‹ Les maladies de la mémoireChapitre 18 sur 36 · Legroux, De l’aphasie , p · texte numérisé non relu

Legroux, De l’aphasie , p

veau, comme il eût fait dans une conférence clinique. » Le cas de Lordat est très connu : « Il était capable de coordonner une leçon, d'en changer dans son esprit la distribution; mais lorsque la pensée devait se manifester parla parole ou l’écriture, c’élait chose impossible, bien qu’il n’y eût pas de paralysie L »

Nous pouvons donc considérer comme établi que, les moyens d’expression ayant disparu, l’intelligence i . te à peu près intacte, et que par conséquent l'amnésie est restreinte aux signes.

2" Cette amnésie dépend-elle, comme nous l’avons dit, surtout des éléments moteurs? En établissant plus haut l’existence nécessaire de résidus moteurs, nous n’avons pas examiné le problème dans toute sa complexité. Il faut y revenir.

Lorsqu’on nous apprend à parler notre langue maternelle ou une langue étrangère, il y a des sons, des signes acoustiques qui viennent s’enregistrer dans notre cerveau. Mais ce n’est qu’une moitié de notre tâche. Il nous faut les répéter, passer de l’état réceptif à l’étal actif, traduire ces signes acoustiques en mouvements vocaux. Cette opération est fort difficile à l’origine, parce qu’elle consiste à coordonner des mouvements fort compliqués. Nous ne savons parler que lorsque ces mouvements sont facilement reproduits, c’est-à-dire que les résidus moteurs sont organisés.

Quand nous apprenons à écrire, nous fixons les yeux sur un modèle : des signes optiques viennent s’enregis-

1. Pour les faits, voir surtout Trousseau, ouvrage cité. Lordat. spiritualiste ardent, a tiré de là des cousidératious sur lindépeudauce de l'esprit. Il se faisait illusion. Au jugement de ceux qu’il l’ont connu, il est resté fort inférieur à lui-même après sa guérison. Voir Proust, toc. cit.

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trer dans notre cerveau ; puis, avec beaucoup d’efforts, nous essayons de les reproduire par les mouvements de notre main. Ici encore, il y a une coordination de mouvements très délicats. Nous ne savons écrire que lorsque les signes optiques sont traduits immédiatement en mouvements, c’est-à-dire quand les résidus moteurs sont organisés.

Les mêmes remarques sont appliquables à la musiques, au dessin, aux gestes appris (ceux des sourdsmuets par exemple). La faculté expressive est plus complexe qu’elle ne paraît. Les idées ou les sentiments pour se traduire ont besoin d’une mémoire acoustique (ou optique) et d’une mémoire motrice. Quelle raison avons-nous de soutenir que c’est surtout cette mémoire motrice qui souffre dans l'amnésie des signes?

Yoici ce qui se passe chez la plupart des aphasiques. Présentez-leur un objet vulgaire, un couteau. Donnez à cet objet des noms inexacts (fourchette, livre, etc.). Dénégation de leur part. Enoncez le mot propre. Geste d’affirmation. Si vous les priez de le répéter immédiatement, bien peu en sont capables. Ils ont donc conservé non seulement l’idée, mais le signe acoustique, puisqu’ils le reconnaissent entre plusieurs et l’arrêtent au passage. Comme ils sont incapables de le traduire par la parole et comme les organes vocaux sont intacts, il faut bien que l'amnésie porte sur les éléments moteurs.

La même expérience peut être faite en ce qui concerne l'écriture; chez les aphasiques qui ne sont pas paralysés, elle conduit aux mêmes résultats et à la même conclusion. Le malade a conservé la mémoire des signes optiques; il a perdu la mémoire des mouve- . ments nécessaires pour les reproduire. Quelques-uns

peuvent copier; mais, dès que le modèle leur est enlevé, ils restent impuissants.

D’ailleurs, en soutenant la thèse d’une amnésie motrice pour la plupart des cas, je ne prétends pas qu’il en soit toujours ainsi. Dans une question si complexe, il faut se garder des affirmations absolues. Quand l’aphasie restq incurable, on voit parfois des malades oublier les signes vocaux et écrits ou ne les reconnaître qu’à grand’peine et avec beaucoup d’hésitation. Dans ce cas, l’amnésie n’est plus limitée aux seuls éléments moteurs. D’un autre côté, nous avons vu que certains aphasiques peuvent répéter ou copier un mot. D'autres peuvent lire, à haute voix, sans pouvoir parler volontairement: c’est une exception (Falret, p. 618). Bon nombre au contraire peuvent lire mentalement sans pouvoir lire à haute voix. Il est arrivé — rarement d'ailleurs — qu’ils ont proféré spontanément un membre de phrase, mais sans pouvoir recommencer. Brown-Séquard cite même le cas d’un médecin qui parlait en rêvant, quoique aphasique à l’état de veille. Ces faits, si peu fréquents qu’ils soient, montrent que l’amnésie motrice n’est pas toujours absolue. Il en est de cette forme de la mémoire comme de toute autre; dans certaines circonstances exceptionnelles, elle revient.

Notons en passant une analogie. L'aphasique qui parvient à répéter un mot ressemble exactement à celui qui ne peut se rappeler uu fait qu’avec l’assistance d’autrui : et le mécanisme psychologique de l’oubli des signes est celui de tout autre oubli. Il consiste en une dissociation. Un fait est oublié lorsqu’il ne peut être suscité par aucune association, lorsqu'il ne peut entrer dans aucune série. Chez l’aphasique, l’idée ne suscite plus son signe, du moins son

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expression motrice. Seulement ici, la dissociation est d’une nature plus intime. Elle a lieu non entre des termes que l’expérience antérieure a réunis; mais entre des éléments si bien fondus ensemble qu’ils constituent une unité pour la conscience et que soutenir leur indépendance relative semblerait une subtilité d’analyse, si la maladie ne se chargeait de la démontrer

C’est cette fusion intime entre l’idée, le signe (vocal ou écrit) et l’élément moteur, qui rend si difficile à établir d’une manière nette, indiscutable, que l’amnésie des signes est surtout une amnésie motrice. Comme tout état de conscience tend à se traduire en mouvement, comme, suivant l’heureuse expression de Bain, « penser c’est se retenir de parler ou d’agir », il n’est pas possible à l’analyse seule d’établir des séparations tranchées entre ces trois éléments. Il me semble cependant que cette mémoire des signes vocaux et écrits qui survit chez l'aphasique intelligent représente bien ce qu’on a appelé la parole intérieure, ce minimum de détermination sans lequel l’esprit serait en voie de démence,' *et que par conséquent ce sont les éléments moteurs qui sont seuls éteints dans l’oubli.

En interrogeant les médecins bien peu nombreux qui ont étudié la psychologie de l'aphasie, je trouve

1. On a décrit avec soin, dans ces derniers temps, sous les" noms de cécité verbale et de surdité verbale ( Wortblindheit , Worttaubhein , des cas longtemps confondus sous le uom général d'aphasie Le malade peut parler et écrire; la vue et l'ouïe eont très bien conservés, et cependant les mots qu'il lit ou qu’il entend pronoucer ne lui oU'reul jiucun sens Ils restent pour lui de simples phénomènes optiques ou acoustiques ; ils ne suggèrent plus leur idée ; ils ont cessé d’être des signes. C’est une autre forme, plus rare, de la dissociation. Pour les détails, voir Kussmaul, ouv. cité, 27e chapitre.

que leur thèse ne diffère pas sensiblement de la nôtre, sauf dans les termes. « Je me suis demandé, dit Trousseau, si [l’aphasie] n’est pas tout simplement l'oubli des mouvements instinctifs et harmoniques que nous avons tous appris dès notre première enfance et qui constituent le langage articulé; et si, par cet oubli, l’aphasique n’élait pas dans les conditions d’un enfant qu’on instruit à bégayer les premiers mots, d'un sourdmuet qui, guéri tout à coup de sa surdité, s’essaye à imiter le langage des personnes qu’il entend pour la première fois. Il y aurait alors entre l’aphasique et le sourd-muet la différence que l’un a oublié ce qu'il avait appris et que l’autre ne sait pas encore. » (Ûuvr. cité, p. 718.)

De même Kussmaul : « Si l’on considère la mémoire comme une fonction générale du système nerveux, il faut, pour que les sons soient combinés en mots, admettre à la fois une mémoire acoustique et une mémoire motrice. La mémoire des mots se trouve ainsi être double : 1° il y en a une pour les mots en tant qu’ils sont un groupe de phénomènes acoustiques; 2° il y en a une autre pour les mots comme images motrices ( Bcwegungsbilder ). Trousseau a fait remarquer avec raison que l'aphasie est toujours réductible à une perte de la mémoire soit des signes vocaux, soit des moyens par lesquels les mots sont articulés. W. Ogle distingue aussi deux mémoires verbales : une première reconnue de tout le monde, grâce à laquelle nous avons conscience du mot, et en outre une seconde, grâce à laquelle nous l’exprimons. » (Ouv. cité, p. 156.)

Faut-il admettre que les résidus qui correspondent à une idée, ceux qui correspondent à son signe vocal,

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à son signe graphique, aux mouvements qui traduisent l’un et l’autre, sont voisins dans la couche corticale? Quelles inductions anatomiques peut-on tirer de ce fait qu’on perd la mémoire des mouvements sans celle des signes intérieurs, la parole sans l’écriture et l’écriture sans la parole? Les résidus moteurs sont-ils localisés dans la circonvolution de Broca, comme quelques auteurs semblent l’admettre? On ne peut que poser ces questions, qui d’ailleurs ne sont pas de notre compétence. Le rapport entre le signe et l’idée, très simple pour les psychologues d’observation intérieure, devient très complexe pour une psychologie positive, qui ne peut rien, tant que l’anatomie et la physiologie ne seront pas plus avancées.

Il nous faut considérer maintenant l’amnésie des signes sous un autre aspect. Nous l’avons étudiée dans sa nature; nous allons l’étudier dans son évolution. J’ai essayé de faire voir qu’elle porte surtout sur les éléments moteurs, que c’est là ce qui lui donne un caractère à part ; mais, qu’on admette ou non cette hypothèse, cela importe peu pour ce qui va suivre.

Parfois l’aphasie est de courte durée. Parfois elle devient chronique, et, si l’on revoit les malades après des années d'intervalle, on ne trouve pas que leur état ait changé sensiblement. Mais il y a des cas où de nouvelles attaques apoplectiques augmentent l’intensité de la maladie : elle suit alors une marche progressive, qui est du plus grand intérêt pour nous. Il se produit une sorte d’anéantissement par étages, dans lequel la mémoire des signes diminue de plus en plus en suivant un certain ordre Cet ordre, en résumé, le

voici : 1° les mots, c’est-à-dire le langage rationnel; 2° les phrases exclamalives, les interjections, ce que Max Millier désigne sous le nom de « langage émotionnel » ; 3° dans des cas très rares, les gestes.

Examinons en dét ail ces trois périodes de dissolution; nous aurons ainsi embrassé l’amnésie des signes dans sa totalilé.

4° La première période est de beaucoup la plus importante, puisqu’elle comprend les formes supérieures du langage, celui qui traduit la pensée réfléchie, qui est proprement humain. Ici encore, la dissolution suit un ordre déterminé. Certains médecins, même avant les travaux contemporains sur l’aphasie, avaient remarqué qu’en pareil cas, la mémoire des noms propres se perd avant celle des substantifs, qui elle-même précède celle des adjectifs. Cette remarque a été confirmée depuis par de nombreuses observations. « Les substantifs, dit Kussmaul dans son récent ouvrage, et en particulier les noms propres et les noms de choses ( Sac/mamen ), sont plus facilement oubliés que les verbes, les adjectifs, les conjonctions et les autres parties du discours1. » Ce fait n’a été noté par les médecins qu’en passant. Bien peu en ont recherché les causes. Il ne présente pas, en effet, pour eux, d'intérêt clinique, tandis qu’il est d’une grande importance pour la psychologie.

On \ < it en effet du premier coup d’oeil que la marche de l’amnésie va du particulier au général. Elle atteint d’abord les noms propres qui sont purement individuels , puis les noms de choses qui sont les plus concrets, puis tous les substantifs qui ne sont que des

i. Dis Stôrungen der Spra'/ie, p 164.

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adjectifs pris dans un sens particulier 1 ; enfin viennent les adjectifs et les verbes qui expriment des qualités, des manières d’être, des actes. Les signes qui traduisent immédiatement des qualités périssent donc les derniers/~Le savant dont parle Graliolet qui, oubliant tous les noms propres, disait : « Mon confrère qui a fait telle invention, » en revenait à la désignation par les qualités. On a remarqué aussi que beaucoup d’idiots n’ont de mémoire que pour les adjectifs(llard'. La notion de qualité est la plus stable, parce qu’elle est la première acquise, parce qu’elle est le fond de nos conceptions les plus complexes.

Comme le particulier est nécessairement ce qui a le moins d’extension et le général ce qui en a le plus, on peut dire que la rapidité avec laquelle la mémoire des signes disparaît est en raison inverse de leur extension, et comme, toutes choses égales d’ailleurs, un terme a d’autant plus de chances d’être répété et fixé dans la mémoire qu’il désigne un grand nombre d'objets, et d’autant moins de chances d’être répété et fixé dans la mémoire qu’il en désigne un petit nombre, on voit que cette loi de dissolution repose en définitive sur des conditions expérimentales.

Je compléterai ces remarques par le passage suivant de Kussmaul : « Quand la mémoire diminue, plus un concept eslconcret, plus le terme qui l’exprime manque vite. Ce qui en est la cause, c’est que notre représentation des personnes et des choses est plus faiblement

1. « La transformation de l’adjectif en substantif, qui a été un des procédés constants de la formation des langues, se voit encore de nos jours : par exemple un bon de la buuque, un brillant, un volant » (F. Baudry, De la science du lanyaye et de son état actuel, p. 9).

lit bot. — Mémoire.

liée à leur nom que les abstractions, telles que leur état, leurs rapports, leurs qualités. Nous nous représentons facilement les personnes et les choses sans leurs noms, parce qu’ici l’image sensorielle est plus importante que cette autre image qui est le signe, c’est-à-dire leur nom. Au contraire, nous n’acquérons les concepts abstraits qu’avec l’aide des mots qui seuls leur donnent une forme stable. Voilà pourquoi les verbes, les adjectifs, les pronoms et encore plus les adverbes, les prépositions et les conjonctions sont plus intimement liés à la pensée que les substantifs. On peut se figurer que, dans le réseau de cellules des couches corticales, il doit se passer des phénomènes d’exeitation et de combinaison beaucoup plus nombreux pour un concept abstrait que pour un concept concret; et que par conséquent les connexions organiques qui lient une idée abstraite à son signe sont beaucoup plus nombreuses que pour le cas d'une idée concrète 1 ». Traduite en langage psychologique, cette dernière phrase équivaut à ce que nous avons dit plus haut : que la stabilité du signe est en raison de son organisation, c’est-à-dire du nombre des expériences répétées et enregistrées.

La science du langage nous fournit aussi des indications précieuses pour notre sujet. Au risque de fatiguer le lecteur par un excès de preuves, je me garde de les négliger. L’évolution du langage s’est faite, comme on devait s’y attendre, dans un ordre inverse à celui de la dissolution chez les aphasiques.

Avant d’invoquer en faveur de notre loi le dévelop-

i. Ouvrage cité, p. 164.

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pernent historique des langues, il semblerait naturel d’interroger le développement individuel. Mais cela est impossible. Quand nous apprenons à parler, notre langue nous est imposée. Bien que l’enfant, comme l’a très bien dit M. Taine, « apprenne la langue déjà faite, comme un vrai musicien apprend le contre-point et un vrai poète la prosodie , c’est-à-dire comme un génie original, » en réalité, il ne la crée pas. Il faut donc nous en tenir à l’évolution historique.

C’est un point bien établi que les langues indo-européennes sont issues d’un certain nombre de racines et que ces racines étaient de deux sortes : verbales ou prédicatives, pronominales ou démonstratives. Les premières, qui contenaient les verbes , les adjectifs et les substantifs, « sont, dit Whitney, des signes indicatifs d’actes ou de qualités. » Les secondes, d’où sont issus le pronom et l'adverbe (la préposition et la conjonction sont de formation secondaire), sont peu nombreuses et indiquaient des rapports de position. La forme primitive du signe est donc l’affirmation des qualités. Puis le verbe et l’adjectif se séparent. « Les noms sont tirés des verbes par l’intermédiaire des participes, qui ne sont que des adjectifs dont la dérivation verbale n’est pas encore effacée L » Quant à la transformation des noms communs en noms propres , elle n’est pas douteuse.

L’évolution naturelle du langage n’explique-telle pas les stades de sa dissolution chez l’aphasique, dans la mesure où une création spontanée et la dissolution

1. Baudry, ouvr. cité, 16. D’après l'étymologie, le cheval, c’est « le rapide » ; l’ours, « le brillant », etc., etc. Pour dlus de détails, voir les ouvrages de Max Millier et Whituey.

d’une langue artificiellement apprise sont comparables ?

2° En exposant sous sa forme généraie la loi de régression de la mémoire, nous avons vu que la mémoire des sentiments s’efface plus lard que celle des idées. La logique nous conduit à conclure que dans le cas particulier qui nous occupe, — l’amnésie progressive des signes, — le langage des émotions doit disparaître après le langage rationnel. Les faits confirment pleinement celte déduction.

Les meilleurs observateurs (Broca , Trousseau, H. Jackson, Broadbent, etc.) ont noté un grand nombre de cas où des aphasiques complètement privés de la parole, incapables d’articuler un seul mot volontairement, peuvent proférer non seulement des interjections, mais des phrases toutes faites, de courtes locutions usuelles, propres à exprimer leur colère, leur dépit ou à déplorer leur infirmité. L’une des formes les plus persistantes de ce langage est celle des jurons.

Nous avons dit qu’en général ce qui est de formation récente périt tout d’abord, que les formations anciennes disparaissent les dernières. Nous en trouvons ici une confirmation : le langage des émotions se forme avant le langage des idées ; il disparait après lui. De même, le complexe disparait avant le simple ; or le langage rationnel comparé au langage affectif est d’une extrême complexité.

3° Tout ce qui précède est applicable aux gestes. Cette forme du langage, la plus naturelle de toutes, n’est (comme l’interjection du reste) qu’un mode d’expression réflexe. Elle apparaît chez l’enfant longtemps avant le langage articulé. Chez certaines tribus sauvages frappées d’un arrêt de développement, les gesles

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jouent un aussi grand rôle que les mots ; aussi ne peuvent-ils plus se comprendre dans l’obscurité.

Ce langage inné se perd rarement. « Les aphasies dans lesquelles on rencontre des désordres mimiques sont toujours, dit Kussmaul, d’une nature extrêmement complexe. Dans ces cas, tantôt les malades reconnaissent encore qu’ils se trompent dans l’emploi de leurs gestes, tantôt ils n’en ont pas conscience»

Hughlings Jackson, qui a étudié ce point avec soin, note que certains aphasiques ne peuvent ni rire, ni sourire, ni pleurer, sauf dans les cas d’extrême émotion. Il a noté aussi que quelques malades affirment ou nient par gestes tout à fait au hasard. L’un deux, qui avait encore à son service quelques interjections et quelques gestes, en usait à contre-sens ou d’une façon inintelligible.

Un fait cité par Trousseau nous donne un exemple bien remarquable d’une pure amnésie motrice concernant les gestes. « Je plaçais mes deux mains et j’agitais mes doigts dans la position où se trouve un homme qui joue de la clarinette, et je disais [au malade] de faire comme moi. 11 exécutait aussitôt ces mouvements avec une parfaite précision. « Vous voyez, lui disais-je, je fais le geste d’un homme qui joue de la clarinette. » Il répondait par une affirmation. Au bout de quelques minutes, je le priais de faire ce geste. Il réfléchissait, et le plus souvent il lui était impossible de reproduire cette mimique si simple. »

En résumé, nous voyons que l’amnésie des signes descend des noms propres aux noms communs, de là aux adjectifs et aux verbes, puis au langage des sentiments et aux gestes. Celte marche destructive ne va

pas au hasard, elle suit un ordre rigoureux , — du moins organisé au mieux organisé, du plus complexe au plus. simple, du moins automatique au plus automatique '. Ce qui a été dit plus haut en établissant la loi générale de réversion de la mémoire pourrait être répété ici, et ce n’est pas l’une des moindres preuves de son exactitude que de la voir se vérifier pour le cas d’amnésie partielle le plus important, le plus systématique, le mieux connu.

Il y aurait encore lieu de procéder ici à une contreépreuve. Lorsque l’amnésie des signes a été complète et que leur retour se fait progressivement, a-t-il lieu dans un ordre inverse à celui de leur disparition ? Ce cas est rare. Je trouve cependant une observation du Dr Grasset où un homme est atteint « d’une impossibilité complète de traduire sa pensée soit par la parole, soit par Récriture, soit par les gestes. Dans les jours suivants, on vit reparaître successivement et peu à peu la faculté de se faire comprendre par gestes, puis par la parole et l’écriture 1 2. » Il est très probable que l’on trouverait d’autres exemples de ce genre, si l’attention des observateurs était fixée sur ce point.

1. II est remarquable que beaucoup d’aphasiques qui ne peuvent plus écrire sont encore capables de signer.

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