CHAPITRE PREMIER
J'insisterai longuement sur les conditions organiques de la personnalité, parce que tout repose sur elles et qu'elles expliquent tout le reste. La psychologie métaphysique ne s'en est guère occupée et c'était logique, puisque pour elle le moi vient d'en haut et non d'en bas. Pour nous, au contraire, c'est dans les phénomènes les plus élémentaires de la vie qu'il faut chercher les éléments de la personnalité; ce sont eux qui lui donnent sa marque propre, son caractère. C'est le sens organique, ce sens du corps, en nous vague et obscur d'ordinaire, très net parfois, qui est pour chaque animal la base de son individualité psychique ^ Il est ce « principe d'individuation » tant recherché par les docteurs
1 . Remarquons en passant qu'un grand métaphysicien, Spinoza, soutient clairement la même thèse, quoique en d'autres termes : « L'objet de l'idée qui constitue Tame humaine, c'est le corps.... et rien de plus. » — « L'idée qui constitue l'être formel de l'âme humaine n'est pas simple, mais composée de plusieurs idées. » {Ethique, partie II, propositions 13 et 15 ; voir aussi 8cholie de la prop. 17.)
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scolastiques, parce que sur lui tout repose, directement ou indirectement. On peut considérer comme très vraisemblable que, à mesure qu on descend vers les animaux inférieurs, le sens du corps devient de plus en plus prépondérant, jusqu'au moment où il devient Tindividualité psychique tout entière. Mais, chez l'homme et les animaux supérieurs, le monde bruyant des désirs, passions, perceptions, images, idées, recouvre ce fond silencieux : sauf par intervalles, on l'oublie, parce qu'on l'ignore. Il en est ici comme dans Tordre des faits sociaux. Les millions d'êtres humains qui composent une grande nation se réduisent pour elle-même et pour les autres à quelques milliers d'hommes qui sont sa conscience claire, qui résument son activité sociale sous toutes ses faces : politique, industrie, commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d'êtres ignorés, à existence bornée et locale, vivant et mourant sans bruit, qui font tout le reste : sans eux, rien n'est. Ils constituent ce réservoir inépuisable duquel par sélection rapide ou brusque, quelques-uns montent à la surface; mais ces privilégiés du talent, du pouvoir ou de la richesse n'ont qu'une existence éphémère. La dégénérescence fatalement inhérente à tout ce qui s'élève les abaissera eux ou leur race, tandis que le travail sourd des millions d'ignorés continuera à eu produire d'autres et à leur imprimer un caractère.
La psychologie métaphysique ne. regarde que les sommets, et l'observation intérieure n'en dit pas bien long sur ce qai se passe dans l'intérieur du corps; aussi l'étude de la sensibité générale a été d'abord et surtout l'œuvre des physiologistes.
Henle (1840) définissait la sensibilité générale ou « cénesthésie » : « le tonus des nerfs sensibles ou la perception de l'état d'activité moyenne dans lequel ces nerfs se trouvent constamment, même dans les moments où aucune impression extérieure ne les sollicite. y> Et ailleurs : « C'est la somme, le chaos non débrouillé des sensations qui de tous les points du corps sont sans cesse transmises au sensorium ^ » — Plus précis, E.-H. Weber entendait par ce mot : une sensibilité interne, un toucher intérieur qui fournit au sensorium des renseignements sur Fétat mécanique et chimico -organique dé la peau, des muqueuses et séreuses, des viscères, des muscles, des articulations
Le premier en France, un médecin philosophe, Louis Peisse, réagit contre la doctrine de Joulfroy qui prétendait que nous ne connaissons notre propre corps que d'une manière objective, comme une masse étendue et sohde, semblable à tous les autres corps de l'univers, placée hors du moi, et étrangère au sujet percevant, au même titre que sa table ou sa cheminée. Il montra, quoique en termes un peu timides, que la connaissance de notre corps est avant tout subjective. Sa description de cette conscience organique me paraît trop exacte pour n'être pas citée tout entière : « Est-il bien certain, dit-il, que nous n'avons absolument aucune conscience de l'exercice des fonctions organiques? S'il s'agit d'une conscience claire, distincte et localement déterminable comme celle des impressions extérieures, il est évident
{, Pathologische Untersuchungen, 1848, p. 114. — Allgemeine Anatomie, 1841, p. 728.
qu'elle nous manque; mais nous pouvons bien en avoir une conscience sourde, obscure et pour ainsi dire latente, analogue par exemple à celle des sensations qui provoquent et accompagnent les mouvements respiratoires, sensations qui, bien que incessamment répétées, passent comme inaperçues. Ne pourrait-on pas, en effet, considérer comme un retentissement lointain, faible et confus du travail vital universel, ce sentiment si remarquable qui nous avertit sans discontinuité ni rémission de la présence et de Texistence actuelle de notre propre corps? On a presque toujours et à tort confondu ce sentiment avec les impressions accidentelles et locales qui, pendant la veille, éveillent, stimulent et entretiennent le jeu de la sensibilité. Ces sensations, quoique incessantes, ne font que des apparitions fugitives et transitoires sur le théâtre de la conscience, tandis que le sentiment dont il s'agit dure et persiste au-dessous de cette scène mobile. Gondillac l'appelait avec assez de propriété le sentiment fondamental de l'existence ; Maine de Biran, le 'sentiment de l'existence sensitive. C'est par lui que le corps apparaît sans cesse au moi comme sien et que le sujet spirituel se sent et s'aperçoit exister en quelque sorte localement dans l'étendue limitée de l'organisme. Moniteur perpétuel et indéfectible, il rend l'état du corps incessamment présent à la conscience et manifeste ainsi de la manière la plus intime le lien indissoluble de la vie psychique et de la vie physiologique. Dans l'état ordinaire d'équilibre qui constituera santé parfaite, ce sentiment est, comme nous le disions, continu, uniforme et toujours égal, ce qui renipêche
d*arriver au moi, à l'état de sensation distincte, spéciale et locale. Pour être distinctement remarqué, il faut qu'il acquière une certaine intensité; il s'exprime alors par une vague impression de bien-être ou de malaise général, indiquant, le premier une simple exaltation de l'action vitale physiologique, le second sa perversion pathologique; mais dans ce cas, il ne tarde pas à se localiser sous forme de sensations particulières, rapportées à telle ou telle région du corps. J^ se révèle parfois d'une manière plus indirecte, mais pourtant bien plus évidente, lorsqu'il vient à défaillir dans un point donné de l'organisme, par exemple dans un membre frappé de paralysie. Ce membre tient encore naturellement à l'agrégat vivant, mais il n'est plus compris dans la sphère du moi organique, si l'on nous passe cette expression. Il cesse d'être aperçu par ce moi comme sien, et le fait de cette séparation, quoique négatif, se traduit par une sensation positive particulière, connue de quiconque a éprouvé un engourdissement complet de quelque partie, causé par le froid ou la compression des nerfs. Cette sensation n'est autre chose que l'expression de l'espèce de lacune ou de déchet que subit le sentiment universel de la vie corporelle; elle prouve que l'état vital de ce membre était réellement, quoique obscurément senti, et constituait un des éléments partiels du sentiment général de la vie du tout organique. C'est ainsi qu'un bruit continu et monotone, comme celui d'une voiture où l'on est renfermé, n'est plus perçu, quoiqu'il soit pourtant toujours entendu, car s'il cesse brusquement, sa cessation est à rinstant remarquée. Cette analogie peut
aider à faire comprendre la nature et le mode d'existence du sentiment fondamental de la vie organique, lequel ne serait dans cette hypothèse qu'une résultante in confuso des impressions produites sur tous les points vivants, parle mouvement intestin des fonctions, apportées au cerveau soit directement par les nerfs cérébro-spinaux, soit médiatement par les nerfs du système ganglionnaire * ».
' Depuis l'époque où cette page parut (1844), physiologistes et psychologues ont travaillé à étudier les éléments de ce sens général du corps. Ils ont déterminé ce que chaque fonction vitale apporte pour sa part ; ils ont montré combien est complexe ce sentiment confus de la vie qui par une répétition incessante est devenu nouS; si bien que le chercher serait se chercher soi-même. Aussi ne le connaissons-nous que par les variations qui relèvent au dessus du ton normal ou l'abaissent au-dessous. On trouvera dans les ouvrages spéciaux ^ l'étude détaillée de ces fonctions vitales et de leur apport psychique : je n'ai pas à la faire ici, et il suffira de la résumer en quelques lignes.
Nous avons d'abord les sensations organiques liées à la respiration, le sentiment de bien-être produit par uu air pur, la suffocation dans Tair confiné; celles qui viennent du canal ahmentaire; d'autres, plus générales encore, liéea 4 l'état de la nutrition. La faim, par
1. Note à son édition des Rapports du physique et du moral, de Cabanis, p. 108, 109.
2. Voir en particulier Bain, Les sens et l'intelligence, trad. Gazelles, partie I, ch. ii, et Maudsley, Pathologie de l'esprity trad- Germont, p. 33-42.
Kl DOT. — Personnalilô 2
exemple, et la soif, malgré les apparences, n'ont pas de localisation précise; elles résultent d*un malaise de l'organisme entier; c'est un appel fait par le sang devenu trop pauvre. En ce qui concerne la soif notam-: ment, les expériences de Cl. Bernard ont montré qu'elle vient d'un manque d'eau dans l'organisme, non de la sécheresse du pharynx. Entre toutes les fonctions, la circulation générale et locale est peut-être celle dont l'influence psychologique est la plus grande et dont les variations importent le plus d'un individu à un autre, et suivant les divers moments, dans le même individu. Rappelons encore les sensations organiques qui viennent de l'état des muscles, le sentiment de fatigue et d'épuisement ou son contraire, enfin le groupe des sensations musculaires qui, associées aux sensations externes de la vue et du toucher, jouent un si grand rôle dans la formation de nos connaissances. Même réduite à elle seule, sous sa forme purement subjective, la sensibilité musculaire nous révèle le degré de contraction ou de relâchement des muscles, la position de nos membres, etc. J'omets à dessein les sensations organiques de lappareil génital; nous y reviendrons en étudiant les bases affectives de la personnalité.
Si le lecteur veut bien se représenter un instant la multitude et la diversité des actions vitales que nous venons de classer en courant sous leurs titres les plus généraux, il se fera quelque idée de ce qu'il faut entendre par ce terme : les bases physiques de la personnalité. Toujours agissantes, elles compensent par ■ leur continuité leur faiblesse comme cléments psjehi*
ques. Aussi, dès que les formes supérieures de la vie mentale disparaissent, elles passent au premier rang. On en trouve un exemple très net dans les rêves, agréablés ou pénibles, suscités par les sensations organiques (cauchemar, songes erotiques, etc.). On assigne même avec assez de précision, à chaque organe, la part qui lui revient dans ces rêves : la sensation de poids semble liée surtout aux affections digestives et respiratoires; le sentiment de lutte et de combat, aux affections du cœur. Dans des cas plus rares, des sensations pathologiques inaperçues pendant la veille retentissent pendant le sommeil comme un symptôme prémonitoire. Armand de Villeneuve rêve qu'il est mordu à la jambe par un chien ; quelques jours après, cette jambe est envahie par un ulcère cancéreux. Gessner se croit mordu, pendant son sommeil, au côté gauche par un serpent ; peu après, au même point se développa un anthrax dont il mourut. Macario rêve qu'il a un violent mal de gorge; il se réveille bien portant; quelques heures après, il est atteint d'une amygdalite intense. Un homme voit en songe un épileptique; il le devient lui-même peu de temps après. Une femme rêve qu'elle parle à un homme qui ne peut lui répondre parce qu'il est muet; à son réveil, elle est aphone. — Dans tous ces cas, nous saisissons à titre de faits ces incitations obscures qui, des profondeurs de l'organisme, arrivent aux centres nerveux, et que la vie consciente, avec son tumulte et sa mobilité perpétuelle, dérobe au heu de les révéler.
Il est clair que la foi exclusive accordée si longtemps par la psychologie aux seules données de la
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coii'^cience devait rejeter dans Fombre les éléments organiques de la personnalité; par profession, les médecins, au contraire, durent s'y attacher. La doctrine des tempéraments, vieille comme la médecine elle-même, toujours critiquée, toujours remaniée \ est l'expression vague et flottante des principaux types de la personnalité physique, tels que l'observation les donne, avec les principaux traits psychiques qui en découlent. Aussi les rares psychologues qui ont étudié les divers types de caractère ont cherché là leur point d'appui. Kant le faisait déjà il y a plus d'un siècle. Si la détermination des tempéraments pouvait devenir scientifique, la question de la personnalité serait bien simplifiée. En attendant, le premier point consiste à se débarrasser de cette opinion préconçue que la personnalité est un caractère mystérieux, tombé du ciel, sans antécédents dans la nature. Si l'on jette simplement les yeux sur les animaux qui nous entourent, on ne fera aucune difficulté pour admettre que la différence du cheval et du mulet, de l'oie et du canard, leur « principe d'individuation », ne peut venir que d'une différence d'organisation et d'adaptation au milieu, avec les conséquences psychi-
1. Ilenlc a essaye récemmcul {Anthropologische Vorlrdge, 1877, p. 103, 130) de rattacher les tempéraments aux divers degrés de l'activité ou tonus des nerfs sensitifs et moteurs. Quand ce degré est au plus bas, nous avons le tempérament plilegmatique. A un haut degré, avec épuisement rapide des nerfs, nous avons le tempérament sanguin. Le cholérique suppose aussi un fomis élevé, mais avec persistance dans l'action nerveuse. Le tempérament mélancolique ne peut être défini par la simple quantité de Taclion nerveuse : il suppose un tonus élevé, avec tendance aux émotions plutôt qu'à l'activité volontaire.
qucs qui en résultent, et que dans la même espèce les différences d'un individu à un autre ne peuvent venir non plus primitivement d'ailleurs. Il n'y a aucune raison d'ordre naturel pour mettre l'homme à part; seulement ici le développement excessif des facultés intellectuelles et affectives fait illusion et cache les origines.
La personnalité physique, en entendant par ce mot le simple sentiment de l'état de l'organisme, une manière d'être où, par hypothèse, toute conscience claire ou obscure, actuelle ou reproduite de quelque donnée extérieure, serait absente, existe-t-elle dans la nature? Evidemment non, chez les animaux supérieurs, et elle ne peut être posée qu'à titre d'abstraction très artificielle. Il est vraisemblable que cette forme de Tindividualité psychique, qui consiste simplement dans la conscience que l'animal a de son propre corps, existe dans les espèces très inférieures, non toutefois dans les plus basses.
Dans celles-ci, — et les individus multicellulaires, c'est-à-dire composés de cellules toutes semblables entre elles, nous en fournissent un exemple, — la constitution de l'organisme est tellement homogène que chaque élément vit pour soi, que chaque cellule a son action et sa réaction propres; mais leur totalité ne représente pas plus un individu que six chevaux tirant une voiture dans le même sens ne constituent un cheval. Il n'y a ni coordination ni consensus, mais simplement juxtaposition dans l'espace. Si, comme le font quelques auteurs, on attribue à chaque cellule l'analogue d'une conscience {(\m ne serait que l'ex*
pression psychique de leur irritabilité), on aurait ici la conscience à l'état de diffusion complète. Il y aurait d'un élément à l'autre une impénétrabilité qui laisserait la masse entière à Tétat de matière vivante, sans uni lé même extérieure.
C'est plus haut, par exemple chez les hydres, que l'observation montre un certain consensus dans les actions et réactions et une certaine division du travail. Mais l'individualité est bien précaire : à coups de ciseaux, d'un individu Trembley en faisait cinquante. Inversement, avec deux hydres on en fait une ; il suffit de retourner la plus petite avant de l'introduire dans la plus grande, de manière que les deux entodermea se touchent et se soudent. Autant qu'on peut hasarder une opinion en si obscure matière, l'adaptation des mouvements dénote une certaine unité, temporaire, instable, à la merci des circonstances, qui ne va peutêtre pas sans quelque conscience obscure de l'organisme.
Si l'on trouve que nous sommes encore trop bas, on peut à son gré remonter (car toute détermination de ce genre est arbitraire), pour fixer le point où l'animal n'a que la conscience de son organisme, de ce qu'il suijit et produit, — n'a qu'une conscience organique. Peut-être même cette forme de la conscience, à l'état pur, n'existe pas; car. dès que des rudiments de sens spéciaux apparaissent, l'animal dépasse le niveau de la sensibilité générale; et d'autre part la sensibilité générale seule suffit-elle à constituer une conscience? On sait que le fœtus humain fait des efforts pour se soustraire à une position incom-
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mode, à l'impression du froid, à une irritation douloureuse; mais sont-ce des réflexes inconscients "î
J'ai hâte de sortir de ces conjectures. Ce qui est du moins indiscutable, c'est que la conscience organique (c'est-à-dire celle que l'animal a de son corps et rien que de son corps) a, dans la plus grande partie de l'animalité, une prépondérance énorme ; qu'elle est en raison inverse du développement psychique supérieur, que partout et toujours cette conscience de l'organisme est la base sur laquelle l'individualité repose. Par elle tout est, sans elle rien n'est. Le contraire ne se comprend pas : car n'est-ce pas par l'organisme que viennent les impressions extérieures, matière première de toute vie mentale, et, ce qui importe encore plus, n'est-ce pas en lui que les instincts, sentiments, aptitudes propres à chaque espèce, à chaque individu, sont inscrits et fixés par l'hérédité, on ne sait comment, mais, — les faits le prouvent, — avec une solidité inébranlable.
Si donc on admet que les sensations organiques venant de tous les tissus, de tous les organes, de tous les mouvements produits, en un mot de tous les états du corps, sont représentés à un degré quelconque et sous une forme quelconque dans le sensorium, et si la personnalité physique n'est rien de plus que leur ensemble; il s'ensuit qu'elle doit varier avec
eux et comme eux et que ces variations comportent tous les degrés possibles, du simple malaise à la métamorphose totale de l'individu. Les exemples de « double personnalité » dont on a fait si grand bruit (nous en parlerons plus tard), ne sont qu'un cas extrême. Avec une patience et des recherches suffisantes, on trouverait dans la pathologie mentale assez d'observations pour établir une progression, ou plutôt une régression continue du changement le plus passager à Taltération la plus complète du moi. Le moi n'existe qu'à la condition de varier continuellement : ce point est incontesté. Quant à son identité, ce n est qu'une question de nombre : elle persiste tant que la somme des états qui restent relativement fixes est supérieure à la somme des états qui s'ajoutent à ce groupe stable ou s'en détachent.
Pour le- moment, nous n'avons à étudier que les désordres de lapersonnahté liés immédiatement aux sensations organiques. Gomme, par elle-même, la sensibilité générale n'a qu'une valeur psychique assez faible, elle ne produit que des désordres partiels, sauf les cas où l'altération est totale ou brusque.
Commençons par noter un état à peine morbide, connu probablement de tout le monde, qui consiste en un sentiment d'exubérance ou de dépression, sans causes connues. Le ton ordinaire de la vie change; il s'élève ou s'abaisse. Dans l'état normal, il y a une € euphorie » positive; il ne vient du corps ni bienêtre ni malaise. Parfois, au contraire, les fonctions vitales s'exaltent; l'activité surabonde et cherche à se dépenser; tout paraît facile et profitable. Cet c tat
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de bien-être, tout physique d'abord, se propage dans l'organisation nerveuse entière et suscite en foule des sentiments agréables, à l'exclusion des autres. Alors on voit tout en rose. Parfois c'est l'inverse : un état de nialaise, d'abattement, d'inertie et d'impuissance, et comme conséquences la tristesse, la crainte, les sentiments pénibles ou déprimants. C'est l'heure où l'on voit tout en noir. Dans l'un et l'autre cas, d'ailleurs, aucune nouvelle, aucun événement, rien d'extérieur qui justifie cette joie ou cette tristesse subites.
Assurément, on ne peut pas dire que la personnahté est transformée au sens absolu. Elle l'est relativement. Pour lui et mieux encore pour ceux qui le connaissent, l'individu est changé, n'est plus le même. Traduit dans le langage de la psychologie analytique, cela veut dire : que sa personnalité est constituée par des éléments, les uns relativement fixes, les autres variables; que, la variabilité ayant dépassé de beaucoup son taux moyen, la portion stable est entamée mais sans disparaître.
Maintenant si l'on suppose (et cette hypothèse se réalise journellement) que ce changement, au lieu de disparaître à bref délai pour faire retour à 1 état normal, persiste; en d'autres termes, si les causes physiques qui le suscitent sont permanentes, au lieu d'être transitoires, il se forme alors une nouvelle habitude physique et mentale, et le centre de gravité de l'individu tend à se déplacer.
Ce premier changement peut en amener d'autres, en sorte que la transformation augmente toujours.
Je n'insiste pas pour le moment. Je voulais simplement montrer comment, d'un état vulgaire, on peut descendre petit à petit jusqu'à la métamorphose complète : ce n'est qu'une question de degré.
Il est impossible, en étudiant les désordres de la personnalité, de déterminer rigoureusement ceux qui ont leur cause immédiate dans les troubles de la sensibilité générale, ceux-ci suscitant, par une action secondaire, des états psychiques d'un ordre supérieur (hallucinations, sentiments et idées morbides). Je me bornerai aux cas où ils paraissent prépondérants.
On trouvera dans les Annales médico-psychologiques ^ cinq observations que l'auteur a groupées sous ce titre : « Une aberration de la personnalité physique ». Sans chicaner sur l'étiquette, qui en dit peutêtre plus qu'il ne convient, on voit, sans cause extérieure, un état organique inconnu, une altération de la cénesthésie, produire un sentiment d'anéantissement corporel. « Au milieu de la plus florissante santé et alors qu'on est en possession d'une exubérance de vie et de force, on éprouve une sensation de faiblesse toujours croissante et telle, qu'on craint à chaque instant de tomber en syncope et de s'éteindre. » D'ailleurs la sensibilité est intacte, le malade mange avec appétit et, si l'on essaye d'agir contre son gré, réagit avec une extrême énergie : il répète qu'il se sent mourir, qu'il s'éteint peu à peu, qu'il n'a plus que quelques heures à vivre. Naturellement sur ce fend tout physique se greffent des conceptions délirantes : l'un se dit empoi-»
!• Septembre 1878, 5^ sér'e, t. XX, p. 191-223.
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sonné, un autre prétend qu'un démon s'est introduit dans son corps et « suce sa vie ».
Tenons-nous-en aux conséquences immédiates de l'état physique. Nous trouvons ici cet état d'abattement déjà décrit et connu de tout le monde, mais sous une forme beaucoup plus grave et plus stable. Le désordre mental s'accroît d'autant et se systématise. L'individu tend à n'être plus le même. C'est une nouvelle étape vers la dissolution du moi, quoi qu'elle soit encore loin d'être atteinte.
Ce commencement de transformation, dû à des causes toutes physiques, se rencontre aussi chez les sujets qui se disent entourés d'un voile ou d'un nuage, retranchés du monde extérieur, insensibles. D'autres (et ces phénomènes s'expliquent naturellement par des troubles de la sensibilité musculaire) jouissent avec délices de la légèreté de leurs corps, se sentent suspendus en l'air, croient pouvoir voler; ou bien ils ont un sentiment de pesanteur dans tout le corps, dans quelques membres, dans un seul membre, qui paraît volumineux et lourd. « Un jeune épileptique sentait parfois son corps si extraordinairement pesant qu'à peine il pouvait le soulever. D'autres fois il se sentait tellement léger qu'il croyait ne pas toucher le sol. Quelquefois il lui semblait que son corps avait pris un tel volume qu'il lui serait impossible de passer par une porte ^ » Dans cette dernière illusion, qui concerne les dimensions du corps, le malade se sent beaucoup plus petit ou beaucoup plus grand que dans la réalité.
!. firiesinger, T'<^aité des maladies mentales, trad. Doumic, p. 92^
Les perversions locales de la sensibilité générale, Dion que restreintes par nature, ont une importance ( sychologique non moins grande. Certains sujets disent f(u'ils n'ont plus de dents, de bouche, d'estomac, d'intestins, de cerveau : ce qui ne peut s'expliquer que par une suppression ou une altération des sensations internes qui existent à l'état normal et contribuent à constituer la notion du moi physique. C'est à la même cause, compliquée parfois d'anesthésie cutanée, qu'il faut rapporter les cas où le malade croit qu'un de ses membres ou même son corps tout entier est en bois, en verre, en pierre, en beurre, etc.
Encore un peu, et il dira qu'il n'a plus de corps, qu'il est mort. Ces cas se rencontrent. Esquirol parle d'une femme qui croyait que le diable avait emporté son corps : la surface de la peau était complètement insensible. Le médecin Baudelocque, dans les derniers temps de sa vie, n'avait plus conscience de l'existence de son corps : il disait n'avoir plus de tête, de bras, etc. Enfin tout le monde connaît le fait rapporté par Fo ville. « Un soldat se croyait mort depuis la bataille d'Austerlitz, où il avait été grièvement blessé K Quand on lui demandait de ses nouvelles, il répondait : — Vous voulez Bavoir comment va le père Lambert? Il n'est plus, il a été emporté par un boulet de canon. Ce que vous voyez là n'est pas lui, c'est une mauvaise machine qu'ils ont faite à sa ressemblance. Vous devriez les prier d'en faire une autre. En parlant de lui-même, il ne disait jamais moij mais cela. La peau était insensible, et sou-
1. Michéa, Annales médico-psychologiques , 1856, p. 249 et suiv.
vent il tombait dans un état complet d'insensibilité et d'immobilité qui durait plusieurs jours. »
Nous entrons ici dans les désordres graves, en rencontrant pour la première fois une double personnalité ou, plus rigoureusement, une discontinuité, un défaut ie fusion entre deux périodes de la vie psychique. Ce cas me paraît s'interpréter comme il suit : Avant son accident, ce soldat avait comme tout le monde sa conscience organique, le sentiment de son propre corps, de sa personnalité physique. Après l'accident, un changement intime s'est produit dans son organisation nerveuse. Sur la nature de ce changement, on ne peut faire malheureusement que des hypothèses, les effets seuls étant connus. Quel qu'il soit, il a eu pour résultat de faire naître une autre conscience organique, celle d'une (( mauvaise machine ». Entre celle-ci et Tancienne conscience dont le souvenir a persisté avec ténacité, aucune soudure ne s'est faite. Le sentiment de l'identité manque, parce que, pour les états organiques comme pour les autres, il ne peut résulter que d'une assimilation lente, progressive et continue des états nouveaux. Ici, ils ne sont pas entrés dans l'ancien moi à titre de partie intégrante. De là cette situation bizarre où la personnalité ancienne s'apparaît comme ayant été, comme n'étant plus, et où l'état présent apparaît comme une chose extérieure et étrangère, comme n'étant pas. Remarquons enfin que dans un état où la surface du corps ne donne plus de sensations et où celles qui viennent des organes sont à peu près nulles, où la sensibilité superficielle et profonde est
Ri BOT. — Personnalité, 3
éteinte, l'organisme ne suscite plus ces sentiments, images"et idées qui le rattachent à la haute vie psychique : il se trouve réduit aux actes automatiques qui constituent l'habitude ou la routine de la vie; il est à proprement parler « une machine ».
Si l'on prétend que la seule personnalité, dans cet exemple, c'est celle qui se souvient, on le peut h la rigueur; mais il faudra reconnaître qu'elle est d'une nature bien extraonuiic^ire, n'existant que dans le passé; et que, au lieu de l'appeler une personne, il serait plus juste de la nommer une mémoire.
Ce qui distingue ce cas de ceux dont nous parlerons ailleurs, c'est que, ici, l'aberration est toute physique, ne vient que du corps et ne porte que sur le coips. Ce vieux soldat ne croit pas être un autre (Napoléon, par exemple, quoiqu'il ait été à Austerlitz). Le cas est aussi pur que possible d'éléments intellectuels.
C'est encore à des perturbations de la sensibilité générale qu'il faut rapporter cette illusion de malades ou convalescents qui se croient doubles. U y a parfois illusion pure et simple sans dédoublement : l'état morbide est projeté au dehors; l'individu aliène une partie de sa personnalité physique. Telles sont ces malades dont parle Bouillaud, qui, ayant perdu la sensibilité d'une moitié du corps, se figurent avoir à côté d'eux, dans leur lit, une autre personne ou même un cadavre. Mais quand le groupe des sensations organiques de nature morbide, au hou d'être ainsi ahéné, s'accole au moi organique normal, coexiste avec lui pendant quelque temps, sans qu'il y ait fusion, alors et pendant ce temps le malade croit qu'il a deux corps. « Un
homme convalescent d'une fièvre se croyait formé de deux individus, dont l'un était au lit, tandis que l'autre se promenait. Quoiqu'il n'eût pas d'appétit, il mangeait beaucoup, ayant, disait-il, deux corps à nourrir \ » — « Pariset ayant été affecté dans sa première jeunesse d'un typhus épidémique, demeura plusieurs jours dang un anéantissement voisin de la mort. Un matin, un sentiment plus distinct de lui-même se réveilla ; il pensa, et ce fut comme une résurrection ; mais, chose merveilleuse, en ce moment il avait deux corps, ou du moins il croyait les avoir, et ces corps lui semblaient couchés dans deux lits différents. En tant que son âme était présente à l'un de ces corps, il se sentait guéri et goûtait un repos déhcieux. Dans l'autre corps, l'âme souffrait^ et il se disait : Gomment suis-je si bien dans ce lit et si mal, si accablé dans l'autre? Cette pensée le préoccupa longtemps; et cet homme si fin dans l'analyse psychologique m'a plusieurs fois raconté l'histoire détaillée des impressions qu'il éprouvait alors ^ »
Nous avons là deux exemples de double personnalité physique. Bien que nous soyons encore peu avancés dans notre étude, le lecteur peut voir combien les cas sont dissemblables, quand on les examine de près. Le terme courant de ce double personnalité » n'est qu'une abstraction, Dès qu'on le traduit en faits concrets, en observations authentiques, on ne trouve que diversité. Chaque cas, pour ainsi dire, demande une interprétation particulière. A priori, on pouvait s'