‹ Les MajorcainsChapitre 2 sur 14 · DIUN EX-VOYAGEUR A UN AMI SÉDENTAIRE · texte numérisé non relu

DIUN EX-VOYAGEUR A UN AMI SÉDENTAIRE

sûr ( et je crois Tavoir dit dans le courant de mon récit ) qu'elles auront gardé aussi de moi un souvenir amical qui les empêchera de se croire comprises dand mes irrévéren-' cieuses moqueries , et de douter de mes sentiments pour elles.

Je ne t'ai rien dit de Barcelone , où «ous avons passé cependant quelques jours fort remplis avant 'de nous embarquer pour Majorque. Aller par mer de Port-Yendrea à Barcelone, par un beau temps et un bon bateau à vapeur, est une promenade charmante. Nous commençâmes à re« trouver sur le rivage de Catalogne Tair printanier qu'au mois de novembre nous venions de respirer à Nîmes , mais qui nous avait quitté^ à Perpignan ; la chaleur de Tété nous attendait à Majorque. A Barcelone , une fraîche brise de mer tempérait un soleil brillant , et balayait de tout nuage les vastes horizons encadrés au loin de cimes tantôt noires et chauves, tantôt blanches de neige. Neus fîmes une excursion dans la campagne , non sans que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien mangé Tavoine , afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre , nous ramener lestement sous les murs de la citadelle.

Tu sais qu'à cette époque (4838) les factieux parcouraient tout ce pays par bandes vagabondes , coupant les routes , faisant invasion dans les villes et villages , rançonnant jusqu'aux moindres habitations , élisant domicile dans les maisons de plaisance jusqu*A une deffii-lieue de la ville , et sortant à Timproviste du creux de chaque rocher pour demander au voyageur la bourse ou la vie.

Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de la mer, et ne rencontrâmes que des détachements de christinos qui descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belles troupes de l'Espagne : c'étaient d'assez beaux hommes , et pas trop mal tenus pour des gens qui viennent de faire campagne ; mais hommes et chevaux étaient si maigres , le» uns avaient la

face 81 jnune et si hâve , les autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en les voyant le mal de la faim.

Un spectacle plus triste encore , c'était celui des fortifications élevées autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres chaumières : un petit mur d'enceinte en pierres sèches j une tour crénelée grande et épaisse cOmme un nougat devant efaaque poitc , ou bien de petites murailles à meurtrières autour de chaque toit , attestaient qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se broyait en sûreté. En bien deà endroits, ces petites fortifications k'Uinées portaient les traces récentes de l'attaque et de la défense.

Quand on avait franchi leà formidables H imthenses fortifications de Barcelone, j6 ne Sais combien de portes, de ponts-levis ^ de poternes et de remparts , rien n'anhonçait plus qu'oli fût dans une Ville de guerre. Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne par le brigandage et la guerre civile , la brillahte jeunesse se promenait au soleil sur la rambla , lotlgue allée plantée d'ar«^ bres et de maisons comme nod boulevards : les femmes , belles , gracieuses et coquettes , occupées uniquement du pli de leurs mantilles dt du jeu de leurs éventails ; les hommes occupés de leurs cigares , riant » causant , lorgnant les dames , s'entretenant de l'opéra italien , et ne paraissant pas se douter de ce qui se passait de l'autre côté de leurs murailles. Mais quand la nuit était venue , l'opéra fini , les guitares éloignées , la ville livrée aux vigilantes promenades des sérénoSf on n'entendait plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris sinistres des sentinelles , et des coups de feu , plus sinistres encore , qui , à intervalles inégaux , partaient , tantôt rares , tantôt précipités , de plusieurs points, soit tour à tour, soit spontanément I tantôt bien loin , parfois bien près , et toujours jusqu'aux premières lueurs du matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux , et les bour-

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