‹ Les maladies de la mémoireChapitre 22 sur 36 · Archiv fiir Psychiatrie, 1876, VI · texte numérisé non relu

Archiv fiir Psychiatrie, 1876, VI

pression reçue se reproduit sous forme d’image (en terme physiologique, il y aune répétition du processus cérébral primitif). Ce phénomène n’a rien que d’ordinaire; c’est ce qui a lieu pour tout souvenir qui n'est pas causé par la présence actuelle de son objet. Toute la difficulté est de savoir pourquoi cette image qui naît une minute, une heure, un jour après l’état réel, donne à celui-ci le caractère d’une répétition. On peut admettre que le mécanisme de la « reconnaissance », de la localisation dans le temps, fonctionne à rebours. Je propose pour ma part l’explication qui suit.

L’image ainsi formée est très intense, de nature hallucinatoire ; elle s’impose comme une réalité, parce que rien ne rectifie cette illusion. Par suite, l'impression réelle se trouve rejetée au second plan, avec le caractère effacé des souvenirs : elle est localisée dans le passé, à tort si l’on considère les faits objectivement, avec raison, si on les considère snbjeetivement. Cet état hallucinatoire en effet, quoique très vif, n’efîaee pas l’impression réelle; mais comme il s’en détache, comme il a été produit par elle après coup, il doit apparaître comme une seconde expérience. Il prend la place de l’impression réelle, il paraît le plus récent, et il l’est en fait. Pour nous qui jugeons du dehors et d’après ce qui s’est passé extérieurement, il est faux que l’impression ait été reçue deux fois. Pour le malade, qui juge d’après les données de sa conscience, il est vrai que l’impression a été reçue deux fois, et dans ces limites, son affirmation est incontestable.

A l’appui de cette explication, je ferai remarquer que presque toujours la fausse mémoire est liée à un dé-

sordre mental. Le malade de Pick était afTWnt d’une forme de folie : le délire des persécutions. La formation d’images hallucinatoires n’aurait donc rien que de naturel. Je ne prétends pas d’ailleurs que mon explication soit la seule possible. Pour un état aussi insolite, des observations plus nombreuses et bien faites seraient nécessaires *.

1. Si nous n'avons rien dit de l’état de la mémoire dans la folie, c’est parce que ce terme collectif désigne des états très divers et que les plus importants ont été mentionnés en leur lieu (manie, paralysie générale, démence, etc.). Il ne sera cependant pas inutile de mettre sous les yeux du lecteur le passage suivant, qui traite le sujet dans sa généralité : « Pour ce qui est de la mémoire, elle présente de très grandes différences chez leo aliénés. Parfois elle est parfaitement fidèle, aussi bien pour les faits de la vie antérieure que pour ceux qui se sont passés pendant la maladie. Mais il est beaucoup plus fréquent d’y observer un affaiblissement sous différentes formes: ainsi la démence... D’autres fois, les faits de la vie antérieure sont ou bien effacés complètement de la mémoire (ce qui est rare), ou bien ils sont reportés à une telle distance (cela est plus fréquent), ils sont devenus si vagues et si étrangers à l’individu, que c’est à peine s’il peut les reconnaître pour des faits qui lui sont arrivés à luimême

« L'individu qui est guéri de la folie se souvient ordinairement des événements qui se sont passés pendant sa maladie et peut souvent rapporter avec une précision et une fidélité surprenantes les plus petits incidents survenus dans le monde extérieur et exposer dans tous leurs détails les motifs et la disposition d’esprit qui le dirigeaient alors. 11 sait aussi souvent décrire chaque geste, chaque mot, chaque changement de physionomie des personnes qui le visitent... Ce phénomène s’observe en particulier chez les individus guéris de mélancolie et de manie peu intense ; moins à la suite de la monomanie, dont le malade conserve ordinairement un souvenir beaucoup plus confus. Loi'squ'un malade guéri déclare ne plus rien se rappeler de tout ce qui s’est passé pendant sa folie, ce dire ne doit être accepté qu’avec réserve, parce que souvent la honte lui fait taire des souvenirs exacts » (Griesinger. Traité des maladies

mentales , trad. franc p. 78. Voir aussi Maudsley dans heynold’s System of Medicine, vol. Il, p. 26.)

L’affaiblissement de la mémoire dans'l’ivresse est bien connu. Il y a de nombreux exemples d’actes violents commis dans cet état, dont il n’est resté aucun souvenir. L’alcoolisme chronique diminue la mémoire sans l’éteindre : à sa période terminale, il aboutit à la démence avec amnésie.

CONCLUSION

Description des maladies de la mémoire et rechercha de la loi qui les gouverne : tel est le travail qui nou a occupés jusqu’ici. Il faut avant de terminer dire un mot des causes. 11 ne s’agit naturellement que des causes immédiates, organiques. Même réduite à ces termes, l’étiologie des désordres de la mémoire est très obscure, et ce qu’on peut considérer comme acquis sur ce point est peu de chose.

La mémoire consiste à conserver et à reproduire : la conservation paraît dépendre surtout de la nutrition ; la faculté de reproduire, de la circulation générale ou locale.

I. La conservation, qui joue le rôle le plus important, puisque sans elle aucune reproduction n’est possible, suppose une condition première qu’on ne peut traduire que par cette expression vague : une constitution normale du cerveau. Nous avons vu que les idiots sont atteints d’amnésie congénitale, d’impuissance native

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à fixer les souvenirs. Cette condition première est un postulalum ; c'est moins une condition que la condition d’existence nécessaire de la mémoire. En fait, elle se rencontre chez presque tous les hommes.

Cette constitution normale étant donnée, il ne suffit pas que les impressions soient reçues, il faut qu’elles soient fixées, enregistrées organiquement, incrustées ; il faut qu’elles deviennent une modification permanente de l’encéphale; il faut que les modifications imprimées aux cellules et aux filets nerveux et que les associations dynamiques que ces éléments forment entre eux restent stables. Ce résultat ne peut dépendre que de la nutrition. Le cerveau reçoit une masse énorme de sang, surtout la substance grise. Il n’y a pas de partie du corps où le travail nutritif soit plus actif ni plus rapide. Nous ignorons le mécanisme intime de ce travail. L’histologie la plus raffinée ne peut suivre les molécules dans leurs réarrangements. Nous n’en constatons que les effets : tout le reste est induction. Mais il y a des faits de tout ordre qui démontrent la connexion étroite de la nutrition et de la mémoire.

11 est d’observation vulgaire que les enfants apprennent avec une merveilleuse facilité, que tout ce qui ne demande que de la mémoire, comme les langues, est vile acquis par eux. On sait aussi que les habitudes, c’est-à-dire une forme de la mémoire, sont bien plus aisément contractées dans l’enfance et la jeunesse qu’à l’âge adulte. C’est qu’à cette période de la vie, l’activité du processus nutritif est tellement grande que les connexions nouvelles sont rapidement établies. Chez le vieillard, au contraire, l’effacement si prompt des impressions nouvelles coïncide avec un affaiblissement considérable de cette activité.

CONCLUSION

Tout ce qui est appris trop vite ne dure pas. L’expression « s’assimiler une chose » n’est pas une métaphore. Je n’insisterai pas sur une vérité que tout le monde répète, mais sans se douter que ce fait psychique a une raison organique. Pour fixer les souvenirs, il faut du temps, parce que la nutrition ne fait pas son œuvre en un instant; parce que ce mouvement moléculaire incessant qui la constitue doit suivre une direction constante que la même impression périodiquement renouvelée est propre à maintenir *.

La fatigue, sous toutes ses formes, est fatale à la mémoire. Les impressions reçues ne sont pas fixées; la reproduction est très pénible, souvent impossible. Or la fatigue est considérée comme un état où, par suite de la suractivité d’un organe, la nutrition souffre et languit. Avec le retour aux conditions normales, la mémoire revient. La relation de Holland citée plus haut est assez explicite sur ce point.

Nous avons vu aussi que, dans les cas d’amnésie temporaire dus à une commotion cérébrale, l’oubli a toujours un caractère rétroactif; il s’étend sur une période plus ou moins longue, antérieure à l’accident \

1. « J’ai connu, dit Abercrombie, un acteur distingué qui, appelé à remplacer un de ses confrères malades, dut apprendre en peu d’heures un rôle long et difficile. 11 l’apprit très vite et le joua avec une parfaite exactitude. Mais, immédiatement après la pièce, il l’oubliait, à tel point qu’ayant eu à jouer le rôle plusieurs jours de suite, il était obligé chaque fois de le préparer à nouveau, n’ayant pas, disait-il, le temps de 1’ « étudier ». Interrogé sur le procédé mental par lui suivi, quand il joua son rôle pour la première fois, il me répondit qu’il avait complètement perdu de vue le public, qu’il lui semblait n’avoir devant les yeux que les pages de son livre, et que, si quoi que ce soit avait interrompu cette illusion, il se serait arrêté instantanément. » (Ouvrage cité, p. 103.)

c’est une règle qui n’a guère d’exceptions. La plupart des physiologistes qui se sont occupés de ce fait l’expliquent par un défaut de nuirilion. L’enregistrement organique qui consiste en une modification nutritive de la substance cérébrale n’a pas eu le temps de se produire.

Enfin, rappelons que la forme la plus grave des maladies de la mémoire, l’amnésie progressive des déments, des vieillards, des paralytiques généraux, a pour cause une atrophie toujours croissante des éléments nerveux. Les tubes et les cellules subissent une dégénérescence ; les dernières surtout finissent par disparaître, ne laissan ta leur place que des amas méconnaissables.

L’ensemble de ces faits, physiologiques et pathologiques, montre entre la nutrition et la conservation un rapport de cause à effet. Il y a une exacte coïncidence entre leurs périodes d’apogée et de déclin. Les variations à courte ou longue durée de l’une se retrouvent dans l’autre. Que l’une soit ou active, ou modérée, ou languissante, il en est de même de l’autre. La conservation du souvenir doit donc être comprise non au sens métaphysique « d’états de l’âme » qui subsisteraient on ne sait où, mais comme un état acquis de l’organe cérébral qui implique la possibilité d’états de conscience, quand leurs conditions d’existence se rencontrent.

La rapidité extrême des échanges nutritifs dans le cerveau, qui semble au premier abord une cause d’instabilité, explique au contraire la fixation des souvenirs. « La réparation, s’effectuant sur le trajet modifié, sert à enregistrer l’expérience. Ce n’est pas une simple intégration qui a lieu, mais une réintégration : la substance est restaurée d’une façon spéciale après une modification spéciale : ce qui fait que la modalité qui

CONCLUSION

s’est produite est pour ainsi dire incorporée ou incarnée dans la structure de l’encéphale »

Nous touchons ici à la raison dernière de la mémoire dans 1 ordre biologique : elle est une imprégnation. Aussi n’est-il pas étonnant qu’un éminent chirurgien anglais, traitant de cette modification indélébile que les maladies infectieuses impriment aux tissus vivants, ait écrit le passage suivant, qui semble composé pour nous: « Gomment peut-on supposer que le cerveau soit l’organe de la mémoire s’il change toujours? Comment ce changement nutritif de toutes les molécules du cerveau ne détruit-il pas toute mémoire? Parce que, dans le processus nutritif, l’assimilation se fait d’une manière parfaitement exacte. L’effet produit par une impression sur le cerveau (que ce soit une perception ou un acte intellectuel) y est fixé et retenu, parce que la partie quelle qu’elle soit, qui a été changée par cette impression, est exactement représentée par la partie qui lui succède dans le cours de la nutrition a. » Si paradoxal que puisse paraître un rapprochement entre une maladie infectieuse et la mémoire, il est donc rigoureusement exact, au point de vue biologique.

II. D’une manière générale, la reproduction des souvenirs paraît dépendre de l’état de la circulation. C’est une question bien plus obscure que la précédente et sur laquelle on n’a que des données très incomplèles. Une première difficulté vient de la rapidité des phénomènes

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