PRÉFACE
Les premières, naturelles, ne sont accessibles qu’à l’observation et résultent, dans les cas graves, d'un trouble profond et permanent des fonctions vitales.
Les secondes, artificielles, produites par l’expérimentation (d’ordinaire par l’bypnotisme) viennent du dehors, ne pénètrent pas toujours jusqu’au fond intime de l’individu, restent quelque peu superficielles et transitoires, à moins que par répétition elles ne créent une nouvelle habitude mentale.
Quoique l’histoire de notre sujet ne remonte pas loin — à une quarantaine d’années au plus — , elle comprend deux périodes. Pendant la première, on étudie exclusivement les altérations spontanées; pendant la seconde (postérieure à la renaissance de l’hypnotisme) on ne s’occupe guère que des troubles provoqués et artificiels. Tout en reconnaissant le grand intérêt de ces derniers cas. j’incline à croire, jusqu’à preuve du contraire, que les altérations spontanées qui sont le sujet principal, presque exclusif, du présent volume, restent encore les documents les plus solides pour l’étude des manifestations morbides de la personnalité.
Mai 1891.
INTRODUCTION
Dans le langage psychologique, on entend généralement par « personne » l’individu qui a une conscience claire de lui-même et agit en conséquence : c’est la forme la plus haute de l’individualité. Pour expliquer ce caractère qu’elle réserve exclusivement à l’homme, la psychologie métaphysique se contente de supposer un moi parfaitement un, simple et identique. Malheureusement ce n’est là qu’une fausse clarté et un semblant de solution. A moins de conférer à ce moi une origine surnaturelle, il faut bien expliquer comment il naît et de quelle forme inférieure il sort. Aussi la psychologie expérimentale ne peut ni poser le problème de la même manière, ni le traiter par la même méthode. Elle apprend des naturalistes combien les caractères de l'individualité
RlGOT. — Personnalité. 1
(beaucoup moins complexes pourtant que ceux de la personne) sont difficiles à déterminer dans bien des cas; elle se défie des solutions simples, et bien loin de supposer la question résolue d’emblée, elle la voit au terme de ses recherches, comme résultat de laborieuses investigations. Il est donc assez naturel que les représentants de l’ancienne école, un peu désorientés, accusent les partisans de la nouvelle de « voler leur moi », quoique personne n'ait essayé rien de semblable. Mais, de part et d’autre, la langue est si différente et les procédés si opposés qu’on ne peut plus s’entendre.
Au risque d’augmenter la confusion, je voudrais essayer de rechercher ce que les cas tératologiques et morbides, ou simplement rares, peuvent nous apprendre sur la formation et la désorganisation de la personnalité, sans avoir d’ailleurs aucune prétention à prendre le sujet dans sa totalité : entreprise qui me paraît prématurée.
La personnalité étant la forme la plus haute de l'individualité psychique, une question préliminaire se pose : Qu’est-ce que l’individu? Or il est peu de problèmes qui aient été plus débattus de nos jours parmi les naturalistes et qui restent plus obscurs pour les degrés inférieurs de l’animalité. Ce n’est pas le moment d’en parler en détail. Au terme de ce travail , après avoir étudié les éléments constitutifs de la personnalité, nous la considérerons dans son ensemble. Il sera temps alors de la comparer aux formes inférieures par lesquelles la nature s’est essayée à la produire et de montrer que l’individu psychique
INTRODUCTION
n'est que l’expression de l’organisme : infime, simple, incohérente ou complexe et unifiée comme lui. Présentement, il suffit de rappeler aux lecteurs déjà initiés à ces études que, en descendant dans la série des êtres animés, on voit l’individu psychique se former par la fusion plus ou moins complète d’individus plus simples, — une conscience coloniale se constituer par la coopération de consciences locales. Ces découvertes des naturalistes sont de la plus haute importance pour la psychologie. Grâce à elles, le problème de la personnalité se transforme : c'est par en bas qu’il doit être étudié, et on est conduit à se demander si la personne humaine n’est pas, elle aussi, un « tout de coalilion », dont l’extrême complexité nous dérobe les origines et dont les origines seraient impénétrables, si l’existence des formes élémentaires ne jetait quelque jour sur le mécanisme de cette fusion.
La personnalité humaine, — la seule dont nous puissions parler pertinemment, surtout dans une étude pathologique, — est un tout concret, un complexus. Pour le connaître, il faut l’analyser, et l’analyse ici est fatalement artificielle, car elle disjoint des groupes de phénomènes qui ne sont pas juxtaposés, mais coordonnés, dont le rapport n’est pas de simple simultanéité, mais de dépendance réciproque. Ce travail est pourtant indispensable. Adoptant une division claire et qui, je l’espère, se justifiera d’elle-même, j’étudierai successivement les conditions organiques, affectives et intellectuelles de la personnalité, en insistant sur les anomalies et les désordres. Une étude finale nous permettra de grouper de nouveau ces éléments disjoints.
LE» MALADIES DE LA l'EIlSO.VN ALITÉ
Mais avant d’entrer dans l’exposé et l’interprétation des faits, il est utile d’abord, pour des raisons de clarté et de bonne foi, de nous entendre sur la nature de la conscience. Il ne s’agit pas ici d’une monographie qui serait pour ainsi dire toute la psychologie, il suffira de poser le problème sous une forme précise.
Négligeant les détails, nous n’avons en présence que deux hypothèses : l’une fort ancienne, qui considère la conscience comme la propriété fondamentale de « l’âme » ou de « l’esprit », comme ce qui constitue son essence ; l’autre, très récente , qui la considère comme un simple phénomène, surajouté à l’activité cérébrale, comme un événement ayant ses conditions d'existence propres et qui, au gré des circonstances, se produit ou disparaît.
La première hypothèse règne depuis tant de siècles qu’il a été facile d’en apprécier les mérites et les défauts. Je n’ai pas à faire son procès; je me bornerai à constater sa radicale impuissance à expliquer la vie inconsciente de l’esprit. D’abord, pendant longtemps, elle n’en fait pas mention : les vues si précises et si profondes de Leibniz sur ce point restent oubliées ou du moins sans emploi, et, jusque dans le courant de ce siècle (sauf quelques exceptions), les psychologues
les plus renommés restent confinés dans leur cons-
eience. Lorsque enfin la question s’est imposée et qu’il t't devenu évident pour tous que réduire la vie psvtiiique aux seules données de la conscience est une
INTRODUCTION
conception si pauvre, si étriquée, qu’elle devient en pratique de nul usage, alors un grand embarras s’est produit. On a admis des « états inconscients », terme ambigu et demi-contradictoire, qui s’est vite répandu, qui a son équivalent dans toutes les langues, mais qui, par sa nature même, trahit la période de confusion où il est né. Que sont ces états inconscients? Les plus prudents constatent leur existence, sans essayer d’expliquer. Les téméraires parlent d’idées latentes, de conscience inconsciente : expressions tellement vagues, tellement pleines d’inconséquences que beaucoup d’auteurs en ont fait l’aveu. Si. en cllet, l’âme est posée à titre de substance pensante, dont les états de conscience sont des modifications, on ne peut que par une contradiction manifeste lui rapporter les états inconscients; tous les subterfuges de langage et les habiletés dialectiques n’y feront rien : et, comme on ne peut nier la haute importance de ces états inconscients comme facteurs de la vie psychique, on ne peut sortir d'une situation inextricable.
La seconde hypothèse débarrasse de toute cette logomachie; elle met à néant les problèmes factices qui pullulent dans l’autre (par exemple si la conscience est une faculté générale ou particulière, etc.), et nous pouvons sans crainte réclamer pour elle le bénéfice de la lex parcimoniæ. Elle est plus simple, plus claire, plus consistante. Par opposition à l’autre, on peut la caractériser en disant qu’elle exprime l’inconscient en termes physiologiques (états du système nerveux), et non en termes psychologiques (idées latentes, sensations non senties, etc.). Mais ce n’est là qu'un cas par-
6 LES MALADIES DE LA PEltSONNALITÉ
ticulier de l'hypothèse qu’il faut considérer dans son ensemble.
Remarquons d’abord que comme tous les termes généraux, la conscience doit se résoudre en données concrètes. De même qu’il n’y a pas une volonté en général, mais des voûtions, il n’y a pas une conscience en général, mais des états de conscience; eux seuls sont la réalité. Quant à définir l’état de conscience, le fait d’être conscient, ce serait une entreprise vaine et oiseuse; c’est une donnée d’observation, un fait ultime. La physiologie nous apprend que sa production e;t toujours liée à l'activité du système nerveux, en particulier du cerveau. Mais la réciproque n’est pas vraie; si toute activité psychique implique une activité nerveuse, toute activité nerveuse n’implique pas une activité psychique. L’activité nerveuse est beaucoup plus étendue que l’activité psychique : la conscience est donc quelque chose de surajouté . En d’autres termes, il faut considérer que tout état de conscience est un événement complexe qui suppose un état particulier du système nerveux; que ce processus nerveux n’est pas un accessoire, mais une partie intégrante de l’événement; bien plus, qu’il en est la base, la condition fondamentale; que, dès qu’il se produit, l’événement existe en lui-même; que, dès que la conscience s’y ajoute, l’événement existe pour luimême; que la conscience le complète, l’achève, mais ne le constitue pas.
Dans cette hypothèse, il est facile de comprendre comment toutes les manifestations de la vie psychique, sensations, désirs, sentiments, voûtions, souvenirs,
INTRODUCTION
raisonnements, inventions, etc., peuvent être tour à tour conscientes et inconscientes. Il n’y a rien de mystérieux dans cette alternance, puisque, dans tous les cas, les conditions essentielles, — c’est-à-dire les conditions physiologiques, — pour chaque événement restent les mêmes, et que la conscience n’est qu’un perfectionnement.
Resterait à déterminer pourquoi ce perfectionnement tantôt s’ajoute, tantôt manque : car, s’il n'y avait pas dans le phénomène physiologique lui-même quelque chose de plus dans le premier cas que dans le second, nous donnerions indirectement gain de cause à l'hypothèse adverse, Si l’on pouvait établir que, toutes les fois que certaines conditions physiologiques existent, la conscience apparaît; que toutes les fois qu’elles disparaissent, elle disparaît; que toutes les fois qu’elles varient, elle varie; ce ne serait plus une hypothèse, mais une vérité scientifique. Nous en sommes bien loin. En tout cas, on peut à coup sûr prédire que ce n’est pas la conscience qui nous donnera sur elle ces révélations. Comme le dit justement Maudsley, elle ne peut être, au même moment, effet et cause, — ellemême, et ses antécédents moléculaires; elle ne vit qu’un instant et ne peut par une intuition directe retourner en arrière jusqu’à ses antécédents physiologiques immédiats; et d'ailleurs redescendre jusqu'à ces antécédents matériels, ce serait saisir non elle-même, mais sa cause.
Il serait chimérique, pour le présent, d’essayer une détermination même grossière des conditions nécessaires et suffisantes de l’apparition de la conscience.
y LES MALADIES DE LA PERSONNALITÉ
On sait que la circulation cérébrale, sous le double rapport de la quantité et de la qualité du sang, importe beaucoup. Les expériences faites sur la tête d'animaux fraîchement décapités en donnent une preuve saisissante. On sait que la durée des processus nerveux dans les centres importe aussi. Les recherches psychométriques, démontrent chaque jour que l’état de cons* nence requiert un temps d’autant plus long qu’il est plus complexe et que, au contraire, les actes automatiques, primitifs ou acquis, dont la rapidité est extrême n’entrent pas dans la conscience. On peut admettre encore que l’apparition de la conscience est iiée à la période de désassimilation du tissu nerveux, comme Herzenl’a fait voir en détail *. Mais tous ces résultats ne sont que des conquêtes partielles : or la connaissance scientifique de la genèse d’un phénomène suppose la déterminaison de toutes ses conditions essentielles.
L’avenir les donnera peut-être. En attendant, il sera plus fructueux pour corroborer notre hypothèse da montrer que seule elle explique un caractère capital (non plus une condition) de la conscience. — son intermittence Pour éviter dès le début toute équivoque, notons qu’il ne s’agit pas de la discontinuité dec états de conscience entre eux. Chacun a ses limites, qui, tout en lui permettant de s’associer aux autres, sauvegardent son individualité propre. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais de ce fait bien connu que la
1. La condizione fisic.a délia coscienza, ir 4°, Rome. 1S19. Le cerveau el V activité cérébrale, 1S87.
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conscience a ses interruplions, ou, pour parler le langage vulgaire, qu'on ne pense pas toujours.
Il est vrai que cette assertion a été contredite par la majorité des métaphysiciens. En réalité, ils n’ont jamais fourni de preuves à l’appui de leur thèse, et, comme toutes les apparences sont contre elle, il semble bien que c’est à eux qu’incombait Vonus probctndi. Toute leur argumentation se réduit à dire que puisque l’âme est essentiellement une chose pensante, il est impossible que la conscience n’existe pas toujours à un degré quelconque, quand môme il n’en reste aucune trace dans la mémoire. Mais c’est là une simple pétition de principe, puisque l’hypothèse que nous soutenons conteste justement leur majeure. Leur preuve prétendue n’est, en définitive, qu’une déduction tirée d’une hypothèse contestée. — Il serait hors de propos d’examiner ici cette question en détail, il suffira d’en présenter un résumé.
Si, écartant toute idée préconçue, on s’en tiei t à la simple observation des faits, on se heurte à la grande difficulté pratique que voici : il est souvent impossible de décider s’il y a inconscience ou amnésie. Qu’un état de conscience apparaisse, dure très peu, ne s’organise pas en souvenir, ne laisse aucune trace de son passage, il sera pour l’individu comme s’il n’avait pas été. Or, l’existence de ces consciences évanescentes est démontrée : ce n’est plus une absence de conscience, mais une absence de souvenir. Déduction faite de ces cas, il en reste d’autres où, pour tout critique impartial , il est impossible de ne pas admettre que la disparition complète de la
conscience est la seule hypothèse vraisemblable.
On a affirmé qu’il n’y a jamais de sommeil sans rêve; c’est là une assertion purement théorique. La seule raison de fait qu’on puisse invoquer, c’est que parfois le dormeur, apostrophé ou interrogé, répond d’une façon assez convenable et n’en a aucun souvenir au réveil. Cependant ce fait ne justifie pas une conclusion générale.
Remarquons de plus, — et ce point est important,
— que tous ceux qui ont recherché s’il y a un sommeil cérébral parfait, sont des esprits cultivés et actifs (des psychologues, des médecins, des littérateurs), chez qui le cerveau est toujours en éveil, vibrant comme un instrument délicat à la plus légère excitatiou, ayant pour ainsi dire l’habitude de la conscience. En sorte que ceux qui se posent la question : « Rêve-t-on toujours? » sont les moins aptes à la résoudre négative ment. Mais chez les gens à profession manuelle, il n’en est plus de même. Un paysan vivant loin de toute agitation intellectuelle, borné aux mêmes occupations et à la même routine; en général ne rêve pas. J'en connais plusieurs qui considèrent le rêve comme un accident rare dans leur vie nocturne. D’ailleurs quelques hommes d’une activité intellectuelle remarquable (Lessing, Th. Reid, etc., etc.), affirment n’avoir jamais rêvé. Il est peu vraisemblable que certains sommeils, succédant à une période de grande fatigue physique, ne soient, au moins momentanément, vides de tout rêve.
— Dans les opérations chirurgicales, l’anesthésie artificielle est rarement poussée jusqu’à l'insensibilité absolue. Il semble pourtant que, dans certains cas
IMÏIODUCTION
étudiés sur eux-mêmes par de bons observateurs ', l’inconscience complète se produit pendant une période variant de quelques secondes à une minute et plus. — Dans le vertige épileptique, connu aussi sous les noms de « petit mal », « attaque », « absence », on constate souvent une perte complète de la conscience, avec phrases brusquement interrompues et reprises exactement au même point après l’accès* : mais j’inscris sans hésiter au compte de l’amnésie pure et simple, les états connus sous le nom d’ « automatisme comitial ambulatoire » qui durent des jours et des heures. D’ailleurs, en revenant à l’état normal, plusieurs de ces malades déclarent d’eux-mêmes « qu’il leur semble sortir d’un rêve. » — Les chocs et coups sur la tête, les commotions brusques produisent d’ordinaire l’inconscience avec une amnésie rétroactive, c’est-à-dire que les événements immédiatement antérieurs à l’événement ne laissent aucune trace dans la mémoire et qu’il se produit ainsi, dans la vie mentale du patient, une lacune variant de quelques secondes à plusieurs minutes. Le Dr Hamilton qui a minutieusement étudié ces accidents au point de vue de la médecine légale 1 2 3 et a recueilli vingt-six cas authentiques, croit pouvoir établir comme une loi, que l’amnésie rétroactive est en
1. Voir Lacassagne, Mémoires de V Académie de médecine, t. 111, IS69, pp. 30 et 36^
2. On en trouvera de nombreux exemples chez tous les auteurs qui ont traité de l’épilepsie. Pour les phrases interrompues, voir en particulier Forbes Winslow : On obscure Diseuses , etc., p. 322 sq; — Maudsley, Palh. de l'esprit, trad. fr., p. 9, 10; — Puel, De la catalepsie (Mém. de l’Acad. de méd., 1856, p. 415).
3. Loss of consciousness dans Medico-legal Society of New-) ork. 3e série, 1886, p. 206 sq.
raison directe de la durée de l’inconscience. Si celle-ci est partielle et courte, l’amnésie rétroactive n’embrasse que quelques secondes; si elle est totale et longue, l’amnésie croît proportionnellement.
Je ne vois pas ce qu’on peut objecter aux faits de ce genre, à moins d’en revenir à l’inévitable hypothèse d’états de conscience qui n’auraient laissé aucune trace dans la mémoire; mais, encore une fois, c’est là une hypothèse gratuite, sans vraisemblance. Ceux qui sont sujets aux évanouissements avec perte de connaissance savent bien que, pendant leur durée, ils peuvent tomber, se meurtrir un membre, renverser une chaise, et en revenant à eux n’avoir aucune idée de ce qui s’est produit. Est-il vraisemblable que ces accidents assez graves, s’ils avaient été accompagnés de conscience, n’eussent laissé aucun souvenir persistant au moins quelques secondes? Nous ne nions aucunement que dans certaines circonstances, normales on morbides (par exemple chez les hypnotisés), des états de conscience ne laissent aucune trace apparente au réveil et peuvent se raviver pius tard; nous restreindrons autant qu’on le voudra les cas d’interruption complète de la conscience; mais nous venons de montrer qu’il y en a et \\ suffit qu’il y en ait un seul pour susciter à l’hypothèse de l’âme, substance pensante, des difficultés invincibles. Dans l’hypothèse contraire tout s’explique aisément. Si la conscience est un événement dépendant de conditions déterminées, rien d’étonnant si elle manque parfois.
On pourrait, si c’était ici le lieu de traiter à fond la question de la conscience, montrer que dans notre
INTItODUCTIOiH
hypothèse, le rapport du conscient à l'Inconscient n'olïre plus rien de flottant ni de contradictoire. Le ternie inconscient peut toujours être traduit par cette périphrase : un état physiologique qui étant quelquefois et même le plus souvent accompagné de conscience ou l’ayant été à l’origine, ne l’est pas actuellement. Cette caractéristique, négative comme psychologie, est positive comme physiologie. Elle affirme que dans tout événement psychique, l’élément fondamental et actif est le processus nerveux, que l’autre n’est que concomitant. Par suite, il n’y a plus de difficulté à comprendre que toutes les manifestations de la vie psychique puissent être tour à tour inconscientes et conscientes. Pour le premier cas, il faut et il suffit qu’il se produise un processus nerveux déterminé, c’est-à-dire la mise en jeu d’un nombre déterminé d’éléments nerveux formant une association déterminée, à l’exclusion de tous les autres éléments nerveux et de toutes les autres associations possibles Pour le second cas, il faut et il suffit que des conditions supplémentaires, qu’elles qu’elles soient, s’ajoutent , sans rien changer à la nature du phénomène, sinon de le rendre conscient. On comprend aussi comment la cérébration inconsciente fait tant de besogne sans bruit et, après une incubation souvent très longue, se révèie par des résultats inattendus. Chaque état de conscience ne représente qu’une portion très faible de notre vie psychique, parce qu’il est à chaque instant soutenu et pour ainsi dire poussé par des états inconscients. Chaque volition, par exemple, plonge jusqu'au plus
\\ LES MALADIES DE LA l'LDSU.YN ALI I É
profond de notre être; les motifs qui l’accompagnent et l’expliquent en apparence, ne sont jamais qu’une faible partie de sa véritable cause. De même pour un grand nombre de nos sympathies, et le fait est tellement clair que les esprits les plus dénués d’observation s’étonnent souvent de ne pouvoir se rendre compte de leurs haines et de leurs amours.
Il serait fastidieux et hors de propos de continuer cette démonstration. Si le lecteur le désire, qu'il prenne dans la Philosophie de l’inconscient , de Hartmann, la partie intitulée « Phénoménologie ». Il y trouvera classées toutes les manifestations de la vie inconsciente de l’esprit, et il verra qu’il n’v a pas un fait qui ne s’explique avec l’hypothèse soutenue ici. Qu’il essaye ensuite de l’autre.
Un dernier point nous reste à examiner. La théorie qui considère la conscience comme un phénomène, et qui est issue (on pourrait le montrer, si cette digression était ici à sa place) de ce principe fondamental en physiologie : « Le réflexe est le type de l’action nerveuse et la base de toute activité psychique, » a paru à beaucoup de bons esprits paradoxale et irrévérencieuse. II leur semble qu’elle ôte à la psychologie toute solidité et toute dignité. Ils répugnent à admettre que les manifestations les plus hautes de la nature soient instables, fugaces, surajoutées et, quant à leurs conditions d’existence, subordonnées. Pourtant ce n’est là qu‘u:i préjugé. La conscience, quelles qu’en soient l’origine et la nature, ne perd rien de sa valeur : c’est en elle-
IISTUOijl'CTIO.N
môme qu’elle doit être appréciée; et pour qui se place au point de vue de l’évolution, ce n’est pas l'origine qui importe, mais la hauteur atteinte. L’expérience nous montre d’ailleurs qu’à mesure qu’on remonte dans la série, les composés naturels sont plus complexes et plus instables. Si la stabilité donnait la mesure de la dignité, le premier rôle serait dévolu aux minéraux. Cette objection, toute de sentiment, n’est donc pas recevable. Quant à la difficulté d’expliquer avec cette hypothèse l’unité et la continuité du sujet conscient, il serait prématuré d’en parler pour le présent. Cette question viendra en son temps.
Il y a cependant un côté faible dans l’hypothèse de la conscience phénomène; ses partisans les plus con vaincus l’ont soutenue sous une forme qui leur a valu le nom de théoriciens du pur automatisme. D’après leurs comparaisons favorites, la conscience est comme le jet de lumière qui sort d’une machine à vapeur et i éclairé, mais sans avoir la moindre elficacité sur sa marche; elle n’a pas plus d’action que l’ombre qui accompagne les pas du voyageur. Si ces métaphores n’ont d’autre but que de traduire la doctrine sous une forme vive, il n'y a rien à dire; mais prises au sens strict, elles sont exagérées et inexactes. La conscience est en elle-même et par elle-même un nouveau facteur, et en cela il n’y a rien de mystique ni de surnaturel, comme nous allons le voir.
D’abord, par l’hypothèse même, l’état de conscience supposant des conditions physiologiques plus nombreuses (ou du moins autres) que le même état lorsqu’il reste inconscient, il en résulte que deux indi-
vidus étant l’un dans le premier cas, l’autre dans le second, toutes choses égales d’ailleurs» ne sont pas strictement comparables.
Il y a à alléguer des raisons encore plus probantes, — non des déductions logiques, mais des faits. Lorsqu'un état physiologique est devenu un état de conscience, il a acquis par là même un caractère particulier. Au lieu de se passer dans l’espace, c’est-à-dire de pouvoir être figuré comme la mise en activité d’un certain nombre d’éléments nerveux occupant une superficie déterminée, il a pris une position dans le temps : il s’est produit après ceci et avant cela, tandis que pour l’état inconscient, il n’y a ni avant ni après, ü devient susceptible d’être rappelé, c’est-à-dire reconnu comme ayant occupé une position précise entre d’autres états de conscience. Il est donc devenu un nouveau facteur dans la vie psychique de l'individu, un résultat qui peut servir de point de départ à quelque nouveau travail conscient ou inconscient; et il est si peu le produit d’une opération surnaturelle qu’il se réduit à cet enregistrement organique qui est la base de toute mémoire.
Pour préciser davantage, prenons quelques exemples. La volition est toujours un état de conscience, l’affirmation qu’une chose doit être faite ou empêchée; elle est le résultat final et clair d’un grand nombre d’états conscients , sous-conscients et inconscients ; mais une fois affirmée, elle devient dans la vie de l’individu un nouveau facteur, et dans la position prise elle marque une suite, la possibilité d’être recommencée, modifiée, empêchée. Rien de semblable pour les actes
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automatiques non accompagnés de conscience. — Les romanciers et les poètes, bons observateurs de la nature humaine, ont souvent décrit cette situation où une passion, — amour ou haine, — longtemps couvée, inconsciente, ignorante d’elle-même, enfin se fait jour, se reconnaît, s’affirme avec clarté, devient consciente. Alors son caractère change; elle redouble d’intensité ou est enrayée par des motifs antagonistes. Ici encore la conscience est un nouveau facteur qui a modifié la situation psychologique. — On peut d’instinct, c’est-à-dire par une cérébration inconsciente, résoudre un problème, mais il est fort possible qu’un autre jour, à un autre moment, on échoue devant un problème analogue. Si, au contraire, la solution a été atteinte par un raisonnement conscient, l’échec est bien peu probable dans le second cas, parce que, chaque pas en avant marque une position acquise, et que dès lors on ne marche plus en aveugle. Ceci ne diminue d’ailleurs en rien le rôle du travail inconscient dans les découvertes.
Ces exemples pris au hasard suffisent à montrer que les métaphores citées plus haut sont vraies pour chaque état de conscience pris en lui-même. Oui, il n’est en lui même qu’une lumière sans efficacité, que la simple révélation d’un travail inconscient; mais, par rapport au développement futur de l’individu, il est un .facteur de premier ordre.
Ce qui est vrai de l’individu l’est aussi de l’espèce et de la succession des espèces. Au seul point de vue de la survivance du plus apte et en dehors de toutes considérations psychologiques, l’apparition de la cons*-
ciencesur la terre a été un fait capital. Par elle, l’expé rience, c’est-à-dire une adaptation d’ordre supérieur, a été possible pour l’animal. Nous n’avons pas à en rechercher l’origine. On a fait à ce sujet des hypothèses très ingénieuses qui rentrent dans le domaine de la métaphysique et que la psychologie expérimentale n’a pas à discuter parce qu’elle prend la. conscience à titre de dalum. Il est vraisemblable que la conscience s’est produite comme toute autre manifestation vitale, d’abord, sous une forme rudimentaire et, en apparence, sans grande efficacité. Mais dès qu’elle a été capable de laisser un résidu, de constituer dans l’animal une mémoire au sens psychique, qui a capitalisé son passé au profit de son avenir, une chance nouvelle de survie s’est produite. A l'adaptation inconsciente, aveugle, accidentelle, dépendante des circonstances, s’est ajoutée une adaptation consciente, suivie, dépendante de l’animal, plus sûre et plus rapide que l'autre : elle a abrégé le travail de la sélection.
Le rôle de la conscience dans le développement de la vie psychique est donc évident. Si j’ai tant insisté sur ce point, c’est que les promoteurs de l’hypothèse soutenue ici ne l’ont considérée que dans son présent, sans se préoccuper de ce qui résulte de son apparition. Ils ont bien dit qu’elle éclaire; ils n’ont pas montré qu’elle ajoute. Encore une fois la conscience n’est en elle-même qu’un phénomène, qu’un accompagnement. S’il existe des animaux chez qui elle paraisse et disparaisse à chaque instant, sans laisser de traces, il est rigoureusement exact de les appeler des automates spirituels; mais si l’état do conscience laisse un résidu,
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un enregistrement dans l’organisme, il n’agit pas seulement comme indicateur, mais comme condensateur. La métaphore de l’automate n’est plus acceptable. Ceci admis, bien des objections à la théorie de la conscience-phénomène tombent d’elles-mêmes. Elle est complétée, sans être infirmée.