Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1845, p
que la lutte n'est toujours qu'entre deux états. L'expérience la contredit complètement. A qui n'est-il pas arrivé d'hésiter entre agir dans un sens ou dans le sens contraire, ou s'abstenir; entre voyager au nord ou au midi, ou rester chez soi? Il arrive maintes fois dans la vie que trois partis sont en présence, dont chacun exclut nécessairement les deux autres. Où loge-t-on le troisième? puisque c'est sous cette forme étrange que la question a été posée.
Dans quelques cas d'atrophie congénitale du cerveau, qui paraissent appuyés sur des observations authentiques, on a vu des individus réduits, dès l'enfance, à un seul hémisphère cérébral; leur développement intellectuel était ordinaire et ils ressemblaient au reste des hommes K Chez eux, dans l'hypothèse que nous combattons, aucune lutte intérieure n'aurait dû se produire. Je crois inutile d'insister sur cette critique et je me borne à rappeler le mot de Griesinger sur le vers de Faust : Ce ne sont pas deux âmes seulement, mais plusieurs qui habitent en nous.
A vrai dire, cette discussion serait oiseuse si elle n'était une occasion de voir une fois de plus notre sujet sous une nouvelle face. Ces oppositions dans la personne, cette scission partielle dan> le moi, tels qu'ils se trouvent aux moments lucides de la fohe et du délire ^ dans la réprobation du dipsomane pour lui-même pendant qu'il boit, ne sont pas des
1. Coia.Td, Etude sur l'atrophie cérébrale, Paris, 1868; Dict. encycl, des sciences médicales , art. cerveau (Pathologie), pages 298 et 453»
2. Jessen, Versuch einer wissenschaftlichen Begrûndung der Psychologie^ p. 189, en rapporte un exemple curieux.
oppositions dans l'espace (d'un hémisphère à l'autre), mais des oppositions dans le temps. Ce sont, pour employer une expression favorite de Lewes, des « attitudes » successives du moi. Cette hypothèse rend compte de tout ce que l'autre explique et en outre de ce qu'elle n'explique pas.
Si Ton est bien pénétré de cette idée que la personnalité est un consensus, on n'aura pas de peine à admettre que cette masse d'états conscients, subconscients et inconscients qui la constituent, se résume, à un moment donné, en une tendance ou un état prépondérant qui, pour la personne elle-même et pour les autres, en est l'expression momentanée. Aussitôt cette même masse d'éléments constituants se résume en un état contraire qui passe au premier plan. Tel est notre dipsomane qui boit et se réprimande. L'état de conscience prépondérant à chaque instant est pour l'individu et pour les autres sa personnalité. C'est une illusion naturelle dont il est difficile de se défaire, mais une illusion qui repose sur une conscience partielle. En réalité, il n'y a que deux attitudes successives, c'est-àdire une différence de groupement entre les mêmes éléments avec prédominance de quelques-uns et ce qui s'ensuit. Notre corps peut de même prendre, coup sur coup, deux attitudes contraires, sans cesser d'être le même corps.
Il est clair que trois états ou plus peuvent se succéder (coexister en apparence) par le même mécanisme. Nous ne sommes plus rivés au nombre deux. Il faut reconnaître sans doute que cette scission intérieure est plus fréquente entre deux états contraires qu'entre
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trois ou un plus grand nombre. Cela tient à certaines conditions de la conscience qu'il faut rappeler.
Y a-t-il une coexistence réelle entre deux états de conscience ou une succession si rapide qu'elle apparaît comme une simultanéité? C'est une question très délicate, non résolue, qui le sera peut-être un jour par les psycho-physiciens. Hamilton et d'autres ont soutenu que nous pouvons avoir jusqu'à six impressions à la fois, mais leur conclusion est déduite d'appréciations grossières. La détermination, par les procédés rigoureux de la physique, de la durée des états de conscience a été un grand pas. Wundt a essayé d'aller plus loin et de fixer, par l'expérience, ce qu'il appelle avec raison l'éten'lue de la conscience {Umfang des Eewiisstseins)^ c'est-à-dire le maximum d'états qu'elle peut contenir à la fois. Ses expériences n'ont porté que sur des impressions extrêmement simples (les coups d'un pendule régulièrement entrecoupés par les coups d'un timbre), et par conséquent ne sont pas de tout point applicables aux états complexes qui nous occupent. lia trouvé « que douze représentations forment l'étendue maxima de la conscience pour des états successifs, relativement simples * ». L'expérience semble donc prononcer en faveur d'une succession très rapide, équivalant à une coexistence. Les deux, trois ou quatre états contraires seraient, au fond, une succession.
De plus, nous savons, suivant une comparaison souvent employée, que la conscience a sa « tache jaune », comme la rétine. La vision distincte n'est
1. Grundzûge der physioL Psychologie, 2« édition; t. II, p. 21S.
qu'une petite portion de la vision totale. La conscience claire n'est qu'une petite portion de la conscience totale. Nous touchons ici la cause naturelle et incurable de cette illusion, par laquelle l'individu s'identifie à son état de conscience actuel, surtout lorsqu'il est intense: et fatalement cette illusion est bien plus forte pour lui que pour les autres. Nous voyons aussi pourquoi !a coexistence (apparente) est bien plus facile pour denx états contraires que pour trois, et surtout pour un plus grand nombre. Ce fait dépend des limites de la conscience. Encore une fois, c'est une opposition dans le temps et non dans l'espace.
En résumé, l'indépendance relative des deux hémisphères n'est pas douteuse. Le trouble produit dans la personnalité par leur désaccord n'est pas douteux; mais tout réduire h une simple division entre le côlé g'uche et le côlé droit, c'est une hypothèse qui, jusqu'ici, n'a t'ait valoir aucune raison sérieuse.
Quelques mots sur la mémoire. Nous n'avons pas de îMisons de l'étudier à part, car elle est partout cinns notre sujet. La personnalité, en effet, n'est pas un phrnomène, mais une évolution, un événement momentané, mais une histoire, un présent ou un passé, mais l'un et ] autre. Laissons de côté la mémoire que j'appellerai objective, intellectuelle : les perceptions, images, expériences et connaissances emmagasinées en nous. Tout cela peut disparaître partiellement ou tota-
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lement; ce sont des maladies de la mémoire dont nous avons donné, ailleurs, de nombreux exemples. Considérons seulement la mémoire subjective, celle de nousmême, de notre vie physiologique et des sensations ou sentiments qui l'accompagnent. Cette distinction est toute factice, mais elle nous permettra de simplifier.
D'abord une telle mémoire existe-elle? On pourrait dire que, chez l'individu parfaitement sain, le ton vital est si constant que la conscience qu'il a de son corps n'est qu'un présent qui se répète incessamment; mais cette monotonie, si elle existe, en excluant la conscience, favoriserait au contraire la formation d'une mémoire organique. En fait, il y a toujours quelques changements si légers qu'ils soient et, comme nous n'avons conscience que des différences, ils sont sentis. Tant qu'ils sont faibles et partiels, l'impression d'uniformité persiste, parce que les actions sans cesse répétées sont représentées dans le système nerveux d'une manière bien autrement stable que les changements éphérîières. Leur mémoire est organisée, par suite, au-dessous de la conscience et d'autant plus solide. Là est le fondement de notre identité. Eux-mêmes, ces petits changements agissent à la longue et produisent ce qu'on nomme le changement insensible. Après dix ans d'absence, un objet, un monument est vu le même, il n'est pas senti le même; ce n'est pas la faculté de percevoir, c'est son accompagnement qui a changé. Mais tout ceci c'est l'état sain, la simple transformation inhérente à tout ce qui vit et évolue.
Voici donc l'habitude vitale d'un individu représentée par cette autre habitude : la mémoire orga-
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nique. Surviennent des causes à peu près inconnues, âont on ne peut que constater les effets subjectifs et objectifs. Elles produisent une transformation profonde subite, au moins rapide et persistante de la cénesthésie. Qu'arrive-t-il? L'expérience seule peut répondre puisque l'ignorance des causes nous réduit au pur empirisnie. Dans les cas extrêmes (nous négligerons les autres), l'individu est changé. Cette métamorphose se rencontre sous trois formes principales en ce qui concerne la mémoire :
1° La personnahté nouvelle, après une période de transition plus ou moins longue, reste seule; l'ancienne est oubliée (la malade de Leuret). Ce cas est rare. Il suppose que l'ancienne cénesthésie est complètement abolie, au moins inactive pour jamais et incapable de reviviscence. Si Ton remarque que la transformation absolue de la personnalité, c'est-à-dire la substitution d'une personnalité à une autre — complète, sans réserve, sans aucun lien avec le passé, — suppose une transformation de fond en comble dans Torganisme, on ne s'étonnera pas de la rencontrer si rarement. Il n'y a, à ma connaissance, aucun cas où la deuxième personnalité n'ait hérité quelque peu des dépouilles de l'autre, ne fût-ce que de certaines acquisitions devenues automatiques (marcher, parler, etc.).
2° Le plus souvent, au-dessous du nouveau sentiment du corps qui s'est organisé et est devenu la base du moi actuel, Tancienne mémoire organique subsiste. De temps en temps elle revient à la conscience, affaiblie comme un souvenir d'enfance que la répétition n'a pas ravivé. Probablement cette reviviscence a pour cause
quelque arrière-fond commun aux deux états; alors l'individu s'apparaît autre. L'état de conscience actuel en évoque un semblable, mais qui a un autre accompagnement. Les deux paraissent miens quoiqu'ils se contredisent. Tels sont ces malades qui trouvent que tout reste le même et que cependant tout est changé.
3° Enfin, il y a les cas d'alternance. Ici, il n'est guère douteux que les deux mémoires subjectives, expression organisée des deux cénesthésies, subsistent et passent tour à tour au premier plan. Chacune entraine avec elle et met en activité un certain groupe de sentiments, d'aptitudes physiques et intellectuelles, qui n'existent pas dans l'autre. Chacune fait partie d'un complexus distinct. Le cas d'Azam nous fournit un excelleni exemple d'alternance de deux mémoires.
Nous ne pourrions rien dire de plus sans tomber dans des redites ou entasser des hypothèses. L'ignorance des causes nous arrête court. Le psychologue se trouve ici, comme le médecin en face d'une maladie qui ne laisse voir que ses symptômes. Quelles influences physiologiques changent ainsi le ton général de l'organisme, par suite la cénesthésie, par suite la mémoire? Un état du système vasculaire? une action inhibitoire, un arrêt fonctionnel? On n'en sait rien. Tant que cette question ne sera pas résolue, nous en resterons à la surface. Nous avons voulu simplement montrer que la mémoire, quoique à certains égards elle se confonde avec la personnalité, n'en est pas le fondement dernier. Elle s'appuie sur l'état du corps, conscient ou non, en dépend. Même à l'état normal, la même situation physique a une tendance à ramener la même situa-
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tion mentale. J'ai souvent remarqué qu'au moment de m'endormir, un rêve de la nuit précédente, jusque-là totalement oublié, me revient en mémoire très complet et très net. En voyage, où je quitte une ville pour coucher dans une autre, cette reproduction a lieu quelquefois, mais alors le rêve me revient en lambeaux, décousu, difficile à recomposer. Est-ce l'effet des conditions physiques, semblo.bles dans un cas, légèrement modifiées dans Tautre? Quoique je n'aie vu ce fait m.entionné dans aucun travail sur les rêves, je doute qu'il me soit particulier.
D'ailleurs, il y a des faits bien connus et plus probants. Dans le somnambulisme naturel et provoqué, les événements des accès antérieurs, oubliés pendant la veille, reviennent avec l'état d'hypnotisme. Rappelons l'histoire si connue du portefaix qui, étant ivre, égare un paquet; revenu à lui, il est incapable de le découvrir, il s'enivre de nouveau et le retrouve. N'y a-t-il pas là une tendance à la constitution de deux mémoires, l'une normale, l'autre pathologique, expressions de deux états distincts de l'organisme et qui sont comme les formes embryonnaires de ces extrêmes dont nous avons parlé?
Le rôle des idées dans les transformations de la personnalité a été déjà indiqué en passant. Il nous reste à voir ce nouveau facteur à l'œuvre et à constater ce qu'il produit par lui-même et isolément. Parmi les
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nombreux éléments dont le consensus constitue le moi, il n'en est peut-être aucun qui se laisse mieux mettre à part, séparer artificiellement. Il faut cependant, sur ce point, éviter une équivoque. Pour l'individu conscient, ridée de sa personnalité peut être un efifet ou une cause, un résultat ou un facteur initial, un point d'arrivée ou un point de départ. A Tétat sain, c'est toujours un effet, un résultat, un point d'arrivée. A rétat morbide, les deux cas se rencontrent. Dans beaucoup d'exemples précédemment énumérés, nous avons vu des perturbations organiques, affectives ou sensorielles, produire une telle exubérance ou un tel affaissement vital que l'individu déclare qu'il est dieu, roi, géant, grand homme, ou bien qu'il est un automate, un fantôme, un mort. Evidemment ces idées erronées sont la conclusion passablement logique de la transformation intime de l'individu, la formule définitive qui la résume et l'achève. Il y a des cas tout à fait contraires où la transformation de la personnaUté vient non d'en haut mais d'en bas; où elle ne s'achève pas dans le cerveau, mais commence par le cerveau, et où par conséquent l'idée n'est pas une conclusion, mais une prémisse. Sans doute il serait bien téméraire de prétendre que, dans beaucoup de circonstances où une idée fausse sert de point de départ à une altération du moi, il n'y a pas au-dessous d'elle et avant elle une perturbation organique ou affective. On peut au contraire affirmer qu'il y en a toujours, même chez l'hypnotisé, où la personnalité est changée par suggestion. Entre les deux formes de métamorphose indiquées plus haut, il n'y a pas de séparation tranchée : le
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terme « métamorpnose idéale de la personnalité » n'est qu'une dénomination a potiori. Cette réserve faite, examinons ce nouvel aspect de notre sujet en partant, selon notre habitude, de l'état normal.
Rien n'est plus fréquent et plus connu que la confiscation momentanée de la personnalité par une idée fixe et intense. Tant que cette idée occupe la qonscience, on peut dire, sans trop d'inexactitude, qu'elle est l'individu. La poursuite obstinée d'un problème, l'invention, la création sous toutes ses formes, représentent un état mental où la personnalité tout entière est drainée au profit d'une seule idée. On est, comme dit le vulgaire, distrait, c'est-à-dire automate. C'est là un état anormal, une rupture d'équilibre. Les innombrables anecdotes qui courent le monde sur les inventeurs, raisonnables ou chimériques, en font foi. Remarquons en passant que toute idée fixe est au fond un sentiment ou une passion fixe. C'est un désir, un amour, une haine, un intérêt, qui soutiennent l'idée et lui donnent son intensité, sa stabilité, sa ténacité. Les idées, quoi qu'on en dise, sont toujours au service des passions; mais elles res- *. semblent à ces maîtres qui obéissent toujours en croyant toujours commander.
Quelque résultat qui se produise, cet état est une hypertrophie mentale et le pubhc a bien raison, lorsque, identifiant l'inventeur et son oeuvre, il désigne différemment l'un par l'autre : l'œuvre équivaut à la personnalité.
Jusqu'ici nous n'avons pas d'altération de la person* nalité, mais une simple déviation du type normal, —
pour mieux dire, schématique, — ou par hypothèse les éléments organiques, affectifs et intellectuels, formeraient un consensus parfait. Hypertrophie sur un point, atrophie sur quelques autres, en vertu de la loi de compensation ou de balancement organique. Voyons les cas morbides. En dehors des altérations artificielles produites pendant l'hypnotisme, il est difficile d'en trouver beaucoup dont le point de départ incontestable soit une idée. Il me paraît possible de classer parmi les altérations de cause intellectuelle les faits autrefois fréquents, très rares aujourd'hui, de lycanthropie et de zoanthropie sous toutes ses formes. Toutefois, dans les faits de ce genre ^ qui nous sont connus par des documents authentiques, la débilité mentale chez le lycanthrope est si grande, si voisine de la stupidité, qu'on serait plutôt tenté d'y voir un cas de régression, un retour vers la forme de l'individualité animale. Ajoutons que ces cas se compliquant de désordres viscéraux, d'hallucinations cutanées et visuelles, il n'est pas aisé de savoir s'ils sont les effets d'une idée préconçue ou s'ils la produisent. Nous devons remarquer pourtant que la lycanthropie a été quelquefois épidémique, c'est-à-dire qu'elle a dû débuter, au moins chez les imitateurs, par une idée fixe. Enfin, ce genre de maladie a disparu depuis qu'on n'y croit plus, c'està-dire depuis que cette idée qu'il est un loup ne peut plus s'implanter dans le cerveau d'un homme et le faire agir en conséquence.
4. Consulter Galmeil : De la folie considérée sous le point de vue pathologique^ philosophique, historique et judiciaire^ tome I, livre nie, ch. ii, §§ 9, 46, 47 ; liv. IV, ch. ii, § i.
LES ÏUOUBLES INTELLECTUELS 133
Les seuls cas parfaitement nets de transformation idéale de la personnalité, sont ceux, déjà cités, d'hommes qui se croient femmes, de femmes qui se croient hommes, sans qu'aucune anomalie sexuelle justifie cette métamorphose. L'influence d'une idée paraît aussi initiale ou prépondérante chez les possédés, les démonomaniaques. Elle agit souvent par contagion sur les exorcistes. Pour n'en citer qu'un, le père Surin, si longtemps mêlé à la célèbre affaire des Ursulines de Loudun, se sentait deux âmes et même trois parfois à ce qu'il semble *,
En somme, les transformations de la personnahté par refl'et d'une idée ne sont pas très fréquentes, et ceci est une nouvelle preuve de ce que nous avons répété à satiété : la personnalité vient d'en bas. C'est dans les centres nerveux les plus élevés qu'elle atteint
1. Il nous a laissé une relation détaillée de son état mental : Histoire des diables de Loudun, p. 217 et suiv. a Je ne saurais vous exprimer ce qui se passe en moi durant ce temps (quand le démon passe du corps de la possédée dans le sien) et comme cet esprit s'unit avec le mien, sans m'ôter ni la connaissance ni la liberté de mon âme, en se faisant néanmoins comme un autre moi-même et comme si j'avais deux âmes dont l'une est dépossédée de son corps et de l'usage de ses organes et se tient à quartier, en voyant faire celle qui y est introduite. Les deux esprits se combattent dans un même champ qui est le corps et lame est comme partagée; selon une partie de soi, elle est le sujet des impressions diaboliques, et, selon l'autre, des mouvements qui lui sont propres ou que Dieu lui donne. Quand je veux, par le mouvement d'une de ces deux âmes, faire un signe de croix sur une bouche, l'autre me détourne la main avec une grande vitesse et me saisit le doigt avec les dents pour me le
mordre de rage Quand je veux parler, on m'arrête la parole;
à la messe je suis arrêté tout court; à table, je ne peux porter le morceau à ma bouche; à la confession, j'oublie tout à coup mes péchés et je sens le diable aller et venir chez moi comme en sa maison. »
Kl DOT. — Personnalité. 8
son unité et s'affirme avec pleine conscience ; en eux, elle s'achève. Si, par un mécanisme agissant à rebours, elle va de haut en bas, elle reste superficielle, précaire, momentanée .
La production des personnalités artificielles chez les hypnotisas nous en fournit une excellente preuve. M. Gh. Riciiet a publié sur ce point * des observations abondantes et précises. Je me bornerai à les rappeler en quelques mots. Au sujet hypnotisé (ordinairement une femme), on fait croire tour à tour qu'il est une paysanne, une actrice, un général, un archevêque, une religieuse, un matelot, une petite fille, etc., et il joue son rôle à s'y méprendre. Ici les données psychologiques sont parfaitement nettes. Dans cet état de somnambulisme provoqué, la personnalité réelle est intacte; les éléments organiques, aflectifs, intellectuels, n'ont subi aucune altération notable; mais tout reste eii puissance. Un état mal connu des centres nerveux, un arrêt de fonction, les empêche de passer à l'acte. Par suggestion une idée est évoquée, aussitôt, par le mécanisme de l'association, elle suscite des états de conscience analogues et ceux-là seuls; avec eux, toujours par association, les gestes, actes, paroles et sentiments appropriés. Ainsi se constitue une personnalité extérieure à la personnalité réelle, faite d'emprunts et d'automatisme. Cette expérience montre bien ce que peut une iiée débarrassée de toute entrave, mais aussi réduite
1. Revue pmCosopnique, mars 1883. l\ a publié de nouvelles observations dans son livre Vhomme et Vintelliffence^ p. 539 et 541. Voir aussi Garpenter : Mental Physiology, p. 562 et suiv.
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à ses propres forces et n'ayant plus pour soutien et coopérateur la totalité de Tindividu.
Dans certains cas d'hypnotisme incomplet, il se produit un dualisme. M. North, professeur de physiologie à l'hôpital de Westminster, dit, en parlant de la période où il était influencé par la fixation du regard : Je n'étais pas inconscient, mais il me semblait que j'existais en double. Je me figurais qu'un moi intérieur était tout à fait vivant pour tout ce qui se passait, mais ne s'appliquait pas à s'immiscer dans les actes du moi extérieur et à les contrôler. La répugnance ou l'incapacité du moi intérieur à diriger le moi extérieur, semblait s'accroître à mesure que la situation se prolongeait davantage ^ »
1. Hack Tuke. On the mental condition in hypnotism, dans « The journal of mental science », avril 1883. On trouve aussi dans cet article le cas d'un médecin qui, durant un sommeil pénible, après vingt heures d'ascension dans les Alpes, se dédouble en rêve : l'un des deux moi meurt et l'autre fait son autopsie. Dans certains cas d'intoxication et de délire, la coordination psychique disparaît et il se produit une sorte de scission de la personne en deux. Voir les articles du D"* Azam sur les altérations de la personnalité {Revue scientifique^ 17 nov. 1883) et du Dr Galicier [Revue philosophique, juillet 1877, p. 72). Taine a rapporté un cas curieux d'incoordination semi-pathologique : « J'ai vu une personne qui en causant, en chantant, écrit, sans regarder son papier, des phrases suivies et même des pages entières, sans avoir conscience de ce qu'elle écrit. A mes yeux, sa sincérité est parfaite; or, elle déclare qu'au bout de sa page, elle n^a aucune idée de ce qu'elle a tracé sur le papier; quand elle les lit, elle en est étonnée, parfois alarmée. L'écriture est autre que son écriture ordinaire. Le mouvement des doigts et du crayon est raide et semble automatique. L'écrit finit toujours par une signature, celle d'une personne morte, et porte l'empreinte de pensées intimes^ d'un arrière-fond mental que l'auteur ne voudrait pas divulguer.» {De l'intelligence, 3« édit., préf., p. 16-17.)
I«)t> LES MALADIES DE LA PEHSOINNALÏTÉ
Cette personnalité intérieure — la vraie — se laisset-elle totalement supprimer? Le caractère propre de l'individu peut-il être réduit à néant, au point de se transformer en son contraire? On n'en peut douter; Tautorité persistante de l'opérateur y parvient, après une résistance plus ou moins longue. A une femme d'opinions très bonapartistes, M. Ch. Richet a fait afficher des convictions très républicaines. Braid, après avoir hypnotisé un teeiotaller irréprochable dans ses habitudes de sobriété, lui répéta à plusieurs reprises qu'il était ivre. « Cette affirmation étant corroborée par une sensation de titubation (produite par suggestion musculaire), il était amusant de le voir partagé entre cette idée imposée et la conviction résultant de ses habitudes ^ » Cette métamorphose momentanée n'a d'ailleurs rien d'inquiétant. Gomme le dit justement M. Richet, a dans ces modifications curieuses, ce qui change c'est seulement la forme extérieure de l'être, l'habit et les allures générales, ce n'est pas Tindividualité proprement dite. Quant à savoir si par des suggestions réitérées sur des sujets propres, on ne produirait pas à la longue une modification du caractère, c'est un problème que l'expérience seule peut résoudre et qui, d'ailleurs, ne rentre pas dans notre sujet.
' C'est peut-être ici le heu de mentionner ce fait de disparition de la personnalité^ que les mystiques uo toutes les époques et de tous les pays ont décrit, d'après leur propre expérience, souvent en très beaux termes ^. Sans
1, Richel, Ouv, cité, p. 541; Garpenter, Ouv. cité, § 368.
2. De cos dascriplions, je n'en citerai qu'une, la plus proche
atteindre Textase, les métaphysiciens panthéistes ont aussi parlé d'un état où l'esprit se pense a sous la forme de Féternité », s'apparaît comme en dehors du temps et de Tespace, libre de toute modalité contingente pour ne faire qu'un avec l'infini. Cette situation psychologique, bien que rare, ne peut être oubliée. Elle me paraît la confiscation absolue de l'activité mentale par une seule idée (positive pour les mystiques, négative pour les empiriques), mais qui, par son haut degré d'abstraction, son absence de détermination et de limites, contredit, exclut tout sentiment individuel. Qu'une seule sensation, très vulgaire, soit perçue, et l'illusion disparaît. Cet état n'est ni au-dessus, ni audessous de la personnalité, mais au dehors et au delà. En résumé, les états de conscience qu'on nomme
de nous par la langue et par le temps. « Il me semble que je suis devenu une statue sur les bords du fleuve du temps, que j'assiste à quelque mystère d'où je vais sortir vieux ou sans âge. Je me sens anonyme, impersonnel, l'œil fixe comme un mort, l'esprit vague et universel comme le néant ou rabsolu ; je suis en suspens, je suis comme n'étant pas. Dans ces moments, il me
semble que ma conscience se retire dans son éternité elle
s^aperçoit dans sa substance même, supérieure à toute forme contenant son passe, son présent et son avenir, vide qui renferme tout, milieu invisible et fécond, virtualité d'un uiuude qui se dégage de sa propre existence pour se ressaisir dans son intimité pure. En ces instants sublimes, l'âme est rentrée en soi; retournée à l'indétermination, elle s'est réimpliquée au delà de a propre vie, elle redevient embryon divin. Tout s'elïace, se dissout, se détend, reprend l'état primitif, se replonge dans la fluidité originelle, sans figure, sans angles, sans dessin arrêté. Cet état est contemplation et non stupeur : il n'est ni douloureux, ni joyeux, ni triste ; il est en dehors de tout sentiment pécial comme de toute pensée finie. U est la conscience de 'être et la conscience de romnipossibilité latente au fond de cet être. C'est la sensation de l'infini spirituel » (Amiel. Journal intimCy 1856, cité par M. Scliérer dans sa préface.)
idées ne sont qu'un facteur secondaire dans la constitution de la personnalité et dans ses altérations. L'idée joue son rôle, mais il n'est pas prépondérant. Ces résultats s'accordent avec ce que la psychologie enseigne depuis longtemps : les idées ont un caractère objectif. Elles ne peuvent donc exprimer l'individu au même Jtre que ses désirs, ses sentiments et ses passions.