Abercrombie, ouv. cité, p
2. M. Du val, art. Hypnotisme dans le Nouveau dict. de méde cme, etc., p. 144.
Riuot. — Mémoire. 9
les renseignements nécessaires pour leur interprétation.
Le cas le plus net a été observé par le Dr Rush, de Philadelphie, dans ses Medical Inquiries and Observations upon Diseases of the Mind. « Un Italien, le D' Scaudella, homme d’une érudition remarquable, résidait en Amérique. Il était maître d’italien, d’anglais et de français. Il fut pris de la fièvre jaune, dont il mourut à New-York; au commencement de sa maladie, il parla angla's; au milieu, français ; le jour de sa mort, il parla italien , sa langue natale. ®
Le même auteur parle en termes assez confus d’une femme sujette à des accès de folie transitoire. Au début, elle parlait un mauvais italien; au moment le plus aigu de sa maladie, français; pendant la période de défervescence, allemand ; dès qu’elle entrait en convalescence, elle reprenait sa langue maternelle (l'anglais).
Si on laisse de côté cette régression à travers plusieurs langues, pour se contenter de cas plus simples, on trouve des documents précis et abondants. Un Français vivant en Angleterre, parlant parfaitement bien l’anglais, reçut un coup à la tète. Pendant la durée de sa maladie, il ne put répondre qu’en français.
Mais il n’y a rien de plus instructif que le fait suivant, rapporté par le même Dr Rush : « Je liens d'un pasteur luthérien d’origine allemande , vivant en Amérique et qui avait dans sa congrégation un nombre considérable d’Allemands et de Suédois, que presque tous, peu avant de mourir, prient dans leur langue maternelle. « J’en ai, disait-il, des exemples innom- <c brables, quoique plusieurs d’entre eux, j'en suis sùr,
« n’aient pas parlé allemand ou suédois, depuis cin- « qualité ou soixante ans. »
Winslow note aussi que des catholiques convertis au protestantisme ont, pendant le délire qui précédait leur mort, prié uniquement d’après le formulaire de l’Eglise romaine '.
Ce retour de langues et de formules perdues ne me paraît, bien interprété, qu’un cas particulier de la loi de régression. Par suite d’un travail morbide qui le plus souvent aboutit à la mort, les couches les plus récentes de la mémoire se sont détruites, et ce travail de destruction descendant de proche en proche jusqu’aux acquisitions les plus anciennes, c’est-à-dire les plus solides, leur rend une activité temporaire, les ramène quelque temps à la conscience, avant de les effacer pour toujours. L’hypermnésie ne serait donc que le résultat de conditions toutes négatives; la régression résulterait non d’un retour normal à la conscience, mais de la suppression d’états plus vils et plus intenses : ce serait comme une voix faible qui ne peut se faire entendre que quand les gens au verbe haut ont disparu. Ces acquisitions, ces habitudes de l’enfance ou de la jeunesse reviennent au premier plan, non parce qu’une cause quelconque les pousse en avant, mais parce qu’il n’y a plus rien qui les recouvre. Les réviviscences de ce genre ne sont, au sens strict, qu’un retour en arrière, à des conditions d’existence qui semblaient à jamais disparues, mais que le travail à rebours de la dissolution a ramenées. Je m’abstiendrai d’ailleurs des réflexions que ces faits suggèrent si naturellement : j’en laisse le soin aux moralistes. Ils pourront montrer notamment
i. Winslow, ouv. cité, p. 253, 265, 266, 305.
comment certains retours religieux de la dernière heure dont on fait grand bruit ne sont pour une psychologie clairvoyante que l’effet nécessaire d’une dissolution sans remède.
Indépendamment de celte confirmation inattendue de notre loi de régression, ce qui ressort de l'étude des hypermnésies, c’est la surprenante persistance de ces conditions latentes du souvenir qu’on a appelées les résidus. Sans ces désordres de la mémoire, nous ne pourrions la soupçonner; car la conscience réduite à elle seule, ne peut affirmer que la conservation des états qui constituent la vie courante et de quelques autres que la volonté tient sous sa dépendance, parce que l’habitude les a fixés.
Faut-il conclure de ces réviviscences que rien, absolument rien ne se perd dans la mémoire? que ce qui y est une fois entré reste indestructible? que l'impression même la plus fugitive peut toujours à un moment donné être ravivée? Plusieurs auteurs, surtout Maury, ont donné à l’appui de cette thèse des exemples frappants. Cependant à qui soutiendrait que, même sans causes morbides, il y a des résidus qui disparaissent on n’aurait pas de raison péremptoire à opposer *. I est possible que certaines modifications cellulaires e certaines associations dynamiques soient trop instables pour durer. En somme, on peut dire que la persistance est, sinon la règle absolue, au moins la règle; qu’elle embrasse l’immense majorité des cas.
Quant au mode suivant lequel ces souvenirs lointains sont conservés et reproduits, nous n’en savons
1. Voir l’article de M. Delbœuf daus la Revue philosophique du 1er février 1880.
rien. Je ferai seulement remarquer comment cela peut se concevoir dans l’hypothèse qui a été adoptée tout le long dans ce travail.
Si l’on admet comme substratum matériel de nos souvenirs des modifications de cellules et des associations dynamiques entre elles, il n’y a pas de mémoire, si chargée de faits qu’on la suppose, qui ne puisse suffire à tout garder : car, si les modifications cellulaires possibles sont limitées, les associations dynamiques possibles sont innombrables. On peut supposer que les anciennes associations reparaissent quand les nouvelles, désorganisées temporairement ou pour toujours, leur laissent le champ libre. Le nombre des réviviscences possibles ayant beaucoup diminué , les chances augmentent en proportion pour le retour des associations les plus stables, c’est-à-dire les plus anciennes. Je ne veux pas insister au reste sur une hypothèse non vérifiable : mon but est de m’en tenir à ce ciu’on peut savoir et de n’en pas sortir.
Il est impossible de rapporter à aucun des types mo"bides qui précèdent une illusion d’une nature bizarre, peu fréquente ou du moins rarement observée, puisqu’on n’en cite que trois ou quatre cas et qui n’a reçu jusqu’ici aucune dénomination particulière. Wigan l’a appelée assez improprement une double conscience, Sanderune illusion de la mémoire [Erinnerungstauschung). D’autres lui ont donné le nom de fausse mémoire, qui me paraît préférable. Elle consiste à croire qu’un état nouveau en réalité a été antérieurement éprouvé, en sorte que, lorsqu'il se pro-
duit pour la première fois, il paraît être une répétition.
Wigan, dans son livre bien connu sur la « dualité de l’esprit », rapporte que, pendant qu’il assistait au service funèbre de la princesse Charlotte dans la chapelle de Windsor, il eut tout d’un coup le sentiment d’avoir été autrefois témoin du môme spectacle. L’illusion ne fut que fugitive; nous en verrons de plus durables. Lewes rapproche avec raison ce phénomène de quelques autres plus fréquents. Il arrive en pays étranger que le détour brusque d’un sentier ou d’une rivière nous met en face de quelque paysage qu'il nous semble avoir autrefois contemplé. Introduit pour la première fois près d’une personne, on sent qu’on l’a déjà vue. En lisant dans un livre des pensées nouvelles, on sent qu’elles ont été présentes à l’esprit antérieurement *.
Selon nous, cette illusion s’explique assez facilement. L’impression reçue évoque dans notre passé des impressions analogues, vagues, confuses, à peine entrevues, mais qui suffisent à faire croire que l’état nouveau en est la répétition. Il y a un fond de ressemblance rapidement senti entre deux états de conscience, qui pousse à les identifier. C’est une erreur; mais elle n’est que partielle, parce qu’il y a en effet dans notre passé quelque chose qui ressemble à une première expérience.
Si cette explication peut suffire pour des cas très simples, en voici d’autres où elle n’est guère admissible.
Un malade, dit Sander, en apprenant la mort d’une