Ouvrage cité. p
cette transformation du moi, partielle ou complète, momentanée ou permanente, est de même nature que dans les cas précédents, suppose le même mécanisme, avec cette seule différence que le moi se défait ici en sens inverse, non par défaut, mais par excès.
Ces altérations de la personnalité en plus ou en moins , cette métamorphose du moi qui l'élève ou l'abaisse, seraient encore plus piquantes si elles se succédaient régulièrement chez le même individu. Or ce cas est fréquent dans la folie dite circulaire ou à double forme, caractérisée essentiellement par des périodes successives de dépression et d'excitation qui se suivent dans un ordre invariable, avec quelques intermittences de lucidité chez certains malades. On voit alors un fait bien curieux. Sur la personnalité qu'on peut appeler primitive et fondamentale dont il subsiste des restes bien altérés, se greffent tour à tour deux personnalités nouvelles non seulement très distinctes, mais qui s'excluent totalement. Ici, le résumé de quelques observations devient indispensable K
Une femme, observée par Morel, avait été livrée au vice par sa mère, dès l'âge de quatorze ans. « Soumise plus tard à toutes les angoisses de la honte et de la misère, elle n'eut d'autre ressource que de se jeter dans une maison de prostitution. Elle en fut retirée un an après et placée au couvent du Bon-Pasteur, à Metz. Elle y resta deux ans, et la réaction trop vive qui s'opéra dans ses sentiments, fit éclater une manie
1. On les trouvera i?i extenso, dans Uitti, Traité clinique de la folie à double forme Paris, 1883, observations XVII, XIX, XXX et XXXI.
religieuse qi\i fut suivie d'une période de profonde stupidité. » C'est alors que, livrée aux soins du médecin elle passe par des périodes alternatives où elle se croit tour à tour prostituée et religieuse. En sortant de la période de stupidité, « elle se met à travailler avec régularité, parle avec convenance; mais elle arrange sa toilette avec une certaine coquetterie. Puis cette tendance augmente, les yeux sont brillants, le regard lascif, elle danse, chante. Enfm l'obscénité de ses paroles et ses provocations erotiques nécessitent son placement dans un quartier solitaire... Elle dit s'appeler Mme Poulmaire et donne les détails les plus cyniques sur son ancien état de prostituée. » Puis, après une période d'abattement, « elle redevient douce et timide ; elle pousse le sentiment de la décence jusqu'au scrupule. Elle arrange sa toilette avec une sévérité extrême. L'intonation de sa voix a quelque chose de particulier. Elle parle du Bon-Pasteur de Metz et de son désir d'y retourner : elle s'appelle maintenant sœur Marthe des Cinq-Plaies, Thérèse de Jésus, sœur Marie de la Résurrection. Elle ne parle plus à la première personne : Prenez notre robe, dit-elle à la sœur, voilà noire mouchoir. Rien ne lui appartient plus en propre (suivant la règle des couvents catholiques)... Elle voit des anges qui lui sourient; elle a des moments d'extase. »
Dans un autre cas rapporté par Krafft-Ebiug, un homme névropathique et issu d'aliéné, « pendant la période dépressive, était dégoûté du monde, préoccupé de la pensée d'une mort prochaine, de l'éternité, et pensait alors à se faire prêtre. Durant les périodes
maniaques, il est turbulent, étudie avec fureur, ne vreut plus entendre parler de théologie et ne pense qu'à pratiquer la médecine. »
Une folle de Charenton, d'un esprit très distingué et très ingénieux, «changeait de personnage, de condition, de sexe même, du jour au lendemain. Tantôt fille de sang royal et fiancée à un empereur, tantôt plébéienne et démocrate, aujourd'hui mariée et enceinte, demain encore vierge. Il lui arrivait aussi de se prendre pour un homme; elle se figura un jour être un prisonnier politique d'importance et composa des vers à ce sujet. »
Enfin dans l'observation suivante, nous trouvons la formation complète d'une seconde personnalité. « Un aliéné de la maison de Vanves, dit Billod \ tous les dixhuit mois environ, laissait pousser sa barbe et se présentait avec un extérieur et des manières insolites à toute la maison, comme étant un lieutenant d'artillerie nommé Nabon, récemment arrivé d'Afrique pour remplacer son frère. Il disait que, avant de partir, celui-ci lui avait donné des renseignements sur tout le monde, et il demandait et obtenait l'honneur d'êtretprésenté à chacun, à son arrivée. Le malade restait alors plusieurs mois dans un état d'exaltation prononcée, conformant toute sa conduite à sa nouvelle individualité — Au bout de quelque temps, il annonçait le retour de son frère, qu'il disait être dans le village et qui devait venir le remplacer. Puis un jour, il faisait complètement couper sa barbe, changeait complètement d'habitude et de maintien, et reprenait son véritable nom. Mais il
1. Annales médico-psychologiques y 1858. ap. Ritti, ouvrage cité^ p. 156.
présentait alors un cachet prononcé de mélancolie, se promenant lentement, silencieux et solitaire, lisant habituellement V Imitation de Jésus- Christ et les Pères de VÉglise, et il restait dans cet état mental, qui est lucide si l'on veut, mais que je suis loin de considérer comme normal, jusqu'au retour du lieutenant Nabon. » Les deux premiers cas cités ne sont, en définitive, qu'une exagération, un grossissement considérable de ce qui se passe à Fétat normal. Notre moi à tous est constitué par des tendances contradictoires : vertus et vices, modestie et orgueil, avarice et prodigalité, désir du repos et besoin de l'action, et bien d'autres. A l'ordinaire, ces tendances opposées se font équilibre ou du moins celle qui prévaut n'est pas sans contrepoids. Ici, grâce à des conditions organiques assez bien déterminées, il n'y a pas seulement impossibilité d'équihbre : un groupe de tendances s'hypertrophie aux dépens du groupe antagoniste qui s'atrophie; puis une réaction a lieu en sens inverse, en sorte que la personnalité, au lieu de consister en ces oscillations moyennes dont chacune représente un côté de la nature humaine, passe toujours d'un excès à l'autre. Remarquons en passant que ces maladies de la personnalité consistent en une réduction à un état plus simple; mais le moment n'est pas venu d'insister sur ce point.
La nutrition étant moins une fonction que la propriété fondamentale de tout ce qui vit, les tendances et sen-
timents qui s'y rattachent ont un caractère très général. Il n'en est plus de nfiême pour ce qui concerne la conservation de Tespèce. La fonction, liée à une partie déterminée de l'organisme, se traduit par des sentiments d'un caractère très net. Elle est donc tout à fait propre à véritier notre thèse; car, si la personnalité est un composé variant d'après ses éléments constitutifs, un changement dans les instincts sexuels la changera, une perversion la pervertira, une interversion l'intervertira : c'est ce qui arrive.
Rappelons d'abord des faits bien connus, quoiqu'on n'en tire pas généralement les conclusions qu'ils imposent. A la puberté, un nouveau groupe de sensations et par suite de sentiments et d'idées se fait jour. Cet afflux d'états psychiques inaccoutumés, stables parce que leur cause est stable, coordonnés entre eux parce que la source est la même, tend à modifier profondément la constitution du moi. Il se sent indécis, troublé d'un malaise vague et latent dont la cause lui échappe; peu à peu, ces nouveaux éléments de la vie morale sont assimilés par l'ancien moi, entrent en lui, deviennent lui, mais en le faisant autre. Il est changé; une altération partielle de la personnalité s'est accomplie, dont le résultat a été de constituer un nouveau type de caractère : le caractère sexuel. Ce développement d'un organe et de ses fonctions, avec leur cortège d'instincts, d'images, de sentiments et d'idées, a produit dans la personnalité neutre de l'enfant une différenciation, en a fait un moi mâle ou femelle, au sens complet. Jusque-là il n'y en avait qu'une ébauche, grâce à laquelle toutefois le changement a du se
faire sans choc brusque, sans rupture entre le passé et le présent, sans, changement complet de la personnalité.
Si maintenant nous passons du développement normal aux exceptions et aux cas morbides, nous trouvons des variations ou des transformations de la personnalité, liées à l'état des organes génitaux.
L'effet de la castration sur les animaux est bien connu. 11 ne Test pas moins chez l'homme. A part quelques exceptions (on en trouve même dans l'histoire), les eunuques représentent une déviation du type psychique. « Tout ce qu'on sait sur eux, dit Maudsley, corrobore cette opinion qu'ils sont pour la plupart faux^ menteurs, lâches, envieux, méchants, dépourvus de sentiments sociaux et moraux, mutilés d'esprit comme de corps. » Que cette dégradation morale résulte directement de la castration, comme certains auteurs le soutiennent, ou indirectement d'une situation sociale équivoque, cela importe peu pour notre thèse : directe ou indirecte, la cause reste la même.
Chez les hermaphrodites, l'expérience vérifie ce qu'on pouvait prédire à priori. Avec les apparences d'un sexe, ils présentent quelques-uns des caractères de l'autre; mais, loin de cumuler les deux fonctions, ils n'offrent que des organes incomplets le plus souvent dépourvus de tout rôle sexuel. Leur caractère moral est tantôt neutre, tantôt mascuhn, tantôt féminin. On en trouvera d'abondants exemples chez les écrivains qui ont étudié la question ^ « Parfois l'herma-
4. Pour les faits, consulter Isid. Geoffroy SaiaL-Hilaire : His-
rO LES MALADIES DE LA PERSONNALITÉ
phrodite, après avoir manifesté un goût très vif pour les femmes, est ramené par la descente des testicules à des instincts tout opposés. » Dans un cas récent observé par le D'^ Magitot, une hermaphrodite femme montre successivement des goûts féminins et des appétits masculins très prononcés. « En général, les facultés affectives et les dispositions morales subissent le contrecoup de la conformation vicieuse des organes. Toutefois, il est juste, ajoute Tardieu, de faire une large part à l'iafluence des habitudes et des occupations qu'impose à ces individus Terreur commise sur leur sexe réel. Quelques-uns, élevés, dès l'origine, vêtus, placés, parfois mariés comme des femmes, conservent les pensées, les habitudes, les manières d'agir féminines. Tel est le cas de Maria Arsano, mort à quatre-vingts ans, homme en réalité, chez qui les habitudes avaient féminisé le caractère. »
Je n'ai pas l'intention de faire ici une revue des perversions ou aberrations de Tinstinct sexuel ^ dont chacune inflige sa marque à la personnalité et l'entame peu ou beaucoup, en passant ou pour toujours. Gomme terme de ces altérations partielles, nous avons la transformation totale, le changement de sexe. Il y en a beaucoup d'exemples : le suivant peut servir de type Lailemant raconte « le. fait d'un malade qui se croyait femme et écrivait des lettres à un amant imaginaire. A
toire des anomalies^ t. II, p. 65 et suivantes. — Tardieu et Laugier, Dictioniiaire de médecine^ art. Hermaphrodisme, etc.
d. Pour l'exposition complète de cette question voir Particle du D"" Gley « Sur les aberrations de l'instinct sexuel », dans U Revue philosophique de janvier 1884.
l'autopsie, on constata une hypertrophie avec induration de la prostate et une altération des canaux éjaculateurs. » Il est probable que, dans beaucoup de cas de ce genre, il y a eu perversion ou abolition des sensations sexuelles.
Il y a cependant des exceptions qu'il faut signaler. Plusieurs observations détaillées (on en trouvera dans Leuret, Fragments psych.y p. 144 et suivantes) nous parlent d'individus qui prennent les allures, les habitudes, la voix et, quand ils le peuvent, les vêtements de leur sexe imaginaire, sans présenter aucune anomalie anatomique ou physiologique des organes sexuels. Dans ces cas, il faut que le point de départ de la métamorphose soit ailleurs. Il ne peut être que dans Torgane cérébro-spinal. Remarquons, en effet, que tout ce qui a été dit de l'organe sexuel comme constituant ou modifiant la personnalité ne doit pas s'entendre simplement de l'organe en lui-même, délimité par sa conformation anatomique; on doit y comprendre aussi ses connexions avec Fencéphale où il est représenté. Les physiologistes placent dans la région lombaire de la moelle le centre génito-spinal réflexe. De ce centre à l'encéphale, c'est l'inconnu : car l'hypothèse de Gall qui faisait du cervelet le siège de l'amour physique, malgré quelques observations favorables de Budge et de Lussana, est assez peu en faveur. Quelle que soit l'ignorance actuelle sur ce point, il faut bien que les impressions sexuelles aboutissent dans l'encéphale , puisqu'elles sont senties, et qu'il y ait des centres d'où les incitations psychiques se transmettent aux organes sexuels pour les mettre en action. Ces éléments lier-
veux, quels qu'en soient la nature, le nombre et le siège, qu'ils soient localisés ou disséminés, sont les représentants cérébraux, et par suite psychiques, de l'organe sexuel ; et comme en faisant naître un état de con^ science particulier, ils en suscitent d'ordinaire d'autres, il faut bien qu'il y ait une association entre ce groupe d'états psychophysiologiques et un certain nombre d'autres. La conclusion à tirer, dans les cas précités, c'est qu'il s'est produit un désordre cérébral de nature inconnue (une femme qui se croit homme, un homme qui se croit femme), dont le résultat est un état de conscience fixe et erroné. Cet état fixe, à prédominance exclusive, suscite des associations naturelles, presque automatiques, qui en sont comme le rayonnement (sentiments, démarche, langage, habillement du sexe imaginaire) : il tend à se compléter. C'est une métamorphose qui vient d'en haut et non d'en bas. Nous avons là un exemple de ce qu'on appelle l'influence du moral sur le physique ; et nous essayerons de montrer plus loin que le moi sur lequel ont raisonné la plupart des psychologues (il ne s'agit pas du moi réel) est formé par un procédé analogue. Ces caS; d'ailleurs, appartiennent aux déviations intellectuelles de la personnalité dont nous parlerons dans le prochain chapitre.
Avant de quitter ce sujet, je ne voudrais pas passeï sous silence quelques faits d'une interprétation bien difficile, qui ne peuvent cependant être sérieusement invoqués contre nous. Il s'agit de ces cas de « sexualité contraire » dont il a été souvent question dans ces derniers temps, et qu'il suffira de rappeler en quelques mots. Certains malades observés par Westphal, Kralît-
Ebing, Charcot et Magnan, Servaës, Gock \ etc., présentent une interversion congénitale de l'instinct sexuel, d'où résulte, malgré une constitution physique normale, une attraction instinctive et violente pour une personne du même sexe, avec répulsion marquée pour le sexe contraire ; plus brièvement, « une femme est physiquement femme et psychiquement homme, un homme est physiquement homme et psychiquement femme. » Ces faits sont en désaccord complet avec ce que la logique et l'expérience nous enseignent. 1/ physique et le moral se contredisent. A la rigueur, ceux qui font du moi une entité pourraient s'en prévaloir, soutenir qu'ils sont une preuve de son indépendance, de son existence autonome. Ce serait là pourtant une grosse illusion, car toute leur argumentation reposerait sur deux bases bien fragiles ; des faits très rares, la difficulté actuelle de les expliquer. Personne ne niera que les cas de sexualité contraire représentent une fraction infiniment petite dans la totalité des cas donnés par l'expérience. Par leur rareté, ils sont une exception; par leur nature, une monstruosité psychologique; mais les monstruosités ne sont pas des miracles, et il faudrait savoir d'où elles proviennent.
On pourrait essayer plusieurs explications, ce qui signifie d'ordinaire qu'aucune n'est suffisante. J'en ferai grâce au lecteur. La psychologie doit, comme toute autre science, se résigner sur beaucoup de points à une ignorance provisoire et ne pas craindre de l'avouer.
d. Charcot et Magnan, Archives de Neurologie, 1882, n«" 7 et 12. — Westphal, Archiv fur Psychiatrie, 1870 et 1876. — Krafft-Ebing, Ibid., 1877, etc.
Kl BOT. — Personnalité. 5
Sous ce rapport, elle diffère de la métaphysique qui se charge de tout expliquer. Les savants, qui du point de vue propre de la médecine ont étudié ces êtres étranges, en font des dégénérés. Le curieux pour nous serait de savoir pourquoi la dégénérescence a pris cette forme et non pas une autre. Il est vraisemblable que l'éclaircissement de ce mystère doit être cherché dans les éléments multiples de l'hérédité, dans le jeu compliqué des influences mâles et femelles qui sont en lutte ; mais je laisse ce soin à des esprits plus clairvoyants et plus heureux. La question des causes écartée, on ne peut guère se refuser à admettre une déviation du mécanisme cérébral, comme dans les cas de Leuret et leurs analogues. Au reste, Finfluence des organes sexuels sur la nature et la formation du caractère est si peu contestée qu'insister serait du temps perdu et qu'une explication hypothétique de la sexualité contraire n'avancerait en rien nos recherches.
Les instincts, désirs, tendances, sentiments relatifs à la conservation de l'individu et à celle de l'espèce ont leurs conditions matérielles bien déterminées, les premières dans la totalité de la vie organique, les secondes dans un appareil particulier. Mais, lorsque des formes primitives et fondamentales de la vie affectivCy on passe à celles qui sont de seconde formation, nées plus tard au cours de l'évolution (tendances sociales, morales, intellectuelles, esthétiques, etc.), outre
l'impossibilité de leur assigner des bases organiques immédiates, ce qui nous condamne à tâtonner, on remarque qu'elles n'ont plus le même degré de généralité : sauf peut-être les tendances morales et sociales, aucune n'exprime l'individu dans sa totalité; elles sont partielles, elles ne représentent qu'un groupe dans l'ensemble de ses tendances. Aussi aucune d elles toute seule n'a le pouvoir de produire une métamorphose delà personnalité. Tant que cette habitude qu'on nomme le sentiment du corps et cette autre habitude qui est la mémoire n'entrent pas en jeu, il ne peut y avoir de transformation complète : l'individu peut devenir autre, il ne devient pas un autre.
Toutefois ces variations, même partielles, ont leur intérêt. Elles montrent la transition de l'état normal à l'état morbide. En étudiant les maladies de la volonté nous avons trouvé dans la vie courante de nombreuses ébauches des formes les plus graves. Ici, de même, l'observation vulgaire nous montre combien le moi normal a peu de cohésion et d'unité. A part les caractères tout d'une pièce (au sens rigoureux du mot, il ne s'en trouve pas), il y a en chacun de nous des tendances de toute sorte, tous les contraires possibles, et entre ces contraires toutes les nuances intermédiaires, et entre ces tendances toutes les combinaisons. C'est que le moi n'est pas seulement une mémoire, un emmagasinement de souvenirs liés au présent, mais un ensemble d'instincts, tendances, désirs, qui ne sont que sa constitution innée et acquise, entrant en action. Pour employer des expressions en vogue, on peut dire que la mémoire est le moi statique, le groupe des tendan-
ces, le moi dynamique. Si au lieu d'être guidé à son insu par cette conception d'un moi entité, — préjugé que l'éducation autant que le prétendu témoignage de la conscience nous a inculqué, — on consentait à le prendre tel qu'il est, c'est-à-dire comme une coordination de tendances et d'états psychiques dont la cause prochaine doit être cherchée dans la coordination et le consensus de l'organisme, on ne s'étonnerait plus de ces oscillations, — incessantes chez les caractères mobiles, rares chez les caractères stables, — qui, pendant un temps, long, court ou même presque insaisissable, montrent la personne sous un jour nouveau. Un état organique, une influence extérieure renforcent une tendance; elle devient un centre d'attraction vers lequel convergent les états et tendances directement associés; puis les associations gagnent de proche en proche : le centre de gravité du moi se trouve déplacé et la personnalité est devenue autre. « Deux âmes, disait Gœthe, habitent dans ma poitrine, y^ Pas deux seulement. Si les moralistes, les poètes, les romanciers, les dramaturges nous ont montré à satiété ces deux moi en lutte dans le même moi, l'expérience vulgaire est encore plus riche : elle nous en montre plusieurs, chacun excluant les autres, dès qu'il passe au premier plan. C'est moins dramatique, mais plus vrai. « Notre moi, à diverses époques, est très différent de lui-même : suivant l'âge, les divers devoirs de la vie, les événements, les excitatfons du moment, tels complexus d'idées qui, à un moment donné, représentent le moi, se développent plus que d'autres et se placent au premier range Nous sommes un autre et cependant le
même. Mon moi comme médecin, mon moi comme savant, mon moi sensuel, mon moi moral, etc., c'est-àdire les complexus d'idées, de penchants et de direction delà volonté qui sont désignés par ces mots, peuvent entrer en opposition et se repousser les uns les autres à un moment donné. Cette circonstance devrait avoir pour résultat non seulement l'inconsistance et la scission de la pensée et du vouloir, mais encore Tabsence complète d'énergie pour chacune de ces faces isolées du moi, si, dans toutes ces sphères, n'y avait un retour plus ou moins clair pour la conscience de quelques-unes de ces directions fondamentales ^ » L'orateur maître de sa parole, qui en parlant se juge, l'acteur qui se regarde jouer, le psychologue qui s'étudie sont encore des exemples de cette scission normale dans le moi.
Entre ces transformations momentanées et partielles dont la banahté dissimule l'importance comme document psychologique, et les états graves dont nous parlerons, il y a des variations intermédiaires plus stables, plus envahissantes, ou les deux. Le dipsomane, par exemple, a deux vies alternantes : dans l'une, sobre, rangé, laborieux; dans l'autre, confisqué tout entier par la passion, imprévoyant, inconsiCient, crapuleux. N'y a-t-il pas là comme deux individus incomplets et contraires, soudés à un tronc commun? De même pour tous ceux qui sont sujets
1. Griesin[5er, Traité des maladies mentales, trad. Doumic, p. 55. Voir une bonne étude de M. Paulhan sur a Les variations de la personnalité à Vétat normal », juin 1882, dans la Revue phi» losophique.
à des impulsions irrésistibles et qui disent qu'une force étrangère les pousse à agir malgré eux. Rappelons encore ces transformations de caractère qui s'accompagnent d'anesthésie cutanée et qui ont été signalées par plusieurs aliénistes. L'un des cas les plus curieux a été observé par Renaudin Un jeune homme dont la conduite avait toujours été excellente, se livre subitement aux plus mauvaises tendances. On ne constata dans son état mental aucun signe d'aliénation évidente, mais on put voir que toute la surface de sa peau était devenue absolument insensible. L'anesthésie cutanée était intermittente. « Dès qu'elle cesse, les dispositions du jeune homme sont toutes différentes; il est docile, affectueux, comprend tout ce que sa situation a de pénible. Quand elle se manifeste, Firrésistibilité des plus mauvais penchants en est la conséquence immédiate et nous avons constaté qu'elle pouvait aller jusqu'au meurtre. » Maudsley rapporte des cas analogues qui lui inspirent les réflexions suivantes : « Cette altération spéciale de la sensibilité cutanée est pleine d'enseignements en ce qui concerne les troubles profonds et généraux de la sensibilité, la perversion du système nerveux qui se manifeste par la perversion des affections et des haines, par leur incapacité (aux enfants) à se mêler aux jeux ou aux travaux des autres enfants, par l'impossibilité de modifier leur caractère. Ils ne peuvent sentir les impressions naturellement, ils ne peuvent s'adapter aux conditions environnantes avec lesquelles ils se mettent en désaccord, et les affections perverties du moi se traduisent par des actes d'un caractère destructeur. L'insensi-
bilité de la peau est le signe p^xtérieur et visible d'ur* défaut correspondant, intérieur et invlsijjie, comme cela existe dans l'idiotie *. »
Nous revenons toujours, fatalement, à l'organisme ; mais cette promenade à travers des faits de tout genre, qui peut paraître monotone, nous montre les variations de la personnalité sous tous ses aspects. Gomme il n'y a pas deux cas identiques, chacun offre une décomposition particulière du moi. Les derniers nous montrent une transformation du caractère, sans lésion de la mémoire. A mesure que'nous avançons dans notre revue des faits, une conclusion se dégage pour ainsi dire d'ellemême : c'est que la personnalité résulte de deux fac • teurs fondamentaux^ la constitution du corps avec les tendances et sentiments qui la traduisent^ et la mémoire.
Si (comme ci-dessus) le premier facteur seul est modifié, il en résulte une dissociation momentanée, suivie d'un changement partiel du moi. Si la modification est assez profonde pour que les bases organiques de la mémoire subissent une sorte de paralysie, restent incapables de reviviscence, alors la désintégration de la personnalité est complète : il n'y a plul de passé et il y a un autre présent. Alors un nouveau moi se forme, ignorant le premier le plus souvent. Nous en avons des exemples si connus que je me borne à les nommer : la dame américaine de Macnish, le cas du D^ Azam (Félida), le cas du D*" Dufay ^
1. Moreau (de Tours), Psychologie morbide^ p. 313. — Maudsley, Pathologie de l'esprit, trad. Germent, p. 306, 307. — Rendu, Des anesthésies spontanées, p. 60-67.
2. Pour les observations complètes, voir Taine, de VlnteU licence^ t, I, d. 165: Azam, Revue scientifique, 1876, 20 ma^
Par leur généralité même, ces cas ne rentrent dans aucun compartiment et nous n'avons pas de raison de les mentionner ici plutôt qu'ailleurs, sinon pour faire remarquer que la transition d'une personnalité à lautre est toujours accompagnée d'un changement de caractère, lié (on n'en peut douter) au changement organique inconnu qui domine toute la situation. Ce changement est très bien indiqué et, à plusieurs reprises, par le D' Azam : sa malade est, pendant une période, sombre, froide, réservée; pendant l'autre, gaie, expansive, vive jusqu'à la turbulence. îl est bien plus grand encore dans l'observation qui va suivre et que je rapporterai assez longuement parce qu'elle est très instructive*.
Le sujet est un jeune homme de dix-sept ans, V... L., atteint d'hystéro-épilepsie, qui perdit complètement le souvenir d'une année de son existence et, pendant cette période, changea totalement de caractère.
Né d'une fille- mère « adonnée à un dévergondage notoire et d'un père inconnu, il se mit, dès qu'il put marcher, à errer et mendier par les chtmins. Plus tard, il vola, fut arrêté et envoyé à la colonie péni* tentiairé de Saint-Urbain où il travailla à la terre.» Un jour étant occupé dans une vigne, il prit à pleine main un serpent caché dans un fagot de sarments.
18 septembre 1877, 10 novembre 1879, 8 mars, et Diifay, liid,, il juillet 1876. En ce qui concerne le rôle de la mémoire clans ces cas pathologiques, nous renverrons à nos Maladies de la mémoire^ p. 76 et suivantes.
1. La première partie de cette observation due au docteur Cimusetse trouve in extenso dans les Annales me'dico»psychologiqueSf ja'ùvier 1882.
Il en eut une frayeur extrême et le soir, rentré à la colonie, il perdit connaissance. Ces crises se renouvelèrent de temps en temps, les jambes s'affaiblirent^ il survint enfin une paralysie des membres inférieurs, l'intelligence restant intacte. Il fut transféré à Tasile de Bonneval. Là, on constate a: que le malade a la physionomie ouverte et sympathique, que son caractère est doux, qu'il se montre reconnaissant des soins qu'on a pour lui. Il raconte l'histoire de sa vie avec les détails les plus circonstanciés, même ses vols qu'il déplore, dont il est honteux; il s'en prend à son abandon, à ses camarades, qui l'entraînaient au mal. Il regrette fort ce passé et affirme qu'à Tavenir il sera plus honnête. « On se décide à lui apprendre un état compatible avec son infirmité. Il sait lire, écrire à peu près. On le porte tous les matins à l'atelier des tailleurs, on l'installe sur une table où il prend naturellement la posture classique, grâce à la position de ses membres inférieurs, paralysés, fortement atrophiés et contractures. Au bout de deux mois, V... sait coudre assez bien, il travaille avec zèle, on est satisfait de ses progrès. »
A cette époque, il est pris d'une attaque d'hystéroépilepsie qui se termine après cinquante heures par un sommeil calme. C'est alors que l'ancienne personnalité reparaît.
« Au réveil, V... veut se lever. Il demande ses habits, et il réussit à se vêtir, tout en étant fort maladroit; puis il fait quelques pas dans la salle; la paraplégie a disparu. Si les jambes chancellent et soutiennent mal le corps, c'est que les muscles sont
atrophiés... 'Une tois habillé, V... demande à aller avec ses camarades aux travaux de culture... Nous nous apercevons vite que notre sujet se croit encore â Saint-Urbam et veut reprendre ses occupations habituelles. En effet, il n'a aucun souvenir de sa crise et il ne reconnaît personne, pas plus les médecins et les infirmiers que ses camarades de dortoir. Il n'admet pas avoir été paralysé, et il dit qu'on se moque de lui.. Nous pensons à un état vésanique passager, très supposable après une forte attaque hystérique; mais le temps s'écoule, et la mémoire ne revient pas. V... se rappelle bien qu'il a été envoyé à Saint-Urbain; il sait que « l'autre jour » il a eu peur d'un serpent; mais, à partir de ce moment, il y a une lacune. Il ne se rappelle plus rien. Il n'a pas même le sentiment du temps écoulé.
« Naturellement, nous pensons à une simulation, à un tour d'hystérique, et nous employons tous les moyens pour mettre V... en contradiction avec luimême, mais sans jama\s y parvenir. Ainsi nous^ le faisons conduire, sans le prévenir, à l'atelier des tailleurs. Nous marchons à côté de lui, en ayant soin de ne pas l'influencer quant à la direction à suivre. V... ne sait pas où il va. Arrivé à l'atelier, il a tout l'air d'ignorer l'endroit où il se trouve, et il affirme qu'il y vient pour la première tois. On lui met une aiguille en main et on le prie de coudre. Il s'y prend aussi maladroitement qu'un homme qui se met à cette besogne pour la première fois. On lui montre des vêtements dont il a fait les grosses coutures, alors qu'il était paralysé. Il rit, a l'air de douter, mais enfin
s'incline devant nos observations. Apre? un nnois d'expériences, d'observations, d'épreuves de toutes sories, nous restons convaincu ({ue V... ne se souvient de rien.»
Un des points les plus intéressants de cette observation, c'est la modification qu'a subie le caractère du malade qui est un retour à sa première vie et à ses antécédents héréditaires : « Ce n'est plus le même sujet; il est devenu querelleur, gourmand; il répond impoliment. Il n'aimait pas le vin et le plus souvent donnait sa ration à ses camarades; maintenant il vole la leur. Quand on lui dit qu'il a volé autrefois, mais qu'il ne devrait pas recommencer, il devient arrogant : « s'il a volé, il Fa payé, puisqu'on l'a mis en prison. » On l'occupe au jardin. Un jour, il s'évade emportant des effets et soixante francs à un infirmier. Il est rattrapé à cinq lieues de Bonneval, au mdment où, après avoir vendu ses vêtements pour en racheter d'autres, il s'apprête à prendre le chemin de fer pour Paris. Il ne se laisse pas arrêter facilement ; il frappe et mord les gardiens envoyés à sa recherche. Ramené à l'asile, il devient furieux, il crie, se roule à terre. Il faut le mettre en cellule. »
Chassé de l'asile, après de nombreuses péripéties, il est interné à Bicêtre, s'échappe, s'engage dans l'infanterie de marine à Rochefort. Condamné pour vol, il est, à la suite d'une violente attaque d'hystéro-épilepsie, confié à MM. Bourru et Burot qui l'ont étudié avec le plus grand soin. A l'aide des procédés physiques de transfert, (acier, fer doux, aimant, électricité), ils ont obtenu chez leur sujet les six états suivants* :
1. Pour l'exposé complet de ce cas, voir Bourru et Burot Variations de la personnalité^ 1338.
Premier état. — Hémiplégie et hé^nianesthésie à droite. — État ordinaire du sujet.
c( V... est bavard, violent, arrogant dans sa physionomie et son attitude; son langage est correct, mais grossier; il tutoie tout le monde, donne à chacun un surnom irrévérencieux. Il fume du matin au soir et obsède chacun de ses demandes indiscrètes de tabac, etc. Du reste, il est intelligent, se tient au courant de tous les événements du jour, grands et petits, affiche les opinions les plus antireligieuses et ultra-radicales en politique. Incapable d'aucune discipline, il veut tuer tout supérieur, ou même toute personne qui exigerait de lui une marque de respect. La parole est embarrassée; la prononciation défectueuse ne permet d'entendre guère que la terminaison des mots. Il sait lire, mais ce vice de prononciation rend inintelligible la lecture à haute voix. Il ne peut écrire, la main droite étant paralysée. La mémoire, très précise pour les moindres détails, actuels ou récents, — il récite des colonnes entières de journal, — est très bornée dans le temps. Impossible de reporter son souvenir au delà de sa présence actuelle à Rochefort et de la dernière partie de son séjour à Bicêtre, dans le service de M. Voisin. Toutefois il a conservé la mémoire de la deuxième partie de son séjour à Bonneval, alors qu'il travaillait au jardinage. Entre Bonneval et Bicêtre s'étend une grande lacune de la mémoire. D'autre part, sa naissance, son enfance, son séjour à Saint-Urbain, le métier de tailleur qu'il a appris à son arrivée à Bonneval, lui sont totalement étrangers, »
Deuxième état. — Hémiplégie gauche (face et membres) avec hémianesthésie, — Cet état s'obtient par Tappli cation de l'acier sur le bras droit.
« Au réveil, V... se trouve à Bicêtre (salle Cabanis, n^ 11), le 2 janvier 1884; il est âgé de vingt et un ans; il a vu hier M. Voisin. Il est réservé dans sa tenue; la physionomie est douce; le langage est correct et poli; il ne tutoie plus et appelle chacun de nous : « Monsieur ». Il fume, mais sans passion. Il n'a pas d'opinions en politique ni en religion, et ces questions, semblet-il dire, ne regardent pas un ignorant comme lui. Il se montre respectueux et discipliné. La parole est aisée, la prononciation d'une netteté remarquable. Il lit parfaitement bien et écrit passablement.
« Il ignore complètement tous les événements qui se sont passés depuis le 2 janvier 1884; il ne sait où il se trouve, ne connaît aucune des personnes qui Fentourent, n'est jamais venu à Rochefort, n'a jamais entendu parler de l'infanterie de marine, de la guerre du Tonkin.
(( En évoquant ses souvenirs antérieurs, il raconte qu'avant d'entrer à Bicêtre, il a fait un séjour à Sainte- Anne. Au delà, dans sa vie, aucun souvenir ne subsiste. »
Troisième état. — Hémiplégie gauche (membres seuls) avec hémianesthésie générale. — Cet état s'obtient en appliquant un aimant sur le bras droit.
« Le malade se réveille à l'asile Saint-Georges de Bourg, en août 1882; il a dix-neuf ans. La France est
86 LES MALADIES DE LA PEUSOxNNALlTÉ
en guerre avec la Tunisie, M. Grévy est président de la République; le pape est Léon XIII. Le caractère, les facultés affectives, le langage, la physionomie, les goûts sont semblables au deuxième état. Quant à la mémoire, elle se trouve bornée à une époque antérieure, 11 vient de Chartres, chez sa mère, d'où il a été envoyé à Maçon, chez un grand propriétaire de vignobles où il était employé à la culture. Tombé malade, à plusieurs reprises, il a été soigné à Thôpital de Mâcon, puis h l'asile de Bourg où il se trouve. Tout ce qui précède, tout c^ qui suit cette courte période de sa vie lui est totalement étranger. y>
Quatrième état. — Paraplégie, — Obtenu par Tapplication de l'aimant sur la nuque,
« Il vient de voir plusieurs personnes de l'asile de Bonneval. 11 est poli, timide, triste même; sa prononciation est nette, mais son langage est incorrect, impersonnel, enfantin. 11 a oublié à écrire et à lire; il épèle les lettres capitales. Son intelligence est très obtuse; sa mémoire confuse ne sait rien des événements ni des personnages de cette époque. Il ne connaît que deux endroits : Bonneval où il croit être, et Saint-Urbain d'où il vient, où il était, dit-il, paralysé, couché. Toute la partie antérieure de sa vie, de sa naissance à l'accident de la vipère qui a causé sa maladie; tout ce qui a suivi l'attaque et le changement spontané d'état à Bonneval, lui sont absolument inconnus. 11 ne reconnaît point le lieu où il se trouve et ne nous a jamais vus, nous qui l'entourons. Son occupation ordinaire est le travail à l'ate^ lier des tailleurs; il coud en homme habitué. y>
Cinquième état. — Ni paralysie, ni anesthésie. —
Obtenu pal rélectricité statique, ou par Fapplication de raimant sur la partie antérieure de la tête.
« Il reprend conscience à Saint-Urbain en 1877; il a quatorze ans. Le maréchal de Mac-Mahon est président de la République, Pie IX est pape. Timide comme un enfant, sa physionomie, son langage, son attitude concordent parfaitement. Il sait très bien lire et convenablement écrire. Il connaît toute son enfance, les mauvais traitements qu'il recevait à Luysant,etc.
« Il se rappelle avoir été arrêté et condamné à l'internement dans une maison de correction. Il est à la colonie pénitentiaire que dirige M. Pasquier. Il apprend à lire à l'école de Mlle Breuille, Tinstitutrice de Saint- Urbain. Il est employé aux travaux de ragriculture. Son souvenir s'arrête exactement à l'accident de la vipère, dont l'évocation amène une crise terrible d'hystéro-épilepsie. »
Sixième état. — Ni paralysie, ni anesthésie. — Obtenu par l'application du fer doux sur la cuisse droite.
« Il reprend conscience le 6 mars 1885; il a vingt-deux ans; il connaît les événements contemporains, les personnages au pouvoir; mais Victor Hugo, grand poète, sénateur, est encore vivant. Ce n'est plus l'enfant timide de tout à l'heure, c'est un jeune homme convenable, ni pusillanime ni arrogant; il est soldat d'infanterie de marine. Le langage est correct, la prononciation nette. Il lit très bien et écrit convenablement. Sa mémoire embrasse toute sa vie, à Texception d'une seule époque, celle où il était paraplégique à Saint-Urbain et à Bonneval. Aussi ne se rappelle-t-il point avoir jamais été tailleur et ne sait-il point coudre.
« Voilà donc six états différents de la conscience dont Tensemble embrasse la vie entière du sujet.
« Ils ont tous été obtenus par des agents physiques, parallèlement aux manifestations de la sensibilité et de la motilité, si bien que Texpérimentateur, en agissant sur l'état somatique, peut à son gré obtenir tel ou tel état connu de la conscience, état complet pour l'époque qu'il embrasse, c'est-à-dire avec sa mémoire limitée du temps, des lieux, des personnes, des connaissances acquises, des mouvements automatiques appris (écriture, art du tailleur), avec ses sentiments propres et leur expression par le langage, le geste, la physionomie. La concordance est complète.
« Il nous restait à faire l'épreuve complémentaire: agir directement sur l'état de conscience, et constater SI Tétat somatique se transformerait parallèlement.
« Pour agir sur l'état psychique, nous n'avons d'autre moyen que la suggestion en somnambulisme. Nous faisons donc la suggestion suivante : ce V..., tu vas te réveiller à Bicêtre, salle Cabanis. » V... obéit; au sortir du somnambulisme provoqué, il se croit au 2 janvier 1884; l'intelligence, les facultés affectives sont exactement telles que nous les avons vues et décrites dans le deuxième état. En même temps, il se trouve hémiplégique et hémianesthésique à gauche; la force au dynamomètre, la zone hystérogène, tout est transféré comme dans le deuxième état.
« Dans une autre suggestion, nous lui commandons de se trouver à Bonneval, alors qu'il était tailleur. L'état psychique obtenu est semblable à celui décrit au gwatrième état et simultanément est apparue la paraplégie
avec contracture et insensibilité des parties inférieures du corps. »
Ainsi, concluent MM. Bourru et Burot :
« 1° En agissant sur Fétat somatique par les moyens physiques, rexpérimentateur place le sujet dans Tétat concordant de sa conscience ;
« 2° En agissant sur l'état psychique, il fait apparaître Fétat somatique concordant. »
Notre personnalité consciente — plus clairement, la conscience que chacun de nous a de son état actuel relié à des états antérieurs — ne peut jamais être qu'unefaible portion de notre personnalité totale qui reste enfouie en nous. A Tétat normal, la connexion entre les deux est suffisante et cohérente. Nous sommes pour nous-mêmes et. pour les autres une histoire vivante, sans grande lacune. Mais si, dans ce substratum inconscient (physiologique) d'où tout émerge, des groupes énormes restent inactifs, le moi ne peut plus s'apparaître à lui-même conformément à son histoire vraie. De Tétat pathologique à l'état normal, il n'y a de différence que du plus au moins. La conscience ne nous révèle à chaque instant notre moi que sous un seul aspect, entre plusieurs possibles.
Bien que nous n'ayons pas encore étudié les anomahes de la personnalité sous toutes leurs formes, il ne sera pas déplacé d'essayer dès à présent quelques conclusions, au moins partielles et provisoires,
qui diminuent l'obscurité du sujet. Je m'en tiendrai d'ailleurs à un seul point, — à ces cas de fausse personnalité, réductibles à une idée fixe, à une idée maîtresse vers laquelle converge tout le groupe des idées concordantes, les autres étant éliminées et comme anéanties. Tels sont ceux qui se croient Dieu, pape, empereur, parlent et agissent en conséquence. L'étude des conditions intellectuelles de la personnalité nous en réserve beaucoup d'exemples (les hypnotisés à qui l'on impose un personnage ou un rôle) : ceux que nous connaissons déjà suffisent pour nous demander ce qu'ils apprennent.
A première vue, ces cas sont assez simples quant au mécanisme de leur formation. L'origine première est obscure : pourquoi telle conception s'est elle produite et non telle autre? Le plus souvent, on n'en sait rien ; mais , une . fois née , la conception morbide grandit et s'achève par l'automatisme pur et simple de l'association. Aussi mon intention n'est pas d'insister sur ce point, mais de faire voir que ces cas pathologiques nous expliquent une illusion dans laquelle la psychologie fondée sur la seule observation intérieure est presque toujours tombée et qui peut se résumer ainsi : substituer au moi réel un moi factice, beaucoup plus simple.
Pour saisir la personnalité réelle, concrète et non une abstraction qui prend sa place , il ne s'agit pas de se renfermer dans sa conscience, les yeux clos, et de l'interroger obstinément; il faut au contraire ouvrir les yeux et observer. L'enfant, le paysan, l'ouvrier, les millions de gens qui courent les rues ou les
champs, qui n'ont jamais entendu parler de Fichte ni de Maine de Biran, qui n'ont jamais lu de dissertations sur le moi et le non-moi, ni même une ligne de psychologie, ont chacun leur personnalité bien nette et à chaque instant l'affirment instinctivement. Depuis cette époque oubliée où leur moi s'est constitué, c'est-à-dire s'est formé comme un groupe cohérent au milieu des événements qui l'assaillent, ce groupe se maintient sans cesse, en se modifiant incessamment. Pour une grande part, il est composé d'états et d'actes presque automatiques qui constituent chez chacun le sentiment de son corps et la routine de la vie, qui servent de support à tout le i ^>ste, mais dont toute altération, même courte et partielle, est immédiatement sentie. Pour une bonne part encore, il est composé d'un ensemble de sensations, images, idées représentant le milieu habituel où l'on vit et se meut, avec les souvenirs qui s'y rattachent. Tout cela représente des états organisés, sohdement liés entre eux, se suscitant les uns les autres, formant corps. Nous constatons actuellement le fait, sans chercher la cause. Tout ce qui est nouveau, inusité, changement dans l'élat du corps ou de son milieu, est sans hésitation adopté, classé par un acte instinctif, comme faisant partie de la personnalité ou comme lui étant étrangère. Ce n'est pas par un jugement net et explicite que cette opération se fait à chaque instant, mais par une logique inconsciente bien plus profonde que l'autre. S'il fallait caractériser d'un mot cette forme naturelle, spontanée, réelle de la personnalité, je l'appellerais une habi^ude^ et elle ne peut être autre
chose n'étant, comme nous le soutenons, que l'expression d'un organisme. Si le lecteur, au lieu de s'observer lui-même, veut bien procéder objectivement, c est-à-dire observer et interpréter à l'aide des données de sa conscience l'état de ceux qui n'ont jamais réfléchi sur leur personnalité (et c'est l'immense majorité du genre humain), il verra que la thèse précédente est exacte et que la personnalité réelle s'affirme non par la réflexion, mais par les actes.
Voyons maintenant la personnalité factice ou artifli cielle. Lorsque le psychologue, par l'observation intérieure, essaye, comme il dit, de se saisir lui-même, il tente l'impossible. Au moment où il se met à la lâche, ou bien il s'en tient au présent, ce qui ne l'avance guère; ou bien, étendant sa réflexion vers le passé, il s'affirme le même qu'il y a un an, dix ans; il ne fait qu'exprimer savamment et laborieusement ce qu'un paysan sait aussi bien que lui. Avec l'observation intérieure^ il ne peut saisir que des phénomènes fugitifs, et je ne sache pas qu'on ait rien répondu à ces remarques si justes de Hume : « Pour ma part, lorsque j'entre au plus intime de ce que j'appelle moi, je me heurte toujours à telle ou telle perception * particulière de froid, de chaud, de lumière ou d'ombre, d'amour ou de haine, de plaisir ou de peine. Je ne surprends jamais mon moi dépouillé de toute perception; je n'observe jamais rien que la perception... Si quelqu'un, après une réflexion sérieuse et exempte de
4. Dans la langue de Hume, « perception » répond à peu près à ce que nous appelons aujourd'hui état de conscience.
préjugés, croit avoir une autre idée de lui-même. J'avoue que je ne puis discuter plus longtemps avec lui. Tout ce que je peux lui accorder c'est que peutêtre il a raison aussi bien que moi et que sur ce point nos natures diffèrent essentiellement. Il est possible qu'il perçoive quelque chose de simple et de permanent qu'il appelle lui-même, mais je suis bien certain quant à moi de ne pas posséder de principe de cette nature *. » On a dit depuis Hume : a Par l'effort et la résistance, nous nous sentons cause. » C'est fort bien; et toutes les écoles à peu près accordent que c'est par laque le moi se distingue du non-moi; mais le sentiment de l'effort n'en reste pas moins un simple état de conscience comme les autres, le sentiment de l'énergie musculaire déployée pour produire un acte quelconque.
Chercher par l'analyse à saisir un tout synthétique comme la personnalité ou, par une intuition de la conscience qui dure à peine quelques secondes, à embrasser un complexus comme le moi, c'est se poser un problème dont les données sont contradictoires. Aussi, en fait, les psychologues ont procédé autrement. Ils ont considéré les états de conscience comme accessoires et le lien qui les unit comme l'essentiel, et c'est ce mystérieux dessous qui, sous les noms d'unité, d'identité, de continuité est devenu le véritable moi, Il est clair cependant que nous n'avons plus ici qu'une abstraction ou, plus exactement, un schéma. A. la personnaUté réelle s'est substituée Vidée de la personnalité^