrat, exprimé ou tacite, d'échange de service ou produit, lequel échange mplique que l'œuvre de génie, rémunérée par un privilège de vente temporaire, devient propriété publique du jour de la publication.

b) Relativement au domaine intellectuel, sur lequel seul pourrait être constituée, à titre gratuit bien entendu, une nouvelle espèce de propriété, ce domaine est esFentiellement, par nalure et deslinalion, inappropriable, placé

hors de la sphère de l'égoïsQie et de la vénalité. De même que la religion et la justice, la science, la poésie et Tart se corrompent en entrant dans le trafic et en se soumettant à la loi des intérêts. Pour mieux dire, leur distribution et leur rémunération suivent une loi contraire à celle qui régit la distribution et la rémunération de l'industrie.

c) Quant à l'ordre politique et économique, les conséquences d'une pareille appropriation seraient incalculables. Elles n'aboutiraient à rien de moins qu'à restaurer un système tombé sous la malédiction des peuples, et qui serait cent fois pire aujourd'hui que par le passé, puisque au lieu de la foi religieuse qui lui servait de base, il n'aurait pour appui que le matérialisme et la vénalité universelle.

£t maintenant, bourgeois et propriétaires, à qui le monopole crie, comme le fameux Chat botté des contes de Perrault aux paysans : « Si vous rejetez la propriété intellectuelle, si vous ne dites pas que (a propriété littéraire est une propriété, votre propriété foncière elle-même est sans fondement ; les partageux vont venir,

— 2uG ^et vous serez tous expropriés; » — race do trembleurs et de dupes, écoutez ceci :

Il y a quelque vingt-trois ans, j'ai fait de la propriété ce que l'on appelle en philosophie une crUiffue. Je crois l'avoir faite exacte et loyale, et je l'ai soutenue en raison même des colères qu'elle soulevait. Je puis m'êlre trompé: la modestie sied à un honmic aussi violemment contredit. Dans ce cas-là môme, serais-jc si coupable? Cette critique, que je puis dire mienne autant que la critique d'une idée peut appartenir à un philosophe; dont je me suis glorifié, parce que j'y voyais le point de départ d'une science sociale, le prélude de la réconciliation des classes et le gage d'un ordre plus parfait, j'ai eu soin de ne la présenter que comme une critique, m'abstenant de conclure à la dépossession, combattant le communisme, au risque de me faire accuser d'inconséquence, d'hypocrisie et de lâcheté, et me bornant à soutenir que notre philosophie pratique est née d'hier; que si nous avons abjuré le droit divin et ses institutions féodales, nous n'avons pas pour cela fondé le gouvernement de la liberté ; que notre droit économique est encore moins avancé que notre droit politique ;

que la raison et la fin de la propriété, par exemple, nous échappent; que tout ce que nous savons de certain sur les choses de l'économie sociale et du gouvernement, c'est qu'elles nous apparaissent comme des antinomies; qu'après avoir démoli l'ancienne société, il nous reste à créer, de fond en comble , la nouvelle ; que nos institutions les plus respectables, œuvres de la foi antique, passées au crible de la raison moderâe, semblent l'invention d'un mauvais génie; que cela tient, non point à un système réfléchi de spoliation et de mensonge, mais à notre état mental et révolutionnaire, prélude d'un droit nouveau et d'une philosophie nouvelle, dans laquelle le passé et l'avenir doivent se concilier, et qui doit mettre le sceau à notre félicité et à notre gloire.

Voilàce que j'ai dit, bourgeois, croyant bien dire, convaincu que j'exerçais un droit et que je remplissais un devoir, et plus étonné que personne des propositions auxquelles me conduisait l'analyse. Si je suis dans l'erreur, si vous en conservez la certitude comme vous parûtes, il y a quinze ans, en avoir la conviction, excusez-moi au nom de la tolérance philosophique et de la liberté des opinions écrite

dans nos lois. Ne venez-vous pas de vous convaincre, dans le cours de celte discussion sur les droits d'auteurs, que ce n'est pas la libre recherche qui est à craindre, mais l'ignorance pédantesqnc ; que ceux qui s'acharnent contre ma critique, se posant en champions et en vengeurs de la propriété, en savent moins euxmêmes que je n'en savais en 18/iO, puisqu'ils ne font que reproduire des arguments vingt fois réfutés, sans se'douler que ces arguments sont ce qui compromet le plus la propriété? Maintenant une autre idée me poursuit, idée que vous pouvez mettre, comme la précédente, sur le compte de l'hallucination, mais dont vous ne méconnaîtrez pas du moins l'intention conservatrice. La propriété, sous le poids d'une dette publique cl hypothécaire de vingt milliards, d'un budget de deux milliards, d'une centralisation croissante, d'une loi d'expropriation pour cause d'utilité publique à laquelle personne ne saurait fixer de bornes; en présence d'une législation qui, en consacrant la perpétuité du monopole littéraire, poserait le principe d'une restauration féodale; la propriété, défendue par des avocats ineptes (ju'ou dirait payés pour la trahir ; as-

saillie par l'agiotage, exposée à toutes les témérités, à toutes les fourberies de l'empirisme; la propriété, dis-je, malgré l'énergique protection du pouvoir, me semble plus attaquée qu'en 1848. — Pourquoi des propriétaires à Paris? Vous avez lu ce titre d'une brochure publiée il y a quelques années, alors que l'on sévissait contre les critiques de bonne foi, qui cherchent philosophiquement le secret de la destinée. C'était le ballon d'essai d'une secte qui, par le chantage et l'escamotage, conduit notre aveugle nation au califat industriel. Le moment viendra, il n'est pas éloigné, où vous entendrez dire : Pourquoi des propriétaires en France? Alors, comme en I8/18, la propriété éperdue cherchera de nouveaux sauveurs ; et me direz-vous où elle les trouvera, si ceux qui la poursuivent sont justement les mêmes qui la sauvèrent autrefois?... Je me figure qu'alors aussi le moment sera venu pour ce socialisme critique, c'est ainsi qu'il faut le nommer, dont on vous a fait tant de peur, de poser ses conclusions, et, après avoir résolu le redoutable problème, de prendre en main la défense de la propriété. Et soyez tranquilles : défendue, sauvée par la critique socialiste, la propriété

sera, celte fois, bien sauvée ; elle sera fortement assise, inébranlable à jamais. 11 n'en coûtera pas un centime à votre caisse, ni h nous, les maudits, la plus petite rétractation. La critique ne demande pour les idées dont elle opère la ventilation avant de les verser sur le monde, ni privilège ni dotation. Elle va droit son chemin, confiante dans la logique, sans reculer ni se démentir jamais. Elle n'est point jalouse, ne cherche pas sa gloire et son intérêt : mais elle sait mettre chaque chose à sa place et rendre à chacun ce qui lui appartient. C'est pour cela qu'elle maintient le partage de la terre, en même temps qu'elle se refuse à la propriété de l'intelligence.

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