‹ Les MajorcainsChapitre 14 sur 14 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Non f ce n'est plas assez de la rocbe lointaine Où mes jours, consumés à contempler les mers, Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entraîne A suivre aveuglément Tattrait des flots uners. 11 me faut sur le bord une grotte profonde Que l'orage remplit d'écume et de clameurs.

Où, quand le dieu du jour se lève sur le monde, L'œil règne et se contente au vaste sein de l'onde. Ou suit à l'horizon la fuite des rameurs.

J'aime Thétis, ses bords ont des sables humides; La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus ; Son haleine a gonflé mes songes trop timides, Et je vogue en dormant à des points inconnus. L'amour, qui dans le sein des roches les plus dures Tire de son sommeil la source des ruisseaux, Du désir de" la mer émeut ses faibles eaux , La conduit vers le jour par des veines obscures. Et qui , précipitant sa pente et ses murmures , Dans l'abtme cherché termine ses travaux ; C'est le mien. Mon destin s'incline vers la plage. Le secret de mon mal est au sein de Thétis.

J'irai, je goûterai les plantes du rivage, Et peut-être en mon sein tombera Je breuvage Qui change en dieux des mers les mortels engloutis. Non , je transporterai mon chaume des montagnes Sur la pente du sable, aux bords pleins de fraîcheur $ Là, je verrai Thétis répandant sa blancheur, A l'éclat de ses pieds entraîner ses compagnes ; Là, ma pensée aura ses humides campagnes. J'aurai même une barque et je serai pêcheur.

3M G£OilO£ D£ GUÉRiN.

Ah! iM dieux retirés aux antres qa*OD i^ore»

Les dieux secrets , plongés dans le charme des eaux ,

Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux ,

Mes regards aux Talions, mon souffle aux chalumeaux ,

Pour charger mon esprit du mal qui le dévore.

J'étais berger; j'avaîl plas de mOlB brebis.

Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles : Mais qu'aux champs refirbidis languissent les épisi Et meurent dans mou sein les soins que j'eus pour elleè I Au oours de l'abandon je laisse errer leurs pas} Et je me livre aUx dieux qUe Je tie amnais pas!..» J'immolerai be Soir aux Hymphea dbs muntasiiesi

Nymphes , divinités dont le {iouVoir conduit

Les racines des bois et lé oours des fontaines,

Qui nourrissez lès airs de fécondes baleinés,

Et des sources que Pan entretient toujours pleines.

Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit.

Comme la nuit répand le Sommeil dans nos veines »

Dieux des monts et des bols, dieux nommés ou cachés,

De qui le charme vient à tous lieux solitaiies ;

Et toi, dieu des bergers à ees lieux attachés.

Pan, qui dans les forêts m'entr'ouvris tes mystères,

Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés,

De vos bienfaits en moi réveillez la roémoiie^

Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire

Aux perfides attraits dans la mer enfermés.

Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage »

Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.

J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage ^

Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage

Me découvrit le ciel pour la première fois.

Les faveurs de nos dieux m'ont touché des l'enfanoe;

Mes plus jeunes regards ont aimé les fouets.

Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence

Qui m'entraînait bien loin dans Tombix! et ks seoreto.

GEORGE DE GUÊRIN. 327

Mais le jour où, da haut (riine cime perdue,

Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil ! )

Le monde parcouru par les feux du soleil ,

Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue,

L'étendue enivra mon esprit et mes yeux;

Je voulus égaler mes regards à l'espace,

Et posséder sans borne , en égarant ma trace ,

L'ouverture des champs avec celle des cieux.

Aux bergers appartient l'espace et la lumière,

En parcourant les monts ils épuisent le jour ;

Ils sont chers à la nuit, qui s'ouvre tout entière

A leurs pas inconnus, et laisse leur paupière

Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour.

Je courus aux bergers , je reconnus leurs fêtes ,

Je marchai , je goûtai le charme des troupeaux ;

Et, sur le haut des monts comme au sein des retraites,

Les dieux , qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes.

Dans des pièges divins prenaient mes sens nouveaux.

Dans les réduits secrets que le gazon recèle.

Un ver, du jour éteint recueillant les débris,

Lorsque tout s'obscurcit , devient une étincelle ,

Et, plein des traits perdus de la flamme éternelle,

Goûte encor le soleil dans l'ombre des abris.

Ainsi

Lu Centaure , qai est complet , et ce fragment de vers, qu'on pourrait intituler Giauctts, sont les seuls essais que nous ayons pu recueillir. Si les parents et les amis de M. de Guérin en retrouvaient d'autres, nous les engageons à les réunir et à les publier.

FIN

MOUNY-ROBIN.

L'autre soir, à TOpéra, j*étais placé entre un bourgeois de Paris qui disait , d'un air profond , au second acte du Freyschiltz : — Faul-il que ces Allemands soient simples pour croire à de pareilles sornettes ! — Et un bon Allemand qui s'écriait ayec indignation , en levant les yeux et les bras au ciel , c'est-à-dire au plafond : — Ces Français sont trop sceptiques ; ils ne conçoivent rien au merveilleux. — Le bourgeois scandalisé reprenait, s'adressant à sa femme : — Vraiment, ce hibou qui roule les yeux et bat des ailes est indigne de la scène française! — L'Allemand outragé reprenait de son côté , s'adressant aux étoiles , c'est-à-dire aux quinquets : — Ce hibou bat des ailes à contre-mesure, et ses yeux regardent de travers. Il aurait besoin d'être soumis à l'opération du strabisme. Un public allemand ne souffrirait pas une pareille négligence dans là mise en scène i — Les Allemands n'ont pas de goût, disait le bourgeois parisien. — Les Français n'ont pas de conscience , disait le spectateur allemand.

— A qui en ont ces messieurs 7 demandai-je dans l'entr'acte à un spectateur cpsmopolite qui se trouvait .derrière moi , et qui , par parenthèse , est fort de mes amis. Comment se fait-il que la mauvaise tenue de ce hibou les occupe plus que l'esprit du drame , si admirablement rendu par la musique?

330 MOUNY-ROBÎN.

— L'Allemand n*est pas content de certaines parties de Texécution , me répondit le cosmopolite , et il s'en prend au d^cpr. C'^sfl^ien de)4ndulgen[ceQ^ de la retenue de sa part. Quant au bourgeois, il va à TOpéra pour Toir le spectacle^ et il écoute la musique avec les yeux.

— £h bien ! pour ne parler que du ^ecfac/e,reprisjc , que vous en semble? Vous qui avez vu représenter ce chef-d'œuvre sur les premières scènes de l'Europe, tFQpv^9-vous qu'il soit ptiit v^ontp (cofQiq^ pn dît) ^ur \^ pOtre?

— rje ne suis pas du \w\ mécoDlent^âce sab^t, répondit-il , quoique j'y frouye trqp peu 4e diablerie. Les pppfiritiQps 4w ppepaier. pl^u s^nt ^rop obligées , trpp rjir^ , et ae soqt psis combinées \ point sivec les paroles du drapie ^t ^ly^p ('luteq^op du oomposiiteur. Je n'ai pas yu le «angUer doi\t le rugi^^meul sauvage ^t si ^iep exprimé da^ps la musique* S^il 9 W^ t c'est si yite , qup je ne T^i point aperçu. A la pl(ice de Tapparîtian d'Agathe, je n'ai vu qu'un revepaqt quelconque, (iies «quelques et ces lutins ^ppt beaucoup plqs laids qu'il ue faut , et ne produjseul; pas 4u tout l'effet que produisent en Alleniagne les chiens et le^ oi^e^ux in- |iqn)))riibles qui s'élancent sur la §cène. Les aboienieois et le brtû( ^^^ aij^s sont pourtant indiqu^^ 4«ins Torpbestre, et c'est (r^iter un peu lestement la pensée 4e Weber que de lu^ retirer ses msinifeslation^ pépessaife^ Voilà de quoi l'Alfen^ancl se plaint , et il a raison. JUais, pe qui pour moi fait popapen^atiqn > c'est 1^ ))ej|uté de pe paysage , ]^ prqfqn4eur de pes tuiles , la tfansparepce de pes brouillards , ce je ne sai^ quoi d'artjste , de poé-. tjqu^ et d*^!evé qui préside à )a cpippositiou dn tableau. §^r aupune autre scène pp n'aur^JVfnj^fintaptdeSput et d'intelligence à vqus peindre le ^tg pp Ipi-fHâpie.

MOUNY-AOBIiH. 331

Cette cascade dont le bruit sec et froid vous pénètre et vous glace , ces rideaux de brume qqi s'éclaircissent et s'épaississent tour à tour, cela est tu et senti grandement par le décorateur. C'est que le Français a plus que l'Allemand le sentiment de la vraie beauté dans la nature, ténadn lesi grands pi^ysagistes que la France seule a produits depuis cpielques années. Il y a unevé-^ ritable renaissance de ce côtérlà. L- Allemand voit leç choses autrement; il veut embellir la nature. Elle; ne suffit pas à son imagination , il la peuple de fantômes, il donne aux objets réels eiix-mêmes des formes fentasti* ques. La scène allemande essaie minutieusemeat de réaliser Cf tte pensée du poète , et je crois qu4ci on a bien fa^t de ne pas le tenter. Il eût fallu sacrifier des «fiels ^e vérité à des effets de fantaisie , et peut-^tfeeûtçu) perdu ces beaux effets sans atteindre au bizarre e& frayant des effets contrsiires. En résumé , on peut dir-e que chaque peuple a son fantastique, etqu-il s^raif plus quo difficile de concilier les deux.

TT- 8i TOUS parlez de Paris et de Vienne, rép^dts-f je» j^ VOUS aocqrde que ces différences ^ont tranchées ; mais si wm» allez au cœur de notre peuple , si vous pé-» pétre% flans nos provinces, au fond de nos campagnes, VQMS y ^Fpuverez des traditions si semblables à celles de TAlleoiagne et de FÉcosse , que vous reconnaîtrez bien que pes poèmes populaires ont une source commune. Les poètes et les artistes des diverses nations s'en ins* Pirent plus pu moins. L'Angleterre a Shakspear-e et Byrpn, TAllemagne Goethe, la Pologne Mickiewicz, rÉcosse Ossian et Walter Scott. Nous n*avons rieQ de semblable. Nos superstitions n'ont point eu dUUustr^ interprète et n'en auront pas; l'esprit voltairien leur a porté le dernier coup , et notre moderne école fantaa-

332 MOUNY-ROBIN.

tique n'a été qu'une pâle imitation de celles de nos Toisins. Elle n'a rien produit de durable ; c'est une affaire de mode. Le Français des hautes classes et celui des classes moyennes rient des contes de revenants , et défendent aux valets d'en troubler k cervelle des enfants. L'Aile* mand éclairé n'y croit pas davantage , mais il n'en rit pas; il les aime. Personne, à cet égard, n'a mieux peint l'esprit allemand que Henri Heine.

Quant à nous, continuai-je , nous avons lu les contes d'Hoffmann avec un plaisir extrême; mais l'impression que nous en avons reçue n'a pas modifié nos habitudes de logique , notre impérieux besoin de la recherche des causes , et , par conséquent , cette raison un peu froide et railleuse qui scandalise l'Allemand. J'avoue que rien n'est plus risible que l'esprit fort qui veut tout expliquer sans rien savoir; mais il y a une autre faiblesse qui consiste à s'interdire toute explication , bien qu'on ne manque pas de science , et qui n'est pas moins ridicule. \oiIà , je crois, la différence entre les deux nations. Le Français , par amour du vrai , nie ou méconnaît toute vérité nouvelle ; l'Allemand, par amour du fabuleux, refuse de constater la vérité qui contrarie ses chimères. Mais , je vous le répète , descendez au cœur du peuple; vous trouverez dans les grandes villes une population intelligente et active , qui , bien qu'initiée à la raison et à la logique des hautes classes , se souvient encore des traditions de son enfance et des contes de sa nourrice villageoise. Et si vous voulez aller au village , sans vous éloigner beaucoup de Paris, vous trouverez la fable de FreyschUtz aussi vivante dans les imaginations rustiques que vous venez de la voir sur ce théâtre.

— Je serais curieux de m'en assurer, dit mon cosmopolite.

MOUNY-ROBIN. 333

— Eh bien ! repris-je , allez un peu causer avec les gardes forestiers et les bûcherons de la forêt de Fontainebleau. Ils vous raconteront quMls ont entendu, dans les nuits brumeuses de Tantomne , passer la chasse fantastique du grand-veneur. Il en est même qui ont rencontré cette chasse terrible , ces biches épouvantées fuyant devant la meute bruyante , et ces grands lévriers dont la race est perdue et qui devancent la course des feux follets , et les chasseurs avec leurs trompes au son funèbre , et le grand -veneur en personne , avec son habit rouge , son panache flottant et son cheval noir comme la nuit , piaffant , reniflant , et faisant fumer la bruyère sous ses pieds autour de ces arbres séculaires qui forment , au plus obscur de la forêt , le carrefour du Grand-Veneur.

— J'ai souvent passé sous ces beaux arbres, répondit mon interlocuteur, lorsqu'ils étaient couverts de soleil et. de verdure , et je n'aurais jamais cru que les morts osassent venir prendre leurs ébats aussi près de la capitale.

— Si vous voulez me promettre de ne pas vous moquer de moi, lui dis-je, je vais vous dire comme quoi j'ai été tout près de croire à une fable conforme , à bien des égards, à la tradition du Freyschiltz,

— ^ Je vous en prie , me dit-iJ , et je vous promets tout ce que vous voudrez.

— Eh bien! continuai-je , franchissez en imagination une distance de quatre-vingts lieues. Nous voici au centre de la France , dans un vallon vert et frais, au bord de l'Indre , au bas d'un coteau ombragé de beaux noyers qui s'appelle la côte d'Urmont , et qui domine un paysage tout à fait doux à l'œil et à la pensée. Ce sont d'étroites prairies bordées de saules, d'aunes, de frênes

334 liOUNY^ROBIN.

et de peupliers. Quelques chaumières éparses , Ffudre, ruisseau profond et silencien^ , qui se déroule comme une couleuvre endormie dans Therbe , et que les arbres pressés sur chaque rive ensey^issent mystérieusement sous leur ombre immobile ; de grandes vaches ruminant d*un air grave , des poulains bondiss^mt autour de lenr mère » quelque meunjer cheminant derrière son sac sur un cheval maigre « et chantant ponr adoucir Tennui 4a chemin sombre et pierreux; quelques moplins écheloq* nés sur la rivière » aveo les nappes de leurs écluses bouii* lonnantea et leurs jolis ponts rustiques que vous ne franchiriez peut-être pas ssiqs m peq d'émotion , car ib ne sont rien moins que solides et commodes i quelr que vieille filant sa quenouille , apcroQpie derrière un buisson , tandis que son troupeau d*Qi^ maraude ^ b hite dan^ le pré du voisin \ Yoilà les seuls accidents de ee tableau rustique. Je ne saprai^ ypus dire qiI( ^n est le charme, et pourtant tous eo sieriefi pénétré , surtout si , par une nuit de printemps , un peu v^m\ les faq-* chailles, vous traversiez ces sentiers de la prairie oii rherbe , semée de mille fleurs » yous mpqte jusqu'aux genoux, où le buisson exhale les parfum^ de l'aubéfûne, ^t oft le taureau mugit d'une voix désolée, Par une nuit de la fin d'automne, votre promenade serait moins agréable , mais plus rqmjintique. Vous marcheriez dans les prés humides, sur une grainde nappe de brume blanche comme Targ^nt. Il faudrait vousl méfier des fossés grossis par le débordpmefit de quelque bras de la rivière , et dHi^mulés par les jppcç et lesi iris. Tous en sçries^ averti par rinterruptjon subite du coassement des grenouilles, dont votre apprpche trotiblefait le con« cert nœturne, Et si par hasard vous voyle?. passer k vos cfttés, dans le brouiUard, une grande ombre blanche

avec un bruit de chatnes , U ne faudrait pas voua flatter trop vite que ee fût un spectre \ car ce pourrait bien être la JâiBeut blanche dé quelque ferbiier» traînant les fers dont ses pLeûs de devant sont entraTés.

Le plas mystérieux et le plus pittoresque d^ ces moulins cachés soûs le feuillage et abrités par le versant rapide du toteau d'Urmont (eh I mon Dieu, si quelque rustique habitant de notre Vallée Noire était là pour m'entendre prononcer ce nom » vous le verriez dresser TorelUe comitie un cheval oi^brageux], le plus joU» dts--je ) de c^ moulins , celui qui fut jadis le plus pros» père et qui désormais ne l'est plus» c'est le moulin Bianchet l Héks I il n'a pas toujours de l'eau mainte^'» nant dans les chaleurs de l'été, et pourtant jamais il n'en a manqué du temps que Monny-RoUln en était le meunier. Le moulin qui est au-^dessus et celui de Lam* balle ( qui est au-dessous du même cours d'eau, en manquaient souventt Les meuniers maudissaient la saî« son ) ils tourmentaient en vain leurs écluses , ils épui>» saientjusqu'à la dernière goutte de leurs réservoirs sans pouToir contenter leurs clients ; et pendant ce temps la roue du moulin Bianchet tournait tricHnphante et chas^ sait à grand bruit des flots d'écume. Mouny-Robin sa-^ tisfaisait toutes ses pratiques , et voyait , comme de juste , venir à lui tontes ceUes de ses confrères malheu^' reux ; c'est que Mouny^Rd)in était sorcier, c'est qu'il s'était donné à Georgeon,

Qu'est-ce que Georgeon^ Qu'est-ce que Samielt Georgeon est un diable bien malin. Je n'ai jamais pu réussir à le voir, quoique j'y aie fait mon possible. Mais tant d'autres Font vu , que Ton ne saurait révoquer en doute son existence et son intervention dans les affaires de nos paysans. C'est lui qui donne de l'eau au mouliui

336 MOUNV-ROBIN.

de l'herbe au pré» de rembonpoiut aux bestiaux, et surtout du gibier au chasseur, car il est particulièrement TEsprit de la chasse. Il trotte dans les guérets, il rôde dans les buissons, il contrarie les chasseurs maladroits, il gambade la nuit dans les prés avec les poalains, et, quand il parcourt la forêt, il est toujours accompagné d'au moins cinquante loups, lors même qu'il n'y en a pas un seul dans le pays. Lorsqu'on le surprend dans cet équipage, on s'assemble de tous les hameaux environnants pour faire une battue; mais, quoi qu'on fasse, les loups deviennent invisibles, et le Malin se moque des chasseurs. C'est que les favoris de Georgeon ne se mêlent jamais de ces battues ; ils n'ont à discrétion des perdrix et des lièvres qu'à la condition de respecter les loups , et de les aider à se soustraire à la persécution. A quoi bon battre le bois et se donner tant de peine ? vous dira-t-on. Nous ne trouverons pas un seul loup aujourd'hui. C'est un tel qui les a serrés dans sa grange. Allez-y, vous en trouverez Ik plus de cent à la crèche.

Ah ! cdmbien de loups Mouny-Robiu a ainsi hébergés et soustraits à nos recherches ! C'est grâce à lui, sans doute, que nous n'en avons jamais vu un seul à quatre lieues à la ronde , et , sous ce rapport, c'était un sorcier bien utile aux moutons du pays.

Mais un sorcier est toujours réputé méchant et nuisible, et Mouny-Robin fut toujours vu.de mauvais œil. C'était pourtant la plus douce et la plus obligeante créature du monde. Lorsque je l'ai connu , il était encore jeune ; c'était un homme assez grand , mince, et d'une apparence délicate, quoique d'une force rare. Je me souviens qu'un jour, voulant traverser son pré pour éviter de faire un long détour, je me trouvai empêché

MOUiSY-ROBlN. 337

par un très-large fossé , rempli d*eau et de vase. Tout à coup je le vis sortir de derrière un saule. — Vous ne passerez pas là , mon enfant , me dit-il , c'est impossible. — Gela ne me paraissait pas impossible ; mais qua nd j'essayai de poser les pieds sur les pierres aiguës et glissantes qui, jetées çà et là dans le fossé, formaient une sorte de sentier^ je trouvai la chose plus difficile que je ne l'avais pensé. J'étais avec un enfant plus jeune que moi, qui me dit : — N'essayez pas de passer, iMouny ne veut pas; c'est un endroit ensorcdé par lui, et, quoiqu'il n'y ait pas beaucoup d'eau , s'il le veut , nous ai* ions nous y noyer.

Comme nous étions en plein jour, et que je n'ai ja*mais eu peur à cette heure -là, je me moquai de cet avertissement , et j'appelai Mouny. — Viens ici , lui ^is-je, et si tu es un brave sorcier, fais-moi passer par le meilleur chemin , puisque tu le connais. — Il fut très-satisfait de cette déférence. — Je savais bien , dit-il d'un air triomphant , que vous ne passeriez pas là sans moi. — Et venant à moi , quoiqu'il fût très-pâle et parût exténué par une fièvre qui le rongeait depuis plus d'un an , il me prit à la lettre entre ses mains , m'enleva en l'air comme il eût fait d'un lièvre , et , marchant sur les pierres jalonnées avec une parfaite sécurité malgré SCS gros sabots, il me passa à l'autre bord sans broncher. — Toi, dit-il à l'autre, suis-moi, et ne crains rien. — L'autre pajisa , et ne trouva pas la moindre <lifficulté. Le sort était levé. Depuis ce jour, j'avais alors dix-sept ans, Mouny-Robin me témoigna toujours la plus grande amitié.

Si j'insiste sur la physionomie de ce personnage , ce 0*^ pas que je l'aie jamais cru sorcier ; mais c'est qu'il y avait en lui bien certainement quelque chose d'extra-

338 MOUMY-ROBIN.

onlitiaire , sinon comme iatdligence ^ du mdns comme faculté tnyitéHem^. Je tous expliquerai au fur et I mesure ce que j*ènteiids pai* là. Il était , quant à Textè^ rieur, au langage et aut manièit?» , bien différent de tous les autres paysans ^ quoiqu'il eût toujours vécu dans les mêmes conditions d*ignoranee et d*apatfaiè. Il s'ex-^ primait âye6 Une certaine distinction « quoiqu^avec une sorte de cynisme rabelaisien qui ne manquait pas de sek Il avait k voix douK^e et Taccent agréable ; son humeur était enjouée^ et se» allures famiUèrei Sans être inso*lentes, fiien opposé aux habitudes de servilité craintive de ses pareils , qui ne rencontrent jamais un chapeau à forme haute Bans soulever l^r diapeau plat à grands bords, je ne crois pas qu*U ait jamais dit à persmuR fhomieur oU madame , ni qu'il ait jamais porté la main à son bonnet pour saluer. 6i le bourgeois lui plaiiMiit ) il rappelait « mon ami i » sinon il l'appelait Ga>gneuxv Dàudon ou Massicot tout court. Il ne procédait pas dnsi par esprit d'insurrection^ Yraitnent i il ne s'occupait point de politique « ne lisait p9Ê de journaux, et pour cause» La chasse l'absorbait tout entier « et j'ai toujours pensé que , comme chacun de nous a une cei^ taine analogie de caractère « d'instincts et même de phy^nomie avec Un animal quelconque ( Lavater et Grandvilie l'ont assea prouvé ) ^ il y avait dans Mouny une grande tendance à raf^HDcher le type du ehim de chasse de l'espèce humaine. Il en avait l'instinct ^ i'in^ tel^igence^ l'attachement^ la douceur confiante, et ce itens mystérieux qui met le chien sur là piste du gibier* Ceci mérite explication.

Quelques années après mon av^ture du fossé (si aventure il y a ) , mon frère , étant venU se fiier dans le paysf fut pris d'une grande passion pour la chasas^ G'é-

tdit dans les eommeDcements une pasAion malbeiireus<) i ear, dans pos vallons coupés de baies et semés de pa-> cages buissonneux , le gibier a tant de retraites que I9 cbaase e^ fort difijcile, Il ue suffit pas de savoir tirer juste, il faut connaître les bfibitudes du gibier, CQmT battre ses tactiques par une tactique d'observation et 4'expérieQce, développer en soi la ruse, la préaencci d*esprit , la patience , n'avoir pas de distritotion , savoir tirer »u JMgev parmi l^s broussailles, ou viser si juste QO si vite» qu*qn lièvre ^ la course apparaissant, pour vm m ifixk\ sjeeondes , d^os un éptmr^i de quelque^ pieds 4'oHverturo , il tourbe le, sans quoi il ira se re-* mmr dans des fourrés impéuétraWes, la perdri^f aux cbamps n'^t qu'uoe chaise d*epfaQt, Mais le lièvre au pacage est une chasse de maître. Jl faut y étr^ bien rotppo, bieu retorp, et lo pln^ babile cbaaseur de plaine y perdra $m latin et sa poudre, i mnm que, pour (ibréger de longues années d'apprentissage , Û m fasso iQterreuir Georg^n dapa ae^i affaires,

rrr C'ost ^por« 1^1 le plus sur, nous disait notrq (upi le garde çbampdtre, Quant i inoi , je n'ai pas la science qu'il faut pour ça ; et puis ça commence bien , mais ça finit toi\iours mal ayoc le cn^w^c^rude. Voilà. Mouny-Ro^ bin qui yous fora tuer du gibier tant que vou^ vqudrez t çt Dieu s^it qu'il n*y a pas de plus fm braqonnier en Europe et même en France; mais, voyç|*vQn9 1 il A après lui un vilain monsieur, Qu'il y prenne garde ! Uq beau jour il trouvera son ma|tro, ^t Çeorgeon Qnir9 par le tçurcr S

Au sortir i^v^n régiment 4^ busards , on n'^t pas

) Stt tdtur^, an berrichon , lutter ensemble} éhr^ t^ré^ être terrassé dans la lutte.

340 MOUNYROBIN.

snpersdtienx. Mon frère , voulant passer maître à la jchasse , se fit l'écolier de Mouny , et moi , qui ai toujours aimé abattre les champs et les prés, à fumer mon cigare à Tombre parfumée d*un noyer ou à lire un roman le long de la rivière,je me mis de la partie sans songer à mal.

— D*abord, mes enfants, nous dit Mouny-Robiû,il faut se mettre en chasse à Theure de la grand'messe, si ça ne vous fait pas trop de peine.

— A la bonne heure, pensai-je, voilà qui sent le sorcier. Nous partîmes pendant que la cloche du village appelait les fidèles à Téglise et nous garantissait au moins contre des concurrents incommodes. — C'est trop tôt , nous dit Mouny-Robin. Laissez entrer tout le monde; avant que le premier coup de fusil soit tiré, il ne nous faut rencontrer ni fille ni femme.

Malgré cette précaution , et quoique , pour complaire au sorcier dont les pratiques nous divertissaient , nous fissions de grands détours pour éviter de nous croiser dans notre marche avec quelque paysanne attardée se rendant à l'église , nous nous trouvâmes tout à coup face à face avec une bergère qui gardait ses moutons à l'angle d'une prairie. — Comme elle ne marche pas, dit mon frère, cela ne peut pas s'appeler une rencontre.

— C'est égal , dit Mouny, c'est bien mauvais , et la chance est contre nous. Nous allons être deux heures sans rien tuer.

Deux heures se passèrent en effet sans que nous passions abattre une seule pièce. C'était à qui de nous tirerait le plus mal, et Mouny n'était pas le moins maladroit.

— Puisque tu es sorcier, lui dis-je , au lieu de conjurer les mauvaises rencontres, tu devrais avoir des balles qui portent juste. On dit que Georgeon en donne à ses amis.

MOUNY-ROBIN. 341

— Est-ce que tous croyez à Georgeon, vous autres 7 dit-il en haussant les épaules. Pour moi, je regarde tout ce qu'on en dit comme autant de contes pour faire peur aux enfants.

— Mais pourquoi évites-tu les rencontres ? pourquoi chasses-tu pendant la messe? pourquoi crois-tu aux mauvaises chances?

— Vois-tu, mon petit, reprit-il , lu parles sans savoir. La chasse est une chose à laquelle personne ne connaît rien. Il y a des chances , voilà tout ce que je peux t*en dire. T*ai-je averti que nous aurions deux mauvaises heures ? Elles sont passées ; regarde au soleil. Eh bien ! voilà une pie sur un arbre. Je vais la tirer, et la chance sera pour nous; à je la manquais, nous ferions aussi bien de rentrer ; nous manquerions à tout coup.

U abattit la pie. — Ne la ramassez pas , n*y touchez pas, nous dit-il. Gela n*est bon qu*à lever un sort.

— Ah çà , la bei^ère était donc sorcière ? lui demandai-je.

— Non , me dit -il, il n*y a ni sorciers ni sorcières; mais elle avait une mauvaise influence. Ce n'est pas sa faute. L'influence est détruite ; à présent nous allons trouver deux perdrix à la Croix-Blanche.

— Comment! à une demi-lieue d'ici? dit mon frère.

— Pardine , je le sais bien , répliqua Mouny ; mâle et femelle ! Vous pouvez rencontrer qui vous voudrez à présent , et tirer comme vous pourrez , vous tuerez ces perdrix-là , je vous les donne.

Nous les trouvâmes à la place qu'il avait désignée, et mon frère les tua.

— Maintenant , dit-H , nous ne verrons rien d'ici à une demi-heure : regardez à vos montres.

Ht aiOUNYrUppilSf.

ditril ; il faut qçie je le tuQ , pe diaWp âe Mw^ \ ie lièvre passa k me telle distanf^ > m^ in^» ff^î^

cria : — Ne tirez pas, c*est inutile; il ^ hw^ à^ portée, le pQup partil^

— Il a beau être sorcier , dit mon ff $pg | il i^*f)|vi(tf{| pas celui-lè. C'est jout ^ i^t impossible,

— Cherche , Rageot I dit Uomy à son cbie^.

— Oui , oui , cherche I dit mon frère en riant

Rageot partit comme un trait; c'était un bien bel épagneul blanc avec deux taches jaunes. Il passa la n-: vière à la nage , car Mouny avait tiré pap^^essus ; il flaira les buissons, poussa un cri de joie, fit vaillamment le plongeon dans les é^^nes , et rapporta le lièvi» oriblé du gros plomb de Mouny.

Ma foi , je commençais à croire que Georgeoa s'était mis de la partie.

Il nous fit plusieurs autres prédictions qui se réalisèrent comme les précédentes. Au retour, notre chien Médor tomba en arrêt Sur une compagnie de perdrix.

-n- Laissez-moi tirer là-dessus, dit Mouny en retenant mon frère. Il nous en faut au moins six.

Il ^n abattif sppt.

— Bah ! c'est trop facile ! disait-il tranquillenient en les ramassant.

— p'il n'est, point pqrcier qu (î(ial)le ^ 4is«isifi l( W^

frère en revenant , il a di\ inqiQS qvt^lQtie pr^^iquç §gT cfètp que 3e nf^ jieyiiip pas.

— Bah ! répondit mon frère, il a tàfl\ éti|di$ )^ fil- ^jires ^u gibier q^'il en çpflnaît ^putç^ Ifis Feï#^ et

toutes les liabîtij^ç^ % %mm Wu &« mm

MQCJNY-ReBIN. 343

trèfl^ré^ulière, et il s'agit de suivre une d^ leurs jourr, nm pour savoir l^emploi de tous leurs autres jours, t-r Mais le lièvre atteint hors de portée ?

— C*est que son fusil porte extraordinairement loin comparativement aux nôtres.

— Mais les sept perdrix î

■— C'est qu'il a tiré au plus serré du bataillon. Je ne lui conteste pas d'être plus adroit que nous.

— Mais ses prédictions ?

— Le hasard aide les gens heureux ^ et le t)onheur est aux insolents.

— Avec cela on expliquerait toutes choses , et ppyrtant a pie ^^pal^le q^e p^J^ B'pxpjjqqe rjpfl,

^ Attends ^ fimm ^H à k ^^ffl^^e pfftptïftiqe , paqr ïpir pp^î^ro^nl «Qtre sprcjer ^q^yernpf^ !e \\mx^' Tp

jpHfd'l^pi, ef que ^n gPQf^eou l«i {m fimco plqg d'pnefpis^

Nons^ noiîs \^\vm \ phSSiser pfesguq |flqs 1^ jouri ^vpc Mq^ny, Nofls y trppviqasi up plai^if p^tyéqp : ii^pi^ ffère , parpe qu'il lui faisait rencontrer be^ucoqp de gibier ; i^Qj, parce; qu'il nqu^ cq^duisait d^qs )e$ sites les pju^ pbarpianls et l^ plus ignoré^ d^ l^ y«\||ée Dîqire. \\ CQQ^p^^it soq système ^e çpivjura^iqn coffre les Inflqpnoe^ perniçieasps, et ses prédictipns, Je doi^ (iire | pp^ir la Y^ritè fjq fait , qwe pplles-ci ne se réaljsèyeq^ pas fowipqrs parfaijemept , mais qu'elle^ sq réaliser eat Y^gtcip(| fojs sqr trente ; et cela ^ura pon quatre jpiir^i IwaiM quatre ^ps et ^emi , peBdaq|; lesquels Mp^nY-Rpbia prit m nPH^.cowmP elias§eî}r, et peu^-être ^ijfsi wq peq comrpe çprcier, uq Jisceq^ant qiie peq à pei| npus çes:? sâmes de çqmhattrei. Ep étudiîipt avçp Iqi 1^. ïpœpr^ di^

344 MOUNY-ROBIN.

gibier, nous pûmes bientôt nous convaincre que ses habitudes n'étaient pas aussi régulièrement tracées que nous Tavions cru d*abord. Plus nous examinions notre guide , plus nous remarquions en lui une sorte de divination à Tendroit de la chasse , dont il semblait parfois travaillé et tourmenté comme d'une souffrance, conmie d*une maladie. Il n'était pas charlatan le moins da monde , il n'employait aucune manigance cabalistique , et , s'il croyait à Georgeon , il s'en cachait bien et n'en parlait pas volontiers. Un phénomène qui s'opérait en Mouny-Robin nous mit, quoique vaguement, sur la voie de ce que je crois aujourd'hui devoir approcher de la vérité.

Un jour (nous avions apparemment toutes les mauvaises influences contre nous), nous fîmes quatre ou cinq mortelles lieues de pays sans rien rencontrer. Il semblait que tout le gibier eût été frappé d'une plaie d'Egypte, car nous ne pûmes pas seulement viser une alouette. Rageot était d'une humeur de dogue , et Médor nous regardait d'un air mélancolique. Deux ou trois fois , pour tromper leur ennui , ils tombèrent en arrêt sur des hérissons et sur des couleuvres; mais Mouny nous interdisait de tirer sur ces viles bestioles, prétendant que cela gâtait la main. Au dire des paysans, il protégeait , par malice de sorcier, les mauvaises bêtes vouées au diable ; car Georgeon livre au chasseur qu'il protège le plus noble gibier, à condition qu'il respectera les animaux immondes dont il fait sa société dans les nuits de sabbat : les chouettes, les chats sauvages, les crapauds, les serpents, les renards, les loutres, les chauves-souris , les loups , etc. Ce jour-là , Mouny- Robin était triste, accablé, plus pâle qu'à l'ordinaire, et nonchalant comme il ne l'était pas souvent.

MOUNY-ROBIN. 345

•^Écoutez, nousdiuil, il faut changer tout cela, je vais me retirer.

— Qu'appelles-tu te retirer? lui dis-je. Quitter la chasse?

— Non , mon fils , répondit-il : je vais me retirer dans ce taillis; vous, vous aUez suivre par en bas, et nous n'entrerez pas sous bois ; autrement , tout ira mal.

Nous étions habitués à ses façons de parler : nous suivîmes la lisière du bois, comptant qu'il allait en faire sortir quelque lièvre de sa connaissance; mais il n'en sortit rien , et au bout d'un quart d'heure nous le vîmes revenir à nous dans un état singulier de trouble et d'agitation. Il tremblait de tous ses membres et semblait brisé de fatigue , de souffrance ou d'effroi. Sa blouse était souillée de terre , ses cheveux remplis de brins de mousse , comme s'il eût été terrassé dans une lutte violente. Son front était ruisselant de sueur , et cependant ses dents claquaient de froid. — £h bien ! qu'est-ce donc , s'écria mon frère , est-ce que tu viens de te colleter avec l'autorité?

Nous n'avions entendu aucun bruit ; mais , comme nous chassions la plupart du temps sans port d'armes et hors de saison, en véritables apprentis braconniers, nous pouvions faire la rencontre de quelque gendarme, garde champêtre , ou de tout autre fonctionnaire public , et nous nous apprêtions à prendre le large , lorsque Mouny nous arrêta. — Rien , rien I nous dit-il d'une voix éteinte, ce n'est rien! — Et faisant un grand effort , il se secoua comme un homme qui chasse une vision , essuya son front , empoigna son fusil d'une main qui tremblait encore , et il s'écria comme s'il eût été inspiré : — Tout va bien , mes amis ! nous allons faire une bonne chasse I II v aura de beaux coups de

a46 MOUBlY-flOBIBI.

fusil. — Pnis, reprenant son air doux et narquois : — Vous , dit-il à mon frère , vous ne rentrerez pas sans plumes à ia ipaison; et quant à toi, ajout^i-t-ii en me regardant , tu verras pour la première fois de ta vie tomber deux lièvres du môme coup.

— Et qui fera ce beau coup! deroandai-je»

— Quelqu'un qui s'appelle Mouny-Robin et qui se moque de bien des choses , répondit-il en secouant la tête.

^ Et quand cela arrivera-t*^il ? demanda mon frère^

— ïoi|t de suite , répondit-il. -^ Un lièvre parut , il rajusta et Tabattit

— Cette fois il n*y en a qu'un , dit mon frèra, Entrez dans le buisson , répondit Mouoy ; s-il n*y en

a pas deux, je veux que oeluirlà aoit le dernier que je tuerai de ma vie.

Nous cherchâmes dans le buisson » il y avait un aer cond lièvre dont il avait cassé les reins du même omp qui avait fracassé la cervelle du premier*

— Gomment diable avais-tu fait pour 1q yoir? lui dis-je ; tu as de meilleurs yeux que nous!

r-* Des yeux? répondit-il. Mettes telles lunettes que vous voudrez, et si yous voyez ce que je vois, je ?qus fais cadeau de mon chien et de tqa fen^me« Allons , al* Ions, vous, ditril è mon frère, arme^ VQtr^ fysfA 1 1^ plumç n'est pasi Ioin«

Au bout de cent pas , nousi trouyâpoes une hande de oanards sauvages. Mouny s*abstint de lir^r** Mon frère en tua plusieurs, et revint ^uper sivec sqp parnier plein de canards, de bécasses et de pluviers,

^— Quand je vous ai dit que vous ne rentreriez pas sans plumes I observa Mouny; je savais bien que vous ne tuerie pas de perdrix. C'est égal » vou9 ne devez iw

MOUNV-ROBIN. 347

être mécoatenti t^our ma peine , vous allez me pro^ mettre ^ si âodd reticotttrohs ma femme , de de pas lui dire un mot de ce que nous avons fait à la chasse»

Il nous «irait tant de fois recommandé le secret à cet égard-là » que nous n'avions garde d'y manquer. Il ne cachait pdat à 4SA femme le gibier qu*il avait tué ; mais de quelle façon il Tavait abattu , avec quel plomb , k quelle heure » en quel endroit^ et après quelles paroles , Toilà les mystères qu'il fallait lui faire » chaque jour, le serment de ne pas révéler. Il ne Chassait guère qu'avee QOas i et c'était une grande marque de confiance qu'il noai donnait ^-^ Tu te crois donc sorcier $ que tu caches ainsi Ion savoir-feire ? lui disiotis-^nous. -^ Non ^ tépcmdait-il ; mais II ne faut pas qu'une femme sache rien des affaiiHss de la châsse ! cela porte malheur.

Cet homme offrait dans ses idées au premier abord un singulier assemblage de crédulité et de scepticisme. Il ne Croyait vraiment pas au diable » ut but mauvais esprits^ mais à la fatalité, ou plutôt à des influences per« nideuses du bienfaisantes, qu'aucune science, je crois^ b*a jamais reconnues , faute peut-être de les avoir Ob^ Knées» Il eût été bien important que nous fus«ons assez éclairés pour examiner et reconnaître les propriétés qu'il attribuait à certains corps, à Certaines émanations^ à certains contacts* Quand on l'examinait de près , on voyait bi^ qu'il n'était pas superstitieux le moins du inonde, et qu'il agissait en venu d'une théorie physique ^raie où fausse. Les résultats étaient la plupart du temps si extraordinaires , que^ selon toute apparence , il ne se trompai! pas souvent dans l'epplicatioUi Je ne crois pas qu'il ait cherché à remonter aux causes ; mais il avait certainement une science d'instinct ou d'observation* O'oà b teiiait-jll A'ous n'avons jamais pu le Savoir.^ «t

348 MOUiNY-ROBIN.

j*ignores*il le savait lai-même. Â cet égard ses réponses étaient évasives , et comme il était plus fin que nous , nous n*en tirâmes jamais rien.

Toutes les fois que la chasse était mauvaise, il se retirait (c'était son expression) , c'est-à-dire qu'il se cachait à nos regards , soit dans un buisson , soit dans un fossé , soit dans quelque masure déserte , et qu'après y être resté un certain temps , il en sortait pâle, anéanti , frissonnant , respirant et marchant à peine , mais nous annonçant des rencontres et des victoires superbes qui se réalisaient toujours , et quelquefois avec une exactitude de détails qui tenait du prodige. Un jour , nous résolûmes de ^observer pour voir s'il avait quelque pratique secrète d'une superstition grossière, ou s'il préparait quelque jonglerie. Nous feignîmes de nous éloigner , et nous fîmes un détour pour le surprendre. Nous parvînmes jusqu'à lui sous le taillis avec des précautions tout à fait inutiles , car l'état où nous le trou« vàmes ne lui permettait pas de nous voir et de nous entendre. 11 était étendu à terre , et paraissait en proie à une angoisse inexplicable. Il se tordait les bras , faisait craquer ses jointures, bondissait sur le dos comme une carpe , respirait avec effort, la face pâmée et les yeux éteints. Nous crûmes qu'il était épileptique ; mais les choses n'en vinrent pas là. Il n'eut ni écume à la bouche, ni rugissements, ni atonie. Ce fut une simple attaque de nerfs, une agitation convulsive, un étouffement pénible , quelque chose de plus douloureux qu'effrayant à voir , et dont il se tira en moins de cinq minutes. Nous le vîmes ensuite se relever peu à peu, s'étendre, se calmer , se ravoir, comme on dit , et rester là encore quelques minutes; comme partagé entre une grande fatigue et une sorte de bien-être. Quand il quitta la

MOUNY-ROBIN. 349

place pour nous chercher, nous allâmes le rejomdre par un assez long détour, afin de ne pas l'inquiéter, et il dit à mon frère en Tabordant : — Aujourd'hui , si je ne m*en mêle pas , vous ne tuerez rien.

En effet, mon frère tira plus de douze coups de fusil dont pas un seul ne porta. — Je suis donc le dernier des maladroits ! s*écria-t-il en frappant la terre de la crosse de son arme. Ah çà , maître Mouny , tâchez de me désensorceler.

— C'est bien aisé , mon ami , répondit Mouny de sa voix douce et agréable. Donnez-moi cela. De quel côté voulez-vous que je charge 7

Il chargea le côté gauche qu'on lui indiqua , et mon frère chargea l'autre.

— Avec celui-ci , dit Mouny en montrant celui qu'il venait de chaîner, vous ne manquerez pas.

— Et avec l'autre 7 dit mon frère.

— Avec l'autre vous ne toucherez pas , répondit-il. Un vanneau passa , mon frère l'abattit ; puis une

grive , et il la manqua. Le coup chargé par Mouny avait porté , l'autre avait été casser une branche dix pieds trop haut.

— Et maintenant chargez le côté droit, dit mon frère. Il est possible que par là le fusil soit meilleur.

— A votre aise, dit Mouny-Robin. Il chargea le droit, et mon frère le gauche. Avec le droit il toucha , avec le gauche il ne toucha point. L'épreuve fut répétée, toujours en sens contraire , cinq ou six fois de suite , et le résultat fut toujours celui que Mouny avait annoncé. A la septième : — Cette fois, dit-il , vous allez tuer avec votre charge et manquer avec la mienne ; je suis fatigué.

Le fait suivit et confirma la prédiction.

De pareilles expériences ne pouvaient pas être altri-

350 MOUINY-ROBIN.

buées obstinément an hasard et à Tadi^esse. Modây était parfois lai-mêtne d*une maladresse incroyable, el il n*eti paraissait ni surpris ni huniilié. «Te Hentdis cela, di^ sait-il. Il n'y mettait pas d'autre atnour-prdprc. Il était beau châsiseuf cotnttie Dd est beàii jouetlh Koth^ lui àccordiotis d'être plus ^êreé et pluS habile ^ue doiis', eela ne IsuËsàit pas poui" étpltquer 1^ faitiâ dé dhltiàtioo véritable dont nous étions témoins tous tes Jôut*s. 11 M serait difficile de traduire nettement rimpIlessiOh que tes fhits produisirent sur nous à la longue. Il d'y fl pas dé fait si rëmartiuablé âUquel où né s'âcebuttiuië , et pourtant rien au monde n'est âUSSi diiBdlë à Térifier et à constater qu'un fait dô te genre. LèS (Continuelles et consciencieuses recherches de certains pariisaus du tûh* guétisme ^ qui de sont hi des tbus hi des chsirlataus, ont bien assez prOUVé que la simple C0Uqu6te d'un fait pà-^ tent et incontestable péUl êtte l'œuti-e de toute uile Tic. Mais ce qu'il y ft de plus étrahge , c'est que té fiait à l^eine coAqUis entt*ë d'emblée dans les esprits rimj^s et droits sans y pÉ^Uire ni ét()h!iemëUt ni hiquiéttlde. Je iie sais pas Si les savâtits s'y soumettent âtissi focilement, j'en doute. Leur orgueil a trop à faire pour s'accumtdoder des décou?eKes qui boulerersetit leurs théories. Quant à moi, qui n'av&is aucune théoHe à perdre et ad* cUde science à contrarie!", j'ai été témoin d'un de ces faits après lesquels le doute n'est plus possible^ J'avais vu Moudy-^^tlc^in eiercier la factdté de seconde Vue, on fl^odorât porté jusqu'à la puissance tanine « sans être bied c(^vaincu qu'il y eût dans Thumaaité des instincts ftUssi exceptionnels et outrepassant les bornes (^nnues de nos fabultés communes. Dix ans plus tard , Je jdoal aux cartes avec une somnambule dont la vue semblait tout à ffdtiat^eepiée ) ^^ quoiqu'^Us fU des prQdigcsi

ouwY-noBiîf. n\

je m repentis , en s rt^int « d'^ivoir isigDô le proeè^rverr hà\. Il inç yiot 4es C^fifinces que je n'avaU pas çues tout de si^ite. Je soupçonnai ^ ipèfe d'être de coiini-r Tence avec elle popr duper le pid)Uc> et je me demandai me une partie des oppo^iita , quoique le bandeau fut ioipénétrable» ^ les contorsions qu'elle avfiit faites ^*aT faient pas un peu décollé l'appareil en dessous,

Mais « il y a deu:^ ippis , ]'^\ tu cbex un médecin qup je sais être up homme de poDsci^pce et de vertu , et que de nombreuses supercheries oqt rendu plus méfiant que nous toi|s, une autre somnambule qui, malgré plusieurs bandeaux impéné^r^les, et privée de Tassistimce de tout compère, exerça la faculté de la vpe «ivec autant de netteté que je pqis Iç (aire ayec d*excellenti^ yeux et une clarté splendid^. Cette fois , je poussai mop examen di| fait jusqu'^ la minutie, ju^u*i) Tinsoleqce, et j^ po^r-r rais citer des détails qui pe laisseraient appune prise au ^upçpn de JQnglerle, Je sui^ dpnc pprsuadé , je si^is ^onc sûr aujourd'hui, autant qu'il e§t donné )i l'homme de l'être d'up fait d'expériencp personnelle attentive et Iqcide, que certains individus de notre espèce peuvent voir (et partant pourquoi pa^ entendreii pourquoi paa odorer?) dans des conditions o^ l'exercice des sens sor rait intprdit à la généralité des aptr^ individus, Ëh bien ! depuis ce temps , j'admire ma tranquillité, Il m'avait semblé qu'un tel fait me paraîtrait surnaturel , qu'il bouleverserait ma raison, qu'il me rendrait accessible à toutes les billevesées du monde , et je craignais d'arriver à la certitude que je cherchais. Voilà qu'il se trouve que rien de pareil ne s'est opéré en moi. Je ne crois è jiucune puissance surnaturelle, et je me dis, avec tous ceux qui put assisté à l'épreuvp , (|u'il y a sans doute dans la nature bien d'autres secrets non encpre révélés^

352 MOUNY-BOBIN.

qui de long-temps ne seront pas explicables. Quedis-je, de long-temps! ne le seront-ils pas* toujours? Un fait constaté entratne-t-il autre chose qu'une analyse des effets et des causes saisissabies? et n*y a-t-il pas au-dessus de ces causes saisissabies une cause première qui est le secret même de la Divinité 7 Qui nous dira comment le blé pousse et comment Thomme est conçu? Nous voyons bien germer et poindre un brin d*berbe dans le seind'une graine, nous voyons bien un enfant naître da flanc de sa mère ; mais la puissance de la vie , mais la perpétuation et le renouvellement de Têtre , mais ces propriétés impérissables de Tesprit et de la matière, d'où viennent-elles?

Quand on aura analysé l'œil de l'extatique, quand on aura trouvé dans ses nerfs, ou dans sa rétine, ou dans son cerveau , une faculté particulière de voir à travers les obstacles et en dépit des distances, que saura-t-on? Ce qu'on savait il y a trois mille ans : c'est qu'il y a des pythies, des devins, des augures, des visionnaires el des prophètes qui n'exploitent pas tous la crédulité des hommes, et qui sont vraiment mus par une puissance intime et incontestable. On ne dira plus : C'est Apollon, c'est Isis, c'est Jehovah, c'est Magog qui parle. Les savants diront : C'est un fait naturel qui se produit. Mais, en vérité , à qui donc remonte la puissance dont ce fait émane ? Ne sera-ce pas jusqu'à Dieu , aussi bien que tous les faits de la vie dans l'univers 7

Ce n'est donc pas dans une étude matérielle de la cause première qu'il faut chercher le progrès. Ce progrès ne sera jamais qu'une confirmation de plus en plus éclatante et universelle de la foi en Dieu , conquête primitive, durable, éternellement modifiable et perfectible de l'humanité. Mais ce qu'il appartient à la science

MOUNY-ROBIN. 353

humaine d'analyser et d'expliquer par les moyens qui loi sont propres, c'est d'une part le mécanisme des causes naturelles procédant des causes divines, et de l'autre le mécanisme des effets naturels procédant des unes et des autres. La science fera ce progrès quand les savants auront vu un assez grand nombre de faits nouveaux et incontestables pour rougir de leur scepticisme, comme ils rougiraient aujourd'hui de leur naïveté , si naïfs ils pouvaient être.

J'en étais là de mon explication , quand je vis que mon auditeur cosmopolite était profondément endormi. Je l'avais magnétisé , sans le vouloir, par mes réflexions sur le magnétisme. Ce fut à grand'peine que je l'arrachai au sommeil délicieux que lui procurait ma logique, pour lui faire entendre le final admirable du Frey^ sehûtz. Quand le rideau fut tombé : — Vous me devez la fin de l'histoire de Mouny-Robin - Gaspard et de Georgeon-Samiel , me dit-il en passant son bras sous le mien; nous irons nous asseoir à Tortoni, et vous me l'achèverez.

— Je ne saurais , répondis-je , la raconter dans un lieu livré à des influences aussi contraires à l'effet qu'elle doit produire, et je crois, pour continuer le système de mon braconnier extatique , qu'au contact de toutes ces élégances parisiennes , je perdrais la mémoire des jours de ma jeunesse campagnarde. Venez avec moi en plein air; la lune donne sur les toits, et je réussirai peut-être à sortir de mon explication....

— Je vous en dispense , dit le cosmopolite qui commençait à en avoir assez. Il me semble que j'ai compris, tout en dormant; vous attribuez à votre homme une sorte de seconde vue qui s'exerçait à la chasse, et qui se produisait chez lui au moyen de certaines crises ner-

354 l^OUHT-I^ÛKIIIt

Teqs^ Vous fmsm ^^ f^la en dem mots s Je ae roit ps tçllçmept sceptique , qv^ je p*açcepte cet(e donnée préférablemeQt à him d>ptr^

— £|) )ûeQ I reprishje , pujsqiie ma ticbe ii cet ^r4 ^St tefRÛQ^ , Ifl fip de Tbislaîre viendra bien vite. Le gfir4ç ch^iopêtr^ et |OfiMf( les t^tes forten da rendroit ntm ^mmt tûea prédit que cela Mmt mal , et que Qeoi^eQii touvermt fm coii^pèfe Mouoy. Ua bean soir, comme la lune brillait au ciel, Mouny alla eomine de poiitume lever I9 pel{Q d^ «on moulin s mm • au moment otk )*eau 9*é}jmÇf|it çt mettait la roue en mpuve^ ment, (veorgeon, gui ét^it mécontent de lui (sans doute parce qu'il m le trouvait pas assez méchant pour un homme ypué pu diable), le ppussa par derrière, reot fopç^ da^s Teau la tête ]d^ première et le fit paas^ aeus la rpue de son moulin , d'Où il sortit suifoqué , brisé ^t frappé il mort Oq 1^ troqya de Tautre côté du moiilîQ< échoué sur Vberbe du rivage 1 disloqué, immobile et près d'expirer. |1 passa pourtant si)( mois dans le lit t oik il finit par succomber aux lésions profondes que la roue du moulin avait faites h la poitrine et à la moelle épinière. — un te l'avait bien prédit ^ mon pauvre homme, lui disait sa femme à ^n lit M mort , que Qe^M^eon nuirait par tp toqrer !

^- Il n'y a pas de Georgeon qui tienne! répondait 1^ moribond. Je pe saurai jamais comment cela m'^t fir-* ^vé ; pas plus , ajouta-t-il , que je n'ai su le reste !

Le fait est que Tacpident tragique du pauvre lilouny n'a jamais été bien ei^pliqué. Il faut (i\re non pas maladroit, mais bien déterminé au suicide pour passer aipsi par i^ pelle de nos moulins. Il vous suffirait de ¥oir celui de lUouny pour vous convaincre qu'il faut s'y lancer ou ; être précipité avec une grande force, la tête en avant,

MOtJNY-ROBîN; 355

poar ne pas pouvoir se retenir aut àis du ^otit , quelle que sfÂt la force de Téau* Tout s'éxpllquei^ait si Mouuy eût été ivre ; mais il tie «'enivra pas , je crois , Une seule fois dans sa vie. Il avait horreur du bruit et dé l'odeur des tavemes) et» ({uand il s'y âssë)^ait Un instant^ il en sortait en disant i « La tête imë sonnet « Je n*ai pas VU un autre pay^n aussi déliceitëiiiënt organisé qu'il l'était à certains égards»

^ N'avait-il pas un enuétnl, HA héritlet*, un Kvalt me dit mon auditeur cOUil^tiisàhti

■^ Hélas f il y en avait plus d'un ^ rëpondishjé; jfëaune Mouoy était jolie oomme UU ange , et d'une délicatesse d'organisation aussi eiceptionnelle que ëdlé de l9on marii Me était petite^ fluette^ et blanthe <3omttie les narebseï^ de son pré. Yivant toujours à l'ombre dels grands arbrëi^ qui croissent dans celte région frâtcbe et touffue , elle avait préservé son oou et ses bras dës montures du soleU , et ^ quand elle était vêtue le dimanche d'une robe Uanciie et d'un tablier à fleurs , elle rësseliibldit plus â une vUlageoise d'oj^rd qu'à une meunière dU Bérryi Pour rester dans le trai, t^e n'était ni l'utië ni l'ftUtre i mais c'était mieux t c'étmt quelque t^hose de fitt ^ de propret et de charmant i avec une voin douce et deë manières gradeusesi II semblerait que ce rapport d'oir-* ganisation eût dû les rendre précieux l'un à l'autrét y Ai la douleur de vous avouer que madame Mouny prè» ferait à son époux un gros garçoh dé moulin » noir^ rauque et cii§pu i auquel Mouny ne témoigna jamais la moindre jalousie, (jeoi i^ eiicofe uliê particularité du caractère de notre ami. Il n'avait aucun préjugé sauvage sur l'honneur conjugal. Il ne se croyait obligé nidetiaïr, ni d'injurier, ni de battre, ni d'étrangler sa femme , parce qu'elle lui était infidèle. Il nous parla

356 MOUNY-ROBIN.

souvent de sa position prétendue ridicule , et la manière dont il Tenvisa^eait ne Tétait nullement — Jeanne est beaucoup plus jeune que moi, disait-il ; elle est jolie , et je Tai toujours négligée. Que voulez-vous ? Je Taime de tout mon coBur, mais j*aime encore mieux la chasse. La chasse , voyez -vous , mes enfants, celui qui s*y adonne ne peut pas s*adonner à autre chose. Si vous êtes amoureux , si vous êtes jaloux , faites-moi cadeau de vos fusils et de vos chiens , car vous ne serez jamais que de mauvais chasseurs.

Si bien qu'en raisonnant avec cet esprit de justice , il eut pour sa femme les procédés qu'un grand seigneur du temps de Louis XY aurait eus pour la sienne. Il n'est donc pas présumable qu'il ait été assassiné par son rival. Gela n'est venu à l'esprit de personne. Jeanne ne pouvait que perdre à la mort de son mari.

— Alors que présumez-vous de cette mort?

— Je présume que Mouny était somnambule ou cataleptique d'une certaine façon , et qu'il a été surpris par la crise extatique au moment où il levait la pelle de son moulin. Quoi qu'il en soit, sa fin a été mystérieuse comme sa vie , et il n'est aucun de nos paysans qui ne l'attribue encore aujourd'hui à une lutte avec l'esprit malin , le diable chasseur, le terrible Georgeonde la Vallée Noire. Je vous disais que notre peuple des campagnes possède son fantastique tout comme un autre, et que les

Allemands n'en ont pas ]e monopole. Je pourrais vous conter d'après eux des histoires encore plus effrayantes, mais il est trop tard pour cette nuit. Bonsoir.

FIN

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